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Les civilisations de l’âge du bronze se sont-elles vraiment effondrées ?
« Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :
celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,
souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer
pour défendre sa vie et le retour de ses marins. »1
Ainsi débute l’Odyssée, le poème d’Homère, dont une nouvelle version cinématographique (réalisée par Christopher Nolan) vient de sortir en salles. Pendant de l’Iliade, l’Odyssée conte l’errance d’Ulysse en Méditerranée après la chute de Troie. Depuis les fouilles de l’archéologue allemand Heinrich Schliemann dans les années 1870, la cité asiatique est désormais identifiée au site de Hissarlik, sur la côte occidentale de l’actuelle Turquie.
Parmi les innombrables strates urbaines mises au jour, celle dite « VIIa » contient pointes de flèches, balles de fronde, traces d’incendies et corps ensevelis sous des éboulis, sans sépulture… Autant de marques d’une destruction violente de la ville vers 1200 av. J.-C., qui pourrait corroborer le récit homérique et la notion historiographique très médiatisée d’un « effondrement » de l’âge du bronze au tournant des XIIe et XIIIe siècles avant notre ère.
« Un monde connecté »
Indiscutablement, à l’image de Troie, de puissantes civilisations (comme l’empire hittite, les royaumes mycéniens et, dans une moindre mesure, l’Égypte pharaonique) s’affaiblissent durablement, voire disparaissent à cette époque. Et, avec elles, l’âge du bronze en Méditerranée. Or, selon Anne Lehoërff2, archéologue spécialiste de cette période historique, la caractéristique en est de constituer « un monde connecté, en Europe et au-delà ».
Entre -2200 et -800, l’Europe et l’actuel Proche-Orient multiplient les échanges commerciaux. Au cœur de ceux-ci, les métallurgies complexes, au premier chef le bronze (alliage de cuivre et, le plus souvent, d’étain). « Toute la société en est transformée, décrit la chercheuse. Le travail du bronze implique en effet un approvisionnement régulier, donc l’établissement de réseaux, d’un contrôle de ces derniers, d’une réponse à des besoins nouveaux, etc. »
Interaction entre l’Europe et la Méditerranée orientale
« La recherche des minerais, précise Maia Pomadère3, spécialiste du monde égéen, est l’un des principaux moteurs des échanges et des mobilités à l’âge du bronze. » Et ce, pour une raison géologique : les gisements de cuivre et d’étain ne se trouvent presque jamais au même endroit.
Établis en Grèce continentale, les Mycéniens (aussi nommés « Achéens » par Homère) se fournissent en cuivre à Chypre, en étain en Anatolie et jusqu’en Asie centrale, et en or dans les Carpathes. Ils établissent ainsi des réseaux à travers la mer Noire, longeant ce faisant la cité de Troie.
Dans l’ouest du continent, un vaste réseau interrégional allant de l’Écosse à l’Andalousie, appelé « âge du bronze atlantique », charrie l’étain des Cornouailles britanniques et le cuivre du pays de Galles, de l’Espagne et des Alpes centrales. Il dépasse même ces frontières.
« L’Europe s’est développée durant l’âge du bronze en interaction avec la Méditerranée orientale, explique Pierre-Yves Milcent4, qui travaille sur l’Europe occidentale à cette époque. Même si, pour l’heure, nous n’avons pas de traces de contact direct entre ces deux régions du monde, il n’est plus possible d’affirmer, comme par le passé, que la Méditerranée orientale aurait apporté la civilisation en Occident. »
Ce que le bronze fait aux sociétés
Si, dans un premier temps, les artisans virtuoses se mettent au service des puissants, « la métallurgie du bronze finit par déborder la sphère des élites, poursuit Pierre-Yves Milcent. Initialement réservée à des biens de prestige, la production bronzière devient accessible à beaucoup plus de personnes ». Jusqu’à gagner la sphère utilitaire. Le bronze sert aux faucilles, aux outils spécialisés, et même aux armes… dont l’épée.
Celle-ci apparaît entre -1700 et -1600 en Europe occidentale. Anne Lehoërff y voit « un tournant dans la course à l’armement ».
« C’est une arme létale sans ambiguïté, dont l’invention a des conséquences majeures, complète-t-elle. Et, à sa suite, émerge la figure du guerrier en armes. Achille et son bouclier, dans l’Iliade, en est l’expression dans le monde hellénique. Les guerres décrites par Homère témoignent d’une militarisation de la société, au sens où le poète valorise une classe sociale dont la fonction principale est de faire la guerre avec un équipement ad hoc. »
La variété des formes sociales
En plus de leur mortelle efficacité, ces armes en métal, enterrées avec leurs défunts propriétaires, ont le mérite de durer dans le temps… et ont, en conséquence, longtemps attiré les scientifiques du monde entier. Avec pour biais que, dans le cas égéen, « les recherches continuent d’être guidées par la destruction de Troie et la possibilité d’identifier les traces d’une potentielle guerre », regrette Maia Pomadère.
Or, loin d’être monolithiques, les sociétés de l’âge du bronze se caractérisent par la variété de leurs formes sociales. Des civilisations très hiérarchisées dominent l’est du Bassin méditerranéen, chez les pharaons égyptiens, les royaumes mésopotamiens ou l’empire hittite.
L’Europe occidentale, détaille Pierre-Yves Milcent, se démarque quant à elle par « des sociétés sans État, décentralisées, qui font le choix de ne pas développer de concentration verticale du pouvoir, d’administration bureaucratique, d’économie complexe, ou encore d’urbanisation pérenne ».
Les fouilles archéologiques démentent également les représentations idéalisées, qu’elles soient sous forme écrite ou visuelle. Ainsi, Mycènes (dans le Péloponnèse) est souvent figurée comme une civilisation guerrière et réputée pour ses mercenaires. Mais, nuance Maia Pomadère, l’étude d’archives comptables révèle au contraire « une administration palatiale bureaucratique, loin des images homériques ».
Idem en Crète minoenne, où l’abondante et pacifique iconographie de la nature dissimule le fait que « le système palatial minoen reposait également sur une forme de coercition. Mais il n’a pas mis l’accent sur une identité militaire du pouvoir ».
Déclin régional
Quelle que soit leur organisation, toutes les sociétés de l’est de la Méditerranée subissent un net déclin entre -1200 et -800. Abandon de sites urbains, chute démographique, contraction des échanges commerciaux, voire destruction de palais à Mycènes, de cités à Troie et d’un empire tout entier chez les Hittites…
Il est tentant de parler d’un effondrement catastrophique et de mettre l’accent sur des invasions étrangères, comme les Doriens en Grèce ou les Peuples de la mer (des populations parties du bassin central de la Méditerranée) au Levant. Toutefois, tempère Anne Lehoërff, « La chute de Troie et la disparition de l’empire hittite sont, certes, des ruptures politiques majeures et brutales, mais elles ne valent que si l’on se préoccupe exclusivement des rois ».
De fait, depuis quelques années, de nouvelles pistes de recherche invitent à reconsidérer les causes et la temporalité de cette crise.
Il y a 3200 ans, un changement climatique
Dans son laboratoire toulousain, le paléoclimatologue David Kaniewski5 a reconstitué le climat de l’âge du bronze. « Entre -1900 et -1200, du fait d’un climat chaud et pluvieux favorable à l’agriculture, la Méditerranée orientale a vécu son âge d’or », précise-t-il. Puis, à partir de -1200 et pendant environ 300 ans, la planète a connu un changement climatique en raison d’un nouveau cycle d’activité solaire.
« Ce changement a la forme d’un W, détaille le chercheur. On observe d’abord une phase froide et sèche, puis une amélioration au milieu, vers -1000, avant une dernière partie encore plus froide et encore plus sèche. » Résultat, tant les précipitations que les températures déclinent – surtout qu’au même moment, le pôle Nord subit une extension glaciaire.
Les premières victimes de ce nouveau régime climatique sont les espèces végétales qui appréciaient le climat chaud. Puis, par ricochet, les populations humaines qui les cultivaient souffrent progressivement de disettes et de famines à répétition.
Des villes abandonnées
Il se dessine ainsi une « polycrise », résume David Kaniewski, dont « le changement climatique n’était pas la source, la cause unique, mais plutôt la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».
Dans les campagnes d’Europe occidentale, après une phase de croissance démographique et d’intensification des échanges commerciaux, les organisations sociales s’effondrent vers -800, dans un contexte de nouvelle dégradation climatique.
« Les habitats fortifiés en hauteur, presque des villes, qu’on trouvait en Auvergne, comme à Corent et Jenzat, sont rapidement abandonnés, raconte Pierre-Yves Milcent. Et, en retour, on voit réapparaître les fermes et hameaux, comme au début de l’âge du bronze. »
Dans les villes du bassin oriental de la Méditerranée, « les systèmes économiques trop rigides se seraient effondrés tant sous le poids du manque d’adaptation que des révoltes internes, soutient Maia Pomadère. Il n’y a pas besoin de chercher à ces chutes des causes externes, comme la migration des Doriens venus des Balkans, dont il n’existe aucune preuve archéologique. »
Ramsès III contre les Peuples de la mer
Ces migrations sont elles-mêmes réinterrogées à l’aune des nouveaux savoirs climatiques. David Kaniewski a relu sous ce prisme l’histoire des Peuples de la mer qui, pendant près d’un demi-siècle, ont razzié les côtes orientales de la Méditerranée, jusqu’à ce que Ramsès III les vainque la huitième année de son règne (-1188 à -1177).
Pour glorifier son succès, le pharaon égyptien fit graver la bataille décisive sur son monument funéraire à Médinet Habou (non loin de Thèbes), en prenant soin d’y faire figurer les noms et attributs de chaque peuple : Philistins, Achéens, Teucres, Sardanes… « Bien qu’il s’agisse d’une œuvre de propagande à la gloire de Ramsès III, ce bas-relief constitue une véritable mine d’or ! », s’enthousiasme David Kaniewski.
Croisant les documents historiques comme ce monument avec les tablettes mésopotamiennes et avec les fouilles archéologiques comme les résidus de matériaux carbonisés, le paléoclimatologue a reconstitué l’équipée des Peuples de la mer, de l’Anatolie à l’Égypte entre -1230 et -1180. Une équipée qui n’a rien de guerrier. David Kaniewski en veut pour preuve le bas-relief égyptien : « Si c’étaient des guerriers, Ramsès III n’y aurait fait figurer que des hommes en armes. Or le bas-relief comporte aussi des femmes et des enfants, signe que ce sont des familles entières qui ont migré en quête d’un endroit où s’établir ».
Les premiers migrants climatiques
Le paléoclimatologue va plus loin. Il voit dans l’assemblage bigarré des Peuples de la mer temporairement alliés « les premiers migrants climatiques documentés » : « quand un changement climatique dure, quand vos terrains sont secs, quand les disettes se multiplient, alors vous vous adaptez et vous bougez vers des territoires plus propices ».
Et quoi de mieux que les terres orientales, et plus particulièrement le Nil, synonymes de richesse et de prospérité ? Loin d’une expédition militaire rigoureusement planifiée, l’histoire des Peuples de la mer se lit désormais comme une succession de conflits entre locaux et migrants pour des ressources de plus en plus rares.
Vers l’âge du fer
Le passage de l’âge du bronze vers l’âge du fer constitue ainsi une transition plus qu’un effondrement en Méditerranée orientale. Avec son lot de brassages ethniques. C’est le cas des Philistins vaincus (sans doute des guerriers égéens, que Homère nommait les « Pélasges »), que Ramsès III implante en Canaan – deux siècles avant que l’Ancien Testament ne les évoque.
Cette transition engendre également de nouvelles organisations spatiales. Dans l’ouest de l’Europe, au lieu des villes et des échanges commerciaux à longue distance, les sociétés de l’âge du fer déploient, vers -800, de nouvelles dynamiques. Celles-ci, sans supprimer les échanges, privilégient des ressources locales : le sel, les produits agricoles et, bien sûr, le fer.
Le fer est « un ersatz du cuivre et de l’étain, certes très répandu, mais beaucoup plus dur à produire, car il fond à 1500 °C et non à 900 °C comme le bronze », explique Pierre-Yves Milcent. « Le fer est complexe sur le plan technique, observe Anne Lehoërff, mais également plus abondant, ce qui est un atout majeur. »
Nouveaux contacts
Cette phase de changement est aussi celle de nouvelles réalités géopolitiques. « Libérées du joug des grands empires, les cités-États phéniciennes, et bientôt grecques, peuvent se lancer dans l’aventure du commerce et de la colonisation », poursuit le chercheur. Elles vont ainsi établir ainsi les premiers contacts directs documentés entre Europe occidentale et Méditerranée orientale. En témoigne le comptoir phénicien de Gadès (actuelle Cadix, en Espagne).
« Quand on regarde l’histoire des peuples et non celle des rois, on observe que les gens ont continué à vivre, à redessiner des réseaux d’échange, résume Anne Lehoërff. La notion d’effondrement est discutable parce qu’elle postule que les hommes disparaissent. Or l’Histoire ne s’arrête pas. Elle ne s’arrête jamais. » Comme Ulysse sur le chemin d’Ithaque, elle vogue d’aventure en aventure.
À voir
L’Odyssée, film de Christopher Nolan, en salles le 15 juillet 2026.
À lire
L’âge du bronze, d’Anne Lehoërff, Que sais-je ?, novembre 2025, 128 pages.
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- 1. Traduction de Philippe Jaccottet, La Découverte, 1982.
- 2. Professeur à CY Cergy Paris Université au sein du laboratoire Héritages : patrimoine(s), culture(s), création(s) (unité CNRS/CY Cergy Paris Université/Ministère de la Culture) et chercheuse associée au C2RMF.
- 3. Maîtresse de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne au sein du laboratoire Archéologie et sciences de l’Antiquité (ArScAn, unité CNRS/Ministère de la Culture/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/Université Paris-Nanterre).
- 4. Professeur à l’université Toulouse-Jean-Jaurès au sein du laboratoire Travaux et recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (Traces, unité CNRS/Ministère de la Culture/Université Toulouse-Jean-Jaurès).
- 5. Maître de conférences à l’université de Toulouse au sein du Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement (CRBE, unité CNRS/IRD/Toulouse INP/Université de Toulouse).
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Auteur
Rédacteur à la direction de la communication du CNRS, Maxime Lerolle s’intéresse aussi bien aux questions environnementales (énergie et biodiversité) qu’à l’actualité culturelle (cinéma et jeux vidéo) éclairée par un regard scientifique.
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Facts Only
* The Odyssée and Iliad recount the journey of Ulysse after the fall of Troy.
* Archaeological strata at Hissarlik contain traces of destruction around 1200 BCE.
* Bronze Age civilizations, including the Hittite Empire and Mycenaean kingdoms, weakened or disappeared during this time.
* Trade in copper and tin established networks connecting Greece, Anatolia, and Central Asia via maritime routes.
* Bronze metallurgy shifted from prestige goods to utilitarian objects like tools and weapons, appearing in Western Europe between -1700 and -1600 BCE.
* Societies varied: Eastern Mediterranean civilizations were highly hierarchical (e.g., Egyptian Pharaohs), whereas Western Europe featured decentralized societies.
* Societies in the Eastern Mediterranean experienced a decline between -1200 and -800 BCE, marked by abandoned urban sites and demographic contraction.
* Paleoclimatological data shows a period of warm, pluvial conditions for the Eastern Mediterranean between -1900 and -1200 BCE.
* The movement of Peoples of the Sea involved migrations that occurred between approximately -1230 and -1188 BCE.
