« J’ai d’abord accepté de me taire. On me disait : “Il faut laisser passer l’orage.” Je ne voulais pas ajouter une crise supplémentaire à celles que traversait déjà le service public. » Jusqu’à ces derniers jours encore, Thomas Legrand, éditorialiste à Libération, a espéré faire son retour sur l’antenne de France Inter. Mais, alors que la chaîne a inauguré sa nouvelle grille lundi 24 août, le journaliste prend acte, dans une tribune publiée par Le Monde, que cela n’arrivera pas.
Contrairement aux projets dont il a espéré la concrétisation jusqu’à la dernière minute, il constate qu’il est persona non grata sur la station. Il y voit la regrettable efficacité de la « campagne extérieure, mensongère et manipulatrice » qui l’a visé et à laquelle la direction de Radio France a, de son point de vue, cédé.
Thomas Legrand n’a plus, depuis la rentrée 2025, d’émission sur France Inter, radio pour laquelle il a travaillé pendant dix-huit ans. Le 5 septembre 2025, l’avant-veille de ce qui aurait dû être le premier numéro de « Face à Thomas Legrand », son nouveau rendez-vous, la mise en ligne par le média d’extrême droite L’Incorrect d’extraits d’une conversation qu’il avait tenue avec deux responsables du Parti socialiste, en compagnie de son confrère Patrick Cohen, enregistrée à l’insu des quatre hommes, avait commencé à être exploitée par les médias du groupe contrôlé par Vincent Bolloré. Le journaliste, qui n’était plus en CDI avec Radio France, avait alors renoncé à revenir à l’antenne, le temps que l’émotion retombe, la direction évoquant une « suspension à titre provisoire ».
Mais CNews, Europe 1 ou encore Le Journal du dimanche n’ont jamais cessé d’alimenter le feu de la polémique, entretenu pendant des mois par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, entre novembre 2025 et mai, et notamment par son rapporteur, le député (Union des droites pour la République) de l’Hérault Charles Alloncle. Et le provisoire s’est installé dans la durée – quelques rares apparitions en tant qu’invité mises à part.
« En réalité, dès le début, j’ai servi de fusible », dénonce Thomas Legrand. Mercredi 26 août au matin, le journaliste a envoyé une lettre à la présidente de Radio France, Sibyle Veil, dans laquelle il lui reproche notamment de lui avoir laissé croire qu’il allait revenir à l’antenne, une fois la poussière de la commission retombée. Pour lui, la dirigeante a capitulé sous la pression de l’extrême droite, et l’a « personnellement laissé tomber dans la tourmente ».
« Un an qu’on me balade »
Au cours de la saison passée, Thomas Legrand a d’abord travaillé sur une nouvelle série de podcasts pour l’été, en accord avec la directrice de France Inter, Céline Pigalle, entrée en fonctions en mars. Mais celle-ci lui a ensuite fait savoir, raconte-t-il, que Sibyle Veil s’opposait à ce projet. Ce que dément Céline Pigalle. A son arrivée à la tête de la station, pourtant, la dirigeante avait publiquement eu un mot de soutien pour le chroniqueur, ce qui avait été entendu par certains comme une perspective de retour. « J’ai effectivement dit que je pensais à lui, mais ça ne valait pas promesse de réintégration », précise Céline Pigalle au Monde.
Puis Thomas Legrand a constaté qu’il n’était pas prévu sur la grille de rentrée. « Nous sommes indignés par la décision de ne pas réintégrer Thomas Legrand à France Inter, se sont d’ailleurs insurgés les syndicats SNJ et SNJ-CGT, ainsi que la société des journalistes de Radio France, dans un communiqué publié le 26 juin, à la fin de la saison 2025-2026. (…) Sa mise à l’écart définitive signifie que nous cédons aux pressions politiques. »
Il y a une dizaine de jours cependant, un cadre de la station l’a de nouveau appelé pour lui proposer d’assurer l’éditorial politique de la matinale du samedi matin. « Je voulais bien étudier l’idée, car revenir sur France Inter, c’était une façon de signifier que Bolloré et ses affidés n’avaient pas gagné », résume Thomas Legrand. Mais il lui fallait plaider lui-même sa cause auprès de la présidente de Radio France. A son SMS, Sibyle Veil a alors répondu que rien n’était prévu pour lui « de façon régulière », l’invitant à prendre contact avec son assistante.
« J’entends que Thomas Legrand soit déçu de ne pas être sur l’antenne de France Inter, juge Céline Pigalle. Il exige, il réclame, mais ce n’est pas comme ça qu’on obtient quelque chose de moi. » In fine, la directrice d’Inter a préféré confier l’éditorial politique du samedi matin à Camille Vigogne Le Coat, journaliste au Nouvel Obs.
« Cela fait un an qu’on me balade, et que j’accepte tout », rétorque Thomas Legrand, convaincu de ne plus pouvoir se taire. « Non parce que mon sort personnel justifierait une mobilisation particulière, explique-t-il dans sa tribune. Mais précisément parce qu’il n’est plus le sujet. Ce qui m’est arrivé pose une question plus importante : celle de la défense de l’audiovisuel public et, plus largement, de l’indépendance de la presse. »
« Un élément de polarisation »
Le journaliste n’est pas seulement privé de l’antenne de France Inter. Il assure que la présidence de Radio France a demandé aux Editions Radio France de mettre un terme à son projet de livre Le Dictionnaire des ismes – une déclinaison des trois saisons d’émissions « En quête de politique », diffusées le samedi en fin d’après-midi entre septembre 2022 et juin 2025 – en coédition avec Tallandier.
Le sceau « suspendu par Radio France » l’a également marqué au fer rouge pour d’autres projets audiovisuels, comme l’ont confirmé au Monde deux professionnels du secteur. « Thomas est effectivement vu comme un élément de polarisation qu’il ne serait pas opportun de raviver », regrette Alexandre Hallier, producteur associé chez La Générale de production avec lequel il avait élaboré les séries « Les Clés de la République » et « Les Clés de la laïcité ». « Je trouve cela très injuste, Thomas s’étant toujours attaché à faire vivre le débat d’idées. »
« La question est : une campagne extérieure, mensongère et manipulatrice, peut-elle décider de qui a encore le droit d’être journaliste sur une antenne publique ? », interroge Thomas Legrand dans sa tribune, estimant que « c’est là que [son] histoire cesse de [lui] appartenir ». « Comme Thomas, nous nous demandons jusqu’à quel point nous serons protégés et soutenus si un cas similaire devait se reproduire », s’inquiète effectivement un membre de la société des journalistes au nom du collectif.
« Une rédaction ne prouve pas son indépendance lorsque personne ne l’attaque, alerte encore le journaliste dans sa tribune. Elle la prouve lorsqu’elle accepte le coût de cette indépendance. (…) La liberté de la presse ne disparaît presque jamais d’un seul coup. Elle s’érode par petites concessions, par prudence, par fatigue, par peur du scandale, par volonté de protéger une institution en évitant l’affrontement. »
Mise à jour le 26 août à 17 h 28 : ajout du démenti de Céline Pigalle au sujet des podcasts.
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Facts Only
* Thomas Legrand accepted silence initially, believing he should let the storm pass.
* Thomas Legrand did not return to an on-air position at France Inter since the start of 2025.
* On September 5, 2025, excerpts from a conversation with two Socialist Party officials were published by L’Incorrect and exploited by media controlled by Vincent Bolloré.
* Thomas Legrand sent a letter to Sibyle Veil, President of Radio France, on August 26, 2025, reproaching the station for allowing him to expect a return to air.
* The direction of Radio France invoked a "provisional suspension."
* Thomas Legrand had worked on a new series of podcasts for the summer with Céline Pigalle, but this project was subsequently halted due to opposition from Sibyle Veil.
* Syndicates SNJ and SNJ-CGT, along with the journalists' association of Radio France, protested the decision not to reintegrate Legrand.
* A cadre from the station later offered Legrand a role in the political editorial for Saturday morning.
* Sibyle Veil responded by stating no regular opportunity was planned for him and directed him to contact an assistant.
* Céline Pigalle stated that while she thought of Legrand, there was no promise of reintegration.
* The leadership of Inter ultimately assigned the political editorial role to Camille Vigogne Le Coat.
Executive Summary
Full Take
Sentinel — Human
The text reads as a detailed journalistic account focusing on professional conflict and institutional power dynamics, featuring specific quotes and dated events that strongly suggest human authorship, albeit framed within a narrative structure.
