VOYAGE
DANS
=LA MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.=
...........mi gioverà narrar altrui
Le novità vedute, e dire : Io fui.
Gerus. liber. cant. XV.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE L’INSTITUT,
RUE JACOB, No 24.
RELATION
D’UN VOYAGE
DANS
=LA MARMARIQUE, LA CYRÉNAÏQUE,=
ET LES
OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH,
ACCOMPAGNÉE DE CARTES GÉOGRAPHIQUES ET TOPOGRAPHIQUES,
ET DE PLANCHES
REPRÉSENTANT LES MONUMENTS DE CES CONTRÉES.
PAR M. J. R. PACHO.
_Ouvrage publié sous les auspices de S. E. le Ministre de l’Intérieur._
Dédié au Roi.
[Décoration]
=PARIS.=
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS,
RUE JACOB, No 24.
* * * * *
MDCCCXXVII.
_Au Roi._
Sire,
_Parmi les contrées illustrées par d’antiques souvenirs, la Cyrénaïque,
une des plus interessantes à connaître, restait néanmoins peu connue. La
géographie et l’histoire demandaient dès long-tems un voyageur assez
heureux, pour soulever le voile qui la dérobait à la curiosité
européenne ; plusieurs l’avaient tenté, aucun n’y avait complétement
réussi, j’osai à mon tour l’entreprendre._ Sire, _vous avez accueilli,
avec votre royale et indulgente bienveillance, mes faibles travaux, et
vous avez bien voulu leur accorder une brillante récompense, en agréant
la Dédicace de l’ouvrage dans lequel j’ai réuni leurs résultats. Cette
haute faveur est le plus puissant encouragement que j’aie pu
ambitionner, et le gage le plus sûr du succès de mes efforts._
_Daignez agréer,_ Sire, _l’hommage de ma reconnaissance, et celui du
profond respect avec lequel_
_Je suis,_
Sire,
De Votre Majesté,
_Le très-humble et très-obéissant Serviteur
et fidèle Sujet,_
J. R. PACHO.
=PREMIÈRE PARTIE.=
* * * * *
_MARMARIQUE._
[Illustration : CARTE DE LA MARMARIQUE ET DE LA CYRÉNAÏQUE COMPRENANT
_les Oasis voisines de ces Contrées ; Dressée par M. J.R. PACHO, d’après
ses observations Astronomiques et ses Itinéraires, et appuyée en
plusieurs points, sur les Cartes et les observations les plus récentes.
1826.]
* * * * *
NOTICE
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE
=M. PACHO ;=
PAR M. DE LARENAUDIÈRE,
SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ DE
GÉOGRAPHIE.
* * * * *
Les dernières lignes du voyage dans la Cyrénaïque étaient tracées ;
quelques jours encore, et M. Pacho allait jouir de toute sa gloire. Mais
l’inflexible destin en avait autrement ordonné. Une mort déplorable dans
l’âge où la mort est lointaine est venue tout à coup arrêter dans sa
course ce voyageur accoutumé depuis long-temps à lutter contre les
obstacles, à se roidir contre les difficultés et les mauvais jours. Il
avait déja beaucoup fait pour captiver les suffrages de l’Europe
éclairée, et son zèle promettait encore de nouvelles découvertes. Nous
étions loin de nous attendre à faire précéder son premier ouvrage d’un
tribut à sa mémoire.
JEAN-RAIMOND PACHO naquit à Nice le 23 janvier 1794, de Joseph Pacho,
négociant riche et estimé, dont les ancêtres étaient d’origine suisse.
Orphelin à huit ans, dans l’âge où l’on a besoin des soins maternels et
de la vigilante tendresse d’un père, il fut placé au collége de Tournon,
département de l’Ardêche. Là, son goût pour le dessin et la botanique se
développa tout à coup, et n’eut d’autre rival que son penchant pour la
poésie. C’était d’assez mauvaises dispositions pour l’aride étude des
lois à laquelle on le destinait. Le cours de droit qu’il suivit à Aix,
en 1812, ne fut pas terminé ; il l’abandonna, en 1814, pour retourner
dans sa patrie, où il recueillit la part qui lui revenait dans
l’héritage de ses parents. Maître d’une fortune toute mobilière à cette
époque de la vie où le soin de l’avenir n’occupe guère, où le besoin de
conserver est le dernier de ceux qu’on éprouve, M. Pacho alla voyager en
Italie et séjourna quelque temps à Turin. Ce voyage n’enrichit que son
esprit, n’accrut que ses connaissances, et n’augmenta que son
enthousiasme pour les beaux-arts et les monuments de l’antiquité. Sa
fortune en souffrit. Il vint à Paris, en juillet 1817, dans le dessein
de l’améliorer. Il crut que la peinture pouvait le conduire à l’aisance,
et le genre d’Isabey fut celui qu’il adopta. Il s’essayait dans
l’imitation périlleuse d’un grand modèle, lorsque son frère négociant à
Alexandrie l’appela près de lui. Il s’y rendit avec toutes les illusions
de l’espérance ; elles se dissipèrent promptement ; et, après une année
de séjour sans résultat, il revint à Paris reprendre ses pinceaux.
Quelques portraits faiblement payés, quelques articles de journaux moins
lucratifs encore, étaient loin de suffire à son existence. Il
s’inquiétait de son avenir lorsque son frère l’engagea à se rendre une
seconde fois en Égypte. Il arriva au Caire le 12 février 1822. Pendant
les premiers mois de son séjour, il s’occupa à dessiner quelques-uns des
monuments de cette grande cité et des environs. Il soumit ses essais à
M. Jumel, alors directeur d’une des filatures de coton du Pacha, qui
s’engagea à lui fournir les fonds nécessaires pour explorer la Basse-
Égypte. Il la parcourut depuis le mois de décembre 1822 jusqu’en avril
1823, époque à laquelle une disgrace essuyée par M. Jumel lui enleva les
moyens de soutenir cette entreprise scientifique. Sa mort, arrivée peu
de mois après, renversa toutes les espérances de M. Pacho, et l’obligea
à garder en portefeuille un grand nombre de dessins, plus ou moins
curieux, de sites, de monuments et d’objets d’histoire naturelle. A côté
de ces stériles richesses, il languissait inoccupé et sans appui dans la
ville du Caire ; les soucis de l’inaction, si puissants sur les
imaginations ardentes, altéraient sa santé ; l’épuisement de ses forces
amenait le découragement ; il allait y succomber, lorsqu’il eut le
bonheur de rencontrer dans M. Célestin Guyenet du canton de Neuchatel en
Suisse, fondateur et directeur de la manufacture d’indiennes du vice-
roi, un protecteur et un ami. M. Pacho en lui peignant sa position
précaire, l’intéressa vivement à ses projets d’exploration ; il obtint
de ce négociant, ami des sciences, les fonds nécessaires pour continuer
ses recherches et entreprendre le voyage des cinq Oasis. Parti du Caire
le 17 novembre 1823, il visita successivement le Fayoum, les Oasis de
Syouah, el Arachièh, et Faredghah. Il regretta que les circonstances ne
lui permissent pas d’explorer trois villages isolés à quatre journées
nord-ouest de Faredghah, qu’on lui annonçait comme devant renfermer de
nombreuses ruines d’anciens édifices. Il revint de Faredghah à Syouah, à
l’Oasis du Fayoum, au temple Keroum, puis se dirigea sur Béni-Hassan et
Siout, et se rendit à Béni-Ali où il resta treize jours pour obtenir
d’Hamed Bey, l’ancien Kiahya du Caire, quelques Arabes destinés à lui
servir de guides. Il visita avec eux la vallée Ruinée ou des ruines,
l’Oasis d’El Karghèh, Gainah, Boulac, Dakakim, Berys et leurs environs.
Il revint sur ses pas, puis se porta à l’ouest et atteignit l’Oasis de
Dhakel, en passant par Aïn Amour, Ballat et Themida ; il examina l’Ouadi
El Gharb, qui contient neuf villages, et le Bahr Be-la-ma qui traverse
l’Oasis. Il reprit la route du nord, qui le conduisit à Farafrah, puis à
Siout, d’où il revint au Caire dans le courant d’août 1824. Cette
exploration des Oasis de l’Égypte, résultat de neuf mois de peines et de
fatigues, ne satisfit point l’active curiosité de M. Pacho. Depuis long-
temps un projet d’une tout autre importance occupait sa pensée. Pendant
son premier voyage à l’Oasis d’Ammon, les Arabes Aoulad-Aly l’avaient
souvent entretenu du Djebel-Akhdar, nom moderne de la Pentapole
Cyrénaïque. Les descriptions qu’ils lui firent de leur ancien domaine,
de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et des merveilles
de ses ruines ravit son imagination, et fit naître chez lui le plus vif
désir d’explorer cette terre riche de vieux souvenirs et presque
inconnue. Il fit part de son projet à M. Henry Salt, consul général
d’Angleterre, qui, tout en ne lui laissant ignorer aucun des dangers qui
l’attendaient dans cette périlleuse excursion, lui remit le programme de
la société de géographie, relatif à un voyage dans la Cyrénaïque. Ce
programme, fruit de la proposition de M. Alex. Barbié du Bocage,
éclairait une partie des recherches de M. Pacho, comme il le dit lui-
même. Son influence sur sa détermination fut décisive. Il traçait déja
son itinéraire, lorsqu’il découvrit une difficulté de nature à modérer
un peu les élans d’un premier enthousiasme. Il s’aperçut que le voyage
serait fort cher et qu’il était sans argent. Ses démarches, pour s’en
procurer, furent d’abord sans succès ; il obtint des éloges et rien de
plus. Son inquiétude était grande ; elle fut heureusement de courte
durée. M. Guyenet ne lui manqua pas, il fit tous les frais de
l’entreprise avec ce désintéressement qui trouve plus d’approbateurs que
d’imitateurs. Les consuls généraux de France et d’Angleterre, et même,
ce qui est digne de remarque, celui des états Barbaresques,
s’intéressèrent vivement au sort de ce voyage, et cherchèrent à en
assurer le succès par des lettres de recommandation les plus pressantes.
M. Müller, jeune orientaliste dont les connaissances dans la langue
arabe avaient été déja fort utiles à M. Pacho dans les Oasis, et qui le
servirent mieux encore dans la Cyrénaïque, voulut partager les périls et
l’honneur de cette nouvelle exploration. Elle se présentait avec un
attrait d’autant plus vif qu’elle avait en grande partie le caractère de
la nouveauté. La Cyrénaïque n’avait pas encore été visitée dans son
ensemble. Le Français Granger, sous la protection d’un chef de voleurs,
avait pénétré jusqu’à Cyrène, et copié de nombreuses inscriptions
antiques. Mais le récit de ses travaux avait disparu. Paul-Lucas et
Bruce n’offrirent que des indications superficielles. Les notices
recueillies et publiées par Della-Cella, se présentaient comme les
premiers renseignements intéressants sur les monuments de l’ancienne
Pentapole ; malheureusement le savant Italien ne les dessina pas, et ne
soulevant qu’une partie du voile excita la curiosité sans la satisfaire
entièrement. Le Père Pacifique avait ajouté peu de faits aux faits déja
connus. Le général Minutoli s’était arrêté au pied du mont Catabathmus,
et les grands travaux du capitaine Beechey, depuis Tripoli jusqu’à
Derne, n’étaient pas alors connus. Le but de M. Pacho était d’examiner
d’une manière complète toute la partie maritime comprise entre
Alexandrie et les côtes de la grande Syrte. Nous allons essayer
d’esquisser ici les principaux traits de cette longue exploration. Elle
commence le 3 novembre 1824, par la vallée Maréotide, célèbre dans
l’antiquité par ses vignobles. Le voyageur voit ensuite les ruines
d’Abousir l’ancienne Taposiris, où il cherche en vain des vestiges de la
Vieille-Égypte ; il s’arrête au château-fort de Lamaïd, construction des
Sarrazins du moyen âge, de ceux qui se mesuraient avec les chevaliers de
l’Occident. Il séjourne à Dresièh, visite les citernes de Djammernèh, et
s’étonne de la solitude de ces lieux, jadis couverts de villages et
d’habitants ; il franchit les collines de l’Akabah-El Soughaïer, premier
échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes
de la Pentapole ; il aperçoit ici, pour la première fois, en grand
nombre les tentes brunes des Arabes, et son pinceau trace le premier
tableau général des mœurs de ces nomades. Il s’arrête aux ruines de
Kassaba-Zarghah, puis au port de Berek, le célèbre Parætonium des
anciens géographes, et l’entrepôt du commerce des Aoulad-Aly, avant
qu’ils eussent cédé au génie entreprenant du vice-roi d’Égypte. Il
traverse le retoutable Akabah-El-Soloum, gardé par des tribus
indépendantes qui forcèrent le général Minutoli à s’arrêter au pied de
ces hauteurs ; il parcourt le grand plateau de Za’rah et la célèbre et
fertile vallée de Daphenèh, coupée de mille canaux et habitée par les
Harâbi, guerriers courageux et cruels. Au sortir de l’Ouadi-El-Sedd, sa
marche le conduit sur le rivage en face de l’île rocailleuse de Bomba,
l’Aedonia de Scylax, voisine de la fameuse Platée d’Hérodote. L’aspect
de l’Ouadi Temmimèh lui confirme la description que les anciens ont
laissée d’Aziris. Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de
Bomba, il arrive sur les premiers échelons boisés des monts cyrénéens,
et les Nubiens et les Égyptiens qui l’accompagnent, s’émerveillent de
cette végétation si riche et si nouvelle pour leurs yeux habitués à la
nudité du désert. Derne, tant désirée par les hommes de sa caravane et
par lui-même, le reçoit enfin dans ses murs. Il y trouve d’abord un
repos nécessaire, puis des contrariétés désespérantes. Il les surmonte,
et reprend enfin sa route par le château de Zeïtoum, et les vallées
profondes et pittoresques de Betkaât et de Tarakenet ; il se rend aux
ruines de Massakhit (la ville des statues), ancien séjour des chrétiens.
Il voit les débris imposants de Tammer, qui lui semblent les ruines
mêmes du temple de Vénus, comme toutes celles de cette contrée lui
indiquent qu’il se trouve dans l’un des cantons les plus florissants de
la Pentapole. Il pénètre dans les grottes sepulcrales, et s’arrête sur
le bord des réservoirs de Lameloudèh, peut-être l’ancienne Limniade. Il
quitte le dromadaire pour le cheval de Barcah, et sur cette agile
monture il se hasarde à parcourir les bords des sommités du plateau
cyrénéen et les sentiers difficiles de ses pentes abruptes. Il va
chercher les restes de Natroun, la ville de la mer des Arabes. Il
reconnaît dans le Ras el Hal-al le célèbre Naustathmus de Strabon. Sans
s’effrayer de la guerre qui règne alors entre les tribus de ces
contrées, il multiplie ses recherches, il les poursuit dans la vallée
des figuiers, séjour de paix et de bonheur, où l’attend l’accueil le
plus hospitalier. Djaus, Téreth, Saffnèh, Ghernès le voient
successivement explorer leurs sites agrestes et les restes d’une autre
civilisation. Il fait halte au port de Sousa, aux ruines et aux grottes
sépulcrales de Tolometa ou Ptolémaïs, de Tokrah ou Teuchira, et
d’Adrianopolis ; il essaie de déterminer la position du jardin des
Hespérides ; et, à la suite de cette intéressante excursion, il revient
à Sousa, l’Apollonie de Strabon, l’ancien port de Cyrène. Il s’approche
de la Grennah moderne, et se trouve enfin au milieu des ruines de la
capitale de la Pentapole. Il les examine en détail, descend dans les
tombeaux vides, dans les cavernes profondes, dessine les sarcophages et
les bas-reliefs dégradés, les statues, les colonnes, les frises
mutilées ; le désir de tout connaître le détermine à pénétrer dans
l’aquéduc dont les eaux alimentaient jadis la fontaine d’Apollon, et
dont les hyènes aujourd’hui gardent souvent l’entrée ; il cherche, à
défaut de murailles conservées, dans le seul mouvement des ruines, le
plan de Cyrène, sa forme et son étendue. Il l’exhume de ses décombres
pour la montrer telle qu’elle fut aux jours de son orgueil. De retour à
Ben-Ghazi, qui ne conserve plus rien de l’ancienne Bérénice, il descend
au Sud, atteint Ladjedabiah, dépasse près de ce point les limites des
terres fertiles, et s’enfonce dans le désert des Syrtes, ancienne patrie
des Nasamons. Il entre dans l’Oasis de Maradèh, caché au milieu d’un
labyrinthe de monticules de sables mouvants, et dont les eaux pures ou
thermales, et la forêt de palmiers, font les délices du voyageur. Il
visite Audjelah, Oasis plus stérile, dont l’aspect, la culture et les
produits n’ont pas changé depuis les jours d’Hérodote, et à laquelle un
destin bizarre a donné pour gouverneur un Français, qui suivit enfant
l’expédition d’Égypte. Le voyageur n’oublie aucun des cantons habités
dépendants de ces deux groupes ; il passe une troisième fois par l’Oasis
d’Ammon, et revient au Caire, par la vallée du lac Natron. Il entre dans
la capitale de l’Égypte, le 17 juillet 1825.
Une telle entreprise périlleuse et difficile ne peut être soutenue que
par un vif amour de la science, et disons-le, par la légitime ambition
des éloges des hommes éclairés. Ce sentiment naturel explique
l’empressement que mit M. Pacho à réunir ses matériaux et à se rendre en
France ; et la même année, qui l’avait vu sur les ruines de Cyrène, dans
les sables du désert, et sous les tentes arabes, le vit au milieu de la
capitale du monde civilisé. Il arriva à Paris, le 12 novembre 1825, et
s’empressa de soumettre à la Société de géographie l’ensemble de ses
travaux. Elle les fit examiner, et, sur le rapport de Malte-Brun, elle
lui décerna le prix proposé. Cette honorable récompense avait été
précédée des suffrages de l’Académie des inscriptions, accordés
particulièrement à la partie archéologique du voyage. Cette compagnie
avait pour interprète le savant M. Letronne. Les deux rapporteurs
manifestèrent le vœu de la prompte publication du voyage de M. Pacho.
Tous deux réclamèrent en sa faveur l’appui du gouvernement. Leurs voix
furent entendues de quelques amis des sciences. M. le comte Chabrol de
Volvic, préfet de la Seine, qui les protége comme un homme qui leur doit
une partie de sa renommée, répondit à ce noble vœu, et MM. Firmin Didot
se chargèrent avec empressement de cette publication dispendieuse. Elle
parut sous les auspices de S. M., qui daigna en agréer la dédicace.
L’ensemble de ce grand travail a été mis sous les yeux du public, et ce
juge suprême a ratifié les décisions des Académies. Il a reconnu que le
talent de l’observateur était de niveau avec la tâche qu’il s’était
imposée, et digne de la célébrité des lieux parcourus. On a été frappé
de l’importance des faits relatifs à la géographie physique et à la
distribution des plantes, et, bien que ces faits soient peu nombreux, et
n’embrassent pas toutes les localités, ils permettent déja de comparer
la végétation de la Cyrénaïque avec celle des terres voisines ou des
zones correspondantes. On suit avec un vif intérêt les détails
topographiques et archéologiques nombreux, nouveaux et empreints du
cachet de l’exactitude. Les dessins de ruines, les copies d’inscriptions
antiques méritent les mêmes éloges. M. Pacho sait l’art de transporter
son lecteur sur les sites mêmes, par des descriptions vivantes, et de
l’initier aux mœurs des habitants, par des tableaux pleins de fraîcheur,
de mouvement et de vérité. Tout ce qui tient à la géographie comparée
décèle le savant consciencieux, lors même qu’il se trompe, et toujours
l’implacable ennemi des systèmes. M. Pacho aime à peindre les masses, à
grouper les objets analogues ou dissemblables, seul moyen de les faire
bien connaître. Son style généralement nerveux et brillant, s’anime sous
l’influence des lieux et des souvenirs. S’il manque quelquefois de
souplesse, s’il n’a pas encore toute cette pureté classique, toute cette
grace flexible, heureux présent de la nature, ou dernière conquête de
l’étude, c’est que les travaux de l’érudition, auxquels M. Pacho
soumettait comme par force sa poétique imagination, ne lui permettaient
pas d’accorder d’assez longues heures aux méditations du littérateur.
Difficile à l’excès, il traitait ses propres compositions avec une
rigueur que les seuls gens de goût regardent comme un devoir ; et, bien
qu’au début de sa carrière littéraire, on voyait déja son talent grandir
avec rapidité. Depuis le jour de son arrivée à Paris, jusqu’au jour de
sa mort, M. Pacho travailla sans relâche à la rédaction de son voyage.
Vivant dans une retraite profonde, il consacrait toutes les heures du
jour, et souvent celles de la nuit, à ce qu’il regardait comme son plus
beau titre à l’estime du monde savant. Cette tension continuelle
d’esprit, cet isolement complet de la société, cette absence de toute
distraction, développèrent rapidement chez lui une misantropie d’autant
plus funeste qu’elle se nourrissait à chaque instant de toutes les
contrariétés inséparables d’une vie littéraire et d’une position
incertaine. Le même M. Guyenet, qui avait fait les frais de ses voyages,
lui continuait à Paris l’appui de ses moyens. Trop fier pour solliciter
les dons du pouvoir, et se croyant en droit de les obtenir, M. Pacho
s’indignait de n’être pas prévenu. Peut-être des récompenses, qui
n’eussent pas été des faveurs, auraient-elles exercé une heureuse
influence sur son moral, et triomphé de sa noire mélancolie. Il en vint
bientôt à ce point déplorable de soupçonner la foi et l’attachement de
ses amis, et d’en restreindre le cercle chaque jour. Il couvrait de
nuages un avenir qui n’aurait eu rien d’inquiétant pour un tout autre
caractère. En descendant en lui, il aurait vu qu’il n’avait besoin de
personne pour assurer sa destinée. Toutefois, au milieu de laborieuses
occupations, sa santé s’altérait, et le régime excitant qu’il avait
adopté, en ranimant momentanément ses forces, le replongeait bientôt
dans une faiblesse plus grande. Des pensées de mort vinrent enfin
l’agiter. Celui qui écrit ces lignes eut quelquefois le bonheur de
rendre des instants de calme à son esprit troublé. Mais le souvenir de
telles consolations disparaissait rapidement, et le désespoir
s’acharnait de nouveau sur sa victime. Dans cette lutte affreuse la
raison de M. Pacho succomba. Il cessa de vivre, ou plutôt de souffrir,
le 26 janvier 1829, à l’âge de 35 ans et trois jours.
Ce savant voyageur appartenait à la commission centrale de la Société de
géographie. C’est là que sa perte, doublement sentie, devait inspirer de
plus vifs regrets, ils n’ont pas manqué à sa mémoire. Une souscription
proposée, et aussitôt remplie, a été destinée à élever sur sa tombe un
modeste monument. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité démêlaient
facilement à travers quelques inégalités de caractère la bonté de son
cœur, et son extrême obligeance. Les hommes du désert lui avaient fourni
le modèle de l’homme indépendant, il avait bien profité à leur école.
Toute réserve prudente lui semblait de la tyrannie, il la repoussait.
Comme l’Arabe, dont il aimait les vertus, la reconnaissance était le
seul pouvoir qui le rendit partial. Ce noble sentiment est empreint dans
tous ses écrits. Quelques-uns d’entre eux n’ont pas vu le jour. Parmi
ces derniers se trouve un tableau des tribus Nomades anciennes et
modernes, dont il avait lu plusieurs fragments dans les séances
générales de la Société de géographie. C’était son ouvrage de
prédilection, celui qui lui souriait le plus. Ce qu’on en connaît a déja
mérité de nombreux suffrages. Ils ont été donnés au caractère original
de cette composition, à la nouveauté de ses points de vue, à la variété
de ses détails, et surtout à l’alliance d’un style élégant et d’une
consciencieuse érudition. M. Pacho laisse encore inédit le journal de
son voyage dans les Oasis, ainsi qu’une collection de dessins recueillis
sur les terres habitées du désert Lybique. Le travail de M. Pacho peut
faire la matière d’une intéressante publication, et compléter l’ensemble
des grands ouvrages qui nous ont fait connaître les monuments
d’architecture de l’Égypte et des contrées environnantes.
* * * * *
* * * * *
AVANT-PROPOS.
* * * * *
Durant mon premier voyage à l’Oasis d’Ammon[1], les Arabes _Aoulâd-Aly_
m’entretinrent souvent du _Djebel-Akhdar_, nom moderne de la Pentapole
cyrénaïque. Les descriptions qu’ils me firent de leur ancien domaine[2],
de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et du merveilleux
de ses ruines, quoique je les supposasse exagérées, s’accordaient assez
avec les traditions historiques et les récits des voyageurs, pour
augmenter le désir que j’avais formé de parcourir cette contrée célèbre.
Néanmoins, selon le plan que je m’étais fait, je voulus auparavant
connaître les autres Oasis du désert libyque, et ce ne fut qu’à mon
retour de _Dakhel_, que je songeai à mettre mon projet en exécution.
Ce nouveau voyage me parut d’autant plus attrayant, que, de toutes les
personnes qui l’avaient entrepris, les unes ne l’avaient exécuté qu’en
partie, et les autres y avaient complétement échoué.
En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, connu par son
voyage en Égypte, se rendit à Cyrène, conduit par un chef de voleurs, à
qui il avait promis une haute récompense à son retour. Sous les seuls
auspices de ce dangereux protecteur, l’intrépide voyageur put néanmoins
visiter les ruines de Cyrène, et copier un grand nombre d’inscriptions.
Mais ces peines, ces travaux devinrent infructueux ; le Mémoire de son
voyage s’égara après être parvenu en France[3].
Je ne m’arrêterai point aux notions superficielles fournies sur ce pays
par Paul Lucas et le fameux Bruce. En 1812, le pacha de Tripoli, voulant
punir la révolte de son fils, gouverneur de Derne, envoya une armée dans
cette province ; le médecin Cervelli accompagna cette expédition, et
recueillit, en traversant la Pentapole, quelques notions intéressantes.
Une seconde expédition du même pacha contre les Arabes de Barcah, faite
en 1817, fournit à un autre Européen l’occasion de parcourir cette
contrée ; M. Della Cella, personne fort instruite, publia la relation de
son voyage, et eut la gloire d’avoir soulevé le premier une partie du
voile qui nous dérobait Cyrène ; toutefois, ses nombreuses indications
de monuments qu’il ne dessina point, ses aperçus ingénieux mais vagues,
très-intéressants mais insuffisants, excitèrent bien plus qu’ils ne
satisfirent la curiosité du monde savant[4].
Le voyage à Cyrène, fait en 1819 par le P. Pacifique, préfet apostolique
à Tripoli, ajouta peu aux notions données par M. Della Cella. En
général, ces voyageurs, dont la position personnelle avait limité les
recherches, nous ont plutôt transmis leur admiration pour ce pays qu’ils
ne nous l’ont fait connaître. Les monuments d’une contrée qui fut
successivement occupée par des peuples de mœurs et d’origine différentes
ne pouvaient être connus par de légères descriptions, il fallait les
reproduire par le dessin ; les erreurs géologiques, de fausses notions
accréditées, et surtout l’intérêt de la géographie, demandaient un long
examen et des observations positives ; mais ce résultat exigeait une
réunion d’hommes éclairés, et il allait être obtenu.
Le général Minutoli forma le projet, en 1820, de visiter complétement la
Cyrénaïque et tous ses environs. Ce général était accompagné de savants
et d’artistes qui assuraient à son entreprise des résultats de la plus
haute importance. Malheureusement les vœux des amis de la science furent
de nouveau déçus. A peine le général prussien fut-il arrivé au pied du
mont _Catabathmus_, que, déplorant la perte de trois Européens parmi
ceux qui l’avaient accompagné[5], et rebuté par les obstacles que lui
opposèrent les Arabes, il se vit obligé de retourner à Alexandrie.
Tel était, à ma connaissance, l’état où se trouvaient les notions que
l’on possédait sur la Cyrénaïque, lorsque je me proposai de contribuer à
mon tour à en reculer les limites. Trop peu éclairé, je ne pouvais
aspirer qu’à remplir une bien faible partie de la grande lacune laissée
dans la connaissance des monuments, de l’histoire et de la géographie de
cette contrée. Mais avec une volonté ferme d’opposer un examen réfléchi
aux préventions de l’enthousiasme, et la patience aux obstacles, j’osai
espérer que je parviendrais peut-être à jeter quelque lumière sur tant
de faits laissés dans l’obscurité.
Avant mon départ, j’ignorais qu’un officier anglais, M. Beechey, eût
exploré, en 1822, tout le littoral de la Pentapole libyque ; je ne
l’appris qu’à Cyrène même, et j’ignore encore le résultat de ses
travaux. Les talents distingués de M. Beechey m’étant particulièrement
connus, j’aurais sans doute renoncé à mon projet, si j’eusse eu
connaissance de son voyage. Toutefois je ne regrette point les peines
que j’ai essuyées ; nos recherches pourront se compléter réciproquement,
et seront surtout susceptibles d’offrir un avantage précieux pour le
public, celui qui résulte du contrôle qu’il sera à même d’établir entre
deux relations sur un pays aussi peu connu.
Affermi dans mon dessein, je le communiquai à M. Müller. Ce jeune
Orientaliste, qui avait failli périr à _Syouah_, victime du fanatisme
des habitants, désira néanmoins partager encore avec moi les chances de
ce nouveau voyage ; ses connaissances dans la langue arabe m’avaient été
très-utiles dans les Oasis, et elles le furent davantage dans la
Cyrénaïque.
Plusieurs personnes voulurent bien s’intéresser au succès de mon
entreprise.
M. C. Guyenet, habile mécanicien, résidant au Caire, m’offrit les
dispositions les plus bienveillantes pour seconder l’exécution
nécessairement très-dispendieuse de mon voyage.
M. Osman Nourreddin Effendi[6], qui propageait en Égypte les lumières
qu’il avait acquises en Europe, s’intéressa vivement à mon projet, et il
eut la bonté de le recommander à la protection du pacha.
Je trouvai chez les consuls-généraux de France et d’Angleterre ce zèle
empressé à favoriser les entreprises hasardeuses pour lesquelles ils
pouvaient m’offrir à-la-fois et l’exemple et d’utiles conseils. Ils
essayèrent, par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, de me
rendre plus praticable le rude sentier que j’allais suivre.
Eu égard aux démarches de M. Drovetti, j’obtins des lettres très-
officieuses de _Mohammed-el-Gharbi_, personnage très-puissant dans la
province de Ben-Ghazi, et consul-général des états barbaresques auprès
du vice-roi d’Égypte.
M. Salt me recommanda avec chaleur à M. Waringhton, chargé d’affaires du
roi d’Angleterre à Tripoli, et à M. Rossoni, vice-consul de la même
puissance à Ben-Ghazi. Ce fut encore par les soins de M. Salt que j’eus
connaissance d’un programme de la Société de Géographie de Paris,
relatif à un voyage dans la Cyrénaïque : ce programme, fruit de la
proposition de M. Alex. Barbié du Bocage[7], éclaira fort à propos une
partie de mes recherches, et me fit même envisager l’espoir d’obtenir
les suffrages de cette savante société.
Enfin, soutenu par l’appui de tant de personnes recommandables, j’entrai
avec confiance dans la carrière que j’avais devant moi ; quelques
dangers qu’elle présentât, j’ai eu le bonheur de les surmonter.
Guidé par les souvenirs de l’antiquité, j’espérais offrir au monde
savant une abondante moisson de documents précieux ; j’espérais que le
résultat de mes recherches parviendrait non seulement à intéresser les
arts, mais à éclaircir quelques pages obscures de l’histoire. Le temps,
le climat, et surtout la barbarie, ont en partie déçu mon attente : mais
si je n’ai pu retracer les belles époques de Cyrène autonome, j’ai du
moins essayé d’offrir l’image fidèle de ce qu’elle est de nos jours.
J’ai eu l’avantage, n’importe par quelles chances, de séjourner long-
temps dans la Pentapole, et j’ai pu mesurer, dessiner et décrire tout ce
qui m’a paru digne d’intérêt.
C’est de la réunion de ces matériaux que se compose l’ouvrage que je
livre au public : dire qu’il est le résultat des recherches d’un seul
voyageur et de ses connaissances à peine élémentaires, c’est assez
avouer sa faiblesse : cette faiblesse est d’autant plus grande qu’elle
ne peut être rachetée, ni d’un côté, par ce haut degré d’intérêt que lui
ont presque totalement enlevé et le temps et les hommes, ni de l’autre,
par les prestiges du style qui peuvent faire valoir le sujet le moins
important en le revêtant de formes agréables.
Ma relation est un canevas décousu dans lequel je passe brusquement d’un
sujet à un autre, sans avoir mis entre eux d’autre accord que celui qui
résulte des incidents fortuits de mon itinéraire. J’ai écrit comme j’ai
voyagé : tantôt lisant, près d’une ruine, une page d’Hérodote ou de
Strabon ; tantôt prenant un croquis ou herborisant, ou bien suivant avec
un périple les contours de la côte, ou m’arrêtant dans une tente arabe.
Quant à la partie paléographique de cet ouvrage, quoique moins
défectueuse peut-être que la première, elle lui ressemble néanmoins en
ce qu’elle est inachevée. Dans l’intérêt d’une scrupuleuse fidélité,
j’ai dressé moi-même les cartes géographiques et les plans, me faisant
toutefois un plaisir de témoigner ma reconnaissance à M. le chevalier
Lapie des conseils qu’il a bien voulu me donner. Mes autres dessins ne
sont que des croquis ; mais ces croquis, je les crois fidèles ; la
vérité du moins n’y a jamais été sacrifiée à des embellissements d’art
et à l’effet pittoresque. Pris sur les lieux, à une très-grande échelle,
ils ont été réduits avec pureté au format de la publication par un
artiste distingué, M. Courtin. M. Adam fils, peintre avantageusement
connu, les a ornés de figures que mon crayon inhabile n’avait indiquées
que très-imparfaitement ; et M. Adam père a mis autant de soins que
d’obligeance à les reproduire par son burin spirituel.
Que si, malgré toutes les imperfections de mes travaux, on les jugeait
dignes de quelque attention, je devrais alors avouer que j’ai de grandes
obligations à la protection que S. Exc. le Ministre de l’intérieur a
bien voulu leur accorder pour en faciliter la publication. Dans cette
même supposition, je ne pourrais passer sous silence l’appui que leur a
offert M. le comte Chabrol de Volvic.
A ces encouragements je devrais joindre ceux que j’ai reçus de plusieurs
de nos principaux savants.
J’ai trouvé chez M. Letronne, dont le nom seul rappelle la plus vaste
érudition, ornée des dons brillants de l’esprit ; j’ai trouvé, dis-je,
auprès de ce savant célèbre, appui, conseils et bienveillance. Ses
doctes interprétations des inscriptions que contient cette relation, et
les notes explicatives sur l’archéologie et l’histoire dont il
l’enrichira[8], lui donneront, du moins sous ce rapport, un intérêt réel
aux yeux des personnes instruites.
Que ne dois-je point aussi à MM. Champollion ! l’Europe connaît leurs
importants ouvrages ; elle applaudit à cette haute découverte qui a pu
dérober aux ruines de Thèbes et de Memphis les secrets si long-temps
impénétrables des âges antiques : mais peu de personnes connaissent
autant que moi leur caractère affable, et cette généreuse sollicitude
qui prend sa source dans l’amour de la science et s’étend jusqu’à ceux
qui ne lui rendent que de faibles services. Il est aussi flatteur
qu’agréable pour moi de dire que, malgré les secours du ministère et les
honorables rapports des académies, si mes travaux ne sont point restés
enfouis dans un portefeuille, je dois cet avantage, en majeure partie,
au savant auteur des _Lagides_. Grace à ses obligeantes démarches, à ses
pressantes recommandations, M. A. Firmin Didot a consenti, dans le seul
intérêt des arts qu’il cultive et propage à-la-fois, à se charger d’une
publication très-dispendieuse.
Je m’honore de même des obligations que j’ai envers M. Eyriès. Ce
profond et modeste géographe, par une inappréciable bonté, a bien voulu
interrompre souvent ses doctes travaux pour faciliter mes essais, tant
en m’indiquant des sources à consulter, qu’en m’expliquant des auteurs
écrits en des langues modernes qui me sont étrangères.
Cette relation contient plusieurs inscriptions arabes traduites par M.
A. Jaubert : ces services ne sont point les seuls que je dois à ce
savant Orientaliste : ses utiles conseils sur tout ce qui concerne la
langue arabe auraient amélioré mon ouvrage, si j’avais su en profiter.
Lecteur, si je me suis autant étendu sur des détails qui me sont
personnels, vous ne vous tromperez point sur mon intention ; vous ne
croirez point que j’aie voulu attacher à mes excursions une importance
dont le premier je reconnaîtrais le peu de fondement ; mais j’ai dû
d’abord offrir un tribut de gratitude aux personnes qui ont bien voulu
aider à l’exécution de mon entreprise ; quel que soit le jugement que
vous portiez sur son résultat, ce jugement peut annuler mon faible
mérite, mais il ne saurait influer sur les devoirs de ma reconnaissance.
Ensuite, autorisé par ma propre expérience, et pénétré de respect pour
ces hommes éminents chez qui l’on trouve, dans le plus grand savoir la
plus grande indulgence, et dans la plus haute célébrité l’appui le plus
généreux ; j’ai désiré les signaler à ceux qui se dévouent isolément à
la carrière pénible des voyages ; à cette carrière dans laquelle,
luttant sans cesse contre les fatigues et les souffrances, on
succomberait bientôt, si l’on n’était soutenu par l’imagination, et si
l’imagination ne l’était elle-même par l’amour pur et désintéressé de la
vérité.
* * * * *
[Note 1 : D’après l’accueil que l’on fera à mon ouvrage sur la
Cyrénaïque, j’en publierai un second, sur les cinq Oasis de l’Égypte ;
résultat de neuf mois de peines et de fatigues dans le désert libyque.
Le jugement favorable porté sur la partie paléographique de ce second
ouvrage par un célèbre archéologue, par un savant, ami sincère et
défenseur généreux de la vérité, par M. Letronne, en un mot ; ce
jugement, publié en plusieurs occasions et sous diverses formes (voyez
Journal des Savants, mars 1826 ; Bullet. des Scienc. histor., avril et
novembre même année), prouve du moins mon exactitude scrupuleuse dans
cette branche de mes recherches.
Quelque obscur que soit un pareil mérite, toutefois, si l’on songe à
l’importance du sujet et au théâtre de l’exploration, il est susceptible
d’acquérir de l’intérêt. J’ajouterai que, fruit de la persévérance, ce
faible mérite ne peut l’être aussi que de cette époque de la vie où l’on
a l’avantage de réunir la force physique à la force morale ; âge heureux
de ces stimulantes illusions que la froide expérience décolore bientôt
et dissipe sans retour.]
[Note 2 : Les _Aoulâd-Aly_, avant d’être soumis par _Mohammed-Aly_,
occupaient la majeure partie du _Djebel-Akhdar_, désert verdoyant, ainsi
nommé à cause de sa belle végétation, comparée à l’aridité des lieux qui
l’entourent.]
[Note 3 : Hist. de l’Acad. des Inscript. t. XXXVII, p. 389.]
[Note 4 : Viag. da Trip. di Barber. alle front. occi. del Egit. Genova,
1819.
Cette intéressante relation a été traduite en français par le savant M.
Eyriès, et insérée dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. XVII et
XVIII.]
[Note 5 : Ces accidents, qui en rappellent tant d’autres ayant la même
cause, devraient servir d’exemple aux voyageurs européens. Plusieurs
d’entre eux consultant plutôt l’impulsion de leurs généreux désirs que
la juste mesure de leurs forces, entreprennent inconsidérément de longs
voyages en Afrique avant de s’être graduellement habitués à son funeste
climat, et surtout aux fatigues et aux privations que ses déserts
occasionnent. Si ces Européens succombent alors, victimes d’une aussi
brusque transition, ils accomplissent la prédiction d’un proverbe
arabe : _Le désert dévore les hommes qu’il ne connaît pas._]
[Note 6 : Actuellement bey et major-général des armées du vice-roi
d’Égypte.]
[Note 7 : Voyez les Bulletins de la Société de Géogr. nos 6, 12.]
[Note 8 : Ces notes que M. Letronne voudra bien me donner, dans le
bienveillant dessein de soutenir ma faible relation, se trouveront
réunies, en forme d’Appendice, à la fin de la dernière partie de cet
ouvrage.]
* * * * *
INTRODUCTION HISTORIQUE.
* * * * *
Cette région, comprise entre les montagnes atlantiques et la vallée du
Nil, forme une plaine immense et aride, affreux séjour, qui serait resté
inconnu des hommes, ainsi qu’il fut oublié de la nature, si, parmi ces
continuelles ondulations de rochers nus et de plaines de sables, l’on ne
rencontrait de petits cantons fertiles où les habitants se trouvent sur
la terre comme des insulaires au milieu des mers.
Mais si l’on se dirige vers la partie septentrionale de cette même
région, là où la côte forme ce grand promontoire, l’on trouvera, par une
espèce de prodige, ces tristes déserts changés tout-à-coup en montagnes
boisées, en riantes prairies ; l’on verra des sources jaillir en nappe
du sein des rochers moussus, serpenter en ruisseaux dans les plaines, et
tomber en cascades dans les ravins. Pour achever ces contrastes, on
verra les brises marines, en se jouant dans le feuillage des forêts ou
bien en glissant sur les pelouses fleuries, venir protéger ces collines
toujours vertes contre le souffle dévastateur des vents du désert.
Une contrée aussi favorisée par la nature ne pouvait échapper long-temps
à l’investigation des peuples civilisés. Dès le sixième siècle avant
notre ère, des colons grecs se rendirent sur ses bords et y élevèrent
une ville.
Cyrène fut le berceau d’un état célèbre où fleurirent les arts,
qu’illustrèrent de grands hommes. Fille de la Grèce, elle vit ses monts
couronnés de temples magnifiques, ses fontaines et ses forêts furent
peuplées de nymphes. Plus tard, l’austère morale du Christ vint éclairer
la terre ; les rayons de sa lumière pénétrèrent à Cyrène, et la vérité
succéda aux fictions aimables, mais trompeuses. Enfin l’islamisme
envahit cette contrée ; l’étendard de Mahomet remplaça la croix ; signal
de destruction, il flotta d’abord sur des forteresses, et bientôt sur
des monceaux de ruines.
Ces révolutions religieuses furent nécessairement liées à des
révolutions politiques. Cyrène, après avoir été gouvernée par des rois,
fut long-temps indépendante. Elle eut la gloire d’être l’alliée
d’Alexandre, et la honte d’être subjuguée par ses successeurs. Rome ne
dédaigna point de la recevoir en testament ; elle la traita d’abord
comme fille adoptive, et la réduisit ensuite au rang des provinces
tributaires. Sous les Sarrasins, Cyrène n’existait plus ; et quelques
bourgades arabes s’élevèrent sur les ruines de la Pentapole. Enfin,
avili et dévasté, le sol qui avait été le théâtre d’une brillante
civilisation fut abandonné à des hordes errantes qui, en l’occupant de
nos jours, n’ont pas même conservé la mémoire de son ancienne splendeur.
Mais ces différentes phases de prospérité et de décadence exigent
quelque développement.
Nous ne chercherons point à reconnaître quels furent les habitants de la
Cyrénaïque dans les temps antérieurs à l’histoire ; si des peuples de
diverse origine, tels que les Berbères, les Phéniciens et les Libyens, y
formèrent une association politique, ou s’ils y vécurent séparés de
mœurs et de langage ; si le sol de la Pentapole avait des villes avant
la fondation de Cyrène, et tant d’autres hypothèses que l’on ne peut
d’ailleurs avancer avec assurance que sur une connaissance approfondie
de l’histoire, et lorsqu’on est doué de ce tact qui seul peut faire
jaillir la vérité du choc même d’une foule d’erreurs transmises par le
temps, et par le temps accréditées. En nous bornant aux traditions qui
dévoilent le berceau de cette colonie, on les trouve tellement liées à
la fable, qu’il est difficile de distinguer la vérité des fictions qui
l’entourent.
L’île de Théra était affligée de plusieurs années de sécheresse, et ses
habitants languissaient dans la disette. L’oracle de Delphes, instruit
peut-être par l’expédition des Argonautes de la grande fertilité d’un
canton de Libye, ordonne à un de leurs descendants d’aller sur cette
terre hospitalière jouir des biens que refusait le sol natal.
Après des tentatives infructueuses, Battus et ses colons arrivèrent dans
un lieu dont le seul aspect surpasse les promesses de la Pythie. Ombragé
par des forêts, arrosé par des sources, ce lieu s’étend d’un côté en
plaine immense, et de l’autre descend en terrasses vers la mer. Les
Libyens mêmes, secondant les intentions de l’oracle, engagèrent les
Grecs à s’établir dans cet heureux canton : « Étrangers, leur dirent-
ils, venez partager en paix les dons que nous accorde la nature ; ici la
voûte du ciel est entr’ouverte ; ici tombent ces pluies bienfaisantes
qui fertilisent nos terres et parent nos collines ; plus loin elle est
d’airain, et l’on ne voit que de stériles solitudes. »
Tel est le lieu où s’arrêtèrent les colons de Théra ; bientôt les murs
d’une grande ville couronnèrent la sommité de la montagne, et cette
ville fut appelée _Cyrène_.
De même que dans toutes les traditions grecques, les historiens,
rivalisant avec les poètes, ont entouré de gracieuses allégories
l’origine de la ville aimée d’Apollon.
Une contrée aussi riante, environnée d’affreux déserts, devait avoir une
nymphe pour protectrice ; l’eau limpide qui jaillissait au milieu de la
ville du sein d’une grotte mystérieuse, devait être une divinité qui
présidât aux destinées de Cyrène. Tel fut, sous différentes formes, le
sujet des inventions de la fable. L’on pourrait même rapprocher de
l’allégorie de Justin celle du poète de Mantoue : on pourrait supposer
que la nymphe Cyrène, célébrée dans ses chants, en parcourant les côtes
de son liquide empire, se serait arrêtée dans ce canton de Libye,
charmée d’y respirer un air aussi pur que dans l’Attique ; et tandis
qu’elle aurait pénétré dans les réduits secrets des vallons solitaires,
Apollon l’eût aperçue du haut de son char, il l’eût surprise dans ces
bocages, qui dès-lors auraient servi de retraite à leurs amours. Nous en
retrouverions de même le fruit dans cet Aristée, l’objet de la tendresse
de la nymphe Cyrène. Élevé dans ces forêts ombreuses, sur ces collines
parfumées que fréquentent des essaims d’abeilles, Aristée eût ensuite
enrichi l’Arcadie des merveilles qui entourèrent son enfance en Afrique.
Quoique ces agréables fictions se décolorent souvent à l’aspect des
lieux qui en furent les objets, elles leur impriment néanmoins un
intérêt qui croît encore, si ces contrées célèbres se trouvent
maintenant abandonnées, ou bien en proie à de farouches habitants.
Le fondateur de la colonie, connaissant tout le pouvoir d’une religion
séduisante sur l’imagination active du peuple dont il était le chef,
donna dans son naissant royaume la plus grande majesté au culte des
dieux : il fit planter, auprès de la ville, des bois qui leur furent
consacrés ; un temple magnifique fut élevé devant la grotte de la nymphe
Cyrène ; ce temple fut dédié à Apollon ; et tandis que l’on conservait
dans l’intérieur le feu éternel, les ondes de la fontaine traversaient,
en murmurant, son sanctuaire.
A ces pompes religieuses, Battus joignit de sages institutions
politiques. Dans l’objet de cimenter l’union entre ses sujets, et de
leur rappeler le souvenir de leur mère patrie, il établit à Cyrène les
fêtes carnéennes que l’on célébrait à Sparte le septième du mois
carneus. A cette époque mémorable, le peuple quittait ses travaux ; il
sortait de ses foyers ; il se portait, sans distinction d’âge ni de
sexe, dans une plaine spacieuse, à l’ombre des thyons odorants ou des
noueux siliquiers ; et là, après avoir imploré la clémence des dieux par
des sacrifices solennels, on se livrait à la joie qu’inspirent les repas
publics, et l’on exécutait des danses militaires.
Reconnaissants de tant de bienfaits, les Cyrénéens, à la mort du premier
de leurs rois, lui rendirent les honneurs héroïques, et cherchèrent
même, par des emblèmes ingénieux, à perpétuer le souvenir de la paix
intérieure, et de la prospérité au dehors dont la colonie avait joui
sous son heureux gouvernement. Ils lui consacrèrent le _sylphium_,
symbole de leurs richesses, et lui érigèrent un tombeau à l’extrémité du
marché de la ville, afin que son ombre jouît du spectacle journalier des
assemblées du peuple, et que le peuple eût toujours présent à la mémoire
les vertus de ce bon roi.
Le règne du premier des Battus promettait à Cyrène de longues années de
paix et de bonheur ; mais ses successeurs, loin de suivre des traces si
sagement indiquées, furent tous, assure Pindare, tyrans, impies et
malheureux ; les récits de l’histoire se trouvent en cela d’accord avec
le poète.
En effet, quoique la colonie, peu d’années après son établissement, eût
augmenté son territoire, repoussé les Libyens, et vaincu l’armée
égyptienne qui était venue à leur secours, elle fut bientôt troublée par
des dissensions causées par ses rois, qui ne surent pas mieux assurer
leur bien-être que celui du peuple qu’ils étaient appelés à gouverner.
Les Cyrénéens, effrayés de ces désordres, s’adressèrent à un législateur
de Mantinée, nommé Démonax. Celui-ci se rendit à leurs sollicitations ;
il partagea le peuple en trois tribus, lui rendit toutes les
prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors, et ne réserva pour
le souverain que le domaine royal et la dignité sacerdotale. Toutefois
ces réglements, commencés sous la minorité de Battus III, ne
subsistèrent que durant le règne de ce prince. Arcésilas III, son fils,
jaloux de reprendre les droits de ses ancêtres, quoiqu’il se fût soumis
à payer un tribut à Cambyse, s’efforça de détruire, à la faveur d’un
parti, les populaires institutions de Démonax. Il échoua d’abord dans ce
projet, et fut même obligé de s’enfuir à Samos ; là il réunit une armée,
retourna avec elle à Cyrène, et parvint à ressaisir le pouvoir royal.
Mais à peine en fut-il possesseur, qu’il s’en servit pour assouvir ses
ressentiments, et bientôt après il périt victime de ses propres cruautés
à Barcé. Cette mort occasionna une vengeance des plus éclatantes dont
l’histoire ait fait mention.
La mère d’Arcésilas, sans être découragée par le dérisoire et
allégorique présent d’un fuseau d’or, qu’elle avait reçu du roi de
Salamine, au lieu d’une armée qu’elle lui avait demandée, parvint à
intéresser à sa cause Aryandès, satrape du roi de Perse en Égypte. Mise
à la tête de toutes les forces de ce pays, elle se dirigea sur Barcé ;
et, après s’être emparée par la ruse, d’une place que les armes
n’avaient pu réduire par la force, Phérétime, dans son aveugle
vengeance, n’épargna pas même son sexe. Elle eut la cruauté de faire
couper le sein aux femmes des principaux Barcéens, et fit suspendre ces
honteux trophées autour des murs de la ville. Mais il est consolant de
pouvoir ajouter qu’une pareille atrocité ne resta pas impunie : peu de
temps après son glorieux triomphe, cette haineuse souveraine périt
misérablement dévorée de vers, au milieu même de ceux qui, malgré leurs
intentions secrètes, n’avaient retiré d’autre fruit d’une longue et
dispendieuse expédition, que de servir d’instruments à la vengeance
d’une femme.
Le règne des Battiades dura deux cents ans environ ; les Cyrénéens,
fatigués des convulsions qui l’avaient agité, cherchèrent dans une autre
forme de gouvernement, le bonheur et la tranquillité qui paraissaient
les fuir. Ils crurent obtenir cette tranquillité, en se chargeant eux-
mêmes du soin de la maintenir ; mais, quoique l’histoire n’ait laissé
que fort peu de notions sur les événements qui se passèrent dans la
colonie devenue république, néanmoins, le petit nombre de faits qu’elle
éclaire, suffisent pour nous donner une idée de ceux qu’elle a laissés
dans l’ombre.
Alexandre avait conquis l’Égypte et s’avançait dans la Libye pour
visiter l’oracle d’Ammon. Les Cyrénéens envoyèrent au héros macédonien
des ambassadeurs avec une couronne et des présents considérables.
Alexandre ne dédaigna point ces égards d’un peuple libre ; il accepta
ses présents, fit alliance avec lui, et suivit les ambassadeurs, qui
l’accompagnèrent jusque dans le temple.
Les guerres que Cyrène eut avec Carthage au sujet des limites des deux
états, relevèrent aussi son existence politique ; l’on sait que ces
guerres furent terminées et illustrées par le patriotique dévouement des
deux frères Philænes. Mais au dedans, elle fut plus que jamais en proie
à des troubles qu’ils attribuaient aux vices de l’organisation du
gouvernement.
En vain, dans cette persuasion, ils eurent recours à Platon pour le
prier de leur donner de meilleures lois. « Leurs divisions provenaient
de leurs richesses, et ils avaient besoin d’être préparés par
l’adversité » : telle fut la réponse du philosophe[9].
Livrés à leurs propres institutions, les Cyrénéens tombèrent sous le
joug de plusieurs tyrans. On peut en juger par la sédition excitée, vers
l’an 400 environ avant notre ère, par Ariston, qui fit périr presque
tout le parti aristocratique ; on peut citer le tyran Néocratis, qui,
afin de satisfaire l’amour dont il était épris pour la femme de
Ménalippe, prêtre d’Apollon, eut l’audace de faire égorger le ministre
des autels, et de forcer sa veuve à passer dans ses bras. Les dieux
outragés obtinrent, il est vrai, une prompte vengeance, et la même
passion qui avait fait commettre le crime servit à le venger.
Ces usurpations du pouvoir, ces violences, entraînèrent des
proscriptions ; vers la fin du règne d’Alexandre, un très-grand nombre
de citoyens se trouvaient exilés de Cyrène ; ils se réunirent dans la
Crète à Thimbron, qui, par le meurtre d’Harpalus, se trouvait possesseur
des trésors d’Alexandre et d’une armée considérable. Thimbron entreprit
de s’emparer de Cyrène ; il alla mettre le siége devant cette ville,
alors très-opulente malgré ses divisions, puisqu’elle lui offrit cinq
mille talents[10] pour l’engager à abandonner son entreprise.
Cependant le grand homme qui avait réuni à l’art brillant des conquêtes,
celui bien plus utile d’une sage politique, Alexandre venait de mourir.
Son vaste empire, dont lui seul pouvait supporter le poids, devait se
dissoudre ; en vain ses généraux, réunis autour du trône du monde,
voulurent y mettre un successeur ; ils ne purent y placer qu’un fantôme.
Le fils de la danseuse Philline, l’inepte Aridée, frère du héros qui
venait de s’éteindre, fut proclamé roi ; mais le gouvernement de
l’empire que ses mains inhabiles n’auraient su diriger, fut partagé
entre les compagnons d’armes d’Alexandre, et Ptolémée obtint la province
d’Égypte. Quoique Ptolémée n’eût été envoyé dans cette partie des états
macédoniens que sous le titre de satrape, ses vues étaient plus
élevées ; et pour les remplir, il s’efforça de se concilier l’affection
des Égyptiens par la douceur de son administration.
Cette adroite mais bienfaisante politique ne tarda pas à servir ses
projets : plusieurs des principaux habitants de Cyrène, chassés de cette
ville par une émeute populaire, pendant le siége de Thimbron, se
réfugièrent à la cour d’Alexandrie. Ptolémée saisit avec empressement
cette occasion pour étendre son pouvoir, et, sous le vain prétexte de
rétablir les exilés dans leurs droits, il envoya contre la capitale de
la Pentapole une armée considérable commandée par Ophella.
Divisés par leurs dissensions, les Cyrénéens ne purent à cette époque,
ainsi que dans les premiers temps de la colonie, repousser avec triomphe
cette nouvelle attaque, et Cyrène fut conquise.
Néanmoins, trop remuants pour supporter patiemment le joug qu’on leur
avait imposé, les Cyrénéens essayèrent plusieurs fois de le secouer. Une
première sédition fut apaisée par Agis, général de Ptolémée ; ils
osèrent ensuite assiéger la garnison étrangère qui était dans leur
capitale, et poussèrent la hardiesse jusqu’à se défaire des émissaires
conciliateurs que leur avait envoyés le gouverneur d’Égypte. Ils furent
un moment triomphants ; mais Ophella, révolté contre Ptolémée, et par
cela même devenu leur chef, ayant fait alliance avec Agathoclès, alors
en guerre avec les Carthaginois, devint la victime de la plus noire
trahison. Il mit sur pied une armée considérable, et après deux mois de
marche à travers les sables des Syrtes, dès qu’il eut rejoint le roi de
Syracuse, au lieu d’un allié qu’il avait voulu servir, il trouva un
ennemi qui l’attendait pour le surprendre. Ophella, soudainement
attaqué, périt à la tête de son armée, qui éprouva une défaite totale.
Cet échec laissa Cyrène sans défense ; Ptolémée en profita pour la faire
rentrer sous son pouvoir ; et afin de prévenir de nouvelles séditions,
il en confia le gouvernement à Magas, son parent. Ce gouverneur resta
fidèle à Soter ; mais sous Philadelphe il se révolta, prit le titre de
roi, et entreprit même une expédition contre l’Égypte, dans laquelle il
fut toutefois arrêté par un soulèvement de la Marmarique.
Après sa mort, la Pentapole continua à faire partie des états d’Égypte,
dont le premier des Ptolémées avait été élu souverain dix-neuf ans après
la mort d’Alexandre, jusqu’à ce que Phiscon Évergète, qui l’avait reçue
en partage, l’eût transmise à son fils naturel Apion comme royaume
indépendant.
De nouvelles destinées se préparaient pour Cyrène, et si l’expérience
eût pu éclairer ses habitants, ils auraient enfin joui des bienfaits
d’une indépendance, d’autant plus précieuse, qu’elle vint s’offrir à eux
sous les auspices d’une nation alors grande et généreuse. Apion, se
trouvant en mourant sans héritiers, dans la crainte que son royaume ne
tombât de nouveau sous le pouvoir des Égyptiens qu’il n’aimait point, le
légua au peuple romain vers l’an 96 avant notre ère.
Rome, en acceptant ce testament, laissa la liberté aux habitants de
Cyrène, et ne se réserva, en qualité de protectrice, que les terres,
très-considérables il est vrai, attachées au domaine royal.
Mais les Cyrénéens étaient destinés à ne point savoir jouir de leur
indépendance ; des troubles intérieurs vinrent de nouveau les diviser ;
en vain Sylla leur envoya Lucullus pour concilier leurs différends ; en
vain ce général, en leur rappelant la réponse de Platon, opposa la
sagesse de nouvelles lois au caractère turbulent des Cyrénéens, il ne
put parvenir à assurer leur tranquillité, et à peine trente ans
s’étaient écoulés depuis que Cyrène avait été affranchie de toute
domination étrangère, que, dans l’intérêt même de ses habitants, Rome
fut obligée de la réduire au rang de ses provinces.
Peu de temps après, elle fut jointe à la Crète, et gouvernée, comme
province prétorienne, par un proconsul.
Vers l’an 37 avant notre ère, Antoine, qui exerçait alors une puissance
suprême dans tout l’Orient, cédant aux désirs de Cléopâtre, sépara la
Cyrénaïque de l’empire, et l’érigea en royaume en faveur de sa fille.
Mais, après la défaite qu’il essuya à Actium, Cyrène reconnut Auguste
pour souverain, avant même qu’il se fût rendu maître de l’Égypte, et
devint, peu de temps après, une province du sénat, gouvernée par des
préteurs.
Attachée dès-lors à la fortune de Rome, Cyrène en suivit les destinées.
Avant de la voir s’écrouler avec cet empire, et tomber enfin au pouvoir
de peuplades barbares, jetons un coup-d’œil sur son organisation
intérieure, et recherchons, s’il se peut, quelles furent les causes de
ses grandes richesses malgré ses dissensions, et celle de ses
continuelles dissensions malgré sa prospérité ?
Peu d’années après la fondation de Cyrène, Barcé, bourgade libyenne,
accueillit les princes de la famille royale révoltés contre Arcésilas,
et devint une ville considérable. Quoique toujours gouvernée par ses
propres rois, elle offrit dès-lors un mélange d’habitants grecs et
libyens, jusqu’à l’époque où les Ptolémées firent élever une ville sur
le littoral voisin, qui prit le nom de la dynastie de ses fondateurs.
Ptolémaïs attira dans ses murs les Grecs de Barcé, et celle-ci fut
entièrement livrée à ses habitants indigènes, dont la plupart reprirent
bientôt leur genre de vie nomade. Les Barcéens recommencèrent alors à
inquiéter les villes de la Pentapole, et leurs courses dévastatrices
leur acquirent une telle réputation, qu’au rapport de Virgile, le nom de
cette peuplade s’étendit à toutes celles qui l’environnaient.
Cyrène, appelée _racine des villes_, avait fondé Apollonie et Teuchira ;
la première ne fut pendant long-temps que le port de la métropole, et ne
devint indépendante que sous les Ptolémées ; la seconde, nommée par la
suite Arsinoé, fut changée en colonie romaine vers l’an 122 environ
avant notre ère.
Hespéris, plus connue sous le nom de Bérénice, qu’elle reçut de la fille
de Magas, femme du troisième Ptolémée, fut la cinquième ville qui forma
la Pentapole libyque. D’autres, telles que Darnis, Adriane, Lamiane, et
un grand nombre de bourgs et de villages, s’élevèrent dans la Cyrénaïque
en des temps postérieurs et à diverses époques.
L’histoire, comme on l’a déja observé, s’est peu occupée de l’intimité
des relations entre les peuples de l’antiquité ; loin de nous faire
suivre la série de leurs actions, elle borne ces actions à des
querelles, et si elle les fait mouvoir, c’est pour s’entr’égorger. Il
résulte de ce faux système que les troubles intérieurs, et surtout les
guerres éclatantes, ont exclusivement attiré son attention ; mais ces
longues aimées de paix sont pour elle une stagnation stérile dont elle
dédaigne d’éclairer le cours, et d’y puiser des faits instructifs.
C’eût été néanmoins pour nous bien intéressant de connaître les
relations que les Cyrénéens durent conserver avec leur mère patrie ; un
poète nous apprend toutefois qu’ils lui envoyaient annuellement des
théores pour lui offrir les prémices de leurs fruits.
L’analogie de position et la réciprocité même d’intérêts ne durent-elles
pas occasionner des liaisons entre les Cyrénéens et les autres Doriens,
isolés comme eux sur des terres étrangères ? Il est remarquable que les
noms de Cabales et d’Araraucèles se trouvent également dans la
Cyrénaïque et dans l’Asie-Mineure ; et quoique, dans la première de ces
contrées, ces noms désignent des tribus libyennes, et dans la seconde
une ville et une région, cette identité de dénominations semble
néanmoins indiquer un échange de rapports entre des peuples sortis d’une
souche commune.
L’histoire aurait dû surtout nous donner quelques notions sur le
commerce de Cyrène dans l’intérieur de l’Éthiopie. L’Oasis d’Ammon,
cette colonie de prêtres-marchands, établie au milieu des déserts,
présentait un point d’entrepôt très-avantageux pour ce commerce. Ses
relations avec la Pentapole ne sont point douteuses ; les colonnes
élevées en l’honneur des théores cyrénéens, et d’autres traditions
historiques, en sont la preuve irrécusable.
Cyrène se serait-elle bornée à ce boulevart de la Libye intérieure ?
Moins industrieuse que Carthage, n’aurait-elle pas fait pénétrer ses
caravanes dans les régions plus lointaines ? Si les Nasamons servaient
les intérêts de sa rivale, les Asbytes et les Auchises ne devaient-ils
pas lui offrir le même secours ?
Ces dernières hypothèses seront d’autant plus probables si l’on
considère que le commerce de Cyrène fut très-considérable, et que pour
en seconder l’activité ils inventèrent le lembus[11]. Ce commerce était
alimenté par une réunion de causes également puissantes : la grande
fertilité du sol et son heureuse disposition y faisaient succéder les
récoltes pendant huit mois de l’année, et des plantes précieuses qui lui
étaient particulières ou bien qu’on y voyait répandues avec profusion,
en augmentaient singulièrement les produits.
La campagne de Cyrène était divisée en trois parties, également fécondes
dans une rare et précieuse succession. A peine avait-on fini la moisson
et les vendanges sur les bords de la mer, que l’on passait aux collines,
où les fruits se trouvaient en pleine maturité, et de là on arrivait sur
le sommet des montagnes, où la nature présentait les mêmes avantages
dans sa troisième phase de fertilité.
D’épaisses forêts de _thyon_, distribuées sur les flancs septentrionaux
des monts de la Pentapole, offraient leur bois odorant pour les meubles
des Cyrénéens, de même qu’elles servaient à former les tables vineuses
consacrées aux fêtes de Bacchus ; tandis que le _sylphium_, dont la
valeur égalait celle de l’argent, et que les Césars renfermaient dans
leur trésor, croissait en abondance dans les lieux les plus incultes de
cette heureuse contrée.
Tant de richesses prodiguées par la nature, dans un pays environné de
déserts, devaient porter ses habitants à un haut degré de puissance, ou
bien les plonger dans le luxe et la volupté : en premier lieu, ils
auraient pu influer sur la civilisation de l’Afrique ; ils auraient pu
faire pénétrer dans les régions de l’intérieur la lumière des arts, par
de hardies expéditions et de philanthropiques desseins ; en second lieu,
ils pouvaient jouir, sous l’ombrage de leurs forêts, des biens que leur
assurait le sol, et se borner à repousser les hordes nomades de leur
paisible séjour. Les Cyrénéens avaient à choisir entre une haute
existence politique, et les douceurs d’une oisive retraite ; entre une
gloire durable, et des jouissances passagères : et les Cyrénéens
dédaignèrent la gloire et s’abandonnèrent aux plaisirs.
Les courses de chars, les repas somptueux, la mélodie des chants, les
danses et les fêtes, remplirent le cours de leur molle existence ;
Cyrène était déchirée par des factions, elle était envahie par des
armées étrangères ; mais les cris joyeux des bacchantes étouffaient les
clameurs politiques, et leurs danses lascives s’animaient au bruit des
chaînes qui pesaient sur la patrie.
Le luxe et la volupté furent portés au comble : le luxe s’étendit
jusqu’aux artistes, et principalement sur ceux qui exerçaient des arts
frivoles ; la volupté reçut le nom spécial de cette contrée, et fut même
érigée en secte par le philosophe Aristippe, qui, par un singulier
contraste, était disciple de Socrate.
« Opposer une stoïque résignation aux rigueurs de l’infortune, et
sacrifier son bien-être particulier au bien public, étaient des chimères
que l’on a follement décorées du nom de vertus ; saisir avec
empressement le plaisir fugitif, ne s’occuper que du moment présent sans
s’inquiéter, ni de l’avenir, ni du passé ; en un mot, concentrer toutes
les jouissances en l’amour de soi-même, et entourer la vie de roses,
dont on devait respirer les parfums sans toucher aux épines, » tels
étaient les préceptes fondamentaux de la secte cyrénaïque.
L’on conçoit que de pareilles idées répandues dans une société, étaient
bien plus susceptibles d’en relâcher les liens, que propres à cimenter
cette union qui fait la force des états ; et si elles convenaient peu à
Cyrène gouvernée par des rois, elles devaient bien moins convenir à
Cyrène république. Il est presque superflu d’ajouter que ce ne fut point
par de pareils mobiles que Sparte et Rome acquirent ce haut degré de
puissance qui les rendit maîtresses de tant de nations ; la pauvreté fit
leur force, l’austérité de mœurs la cimenta, et leur union l’agrandit.
Des philosophes postérieurs à Aristippe, les Carnéade et les
Ératosthène, firent entendre sous les portiques de Cyrène une morale
plus pure ; mais quelle influence pouvaient exercer les hautes
spéculations des sciences ou les sublimes préceptes de la philosophie
sur des esprits énervés et sur des hommes avides de jouir ? L’impulsion
était donnée, et ces sages illustrèrent leur patrie sans avoir influé
sur ses mœurs.
Nous cesserons donc d’être surpris que les Cyrénéens, livrés à une
morale voluptueuse et regorgeant de richesses, n’aient jamais pu
supporter le poids de la liberté qui s’offrit si souvent à eux : pareils
à des enfants capricieux, s’ils mordaient le frein qu’on leur imposait,
c’était parce qu’il gênait leurs fantaisies, mais ils trébuchaient
aussitôt qu’ils parvenaient à le rompre.
Cependant Cyrène, confondue parmi les nombreuses provinces de l’empire
romain, avait perdu sa physionomie originelle ; et ses habitants, outre
les peuplades libyennes des environs, offraient un mélange de Grecs, de
Romains et d’Israélites.
Ces derniers avaient été envoyés en colonie dans la Pentapole par
Ptolémée Soter, et leur nombre s’y était depuis considérablement
multiplié. Liée avec les Juifs par d’anciens traités qu’elle renouvelait
à chaque pontificat, Rome favorisa leur accroissement dans toutes ses
provinces, et particulièrement dans celle de Cyrène. Sa protection était
surtout nécessaire aux Israélites éloignés de la Judée. Le mépris qu’ils
témoignaient pour les autres nations, et leur intolérance sur les
croyances religieuses, les rendaient odieux à tous ceux au milieu
desquels ils vivaient ; mais, habiles à caresser le pouvoir suprême, ils
en obtinrent à plusieurs époques des décrets favorables. César,
reconnaissant des services qu’il en avait reçus dans sa guerre d’Égypte,
les confirma dans les priviléges qu’ils avaient obtenus du sénat, et
leur en accorda de nouveaux. Toutefois ce décret, paralysé par la mort
de César, n’obtint force de loi que sous Antoine, et à cette époque
même, les Juifs de Cyrène, soumise à l’influence du parti de Cassius et
de Brutus, ne purent jouir des droits qu’ils venaient d’acquérir en
vertu du sénatus-consulte ; ce ne fut qu’après la bataille de Philippes,
qu’un nouveau rescrit d’Antoine leur en assura le libre exercice.
Les priviléges des Juifs, sanctionnés par les lois, statuaient des
exceptions qui leur étaient tout-à-fait particulières : les assemblées
et l’exportation d’argent, défendues pour les autres sujets, leur
étaient permises ; ces faveurs avaient pour objet de faciliter leurs
réunions religieuses, le libre transport des sommes qu’ils envoyaient
annuellement à Jérusalem, et les capitations qu’ils payaient au trésor
du temple. Contrariés à Cyrène dans l’exécution de ces droits, ils
trouvèrent un puissant appui auprès d’Agrippa, qui ordonna expressément
au préteur de Libye de les faire indemniser des pertes qu’ils avaient
essuyées.
Les Juifs de la Cyrénaïque paraissent d’abord avoir joui sagement de la
protection de Rome : on apprend par un monument que, vers l’an 33 avant
notre ère[12], traités très-favorablement (dans la Pentapole), ils
habitaient presque exclusivement la ville de Bérénice, et qu’ils y
formaient un corps politique gouverné par des Archontes. Ensuite,
abusant de cette protection, et enhardis par leur nombre, ils
cherchèrent à leur tour à s’emparer du pouvoir. Ils causèrent, sous les
règnes de Trajan et d’Adrien, des maux effroyables ; et, si l’on en
croit les inductions de l’histoire, ils dévastèrent tellement cette
province par leurs massacres, qu’Adrien fut obligé d’y envoyer des
colonies pour la repeupler.
Mais depuis long-temps avant cette époque, une nouvelle religion avait
pris naissance en Orient, et dans le cours d’un siècle elle s’était
prodigieusement répandue, et avait pénétré dans les provinces les plus
reculées de l’empire romain.
Néron et ses successeurs voulurent en vain étouffer l’essor du
christianisme ; les moyens qu’ils employèrent, servirent au contraire à
le propager ; plus les persécutions se renouvelèrent, plus l’héroïsme
des premiers apôtres de l’Évangile s’accrut ; les martyrs succombaient
en foule, et de nouveaux martyrs, vrais protées, reparaissaient de
toutes parts.
Cette religion obtint enfin un triomphe éclatant sous Constantin-le-
Grand ; en embrassant la foi de vérité, cet empereur voulut donner à ses
états une nouvelle capitale qui n’eût pas pour témoins les dieux du
paganisme, et ce fut de Byzance que partirent dès-lors les décrets qui
allaient régler le sort des nations.
Le christianisme avait pénétré, dès les premiers siècles, dans la
Cyrénaïque ; plus tard, sous les auspices du pieux Justinien, la croix
fut élevée dans cette province sur les autels mêmes de l’idolâtrie et du
culte des Hébreux. La ville de Borium, située à l’extrémité occidentale
de la Pentapole, avait un temple dont les Juifs faisaient remonter
l’origine au règne de Salomon. Ce temple fut changé en église
chrétienne, et les sectateurs de l’ancienne loi se convertirent à celle
que l’Homme-Dieu avait lui-même apportée sur la terre.
De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette
époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et
pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le
corps sacré des _Hiérodules_ abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait
déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie
avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne
retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu
de l’univers.
Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion
chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps
après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de
plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances,
il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner
le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent
rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme.
Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures,
était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à
Alexandrie sous le règne d’Adrien[13].
Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ;
et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses
champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux
qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale
de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme,
comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes
et de toutes sortes de propriétés.
De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un
desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de
Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces
mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque
jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent
perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les
introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par
les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par
conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et
honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils
existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité
intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de
concorde et d’union[14].
C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des
problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de
leurs plus chères affections.
La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait
été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure,
commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle,
sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était
plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia
d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ;
témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en
vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les
secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans
ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de
minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les
nations ?
Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant
que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur
des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour
repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les
déserts.
Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la
Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de
Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva
de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer
quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie :
ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne
respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient
pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les
forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne
pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses
consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore
ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des
flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies,
et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de
tout sexe réduits en esclavage. »
A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les
concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers
produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après,
une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la
Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient
commencée.
Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par
l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les
souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus
reculées de l’empire.
Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640
de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug
musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula
avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait
pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément
de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du
caprice de sa volonté.
Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de
l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de
Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne
Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades
barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle
des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens,
soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de
l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement
ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ;
Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte,
réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette
province.
Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces
descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le
faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils
n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba
sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir
suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les
Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses
dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique
ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut
jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par
des pachas.
Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce
africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent.
Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps,
qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a
confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des
arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées,
quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le
lieu où s’élevait jadis _la ville au trône d’or_.
Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la
même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les
pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce
soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent
des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les
bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans
les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour
les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de
Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute
sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces
solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux
errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure.
* * * * *
[Note 9 : Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon
de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un
gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit
bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si
opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si
malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre
heureux. » (PLUTARQ. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)]
[Note 10 : Environ 27 millions. DIOD. SIC. l. XVIII.]
[Note 11 : Vaisseau à seize rames. (PLINE, l. VIII.)]
[Note 12 : Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription
des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il
faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une
nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a
eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de
cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.]
[Note 13 : MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]
[Note 14 : STRABON, l. XVI, c. 3.]
[Note 15 : Ces _Ausuriens_, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait
mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne
rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu,
les Libyens _Auséens_, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les
environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui
rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de
probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête
que les _Auséens_ célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse,
leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent
à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée
pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à
la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens,
avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur
territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque,
étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt,
et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.]
VOYAGE
DANS LA
MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.
* * * * *
CHAPITRE PREMIER.
Préparatifs du voyage. — Départ. — _Abousir_. — Vallée Maréotide. —
_Dresièh_. — _Maktaërai_. — _El Chammamèh_. — Désert de _Kourmah_.
Les avis que l’on me donnait à Alexandrie sur mon voyage étaient peu
encourageants ; les uns traitaient ma ferme résolution d’imprudence, et
ma confiance d’aveuglement ; les autres m’engageaient à me rendre à
Derne ou à Ben-Ghazi, par mer : il était à craindre, disaient-ils, que
les Arabes limitrophes de la province de Barcah ne me prissent pour un
espion de Mohammed-Aly, dont le caractère entreprenant et les vues
ambitieuses portaient ombrage à tous ses voisins.
J’eusse volontiers cédé à ces objections, qui ne me paraissaient pas
dénuées de fondement ; mais les différentes limites que les anciens
géographes ont assignées à la Cyrénaïque rendaient intéressante, et même
nécessaire, l’exploration de sa partie orientale : ce motif, qui fut
peut-être celui du général Minutoli, me porta à donner à mon voyage
toute l’étendue projetée par mon prédécesseur ; et pour obtenir un
dénoûment plus heureux, je me fiai à mes habitudes des fatigues du
désert, et à la connaissance que j’avais acquise des mœurs et du langage
de ses habitants.
L’expérience a bien des fois prouvé qu’en Afrique une escorte est
souvent plus nuisible qu’utile aux travaux du voyageur.
Dans les villes, les Arabes Bédouins, intimidés par la présence d’un
pacha ou d’un bey, sont prodigues de promesses. Mais dès que ce frein
imposé à l’avidité et à la mauvaise foi n’existe plus, dès que les
Arabes sont entrés dans les solitudes du désert, alors se trouvant dans
leur domaine, ils parlent en maîtres. En vain le voyageur rappelle les
accords faits et les ordres reçus ; les accords deviennent illusoires,
et les ordres sont aisément éludés ; et dans l’isolement où il se trouve
alors, heureux encore si les mêmes hommes qu’il a pris pour faciliter
ses projets, ne nuisent pas au contraire à leur exécution.
D’un autre côté, s’il est une cause qui rende moins fructueuses et qui
entrave quelquefois les opérations du voyageur européen, c’est sans
contredit le fanatisme des habitants.
En vain il étudie leur langage, il adopte leurs costumes et se fait à
leurs usages ; il est chrétien, et ce titre suffit pour bannir la
confiance, pour inspirer la réserve et souvent même la haine.
Avec l’or, il franchira bien des obstacles, il satisfera sa curiosité ;
mais il n’obtiendra jamais cet échange intime de relations, si
nécessaire néanmoins pour bien connaître les peuples qu’il visite. Ce
fanatisme ne se borne point à tenir le voyageur dans un continuel
isolement, il va quelquefois jusqu’à compromettre son existence ; et,
s’il n’autorise pas le crime, il sait du moins le pallier. Aussi celui
qui entreprend de pénétrer dans les contrées de l’Afrique, immédiatement
soumises à l’influence de l’islamisme, se voit en butte à l’alternative
d’un choix également embarrassant : s’il prend une nombreuse escorte, il
garantit son existence de perfides tentatives ; mais il devient, pour
ainsi dire, le sujet de ses protecteurs ; si, au contraire, il se
hasarde seul ou avec les siens dans ces contrées sauvages, il reste
libre de ses actions, mais il est sans cesse entouré de dangers.
Lors même que mes faibles ressources pécuniaires ne m’auraient pas
interdit le choix entre ces deux manières d’exécuter mon voyage, j’ose
assurer que, par goût, j’aurais adopté cette dernière.
Je me bornai donc à prendre deux guides pour m’indiquer le gisement des
puits et des monuments dans les lieux que j’allais parcourir : _Hadji-
Saleh_, marchand de Derne, et _Makhrou_, de la tribu des _Aoulâd-Aly_,
me furent désignés à cet effet par _Mohammed-el-Gharbi_, qui m’en
garantit la moralité.
La caravane, y compris M. Müller et moi, était composée de neuf
personnes ; douze chameaux et quatre dromadaires dont j’étais
propriétaire, d’après le système que j’avais adopté dans mes précédents
voyages, étaient destinés, les premiers à transporter nos effets et à
suivre toujours la route la plus courte, tandis que les seconds, plus
sveltes, devaient servir à de rapides excursions toutes les fois que des
ruines ou d’autres objets à examiner m’engageraient à m’écarter de la
ligne suivie par ma caravane.
Telles étaient les forces et les ressources que je pouvais employer pour
braver, durant plusieurs mois, les violentes intempéries de l’air dans
un pays sans abri, et l’avidité plus redoutable encore de ses habitants.
Ayant enfin obtenu la lettre protectrice de Mohammed-Aly pour Iousouf,
pacha de Tripoli, nous quittâmes Alexandrie le 3 novembre 1824. Les
environs de cette ville sont tellement connus, qu’il me paraît superflu
d’entrer dans de nouveaux détails sur les prétendus bains de Cléopâtre,
sur les grottes de la Nécropolis, d’ailleurs peu remarquables, enfin sur
la petite Chersonèse, que Strabon place à soixante-dix stades
d’Alexandrie, et où nous arrivâmes, en effet, trois heures après notre
départ.
Nous continuâmes ensuite à marcher entre le lac Maréotis et les bords de
la mer ; la langue de terre qui les sépare n’a que trois quarts d’heure
dans sa plus grande largeur. Une chaîne de collines peu élevées forme
une digue au Maréotis, et se prolonge, ainsi que le lac, jusqu’à
_Abousir_, située à onze heures au S. S. O. d’Alexandrie.
On rencontre fréquemment le long de cette colline d’anciennes carrières,
quelquefois souterraines, et le plus souvent formant amphithéâtre ;
elles contiennent ordinairement une végétation abondante : des touffes
de figuiers sauvages sortent, pour ainsi dire, du sein des rochers, et
remplissent une partie de ces excavations. Ces arbres, quoiqu’à demi
cachés, délassent agréablement la vue dans ces lieux, où l’on n’aperçoit
que çà et là quelques plantes marines.
Je remarquai aussi de petits bassins creusés dans la roche pour
recueillir l’eau des pluies. Ils sont disposés sur des plans d’inégale
hauteur, et de manière que l’inférieur seul est rempli par ceux qui se
trouvent plus élevés.
Nous ne pûmes arriver à _Abousir_ que le 6 vers le soir ; ce long retard
fut occasionné par les fréquentes visites d’amis et de parents, que mes
guides reçurent à diverses reprises, et qui me forcèrent, par respect
pour les usages, d’interrompre souvent notre marche.
Les adieux chez les Arabes sont graves, et ont quelque chose de
solennel : on dirait que ces hommes renouvellent alors les liens qui les
attachent à leur tribu ; ils se prodiguent des témoignages d’affection,
mais avec un calme et un sang-froid qui contrastent avec leurs vœux et
leurs serments. Enfin ils sont séparés ; bientôt ils se distinguent à
peine ; et le _ihram_[16] agité en l’air, signale leur dernier adieu ;
et la force de leurs organes transmet encore à travers l’espace un
échange de souhaits et de protestations amicales, toujours accompagnés
d’expressions religieuses. Plusieurs amis de mes guides les avaient
accompagnés jusqu’à _Abousir_ ; nous fûmes tous ensemble nous mettre à
l’abri de la pluie dans de vastes carrières situées à l’extrémité
occidentale des ruines de la ville.
Ces carrières passent pour avoir recélé le fruit des rapines des
Bédouins ; c’est là que ces nomades se seront partagé les dépouilles des
nombreux navires naufragés sur la côte du golfe des Arabes. Je vis
encore sur ses bords des tronçons de mâts, et d’autres débris de navires
à demi enfouis dans le sable. Il serait assez remarquable que ce fût
dans le lieu même dont je viens de parler, où la colline offre
réellement _des flancs escarpés_, que les habitants de _Taposiris_ se
fussent réunis à certaines époques de l’année _pour se divertir et faire
bonne chère_[17].
Quoi qu’il en soit, avant le règne de Mohammed-Aly, il eût été dangereux
pour un Européen de s’arrêter dans un pareil endroit ; mais le
gouvernement rigoureux de ce pacha a su inspirer une crainte salutaire
même aux habitants des déserts qui avoisinent la vallée du Nil.
Néanmoins je fis allumer de grands feux pendant la nuit ; leur clarté ne
tarda pas d’attirer une foule d’Arabes des environs ; la plupart étaient
de la connaissance de mon guide _Makhrou_. De légers cadeaux excitèrent
leur bonne humeur, et après un repas somptueux pour le désert, tous mes
convives passèrent plusieurs heures à des exercices gymnastiques, que
nous avons presque tous faits dans notre adolescence, sans nous douter
que leur origine se perd dans la nuit des temps. J’avais vu ces jeux
reproduits par des peintures dans les catacombes égyptiennes de _Beny-
Hassan_, dans la Haute-Égypte ; et quoique leur objet fût d’une faible
importance, ce ne fut pas sans surprise que je remarquai chez les Arabes
la transmission fidèle de ces usages antiques.
J’employai la journée du lendemain, le 7, à visiter _Abousir_. Parmi les
ruines de ses anciens monuments, les plus apparentes et les plus
considérables sont celles d’un temple situé sur une élévation, à peu de
distance des bords de la mer. Ses murs, disposés en talus, à la manière
égyptienne, et construits en pierres de deux pieds de large sur dix
pouces de hauteur, forment un carré dont chaque côté a quatre-vingts
mètres. La partie supérieure manque ; mais au côté oriental du monument
qui en était la façade, est un grand pylone quadrangulaire, engagé dans
l’enceinte générale du temple dont il suit aussi le même degré
d’inclinaison. Ce pylone contient intérieurement deux petites pièces
latérales à la porte d’entrée, et sa face extérieure offre une analogie
marquante avec les monuments de l’ancienne Égypte (Voy. pl. I.). On y
voit en effet quatre rainures parfaitement semblables à celles qui sont
devant la première cour du temple de Carnac, à Thèbes, et destinées sans
doute ainsi que celles-là à contenir des mâts que l’on y plaçait
lorsqu’on célébrait les grandes fêtes religieuses ou politiques.
L’intérieur du temple est tellement détruit, qu’il me fut impossible de
reconnaître les moindres traces de son ancienne distribution.
Parmi les amas de décombres, je ne pus distinguer que des tronçons de
colonnes[18], un puits revêtu de belles assises situé au milieu du
monument, et un souterrain presque totalement comblé qui conduisait au
puits par un escalier.
D’après les observations que je viens de réunir, si l’inclinaison des
murs, et principalement les détails architectoniques que l’on remarque
sur la façade du pylone, donnent au temple d’_Abousir_ une grande
analogie avec les monuments de l’ancienne Égypte, la petite dimension
des pierres qui forment ses assises, l’absence de tout symbole
hiéroglyphique et de tout ornement qui s’y rapporte, j’ajouterai encore,
l’aspect général de ce monument, indiquent son origine grecque.
Quant à son époque, on peut avec vraisemblance, et je dirai même avec
certitude, la faire remonter à ces temps où l’Égypte, soumise aux
Ptolémées, conserva néanmoins le caractère originel de son architecture,
et fut en cela souvent imitée par ses nouveaux maîtres, qu’elle n’imita
jamais.
A peu de distance des ruines de ce temple, sont les restes d’un autre
édifice, connu par les marins sous le nom de Tour des Arabes. Il figure
effectivement une tour posée sur un grand socle quadrangulaire, et
divisée en deux étages, dont l’inférieur est octogone, et le supérieur
rond et plus rétréci (Voyez pl. II, 2). A la partie sud du rocher sur
lequel elle est bâtie on voit une grotte funéraire, divisée en deux
pièces, où l’on remarque trois niches larges et peu profondes ; le tout
est d’un travail peu soigné. M. de Chabrol et plusieurs autres membres
de la commission d’Égypte ont présumé que cette tour avait été élevée
par les anciens Grecs, pour servir de phare ou d’amers aux vaisseaux qui
s’approchaient de cette côte dangereuse[19]. Les indices d’un escalier
que l’on remarque sur la partie octogone de la tour confirment
l’exactitude des observations des ingénieurs français, de même que
l’aspect du monument rend leurs conjectures très-probables.
Les ruines d’_Abousir_ sont, en majeure partie, situées sur le revers
méridional de la colline ; une digue, allant de l’est à l’ouest, fut
construite au sud de la ville, peut-être pour préserver ce côté des
inondations du Maréotis. Parmi des monceaux de pierres on distingue les
fondements d’une construction, subdivisée en plusieurs pièces, et
revêtue de ciment ; ces ruines rappellent les bains dont Justinien, au
rapport de Procope[20], orna la ville de _Taposiris_.
La colline forme en plusieurs endroits des grottes naturelles qui ont dû
servir de tombeaux ; les anciens ont aidé ces accidents en élargissant
les entrées, ou bien en ménageant des descentes par des escaliers
taillés dans le roc. Leurs façades sont quelquefois ornées de corniches
d’un travail grossier, mais ayant quelque analogie avec le style
égyptien, sans être toutefois ornées du globe ailé, ni d’aucun
hiéroglyphe. On voit aussi sur le penchant de cette colline plusieurs
citernes avec des ouvertures échancrées pour recevoir des couvercles, et
de petits bassins formant échelons ; ils étaient destinés à recueillir
les eaux des pluies, qu’ils se transmettaient par des auges jusqu’à
l’orifice des citernes.
_Abousir_ me paraît être l’ancienne _Taposiris_, tant par l’analogie du
nom que par sa situation à une journée de distance d’Alexandrie[21].
Strabon dit, il est vrai, que cette ville n’était point sur les bords de
la mer, et il la distingue de Plinthine, que plusieurs géographes,
anciens et modernes, placent en ce lieu. Cette contradiction s’explique
facilement, si l’on considère que les ruines d’_Abousir_ se trouvent,
comme je l’ai dit, à une petite distance de la mer, et si l’on place
Plinthine un peu plus à l’est, auprès d’un enfoncement insensible que
forme la côte. Cette conjecture déja émise par le savant M. Champollion
le jeune[22], me paraît aussi appuyée par le périple anonyme, qui seul
nomme _Posirion_, ville sans port avec un temple d’Osiris, à sept stades
de Plinthine[23].
Il faut sans doute ranger au nombre des traditions purement gratuites,
celle que nous a transmise Procope[24] sur le prétendu tombeau d’Osiris,
qui aurait été élevé à _Taposiris_, puisque, comme l’on sait, la
mythologie égyptienne plaçait le tombeau de ce dieu à Philæ, et que les
symboles de cette fable religieuse se trouvent encore de nos jours
représentés sur les monuments de cette île.
Je dirai plus, j’ai vainement cherché parmi les ruines d’_Abousir_
quelques vestiges des monuments de l’ancienne Égypte, je n’ai rien pu
découvrir qui en eût le caractère propre, et tout-à-fait distinctif.
Hors les ruines du temple, qui n’offrent que des rapprochements avec le
style égyptien, et que l’on ne peut faire remonter, ainsi que je l’ai
observé, au-delà des premiers Lagides, tout le reste est purement grec,
romain ou arabe.
Je soupçonnai alors, et je me convainquis par la suite, que les
Égyptiens n’avaient ni élevé des monuments, ni fondé aucune ville dans
la Marmarique avant d’être soumis aux Grecs, et que dans les temps
antérieurs à cette époque, ce pays ne devait être habité que par des
hordes errantes, et peut-être aussi par des Berbères et des Libyens-
Phéniciens.
L’histoire nous apprend que la Libye fut parcourue par Sésostris, et
deux fois occupée par les Perses. Mais le voyage, d’ailleurs fort
incertain, du héros égyptien, ne prouve l’établissement d’aucune
colonie ; quant aux expéditions de Cambyse et d’Aryandès, l’une dans
l’intérieur des terres, et l’autre dans le littoral, l’on connaît la fin
malheureuse de la première, et le stérile résultat de la seconde, qui se
borna à assouvir la vengeance de Phérétime.
Si les Égyptiens antérieurs à la conquête d’Alexandre eussent établi des
colonies et élevé des monuments sur ce littoral, on devrait en
apercevoir des traces ; la solidité extraordinaire de leur architecture
porte à le croire, et les emblèmes hiéroglyphiques dont ils l’ornaient
se trouveraient au moins empreints sur quelques débris.
On ne peut objecter que ces monuments soient tout-à-fait disparus ;
quels que soient les matériaux dont ils aient été formés, quel que soit
l’endroit où ils furent élevés, au milieu des déserts comme dans les
lieux habités, partout on en aperçoit au moins quelques traces ; et si
de nouveaux édifices eussent dévoré ceux des Égyptiens, la même raison
existe encore ; ici comme ailleurs les vestiges antiques s’apercevraient
sur les monuments plus modernes. Ces idées relatives aux monuments de
l’Égypte ancienne en inspirent d’autres qui ont rapport au caractère
général des ruines d’_Abousir_, caractère qui se reproduira constamment
dans les contrées que nous allons parcourir.
En Égypte, parmi les ruines d’anciens bourgs, si l’on aperçoit des
pierres, elles sont le plus souvent colossales ; la raison en est
qu’elles sont les débris de temples ou d’édifices publics ; mais ce qui
reste des simples habitations consiste toujours en massifs de briques
crues[25].
A _Abousir_ et dans toute la contrée qui suit à l’occident, les débris
d’anciennes habitations, jusqu’à ceux du moindre hameau, sont toujours
en pierres de taille, ordinairement de cinq à six décimètres
d’épaisseur, et jamais en briques.
La différence des matériaux de ces ruines explique celle des contrées où
elles se trouvent.
Les terres d’alluvion de la vallée du Nil, amollies annuellement par les
débordements du fleuve, offraient aux habitants des matériaux peu
coûteux et d’une exploitation bien facile pour élever leurs demeures. La
nature dans cette heureuse contrée va au-devant des besoins de l’homme,
lui prépare elle-même les choses les plus nécessaires à son existence,
et ne lui laisse que la peine de les recueillir.
Le sol de la Marmarique, dépourvu de ces avantages, ne put offrir à ses
habitants les mêmes facilités : ils durent extraire du flanc des
collines ou du sein de la terre les matériaux nécessaires pour élever
leurs habitations ; et en cela, comme en bien d’autres choses,
l’industrie créa ce que le sol refusait. Aussi aurons-nous bientôt
l’occasion de remarquer partout l’art empressé de seconder la nature ;
nous verrons de nombreux canaux sillonner les plaines, suivre la pente
des collines, et suppléer à l’absence des rivières en recueillant de
tous côtés les eaux du ciel pour les diriger dans de vastes et
nombreuses excavations souterraines.
_Abousir_ fait partie de l’_Ouadi-Mariout_, ou vallée Maréotide, canton
réputé dans l’antiquité par ses vignobles[26], et dont le territoire, au
temps de Macrizy, était couvert de jardins et de maisons qui se
prolongeaient jusqu’à la province de _Barkah_.
Dans l’espoir de découvrir dans cette vallée quelques vestiges de son
ancienne splendeur, le 8, tandis que ma caravane se dirigea sur
_Bourden_, puits situé à six heures à l’ouest d’_Abousir_, je la quittai
avec M. Müller pour aller faire une excursion dans l’intérieur des
terres.
Après cinq heures de marche, au sud-est, nous traversâmes les ruines
d’un ancien bourg, nommé _Boumnah_, où, parmi des tas de pierres, je
remarquai une construction ayant au fond une pièce cintrée, ornée de
deux colonnes. Ce monument, que je crois romain, offre les mêmes détails
que les nombreux _sirèh_, que l’on trouve si souvent et mieux conservés
dans la Pentapole, et sur la destination desquels j’exposerai par la
suite mes idées.
Entre _Abousir_ et _Boumnah_ sont encore d’autres vestiges d’anciens
villages, et les restes bien conservés d’un canal large d’un mètre,
formé de deux seules rangées de pierres revêtues intérieurement d’un
ciment rougeâtre.
De _Boumnah_ nous nous dirigeâmes vers le sud ; le pays que nous
parcourions est légèrement ondulé, et couvert de terres argileuses
partout susceptibles de produit : néanmoins une petite partie seulement
est cultivée en céréales par les Arabes _Sénenèh_, un des quatre corps
ou _bednat_, de la grande tribu des _Aoulâd-Aly_.
Les traces d’anciens bourgs, que nous rencontrions fréquemment,
indiquent, il est vrai, que ce canton a été jadis très-habité ; mais
leurs squelettes épars gisent sur des plaines immenses où règne une
silencieuse et triste nudité.
De ces bosquets, de ces jardins, mentionnés par l’historien arabe, il ne
reste pas le moindre indice ; bien plus, aucun arbre, même sauvage,
n’ombrage cette contrée ; la végétation y est généralement ligneuse,
mais jamais arborescente, même dans les enfoncements qui servent
d’écoulement aux eaux des pluies.
Le _Kassr-Ghettadjiah_, situé à dix heures au sud de _Boumnah_, répond
mal à la description pompeuse que les Arabes m’en avaient faite. C’est
une petite mosquée isolée dans les sables, et construite avec les débris
d’un ancien monument (Voy. pl. II, 1). Deux colonnes, l’une de porphyre
bleu, l’autre de granit rose, sont renversées au milieu de son enceinte
(Voy. pl. V, fig. 5). Au dehors on voit aussi d’autres tronçons de
colonnes, mais calcaires ; et à quelque distance de la mosquée on
aperçoit les traces d’un village arabe avec des restes de voûtes en
ogive.
La situation de _Ghettadjiah_, au milieu des sables, prouve un
empiétement du désert sur les terres cultivables. Cet empiétement
provient sans doute de la nudité actuelle de ces lieux, jadis couverts
d’arbres de toute espèce, et de l’absence de collines assez élevées pour
opposer une barrière à l’invasion des sables. Il est probable qu’après
quelques siècles encore, ces sables, poussés par les vents du midi,
continuant leur envahissement, finiront par couvrir les terres de la
vallée Maréotide pour aller s’unir aux flots de la mer[27].
Du _Kassr-Ghettadjiah_ nous fûmes rejoindre la caravane à _Bourden_, où
elle nous attendait ; en parcourant cette ligne, je vis encore d’autres
ruines nommées _Abdermaïn_, et _el Hammam_, mais je n’y trouvai rien de
remarquable.
Le 9, nous quittâmes _Bourden_, et allâmes camper dans la même journée à
_Lamaïd_, château sarrasin, situé aux bords de la mer, à six heures de
distance du lieu précédent.
J’ai été surpris, en lisant la relation du voyage de M. Scholz dans la
Marmarique, d’y voir désigner _Lamaïd_ sous le nom de Mosquée[28],
d’autant plus que le style, la distribution de ce monument, et
l’inscription arabe qu’on y remarque, prouvent irrévocablement sa vraie
destination.
En effet, le _Kassr-Lamaïd_ est divisé en deux étages ; il forme un
grand carré, dont chaque côté est flanqué d’une tour également à angles
droits : celle du sud donne entrée au château par une porte dont les
montants et le linteau sont en grosses masses de granit rose.
Ainsi que les châteaux forts du moyen âge, celui de Lamaïd avait une
seconde porte de clôture, immense dalle qu’on soulevait par des chaînes
en fer, à travers une coulisse pratiquée au-dessus de l’entrée du
château. Sur la façade étaient deux lions en ronde bosse posés sur une
corniche ornée d’arabesques ; on n’en voit plus que les restes défigurés
(Voyez pl. III). Mais ce qui rend les ruines de _Lamaïd_ intéressantes
pour l’histoire, c’est l’inscription suivante, sculptée en relief sur
une frise en forme d’ogive, et ornée d’arabesques d’un travail très-
soigné[29] :
بسم اللّه الرحمن الرحيم امر بابتنا هذه القلعة السعيد الولي السلطان
الاعظم الملك الظاهر ملك العرب مالك رقاب الامم ركن الدنيا والدين ابو
الفتح بيبرس قسيم امير المؤمنين اعزّ اللّه اثاره بيد العبد الفقير....
الغفور به احمد الطاهر اليغموري.
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : la construction de ce
château a été ordonnée par le fortuné seigneur[30] le sultan très-grand,
le roi éminent, roi des Arabes[31], maître souverain des nations,
colonne du monde et de la religion, père de la victoire, Bibars,
partisan (ou allié) du prince des fidèles (que Dieu glorifie son
ouvrage), et exécuté par le pauvre serviteur[32] sur qui soit la
miséricorde divine, Ahmed (ou Mohammed) el Taher, el Iaghmouri[33]. »
Ainsi que toutes les inscriptions musulmanes, celle-ci commence par le
_bismillah_ ; ce sont peut-être ces paroles religieuses qui auront
induit M. Scholz en erreur.
Nous passâmes la journée du 10 auprès de _Lamaïd_. Le 11, après quatre
heures et demie de marche au sud-ouest du château sarrasin, je trouvai
les ruines d’un monument appelé _Kassabah el Chammameh_. J’y remarquai
des détails architectoniques qui me firent vivement regretter sa grande
destruction.
Cet édifice était carré, et pouvait avoir vingt mètres environ de
longueur de chaque côté ; il paraît avoir été divisé en deux étages ; on
voit encore dans l’intérieur, sous un amas de décombres, trois voûtes
qui occupent toute la surface du monument, et s’élèvent à quatre ou cinq
pieds au-dessus du niveau du sol. L’angle oriental de l’édifice est la
seule partie encore debout ; sur une de ses faces extérieures le mur
forme trois rentrées prises dans son épaisseur ; elles dessinent une
porte, aux côtés de laquelle sont deux colonnes engagées, ornées de
chapiteaux à fleur de lotus, imitation grossière du style égyptien
(Voyez pl. V, fig. 4).
Ce monument était construit en grandes assises de grès, posées sans
ciment, et l’épaisseur des murs était monolithe. Si à ces caractères,
qui indiquent, ainsi que je l’exposerai plus tard, la date la plus
reculée qu’ait eue l’architecture dans cette contrée, l’on joint les
petites proportions de cette construction, les voûtes qu’elle renferme,
et les détails architectoniques qu’elle offre, l’époque où elle fut
élevée est certaine, et ces ruines pourront être classées au nombre des
monuments _Lagidéens_, dont nous avons déja vu le plus remarquable à
Abousir.
Selon les Arabes, on trouve à quelque distance plus à l’est d’autres
ruines semblables à celles-ci ; ils les nomment aussi _Chammameh_. Les
intempéries de la saison me forcèrent d’aller rejoindre ma caravane, et
je ne pus les visiter ; mais s’il était permis de tirer des inductions
d’un rapport fait par les Arabes, ces nouvelles ruines auraient des
détails approchants de celles que j’ai décrites, puisque les unes et les
autres, disent-ils, prennent leur nom de la ressemblance qu’offrent
leurs petites colonnes engagées, avec des chandeliers, _chammameh_.
Je rejoignis ma caravane à _Dresièh_, ruines d’une ancienne ville située
à peu de distance de la mer. Là, comme presque partout ailleurs sur ce
littoral, les débris des constructions arabes se voient confondus avec
ceux des monuments antérieurs ; mais nul édifice ancien ou moderne n’est
encore debout.
Je ne trouvai de remarquable parmi ces ruines que des souterrains voûtés
en ogive, revêtus d’une couche de plâtre et subdivisés en plusieurs
pièces, restes sans doute d’un château sarrasin. Ces caveaux servent
d’asile aux voyageurs dans la saison rigoureuse, et les Arabes des
environs y déposent pendant l’été une partie de leurs récoltes.
Auprès de _Dresièh_[34] est un lac d’eau salée, qui s’étend sur un
espace de deux heures, en suivant les bords de la mer, dont il n’est
séparé que par une digue de sables ; ses bords sont couverts de sel
d’une belle qualité, objet de peu de valeur dans un pays qui en offre
surabondamment.
Nous quittâmes _Dresièh_ le 12 ; ce lieu sert de limites à l’_Ouadi-
Mariout_. Le désert qui suit s’appelle _Djebel-Kourmah_.
Depuis notre départ d’Alexandrie, rien dans notre voyage ne s’était
offert qui mérite d’être cité ; aucune rencontre fâcheuse n’avait opposé
des obstacles à mes excursions ; couverts du manteau arabe, à peine
attirions-nous la curiosité des nomades que nous rencontrions. Le bruit
de mon expédition s’était encore peu répandu parmi eux ; et lorsque des
dessins à prendre ou des points géographiques à déterminer ne me
forçaient pas à séjourner auprès de leurs camps, ils nous faisaient
quelquefois l’honneur de nous prendre pour des marchands mograbins, ou
pour des pélerins de retour de leur pieuse visite au tombeau du
Prophète.
Notre manière de vivre était aussi simple que celle des habitants des
lieux que nous parcourions : nous campions ordinairement au coucher du
soleil ; un bas-fond, le mieux fourni en végétaux, était vers cette
heure le principal objet de nos recherches ; une telle rencontre pouvait
seule accélérer ou retarder le moment du repos journalier. Souvent nous
faisions route, un ou plusieurs jours de suite, avec des Arabes de la
contrée, qui allaient à la recherche d’une nouvelle demeure.
Je saisissais ces occasions avec empressement toutes les fois qu’elles
se présentaient ; je descendais alors de mon dromadaire, je défendais à
mes domestiques de me suivre, et, me confondant avec ces Arabes, je
devançais avec eux nos chameaux pesamment chargés. Je cherchais à
obtenir leur confiance par ma franchise et mes prévenances : bien des
fois j’ai atteint mon but ; et ces hommes simples, oubliant alors ma
religion et mes projets, me racontaient les affaires de leurs tribus, me
parlaient de leurs récoltes, de leurs troupeaux ; mais le soir, lorsque
nous nous arrêtions, la prière du _moghreb_ les rappelait à leurs
principes, à eux-mêmes. Ils posaient leur camp loin du mien : nous
avions vécu ensemble pendant le jour, nous étions séparés pendant la
nuit ; et si dans leur irréflexion et leur épanchement j’étais devenu
quelques moments pasteur et nomade comme eux, je redevenais à leurs yeux
chrétien et européen sous ma tente.
Ainsi, dans ces occasions et dans toutes les autres, si ces Arabes
m’accordaient d’abord leur confiance comme hommes, ils la retiraient
bientôt comme musulmans.
Ces voyages de compagnie avec les habitants de la contrée que je
parcourais m’offraient un autre sujet d’observation moins affligeant. On
ne saurait se faire une idée de l’inquiète sollicitude de l’Arabe
voyageur, pour le chameau, cet animal patient qui seul peut l’aider à
traverser le désert.
Reconnaissant des services qu’il lui doit, l’Arabe sacrifie ses goûts,
et souvent même ses besoins, pour camper dans un lieu plus abondant en
herbes ou en broussailles ; et si la nature du sol ne répond point à ses
recherches, alors, ayant partagé les mêmes fatigues, il partage aussi
avec le chameau la même nourriture : que de fois j’ai vu l’Arabe dans
les déserts stériles se dépouiller le soir de son _ihram_, l’étendre
devant le chameau accroupi, et répandre dessus quelques poignées de
dattes, dont il avait soin d’ôter les pierres ou tout autre corps
étranger !
Ce spectacle m’a toujours offert un nouvel intérêt ; et je n’ai jamais
été tenté d’attribuer à la seule conservation de la propriété, des soins
qui me paraissaient inspirés par une juste reconnaissance.
En contournant dans la direction nord-ouest la côte occidentale du golfe
des Arabes, nous parvînmes, après sept heures de marche, de _Dresièh_
dans un lieu nommé _Maktaërai_.
Les habitants donnent ce nom à un plateau en grès, où l’on voit environ
deux cents ouvertures pratiquées dans la roche, qui servent d’entrée à
des grottes, et distantes entre elles de trois ou quatre pas. Sur leurs
bords sont encore entassés des blocs de pierre bruts que l’on a extraits
du sein du plateau pour former ces excavations ; leur aspect fruste me
fit présumer qu’ils devaient être là depuis une époque très-reculée.
Je pénétrai dans plusieurs de ces grottes, et je n’y trouvai qu’une
petite meule à moudre le blé, et des instruments aratoires déposés sans
doute par les Arabes des environs. Elles sont taillées très-
grossièrement et n’ont aucune forme régulière ; dans toutes celles que
je visitai, leur encombrement m’empêcha de vérifier si elles avaient eu
des communications entre elles. Aucun indice ne me permit de croire
qu’elles eussent été destinées à un objet sépulcral ; elles ne me
parurent pas non plus creusées pour servir de citernes, puisque les
entassements de pierres qui ceignent leurs orifices auraient empêché d’y
conduire les eaux des pluies, et qu’il eût été d’ailleurs superflu de
multiplier en si grand nombre des ouvertures si rapprochées, si toutes
ces grottes n’eussent été que des bassins.
L’histoire ne fait mention d’aucune peuplade de Troglodytes, habitant la
Marmarique ; Hérodote et Pomponius Mela les placent dans l’intérieur des
terres vers le sud-ouest dans le pays des Garamantes. Néanmoins je ne
pouvais m’expliquer un si grand nombre d’excavations souterraines qu’en
supposant qu’elles avaient servi d’habitations.
Le 13, à une demi-heure de _Maktaërai_, nous passâmes auprès de
_Benaïèh-Abou-Sélim_[35], ruines d’une enceinte quadrangulaire située
sur une hauteur et contenant un puits.
A sept heures de distance de ce dernier lieu, nous franchîmes une chaîne
de collines calcaires qui se prolonge par mamelons du nord au sud ; et
de là nous arrivâmes par un chemin rocailleux au _Kass-Djammernèh_,
autre mur d’enceinte couronnant également une élévation.
Des ruines semblables se trouvent fréquemment dans la Marmarique ; leur
situation, l’épaisseur des murs, et les puits dont elles sont pourvues,
m’ont fait supposer qu’elles pouvaient être les restes de postes
militaires destinés, dans l’antiquité, à protéger les bourgs et la voie
publique contre les incursions des anciens nomades. Ces conjectures
acquerront plus de probabilité, si l’on se rappelle que les Romains
furent souvent obligés de combattre les Marmarides, non point dans
l’intention d’asservir ces peuplades, mais dans le seul objet d’assurer
la libre communication entre l’Égypte et la Cyrénaïque[36].
Les citernes qui sont auprès de _Djammernèh_, et l’examen que j’en fis,
m’offrent l’occasion d’entrer dans quelques détails sur la manière dont
elles furent creusées.
Une d’entre elles présente un carré régulier dont chaque côté a vingt
mètres de longueur ; et quoique en partie comblée de terre d’alluvion,
déposée par les eaux qu’elle contenait autrefois, elle conserve encore
quatre mètres de profondeur. La couche supérieure de la roche, épaisse
de trois pieds, forme elle-même le plafond, auquel sont pratiquées trois
ouvertures, et qui est soutenu intérieurement par deux piliers carrés,
taillés aussi dans le roc. Un ciment rougeâtre composé de briques
pilées, de cendres et de sable, sert de revêtement aux piliers et aux
quatre côtés de la citerne, hors au plafond qui en est dépourvu.
Je remarquai qu’aux autres citernes voisines de celle-ci, l’épaisseur du
plafond était inégale, et qu’elle était formée de deux et même trois
couches de la roche ; cette différence dans l’épaisseur aura été
nécessitée sans doute par celle de la solidité ou des accidents que le
roc aura offerts dans les endroits où ces excavations furent faites.
A deux heures au nord de _Djammernèh_ sont plusieurs puits, et des
traces de fondations, non loin du cap qui forme l’extrémité occidentale
du Golfe des Arabes. Ce promontoire nommé _el Heyf_[37] par les
habitants actuels, est encore distant de douze heures de la petite
_Akabah_ ; en parcourant cet espace, je ne vis plus rien d’intéressant
sous le rapport d’antiquités. Plusieurs lieux, entre autres _Asambak_,
_Ghefeirah_, dont on peut voir la position sur la carte, ne présentent
que de continuelles répétitions des ruines déja décrites.
Mais quelque peu fertile que paraisse maintenant ce canton, il dut être
autrefois très-habité, puisqu’on n’y fait pas une demi-heure de chemin,
sans y trouver quelques vestiges d’anciens villages, des réservoirs pour
recueillir les eaux du ciel, et des canaux pour les diriger. Combien ces
traces d’une nombreuse population, et ces témoignages de son
industrieuse activité, contrastent avec la négligente indolence du
sectateur de Mahomet ! Il préfère errer tristement dans cette contrée,
cherchant quelques bandes de terre à cultiver, ou de mesquins pâturages
pour ses troupeaux, plutôt que de rendre à ces terres leur fertilité
primitive, en imitant l’exemple qu’il a sous les yeux.
* * * * *
[Note 16 : Draperie de laine qui sert de vêtement aux Arabes du désert.]
[Note 17 : STRAB. t. V, l. XVII, p. 358. Trad. de M. Letronne.]
[Note 18 : Je n’ai pu trouver aucun de leurs chapiteaux ni même de
simples fragments ; MM. de Chabrol, Lancret, Faye et Lepère, qui ont
visité, en 1801, les ruines d’_Abousir_, ont pu reconnaître à cette
époque que ces colonnes étaient d’ordre dorique.]
[Note 19 : Cour. d’Égy. 24 vent. an IX, n. 107.]
[Note 20 : De Ædif. l. VI, 1.]
[Note 21 : PROCOPE, de Ædif. l. VI, 1.]
[Note 22 : Voy. l’Égypte sous les Phar. t. 2, p. 267, 268.]
[Note 23 : IRIARTE, Bibl. Matri. vol. 1, p. 485.]
[Note 24 : PROCOPE, _Ibid._]
[Note 25 : Toutes les ruines des maisons particulières des anciens
Égyptiens, situées dans la vallée du Nil ou isolées dans les sables, ne
présentent que des massifs de brique crue, assis le plus souvent sur des
monticules factices également en terre et couverts de débris de
poteries. On ne pourrait guère admettre avec vraisemblance que ces
massifs ne soient que la base des maisons, et que la partie supérieure
fût en pierre ; cet usage serait trop opposé aux règles de
l’architecture pour supposer qu’il eût été adopté chez un peuple qui les
connaissait aussi bien.
Concluons donc de ceci que la nonchalance des Égyptiens fut la même dans
tous les temps, et que la commodité des matériaux, dont le Nil était le
principal ouvrier, les engageait autrefois, comme de nos jours, à
préférer des habitations frêles et poudreuses à des constructions
propres et solides, mais dont les matériaux eussent été d’une
exploitation plus difficile. Cette idée n’est point incohérente avec les
monuments gigantesques de l’ancienne Égypte ; elle prouve seulement que
les Égyptiens faisaient comme peuple et réunis en masse, ce qu’ils
négligeaient de faire comme particuliers et pour leur bien-être
individuel.]
[Note 26 : STRAB. liv. XVII, 8, pag. 353 de la trad. franc. VIRG. Géorg.
liv. II, v. 91. HOR. Od. 37, v. 14.]
[Note 27 : Cette remarque est aussi fondée sur l’aspect qu’offrent
plusieurs endroits dans les Oasis. La plupart des ruines et des
monuments que l’on y voit, et qui ne sont point abrités par des
collines, sont isolés dans les sables. La raison en est que les
chrétiens, et après eux les Arabes, ont, par esprit de religion, établi
leurs demeures loin de celles des anciens habitants. Ces dernières se
trouvant ainsi abandonnées, les arbres qui les entouraient ont péri
faute de soins, et ce rempart détruit, le désert s’est avancé.]
[Note 28 : Reise in die Gegend zwichen Alexandrien und Parætonium.
SCHOLZ, pag. 52.]
[Note 29 : La traduction de cette inscription, et les notes qui s’y
rapportent, sont de M. A. Jaubert.]
[Note 30 : Mot à peu près illisible.]
[Note 31 : Il manque ici un mot.]
[Note 32 : Même observation.]
[Note 33 : Ce dernier surnom indique une origine turque. Voyez, au
surplus, sur la signification du mot قسيم, l’article inséré par M. de
Sacy dans le Journal des Savants, cahier de septembre 1825, pag. 526 et
530.]
[Note 34 : Le nom de _Dresièh_ offre, il est vrai, une grande analogie
avec celui de _Deris_, port et promontoire mentionné par plusieurs
auteurs, qu’il faut chercher à l’ouest du golfe des Arabes. Mais la
situation de _Dresièh_, enfoncée dans ce golfe, ne saurait, en aucune
manière, convenir à un promontoire, et ce nom paraît être, comme
plusieurs autres, une transposition que les Arabes ont faite dans la
dénomination des lieux.
Quant à _la roche noire ressemblant à une peau_, que Strabon donne comme
indice à _Deris_, je doute qu’avec le seul secours de ce signalement on
pût reconnaître cet ancien promontoire, puisque tous les caps de cette
partie du littoral sont garnis d’écueils qui, avec un peu d’imagination
de la part du voyageur, peuvent acquérir cette ressemblance.]
[Note 35 : Construit par _Abou-Sélim_. Ce nom indique que ces ruines
auront été restaurées et habitées par quelque cheik arabe. Il rappelle
aussi la fameuse tribu d’_Abou-Selim_, qui occupait autrefois, suivant
Macrizy, les contrées de _Barkah_ et d’_Afrikiah_, et qui avait un très-
grand nombre de Berbères sous sa dépendance.]
[Note 36 : Voy. Joseph. de Bello Jud. II, 16. Vopiscus, vit. Prob.]
[Note 37 : Suivant Scylax, la situation d’_el Heyf_ conviendrait à celle
de _Leuce-Acte_ que cet auteur place à un jour et une nuit de navigation
de l’entrée du golfe de Plinthine, en ajoutant que de ce même point de
départ, pour arriver à l’endroit le plus reculé du golfe, cet espace est
double. Or, d’après ces distances, l’endroit le plus reculé du golfe ne
peut être que l’ancien promontoire _Hermæa_, appelé actuellement
_Kanaïs_, lieu dans lequel le Périple anonyme (Voy. Iriart., v. 1, p.
485) et plusieurs autres auteurs (Voy. Cellar. v. II, p. 66) font
correspondre _Leuce-Acte_.
Je laisse aux profonds érudits le soin de concilier, s’il est possible,
ce passage de Scylax avec les traditions de la plupart des anciens
géographes. Je me bornerai à remarquer que, d’après ces derniers, le
promontoire _El-Heyf_ conviendrait à la situation de _Deris_ ; quant à
_la Roche-Noire_, que Strabon indique auprès de _Deris_, on pourrait au
besoin, comme je l’ai déja observé, la retrouver dans les écueils qui
entourent _El-Heyf_ ; et les nombreux vestiges d’habitations que l’on
voit à l’Ouest de ce cap, et à _quelque distance de la mer_,
rappelleraient aussi les petits bourgs _Antiphræ_, mentionnés par le
même auteur (l. XVII, § 8.)]
* * * * *
CHAPITRE II.
_Akabah-el-Soughaïer_. — _Kassaba-Zarghah_. — Lettres et signes sur les
monuments. — _Parætonium_. — Tombeaux arabes. — _Apis_. — Les
_Hedjadjs_. — Pluies.
Ptolémée fait mention de deux _Catabathmus_ dans la Marmarique[38] ; et
ce nom qu’il donne à deux anciens bourgs désigne également, comme on
sait, les vallées qu’ils dominaient.
Que les Arabes aient été guidés par cette tradition ou par le simple
aspect des localités, il est toutefois remarquable qu’ils appellent
aussi _Akabah-el-Soughaïèr_ et _Akabah-el-Kébir_, c’est-à-dire la petite
et la grande descente, les mêmes lieux nommés _Catabathmus parvus_ et
_Catabathmus magnus_ par le géographe d’Alexandrie.
Les collines de l’_Akabah-el-Soughaïer_ s’avancent dans la mer, où elles
forment le cap _Kanaïs_[39], probablement l’_Hermæa extrema_ du même
auteur ; leur direction est du nord au sud, et selon les Arabes, elles
se prolongent par mamelons jusqu’à l’Oasis de _Gharah_, en décrivant une
légère inclinaison vers l’ouest.
Ces collines, qui ont environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la
mer, sont pour ainsi dire le premier échelon des hauteurs qui s’élèvent
progressivement jusqu’aux montagnes de la Pentapole ; nous les
traversâmes le 14 à midi, et nous allâmes camper le soir auprès d’un
torrent formé par les eaux des pluies.
Les deux rives du torrent étaient couvertes de camps d’Arabes ; la
couleur foncée de leurs tentes contrastait avec le vert pâle d’une
végétation naissante. La nature commençait à sortir de l’état de
langueur auquel elle est réduite dans ces cantons pendant neuf mois de
l’année. Les pluies pénétraient dans les crevasses de la terre endurcie
par les rayons brûlants du soleil d’Afrique ; ces pluies bienfaisantes
étaient attendues avec impatience, et leur arrivée était célébrée avec
des transports de joie par ces Arabes errants dans une contrée où ne
coule aucune rivière, où ne jaillit aucun ruisseau.
Qu’il est intéressant le spectacle qu’offrent ces habitants à cette
heureuse époque de l’année ! Toutes les familles dispersées sur la
lisière de terres qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’au golfe de Bomba,
se mettent alors en mouvement ; on se demande quels sont les lieux les
premiers favorisés par les soins de la Providence : tel endroit est-il
désigné, on s’empresse de s’y rendre ; chameaux et juments sont
indistinctement employés à la charrue ; la terre est bientôt sillonnée,
et reçoit le grain qui doit avec le lait composer la principale
subsistance de ces peuples, barbares il est vrai, mais dont les mœurs
sont hospitalières et simples.
Les eaux du torrent avaient attiré ce grand nombre d’Arabes que nous
trouvâmes sur ses bords. Il régnait un tel contentement parmi eux qu’il
se manifestait même dans leurs travaux. Ici l’on préparait les
instruments aratoires ; plus loin on mesurait le grain qu’on allait
ensemencer ; et ces apprêts se faisaient avec une vivacité et une joie
extraordinaires chez des hommes naturellement graves et silencieux.
Les troupeaux surtout paraissaient avoir pris une nouvelle vie : on
voyait le menu bétail bondir autour du torrent, se grouper autour des
arbustes, tandis que le patient chameau, qui sentait ses flancs
rafraîchis, oubliant sa masse et ses habitudes, gambadait lourdement
dans la plaine.
Et ce contentement des hommes, ce bien-être des animaux, étaient causés
par un spectacle si commun dans nos contrées, par un peu de verdure
naissante, par une nappe d’eau roulant dans ce canton aride !
La satisfaction, même chez les peuples les plus sauvages, dispose à la
bienveillance ; aussi fûmes-nous accueillis favorablement par ces
pasteurs. Mon titre de chrétien ne produisit aucun mauvais effet ; je
leur dis que nous nous rendions à Derne pour des affaires de commerce,
et ils parurent le croire. Le cheik du camp voulut même célébrer notre
arrivée par un repas splendide ; selon l’usage antique et toujours
pratiqué par ces nomades, il fit immoler un mouton pour être servi en
entier aux convives. _Ibrahim_, c’était le nom du cheik, me témoigna des
égards et une franchise auxquels les Arabes ne m’avaient pas encore
habitué. J’eus de nouveau l’occasion de remarquer que les idées de ces
hommes gagnent souvent en justesse ce que l’éducation et la manière de
vivre leur font perdre en étendue.
Les projets de _Mohammed-Aly_, et principalement son organisation des
_Nizam-el-djédid_, étaient le sujet des entretiens de tous les habitants
de la contrée. _Ibrahim_ me faisait quelques remarques judicieuses sur
les événements qui se passaient en Égypte, et sur les suites qu’ils
pouvaient entraîner, lorsque des objets plus intéressants que les
discours politiques du cheik attirèrent toute mon attention.
Tandis que les femmes plus âgées faisaient les préparatifs du repas
hospitalier, et qu’elles étendaient les tapis dans la tente, les jeunes
filles, après avoir relevé les plis ondoyants de leur draperie, se
dispersèrent dans les environs pour recueillir des herbes sèches et des
broussailles, seul combustible dans un pays dépourvu d’arbres. Je
suivais les mouvements rapides de leur taille svelte, la gaucherie
pleine de graces de leur démarche ou plutôt de leur course ; j’écoutais
avec plaisir leurs chants, dont les fortes intonations contrastaient
avec des voix virginales.
Selon l’usage constant, une d’entre elles récitait toute la chanson ;
ses compagnes ne répétaient que le refrain ; et tandis que celle-ci
racontait, sur un air simple et peu varié, l’amour infortuné d’un jeune
guerrier pour _Fatmèh, la plus belle des fleurs du désert_, mais
appartenant à une tribu ennemie ; tandis qu’elle représentait l’amant,
solitaire dans sa tente, devenu insensible à la vengeance, infidèle à
_la loi du sang_, et laissant sa jument errer, sans soins, dans la
vallée, les autres interrompaient de temps en temps ce récit, en
répétant toutes ensemble _hia Alem ! hia Alem !_ ô amour ! Les chants
avaient cessé, et la nuit avait succédé au riant tableau qui s’était
offert à mes yeux. La simplicité, je dirai même le bonheur de la vie
arabe, ne m’avaient jamais autant frappé ; et j’étais absorbé dans une
foule d’idées dont je ne ferai pas l’inutile confidence au lecteur. La
voix d’_Ibrahim_ vint enfin me distraire de mes réflexions, et le
_bismillah_ nous invita à commencer le repas. Tous les notables du camp
assistaient à ce festin ; et pendant qu’à la lueur des feux le cheik en
faisait gravement les honneurs, les jeunes filles drapées comme des
cariatides nous offraient le grand vase de lait, dans lequel nous
buvions tous à la ronde... Mais il est temps que je termine ces détails,
et que je reprenne le fil de mon récit.
Le 15, je quittai avec regret ces bons pasteurs qui nous avaient reçus
avec tant de cordialité. Deux heures après notre départ, nous franchîmes
une nouvelle chaîne de hauteurs, nommée _Mendar-el-Medah_, dont la
direction est du N.-N.-O. au S.-S.-E. ; et de là je quittai avec M.
Müller ma caravane, pour aller faire une excursion vers le sud dans la
vallée _Thaoun_. Des ramifications de collines, les unes fertiles, les
autres rocailleuses, occupent un espace de huit heures, depuis les bords
de la mer jusqu’au _Bir-Thaoun_, situé à l’extrémité de la vallée qui
porte le même nom.
Ce canton a dû être autrefois très-habité ; nous y aperçûmes fréquemment
des traces de fondations ; mais aucun édifice n’est encore debout. De
_Bir-Thaoun_, en suivant la direction N.-N.-O., nous arrivâmes, après
sept heures de marche, auprès d’un monument remarquable, nommé
_Kassaba_, _Zarghah-el-Ghublièh_ ; il est situé sur une élévation qui le
fait apercevoir de très-loin. Cet édifice forme un carré régulier, dont
chaque côté a 7 mètres 4 déc. de long sur 4 mètres 1 décim. de haut. Ses
murs ont à l’extérieur un soubassement massif, au-dessus duquel prennent
naissance des colonnes engagées et des pilastres. Le côté sud offre un
encadrement en relief, qui représente une porte. (Voy. pl. IV, 2.) Mais
l’entrée n’est réellement pratiquée qu’au plafond par une ouverture
carrée d’un mètre 4 décim. La partie supérieure manque ; elle devait
être couronnée par des frises dont on aperçoit encore les fragments
dispersés aux alentours. Intérieurement il est vide, et depuis le sommet
jusqu’à la base les assises s’écartent successivement, et lui donnent
une forme oblique. Ce petit édifice, dans lequel je trouvai des débris
d’ossements, que le contact de l’air réduisait aussitôt en poussière,
fut sans doute un tombeau élevé sous le règne des Ptolémées.
A deux heures, au nord de ces ruines, on trouve un autre monument dont
les proportions sont plus élégantes, et les pierres des assises plus
petites que celles du précédent ; ses angles sont aussi ornés de
pilastres, mais beaucoup moins massifs. Il est construit sur une espèce
de grand piédestal, formé par quatre rangées d’assises disposées en
escalier, et posées elles-mêmes sur un banc de roche qu’on a aplani à la
surface, et taillé en guise de mur aux deux côtés de l’édifice. (Voy.
pl. IV, 1.)
Ces ruines nommées également _Kassaba-Zarghah_[40], mais avec la
désignation de _Baharièh_ qu’elles prennent de leur situation au nord
des premières, ont au premier coup-d’œil une grande analogie avec les
tombeaux que l’on rencontre en si grand nombre dans la Cyrénaïque.
Toutefois, l’intérieur voûté et revêtu d’une couche de plâtre, en
diffère tout-à-fait, et je doute que ce monument ait eu la même
destination. Aux environs, on aperçoit des fondations d’une belle
époque, et une grotte sépulcrale contenant des niches cintrées. Tous ces
indices attestent dans ce lieu l’emplacement d’une ancienne ville, peut-
être celle de _Gyzis_[41], dont le port, actuellement appelé _Mahadah_,
se trouverait à peu de distance vers l’est. Avant de quitter ces ruines,
je ne dois pas omettre de faire mention des signes que l’on y remarque.
Selon le plan que j’ai adopté, je préfère réunir les faits qui ont une
liaison entre eux, et les offrir en masse, plutôt que de les exposer en
détail et dans l’ordre des lieux où ils se présentent successivement.
Cette méthode ôte peut-être à la relation d’un voyage une partie de
l’intérêt local, en ce qu’elle ne met pas le lecteur immédiatement en
présence des objets décrits. Mais elle me paraît plus succincte,
puisqu’elle évite des répétitions, et mieux convenir aux observations,
puisqu’elle les réunit et qu’elle en offre le résultat.
Rien en effet ne me paraît plus susceptible d’augmenter l’utilité d’un
voyage, dans une contrée peu connue, que de comparer entre eux les
divers objets qu’elle renferme, de suivre la chaîne des rapports que
l’on découvre quelquefois entre les choses les plus contraires ; et
quoique cet examen suivi n’ait souvent pour résultat que le doute, ce
doute peut au moins nous conduire à découvrir la vérité.
C’est ainsi qu’en observant, pour la première fois, les signes que l’on
voit sur plusieurs monuments de la Marmarique, je fus d’abord frappé de
leur bizarrerie, sans être toutefois tenté, ainsi que l’a fait M.
Scholz, d’y reconnaître les traces précieuses, quoique très-obscures,
d’un langage inconnu. Dès que j’eus revu les mêmes signes sur de
nouveaux monuments, et en dernier lieu sur les deux _Kassaba-Zargah_,
non seulement je fus confirmé dans ma première opinion, mais je crus
reconnaître leur vraie origine par les observations que je vais
exposer :
Parmi ces signes, il faut d’abord distinguer les lettres grecques, avec
lesquelles ils n’ont aucune liaison, et que l’on voit aussi quelquefois
sur les mêmes monuments. Elles sont gravées régulièrement ou
irrégulièrement, ou bien elles appartiennent à des époques plus
reculées, telles que les suivantes :
[Symboles]
Ces lettres, que j’ai réunies ici, sont éparses sur différents
édifices ; elles ne sont point des restes d’inscriptions, puisque on
n’en voit jamais plus de deux sur la même pierre de l’assise, et
qu’elles sont isolées et placées quelquefois à une grande distance entre
elles. Selon toutes les probabilités, elles auront servi de marques de
repère aux architectes qui ont élevé ces monuments.
Quant aux signes bien plus importants que ces lettres parce qu’ils
n’appartiennent à aucun alphabet connu, et qu’ils ont fait naître une
haute question de philologie, voici ceux que j’ai recueillis dans la
Marmarique[42] :
[Symboles]
Ce que j’ai dit sur la situation des lettres se rapporte également à
celle des signes, en ajoutant que ceux-ci sont beaucoup plus multipliés
sur les différents monuments, et disposés toujours irrégulièrement et
très-souvent en désordre ; que les uns sont frustes, tandis que les
autres paraissent très-récents ; enfin, que les mêmes signes que l’on
voit sur les édifices se trouvent quelquefois aussi sur des rochers, ce
qui n’a pas lieu pour les lettres grecques. Après ces observations, il
est inutile d’ajouter que ces signes ne peuvent être _les traces d’un
ancien langage_, puisque leur situation respective ne permet pas de
croire qu’ils aient pu former des mots.
Néanmoins, si la question de philologie, posée par mon prédécesseur,
perd de l’intérêt qu’elle a dû exciter dans le monde savant, la solution
de l’objet qui l’a suggérée ne reste pas moins à donner ? Cette solution
paraît d’abord se présenter naturellement, en donnant à ces signes la
même destination qu’aux caractères ; mais, si je ne me trompe, ce serait
détruire une erreur pour lui en substituer une autre.
Que les érudits prêtent un moment d’attention à quelques observations,
qui ne sauraient être remplacées par le secours de la science.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ont
l’habitude depuis un temps immémorial de distinguer leurs tribus par des
marques. Leurs troupeaux et principalement les chameaux en portent
l’empreinte ; elle sert à les reconnaître lorsqu’ils s’égarent, ou
qu’ils se confondent avec ceux d’une tribu voisine. Chaque tribu
d’Arabes et même chaque subdivision ou branche d’une grande tribu,
depuis la Barbarie occidentale jusqu’aux confins de la Syrie, ayant sa
marque particulière, on conçoit qu’il a fallu varier ces marques à
l’infini, et les rendre souvent très-compliquées.
Ainsi, lorsque la tribu forme une peuplade considérable, on ajoute à la
marque générale d’autres indices accessoires qui servent à distinguer
les grandes familles qui la composent, et par conséquent leurs
propriétés.
C’est par cette raison que dans les tribus que j’ai connues, j’ai vu
souvent la répétition du même signe distinctif, mais avec de légères
différences, qui n’échappent point à l’œil exercé du Bédouin. Pour ne
parler que des contrées qui nous occupent, ce signe [Symbole] et le
suivant [Symbole], accompagnés d’un ou de plusieurs traits horizontaux
[Symbole] ou perpendiculaires [Symbole] ou penchés, [Symbole], se
reproduisent d’une manière très-variée : le premier, parmi les familles
des _Harâbi_ ; et le second parmi celles des _Aoulâd-Aly_ ; j’ai
remarqué que celui-ci [Symbole] est particulier aux _Sammalouss_, cet
autre [Symbole] aux Arabes de la Syrte[43].
Il faut ajouter à ces observations, que les Arabes ont l’habitude de
tracer la marque distinctive de leurs tribus sur les monuments, et même
sur les rochers qui présentent une surface unie[44]. Lorsqu’ils
voyagent, ils choisissent de préférence les lieux les plus écartés dans
les déserts, pour y déposer le témoignage de leur passage ; et imitent
en cela certains Européens qui croient _monumentaliser_ leurs noms, en
les gravant profondément sur toutes les ruines qu’ils rencontrent.
Les édifices antiques et les rochers, que l’on trouve sur la route
d’_Audjelah_ et aux environs de _Syouah_, sont couverts de ces marques,
qui sont positivement arabes, puisque la plupart appartiennent à des
tribus modernes. Elles sont tracées, il est vrai, d’une manière
généralement plus irrégulière, et moins profondément, que le plus grand
nombre de celles que l’on voit dans la Marmarique et dans la
Cyrénaïque ; mais on peut observer que, ne faisant que passer dans ces
lieux sauvages, les Arabes ne peuvent donner à ce petit trait de vanité,
le même soin que dans les cantons plus fertiles, où cette occupation
peut les aider à tromper la durée du temps, pendant que leurs troupeaux
paissent dans les environs.
En un mot, quoique parmi les signes de la Marmarique et de la
Cyrénaïque, il n’en soit qu’un très-petit nombre que je puisse affirmer
être réellement arabes, néanmoins ceux-ci ont avec les autres une
analogie si frappante, tant par leur forme que par leur disposition,
qu’ils me paraissent avoir tous la même origine et la même cause. Les
différences qui les distinguent, peuvent d’ailleurs être facilement
expliquées, en supposant, avec vraisemblance, que plusieurs de ces
signes aient été tracés par des Arabes étrangers, en traversant ces
contrées, et que d’autres soient antérieurs aux habitants actuels, et
appartiennent à des tribus maintenant éteintes. Cette dernière hypothèse
est d’autant plus probable, que lorsque l’on connaît la scrupuleuse
fidélité avec laquelle les Arabes modernes suivent les traditions de
leurs ancêtres, on chercherait dans ces contrées les traces de ces
anciens usages, si on ne les avait pas sous les yeux[45].
Le 16, après six heures de marche au N.-O. de _Kassaba-Zarghah_, nous
arrivâmes auprès d’un port, qui présente une position maritime très-
avantageuse. Sur ses bords de sable et couverts d’un lit d’algue, je vis
les traces peu apparentes d’un ancien bourg, parmi lesquelles je ne
distinguai qu’un grand mur d’enceinte, construit très-grossièrement,
mais contenant des débris d’une belle époque.
Cet édifice fut élevé par les Arabes modernes, en partie avec les
pierres d’anciens monuments ; et, selon mes guides, il servit long-temps
de forteresse, alors que les _Aoulâd-Aly_ régnaient en souverains dans
cette contrée. De cette construction frêle, mais spacieuse, il ne reste
plus que quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Je dirai bientôt la
cause et l’époque de sa destruction.
Ce lieu est le célèbre _Parætonium_[46], connu de tous les anciens
géographes, et souvent mentionné dans l’histoire. Le nom de _Baretoun_
que lui donne _Aly-Ghaouy_, n’est plus connu par les Arabes actuels ;
ils lui ont substitué celui de _Berek_, qui n’offre qu’un léger
rapprochement avec le nom ancien.
Plus d’un titre contribua à illustrer cette ancienne ville, soit qu’on
la considère comme la capitale du nome Libyque[47], et ensuite comme
boulevard de l’empire romain en Égypte[48], soit qu’on se rappelle
qu’elle servit d’asile à la fuite d’Antoine et de Cléopâtre[49], et
surtout qu’elle fut le point de départ d’Alexandre pour se rendre au
temple de Jupiter Ammon. _Parætonium_, autrement appelé _Ammonia_,
entouré de collines rocailleuses et stériles, ne dut apparemment la
célébrité dont il jouit dans l’antiquité, qu’à son port bien abrité par
une ligne de gros rochers, et dont la circonférence, au rapport de
Strabon[50], était de quarante stades. Les temps modernes viennent à
l’appui de cette observation, puisque de tous les anciens ports de la
Marmarique, celui de _Berek_, encore très-spacieux de nos jours quoique
en partie envahi par les sables, était le seul qui attirât, naguère
même, quelques djermes arabes, et occasionnât un peu d’activité et
d’abondance, au milieu de la tristesse et de l’isolement qui
l’entouraient.
Les _Aoulâd-Aly_ en avaient fait l’entrepôt de leur commerce, et
plusieurs de leurs cheiks s’y étaient établis. Ceux-ci habitaient cette
grande masure dont j’ai fait mention, qu’ils appelaient orgueilleusement
_el Kala’h_, la citadelle ; de même qu’ils donnaient le nom de jardins à
quelques bouquets de palmiers entretenus à force de soins, et dont il ne
reste plus que des rejetons. Les environs de _Berek_ étaient alors
couverts de camps nombreux, qui se renouvelaient pendant toute l’année.
Les caravanes de _Syouah_ et d’_Audjelah_ y apportaient leurs dattes, et
les habitants des points les plus éloignés de la Marmarique venaient
échanger dans ce port leurs laines et leurs grains, contre les _ihrams_
et les _tarbouchs_[51] de Derne et de Tripoli, ou contre les toiles, les
armes et la poudre d’Alexandrie.
Mais les projets du Pacha d’Égypte ne s’accordaient point avec
l’indépendance des _Aoulâd-Aly_ ; il voulut la détruire : la ruse et la
force furent tour-à-tour employées ; il attira les principaux Cheiks à
sa cour ; les fortifications furent détruites ; en un mot, cédant au
génie de cet homme extraordinaire, les _Aoulâd-Aly_ se virent forcés
d’échanger _Berek_ pour Damanhour et Alexandrie[52]. Dès-lors les vents
du désert couvrirent de sables ces restes de culture et d’habitations
qui seuls, dans tout ce littoral, n’étaient pas encore devenus leur
proie.
Auprès des monuments de la Marmarique, et surtout auprès de ceux situés
sur des élévations, il est rare de ne pas voir des tombeaux arabes. Cet
usage est remarquable, en ce qu’il paraît tout-à-fait contraire aux
idées religieuses des habitants.
Selon leurs fausses traditions, auxquelles néanmoins ils ajoutent la
plus grande foi, tous les monuments anciens ont été construits par des
chrétiens, toutes les villes maintenant en ruines ont été habitées par
eux. Or, comment concilier l’aversion qu’ils portent au nom de chrétien,
et le dédain qu’ils témoignent pour leurs travaux, avec cet usage
constant d’ensevelir les restes de leurs parents et de leurs amis,
auprès de ces mêmes monuments dont ils méprisent et les auteurs et
l’objet ? Je laisse à d’autres le soin d’expliquer la cause d’un choix
si contradictoire avec le fanatisme et le génie destructeur qui
caractérisent généralement ce peuple.
Le peu d’art que les Arabes mettent à construire leurs tombeaux,
contraste singulièrement avec les anciens édifices auprès desquels ils
les placent. Dès que le corps est couvert de terre, les honneurs
tumulaires se bornent à l’entourer d’un petit mur, ou d’une simple
rangée de pierres en forme elliptique. Un éclat de roche brut, ou taillé
en guise de turban, indique par la place qu’il occupe, celle où se
trouve la tête du défunt. (Voyez pl. IV, 2.) Leur attention à ne point
couvrir de pierres le corps même, a un but qui n’est pas dénué
d’intérêt : _Que la terre lui soit légère !_ Telle est la prière qu’ils
adressent au prophète ; et c’est afin d’en suivre le sens littéral,
qu’ils écartent soigneusement du corps tout objet qui pourrait être trop
lourd.
On voit quelquefois, dans ces déserts, des tombeaux construits avec plus
de soin ; ils ont toujours la même forme, mais ils sont plus élevés, et
les pierres sont liées avec du ciment. Ces tombeaux renferment le corps
des Cheiks ou Santons. Il est d’usage parmi les voyageurs, et surtout
parmi les _Hadjis_[53], de s’arrêter dans les lieux où ils sont situés,
d’implorer la protection du Cheik défunt, et de réciter auprès de ses
mânes quelques versets du Coran.
Je vis à _Berek-Marsah_ un de ces tombeaux ; il est de grand renom parmi
les habitants de la contrée. La vue des offrandes pieuses qui
couronnaient la tombe révérée, m’offrit un spectacle curieux dans ce
lieu solitaire : des lampions que les Arabes venaient allumer lors des
grandes fêtes, et des étoffes de différentes couleurs, suspendus
ensemble à des bâtons, s’agitaient dans l’air, et se confondaient
souvent avec les tresses de cheveux que les femmes bédouines y avaient
déposées ; des verreries, des œufs d’autruche, et d’autres offrandes
encore plus bizarres que j’y remarquai, attestent la pauvreté de ces
nomades et leur aveugle crédulité.
Le 17, en nous dirigeant toujours vers l’ouest, après trois heures et
demie de marche dans un terrain rocailleux, nous arrivâmes à _Boun-
Adjoubah_, vallée fertile, bornée du côté de la mer par une dune de
sables, et par des collines peu élevées du côté opposé.
Nous retrouvâmes dans ce lieu des palmiers dans tout le développement de
leur végétation ; hors quelques rejetons à _Berek-Marsah_, nous n’avions
plus revu cet arbre depuis notre départ d’Alexandrie. Des bouquets de
figuiers, groupés avec les dattiers, donnaient à cette vallée un aspect
pittoresque, et surtout agréable pour nos yeux, habitués à la nudité du
désert que nous avions parcouru.
Je comptai jusqu’à dix puits creusés à 20 mètres de profondeur, et
contenant une eau très-douce ; deux piliers, construits par les
Sarrasins, s’élèvent à leurs côtés ; un soliveau fixé entre eux sert
encore à placer la corde pour puiser l’eau.
Les Arabes modernes ont entouré ces puits de murs, tant dans l’intention
de les garantir de l’invasion des sables, qu’afin de clore de petits
jardins maintenant abandonnés.
Sur la colline qui borde la vallée au sud, sont les vestiges de deux
édifices, dont il ne reste plus que les fondations. Une de ces ruines
s’appelle _Kassr Bou-Souéty_, du nom d’un cheik arabe du corps des
_Acheibeât_. Ce cheik a long-temps résidé dans ces lieux, où, par le
secours des puits, il faisait cultiver des jardinages, et soignait les
palmiers et les figuiers qu’on y voit en grand nombre.
J’ai dit plus haut que _Berek-Marsah_ était habité lorsqu’il était
l’entrepôt du commerce des _Aoulâd-Aly_. La fertilité de la vallée de
_Boun-Adjoubah_, et sa proximité de _Berek_, attiraient auprès d’elle
une grande partie des camps qui couvraient alors cette partie du
littoral. _Bou-Souéty_ s’était fortifié dans les ruines de ce dernier
lieu, mais ces frêles fortifications furent détruites, et ses habitants
éprouvèrent le même sort que ceux de _Berek_, lors de la catastrophe
dont j’ai fait mention.
La position avantageuse de _Boun-Adjoubah_, ses puits nombreux, les
traces d’anciennes habitations, et sa distance de _Parætonium_[54],
autorisent à reconnaître dans la situation de ce lieu celle du bourg
_Apis_, consacré à la religion des Égyptiens.
Suivant Scylax, _Apis_ était la limite de l’Égypte ; il est remarquable
que _Boun-Adjoubah_ sert encore aujourd’hui de point de démarcation
entre le gouvernement d’Égypte et celui de Tripoli. Il serait curieux de
connaître la cause du choix que les modernes ont fait de ces limites :
au premier abord, elle offre un nouveau témoignage aux nombreuses
preuves que nous pouvons citer, sur le respect que les habitants
conservent pour les anciennes traditions.
Nous quittâmes _Boun-Adjoubah_ dans la même journée du 17 ; à trois
heures de distance, à l’ouest, nous traversâmes un profond ravin nommé
_Arghoub-Souf_, à l’embouchure duquel est un petit port (_Marsah-
Lebeïth_).
Le pays que nous parcourions, depuis la petite _Akabah_, avait presque
toujours le même aspect et le même caractère : des terres argileuses,
mêlées avec du sable qui leur donne une couleur jaunâtre, et plus ou
moins rocailleuses, nous offraient à chaque instant des traces
d’anciennes habitations, des citernes à sec ou dont le plafond était
écroulé. En général, le sol de la petite _Akabah_ est plus élevé, et sa
surface est plus inégale que celui de la vallée Maréotide. Les terres
labourables y sont plus souvent croisées par des élévations stériles et
rocailleuses. Cette disposition du terrain continue à être la même
durant seize heures de marche, depuis _Marsah-Lebeïth_ jusqu’à
_Chammès_, où nous arrivâmes dans la soirée du 18, sans avoir rien vu de
remarquable en parcourant cette distance.
Dans ce dernier lieu est un château sarrasin, connu par Edrisi[55] sous
le nom de la tour _Alschemmas_. Ses murs, construits très-grossièrement,
conservent encore toute leur hauteur ; intérieurement, il est divisé en
trois pièces ; deux canons de fer sont à demi enfouis parmi les
décombres. Des puits très-profonds, et sans doute antérieurs au château,
attirent auprès de _Chammès_ tous ceux qui traversent cette contrée.
Parmi ces voyageurs, il en est une classe dont j’aurais déja dû faire
mention, d’autant plus que leur fâcheuse rencontre m’avait plus d’une
fois causé des inquiétudes qui se renouvelèrent plus vivement encore à
_Chammès_. Ces voyageurs, nommés _Hedjadjs_, pélerins, viennent de
divers points de la Barbarie, et se rendent à la Mecque pour y visiter
le tombeau du Prophète, ou bien ils retournent de leur voyage, qui le
plus souvent n’est rien moins que pieux.
Ce sont, la plupart, des gens de la dernière classe du peuple, et des
paresseux qui préfèrent les hasards d’une vie errante et parasite aux
soins de se procurer par le travail une existence dans les villes.
Réunis en nombre indéterminé, ordinairement de dix à quinze, n’ayant
pour équipage que deux peaux destinées à contenir l’eau et la farine ;
le corps drapé par un _bernous_ (Voy. pl. IV, 2), ils se répandent dans
les déserts, infestent les contrées qu’ils parcourent, ne suivent aucune
direction dans leurs courses vagabondes, accostent tous ceux qu’ils
rencontrent, et passent ordinairement la nuit dans les tentes des
Arabes, où ils reçoivent l’hospitalité, eu égard à leur prétendue
destination.
Malheur au voyageur isolé, qu’un funeste hasard fait tomber au milieu de
ces troupes de _hedjadjs_ ! Ils lui demandent d’abord, au nom du
Prophète, à partager ses provisions de bouche et quelquefois même ses
vêtements. Si celui-ci refuse, et s’il oppose de la résistance, c’est
pis encore : ils tirent de dessous leur draperie un couteau à deux
tranchants dont ils sont toujours munis ; ils entourent de tous côtés
l’infortuné voyageur, afin qu’il ne puisse s’enfuir ; et bien souvent,
après l’avoir dépouillé totalement, ils ne lui font pas grace de
l’existence.
Peu de jours s’étaient passés, dans le cours de notre voyage, sans que
nous eussions rencontré des bandes de ces pélerins ; on m’avait mis en
garde contre la perfidie de leurs intentions, et je devais employer la
plus grande fermeté pour les faire éloigner de ma caravane. Il était
plus difficile de s’en débarrasser lorsque nous étions campés ; il
fallait alors les menacer de faire feu, et ce n’était qu’après nous
avoir accablés d’invectives que notre bonne contenance les engageait à
nous quitter.
On demandera pourquoi les Arabes permettent que ces vagabonds commettent
avec impunité de pareils désordres ? On peut répondre que le fanatisme
est le plus puissant des palliatifs, et que le voyage des _hedjadjs_
étant considéré comme œuvre sainte, on devient moins rigoureux sur les
moyens qu’ils emploient pour l’exécuter. D’ailleurs, lâches comme tous
les malfaiteurs, ils n’attaquent jamais que des personnes isolées, ce
qui aide à-la-fois la poltronnerie des coupables et les dérobe plus
facilement aux investigations des habitants. Il faut aussi ajouter que
dans le nombre de ces pélerins il en est, mais bien peu, dont les
intentions sont réellement pieuses et qui ne commettent jamais de
mauvaise action.
On ne doit pas confondre avec ces _hedjadjs_ des pélerins d’une classe
plus élevée, que l’on désigne par le même nom. Ceux-ci forment des
caravanes quelquefois très-nombreuses, surtout celles qui viennent de
Maroc et de Fez. Elles s’élèvent parfois à deux ou trois cents
personnes, parmi lesquelles on compte souvent des femmes, et à trois ou
quatre cents chameaux. Ce voyage leur offre un double but : le zèle
religieux s’y trouve concilié avec le gain, et en accomplissant un pieux
devoir, ils ont l’avantage de vendre à haut prix leurs marchandises au
Caire et dans les autres villes qu’ils rencontrent sur leur passage.
Depuis notre départ d’Alexandrie, nous avions souvent essuyé des pluies,
mais de courte durée ; elles ne commencèrent à nous incommoder par leur
continuité qu’à _Chammès_, et après avoir quitté ce château elles
devinrent si violentes qu’elles interrompirent tout-à-fait notre voyage.
Malheureusement, aucune élévation ne se trouvait ni aux environs, ni au
lieu même où nous fûmes surpris par l’orage. Obligés à nous arrêter, il
nous fallut poser les tentes dans une plaine argileuse, où nous ne pûmes
pas même réunir assez de pierres pour dresser un tertre afin de nous
garantir de l’inondation qui devint bientôt générale.
Ces contrariétés me prouvèrent dès-lors que presque tous les usages des
Arabes sont le fruit d’une expérience réfléchie, et qu’un Européen doit
bien se garder de juger de leur importance avant d’avoir pu apprécier
leur utilité. Les Arabes nomment souvent leurs tentes _biout_, maisons :
il m’était arrivé plus d’une fois de les plaisanter sur la dénomination
qu’ils donnaient à quelques lambeaux de toile ; d’autant plus, leur
disais-je, que loin d’offrir des pavillons élégants comme celles des
Osmanlis, leurs tentes écrasées contre le sol, ressemblent de loin
plutôt à des taches noirâtres qu’à des habitations humaines.
J’appris dans cette circonstance à mieux réfléchir sur la valeur des
termes que ces hommes simples adaptent si bien à leurs usages ; et je
dus avouer aux Arabes qui m’accompagnaient que, non seulement leurs
tentes méritaient le nom de maisons, mais qu’elles leur étaient
préférables pour des nomades, puisqu’elles ont tous les avantages de ces
dernières, sans en avoir les inconvénients.
Spacieuses, mais très-basses, ces tentes résistent à la force du vent
par leur forme aplatie ; de même que par leur tissu épais, de poil de
chameau, elles assurent à la famille arabe et à son modeste mobilier un
abri impénétrable aux pluies de longue durée.
Habitué par mes précédents voyages au climat sec et au ciel toujours
serein du désert libyque, je me servais de tentes turques à _choubak_ et
à _touslouk_. Celles-ci ont un dôme exhaussé, qui favorise dans
l’intérieur la circulation de l’air, tandis que leur tissu de coton et
d’une blancheur éclatante repousse les rayons du soleil. Ces qualités,
précieuses dans les sables brûlants de l’intérieur de la Libye,
devenaient funestes dans les cantons pluvieux de la Marmarique. Aussi,
malgré nos précautions, nous fûmes souvent obligés de redresser nos
tentes qui nous ensevelissaient sous leur volume humecté.
Les orages se succédèrent sans interruption pendant les journées des 19,
20, et 21. Ce mauvais temps prolongé fut la cause première de la longue
maladie de mon compagnon de voyage, M. Müller. En vain nous cherchâmes à
nous préserver de l’humidité avec des lits de broussailles ; nos
draperies de laine étaient tellement trempées que nous ne pûmes parvenir
à les sécher.
La saison dans laquelle nous voyagions présente encore un autre
inconvénient pour parcourir ce pays ; c’est la nature argileuse des
terres, qui deviennent, après de fortes pluies, très-glissantes et
presque impraticables pour les chameaux chargés. La nature a créé cet
utile animal afin d’aider l’homme à traverser les vastes solitudes
occupées par les sables ; sa pate large, cartilagineuse, et dépourvue de
sabot, foule sans fatigue les plaines sablonneuses, tandis qu’elle est
mal assurée, et qu’elle glisse sur des terres humides, ou se blesse en
heurtant les pierres d’un chemin rocailleux.
Ce même motif rendit la marche de la caravane lente et souvent
interrompue, lorsque nous pûmes enfin quitter ce lieu, le 22.
Heureusement, après avoir fait avec peine quelques lieues de chemin, le
sol, à l’approche de la grande _Akabah_, devint plus sablonneux et nous
permit de suivre notre marche ordinaire.
Le 23, nous passâmes auprès du _Kassr-Ladjedabiah_, situé à vingt-quatre
heures de _Chammès_. Ce monument, un des plus considérables que j’aie
vus dans la Marmarique, fut élevé par les Sarrasins. Ses murs conservent
encore toute leur hauteur ; ils sont construits en belles assises, mais
dépourvus de tout ornement d’architecture : deux tours carrées sont aux
angles du côté ouest ; intérieurement est un puits, et l’on voit des
escaliers pratiqués dans l’épaisseur des murs pour arriver au sommet.
Les grandes dimensions de cet édifice, qui fut probablement un château
fort, donnent une haute idée de l’ancienne puissance des princes arabes
dans cette contrée ; et par sa situation à quatre heures des plus hautes
montagnes de la Marmarique, et à une égale distance de la mer, il paraît
avoir été destiné en même temps à défendre le littoral et à protéger
l’intérieur des terres contre une invasion venant de l’Ouest.
Entre _Ladjedabiah_ et l’_Akabah_ est un puits qui appartient à la même
époque que celle du château ; l’eau en est excellente : nous en fîmes
une abondante provision, et allâmes camper à peu de distance dans une
vallée non loin du mont _Catabathmus_.
* * * * *
[Note 38 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 66. POLYB. Excerp. CXV.]
[Note 39 : Depuis _Abousir_ jusqu’à la grande _Akabah_ le rivage est le
plus souvent formé par une digue de sables blanchâtres ; je n’ai pu
vérifier si les bords du cap _Kanaïs_ offraient un endroit quelconque
dont le sol fut tellement blanc, qu’il lui ait fait donner, dans
l’antiquité, la dénomination spéciale de _Leuce-Acte_.]
[Note 40 : Le mot _kassaba_ signifie, en arabe, un bourg ou un village.]
[Note 41 : Je lis _Gyzis_ dans Cellarius ; d’Anville écrit le nom de ce
lieu, _Zygis_ ; l’anonyme _Zygren_, et il le place à sept stades de
_Leuce-Acte_.]
[Note 42 : M. Scholz a donné dans son ouvrage (Voyag. d’Alex. à Paræt.
p. 56) la plupart de ces signes.]
[Note 43 : Les Arabes placent ces marques sur les chameaux avec un fer
chaud, et de manière qu’elles soient visibles, lors même qu’ils sont
chargés. On les voit toujours sur la tête de l’animal ; mais
lorsqu’elles sont compliquées, elles sont distribuées sur l’épaule, la
mâchoire et le museau. C’est encore par la place que ces marques
occupent sur ces différentes parties du corps du chameau, que les Arabes
distinguent leurs tribus.]
[Note 44 : Cette remarque, que j’avais déja faite en divers endroits, me
frappa d’une manière plus évidente encore à Cyrène. Plusieurs fois, en
traversant les ravins de la Pentapole, le guide _Harâbi_ qui
m’accompagnait s’est écrié, en me montrant de ces signes tracés sur les
rochers : _Allah inallou el-nicham dè ; hamdou-lillàh el Aoulâd-Aly
khallou belednah_. « Maudite soit cette marque ! grâces à Dieu, les
Aoulâd-Aly ont quitté notre pays. »]
[Note 45 : J’avais rédigé cette partie de ma relation, lorsque MM.
Denham et Clapperton ont publié leur important voyage dans l’intérieur
de l’Afrique, conjointement avec celui de feu M. Oudney. Les détails que
contient cet ouvrage sur certaines _lettres_ des _Touariks_, me
paraissent avoir assez d’analogie avec les signes dont je viens de faire
mention, pour m’engager à exposer quelques idées à ce sujet. Je me
servirai de la traduction française de MM. Eyriès et de La Renaudière ;
son exactitude est plus que suffisamment garantie par les noms des deux
savants traducteurs.
Voici les lettres des _Touariks_, avec l’interprétation de leur son,
telles que les voyageurs les ont publiées :
[Lettre tifinagh] Yet.
[Lettre tifinagh] Yout.
[Lettre tifinagh] Youf.
[Lettre tifinagh] Yow.
[Lettre tifinagh] Ê.
[Lettre tifinagh] Yib.
[Lettre tifinagh] Yes.
[Lettre tifinagh] Yim.
[Lettre tifinagh] Yiche.
[Lettre tifinagh] Yiu.
[Lettre tifinagh] Youz.
[Lettre tifinagh] Jz.
[Lettre tifinagh] ...
[Lettre tifinagh] You.
[Lettre tifinagh] Yid.
[Lettre tifinagh] Yir.
[Lettre tifinagh] Yei.
[Lettre tifinagh] Yaï.
[Lettre tifinagh] Yin.
M. Oudney vit pour la première fois plusieurs de ces caractères sur un
monument romain, à _Germa_, dans le Fezzan (t. I, p. 65), et dans la
suite il en trouva un plus grand nombre tracés sur les rochers, dans
tous les lieux fréquentés par les _Touariks_ (_id._ p. 68 et 105). Il
remarqua que quelques-uns de ces caractères avaient évidemment plusieurs
siècles, et que d’autres étaient très-récents[a] (_id._ pag. 69) ; enfin
il fit la rencontre d’une personne qui en connaissait plusieurs, mais il
lui fut impossible de trouver quelqu’un qui les comprît tous (_id._ page
70), ni un seul livre écrit dans cette langue (_id._ p. 99). Cette
découverte, ajoute-t-il, mit son esprit en repos sur ce sujet.
M. Oudney a négligé de nous apprendre si ces caractères formaient des
inscriptions suivies : il dit, il est vrai, qu’ils sont écrits
indifféremment de gauche à droite, ou de droite à gauche, ou
horizontalement ; ce qui, loin de prouver aucune série réelle entre eux,
semble indiquer, au contraire, dans la position de ces _lettres_, le
même désordre que j’ai observé dans celle des _signes_. Des indigènes
ont articulé devant les voyageurs le son de ces caractères, mais aucun
ne les connaissait tous, et néanmoins M. Oudney a observé que plusieurs
paraissaient tracés très-récemment. Or si personne parmi les _Touariks_
ne connaissait toutes ces lettres, comment pouvaient-ils en faire
usage ? et s’ils en faisaient usage, n’auraient-ils eu d’autres livres
que des rochers ?
Remarquons maintenant que tout ce qui paraît invraisemblable comme
_lettres_ d’un alphabet, s’explique naturellement comme _signes_ de
tribus arabes.
Presque tous les _Touariks_ sont nomades, assure M. Oudney (t. I, p.
71). J’ai dit que tous les nomades d’Afrique[b] et de plusieurs autres
pays, ont l’habitude de distinguer leurs tribus par des marques qu’ils
tracent très-souvent sur les monuments et sur les rochers ; il ne me
paraîtrait donc point surprenant que les _Touariks_ eussent multiplié
les marques de leurs tribus sur des rochers, puisqu’ils préfèrent les
lieux solitaires, et qu’ils ont souvent cherché un asile dans les
montagnes (_id._ pag. 71).
On a trouvé ces _lettres alphabétiques_ dans les déserts, chez des
_nomades_, et non dans les villes chez des hommes sédentaires. Les
indigènes n’en connaissaient qu’un certain nombre ; les unes
paraissaient très-récentes, et les autres très-anciennes : rien de plus
naturel, si l’on suppose que ces marques, comme celles que j’ai vues,
appartiennent à des tribus de diverses époques.
Enfin, pour terminer ces comparaisons, M. Oudney n’a pu trouver aucun
livre écrit en _caractères touariks_, de même que M. Scholz a cherché
inutilement dans la Marmarique[c] une inscription entière en _signes_
dont plusieurs sont positivement arabes.
Je n’ignore point qu’il est des personnes tellement idolâtres de tout ce
qui appartient à une époque reculée, que récusant peut-être l’identité
relative des faits que j’ai exposés, elles seront tentées de reconnaître
dans ces marques ou caractères, tant du littoral que de l’intérieur de
la Libye, une analogie vague, et par cela même précieuse, avec des
langues actuellement éteintes. De ce que les Phéniciens se sont
incorporés anciennement avec les Libyens de la côte, comme l’indique
Hérodote ; de ce qu’il paraît qu’ils furent ensuite chassés avec ceux-ci
dans l’intérieur des terres, soit par les armes des Romains, soit par
l’invasion de l’islamisme, ces personnes pourront supposer qu’ils se
soient réfugiés dans les montagnes des Garamantes, où ils eussent formé
un peuple à part, qui aurait conservé jusqu’à nos jours des traces de
leur ancien alphabet ; et ce peuple serait les _Touariks_.
J’avoue qu’une pareille origine donnée à ces signes, ou, si l’on veut, à
ces caractères, flatte plus l’imagination que mes vulgaires
rapprochements, et qu’il est plus beau d’élever un édifice que de le
détruire.
Mais, à ce propos, je rappellerai un fait remarquable, et qui pourrait
ne pas lui être absolument étranger. Le savant Gébelin avait cherché
long-temps les emblèmes de mystères profonds dans les inscriptions et
les figures d’animaux gravées sur les rochers du mont Liban, lorsque MM.
Montaigu et Volney reconnurent que ces inscriptions et ces dessins
avaient été tracés par les Grecs qui se rendent annuellement en
pélerinage au couvent situé sur cette montagne.]
[Note a : M. Scholz a fait la même remarque pour les signes de la
Marmarique (Voyag. à Paræt. p. 50).]
[Note b : Je sais que les Touariks, comme les autres nomades, mettent la
marque de leurs tribus sur leurs chameaux.]
[Note c : Voyage d’Alexandrie à Parætonium (en allemand), pag. 54.]
[Note 46 : Il serait superflu d’insister sur l’identité de situation
entre le _Parætonium_ des anciens, le _Baretoun_ d’Aly-Ghaouy, et le
_Berek-Marsah_ actuel. Mais il ne me paraît pas inutile de faire
remarquer que les distances données par Strabon et Arrien, d’Alexandrie
à _Parætonium_, correspondent exactement avec l’observation en longitude
faite en ce dernier lieu par M. Gauthier, si l’on adopte pour le premier
de ces auteurs des stades de six cents au degré, et que l’on suive la
ligne la plus courte ; et si, pour le second, on contourne avec
Alexandre les sinuosités de la côte, et que l’on compte les stades à
sept cents au degré. (Voyez STRAB. l. XVII, § 8 ; ARRIAN, l. III, c. 4,
et ma carte générale.)]
[Note 47 : MANNERT, Géog. des Gr. et des Rom. t. X, part. II, p. 19.]
[Note 48 : PROCOP. de Ædif. lib. VI, 2.]
[Note 49 : FLORUS, lib. IV, 11.]
[Note 50 : L. XVII, § 8.]
[Note 51 : Bonnet de drap rouge que portent généralement tous les
Orientaux.]
[Note 52 : Ces évènements eurent lieu, suivant M. le général Minutoli,
en 1819. (Voyage à l’Oas. d’Ammon, p. 64.)]
[Note 53 : Pélerins qui se rendent à la Mecque.]
[Note 54 : Strabon place _Parætonium_ à cent stades d’_Apis_, et je n’ai
mis que trois heures et demie (marche de caravane) pour me rendre des
premières ruines aux secondes ; ce qui correspondrait tout au plus à
quatre-vingts stades de six cents au degré ; néanmoins, comme les
distances calculées par les heures de marche sont sujettes à des
variations, et que Strabon a quelquefois employé des stades d’une plus
grande étendue, je ne crois point que cette légère différence puisse
empêcher de reconnaître l’emplacement d’_Apis_ dans les ruines de _Boun-
Adjoubah_.]
[Note 55 : Troisième Cli. p. 93.]
* * * * *
CHAPITRE III.
_Akabah-el-Soloum_. — Plateau de _Za’rah_. — Accueil des _Harâbi_. —
Vallée de _Daphnèh_. — Canaux d’irrigation — _Toubrouk_. — _Bombæa_. —
Platée. — _Aziris_. — Citernes.
Une vallée d’une heure de largeur côtoie l’_Akabah-el-Kébir-el-Soloum_,
_Catabathmus magnus_ des anciens. Les eaux qui s’écoulent en hiver de la
montagne entretiennent dans cette vallée une végétation abondante ;
aussi est-elle couverte dans toutes les saisons de nombreux camps
d’Arabes.
Mais cette cause n’est point la seule qui rend ce lieu si habité ; le
_Catabathmus_ qui, selon plusieurs auteurs, séparait l’Égypte de la
Cyrénaïque, et du temps des Romains, l’Afrique de l’Asie[56], forme
encore aujourd’hui un canton qui sépare les états de Tripoli de ceux
d’Égypte.
J’ai déja dit, il est vrai, que ces limites étaient fixées plus à l’Est
à _Boun-Adjoubah_ ; tels sont les renseignements que j’ai recueillis ;
néanmoins selon M. Scholz, il faudrait les placer à la grande _Akabah_.
Ces différences dans les rapports que nous ont faits les Arabes n’ont
rien de bien surprenant, puisque la prétendue suzeraineté des deux
Pachas dans ces déserts consiste beaucoup plus dans le titre que dans la
réalité.
Quoi qu’il en soit de ces limites supposées, le canton de l’_Akabah_,
par sa situation si éloignée de la véritable action des deux
gouvernements d’Égypte et de Tripoli, sépare ces gouvernements par le
fait, puisqu’elle assure à ses habitants une indépendance absolue.
« Voilà, me dit mon guide _Hadji-Salèh_, le principal motif qui attire
dans cette vallée un si grand nombre d’Arabes. Il en est même qui
choisissent cette retraite pour se soustraire à la vengeance de leurs
ennemis ; d’autres viennent y jouir de l’impunité des crimes commis, ou
bien épier l’occasion d’en commettre de nouveaux ; enfin, ajouta-t-il,
la plupart des habitants de l’_Akabah_, depuis un temps immémorial, sont
des transfuges de diverses tribus, qui rendent ce passage redoutable
pour toutes sortes de voyageurs. »
Ce fut là en effet que le général Minutoli vit échouer ses projets ; ces
Arabes, sous le vain prétexte que lui et les siens étaient des espions
du Pacha d’Égypte, les empêchèrent de poursuivre leur voyage. Cet
exemple, bien plus que les propos de mon guide, était susceptible de
m’inspirer de l’inquiétude. Nous n’étions qu’à une heure de distance de
la montagne ; la nuit était obscure et pluvieuse ; et la lueur des feux
que j’apercevais de temps en temps dans le lointain, attestait la
présence des hommes qui allaient bientôt décider du sort de mon
entreprise. Enfin la clarté du jour vint mettre un terme à mon
impatience ; j’encourageai mes domestiques par de légers présents, et
bien résolu à tout braver plutôt que de reculer, je m’avançai vers le
passage si redouté.
Je n’introduirai point le lecteur au milieu des camps de ces Arabes, je
ne le ferai point assister aux délibérations tumultueuses qui eurent
lieu à mon sujet ; je ne lui rappellerai point mes angoisses en me
voyant en butte à l’incrédulité du fanatisme et aux exigeantes
spéculations de l’intérêt. De pareils détails, occasionnés par des
circonstances bien rares dans ces déserts, sont étrangers aux mœurs
habituelles de ses habitants ; dès-lors ils deviennent tout-à-fait
personnels au voyageur, et par conséquent oiseux pour le public éclairé.
Il me suffira de dire que la simplicité de mon costume, mon isolement,
ma confiance, et peut-être même ma fermeté, obtinrent de ces hommes
farouches ce qu’une escorte imposante et de grands titres n’avaient pu
obtenir : on me permit de franchir l’_Akabah_.
Ma caravane avait déja traversé la vallée ; M. Müller, que sa maladie
retenait sur le chameau, était dans une grande anxiété pendant mon
absence ; dès que je fus de retour auprès de lui, ses yeux abattus se
ranimèrent pour me témoigner le plaisir que mon succès lui faisait
éprouver. Satisfait d’avoir été plus heureux que mes prédécesseurs, je
formai des vœux pour le rétablissement de la santé de mon compagnon de
voyage ; le ciel ne les exauça que bien tard ! et ce ne fut qu’après de
longues souffrances, après avoir été aux portes du tombeau, que M.
Müller retourna miraculeusement à la vie, au milieu même des privations
du désert !
Nous mîmes une heure à monter l’_Akabah el Soloum_, par un chemin formé
dès la plus haute antiquité. Il est bordé, en grande partie, d’immenses
rochers, dont le ciseau a quelquefois fait disparaître les angles trop
saillants qui obstruaient le passage.
Cette montagne s’élève par ondulations d’une hauteur progressive, ou
bien elle présente des flancs escarpés que le chameau gravit avec peine,
quoiqu’on ait essayé d’en adoucir la pente. La roche est généralement de
calcaire compacte et coquillier ; des masses de grès se trouvent isolées
sur le calcaire, ou bien le calcaire est uni avec le grès. Des arbustes
qui commençaient à se revêtir de leur feuillage couvraient les endroits
terreux, et remplissaient les crevasses des rochers. Ce fut là que je
vis, pour la première fois dans ce voyage, des bouquets de lentisques et
de genêts.
Il n’était sorte de soins que je n’eusse employés jusqu’alors pour
préserver de tout accident le seul baromètre que je possédasse ;
malheureusement, dans le désordre qu’occasionna la chute d’un chameau,
il fut brisé contre un rocher. Quoique ce baromètre fût très-mal
construit, sa perte me causa d’autant plus de peine, qu’elle était
irréparable, et qu’elle occasionna dans le résultat de mes observations
ultérieures une lacune qui ne put être remplie par des calculs d’estime
toujours hypothétiques.
La montagne de l’_Akabah_ me parut avoir environ 900 pieds d’élévation ;
elle commence immédiatement aux bords de la mer, d’où elle se dirige au
S.-S.-E., pour aller joindre les hauteurs qui côtoient l’Oasis d’Ammon.
Au sommet s’étend un plateau de treize heures d’étendue du S.-E. au
N.-O. ; quoique les terres n’y diffèrent point par la végétation et la
couleur de celles de la petite _Akabah_, elles sont néanmoins plus
fertiles et plus généralement cultivées. C’est de là que vient le nom de
_Za’rah_, champ, que les Arabes donnent à ce plateau. En le parcourant
nous passâmes fréquemment auprès de grands campements de pasteurs ; les
travaux agricoles mettaient tous ces Arabes en activité, et variaient un
peu la monotonie du tableau que nous avions eu presque toujours sous les
yeux.
S’il est une époque dans l’année susceptible de distraire ces hommes de
leur sérieux habituel, c’est celle, comme nous l’avons observé, où le
sol ingrat qu’ils habitent reprend un peu de vie et de fraîcheur qui
doivent être si passagères. Dans les climats plus favorisés du ciel, où
chaque saison produit ses fruits, le moment des récoltes a dû être celui
des réjouissances, puisque l’une succède à l’autre, et que l’on a
toujours devant soi un nouvel espoir suivi de nouveaux biens.
Il n’en est pas de même dans la Marmarique : la terre, avare de ses
dons, ne produit qu’une fois dans l’année, et pour des moments de courte
durée. Dès qu’elle a accordé à l’homme ce faible secours, aussitôt elle
se décolore ; tout dépérit : les troupeaux errants, cherchent dans
quelques coins des vallées, le petit nombre de végétaux échappés à
l’ardeur du soleil. Alors, tandis que nos vergers se couvrent de fruits,
tandis que les vendangeurs parcourent nos coteaux, l’habitant de cette
contrée ne voit autour de lui qu’une nature muette et frappée de
mortalité ; il languit dans sa tente, et cherche à tromper ses ennuis
par des récits fabuleux ou des lectures pieuses.
Ces Arabes profitent aussi des moments où la végétation se renouvelle
pour célébrer leurs fêtes de famille. Durant une de mes excursions dans
la grande plaine de _Za’rah_, je fus témoin d’une de ces fêtes qui
m’intéressa par sa nouveauté : je vis une jeune épouse, montée sur une
espèce de tréteau que l’on avait assujetti sur deux charrues traînées
par des juments. Une mesquine couronne de seneçons, emblème de la
stérilité du sol, fixait sur sa tête un grand mouchoir en soie bariolé
de couleurs éclatantes, qui tombait en replis sur ses épaules. Une
musique bruyante, produite par de gros coquillages de mer et des
_ghandours_[57], précédait la nouvelle mariée, et parcourait avec elle
en triomphe les tentes des familles alliées ou amies. Quelques cavaliers
entouraient le cortége ; ils représentaient une petite guerre, en
poussant à toute bride leurs juments les unes contre les autres, et
faisant de fréquentes décharges de leurs armes à feu.
A part le plaisant effet que produisait le grotesque attirail du char
triomphal, ces images de guerre autour d’une jeune épouse, cette joie
tumultueuse sans gêne comme sans désordre, me donnèrent une juste idée
des mœurs à-la-fois simples et belliqueuses de ces nomades.
Tandis que nous continuions à parcourir la plaine de _Za’rah_ en nous
dirigeant vers le nord-ouest, j’aperçus dans le lointain, aux bords de
la mer, un port spacieux que les Arabes nomment _Marsah-Soloum_, et qui
me paraît être celui de _Panormus_, où Ptolémée fait terminer le nome
Libyque[58], et qu’il place du côté occidental de la vallée du
_Catabathmus_. Dès que nous fûmes arrivés à l’extrémité ouest de cette
plaine, nous trouvâmes plusieurs puits creusés avec soin dans le roc à
une très-grande profondeur. Ces puits, d’origine antique, sont garnis à
leurs bords de petits bassins creusés également dans le roc, mais qui
paraissent, à cause de la grossièreté du travail, appartenir à une
époque plus moderne.
De _Biar-Zemlèh_, nous descendîmes le plateau de l’_Akabah_, beaucoup
moins élevé du côté occidental et d’une pente plus douce. Dix minutes
nous suffirent pour arriver du sommet à la base. Là, nous entrâmes dans
la vallée de _Daphnèh_, formée d’un côté par la même chaîne des
montagnes de l’_Akabah_, qui se prolonge par sinuosités dans l’ouest, et
de l’autre par une ramification de petites collines décrivant une ligne
parallèle à ces montagnes.
Au-delà de la plaine de _Za’rah_, on ne trouve plus les _Aoulâd-Aly_ ; à
_Daphnèh_ commence la nombreuse tribu des _Harâbi_, les guerriers, qui
habitent exclusivement toute la Pentapole Cyrénaïque. Dès que ma
caravane eut pénétré dans la vallée, nous vîmes tout-à-coup, en
détournant un de ses coudes, une si grande réunion de tentes, que nous
eûmes lieu d’en être surpris. Serrées les unes contre les autres, elles
tapissaient les flancs de la vallée, et formaient une haie, au milieu de
laquelle nous étions forcés de passer. Une grande agitation paraissait y
régner : me rappelant alors la mauvaise réputation des _Harâbi_, je fis
placer mes Nubiens à côté des effets les plus précieux, et précédant ma
caravane de quelques pas, je m’approchai non sans anxiété du défilé
inévitable. J’aperçus bientôt plusieurs cheiks qui montèrent à cheval et
se dirigèrent sur nous, suivis d’une foule d’autres Arabes à pied. Selon
l’usage admis dans le désert, lorsqu’il y a sujet de méfiance entre deux
caravanes qui se rencontrent, elles s’arrêtent à une certaine distance
entre elles, et des parlementaires s’avancent des deux côtés, pour
s’informer de leurs intentions réciproques. C’est ce que nous fîmes :
_Hadji-Salèh_, mon guide, et un des _Harâbi_, s’avancèrent dans l’espace
qui nous séparait.
Durant cette entrevue, trop éloigné pour entendre leurs paroles,
j’examinais attentivement leurs gestes : ils furent d’abord très-
animés ; je vis ensuite les deux envoyés se rapprocher et remettre leurs
fusils sur le dos ; ce fut pour moi le signal de la paix. Je m’empressai
aussitôt d’aller joindre les cheiks, et j’appris qu’une guerre violente
existait entre eux et une tribu voisine ; plusieurs meurtres avaient été
commis, jusqu’alors ils en étaient les victimes, et ils s’étaient réunis
en nombre considérable pour se venger d’une manière éclatante de leurs
ennemis.
Ils me dirent que le bruit de mon voyage s’était répandu jusque chez
eux ; ils s’étonnèrent de ce que j’osais pénétrer avec aussi peu de
monde dans leur contrée ; ils accusèrent ma hardiesse d’imprudence, et
me firent sentir que je dépendais totalement de leur volonté. « Mais
dans ce moment, reprit le plus âgé d’entre eux, la vengeance seule nous
a rassemblés, nous voulons le sang de ceux qui ont tué nos frères ;
ainsi, poursuis ton chemin et que Dieu te protége ; » puis s’apercevant
qu’il s’était trompé : « Si toutefois, ajouta-t-il, Dieu peut protéger
un chrétien ! »
Je ne me permis pas la moindre observation sur ce compliment, et
m’estimant heureux que leurs dispositions vengeresses ne s’étendissent
pas jusques à nous, je les remerciai avec sang-froid de leur bon
accueil, et nous nous empressâmes de les quitter. Cette rencontre me mit
à même d’apprécier la différence de mœurs qui existait entre les
_Harâbi_ et les paisibles _Aoulâd-Aly_, et me fit dès-lors entrevoir
tous les dangers qui allaient nous entourer.
Les terres de la vallée de _Daphnèh_ sont d’une couleur plus obscure et
paraissent plus fertiles que celles des cantons précédents. La
végétation plus variée, est généralement herbacée dans la plaine, mais
plus active et plus forte dans les ravins. Depuis que nous étions entrés
dans la vallée, je cherchais à m’expliquer la cause de sa dénomination,
lorsque j’aperçus enfin quelques bouquets de _nerium_[59] parmi les
fentes des rochers. Ce joli arbuste, quoique très-rare maintenant dans
ces lieux, y paraît cependant indigène. Sans doute il y croissait
autrefois en plus grande quantité ; les anciens habitants l’auront
multiplié dans leurs champs, ils en auront embelli leurs demeures ; et
ces habitants durent être très-nombreux, puisque les vestiges de ruines
sont si multipliés dans cette vallée, qu’elle paraît avoir été couverte
de villages et de hameaux.
C’est à _Daphnèh_ surtout, et dans ses environs, que l’art a redoublé
d’efforts pour aider la nature. Partout on y aperçoit des restes de
canaux d’irrigation ; ils sillonnent la plaine en tous sens, ils
serpentent sur les flancs des collines et de la montagne. Dans ces
derniers endroits, on les voit se diriger, tantôt perpendiculairement,
tantôt horizontalement, selon qu’ils furent destinés à conduire les eaux
des pluies dans les citernes, ou des citernes dans les champs. J’ai vu
de ces canaux disposés comme des rayons dont le centre commun est un
bas-fond ; j’en ai vu suivre parallèlement les rives d’un petit vallon,
pour aller, sans doute autrefois, arroser les champs plus éloignés d’un
industrieux agriculteur. J’en ai vu d’autres se ramifier comme les
rigoles de nos jardins, afin de détourner le cours de l’eau, de le
prolonger ou de l’arrêter à volonté.
Quoique la vallée de _Daphnèh_ paraisse avoir été anciennement très-
habitée, je n’aperçus parmi les ruines qui la couvrent aucun reste de
monument remarquable. Le _Kassr-Djédid_, à l’entrée de la vallée, n’est
qu’une masure informe. Indépendamment de son aspect, son nom[60] indique
qu’il appartient à une époque moderne ; mais les fragments antiques
intercalés dans ses murs, et le puits qu’il renferme, prouvent que cet
édifice fut élevé sur l’emplacement et avec les débris d’un autre plus
ancien.
Je puis encore citer le _Kassr-Coumbouss_, situé sur le sommet de la
montagne, à six heures à l’ouest du précédent. Sa destruction est telle
que, non seulement on ne peut plus rien distinguer dans un amas de
pierres, forme à laquelle le monument est réduit ; mais que des débris
d’une origine bien différente y sont confondus pêle-mêle, de manière
qu’on voit les fragments d’un chapiteau grec ou romain à côté de ceux
d’une arabesque, et le tout est surmonté d’un bloc de pierre taillé en
guise de turban, indice certain d’un tombeau arabe.
De pareilles ruines plus que les autres provoquent involontairement la
réflexion.
A voir ces débris de plusieurs édifices qui eurent une destination si
différente, qui furent élevés par des peuples de mœurs et d’usages si
opposés ; à voir ces témoins des âges antiques, ces produits de diverses
civilisations, couverts ensemble de l’humble pierre des champs ; à les
voir réunis en un seul monceau, réduits à un sort commun pour former la
tombe d’un santon ! à voir un pareil tableau, on dirait que le temps en
rassembla les contrastes pour manifester sa puissance et se jouer du
sort des nations.
Quant à la cause historique de ce bizarre assemblage de ruines de
diverses époques, elle s’explique naturellement. Sans détailler ici mal
à propos la série des peuples qui se succédèrent dans cette contrée, à
ne compter que de l’invasion des Musulmans, ceux-ci durent se servir des
matériaux que leur offraient les monuments étrangers à leurs usages et
surtout à leur culte religieux. Ainsi, les princes arabes auront fait
démolir les temples et les autres édifices pour élever des mosquées et
des châteaux ; après eux, les Nomades finirent par tout détruire sans
rien bâtir, et les tentes ont remplacé les villes et les hameaux.
Après avoir marché, le 26 et le 27, durant neuf heures dans la vallée de
_Daphnèh_, dont l’axe est à l’O.-N.-O., cette vallée s’élargit, et les
deux chaînes d’élévations qui la forment prennent des directions
différentes. Celle de l’_Akabah_ se prolonge dans l’ouest, jusqu’aux
montagnes cyrénéennes, et la colline qui lui est opposée se perd en
ondulations vers le nord ; la partie du littoral où l’on entre alors
s’appelle _Dâr-Fayal_.
Le 28, tandis que ma caravane poursuivait sa route à plusieurs heures de
distance des bords de la mer, je la quittai pour aller visiter le port
de _Toubrouk_. Je traversai d’abord un sol très-inégal, entrecoupé de
ravins et de vallées, exhaussé de six cents pieds environ au-dessus du
niveau de la mer. Ensuite je descendis le revers septentrional de ces
hauteurs par un chemin qui dut servir autrefois de communication entre
les habitants de _Toubrouk_ et ceux de l’intérieur des terres.
Ce chemin est taillé avec soin dans le roc vif, et bordé de deux canaux
creusés aussi dans la roche, mais sur un plan plus élevé ; ses nombreux
contours et les escaliers larges et bas que l’on y trouve par
intervalles, en adoucissent tellement la pente, qu’on le descend très-
commodément à cheval.
Les Arabes me dirent que l’on voyait plus à l’est sur le même revers de
la montagne un autre chemin semblable à celui-ci. Si l’on pouvait se
fier à l’exactitude de ce rapport, cet autre chemin aurait conduit
probablement au port Ménélas, où aborda le prince grec dont il reçut le
nom, et qui rappelle aussi le fameux Agésilas, qui y termina sa
glorieuse carrière. Ce port, d’après les distances données dans les
périples, et principalement suivant Strabon[61], devait être situé aux
environs du cap _Ardanaxès_, nommé actuellement _el-Mellah_ ; il était
par conséquent plus rapproché de _Daphnèh_ que ne l’est _Toubrouk_, non
loin duquel je me trouvais. Cette proximité de _Daphnèh_ et de Ménélas
donne plus de vraisemblance au rapport des Arabes ; et leur témoignage,
joint à celui que j’avais sous les yeux, s’accorderait avec les indices
d’une nombreuse population que j’avais remarqués dans l’intérieur des
terres. Il fallait en effet que les relations de ses habitants avec ceux
des villes littorales fussent tellement actives dans l’antiquité,
qu’elles eussent rendu nécessaires deux chemins taillés, à si peu de
distance entre eux, dans le flanc de la montagne.
Entre ces hauteurs et les bords de la mer, est une bande de terre de
quinze à vingt minutes de largeur, sablonneuse et couverte en majeure
partie de soudes et d’euphorbes. Elle conserve à peu près cette distance
depuis l’_Akabah_ jusqu’à _Toubrouk_, et devient ensuite plus spacieuse
de ce dernier point jusqu’au golfe de Bomba. Les puits qu’on y rencontre
très-souvent engagent les voyageurs à préférer en été cette route à
celle qui suit les hauteurs qui la dominent.
En contournant les bords d’un joli port, dont le fond est de sable
blanchâtre couvert d’un lit d’algue, j’arrivai aux ruines de _Toubrouk_,
situées sur le prolongement rocailleux de la côte qui forme le port et
le préserve de tous les vents, excepté de celui d’est. Parmi des
entassements de pierres de taille et des débris de poteries, je ne pus
distinguer que des arcs détachés d’anciennes voûtes et des puits
comblés ; quelques tronçons de colonnes et des fragments de marbre et de
granit me prouvèrent l’antiquité de ce lieu, qui, selon les distances
données dans le périple de Scylax, correspondrait au bourg _Antipyrgus_.
Ces ruines sont entourées d’un mur construit en belles assises et d’un
état de conservation qui contraste avec la grande destruction de la
ville : il forme un carré irrégulier dont la plus grande longueur est du
S.-S.-E. au N.-N.-O. ; dans ce sens il a deux cent quarante-six mètres,
sur cent quarante du S.-O. au N.-E. Sur les côtés intérieurs de ce mur,
on voit des escaliers pris dans son épaisseur pour arriver au sommet ;
ils sont dirigés en sens divers, de manière à décrire entre eux des
lignes tantôt parallèles et tantôt divergentes (Voyez pl. V, fig. 6). Il
me parut hors de doute que cette enceinte était postérieure aux ruines
de l’ancienne ville, et qu’elle avait été élevée par les Sarrasins.
L’heureuse situation de _Toubrouk_ auprès d’un port bien abrité, aura
engagé quelque prince arabe à fortifier ce poste maritime. Si l’aspect
des monuments ne m’induit en erreur, je trouve une grande analogie pour
le genre de construction et le degré de conservation, entre l’enceinte
de _Toubrouk_, le _Kassr-Ladjedabiah_ et _Lamaïd_, trois édifices élevés
pour protéger le littoral. L’inscription de _Lamaïd_ atteste, comme je
l’ai déja fait remarquer, que ce château fut construit par les ordres du
fils du sultan Bibars. On sait que Bibars, en apprenant le débarquement
de saint Louis à Tunis, fit fortifier ses frontières et mettre divers
points de la côte libyque en état de défense[62]. Ce ne serait donc pas
beaucoup hasarder que d’attribuer à une époque approchante les
fortifications de _Ladjedabiah_ et de _Toubrouk_, qui ont tant de
rapports avec le château _Lamaïd_.
Dès que j’eus rejoint ma caravane, avant de descendre avec elle les
hauteurs qui de _Toubrouk_ s’écartent de la côte, je me rendis, en
suivant leur prolongement occidental, dans un lieu nommé _Klekah_, où,
parmi les ruines d’un petit bourg, on voit quatre massifs en briques
crues, conservant les restes d’un revêtement en pierres : ils sont
rangés symétriquement, de manière à former les quatre angles d’un grand
carré, dont le point central est occupé par un puits orné d’auges et
creusé dans le roc d’un grès schisteux.
Le mieux conservé a vingt-un mètres de chaque côté ; l’intérieur est
comblé de briques fondues par les pluies, et ne présente qu’une surface
concave et unie. Auprès de chacun de ces massifs est un immense bloc de
calcaire compacte, arrondi, percé au milieu et parfaitement semblable,
par la forme et les dimensions, à une meule de moulin. Ces massifs sont
indubitablement les restes de quatre tours, et peut-être que le petit
bourg où ils se trouvent, comme celui du mont _Catabathmus_, aura pris
dans l’antiquité le nom de _Tetrapyrgia_.
De _Klekah_ je descendis de nouveau les hauteurs de _Toubrouk_, et je me
trouvai dans une vallée spacieuse nommée _Ouadi-el-Sedd_.
De même que celle de _Daphnèh_, elle est côtoyée par deux collines de
hauteur inégale ; l’une, celle de _Toubrouk_, est composée de couches de
grès bariolées par les oxides, de différentes couleurs ; l’autre est en
calcaire très-dur et d’une couleur obscure à sa surface. Cette dernière,
moins élevée, suit les bords de la mer, et ne s’étend que sur un espace
de onze heures jusqu’auprès d’une anse que l’on peut considérer comme le
prolongement oriental du golfe de Bomba.
Deux heures avant que d’arriver dans ce lieu, on voit sur le côté
méridional de la colline un grand nombre de catacombes, nommées par les
Arabes _Magharat-el-Heabès_, grottes des prisons ; et sur le revers
opposé plusieurs traces de belles fondations indiquent le gisement d’une
ancienne ville, probablement celle de _Petras-Parvus_, distante, selon
Scylax, d’une journée de navigation d’_Antipyrgus_. Ces grottes offrent
des particularités remarquables à cause de leur style greco-égyptien.
Devant leur entrée on voit ordinairement une cour découverte, ceinte
d’un mur dont la base est taillée dans le roc, et la partie supérieure
construite en assises. Intérieurement elles sont subdivisées en
plusieurs pièces à angles droits (Voyez pl. V, fig. 1 et 2), mais avec
une ou plusieurs ouvertures pratiquées au plafond, ainsi qu’aux
catacombes des Égyptiens.
Une de ces grottes, par sa belle conservation et ses détails
architectoniques, mérite d’être décrite (Voy. pl. V, fig. 1) : après la
cour découverte, qui a trente mètres de long sur dix-huit de large, est
une espèce d’avenue ayant latéralement deux niches carrées destinées
probablement à contenir des statues. Deux pilastres doriques ornent les
côtés de l’entrée, devant laquelle croît un bel alizier (_Cratægus
mora_)[63].
L’intérieur se compose de deux pièces : dans la première, la porte et le
plafond sont à angles droits, tandis qu’ils sont voûtés dans la seconde.
Celle-ci n’a que la moitié des dimensions de la précédente ; elle est
taillée, en outre, sur un plan plus élevé de quatre-vingt-cinq
centimètres. On y monte par quatre gradins. Cette seconde pièce contient
au fond et à la moitié de sa hauteur cinq excavations oblongues, dont
trois disposées horizontalement et deux au-dessus : leur forme et leurs
dimensions ne permettent pas de douter qu’elles n’aient dû servir à
contenir des sarcophages (Même pl., fig. 3). On voit sur les deux
chaînes libyque et arabique de l’Égypte, des grottes sépulcrales offrant
la même disposition.
Ces différents traits de rapprochement avec les catacombes égyptiennes,
et surtout leur proximité de situation du golfe de Bomba, rappellent
singulièrement ce qu’écrivait Synesius de Cyrène, sur le mont _Bombæa_ :
« Lieu sauvage, dit-il, fortifié par l’art et la nature, que quelques-
uns comparaient _aux hypogées des Égyptiens_, et qui avait pendant long-
temps caché la fuite de Jean dans ses cavernes sinueuses[64]. » Si l’on
observe que, de toutes les grottes que l’on voit depuis Alexandrie
jusqu’à la Syrte, celles-ci sont les seules qui puissent être comparées
avec quelque exactitude aux souterrains des anciens Égyptiens ; si l’on
ajoute à cette remarque, le nom et la description du lieu qu’on trouve
dans le passage de Synesius, on conviendra que ces différents traits
offrent des rapprochements qui vont jusqu’à l’évidence[65].
La petite baie dont j’ai fait mention est environnée à son extrémité
orientale de terres couvertes de lagunes et de plantes marines. Ces
marécages sont le séjour, en été, d’une prodigieuse quantité de
grenouilles, qui donnèrent dans l’antiquité leur nom au port
_Batrachus_, situé d’ailleurs, de même que cette anse, à l’occident de
_Petras parvus_.
Une belle source d’eau sulfureuse, nommée _Ain-el-Gazal_, forme un
ruisseau à quelques pas de ce port, et confirme ainsi les autres détails
que donne le périple anonyme sur ce lieu[66]. Mais ses eaux, et celles
de la source même, ne sont potables que dans les temps calmes, après
qu’elles ont été dégagées, par leur renouvellement, de l’amertume que
viennent y déposer les flots de la mer lorsqu’elle est agitée.
Nous quittâmes _Ain-el-Gazal_ le 30 ; nous eûmes beaucoup de peine à
traverser les bords glissants de l’anse : après avoir franchi ce
passage, nous marchâmes, en contournant au nord-ouest sur un sable uni,
entre les bords de la mer et les collines de _Toubrouk_, qui à ce point
s’en rapprochent tellement qu’elles les côtoient à une distance de
quelques minutes. Dès que nous fûmes arrivés à la hauteur de l’anse, je
vis une petite île plate peu éloignée de la côte ; et de ce même point
j’aperçus au large dans le nord-ouest l’île rocailleuse et élevée de
Bomba.
Selon le périple de Scylax, nul doute que je n’eusse devant moi l’île
_Aëdonia_, et que je ne visse la fameuse Platée dans celle qui élevait
plus loin ses flancs escarpés au-dessus des flots de la mer.
Hérodote, qui nous a laissé beaucoup de détails sur Platée, n’indique
que vaguement la position géographique de cette île importante ; mais
Scylax, plus précis, s’exprime de manière à ne nous laisser aucun doute
sur sa situation. « Entre _Petras parvus_, dit-il, et la Chersonèse,
distants d’une journée de navigation, sont les îles _Aëdonia_ et
_Platæa_, ayant chacune un port[67]. » On ne pourrait décrire avec plus
de clarté et de précision la partie du littoral qui nous occupe : je
trouve, en effet, une journée de navigation ou douze lieues de distance
entre les ruines situées auprès de _Magharat-el-Heabès_, qui
correspondent, comme nous l’avons dit, à _Petras parvus_, et _Ras-el-
Tyn_, l’ancienne Chersonèse. L’on voit également dans cet intervalle
l’île d’_Ain-el-Gazal_ et celle de Bomba, et cette dernière est peut-
être la seule de la Marmarique qui offre encore de nos jours un bon
mouillage[68].
A six heures de distance d’_Ain-el-Gazal_, les hauteurs de _Toubrouk_
contournent brusquement vers le sud ; selon les Arabes, elles se
prolongent jusqu’aux monts Cyrénéens, et forment, conjointement avec
eux, la vallée de _Temmimèh_, qui va en s’élargissant vers les bords de
la mer. Le milieu de la vallée est coupé par le sillonnement profond
d’un torrent ; d’après le même témoignage, il est formé en hiver par le
gonflement des ravins des montagnes de la Pentapole, et se jette, ainsi
que j’ai pu le remarquer, dans le golfe de Bomba, à la hauteur de l’île
du même nom.
Ce torrent est le même sans doute que la rivière _Paliurus_, qui, selon
Ptolémée[69], prenait sa source dans un lac situé dans l’intérieur des
terres. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer la cause de la
contradiction qui résulte des traditions anciennes comparées aux
observations modernes : cette contradiction n’est qu’apparente, et j’en
développerai plus tard les motifs.
Nous allâmes camper dans la même journée auprès du torrent encore à sec
dans cette saison. Son lit, large de trente à quarante mètres, et
principalement ses bords très-exhaussés, sont couverts d’une forêt de
tamarix atteignant quinze à vingt pieds de hauteur. Autour de ces arbres
se groupent une foule de plantes et d’arbustes parmi lesquels je
distinguai des soudes frutescentes, des éphèdra, et plusieurs sous-
arbrisseaux presque tous propres aux terres salées.
C’est probablement du côté occidental de _Temmimèh_ qu’il faudrait
chercher les vestiges du temple d’Hercule cité par Strabon[70], et
auprès de l’embouchure même de ce torrent, le bourg _Paliurus_, qui
aurait partagé avec le port Ménélas, suivant Mannert[71], l’honneur
d’être le chef-lieu d’un troisième nome libyque. Des pasteurs me dirent
que l’on voyait sur cette partie de la côte quelques traces de ruines,
mais sans monument encore debout. L’épuisement et les maladies de
presque toutes les personnes qui m’accompagnaient, ne me permirent pas
de les quitter pour vérifier ces indications et explorer ces lieux
intéressants.
L’aspect de l’_Ouadi-Temmimèh_ confirme la description que les anciens
nous ont laissée d’_Aziris_, de ce canton où les colons grecs
séjournèrent si long-temps, et où ils bâtirent une ville dans les temps
mêmes que le mont _Cyra_ était encore habité par des hordes nomades.
Hérodote[72] nous apprend que ce lieu était situé vis-à-vis de Platée,
entre une rivière et des collines toujours vertes ; on voit en effet la
partie occidentale de _Temmimèh_ bornée d’un côté par les premiers
échelons boisés des monts cyrénéens, et de l’autre par le torrent que je
viens de décrire. Ce torrent, par son lit spacieux, rappelle de même la
_rivière considérable_[73] que le périple anonyme[74] place auprès de
_Nazaris_, nom qui n’est évidemment qu’une corruption de celui
d’_Aziris_. Enfin nous trouverons une nouvelle et importante preuve de
concordance dans un renseignement de topographie végétale, transmis
encore par le père de l’histoire[75], et confirmé par Scylax[76].
Suivant ces auteurs, le _sylphium_ ne commençait à croître qu’au-delà de
l’île Platée. Hérodote détermine même les limites occidentales où cesse
de croître cette plante ; j’aurai bientôt l’occasion de prouver la
grande exactitude de cette autre indication. Je dois maintenant me
borner à faire remarquer que, dans toute la Marmarique, je n’avais
trouvé aucune plante qui offrît la moindre ressemblance avec la
description que les anciens nous ont laissée du _sylphium_ ; tandis que,
dès que j’eus franchi les sommités qui dominent _Ras-el-Tyn_, la grande
Chersonèse des anciens, je vis fréquemment une espèce d’ombellifère,
_laserpitium derias_, dont l’identité avec le _sylphium_ a déja été
appréciée[77].
Quoique ce canton fût abondamment pourvu d’eau une grande partie de
l’année, cependant, pour remédier à la sécheresse de l’été, les anciens
habitants avaient creusé et revêtu de belles assises plusieurs citernes
le long des bords du _Temmimèh_, afin de profiter, pour les remplir, des
débordements annuels du torrent. Les Arabes, qui apparemment n’ont pas
compris ce motif, ont laissé exhausser les bords du torrent, et combler
par conséquent la plupart des anciennes citernes ; pour suppléer à cette
perte, ils ont eu l’habileté de creuser dans son lit même, formé de
terres salées, des fosses qui n’ont que le médiocre inconvénient de
rendre l’eau presque impotable, et qui se changent même tout-à-fait en
salines à quelque distance des bords de la mer.
Nous voici arrivés aux limites de la Marmarique[78]. Les ressources que
les citernes présentent à l’habitant actuel de cette région peu
favorisée du ciel, et l’utilité bien plus grande qu’elles acquirent en
des temps plus reculés et sous des hommes plus industrieux, m’engagent à
réunir quelques observations sur la différente manière dont elles furent
creusées ; cette différence nous offrira celle de leur origine.
Ces excavations, selon la nature du sol où elles ont été faites, sont ou
creusées dans le roc vif, ou bien revêtues d’assises régulières, ou
simplement étayées par des pierres brutes.
J’ai cru reconnaître celles qui appartiennent aux Grecs et aux Romains,
tant à leurs grandes dimensions qu’à la perfection du travail. Celles-ci
sont toutes revêtues d’un ciment ordinairement plus dur que la roche
même sur laquelle il est posé ; elles sont quelquefois divisées en
plusieurs pièces, et le plus souvent soutenues par un ou plusieurs
piliers de construction ou taillés dans le roc. Leurs ouvertures sont
rondes, elliptiques ou carrées ; mais une de ces formes fut toujours
tracée d’une manière régulière.
Celles qui m’ont paru appartenir aux Arabes anciens et modernes, à
quelques exceptions près, sont rondes ou anguleuses et d’un travail
d’autant plus grossier qu’il paraît être plus récent ; elles sont toutes
à une seule pièce, dépourvues de ciment et de piliers de soutien, du
moins celles que j’ai examinées. En un mot, ces dernières seront mieux
désignées par le nom de puits, puisqu’elles sont plutôt creusées pour
atteindre les eaux souterraines, que destinées, ainsi que les
précédentes, à servir de vastes bassins pour recueillir les eaux des
pluies.
D’après ces observations, je citerai comme citernes grecques et romaines
celles d’_Abousir_, _Benaïeh-Abou-Selim_, _Ghefeirah_, _Asambak_,
_Zarghah_, _Zemlèh_, _Daphnèh_, _Klekah_ et _Temmimèh_.
Les Sarrasins, dont l’intention fut bien plus d’assurer les
communications par le littoral et d’y établir des points de défense que
de fertiliser les terres, ont ordinairement creusé leurs puits
immédiatement sur les bords de la mer et surtout auprès des châteaux
qu’ils y élevèrent : de ce nombre sont les puits que l’on voit à
_Lamaïd_, _Bourden_, _el-Heyf_, _Boun-Adjoubah_, _Chammès_ et
_Ladjedabiah_ ; ceux d’_el-Hammam_, d’_Abdermaïn_, de _Thaoun_, et
autres, plus éloignés du rivage, paraissent aussi plus modernes.
* * * * *
[Note 56 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SALLUST. de Bell. Jug. c. 19.]
[Note 57 : Autrement dits _tabls_, espèces de tambourins.]
[Note 58 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 67.]
[Note 59 : _Nerium oleander_.]
[Note 60 : _Djédid_ veut dire neuf, construit récemment.]
[Note 61 : L. I et l. XVII, § 17.]
[Note 62 : Voyez MICHAUD, Hist. des Crois. t. VII, p. 752.]
[Note 63 : C’est le seul que j’aie vu dans toute la Marmarique.]
[Note 64 : SYNESII Epist. 104.]
[Note 65 : M. MANNERT (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
pag. 105), tout en observant que Synesius n’indique pas la position de
_Bombæa_, place néanmoins ces souterrains dans la partie méridionale de
la Pentapole. Je ferai remarquer plus tard à ce savant critique, qu’à
quelques lieues de distance des hautes terrasses qui bordent cette
région au nord, on ne trouve plus, en s’avançant dans l’intérieur des
terres, d’autres excavations dans la roche que des citernes, qui ne
sauraient en aucune manière convenir à la description que Synesius fait
de _Bombæa_.]
[Note 66 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 67 : SCYL. Cary. Perip. (édit. Voss. p. 45). Plusieurs géographes
anciens, et parmi les modernes d’Anville, placent, il est vrai, l’île
_Aëdonia_ ou _Aëdonis_ à celle connue actuellement sous le nom de Bomba,
et ne font pas même mention de Platée, que je fais correspondre à cette
dernière. Indépendamment des inductions topographiques et botaniques que
je vais exposer sur le même sujet, il faut aussi considérer que l’île de
Bomba est la seule à l’orient de Cyrène, qui paraisse susceptible
d’avoir été long-temps habitée. Je trouve d’ailleurs un grand appui à ce
rapprochement dans l’autorité du savant M. Mannert, qui place également
Platée à l’île de Bomba. (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
pag. 39.)]
[Note 68 : Les Arabes m’ont assuré qu’ils avaient vu souvent des navires
abrités auprès de ces îles, particulièrement auprès de celle de Bomba.
Les Maltais, avant de faire leur commerce de bestiaux avec les Arabes de
Barcah, par Ben-Ghazi, le faisaient par le golfe de Bomba. J’ajouterai
que, durant mon séjour à Cyrène, un corsaire grec fit une descente sur
la côte du golfe, et enleva tous les troupeaux qu’il trouva dans les
environs.]
[Note 69 : CELLAR. Geogr. ant. tom. II, p. 75.]
[Note 70 : L. XVII, § 17.]
[Note 71 : Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. 2, p. 19.]
[Note 72 : L. IV, 157.]
[Note 73 : L’habitude qu’avaient les anciens de donner le nom de rivière
à des torrents et même à de simples ruisseaux est suffisamment connue.]
[Note 74 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 75 : L. IV, 169.]
[Note 76 : SCYLAX, édit. Voss. p. 45.]
[Note 77 : Voyez le rapport des commissaires de la Société de Géographie
sur mon Voyage, dans les nouvelles Annales des Voyages, t. XXX, avril
1826, p. 103.
Un savant Italien qui a traduit ce rapport en y ajoutant des notes
(Antologia, septembre 1826), appuie le doute que j’ai d’abord manifesté
sur l’identité du _sylphium_ des anciens avec mon _laserpitium derias_,
doute que je ne me suis réservé qu’afin de ne point renverser de mon
autorité privée les traditions de quelques écrivains de l’antiquité
relativement à la situation qu’ils assignent à cette plante.
C’est au célèbre géographe dont nous déplorons la perte toute récente,
c’est à feu M. Malte-Brun que j’ai laissé le soin de concilier
l’invraisemblance que la nature du sol oppose aux récits de ces auteurs.
Cette invraisemblance, il l’a expliquée avec la judicieuse et profonde
critique qui accompagne tous ses écrits. Quant à moi, je suis porté à
insister fortement sur cette identité ; j’en exposerai les raisons dans
la seconde partie de cette relation, en développant tous les faits qui
concernent cette plante, et que je n’ai indiqués que très-légèrement
jusqu’ici.]
[Note 78 : Les auteurs anciens sont peu d’accord sur les limites qu’ils
donnent à la Marmarique et à la Cyrénaïque. Le nom de la première de ces
contrées, inconnu au père de l’histoire, figure dans les écrivains
postérieurs, d’abord comme donné collectivement aux peuplades qui
l’habitaient, et ensuite chez d’autres comme désignant la contrée elle-
même. Parmi les premiers, Scylax place les Marmarides entre le bourg
_Apis_ et les Hespérides ; Pline entre _Parætonium_ et la grande Syrte,
et Strabon leur fait occuper tout le pays compris entre la partie
méridionale de Cyrène, l’Égypte et l’Oasis d’Ammon.
Parmi les seconds, Ptolémée donne le nom de Marmarique à la contrée
située entre le nome libyque et la ville de _Darnis_ ; Agathemère fait
commencer également la Marmarique à la Pentapole et l’étend jusqu’à
l’Égypte, sans en excepter le nome de Libye.
Les limites de la Cyrénaïque offrent plus d’indécision encore ; selon
Strabon, Pomponius et Solin, elle occuperait tout l’espace compris entre
le _Catabathmus_, les autels des Philænes et l’Oasis d’Ammon. Pline lui
donne les mêmes limites que ces auteurs à l’orient, mais il prolonge son
étendue vers l’occident jusqu’à la petite Syrte ; Éthicus, au contraire,
adopte leurs limites occidentales, mais il prolonge celles de l’orient
jusqu’à _Parætonium_. Enfin, Isidore de Séville lui donne pour confins
la grande Syrte et le pays des Troglodytes à l’occident, l’Éthiopie au
midi, et l’Égypte à l’orient, et il divise cette vaste région, de nom
seulement, en Libye Cyrénaïque et en Pentapole. Sans me perdre dans le
dédale qu’offrent des opinions si contradictoires, mais afin de mettre
quelque ordre dans la description de ces contrées, j’ai adopté les
limites que leur assigne Agathemère. Ainsi j’appellerai Marmarique la
contrée située entre l’Égypte et les montagnes de la grande Chersonèse,
le _Ras-el-Tyn_ actuel ; et la Cyrénaïque suivra à l’ouest jusqu’au fond
du golfe de la Syrte. J’ai cru ces limites préférables, en ce qu’elles
paraissent être indiquées par la nature elle-même.]
* * * * *
CHAPITRE IV.
Coup-d’œil sur l’histoire naturelle de la Marmarique. — Dénombrement des
différentes familles de la tribu des _Aoulâd-Aly_. — Leurs mœurs et
leurs usages.
Avant de franchir les hautes montagnes de la Pentapole Cyrénaïque, et
d’entrer dans une région nouvelle, où les monuments rivalisant avec la
nature, nous offriront à chaque pas des effets pittoresques à décrire et
d’intéressants souvenirs à rappeler ; arrêtons-nous aux limites posées
par la nature entre deux contrées si différentes, et jetons un dernier
coup-d’œil sur celle que nous venons de parcourir. Ce nouvel examen sera
le résumé et le complément des observations éparses dans les chapitres
précédents.
§ Ier.
_Histoire naturelle._
Tout le pays compris entre Alexandrie et le golfe de Bomba, occupe une
étendue de cent cinquante-six lieues de l’est à l’ouest, c’est-à-dire,
depuis le 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ de longitude à l’orient du
méridien de Paris.
La partie septentrionale de cette région forme une lisière de terres
cultivables qui côtoie les bords de la mer et ne se prolonge que sur un
espace de dix à quinze lieues au plus vers le sud.
En suivant cette direction jusqu’à l’Oasis d’Ammon, on ne trouve plus
qu’un désert aride où l’on rencontre à peine de temps en temps quelques
îlots de terres salées, dont l’image a été si ingénieusement rendue par
le géographe philosophe de l’antiquité[79].
Des collines dont la hauteur s’élève progressivement en s’éloignant des
bords de la mer, croisent en tout sens cette lisière de terres,
alternent avec des plaines, et donnent quelquefois passage à des
torrents qui s’écoulent de leur sein en hiver et se rendent dans la mer.
D’_Abousir_ à la petite _Akabah_, le rivage est généralement côtoyé par
une digue de sables blanchâtres qui s’avance très-loin sous les eaux, et
occasionne des bas-fonds dangereux pour l’abordage des navires. Cette
digue est quelquefois interrompue et remplacée par les prolongements
rocailleux des collines et de leurs contre-forts.
De la petite _Akabah_ en suivant à l’ouest, la côte devient plus
inégale, et présente en plusieurs endroits des flancs escarpés contre
lesquels viennent se briser les flots de la mer. Dans cette partie du
littoral plus encore que dans la précédente, on aperçoit de nombreux
enfoncements qui ont dû servir, en des temps plus reculés, de ports ou
de simples abris aux navires ; mais les sables dont ils sont comblés, et
les envahissements de la mer, les ont privés en majeure partie de leur
utilité, et ce n’est que dans les endroits rocailleux qu’ils ont pu
conserver les vestiges de leur ancienne forme.
Le sol de la Marmarique atteste partout de grandes révolutions
physiques, ainsi que son état de dévastation offre l’image des
révolutions humaines. Les coquillages marins incrustés dans le roc, les
madrépores épars sur les collines, les basaltes et les granits roulés
sur des terrains secondaires, enfin l’assemblage de minerais de
différente nature et le désordre de leur disposition, tel est le
caractère général que présente cette contrée.
Le voyageur éprouve en la parcourant une impression pénible ; la
continuelle nudité des lieux lui rend plus sensibles l’anéantissement
des villes et la disparition de leurs habitants ; il ne voit devant lui
que plaines grisâtres et collines arides ; il s’avance, et c’est
toujours le même aspect ; et au milieu de ce vaste tableau sans vie
comme sans couleur, à peine si la présence de l’homme lui est indiquée
par le bêlement lointain des troupeaux et les taches noirâtres des
tentes arabes.
Dans la vallée maréotide, le grès se voit plus souvent que le calcaire ;
en poursuivant vers l’ouest jusqu’à l’_Akabah-el-Soloum_, le calcaire
domine et devient souvent coquillier, ou bien il est uni avec le grès.
On rencontre, mais rarement, dans quelques ravins des couches de quartz,
et du spath calcaire en lames.
Le terrain compris entre l’_Akabah-el-Soloum_ et le golfe de Bomba, en
partie plus élevé que le précédent, comme nous l’avons fait remarquer,
en diffère néanmoins très-peu pour la nature du sol. Des masses de grès
sont pour ainsi dire entées sur du calcaire, et quelquefois une vallée
présente le contraste de deux collines rapprochées et de formation
différente.
Les terres, généralement argileuses, ne sont point défavorables à
l’agriculture : les lieux les plus fertiles sont les bas-fonds qui
entretiennent plus long-temps l’eau des pluies, et les plateaux formés
par des collines que leur élévation garantit de l’invasion des sables.
Partout où les murs rocailleux et les contre-forts qui courent de l’est
à l’ouest, laissent un passage par leur absence ou leur peu d’élévation,
les sables poussés par les vents du sud viennent s’unir aux terres et
prolongent quelquefois leur envahissement jusqu’aux bords de la mer.
L’uniformité du sol rend la végétation peu variée ; les mêmes espèces de
plantes, à quelques-unes près, se retrouvent dans toute la Marmarique.
Mais celles que l’on y voit en plus grand nombre, et qui caractérisent
pour ainsi dire ce littoral par leur continuel aspect, sont, le long des
bords de la mer, et auprès des lacs d’eau salée : l’_ephedra_, la
nombreuse famille des soudes, parmi lesquelles on voit constamment la
_salsola vermiculata_ qui s’élève en arbrisseau. Une espèce ligneuse du
genre arthémise, appelée _chéah_, s’étend depuis la petite _Akabah_
jusqu’au golfe de la Syrte, et suit la partie méridionale des terres
cultivables. Le _scilla maritima_ parcourt la même distance, mais sur la
partie la plus fertile, celle qui est entre les bords de la mer et les
confins des terres. Sa hampe persistante et alongée hérisse généralement
les plaines ; sèche, elle sert de combustible aux habitants, et verte,
elle récrée la vue par ses fleurs blanches et disposées en grappe
terminale.
On trouve fréquemment dans cette même partie des terres où croît le
_scilla_, une espèce de _rubia_, dont la tige est peu rameuse, mais
très-frutescente. Ces deux plantes rappellent singulièrement ce que nous
apprend Hérodote[80] sur les logements portatifs des Libyens, qui
étaient faits en asphodèles entrelacés avec des joncs, et sur l’usage
qu’avaient leurs femmes de teindre en rouge de garance les peaux de
chèvre qui leur servaient de vêtements.
Classerons-nous parmi les divisions générales des végétaux de la
Marmarique, les _roccella_, et surtout les _lichen_, parmi lesquels on
rencontre souvent la _pulmonaire de terre_ ? Ces cryptogames, qui, dès
les premières pluies, couvrent partout le sol avec profusion,
rapprochent le climat de la Marmarique de celui de l’Europe, et le
distinguent aussi parfaitement de celui de l’Égypte.
Je n’ai jamais vu aucune espèce de ces plantes sur les terres d’alluvion
de la vallée du Nil ; on y trouve des mousses et des hépatiques dans
l’intérieur des puits, de même que des _lichen_ et quelques autres
cryptogames sur la crête arabique, mais non de ces espèces foliacées
dont la végétation n’est alimentée que par des pluies abondantes. Je
puis ajouter que l’utilité des _lichen_ est peu connue en Égypte, et
cependant très-appréciée en Nubie, où les caravanes l’apportent des
contrées pluvieuses situées dans la partie méridionale des Tropiques.
Si de ces considérations générales nous passons à des aperçus de détail,
nous verrons dans les bas-fonds des plaines, dans les enfoncements des
vallées, et même dans les endroits sablonneux, une foule de graminées,
telles que les _agrostis_, les _poa_, les _festuca_, les _arundo_, le
_bromus tenuiflorus_, l’_avena sterilis_, et une très-petite espèce
d’_osurus_, se rencontrer souvent avec des syngénèses, telles que les
_anthemis maritima_ et _arabica_, les _senecio laxiflorus_ et _glaucus_,
les _gnaphalium stœchas_ et _conglobatum_, le _crepis filiformis_, et
plusieurs _aster_ ; avec des crucifères, telles que les _cleome_, les
_eruca_, les _clypeola_ ; enfin avec des boraginées, des ombellifères et
des caryophillées, telles que l’_anchusa bracteolata_ et le
_lithospermum callosum_, dans les sables ; les _buplevrum_ et les
_cuminum_, dans les terres ; les _silene linguata_ et _pigmæa_, les
_stellaria_, etc.
Il faut faire mention encore de quelques plantes faisant partie d’autres
familles, telles que le beau _plomis samia_, dont les grandes fleurs
d’un jaune éclatant, réunies en une grappe comprimée, contrastent avec
la couleur terne du sol ; d’autres, au contraire, qui se confondent avec
lui, telles que les plantains _lagapoïdes_ et _amplexicaulis_ ; enfin
plusieurs euphorbes, entre autres la _minima_ et l’_heterophylla_, et
notamment les _statice_ que l’on trouve également dans les sables et
dans les terres.
Je pourrais augmenter cette nomenclature ; mais, comme dans la saison où
je traversais la Marmarique, la plupart des plantes étaient encore
défigurées par les chaleurs de l’été, j’ai été forcé à me borner le plus
souvent à de simples indications de genre qui sont toujours très-vagues.
Je fus plus heureux dans la Pentapole, et je pourrai donner, en traitant
de cette autre région, plus de précision à cette branche de mes
recherches, du moins pour le petit nombre de plantes qui m’ont paru
offrir quelque intérêt par leur organisation, ou par leur utilité pour
les habitants.
J’ai fait mention de quelques arbustes qui suivent les contre-forts des
collines ou sortent des crevasses des rochers. Quant aux arbres, à
l’exception des palmiers de _Boun-Adjoubah_ et de _Berek-Marsah_, si
l’on en trouve dans cette contrée, loin d’interrompre momentanément sa
nudité, ils se dérobent, au contraire, à la vue. En effet, les terres
d’alluvion que contiennent les citernes ruinées et les carrières donnent
lieu à la végétation de figuiers sauvages (_ficus carica_) et de
caroubiers. Ces arbres, dont la cime ne s’élève que très-peu au-dessus
du niveau du sol, paraissent comme enfouis dans les entrailles de la
terre, et, à moins qu’on n’en soit très-près, on les confond avec les
petits végétaux qui les entourent.
La zoologie de la Marmarique est bornée à un petit nombre d’animaux : le
lièvre est de tous les quadrupèdes celui que l’on y rencontre le plus
fréquemment ; caché dans les broussailles, il part avec la rapidité de
l’éclair dès qu’on s’en approche ; mais, quelque grande que soit son
agilité, il a un ennemi plus svelte encore qui parvient à l’atteindre.
Le _soulouk_, espèce de lévrier originaire de la Barbarie occidentale,
est dressé par les Arabes pour la chasse du lièvre ; il suffit que le
chien puisse l’apercevoir à l’instant de son départ, aussitôt il
s’élance après lui, souvent même il dépasse le timide animal ; mais
rétrogradant soudain, il l’arrête, le cerne, et il est rare qu’il ne
parvienne à l’immoler pour servir à la nourriture de son maître.
Les troupeaux de gazelles suivent les sinuosités des vallées et
s’avancent rarement jusqu’aux bords de la mer : quoique leurs mouvements
soient moins prompts que ceux du lièvre, néanmoins l’élasticité de leur
corps et l’inégalité de leurs bonds réitérés parviennent à lasser les
meilleurs _soulouks_ et à les dérober le plus souvent à leurs
poursuites.
Ce joli animal, dont les formes gracieuses et la pétulante vivacité sont
si souvent l’objet des comparaisons poétiques des Arabes, est tellement
connu que je ne saurais rien ajouter aux portraits que l’on en a déja
faits. Les sables reçoivent l’empreinte de ses pates bifurquées, et
trahissent ainsi sa fuite et sa retraite ; mais dans les terres durcies
ou rocailleuses de la Marmarique, qui n’offrent pas le même secours à
l’Arabe chasseur dépourvu de _soulouk_, un autre indice, quoique moins
certain, lui sert à reconnaître à peu près l’époque et le lieu du
passage des gazelles. C’est l’odeur de musc qu’exhalent leurs crottes,
et qui est plus ou moins forte selon qu’elles sont plus ou moins
récentes. J’ai remarqué que toutes les plantes aromatiques du désert, et
particulièrement le _statice tubifora_[81], nommé _hachich-el-gazal_ par
les Arabes, sont les plus recherchées par les gazelles.
Le loup d’une petite espèce, le chakal, l’hyène, le hérisson, le rat et
la gerboise, connue sous le nom de dipode par les anciens[82], sont les
autres quadrupèdes que l’on rencontre encore dans la Marmarique.
Parmi les reptiles, le plus inoffensif est sans contredit la tortue, que
l’on trouve fréquemment dans les plaines sous des touffes de
broussailles. Le céraste qu’échauffèrent dans leur sein les sables
brûlants de la Libye, redoute, en hiver, les pluies de la Marmarique, et
se réfugie dans les cavités des citernes ruinées, où il se trouve en
société des scorpions, des lézards et d’autres espèces de cette hideuse
famille dont je n’aimais guère à déranger le repos.
Dans la saison où je parcourais ce pays, il ne me parut pas très-riche
en insectes ; des sauterelles, l’araignée, la fourmi, un grand nombre de
scarabées, entre autres le _scarabæus-sacer_, sont les seuls que j’aie
vus. Sans doute l’œil exercé de l’entomologiste aurait trouvé dans ceux-
là mêmes des caractères nouveaux ou intéressants, et en aurait distingué
d’autres qui ont échappé à mes regards. Je ne rangerai point parmi ces
derniers une quantité prodigieuse de petits limaçons blancs qui
couvraient presque tous les végétaux, et leur donnaient l’aspect d’une
floraison générale. Quelques Arabes les mangent, sans autre
assaisonnement que de les jeter par poignées sur des broussailles
allumées ; ils ont le soin, il est vrai, d’en relever quelquefois le
goût avec des sauterelles d’une grosse espèce, et qui ne subissent pas
d’autre préparation : mais ce ne sont que les plus pauvres d’entre eux
qui recourent à ces mesquines ressources pour leur nourriture ; et s’ils
ont conservé de pareils usages, c’est sans doute pour ne point faire du
tort à la mémoire des Libyens leurs prédécesseurs[83].
Dans un pays totalement dépourvu de forêts, et où la vue d’un arbre est
un phénomène, les plus jolies espèces d’oiseaux, celles surtout qui nous
charment par leur mélodie, doivent être bien rares. Habituées à chercher
sous des dômes de feuillage un abri contre les rayons du soleil, et un
asile aérien pour y confier leur naissante postérité, elles détournent
leur vol de cette contrée nue et inhospitalière, et le prolongent
jusqu’aux riants bosquets de la Pentapole.
Aussi parmi les nombreux habitants de l’air, ceux qui fréquentent
habituellement la Marmarique sont bien en rapport avec la tristesse de
la contrée : leurs chants ne sont que des cris sinistres ; et s’ils se
meuvent, c’est pour chercher une proie.
Je voyais fréquemment l’aigle, le milan, le vautour, planer sur les
troupeaux ; des bandes de corbeaux se pressaient autour d’un cadavre
isolé, tandis que des hiboux et des chouettes étaient tapis dans les
crevasses des rochers ou sous les décombres des ruines, pour se dérober
à la clarté du jour.
Les bords de la mer n’offraient pas un spectacle plus riant : l’alcyon,
la cigogne, l’oubara et d’autres espèces d’oiseaux aquatiques,
ressemblaient tantôt à des points immobiles au milieu de la surface des
lagunes ; ou bien, rangés sur le rivage en ligne régulière, tranquilles,
ils laissaient les ondes se dérouler sur leurs pates exhaussées.
Quelquefois à cette immobilité monotone succédait un vol précipité, et
une grande confusion régnait entre eux, mais c’était pour m’annoncer
l’approche d’un orage.
Toutefois, vers la fin de décembre, lorsque ce littoral se couvre d’un
peu de verdure, l’on voit des alouettes, des cailles, des faisans, en un
mot, un grand nombre d’oiseaux voyageurs qui viennent s’y reposer, et
poursuivent ensuite leur périodique migration.
§ II.
_Habitants de la Marmarique._
Pour mieux distinguer les habitants de cette région, je la diviserai en
deux parties : la première et la plus grande, celle qui est comprise
entre Alexandrie et l’_Akabah-el-Soloum_, est exclusivement habitée par
les _Aoulâd-Aly_ ; le plateau de _Za’rah_, formé par cette montagne, est
occupé à-la-fois par les _Aoulâd-Aly_ et les _Harâbi_ ; et depuis le
revers occidental de ce plateau, le reste de la Marmarique est au
pouvoir de ces derniers.
La nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_ se subdivise en quatre corps ou
_Bednat_, qui habitent, chacun, leurs cantons respectifs.
Le _Baharièh_, partie occidentale du lac Maréotis jusqu’à Damanhour, est
occupé par les _Aoulâd-Karouf_, l’_Ouadi-Mariout_ par les _Senenèh_, la
petite _Akabah_ par les _Seneghrèh_, et le plateau de l’_Akabah-el-
Soloum_ par les _Aly-el-Akhmar_.
Chacun de ces quatre corps se subdivise en plusieurs petites tribus ou
familles, savoir :
Les _Aoulâd-Karouf_, en
Djeraïdat.
Haddâout.
Aoulâd-Mansour.
Heit-Ibrahim.
Heit-Bou-Zaïenèh.
Heit-Behièh.
Les _Senenèh_, en
Mahâffit.
Harâouah.
Hedjenèh.
Ghattifèh.
Chouâbah.
Les _Seneghrèh_, en
Affrât.
Moughaourèh.
Azaïm.
Adjebâlah.
Les _Aly-el-Akhmar_, en
Kemeïliat.
Acheïbeat.
Ghenâcheat.
Outre ces Arabes, on en trouve encore d’autres dans la Marmarique qui
appartiennent au grand corps des _Mouraboutin_, réparti dans toutes les
tribus qui occupent les différents déserts, mais formant néanmoins une
classe à part, qui se subdivise aussi en plusieurs familles ; celles qui
habitent la contrée dont il s’agit sont connues sous les dénominations
suivantes :
Au _Bahirèh_, les
Shaëth }
} Aoulâd-Aly.
Djouâbis }
A l’_Ouadi-Mariout_, les
Chtour }
} Aoulâd-Aly.
Sammalouss }
A la petite _Akabah_, les
Srhêet Aoulâd-Aly.
Sur le plateau de l’_Akabah-el-Soloum_, les
Mouâlek }
}
Srhânèh } Harâbi.
}
Heit-Meirèh }
Echrousât Aoulâd-Aly.
A la vallée de _Daphnèh_, les
Habboun }
}
Chouaërh } Harâbi.
}
Ghettâan }
Au golfe de _Bomba_, les
Meneflèh }
} Harâbi.
Ghereirèh }
Une plus grande réserve dans les mœurs, et une observation plus
scrupuleuse des préceptes du Coran, sont les qualités qui distinguent
généralement les _Mouraboutin_ des autres Arabes du désert. Ils
composent, pour ainsi dire, un ordre religieux qui, sans le secours de
prosélytes, se renouvelle lui-même dans ses propres descendants. Quoique
les _Mouraboutin_ se livrent généralement aux mêmes travaux que les
autres Arabes, cependant il y en a parmi eux qui se renferment dans de
petites constructions élevées dans le voisinage des villes. Mais cet
usage n’est adopté que rarement et par quelques vieillards dont le corps
épuisé ne peut plus ni guider les travaux de la charrue, ni supporter
les fatigues des voyages.
S’il est difficile d’évaluer avec exactitude la population des villes de
l’Orient, il est presque impossible de connaître celle des contrées
occupées par des peuplades errantes. Dans le premier cas, on a du moins
sous les yeux plusieurs points de comparaison, d’où l’on peut tirer des
inductions très-approchantes ; dans le second, au contraire, tout est
incertitude, puisque l’inconstance des Nomades dans le choix de leur
demeure et la durée de leur séjour, trompe sans cesse les investigations
du voyageur : au défaut de preuves, il faut alors se contenter de
renseignements.
En contrôlant tous ceux que j’ai pu réunir sur le nombre des habitants
de la Marmarique, je crois m’approcher de la vérité, si je suppose que
chacune des tribus que je viens de nommer soit composée de trois cents
tentes, et chaque tente de quatre habitants des deux sexes. Selon ce
calcul, le plus étendu que je puisse admettre, la population de tout le
pays compris entre Alexandrie et les montagnes de la Cyrénaïque,
s’élèverait environ à 38,000 ames, dont la moitié seulement serait
armée. Parmi ces 19,000 hommes armés, je ne crois point qu’il faille en
compter plus du cinquième qui possède des chevaux, ce qui porterait le
nombre des cavaliers à 4,000 au maximum.
Dans ce calcul de la population de la Marmarique, j’ai dû comprendre
ceux des _Harâbi_ qui habitent sa partie occidentale. Quoique les mêmes
causes produisent chez ces différentes peuplades à peu près les mêmes
effets, néanmoins, comme ces derniers font partie de la grande famille
qui occupe la Pentapole, et qui sera le sujet d’un examen particulier,
je ne les comprendrai point, pour plus d’exactitude, dans le tableau
rapide que je vais tracer, spécialement consacré à la célèbre tribu des
_Aoulâd-Aly_.
Depuis que Mohammed-Aly est parvenu à attirer dans les villes les chefs
les plus remuants de la nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_[84], ces Arabes
ont bien déchu de leur ancienne réputation. La bravoure et les exploits
des _Aoulâd-Aly_, consignés encore dans des chansons populaires, les
rendaient autrefois redoutables à tous leurs voisins. Ils profitaient du
moindre trouble qui survenait dans les principales villes de l’Égypte,
et dont ils étaient quelquefois les fauteurs, pour fondre à l’improviste
dans les bazars, et disparaître aussitôt dans les solitudes, alors
inaccessibles, avec le riche butin qu’ils confiaient à la vélocité de
leurs juments. Ils occupaient alors, en majeure partie, tout le pays qui
s’étend depuis l’Égypte jusqu’à la grande Syrte ; et de leurs camps
innombrables qui couvraient ce vaste littoral, se détachaient des corps
de cavalerie qui se dispersaient dans les déserts du sud, allaient faire
contribuer les Oasis, s’emparaient des caravanes d’esclaves, et
poussaient leurs courses audacieuses jusqu’au fond de la Nubie. Mais,
par un contraste singulier, ces hommes farouches et spoliateurs hors de
leurs camps, devenaient humains et hospitaliers dès qu’ils y
rentraient ; de plus, ces mœurs paraissent communes à tous les Arabes
qui habitent les différents déserts ; un écrivain justement célèbre l’a
observé long-temps avant moi.
Devenus plus paisibles, moins nombreux et plus resserrés dans les
limites de leur domaine, les _Aoulâd-Aly_, tels que je les ai vus,
composent une société dont il m’a paru difficile de déterminer le
gouvernement. On pourrait le nommer aristocratique, mais il en aurait
tout au plus la forme, sans en avoir l’effet. Leurs cheiks n’exercent
qu’une autorité précaire, et qui est moins le résultat de la force que
celui de la réputation et de l’estime dont ils jouissent dans la tribu.
Depuis l’époque que je viens de rappeler, ils font confirmer leur titre,
il est vrai, par le pacha d’Égypte ; mais de retour dans leurs camps, le
_bernous_ d’honneur qu’ils ont reçu du prince, loin d’être le signe du
pouvoir et du ralliement, serait celui du mépris et de l’abandon, si les
suffrages de la tribu n’avaient précédé ceux du pacha.
En effet, cette faveur du souverain d’Égypte, sans secours pour la faire
valoir, deviendrait au moins illusoire ; le cheik ne diffère en rien des
simples Arabes ; aucun signe du pouvoir ne l’entoure, aucune ressource
pour l’établir n’est à sa disposition : ses trésors sont des troupeaux
plus nombreux ; ses gardes sont ses proches et ses enfants. Aussi, ne
pouvant exercer l’autorité par la violence, il l’obtient par la
libéralité et la douceur.
Devant sa tente est un grand prolongement, espèce de _caravanserail_ du
désert, où sont accueillis tous les voyageurs, où l’on célèbre les
grands repas, enfin où se réunissent les plus âgés de la tribu pour
délibérer sur les affaires pressantes. J’ai été témoin de ces
délibérations : elles sont tumultueuses, bruyantes, le plus souvent tous
parlent ou crient à-la-fois ; mais dès que le cheik, qui ordinairement
est un vieillard, demande la parole, le tumulte s’apaise et le calme
renaît.
Ces Arabes sont d’une taille médiocre, mais bien proportionnée ; leur
figure basanée, maigre, est généralement régulière : l’œil noir et vif,
le nez assez grand et jamais aquilin, le front large et souvent avancé,
forment un caractère constant qui atteste leur antique origine, indique
leur éloignement pour les mésalliances, et les distingue parfaitement
des Arabes mograbins. Leur barbe peu fournie, courte et dégarnie
latéralement, se termine en pointe au menton ; elle blanchit de bonne
heure, ce qui occasionne la surprise qu’éprouve un Européen en voyant
l’emblème de la caducité contraster avec des yeux pleins de feu, et avec
toutes les apparences de la force et de l’agilité.
Le reste du corps est également peu velu ; faut-il en attribuer la cause
aux fatigues et aux privations ? J’ai remarqué que ceux des Bédouins qui
ont quitté le désert pour habiter la vallée du Nil, ont généralement
avec plus d’embonpoint la barbe plus touffue. Ceux-ci sont méprisés par
leurs anciens confrères, qui les nomment ironiquement _Arab-el-Hêt_,
Bédouins casaniers ; et quelque soin qu’ils mettent à ne point se
mésallier avec les autres agriculteurs, leur figure gagne en air de
prospérité, mais elle perd insensiblement son caractère originel.
Non seulement les habitudes de la vie influent sur le moral de l’homme,
mais elles parviennent à donner aux traits du visage, et même au
maintien habituel du corps, un caractère qui leur est relatif. Que l’on
déguise un Bédouin sous la chemise bleue des _Fellahs_[85], qu’il soit
ainsi confondu parmi ces derniers, la fierté de ses regards, sa
démarche, ses gestes, le feront bientôt reconnaître. Cette fierté est le
type distinctif des Arabes du désert ; elle est imprimée sur leurs
traits, et leur donne une énergie qui paraît susceptible d’inspirer les
plus fermes résolutions.
La physionomie de ces Arabes donne lieu à une autre observation qui peut
acquérir quelque intérêt aux yeux du philosophe. Leur figure,
ordinairement sévère, sans être triste, n’offre jamais cet air
d’étourderie et de gaîté légère que l’on remarque souvent chez d’autres
nations, et quelquefois même en des personnes d’un âge très-avancé. Mais
si, par une suite de malheurs, il en est parmi ces Arabes qui tombent
dans l’indigence, les traits de leur visage, loin d’être flétris par la
honte et le découragement, n’en offrent pas moins la même noblesse ; et
ces hommes, quoique couverts de haillons, conservent l’assurance du
bien-être et la dignité de l’indépendance. Ce phénomène moral ne peut
provenir uniquement de la pieuse résignation que le Coran inspire à ses
sectateurs, puisque nulle part l’indigence n’est plus hideuse, nulle
part elle ne dégrade plus la figure humaine que dans les villes de
l’Orient, où le contraste qu’elle présente avec le luxe est encore
augmenté par la terreur que répand le despotisme. La stoïque
tranquillité de l’Arabe du désert dans l’infortune a sa principale
source en ce que, dans tout ce qui l’entoure, rien ne peut le porter à
faire un retour humiliant sur lui-même. En outre, ayant peu de besoins,
il a peu de désirs ; ce qu’il a perdu, il espère l’acquérir de nouveau ;
et tandis qu’il attend sans inquiétude un sort plus favorable, il trouve
dans la fraternité qui règne dans sa tribu et dans les inviolables lois
de l’hospitalité, un asile assuré pour les premiers besoins de la vie.
Cette existence facile et ces désirs bornés sont la cause, il est vrai,
du peu d’activité et même de l’insouciance que l’on remarque en général
chez ces Arabes. Je n’examinerai point si les brillants avantages
produits par l’égoïsme des peuples policés rendraient ces hommes plus
heureux ; ce sujet m’entraînerait trop loin, et je continue mon récit.
Le costume des _Aoulâd-Aly_ est le même que celui des autres Arabes du
désert libyque. Un bonnet de drap rouge (_tarbouch_) ou de feutre blanc
(_takièh_) couvre leur tête ; les cheiks ornent quelquefois ce bonnet
d’un schall, mais ils affectent de le coiffer différemment des Osmanlis.
Les plus aisés chaussent des _boulghas_, souliers jaunes que l’on
fabrique dans les villes de la Barbarie. Un ample caleçon de toile nommé
_lebas_, noué à la ceinture, leur descend jusqu’aux jarrets ; ils
revêtent ordinairement par-dessus une chemise bien plus ample encore,
mais ils en sont quelquefois dépourvus, et le _ihram_ la remplace.
Cette dernière partie du costume bédouin en est aussi la plus
indispensable comme la plus distinctive. C’est tout simplement une pièce
d’étoffe de laine, formant un parallélogramme très-alongé, que l’on
revêt sans couture ni incision préalable. Mais l’Arabe du désert possède
l’art de la draper avec une noblesse et une simplicité que voudraient en
vain imiter le _Fellah_ et l’habitant des villes. Porté par ces
derniers, le _ihram_ n’est plus qu’une draperie lourde et sans grace,
qui gêne leur démarche et embarrasse leurs gestes ; ils en sont plutôt
affublés que drapés ; aussi, quoique parés de ce passe-port nécessaire
dans les régions libyques, ces faux Bédouins sont bientôt trahis par
leur allure composée ou par leur maintien gauche et timide. Que l’Arabe
du désert, au contraire, revête le _ihram_ immédiatement sur sa peau
bronzée ou sur sa large chemise, il le dispose avec un art d’autant plus
inimitable, qu’il est le fruit de l’habitude et non de la recherche.
Une des extrémités du _ihram_, repliée et nouée au quart de sa longueur,
forme une ouverture qui donne un libre passage à la tête et au bras
gauche ; la partie nouée descend en replis sous ce bras, soutenue par le
nœud qui vient se poser sur l’épaule droite ; le reste de la draperie
est jeté négligemment sur l’autre épaule, ou bien il fait auparavant un
contour sur la tête pour la préserver des rayons du soleil.
Ce costume, qui a de l’analogie avec celui des temps héroïques, ne
saurait être plus simple, et par cela même il est noble et martial.
L’instant où l’Arabe saisit d’une main la bride et le pommeau de la
selle, et de l’autre jette le pan de sa draperie sur l’épaule et
s’élance en même temps sur le cheval, cet instant, dis-je, présente des
mouvements combinés avec une noblesse et une aisance particulières aux
mœurs de ces hommes du désert. Mais l’usage du _ihram_ ne se borne point
à draper noblement le corps, il supplée à lui seul tout le mol attirail
de nos lits européens. Sans autre secours que leur costume, ces Arabes
trouvent leur lit partout ; qu’ils dorment en plein air ou sous les
tentes, ils se blottissent dans leur draperie, et s’en couvrent de telle
manière qu’une personne étrangère à leurs usages, en entrant la nuit
dans un camp ou s’arrêtant près d’une caravane, chercherait en vain les
habitants ou les conducteurs, si un _allah_, un _hia akbar_, un _hia
mastour_, ou telle autre exclamation prononcée de temps à autre en
accents étouffés, ne décelait des hommes sous des paquets de hardes.
Les femmes portent aussi le _ihram_, mais elles le vêtent différemment.
Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le
reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en
peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont
disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les
épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui
est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et
plus souvent de laine noire.
Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le
_bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes
indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage
sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol
et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles
et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles
ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles
s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même
en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris
que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les
mêmes conséquences que chez les anciennes[88].
Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de
l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le
pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun
devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité.
Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances
qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir
que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes
de la Marmarique[89].
Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de
mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez
vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en
procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs
indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de
propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont
descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en
sûreté.
Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près,
tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux
observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par
devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces
formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que
trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes
partout, mais leur effet est bien différent.
En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme
chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un
stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les
camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille
n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai
même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité,
sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante.
La première impression que je produisais sur eux m’était toujours
favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs
idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à
eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les
soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans
de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs
fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les
progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de
propos injurieux.
Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en
examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de
surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de
futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète,
afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient
familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je
désirais connaître.
Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes,
dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de
bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen,
si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le
funeste esprit d’une religion exclusive.
Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi
peu variées que leurs idées.
Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les
tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et
tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la
demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses
éparses dans les vallées.
Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu
s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point
rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les
autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en
conçoive aucun ombrage.
L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes
du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans
limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout
par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient
terribles[90].
Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble
des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur
développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de
quinze ans ces Bédouines sont déja mères.
Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs
époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré
de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre
des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus
jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ !
Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices
inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète,
que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants
des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur
moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore
attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans
leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des
villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en
général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet,
paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs
peines, que des meubles pour leurs plaisirs.
Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd-
Aly_ mènent une vie très-oisive.
Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié,
toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller
à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à
_Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine
de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes
et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes
qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que
très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux
comme bêtes de somme.
Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en
farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents,
compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase
avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par
excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils
acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus
somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus
aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et
les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus
recherchées.
De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois,
de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi,
dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages
domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la
famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel
ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92],
chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et
forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le
chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa
main du centre à la circonférence du plat.
Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par
les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus
modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans
les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent
aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur,
pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite
indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme
l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui
donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela
comme chose toute naturelle et d’habitude.
Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne
sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très-
substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais
ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris
que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils
ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture
ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont
courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même
chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la
sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et
d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais
le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à
moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes
en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux
domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle
distinction servile ou orgueilleuse n’est admise.
Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat,
font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les
Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons,
et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux.
Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés
d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est
répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il
remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur
silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette
continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage
qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive
des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les
dangers et les grandes souffrances.
Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que
dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle
imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte.
Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses
gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que
les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les
exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la
population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur
un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que
l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe
simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à
la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du
_Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi
par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau
de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux
moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et
le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever
les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix
pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se
prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la
terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air
de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces
affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux
mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil
tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés
ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect
involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et
d’autre théâtre que l’immensité du désert.
Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent
de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent
l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère
souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les
élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des
croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est
le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent
posséder au suprême degré son effet inévitable.
Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et
à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs
bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés
dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou
des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent
les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces
talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ;
on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des
chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir
toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de
tout accident fâcheux.
Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de
les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes
d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé
magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces
colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et
par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus
de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi
gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le
pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux
que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de
leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils
enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande
satisfaction.
Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est
accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux
anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation.
N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait
leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si
on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination,
ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi
depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme
si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen
superflu.
Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte
néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les
récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux
localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques
les plus reculées.
Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les
cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement,
possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais
habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à
transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces
Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de
ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des
puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des
vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras
pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les
chameaux y sont très-nombreux.
Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine
moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais
toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles
des moutons de la Barbarie.
Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la
disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent
point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces
nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire
en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que
l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles.
J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux
animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature,
toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie
septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a
pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a
donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de
l’intérieur de la Libye.
Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur
distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la
sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne
faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour
empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès
de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre
elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours
convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents
bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir
qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour
les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de
l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent
à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à
réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon
qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le
_kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais
seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux,
ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers,
sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps.
Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ;
placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et
accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans
les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes,
il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux
sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à
se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin
jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou
alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts
intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le
pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout
autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des
signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace.
Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne
connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux
céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture
et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles.
La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue
de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de
roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche
de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé
aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à
dépouiller le grain de son enveloppe.
Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins
industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est
point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert
croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse
indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le
rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs
du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il
aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute.
Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les
souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues
habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un
bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent
souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre
imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais
toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire
sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de
demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et
ses souvenirs sont les vastes solitudes.
Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les
pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95],
pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de
longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de
la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les
troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur
domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ;
ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils
rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux
terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte,
en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement
groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau.
Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le
camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer
domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront
bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à
la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles.
[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.]
[Note 80 : L. IV, 189, 190.]
[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.]
[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la
gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la
longueur de celles de derrière.]
[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.]
[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.]
[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.]
[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.]
[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_,
danseuses publiques.]
[Note 88 : Les femmes des Gidanes, peuplade nomade qui habitait la
partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter
autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient
fait de conquêtes. (HÉROD. l. IV, 176.)]
[Note 89 : J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des
habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les _Harâbi_.]
[Note 90 : Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin
d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un _Fellah_.
Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la
barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des
ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur
amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les
parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que
l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils
plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ;
ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une
union atroce, sont jetés dans le Nil !
Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des
Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise
par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les
antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus
fiers encore de leur origine.]
[Note 91 : Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.]
[Note 92 : Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se
mettre à table ; de cet usage, le _bismillah_ est devenu la formule
habituelle pour inviter à partager le repas.]
[Note 93 : Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait
immédiatement au coucher du soleil.]
[Note 94 : Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à
son extrémité.]
[Note 95 : Branches de palmier.]
* * * * *
CHAPITRE V.
Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. —
Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous
arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne
Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les
caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des
monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point
mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ;
mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux
secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus
la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers
clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol,
encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la
végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures
de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau
s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou
sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un
rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et
entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse
les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de
genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens
et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive
impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient
jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui
bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide
que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs
champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches
humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un
ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui
forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une
contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les
déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces
aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel,
rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers
et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il
jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants,
et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par
le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou
_Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense
plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau
cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest,
et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà
et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient
de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les
herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à
éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et
surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les
Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans
leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur
conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une
terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit
le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont
la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs
promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la
colonie[97].
Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des
envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une
expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et
la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98].
Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me
parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau
cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage
une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_
se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible
d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la
connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent
dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant
point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point
évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont
_Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu,
soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce
que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle
l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du
canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une
autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie
ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des
savants.
Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_,
située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au-
dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La
légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la
fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus
que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si
fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume
d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites
montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que
fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les
terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un
diminutif du plateau atlantique.
Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi
que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux
qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau
jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers
une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus
par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ;
et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient
à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de
jeunesse et de vétusté.
Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les
guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère
nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de
larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de
ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son
lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais
très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité.
On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai.
Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales,
ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir,
pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît
point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la
partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble
l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds
de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver
ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans
cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène
comme d’un long crêpe de deuil.
Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus
aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs
m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes
fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je
rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux
anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec
plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à
recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire
tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses
intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui
m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût
été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la
recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane
sur Derne.
A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un
jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun
d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans
une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès
le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir.
Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses
camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les
frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses
qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon
n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général
s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria-
t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu
de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à
mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les
plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre
impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie
du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les
escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en
partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui
forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons
des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des
taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles
étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la
ville et des petits champs qui l’entourent.
Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une
contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux
sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles
paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour
de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle
entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force
dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité
momentanée.
Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient
bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus
habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé
aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M.
Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le
jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le
chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les
jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux.
De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre
musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se
ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de
leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en
adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des
soins que je leur avais donnés.
Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour
informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États-
Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous
aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt
que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à
notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable :
un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous
les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au
flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie
entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux
caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux
bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de
même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le
sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la
chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent
massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers,
lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de
leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge,
souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et
enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de
trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ;
ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait
attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer
suspendue après avoir été déchargée.
Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent,
dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un
bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui
voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville.
Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_,
l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les
autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de
personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de
voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le
désert.
Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour
mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués
d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres
étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage
servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les
hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès
que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans
le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli,
et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante
réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent
successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en
grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois,
pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à
haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait
l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien
venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes
de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse
de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant
alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au
pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de
joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me
trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du
contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de
douces rêveries.
Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le
lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister
sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos,
des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la
durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues
souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les
fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à
concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de
voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui
d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature,
insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil
ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au
voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient
compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans
cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces
résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de
plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue
et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides
descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à
l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air
dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il
laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il
pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que
paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les
justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me
sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de
détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai
quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me
délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le
monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de
vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir
convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite
officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements
occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un
voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises.
Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la
pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche,
et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes
solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant
en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique
l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui
établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second,
au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et
habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle
des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en
porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que,
réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes
projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai
d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par
le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de
mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu
propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance.
Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes
intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette
occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux
dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit
l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien
et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_,
s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés,
l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café.
Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche
costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan,
avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la
gravité orientale les autorités de la ville.
Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement
des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement
attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient
introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à
leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_,
prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous
entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon
arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de
l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une
lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma
personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en
peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji-
Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on
m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me
proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de
_Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en
doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit
au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des
rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois,
qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils,
était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir
les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur
imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils
s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en
fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On
m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité
dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir
librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il
eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour
m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon
voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait
fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de
vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun
accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la
lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et
Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement
nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches
paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante
d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien
susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la
perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille
projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il
arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à
l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier
de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une
partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par
l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté
qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville
et ses environs.
* * * * *
[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque,
depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD.
l. IV, 169).]
[Note 97 : Id. ibid. 158.]
[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des
Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva
la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir
entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion,
contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs
été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il
résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la
position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit
point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons
encore plus tard par l’examen des lieux.]
[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.]
[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre
(p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus
Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il
nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé
Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme
Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on
pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination
donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont
laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.]
[Note 101 :
Inde petit tumulos, exesasque undique rupes,
Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590).
Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_,
d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord
désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare
(à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme
cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote
et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au
_Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_.
J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort
déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes,
si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à
Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et
l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé
_Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote
et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui
remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus
anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé
qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux
renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui,
Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne
peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la
Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût
en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port
_Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient
de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte
devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par
cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de
Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des
temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_
placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple
anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous
offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la
réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?]
* * * * *
CHAPITRE VI.
Derne.
Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et
placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la
montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville
de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale
qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable,
entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons _el-
Medinèh_, la capitale, ou bien _Beled-el-Sour_, la ville fortifiée. _El-
Magharah_, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au-
dessus du précédent. _El-Djébeli_, rapproché de la mer, doit son nom à
son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, _Mansour-
el-Fokhâni_ et _Mansour-el-Tahatâni_, sont séparés des trois que je
viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable.
Le premier, au sud de _Beled-el-Sour_, est situé sur la sommité de la
rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la
plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une
position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le
port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des
rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu
sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et
seulement en été.
Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et
dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si
je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages
actuels, et correspondre à _Beled-el-Sour_. Nul doute que cette ville ne
fût _Darnis_, ou _Dardanis_, que Ptolémée place à l’extrémité orientale
de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une
époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des
auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a
connue. Le Périple anonyme désigne _Darnis_ sous le nom corrompu de
_Zarine_[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut-
être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que
nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que
le nom de _Zarine_ doit aussi bien convenir à _Darnis_, que ceux que
nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner
seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, _Darnis_ se trouve
chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire
d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la
met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109].
Nous voyons même _Darnis_ devenir la capitale de la Libye
inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses
notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne
nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait
mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113].
Cependant le caractère des tombeaux de _Darnis_, indice infaillible dans
cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve
qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de
prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ;
elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure
partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était
répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son
type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première
phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La
vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient
les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme.
Il est donc vraisemblable que si _Darnis_ devint ville par sa
population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut
l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le
Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous
la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le
croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps
immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée
encore par le nom d’_Heit-Mariam_, maison de Marie ; et de plus, ces
Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens.
_Beled-el-Sour_ est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent,
ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que
résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que
sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier
les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de
grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il
visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui
qu’on nous donna pour demeure.
Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse
construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu
de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de
toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En
exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en
faire connaître les infructueux résultats.
Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de _Beled-
el-Sour_ et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont
généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et
plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des
environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les
forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes
récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis _à la loi du sang_,
et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu,
des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans
cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de
courtes intermittences après de violents accès.
Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient
d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec
propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût
des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées
de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ;
la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en
facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte.
Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de
la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement
couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux
habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur,
celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger
nonchalamment le fruit.
Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos
de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant
avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux
et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes,
les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes
herbacées, les _melloukhièh_ et les _bammièh_ d’Égypte ; les tomates,
les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent
pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la
plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si
le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de
mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye.
Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des
prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et,
chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les
différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces
avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité
remarquable chez des Orientaux.
Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ;
néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par
des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres
fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers
s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à
l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation
de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs
anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages,
d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de
palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur
ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de
direction.
Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement
couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de
cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes
des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des
ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur
hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites
cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du
tableau.
Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de
quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne
présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ?
L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est
toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à
Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un
moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ;
néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en
activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il
en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres
d’_Hammet-el-Gharbi_, sur le ravin _el-Brouès_ qui interrompait la
circulation du ruisseau _Bou-Mansour_ (Voy. pl. VIII). Les Dernois
n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu
même employer à son exécution des ouvriers étrangers.
La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et
de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette
ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y
trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en
trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils
sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris
d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé,
fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très-
étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère
cachent des maisons commodes où l’industrieux _Saraf_[115] quitte, le
soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits.
Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans
l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se
dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée.
Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils
sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent
de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de
leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; _on leur
crache au visage_, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour
vivement mon indignation à _Hadji-Hamedèh_, et je lui demandai
ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des
bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il
froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal
puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve
soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de
sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y
jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste,
brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un
palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides
qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle
est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de
leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont
nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or,
me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont
couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis,
méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de
réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons
notre récit.
Deux villages de Derne, _El-Djébeli_ et _Mansour-el-Fokhâni_, sont
construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes
sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la
grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les
excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces
excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont
profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de
leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces
grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de
ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre
des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en
interdisent l’accès.
En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois
pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes
la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire
toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de
remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont
dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général,
elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs
parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage.
Les habitants de _Djébeli_ construisirent leurs maisons de manière que
ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de
leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système
d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui
que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce
village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y
est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la
cause. Les grottes de _Mansour-el-Fokhâni_ sont creusées dans le flanc
de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis
de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés
d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux
des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les
autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais
de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces
ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir
la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns
vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des
chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis
que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au
loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans
les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance.
On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près
semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter
celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville.
Celles-ci, nommées _Kennissièh_ (les églises), sont situées au sommet
des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre
lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient
pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais
l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes
d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même
dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir
ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire
autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos
aux familles de _Darnis_, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs
devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes
(Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande,
ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux
autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur
situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On
y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension,
depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là,
comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du
christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires
furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des
Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même
enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions
différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les
symboles seuls en étaient changés.
Mais ces voûtes, autrefois sombres et lugubres, maintenant crevassées
par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers
âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des
vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a
placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les
crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la
prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de
plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau
voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs
rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi,
rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y
rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues
irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux,
ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements.
* * * * *
[Note 102 : Ainsi nommé à cause d’un ancien puits qui se trouve au
milieu du village.]
[Note 103 : Voyez Description de la Marmarique, page 55.]
[Note 104 : IRIART. v. 1, p. 486. L’anonyme place _Zarine_ à deux cent
cinquante stades de la Chersonèse ; cette distance, de beaucoup trop
courte, porterait à récuser l’identité de situation entre _Zarine_ et
_Darnis_, si toutes les positions qui suivent à l’ouest dans ce
stadiasme, ne correspondaient tant avec les documents anciens qu’avec
les observations modernes.]
[Note 105 : Géogra. des Grecs et des Romains, t. X, part. II, p. 78.]
[Note 106 : _Posirion_ pour _Taposiris_ ; _Nazaris_ pour _Aziris_, etc.]
[Note 107 : Ed. WESSELING, p. 68.]
[Note 108 : Id. ibid. p. 734.]
[Note 109 : L. XII, 16.]
[Note 110 : WESSELING, in Hierocl. pag. 734. Cependant, suivant
Hiéroclès, cette métropole était _Parætonium_ (Ibid.).]
[Note 111 : Geogra. sacra, p. 56, 184.]
[Note 112 : Oriens Christ. t. II, p. 631.]
[Note 113 : Epist. 67.]
[Note 114 : La cause de la méprise de ce voyageur vient de ce qu’en
arabe le mot _ain_ signifie également œil et source (Voyez GOLIUS).]
[Note 115 : Changeur.]
* * * * *
CHAPITRE VII.
Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. —
Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. —
_Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains.
Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une
inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre
à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M.
Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la
province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne
point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il
m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des
tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el-
Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait
possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément
m’exposer.
La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état
peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se
calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument
incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en
coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de
veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta
auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert.
Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis
dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour
désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété
qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé.
Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les
solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté
la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur
la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de
se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert,
cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la
frayeur que sans lui son immensité ferait naître.
Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins
qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de
recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui
s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute
végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient
toutefois moins fertile vers le sud.
Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais
les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au
sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite
construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un
santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures,
j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers
l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis
un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus
anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique.
Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du
château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des
bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du
village.
Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs
tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à
leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois
l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui
couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera
l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux
témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent
maintenant notre attention.
A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un
autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la
résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V.
pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je
n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les
rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes.
Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement
fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre
végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes
clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle
d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins
de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant
Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la
Géographie sacrée[118].
Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très-
vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements
plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient
de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont
nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse
avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains
environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un
grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de
_Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui
en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni
autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont
on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château,
ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus
rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité,
évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à
Dioscure, évêque de _Darnis_[123].
D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable,
description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de
culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne
saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124].
On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des
terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne
produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit
que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la
culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ;
abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage
et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit
simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils
ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une
végétation qui lui est presque étrangère.
Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui,
d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une
gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé
dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination,
et prend celle de _Betkaât_.
Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je
visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les
vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je
commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et,
pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon
dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit
une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les
contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt
resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de
chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés
impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de
riches prairies.
Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui
sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits
les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude
d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos
projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses
titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse
la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il
aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les
forêts nuisaient à sa santé.
Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense
de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois
couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au
repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur
le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle
consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où
l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux
excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles
servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement.
Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des
ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans
la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi
diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet,
tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt
d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres
fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de
larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois
encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y
reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les
restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des
Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses
destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les
usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la
Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les
entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont
pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu,
mais les souterrains existent encore.
Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux
sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles
qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs
ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la
fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité
pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin,
et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies.
Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre,
placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au
nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers
l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon
annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville
_des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt
recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les
anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me
trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite
dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de
ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms
défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de
la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant
écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait
jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe
qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les
plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables,
paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours.
Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_,
et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets
ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines,
de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous
quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse
vallée de _Koubbèh_.
Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je
m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole.
Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle
vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement
vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à
celui de mon itinéraire.
Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite
que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi
dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre
entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée,
et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un
épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur
une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles
ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces
montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je
n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me
présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de
_Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom,
prolongement oriental de celle de _Tarakenet_.
Ce château construit sur un rocher nu, auprès d’un ancien bourg, forme
un grand carré ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans
l’intérieur, on ne peut plus reconnaître que les fondations de quatre
pièces qui communiquaient entre elles par de petites voûtes encore
debout. Cet édifice, par la petite dimension des assises, et surtout par
le ciment qui les joint, m’a paru appartenir aux Sarrasins ; mais un
large fossé qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement
antérieur au château, et porterait à croire que la construction actuelle
fut élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de
circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les
parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes
sépulcrales, formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces
grottes en ateliers, si l’on peut toutefois donner ce nom à des pieux
fixés dans les fentes des rochers, où sont attachés des fils de laine
que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des _ihrams_.
C’est un spectacle curieux et riche en réflexions que celui des ateliers
de _Maârah_ ! Ce n’est point sans surprise que l’on voit à l’entrée de
ces antiques sépultures, au lieu d’instruments de fossoyeurs, des fusils
armés de baïonnettes ; que l’on entend dans ces cavernes, autrefois
consacrées à la douleur et au silence, les bruyants éclats d’une gaîté
sauvage. On n’est pas moins frappé de voir les Arabes poser leur
nourriture journalière au fond même des sarcophages ; de voir de petits
êtres à peine entrés dans la vie, des enfants à la mamelle, s’ébattre
tout nus dans des cuves monolithes où l’on purifiait les cadavres avant
qu’ils fussent placés dans les tombeaux. Mais on ne peut surtout se
défendre d’une impression pénible à l’aspect d’ossements antiques qui,
exhumés des cercueils après plusieurs siècles de repos, servent
aujourd’hui de navettes pour de grossiers tissus ! Ces rapprochements
d’époques, ces bouleversements d’usages, produisent des contrastes
bizarres qui arrêtent le voyageur pensif et disposent son ame à la
rêverie.
En quittant _Maârah_, si l’on se dirige droit à l’ouest, on rencontre
d’abord un nouveau château sarrasin, _el-Harami_[125] ; son nom indique
assez à quelle sorte de gens il sert de repaire, et l’on n’est point
tenté de s’y arrêter long-temps. Non loin de ce château, on trouve
encore les vestiges d’un ancien village, _Kasch-Moursek_ ; et enfin,
après six heures de marche de _Maârah_, on arrive à _Massakhit_, ruines
d’un bourg plus considérable. C’est là que je voulais d’abord conduire
le lecteur avant notre rapide excursion au château des troglodytes.
La situation de _Massakhit_, la ville des statues, peut donner d’avance
une légère idée de celle de la métropole, de l’antique Cyrène. La
sommité septentrionale du plateau se trouve en cet endroit taillée à pic
dans une profondeur de vingt à trente pieds, et forme une espèce de
falaise creusée de toutes parts en tombeaux. Ce long mur sépulcral
servait de soubassement à l’ancienne ville dont les débris sont épars çà
et là, et n’offrent d’autre monument reconnaissable qu’un château
appartenant à l’époque romaine. Cependant les fragments de marbre et de
statues que l’on y trouve, et surtout le grand nombre d’anciens
tombeaux, indiquent suffisamment que cette petite ville dut être
florissante dans l’antiquité ; mais continuons maintenant l’examen des
vestiges qu’elle nous offre dans sa destruction. Ici, comme ailleurs,
les excavations dans le roc, par leur conservation, attirent d’abord
notre attention. Celles de _Massakhit_ sont remarquables par la
prodigieuse quantité de niches que l’on voit sur leurs entrées, et même
sur les masses brutes du rocher. Cette singularité frappera le lecteur,
s’il jette les yeux sur la planche à laquelle je le renvoie (Voyez pl.
XII). Il y verra une façade dorique bizarrement bariolée de niches
grandes ou petites, elliptiques ou carrées, réunies ou isolées. Il en
verra au sommet et à la base, dans les métopes et les entre-
colonnements. Nul doute que ces singulières décorations, ou pour mieux
dire, ces dégradations barbares, n’appartiennent au moyen âge, à ces
premiers Chrétiens qui multipliaient partout les symboles d’une religion
naissante. Les plus spacieuses de ces grottes paraissent avoir été
changées à cette époque en chapelles ; et les autres, offrant dans leurs
détails plusieurs points d’analogie avec les catacombes égyptiennes,
continuèrent de servir de tombeaux. Des statues et des lampes funéraires
furent sans doute placées dans ces trous de diverse grandeur, creusés
par la piété ou par les regrets des familles désolées. Par la suite, les
images des saints et des saintes confondues dans les champs avec les
restes mutilés des dieux du paganisme, contribuèrent ensemble à
accréditer chez les Arabes et chez quelques Européens non moins crédules
la singulière tradition d’une ville pétrifiée. Quoique ce soit anticiper
sur les résultats d’observations ultérieures, néanmoins, puisqu’une
erreur notoire ne saurait être assez tôt réfutée, je vais en développer
la cause, sauf à indiquer dans la suite les autres lieux qui ont
contribué à m’en fournir les moyens.
M. Lemaire n’est point le premier qui ait répandu en Europe la tradition
d’une ville pétrifiée. Yakouti avait dit, dès le quinzième siècle de
notre ère, qu’il existait à l’orient du Nil une grande ville ancienne,
_Ensana_, dont les habitants avaient été changés en pierre, et
conservaient les différentes attitudes dans lesquelles ils avaient été
surpris lors de leur subite métamorphose[126]. D’autres historiens
orientaux ont fait des contes pareils sur les environs de Cyrène ; et
des savants, ne pouvant avec raison y ajouter foi, leur ont cherché une
interprétation malheureusement peu vraisemblable[127]. Ils ont attribué
la cause de ces récits aux stalactites et aux diverses pétrifications
que l’on trouve, il est vrai, dans les excavations de Cyrène, et dans le
reste de la Pentapole, mais dont le petit volume et la configuration
toujours cylindrique ne pouvaient produire un effet aussi merveilleux
sur l’imagination des Arabes, quelque facile qu’elle soit à céder aux
illusions. Shaw paraît avoir copié littéralement le récit d’Yakouti ;
mais il place, d’après un ouï-dire, sans toutefois y croire, la
prétendue ville pétrifiée à _Ras-sem_[128], station que l’on trouve au
milieu des sables, entre Ben-Ghazi et Audjelah, et que j’ai visitée.
Enfin le P. Godefroi et autres missionnaires prolongent la situation de
cette ville à vingt journées au sud de Ben-Ghazi, et ajoutent que
« toutes choses y avaient été converties en pierre par châtiment de
Dieu[129]. »
Ce dernier renseignement, si ridicule au premier abord, devint cependant
précieux pour moi, puisqu’il contribua à me donner la clef de cette
bizarre tradition provenant, comme l’on voit, de lieux si différents, et
accompagnée cependant des mêmes circonstances. Ce fut aussi avec des
motifs semblables à ceux allégués par le P. Godefroi, que les Arabes me
parlèrent des villes pétrifiées, car ils en connaissaient plusieurs.
_Massakhit_ était de ce nombre ; et l’on juge quel fut mon empressement
à m’y rendre, pour connaître la cause du grand miracle. Cependant, comme
je n’apercevais rien de surnaturel parmi les ruines que j’examinais, et
que je témoignais mon désappointement à mes guides ; ils me firent alors
jeter les yeux sur des fragments de statues épars dans les champs, et me
dirent qu’autrefois il en existait un grand nombre d’intactes ; puis,
ils ajoutèrent : « Voilà les hommes qui, par punition de Dieu, ont été
changés en pierre. » A ces mots, je ne pus retenir, je l’avoue, un éclat
de rire, en pensant combien les traditions populaires les plus absurdes
font quelquefois rêver gratuitement de graves érudits.
Il est inutile que j’entre dans de plus longues explications ; celle-ci
suffit pour résoudre le problème. Dans tous les lieux où ces hommes
crédules ont vu un grand nombre de statues, ils ont fait de ces lieux
autant de villes pétrifiées, et les ont appelés indistinctement
_Massakhit_, pluriel de _masskoutah_, statue, configuration humaine.
Ainsi, plusieurs ruines dans la Cyrénaïque portent le même nom par la
même cause. Ainsi, le monument romain couvert de bas-reliefs, que l’on
trouve à _Ghirza_[130], nommée aussi _Massakhit_ par les Arabes de
Barcah, explique la ville pétrifiée à vingt jours de Ben-Ghazi du P.
Godefroi. Ainsi, la capitale des Nabatæens, Petra, contenant encore, au
rapport des savants voyageurs Burckardt et Bankes, un grand nombre de
statues et de configurations sur la pierre, explique l’_Ensana_[131]
d’Yakouti. Mais ce serait abuser du temps et de la patience du lecteur
que de le retenir davantage sur un pareil sujet.
Indépendamment des niches dont j’ai fait mention, le séjour des
Chrétiens à _Massakhit_ est plus irrévocablement encore attesté par les
sculptures de l’intérieur d’une grotte, située à l’extrémité occidentale
de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un ne fut point
terminé, soutiennent les angles d’une frise intérieure, taillée, ainsi
que les colonnes, dans le rocher. Cette frise est composée de trois
faces, chacune sculptée d’une manière différente : sur celle qui est
vis-à-vis de l’entrée, on voit un médaillon formé d’une couronne de
laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ;
latéralement au médaillon sont de grossières arabesques où la figure du
cœur se trouve souvent répétée. Le symbole du christianisme était aussi
sculpté sur les deux autres faces de la frise ; mais les coups de pioche
dont il est mutilé offrent le témoignage de la haine des Musulmans, qui
cherchèrent à faire disparaître de cette contrée les signes d’une
religion proscrite. Cette intention est d’autant plus évidente que les
autres ornements sont restés intacts : on y remarque une vigne avec ses
grappes et ses feuilles, allusion naturelle à la vigne du Seigneur ; de
même qu’on y retrouve le poisson, offrande habituelle des Chrétiens de
la Cyrénaïque (Voyez pl. XIII). Ces indices prouvent que _Massakhit_ fut
un bourg de quelque importance dans la Pentapole chrétienne ; mais quel
fut ce bourg ? Le défaut de renseignements me laisse dans une ignorance
complète à ce sujet. J’ose à peine hasarder le nom d’Olbie, ville
épiscopale, nommée par Synésius[132], et qui, d’après une liste très-peu
géographique, il est vrai, de la Géographie sacrée, aurait été placée
aux confins de la Libye Pentapole[133].
Quittons donc ces restes mutilés des derniers âges de la civilisation de
cette contrée ; peut-être, en remontant à des époques plus reculées, en
foulant des débris plus défigurés encore, nous trouverons des notions
moins incertaines et des souvenirs plus intéressants. Au sud, et en vue
de _Massakhit_, on aperçoit un monticule couronné de ruines dont
l’aspect même de loin est imposant. Je me hâte de m’y rendre, et un
vaste édifice quadrangulaire se développe à mes regards : des blocs de
grès, de six pieds d’épaisseur, forment ses assises, et sa longueur de
chaque côté est de quarante-trois mètres. Cependant la main du temps est
parvenue à abattre ces masses monolithes ; il n’en reste plus que
quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, ses efforts
destructeurs ont exercé plus de ravages encore : une corniche dorique,
et quatre chapiteaux de marbre ornés de feuilles d’acanthe et de grappes
de raisin, seuls ont échappé à une complète mutilation (Voyez pl. XXVII,
fig. 3, 4). On les voit à demi enfouis dans la terre, au milieu de blocs
écornés ; de fûts, les uns renversés, les autres debout, mais n’offrant
plus que des tronçons placés de manière à ne donner aucune idée exacte
de l’ancienne distribution de l’édifice (Voyez pl. XI, fig. 3).
Cependant de tels débris et leur vénérable vétusté indiquent
suffisamment que l’on se trouve auprès d’un temple d’une antiquité
reculée. Que de regrets on éprouve en voyant sa grande destruction ! et
que ces regrets augmentent encore si l’on invoque sur ces lieux les
inductions de l’histoire ! Le cap _Tourba_, situé à peu de distance à
l’est de _Massakhit_, et à cinq lieues et demie de Derne, est sans
contredit le _Zephirium_ de l’antiquité, port et promontoire placé par
le Périple anonyme à cent cinquante stades de _Zarine_[134]. Suivant le
même stadiasme, une autre station, _Aphrodisias_, se trouvait à soixante
stades à l’occident de la précédente ; un temple de Vénus lui avait
donné ce nom. Scylax place dans ce même lieu l’île _Aphrodisias_[135].
Cette île est sans doute la même que celle nommée par Hérodote[136], et
peut-être aussi que les deux îles du même nom d’Étienne de
Byzance[137] ; ajoutons encore que la _Læa_ de Ptolémée[138].
Des circonstances m’ont empêché de visiter cette partie de la côte, et
je n’ai pu reconnaître l’île mentionnée par l’antiquité. Toutefois il
résulte des traditions citées qu’un temple de Vénus existait dans ce
canton. Les ruines imposantes de _Tammer_ se trouvent vis-à-vis de la
situation présumée de l’île ou du port d’_Aphrodisias_ ; et quoique ces
ruines soient sur le sommet des montagnes, je ne pus révoquer en doute
qu’elles ne fussent celles du temple de Vénus. Cette situation d’un
édifice appartenant aux premiers âges de la Pentapole, correspond
d’ailleurs au système alors adopté par les Cyrénéens, de même qu’elle
s’accorde avec celle d’un temple élevé en l’honneur de la déesse de la
beauté. Aurait-on placé le sanctuaire des Graces dans une plage stérile,
ou dans une île hérissée de rochers[139] ; tandis que les collines
voisines offraient des tapis de verdure, des bocages riants et de
limpides ruisseaux ? Que cette idée serait contraire au goût des
convenances locales porté à un si haut point par les Grecs ! Que la
mienne, au contraire, lui devient favorable ! Du monticule de _Tammer_,
on voit à ses pieds des bosquets touffus, et la vue s’étend au loin sur
la vaste plaine de la mer. Ainsi, le temple de Vénus pouvait offrir aux
jeunes amants un asile pour leurs feux dans les secrets ombrages, et
l’image de leur durée dans l’infini de l’horizon. A peu de distance vers
l’est, on trouve même encore dans un site agréable des myrtes d’une
grande hauteur, et dont le tronc, crevassé par le temps, est néanmoins
orné d’un vert feuillage. Ces beaux arbres ont vu sans doute plusieurs
siècles s’écouler ; peut-être sont-ils du même âge que le temple, mais
que leurs destins et leurs symboles sont changés ! Le temple est
écroulé ; il n’offre plus que des pierres éparses, ses antiques emblèmes
ont disparu ; tandis que le tronc crevassé des myrtes est encore orné
des graces de la jeunesse : c’est toujours l’arbre de la beauté ; il a
même embelli en vieillissant.
D’autres témoignages ajoutent encore à la vraisemblance de mon
rapprochement ; ils prouvent du moins que ce canton fut un des plus
florissants de la Pentapole : en s’avançant dans les terres, sur un
espace de deux heures, chaque élévation est creusée en tombeaux, de même
que le sol est partout couvert de ruines de bourgs et de villages.
_Asrak_, _Tadenet_ et _Koubbèh_ paraissent de loin des collines percées
circulairement, ou des rubans de roche tachetés de points noirs.
_Kaffram_, _Zatrah_ et _Kraât_ hérissent encore la plaine des pierres
angulaires de leurs édifices, et contiennent chacun un petit château.
Mais au point le plus reculé de cette distance est un monument qui
mérite d’attirer notre attention. Huit pilastres à chapiteaux unis
forment une galerie couverte de longs blocs monolithes adossés contre la
colline. Cette disposition ne justifie point le nom de _Koubbèh_,
coupole, que lui donnent les Arabes ; remarquons cependant qu’elle a
quelque chose d’égyptien. Dans l’intérieur de la galerie est une petite
ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide
à y pénétrer : dès que les yeux sont plus familiarisés avec l’obscurité,
on se trouve dans une grotte dont le plafond, tapissé de capillaires,
s’arrondit en voûte sur une source d’eau cristalline. Le murmure que
l’on entend indique que l’eau se précipite par un conduit souterrain.
Elle passe en effet sous la galerie et jaillit avec force au dehors,
d’où elle se répand au loin dans la vallée, et occasionne une si grande
fertilité, qu’elle est passée en proverbe chez les habitants de Barcah.
Cette eau n’est point thermale, comme je l’avais d’abord supposé[140],
quoiqu’elle soit fortement sulfureuse par la saveur. Elle teint en noir
les terres qu’elle arrose, tandis que celles des environs sont d’un
rouge ocreux.
Selon les indices encore existants, nul doute que des bains ne se
trouvassent autrefois dans ce lieu. Sur le devant de la galerie est une
petite plate-forme où l’on voit les traces de plusieurs bassins enduits
de ciment ; d’autres bassins, taillés aussi dans le roc, mais sur un
plan inférieur aux premiers, étaient placés de manière à recevoir, de
même que ceux-là, l’eau de la source par une rigole qui les séparait (V.
même planche). Les fondements d’un mur de construction qui entourent ces
ruines, font présumer qu’elles se trouvaient autrefois dans la même
enceinte, et ne formaient avec la galerie actuelle qu’un seul et même
édifice. Quoi qu’il en soit, ce qui en reste porte l’empreinte d’une
haute antiquité, et paraît être du même âge que le temple de Vénus.
Peut-être que ces thermes en dépendaient ? Leur voisinage du temple me
rendit cette supposition vraisemblable, et cette vraisemblance était
trop de mon goût pour ne point m’y arrêter. Peu à peu elle captiva
totalement mes idées ; elle alluma mon imagination ; elle l’entraîna
vers ces temps antiques où les jeunes Grecques venaient dans ce frais
réduit soulager leurs membres délicats des feux brûlants du soleil de
Libye. Un bois touffu devait sans doute l’entourer ? Ma pensée
poursuivait ce rêve délicieux, et l’illusion séductrice la secondait.
Elle reproduisait devant moi des sentiers ombragés de myrtes fleuris et
de thyons odorants. Les nymphes à la taille légère, au doux sourire,
parcouraient en folâtrant ce verdoyant domaine ; elles chantaient des
hymnes à Vénus ; elles formaient des danses gracieuses ; enfin elles
pénétraient dans l’asyle du mystère. L’endroit où je me trouvais
recevait en dépôt leurs douces draperies. Que mon rêve me devint cher !
Mais le poursuivre plus long-temps ce serait entrer en des récits trop
étrangers à mon grave sujet. Quittons même, il en est temps, des lieux
si séducteurs ; Vénus exercerait-elle encore au milieu de ces ruines une
secrète influence ?
* * * * *
[Note 116 : Epist. 67, ed. Peta. p. 208.]
[Note 117 : L. IV, c. IV. Le Père Le Quien pense que le _Palæbisca_ de
Synésius pourrait être l’_Alibaca_ de Ptolémée (Orien. Christ, t. II, p.
627).]
[Note 118 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 119 : Epist. 67, id. p. 210.]
[Note 120 : Id. ibid. p. 212.]
[Note 121 : Id. ibid. p. 211, 214.]
[Note 122 : Voyez ma carte topographique.]
[Note 123 : Id. ibid. p. 212, 213.]
[Note 124 : Voyez la table de l’intérieur de la Libye d’après Ptolémée,
et la carte de l’empire romain de d’Anville, partie orientale.]
[Note 125 : Le château des Voleurs.]
[Note 126 : DE GUIGNES, dans les Notices et Extraits des manuscrits de
la Bibliothèque du Roi, t. II, p. 425.]
[Note 127 : Histoire de l’Académie des Inscriptions, t. VII, p. 224.]
[Note 128 : Voyages de Shaw, t. II, p. 84.]
[Note 129 : État du royaume de Tripoli, p. 46.]
[Note 130 : Voyage dans l’Afrique centrale, par MM. Denham et
Clapperton, traduction française ; Atlas, pl. VII, VIII.]
[Note 131 : Mot qui correspond à peu près à celui de _Massakhit_,
puisque _Ensan_, en arabe, signifie un homme (D’HERBELOT, mot _Ensan_).]
[Note 132 : Epist. 76.]
[Note 133 : Geog. sacra, p. 284.]
[Note 134 : IRIARTE, Bibli. Matri. v. I, p. 486. STRABON (l. XVII, c. 2)
fait mention de deux _Zephirium_, situés entre le port _Naustathmus_ et
la Chersonèse. L’un offrait, dit-il, un abri aux vaisseaux : c’est celui
du Périple anonyme ; l’autre paraît être le cap de Derne. PTOLÉMÉE (l.
IV, c. 4) place de même le promontoire _Zephirium_ entre _Darnis_, et le
village de _Chersis_ situé à l’orient du _Naustathmus_. Enfin POMPONIUS
(l. I, c. 8) ne connaît dans tout le littoral de la Libye que les
promontoires _Zephirium_ et _Naustathmus_.]
[Note 135 : Ed. Gronov. p. 108. GRONOVIUS (ibid.) interprète ce passage
de Scylax différemment de Vossius et d’Hudson ; il pense qu’il faut
ponctuer la phrase grecque de manière à lire : De la Chersonèse à l’île
_Aphrodisias_ stades cinq cent quarante. Cette opinion est d’autant plus
vraisemblable, qu’en comptant les stades à sept cents au degré, cette
distance de cinq cent quarante stades fait coïncider exactement la
position de l’île _Aphrodisias_ de Scylax avec la station du même nom du
stadiasme.]
[Note 136 : L. IV, 169.]
[Note 137 : Mot _Aphrodisias_. PTOLÉMÉE place l’île de Vénus, _Læa_,
sous la longitude d’Apollonie. ÉTIENNE de Byzance indique une île
_Aphrodisias_ auprès de Cyrène : c’est sans doute celle de Ptolémée ; et
une seconde dans une autre partie du littoral de la Libye : elle me
paraît être celle de Scylax. Cet auteur est le seul qui fasse mention de
deux îles de Vénus dans la Cyrénaïque ; d’après d’autres répétitions
analogues à celle-ci que l’on trouve dans sa compilation, on est porté à
croire que ces deux îles sont probablement la même.]
[Note 138 : L. IV, c. 4.]
[Note 139 : En vain on me répondra que Plaute, dans le Rudens, place un
temple de Vénus sur la plage aride du port de Cyrène ; je prouverai plus
tard que la fidélité locale a été généralement violée dans cette
comédie. En admettant d’ailleurs l’existence de ce temple auprès
d’Apollonie, elle serait motivée par le voisinage d’une grande ville. On
peut donner la même raison pour le temple de Vénus placé par Strabon au
milieu du lac _Tritonis_, voisin, selon lui, de Bérénice.]
[Note 140 : Le thermomètre hydraulique marquait, à deux heures après
midi, à l’air libre, 9 degrés au-dessus de 0. Plongé dans la source, il
est monté à 11 degrés. Cette augmentation ne provient sans doute que du
lieu resserré où se trouvait le thermomètre.]
* * * * *
CHAPITRE VIII.
_Chenedirèh_. — M. Müller. — _Lameloudèh_. — Carpocratiens. — Châteaux
et souterrains.
Nous avançons dans la Pentapole en décrivant une ligne anguleuse ; et
selon que nous nous trouvons sur les confins septentrionaux du plateau
cyrénéen, ou que nous pénétrons dans les terres, nous rencontrons
alternativement des ravins ou des plaines, des arbres ou des arbustes.
C’est cette dernière direction que nous prenons en quittant _Massakhit_.
Aussi, le terrain devient plus uni ; les lentisques remplacent les
cyprès, et couvrent à un tel point le sol de leurs demi-sphères de
verdure, que les autres arbustes qu’on aperçoit parmi eux paraissent là
comme des étrangers. Nous avons fait ainsi deux heures de chemin dans
l’ouest, et nous rencontrons un nouveau bourg, _Debek_, et un autre
château, _Chenedirèh_, dont l’état de conservation nous offre l’occasion
d’entrer dans quelques détails sur ces anciens postes fortifiés. Cet
édifice est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois
de ses côtés, et au niveau du sol, se trouve une petite entrée cintrée
qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant (Voyez pl.
XIV). Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre
séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à
hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées
extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut
toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées
ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur
celui-ci ; les indices qui en restent prouvent qu’il était également
voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même
distribution. Cet édifice présente en outre une disposition
architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur,
indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite,
semi-circulaire horizontalement, se terminant aussi en plein cintre au
sommet, et ornée au-devant de deux colonnes (V. pl. XI, fig. 4). Cette
disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée
dans tous les monuments du même genre et de la même époque. De plus, on
la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la
Cyrénaïque ; ajoutons encore, dans quelques châteaux sarrasins
appartenant au premier âge de la conquête de l’Islamisme (Voy. pl.
LXXXIX). Que les Musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient
imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la
distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de
surprenant : mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes
militaires, offrent une telle analogie avec d’autres édifices qui sont
aussi évidemment les restes de temples ; c’est ce qui paraîtrait fort
étrange, si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le
soin de nous en indiquer clairement la cause. J’ai déja fait mention,
dans le précis de l’histoire de Cyrène, des incursions des Libyens dans
les champs de la Pentapole déchue de son ancienne gloire. Ne pouvant
arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les
châteaux ; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les
saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les
Barbares s’approchaient pour dévaster le canton[141]. »
Ces précieux renseignements me paraissent suffisamment expliquer
l’analogie remarquée entre des monuments d’une destination si
différente. Les petits sécos ornés de colonnes, que nous voyons dans les
châteaux, durent servir de chapelles, auprès desquelles le peuple timide
allait implorer du Très-Haut des secours qu’avec plus d’énergie il eût
trouvés en lui-même.
Le même passage de Synésius indique aussi le motif de ce grand nombre
d’édifices du même genre que nous avons déja rencontrés et que nous
rencontrerons encore dans la Pentapole.
Nous ne serons plus surpris, de trouver auprès des vestiges du moindre
hameau, les ruines du château qui était à la fois pour ses habitants un
lieu de refuge et de piété.
_Chenedirèh_, de même que _Maârah_, est entouré d’un fossé où sont
pratiquées un grand nombre d’excavations sépulcrales. Les bassins
circulaires que j’ai fait remarquer à _Maârah_ se voient de même ici, et
dans un état parfait de conservation. Ils sont placés immédiatement au-
dessous des sarcophages taillés dans les parois des grottes à quelques
pieds au-dessus du niveau du sol. Cette position, et le ciment rougeâtre
dont ils sont aussi enduits, confirment mes premières conjectures et ne
me laissent plus aucun doute sur ce sujet. Continuons à pénétrer dans
l’ouest.
D’autres ruines, _Mel-ar-Arch_, viennent frapper mes regards ; j’y
trouve encore l’indispensable petit château au milieu de quelques
pierrailles éparses, restes d’un ancien village ; et rien de plus
intéressant. En général, ces sortes de ruines se ressemblent tellement,
qu’elles ne diffèrent entre elles que de nom et de situation : aussi, le
voyageur jette un coup-d’œil sur ces tristes squelettes, et, poursuivant
aussitôt sa route, il se hâte d’aller chercher ailleurs d’autres
aliments à sa curiosité. Mais bientôt un nouveau caractère du sol de la
Pentapole me dédommagea de la monotonie des monuments.
Un vaste rideau d’arbousiers couvre toute la plaine devant nous, et
s’étend fort loin des deux côtés de notre horizon. Le beau feuillage de
cet arbuste, la couleur purpurine de son tronc, la forme gracieuse de
son port, plaisent à la vue. C’est un doux obstacle à franchir : les
chameaux, trompés par l’apparence, hâtent le pas[142] ; ils s’enfoncent
dans le feuillage ; leur tête laineuse dépasse seule les arbrisseaux ;
ainsi caché, le sobre habitant des sables de Libye a l’air de nager dans
une mer de verdure. A cet aspect inattendu, au frémissement des
feuilles, au craquement des jeunes branches, cet immense bosquet,
naguère si paisible, et que nous aurions cru inhabité, retentit tout-à-
coup de mille cris d’alarme ; ses hôtes craintifs s’enfuient de tous
côtés : les gazelles, toujours légères, se hâtent de regagner la
plaine ; le lièvre passe presque inaperçu ; et, tandis que des nuages de
pigeons blanchissent les airs, des bandes de grasses perdrix rasent
lourdement le bosquet, et, s’y enfonçant de nouveau à une petite
distance, elles retrouvent leur paix un instant troublée.
Un amateur de gibier, et surtout un chasseur, ne se serait point
contenté comme moi d’examiner toutes ces belles choses ; il en aurait
fait son profit. L’empereur Adrien était certainement de ce nombre ;
mais quelque zèle qu’il eût pour cet exercice, je ne pense point, comme
M. Della-Cella, qu’il faille étendre jusqu’en Cyrénaïque les parties de
chasse que cet empereur, au rapport d’Élien, faisait en Libye durant son
séjour à Alexandrie. Les lièvres et les gazelles de la Marmarique
devaient sans doute suffire à ses plaisirs, sans traverser un pays de
cent cinquante lieues d’étendue, pour courir après les perdrix et les
pigeons de la Pentapole.
Après que nous eûmes franchi ce vaste bosquet d’arboursiers, nous nous
trouvâmes avec surprise vis-à-vis des ruines d’une ville assise sur le
penchant d’une colline. Nous étions à cette heure du jour où le soleil,
près de disparaître de l’horizon, ne jette plus sur la terre qu’une
lumière inégale, occasionne ici d’épaisses ténèbres, et répand plus loin
un mourant éclat. Dans ces moments on se livre en tous lieux plus
aisément aux impressions. Cette lutte des ombres et de la lumière séduit
les yeux par les émotions de l’ame, et change la perspective des objets
en variant leurs formes. Mais c’est surtout en visitant une contrée peu
connue, et illustrée de même que laissée par l’histoire dans le vague du
mystère, que l’on cède facilement dans ces moments à ces illusions
trompeuses. C’est alors que l’imagination crédule croit entrevoir de
grands monuments, des merveilles antiques, là où il n’existe en réalité
que des pans de murs et des pierres éparses, mais qu’enveloppent à demi
les ombres de la nuit. Tel fut l’effet que produisirent sur moi, au
premier aspect, les ruines de _Lameloudèh_. Cet effet toutefois serait
peu susceptible d’en donner une idée fidèle. J’attendrai que la lumière
du jour ait désenchanté ces lieux pour les décrire, et je profiterai de
cet intervalle pour revenir sur mon compagnon de voyage que j’ai laissé
malade à Derne.
Depuis mon départ de cette ville, M. Müller m’avait écrit plusieurs fois
que sa santé s’était améliorée, et qu’il désirait me rejoindre.
Cependant les intempéries de la saison rendaient le désert de Barcah
pénible à parcourir ; les pluies étaient continuelles, et les orages se
succédaient presque chaque jour. La santé la plus robuste, soutenue par
le mépris des souffrances, pouvait à peine résister à ces courses
aventureuses ; comment une personne épuisée par une longue maladie
aurait-elle pu les supporter ? Telles furent les raisons que j’exposai à
M. Müller ; mais ses instances devinrent si vives qu’il fallut céder, et
déja nous étions réunis avant d’arriver à _Lameloudèh_. Ce que j’avais
prévu ne tarda point à être confirmé : le désir de connaître les lieux
que je visitais, augmenté par les récits merveilleux des habitants de
Derne, avait porté mon jeune compagnon de voyage à écouter plutôt son
inquiète curiosité, que les conseils de la prudence. Sa maladie, que le
repos avait un peu calmée, se déclara de nouveau et avec des symptômes
alarmants. Malheureusement, dans cet intervalle, la situation politique
du pays était changée : le bey, rappelé par le pacha de Tripoli, avait
quitté cette province ; dès-lors, livrés à nous-mêmes dans les montagnes
de Barcah, sans autre égide que la Providence, il ne m’était plus permis
de penser au retour de M. Müller à Derne. Une seule ressource me restait
pour n’avoir point la douleur de le voir succomber à ses maux : je
changeai le système de mon exploration.
Tel endroit offrait-il une grotte spacieuse, je m’y rendais avec toute
la caravane ; le feu en chassait bientôt l’humidité, et M. Müller
trouvait dans cet asile un abri assuré contre les intempéries, et plus
de facilité pour faire préparer des aliments. Afin de prolonger cet état
salutaire, je prolongeais la durée du séjour. La grotte devenait le lieu
de résidence de la caravane, le point central d’où je partais à
plusieurs reprises pour visiter le canton, de même que celui où je me
repliais dans les circonstances difficiles.
Cet arrangement convenait en outre au craintif _Abd-el-Azis_, qui,
depuis le départ du bey, ne se trouvait point à son aise au milieu des
Arabes de Barcah. Malgré sa répugnance déclarée pour les réduits cachés,
il se plaisait néanmoins dans ces grottes ; et, malgré leurs divisions
ténébreuses, son imagination, rassurée par la présence d’autres
personnes, n’en était pas épouvantée. Parfois même il s’avisait de jouer
le rôle de protecteur ; mais c’était toujours à bon compte : quelque
niais d’Arabe ou des troupes d’enfants s’approchaient-ils du lieu
domiciliaire, il leur en défendait impérieusement l’entrée ; mais si des
hordes de cavaliers ou des bandes de pélerins venaient à passer, il
reprenait ses paroles religieuses et son ton doucereux. M. Müller,
quoique souffrant, seul en imposait alors à l’insolence des Arabes et à
la rapacité des bandits. Ainsi, le vrai courage a un maintien et une
physionomie qui le caractérisent : son attitude n’est point altière ; il
n’éclate point en vociférations ; on le lit dans les regards, on le
connaît dans le silence. En vain la douleur assiége le corps, ce courage
est dans l’ame, et la douleur ne saurait l’abattre ; elle lui donne, au
contraire, un ressort concentré, mais énergique, qui frappe d’autant
plus les peuples pour lesquels la bravoure est la plus haute vertu.
Ce courage qui nous aide, je le répète, à supporter dans la vie les maux
du corps comme les peines morales, pouvait seul soutenir les jours de
mon compagnon de voyage. Une rigoureuse nécessité le forçait à charger,
de même que nous tous, son corps exténué, du poids des armes
inséparables. Mon absence était parfois très-longue ; aux souffrances de
la maladie, il ajoutait alors l’inquiétude de l’amitié. Des récits
trompeurs et prémédités venaient quelquefois l’alarmer ; il attendait
avec impatience le signal de mon retour. Ce retour avait lieu souvent
par des nuits orageuses : tel nombre de coups de fusil tirés par le
Nubien qui m’accompagnait étaient aussitôt répétés dans la grotte
domiciliaire, et m’indiquaient le point où je devais me diriger. Les
accidents survenus, les dangers essuyés de part et d’autre rendaient nos
entrevues plus agréables, et nos entretiens plus animés.
De pareils récits trouveront sans doute des improbateurs : parler de
maladies, de souffrances et d’autres vétilles semblables, c’est, me
dira-t-on, ralentir le cours d’un voyage, et diviser sans augmenter ses
résultats. Cette raison est forte, et je m’avouerais condamné, si la
différence de mes dettes ne devait point mettre quelque différence dans
mes narrations. Je viens d’en payer une au dévouement ; elle n’était
point la plus faible sans doute, et comme telle, je n’ai point été
long ; je retourne aux ruines pour acquitter les autres[143].
Le retour de la lumière a dissipé les illusions du soir ; et
_Lameloudèh_, à quelques détails près, ne nous offre rien de plus
intéressant que son nom et sa situation. Elle rappelle en effet par son
nom celui de _Limniade_, ville mentionnée par l’itinéraire
d’Antonin[144] ; de même que par sa situation méditerranée, à neuf
lieues environ de Derne, elle correspond presque exactement avec les
vingt-quatre milles indiqués dans cet itinéraire entre _Darnis_ et
_Limniade_, et avec la position que d’Anville a donnée à cette ancienne
ville[145].
En outre, ces ruines, par leur caractère, paraissent appartenir à
l’époque romaine ; aussi n’est-il point surprenant qu’aucun des anciens
géographes, et notamment Ptolémée, n’ait fait mention de _Limniade_. Par
la même raison elle est souvent citée parmi les villes de la Pentapole
chrétienne, soit sous le nom de _Lemandus_, par la Géographie
sacrée[146] ; soit sous celui de _Lemnandi_, par saint Paul[147] ; et
peut-être aussi sous celui de _Lamponia_, par Synésius[148].
D’après le même itinéraire, les limites de la Marmarique, que nous avons
vues d’abord fixées au _Catabathmus_, ensuite à _Darnis_, auraient été
prolongées, sous les Romains, jusqu’à _Limniade_[149], quoique le canton
d’_Aziris_ séparât à cette époque l’Égypte de la Cyrénaïque[150]. Cette
observation est remarquable en ce qu’il semble en résulter que la
dénomination d’une contrée caractérisée par sa stérilité s’étendit
successivement, et envahit l’ancienne Pentapole à mesure que cette
infortunée province décroissait de sa splendeur. Passons à l’examen des
ruines.
Vues de quelque distance, elles figurent un amphithéâtre dont les divers
échelons de la colline formeraient les degrés. Des montants de portes,
des angles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes
parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée,
mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup-d’œil général, si l’on se
rapproche des ruines du côté du nord, ce qui frappe d’abord l’attention
ce sont deux grands bassins quadrangulaires, ayant vingt mètres environ
de chaque côté, et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au-
dessus de ces réservoirs on en aperçoit deux autres ; le temps en a usé
les parois, mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours
élégants (V. pl. XXV, fig. 5). Ceux-ci furent ainsi placés pour
transmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la
colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur[151]. Ces
derniers en sont encore entièrement remplis, et contiennent, en outre,
une végétation abondante : les potamogéton forment à leur surface de
larges réseaux, cédant parfois la place aux feuilles sphériques des
nymphæa, ou bien à des touffes de scirpes et de roseaux.
Un naturaliste se serait sans doute empressé d’aller faire connaissance
avec les descendants des reptiles qui depuis plusieurs siècles ont
successivement habité ces bassins. L’antiquité de leur origine aurait
ajouté aux charmes de leurs formes hideuses ; il eût peut-être fait
quelque belle découverte. Pour moi, je me contentai d’y jeter des
pierres : je vis aussitôt nager un peuple de grenouilles, et je ne sais
quelle bête ayant la forme d’un serpent aplati ; j’avoue, à ma honte,
que je ne fus pas du tout tenté de m’en saisir. Ainsi, à la place
d’observations positives, j’émettrai sur ces bassins de vagues
conjectures. Dans les temps où la mythologie animait de ses créations
poétiques le sein des eaux comme celui des forêts, ces bassins, très-
grands pour une petite ville, durent aussi avoir leurs nymphes. Serait-
il impossible que leurs Limniades eussent donné le nom à la ville[152],
d’autant plus qu’aucun lac ni étang ne se trouve dans les environs ?
A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; il contribuera à
nous expliquer par la suite un nouvel usage des Cyrénéens. On y pénètre
par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une
contient au plafond une ouverture ronde, bouchée par un bloc de pierre ;
cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que
l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge
fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent
d’en connaître toute l’étendue (Voyez pl. XXV, fig. 4) ; mais, selon les
Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la
plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette
direction, et des faits analogues que j’observai dans la suite rendent
cette tradition vraisemblable. Quant au château, plus grand et plus
détruit que celui de _Chenedirèh_, il offre exactement les mêmes
détails. L’enceinte est aussi revêtue d’un mur en talus ; l’entrée est
de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes
voûtes, se voient également dans l’intérieur.
Les grottes sépulcrales de _Lameloudèh_ se trouvent au nord et à quelque
distance de la ville. Elles se distinguent de celles de _Massakhit_ par
les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine, et n’offrent
point d’ailleurs la même analogie égyptienne. On n’y remarque ni
inscriptions, ni ornements architectoniques ; mais une d’entre elles m’a
paru curieuse, soit par sa distribution, soit par les emblèmes qu’elle
renferme. Cette grotte très-spacieuse est divisée en plusieurs pièces.
Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois
pilastres, et contenant dans le fond deux niches, au milieu desquelles
est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes
sinueuses imitant deux serpents entrelacés. J’ai déja fait remarquer à
_Massakhit_ le serpent accompagnant le symbole du christianisme ; je fus
frappé de retrouver ici l’animal sacré dans une attitude différente,
dans celle qui était révérée aux mystères de l’antiquité. Cette espèce
d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla en moi le
souvenir de cette secte de gnostiques, de ces Carpocratiens qui, d’après
des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque.
On sait que cette secte emprunta aux Thésmophories des Grecs, et à
l’antique culte d’Isis, plusieurs symboles où le serpent était figuré
tantôt traînant un char, et tantôt se mordant la queue, image de
l’immortalité[153]. On sait également, sur la foi des pères de l’Église
et des historiens orientaux, que, par un mélange monstrueux des lois
sévères de l’Évangile avec les préceptes mal interprétés de Zoroastre et
de Pythagore[154], mais par une application littérale des principes de
Masdacès, un de leurs prophètes[155], on sait, dis-je, que les
Carpocratiens avaient adopté entre eux l’égal partage des biens et la
commune jouissance des femmes. Autant le premier de ces usages fait
honneur à leur philosophie, autant le second la dégrade et paraît
indigne d’une société policée. Que des peuplades sauvages telles que les
Nasamons, les Massagètes, les Auséens[156] et les Garamantes[157] ;
qu’une société mieux organisée telle que les Nabathéens[158] l’aient
pratiqué sans honte et sans désordre, c’est ce que l’histoire confirme,
quelque incroyable qu’il paraisse d’abord. Mais que des Chrétiens s’y
soient livrés ouvertement au milieu d’autres Chrétiens, c’est ce qui
paraît trop choquant pour ne point être invraisemblable. En admettant
comme prouvé le séjour des Carpocratiens dans la Pentapole Cyrénaïque,
ils durent infailliblement y former une caste à part ; ils durent
chercher des retraites qui servissent de voile à leur culte impudique :
et quel voile plus épais que le flanc des montagnes ? Quel asile plus
sûr que les profondes excavations qu’on y trouve de toutes parts ? C’est
là qu’une morale, fille des ténèbres, dut se réfugier ; c’est dans ces
sombres caveaux qu’ils durent célébrer leurs licencieux mystères. Les
statues de leurs prophètes occupaient peut-être les niches maintenant
désertes ; des lampes éclairaient les entrailles de la terre : au signal
de l’orgie, un reste de pudeur forçait sans doute à les éteindre, et les
cendres des morts étaient troublées par des soupirs libidineux ! Telles
étaient les réflexions que je faisais dans le caveau de _Lameloudèh_ ;
ses mystérieux symboles et sa bizarre distribution me les ont
inspirées ; mais je suis loin d’en induire un fait historique. Dans ce
rapprochement, ainsi que dans d’autres, je reproduis tout jusqu’à mes
sensations ; et des sensations, en de pareils sujets, n’ont pas, je
l’avoue, une bien grande valeur. _Limniade_ fut construite, comme nous
l’avons dit, sur une petite colline, mais cette colline se trouve isolée
au milieu d’une plaine très-étendue. Cette situation exposait la ville
aux irruptions des hordes barbares, et les habitants cherchèrent à leur
opposer des barrières. Ils profitèrent de toutes les hauteurs qu’ils
trouvèrent dans les environs pour y élever des châteaux, dont
l’importance fut relative à l’élévation de ces hauteurs.
Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_,
_Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des
forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à
l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent
(V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les
précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux
détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en
raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées
par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à
leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de
_Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline
rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit
en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai
totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles
monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le
fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent,
plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des
dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ;
un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au
milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du
fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de
hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été
destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle
est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont
pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux
colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture
conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le
souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré,
légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et
une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû
servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du
château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point
enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes
seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une
auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que
par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même
planche).
C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même
des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à
tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts
pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos
premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux
usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons
ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles
lumières.
Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles
m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie,
me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô
lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de
pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace !
Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu
que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est
aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans
les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses
pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces
notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et
d’insipides _boulingrins_.
* * * * *
[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.]
[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.]
[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence
les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces
services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile
et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance,
je crois remplir un véritable devoir.]
[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.]
[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.]
[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.]
[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.]
[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.]
[Note 149 : Ut supra, p. 70.]
[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p.
78.]
[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai
informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).]
[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.]
[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER,
Mémoire sur les Gnostiques.]
[Note 154 : Id. ibid.]
[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21.
D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans
l’ouvrage cité.]
[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.]
[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote,
dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient
adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec
eux.]
[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.]
[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.]
* * * * *
CHAPITRE IX.
Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. —
_Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_.
Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de
_Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements
recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du
littoral.
Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux,
mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles,
d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que
des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des
rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui
couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui
s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de
charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein
de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects
imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les
magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où
nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane,
me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de
_Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines,
que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus
escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de
force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous
arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient
point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation
les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles
forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut
appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le
sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel
hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du
travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet
hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides
et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques,
mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur
pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire,
contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le
devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a
réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres
abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le
tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque.
C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui
avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant
mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais
déja je parcourais les environs.
Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une
monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les
plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute,
le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les
ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le
vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ;
la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il
fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le
nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le
faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche,
s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ;
il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs
échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui
l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long-
temps avant qu’on puisse l’arrêter.
On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point
fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son
corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la
descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet
animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique,
est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les
chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que
soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut-
être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté
sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa
contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte
d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur
son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque
perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit
animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le
lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon
inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire
dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les
déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection
pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la
plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après
celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui
aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région
septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu
auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me
servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me
rendre dans le golfe _Hal-al_.
Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en
connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en
rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée,
prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les
flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le
nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées
légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un
profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des
sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires
forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature,
j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé.
Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma
curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis
pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un
rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des
temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient
plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en
bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit
aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et
de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et
j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines,
j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la
nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les
découvertes de l’art.
Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres
profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce
genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des
pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des
traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des
cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de
ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon
apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche
creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de
lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets
de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les
corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient
ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit
placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si
l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.
Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi
quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt
je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà
et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne
contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme
suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux
de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens
habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent
l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de
la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits
ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents
qui les agitent.
D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit
sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la
montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes
habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les
rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil,
et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres
environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un
profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et
les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage
ornement.
Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni
colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture.
Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on
arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche
règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel
est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.
La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur
situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu
d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne
peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour,
c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables
sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit
l’harmonie.
Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été
parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels
agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement
convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention
par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au
paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et
d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la
provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une
orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont
abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc
équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité
protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs
du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon
l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son
antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une
intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les
unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de
verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers
escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur
des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale
destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques
auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs
noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les
nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages,
auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne
voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de
repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver
l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables.
Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes
écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont
inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.
Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que
je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune
ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du
terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle
présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la
contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.
Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure
de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui
longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant
environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises
posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ;
l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même
distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de
deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons
l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ;
et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination
fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux
situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.
Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre
autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces
ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu
distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de
sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un
chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou
romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de
_Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet
d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée
auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point
dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la
tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous.
Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et
se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La
transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui
règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture,
et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la
profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond
une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant
en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus
de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du
souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les
anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes
fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions
qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant,
comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques,
attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.
Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment
le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la
Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie
du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de
Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux
qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds
précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes
parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin,
diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes
aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts
d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et
d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès
toujours vert.
S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est
pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur
base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare
les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée
_Natroun_ étaient devant nous.
Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous
leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils
les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus
simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés
et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la
même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours
utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination,
ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer,
car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de
cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette
ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds
d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès
friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides
n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de
tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les
ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans
leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce
qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises,
sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie.
Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le
plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés
d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de
la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment
ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.
Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices
remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent
les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements
d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les
roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours
de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point
tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux,
elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se
précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon
voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en
plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais
herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe,
_Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.
La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa
fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux
ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes
d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut
de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on
eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions
suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne
_Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de
_Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais,
jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap
_Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute
sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise,
qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu
dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention
comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre
qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en
parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous
l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut
ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine
féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de
nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de
ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement
appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à
_Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].
Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de
distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur
appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les
renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué
dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point
visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier
ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament
mon attention.
De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu
élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe
spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le
rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine
étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du
golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques
d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes,
mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par
le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si
souvent[169].
J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de
_Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le
même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à
Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité
par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les
autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du
littoral de la Cyrénaïque[173].
La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le
fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents,
durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la
côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement
d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je
n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à
l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son
architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles
de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de
gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.
Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire,
il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque
abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples
analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non
immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une
ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour
entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous
les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues
renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en
savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses
révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua
la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me
dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ;
il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui
existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès
de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne
saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du
vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous
allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi,
qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.
La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre-
forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente
d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et
inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs,
sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin
fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se
dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste
plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu
près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes
nous aurons lieu de nous en convaincre.
Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au
sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des
ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la
plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous
être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne.
Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir
quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué,
tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir
rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la
veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les
rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je
décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait
également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.
Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au
milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me
dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque
chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun
sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse
forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des
prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices
dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails
d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la
forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les
voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées
inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles.
Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée,
le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions
différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je
n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la
Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits
monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont
situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du
pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette
contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est
point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet
habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre
beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier
dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois
excuse en faveur de l’utilité de l’avis.
Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces
édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A
peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige
disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.
Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en
deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de
dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du
monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches
sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs
monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style
gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la
métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de
larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique
olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière
aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses
détails).
A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins
grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl.
XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une
portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans
le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites
dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane,
on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de
quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune
entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire
une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et
totalement rempli de têtes d’enfant.
Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de
grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit
auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en
cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la
partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes
regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans
interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès
d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville
antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des
résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la
fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont
j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ;
selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de
hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son
côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense
labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés,
et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les
troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme
le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que
des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur
ce vaste tableau d’un poétique désordre.
Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une
pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau
spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité
d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement
bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse
voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune
pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le
vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau,
ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le
port[174].
En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il
paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait
mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus
que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans
l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au
_Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ;
ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point
l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements
précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom
d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au
sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux
intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui,
suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?
Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le
fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale
des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les
présenter séparément.
Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai
préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une
carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime
mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire
un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.
* * * * *
[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet
auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons
(Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de
Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins
actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même
quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]
[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire
_Erythra_ en Libye.]
[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 164 : Voce _Erythra_.]
[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]
[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe
d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P.
Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le
soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver,
dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge,
c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]
[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]
[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le
Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le
sable (IRIARTE, ibid).]
[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v.
I, p. 486).]
[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]
[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2)
par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M.
Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les
lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]
[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords
du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]
[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il
le place trop à l’orient.]
[Note 176 : Voce _Hieræa_.]
* * * * *
CHAPITRE X.
Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.
Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de
Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible
respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par
l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute
contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus
s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.
Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns
n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus
hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la
plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient
d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les
camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par
la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque
jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris
plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les
échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants
de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux
vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang,
se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus,
et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de
toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient
leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à
cacher ces forfaits.
Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant
isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se
livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En
satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous
apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus
naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se
défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre,
plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules
aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un
coursier haletant.
Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même
pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en
tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien
différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un
agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.
Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de
Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il
convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il
retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le
frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus
aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui
l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de
pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant
retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux
avantages que procure cette fertile contrée.
Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_.
Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent
ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous
entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par
torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes
de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de
broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos
vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre
retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui
paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le
guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik
_Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la
douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons
l’hospitalité.
Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la
vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des
montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les
vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle
qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des
Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic,
mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des
touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des
coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de
plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une
molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de
la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête
avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les
échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que
j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à
l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait
serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que
par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie
relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui
avaient abattu de grands arbres dans les environs.
Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque
le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un
enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui
faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux
exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance,
de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui
l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don
ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik
_Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et,
contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous
étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant
dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre
qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la
pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les
recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut
étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés
commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier
d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et
quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre
repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent
au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix
argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ;
l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur
son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui
l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous
resterez quelques instants avec nous. »
Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une
main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de
broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de
la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la
voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau,
on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin
elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous
aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après,
conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à
traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme
pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange
tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa
gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité
donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En
effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son
père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à
demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour
mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie,
ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ;
ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à
l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève
capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses
détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus
qu’elle paraît plus sauvage ?
Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la
tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés,
nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était
belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait
plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se
prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été
habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement
sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à
Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et
d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où
il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu
qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de
la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il
ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous
entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent
que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie
suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces
_ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir
les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui
dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie,
exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle
s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent
les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de
nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez
être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les
dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces
défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la
bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le
bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le
secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »
Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du
désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et
de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles,
semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame
toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent
rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps
d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on
n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après
cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon
vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.
* * * * *
[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]
* * * * *
CHAPITRE XI.
_Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de
ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie.
La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un
inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des
dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux
échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur :
leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables
aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de
même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de
devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages,
soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au
milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces
réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement
inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole.
Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se
représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu
duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement
situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie
émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de
renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels
s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème
aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa
richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente
un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en
raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au
gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe
agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour
achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie
méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et
brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son
feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il
ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique
aux sites les plus riants de la nature.
Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une
imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en
entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ?
Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le
paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps
antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom
harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines
attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus
brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit
en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une
seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière
égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands
blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut
distinguer que le torse gracieux d’une femme.
De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le
voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton
anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes
dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.
D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja
une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des
montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée
plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les
autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse
population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y
trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus
septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons
de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un
grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques
pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite
élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris
de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de
_Lameloudèh_.
Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect
plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes
sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à
demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où
les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés
avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles
de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes,
formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été
extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par
des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette
prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre,
bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est
déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons,
si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais
ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le
temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes
auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et
réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux
de la mort.
Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de
_Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent
soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par
Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et
sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux
connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de
_Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir
de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements
très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y
arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.
Au nord, et à demi-heure de _Téreth_, sont d’autres ruines nommées
_Djaborah_. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges
d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails
architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les
élégants mausolées de _Zaouani_. Comme eux, ils sont placés sur un grand
piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est
remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans
la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les
intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline
dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que
l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces
monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement,
qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du
sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances
inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu
profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au
milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs
bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les
excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce
monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits
évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y
placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque
illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne
voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort,
être distingué de la foule des hommes ?
Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent
par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château
grossièrement construit, et nommé par les Arabes _Ghabou-Diounis_ (Voyez
pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une
manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie
qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et _Dionysius_[181].
On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire
situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, _Bou-Ébeilah_ et
_Ghaouafel_ ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on
rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la
roche. _Thaoughat_ est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné
d’une demi-heure, au sud-est, de _Téreth_, il occupe la position la plus
méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement
semblable à celle de _Boumnah_, confirme les conjectures que nous avons
émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des
hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée
en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même
ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de
boulevarts à leurs cantons respectifs ?
Je retourne à _Djaus_, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de
petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et,
nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle
habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour
fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent.
Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés
dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon
feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la
folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que
la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en
frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le
voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite
auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent _Abd-el-
Azis_, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des
innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à
sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques,
et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la
société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances,
jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle
contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal.
Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais
les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat
aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de
mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M.
Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore,
Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont
point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents
qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des
pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire
des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des
caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage.
Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos
des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une
forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne,
et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage
survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon
tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs
exclamations ; il faut voir le brave _Abd-el-Azis_ se taire, et n’en
penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par
la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à _Saffnèh_, situé à une
heure et demie à l’ouest de _Djaus_.
Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et
je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village
ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des
excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces
tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part
de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de
cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et
derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve
ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent
de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt
pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois
circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés
çà et là aident à y descendre.
Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux
destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un
sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt,
avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme
en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV,
2).
L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à
_Saffnèh_, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant
toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont
engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de
ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout
dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus
grands arbustes que nous y rencontrons ; le _derias_ bisannuel continue
d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et
découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont
nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol.
Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à
_Ghernès_, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore
debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à
leur place que des pierres éparses.
On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits
immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV,
fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand
monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief
(Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un
château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les
ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont
remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant
horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de
ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette
disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués
dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante
avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig.
1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe,
d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont
relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont
conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles
que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de
leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il
résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage
des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché
les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental
actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque
que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant
d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été,
adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est
perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des
sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses
d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être
nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les
villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux
bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies
par les brises marines.
Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et
de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre
Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La
renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais
confuse et fantasque, traverse les sables du _Saharah_ ; elle fournit
aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la
poudreuse _Tombouctou_. Cette renommée, accréditée en Europe sous
d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et,
fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec
raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien.
Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes
qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont
la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands
qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à
voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques
faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt
que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de
Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt.
Ainsi, je quitte _Ghernès_ avec la caravane, prenant la direction nord-
ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un
port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance,
dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve
aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La
ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque
instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se
frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès
et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et
irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du
soleil de _Ghernès_, et nous n’arrivons au port de _Sousa_ qu’à deux
heures après midi.
Ici, comme auprès du _Naustathmus_, une petite plaine sépare les bords
de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est-
on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux
restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure
partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les
bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette
ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même
massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par
intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la
mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y
faire, de même qu’à _Erythron_, de nombreuses échancrures, et ont formé
çà et là de petits promontoires couronnés de débris.
Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne
ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant
l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues
veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique.
Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des
chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on
remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un
globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons
de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du
christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité
porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183]
usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain,
d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la
croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de
déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une
régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer
ouvertement.
On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce
cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les
châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de
dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si
différente.
L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable.
Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai
magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en
amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces
d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les
eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion,
malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une
idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre,
et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs
écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent
parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité
n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux
qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique
infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme,
semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et
confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax,
de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les
temps[185].
Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de
décrire ne soient, d’après leur position relativement au
_Naustathmus_[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par
conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation
grecque.
Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur
qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie.
Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui
donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de
Cyrène.
Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom
particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une
ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de
la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne
servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ;
on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition
d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait
aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les
Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes
formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière
époque que le _Phycus_, quoique plus éloigné de la métropole, et dans
une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie
comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la
suite, au rapport de Synésius[193].
Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées
des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son
tour, sous le nom de _Sozysa_, conservé jusqu’à nos jours, la capitale
de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la
superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle
secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée.
J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en
majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts
Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du
sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur
lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit
regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons
littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du _Naustathmus_ et
d’_Erythron_. La science se serait enrichie de ses judicieuses
observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur
ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent
confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de
singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces
connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu
de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de
sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui
m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation
que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage,
dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants,
pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui
traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes,
jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent
encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une
chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y
voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que
je ne pus les déchiffrer.
En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu,
pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de
vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer
plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de
nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui
occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de
personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la
comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des
peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène,
la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y
creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le
Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces
expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un
valet[195].
Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été
bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de
même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en
décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de
Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que
par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de
la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier
ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui
devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver.
Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec
les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de
ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf
heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par
Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la
disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous
l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais
cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut
d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même
qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène.
Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux
commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général,
les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude
géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à
l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il
me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur
grec, _Diphile_, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une
nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous
trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à
nous.
[Note 178 : PTOLEM. Geogr. l. IV, c. 4.]
[Note 179 : Voc. _Thestis_, _Thyne_.]
[Note 180 : Oriens Christ. t. II, p. 630.]
[Note 181 : SYNES. epist. 6.]
[Note 182 : La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les
chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de _Ghabaouet_, elle
se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien
Testament.]
[Note 183 : L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens
Christ, t. II, p. 622).]
[Note 184 : JABLONSKI, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.]
[Note 185 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 186 : Scylax et Strabon mettent cent stades du _Naustathmus_ au
port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et
d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés,
dans ce stadiasme, à sept cents au degré.]
[Note 187 : STRABON, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.]
[Note 188 : Schol. de Pindare.]
[Note 189 : DIODOR. l. XVIII.]
[Note 190 : Voce _Apollonia_. Dans le même paragraphe, Étienne de
Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être
la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.]
[Note 191 : PLINE, l. IV, c. 5.]
[Note 192 : WESSELING, in Itin. Roman. p. 732.]
[Note 193 : Epist. 51, 100.]
[Note 194 : HIEROCLES, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56.
Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283).
Voyez le rôle que _Sozysa_ a joué dans la Pentapole chrétienne, et les
noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).]
[Note 195 : Rudens, acte II, sc. 4.]
[Note 196 : L. IV, c. 5.]
[Note 197 : Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé
dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le
matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la
sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant
les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le
chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du
cinquième acte.]
* * * * *
CHAPITRE XII.
Camp d’Arabes.
J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de
Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus
bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien
scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de
tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais
essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le
précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du
narrateur.
J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs
quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de
renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait
disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient
conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé
sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans
cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à
_Sousa_, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était
plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était
insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans
la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie,
fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais
de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente,
l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de
violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous
voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les
buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la
teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce
n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui
fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je
le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le
mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du
cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de
prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à
l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les
esprits.
Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme
régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus
terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête
penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée
sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ;
l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de
ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que
le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement,
paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou
vaincus tour-à-tour.
Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui.
Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée
absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur
le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au
milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à
quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou
qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir
le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement
prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur
cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que
l’obscurité parfaite.
N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole,
pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque
j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches
allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers
nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente.
Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses
gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies,
en écarte une partie, et prononce ces paroles : « _Zahrah_, voilà ton
fils ! _Zelimèh_, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté
d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un
sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de
moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de
larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé
les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et,
malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des
rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient
dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les
angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur
devait surpasser toutes les douleurs.
Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et
accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage,
produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre
des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se
confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en
pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect
hideux du tableau.
Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit
qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris
tumultueux ; mais les mots _sang_ et _vengeance_ étaient répétés de
toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le
cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes :
elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient
sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient
contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs
gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient
ainsi tous les guerriers au combat.
Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur
tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un
groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long-
temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût
vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter
quelques moments de repos.
* * * * *
[Illustration : PARTIE ORIENTALE _DE LA_ PENTAPOLE LIBYQUE.]
[Illustration : PLAN _des Ruines de_ CYRÈNE levé en 1825.]
* * * * *
CHAPITRE XIII.
Promontoire _Phycus_. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé.
— Ptolémaïs.
Je quitte Apollonie, et laissant Cyrène à ma gauche, je continue mes
excursions vers l’ouest. Je franchis de nouveau les hautes terrasses des
montagnes qui, décrivant ici un grand coude vers le nord, vont former le
promontoire brumeux du _Phycus_. Deux fois, dans mes traversées
maritimes, je me suis approché de ses falaises ; et dans ces occasions,
comme dans celle-ci, je n’ai pu les visiter. Cependant, au défaut de mes
témoignages sur ce sujet, j’en puiserai dans l’antiquité. Strabon nous
apprend que ce promontoire, le plus septentrional de la côte libyque,
contenait une petite ville[198] ; Ptolémée, qu’il étoit défendu par un
château[199] ; et Synésius, qu’il était dangereux à habiter à cause des
eaux stagnantes, et des exhalaisons fétides qu’elles produisaient : un
port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui est
confirmé par le Périple anonyme, et les environs en étaient rocailleux,
puisqu’un endroit seul y offrait de ces lits de sable, où, pour me
servir des expressions de notre auteur, l’on trouve à reposer si
agréablement[200]. Ce port qui devint celui de Cyrène lors de la
décadence de la Pentapole, paraît avoir été fréquenté dès la plus haute
antiquité, et particulièrement par les Phéniciens, d’où il prit même son
nom[201]. D’après cette observation, on serait tenté de reconnaître les
traces d’une colonie de ce peuple commerçant aux ruines considérables de
_Bénéghdem_, que l’on rencontre sur le sommet de la montagne, à quelque
distance du _Phycus_. Selon mes calculs, j’ai été porté à estimer la
position de ces ruines à douze lieues à l’ouest de Cyrène ; mais cette
estime, on ne peut pas plus incertaine à cause de l’irrégularité des
lignes décrites dans ma marche sinueuse, ne m’empêche pas de faire
correspondre _Bénéghdem_ à l’ancienne _Balacris_, située sur la route
qui conduisait à Ptolémaïs, à quinze milles de Cyrène selon Ptolémée, et
à douze selon Peutinger : ce dernier auteur dit que cette ville
contenait un temple d’Esculape. Mais ce rapprochement serait peu
important, s’il n’en provoquait un autre sur lequel se fondent
principalement mes conjectures. Le nom de _Balacris_ rappelle, en effet,
celui de _Balis_, ville de Libye, dont nous connaissons plusieurs
homonymes en Judée, et qui, d’après Étienne de Bysance, était située
auprès de Cyrène, et ainsi nommée à cause du dieu _Baleus_ qui y avait
un temple. Or, ce _Baleus_ est évidemment le même que Baâl, divinité des
Assyriens et des Phéniciens ; et le savant commentateur d’Étienne, à qui
cette analogie n’a point échappé, en induit que _Balis_ n’eut point
d’autre origine[202]. On sait d’ailleurs que les Phéniciens bâtirent
plusieurs villes sur le littoral d’Afrique, et leur donnèrent leurs
noms, chose si connue dans l’histoire, qu’elle n’a pas besoin d’être
appuyée d’aucune autre citation.
Si nous rapprochons ces diverses observations, nous serons portés à nous
croire dans un lieu des plus intéressants de la Cyrénaïque, et dont les
ruines appartiendraient originairement à une époque antérieure à la
colonisation grecque. Toutefois, examinons ces ruines, et voyons si leur
état actuel peut aider en quelque chose à ces suppositions.
Le site où elles se trouvent est un des plus âpres et des plus sauvages
de la contrée de Barcah : de toutes parts on voit des vallées sinueuses
et des gorges étroites. Vers le nord, la montagne s’incline
graduellement jusqu’aux bords de la mer ; vers le sud, apparaissent
plusieurs élévations sur les crêtes desquelles sont des restes d’anciens
postes fortifiés. Quant aux ruines mêmes de _Bénéghdem_, elles sont
éparses en partie au fond d’un vallon, et en partie sur des rochers
abrupts. Là, comme ailleurs, on trouve de nombreuses excavations dans le
roc ; mais leur aspect est tel qu’on ne saurait affirmer si elles
servirent d’habitations ou de tombeaux. Point d’entrée régulière, point
de voûte unie, point de salle rectangle : ce sont des cavernes la
plupart naturelles, où l’on aperçoit toutefois çà et là quelques marques
grossières du ciseau, et dont les seuls ornements consistent en touffes
d’arum et de fétides aristoloches. Ainsi, quoique les ruines de
_Bénéghdem_ frappent l’imagination par je ne sais quoi d’antique et de
mystérieux, elles ne donnent néanmoins aucun renseignement sur mes
précédentes hypothèses : que les Phéniciens aient habité ou non ce
canton, aucun témoignage ne le prouve, ni ne le contredit. Je ne
prendrai point pour tels des signes bizarres gravés irrégulièrement sur
les parois des grottes ; j’en ai donné ailleurs l’explication : je les
trouve, il est vrai ici, dans un lieu que les Phéniciens probablement
ont habité, mais les voilà de même sur un château sarrasin. Passons donc
à un autre sujet.
Avant de nous éloigner davantage du promontoire _Phycus_, il convient
d’examiner une question qui, selon mes conjectures, s’y rattache ; je
veux parler du célèbre jardin des Hespérides.
Je suis porté à douter au moins de l’opinion des savants Mannert, Thrige
et Malte-Brun, lesquels, embarrassés de la confusion qui règne dans les
notions de l’antiquité sur le jardin des Hespérides, trouvent plus
simple de placer ce jardin plutôt dans les idées populaires que dans la
réalité ; et dans la fable bien plus que dans la géographie. Les idées
mythologiques se trouvent, il est vrai, dans l’antiquité, le plus
souvent unies à l’histoire, et tellement confondues avec elle, qu’il
devient difficile de les distinguer, mais non invraisemblable ni
impossible. De ce que nous voyons ce fameux jardin placé successivement,
par des traditions diverses, d’abord dans une île de l’Océan, ensuite à
l’extrémité occidentale de l’Afrique, et enfin dans la Cyrénaïque, il ne
résulte point que ce jardin soit le même : cette conformité de
dénomination me paraît représenter une même idée, mais non une même
localité ; et rien n’empêche de croire qu’il ait existé différents
jardins des Hespérides, qui auront successivement pris ce nom de leur
position occidentale à différentes régions. Mais mon objet n’est point
ici de traiter des jardins, ou plutôt des localités diverses connues
sous le même nom ; je dois me borner exclusivement à celui que
l’antiquité place dans la Cyrénaïque. Son existence dans cette contrée
est prouvée par les témoignages de Scylax, Hérodote, Strabon,
Théophraste, et autres.
Le premier de ces auteurs en a laissé une description si détaillée,
qu’elle seule suffirait pour prouver que cette tradition avait pour base
fondamentale la géographie, puisqu’elle s’accorde exactement avec
l’aspect et les productions du lieu qu’elle désigne. Un témoin oculaire,
le judicieux Della-Cella, a déja fait cette observation, mais il ne lui
a pas donné assez de développement ; je vais chercher à suppléer, par
quelques détails, à ses omissions, et je commencerai, comme lui, par
citer le passage de Scylax.
« Le golfe formé par le promontoire Phycus est inabordable... C’est là
que se trouve le jardin des Hespérides. C’est un lieu de dix-huit
orgyes, ceint de toutes parts de précipices si escarpés, qu’ils ne sont
accessibles d’aucun côté. Il a deux stades d’étendue en tous sens, sa
longueur étant égale à sa largeur. Ce jardin est rempli d’arbres serrés
les uns contre les autres, et dont les branches s’entrelacent. Ce sont
des lotus, des pommiers de toutes les espèces, des grenadiers, poiriers,
arbousiers, mûriers, myrtes, lauriers, lierres, oliviers domestiques et
sauvages, amandiers et noyers[203]. »
Est-il nécessaire de dire qu’une description si détaillée n’est point le
fruit d’une tradition fabuleuse ? N’est-ce pas là de la topographie
proprement dite, qui n’a rien de commun, on l’avouera, avec
l’imagination et la fable ? Ajoutons que, si l’on en excepte les noyers
et les pommiers, tous les arbres nommés par Scylax se retrouvent encore
de nos jours dans la région boisée de la Cyrénaïque. En admettant donc,
ce qui me paraît prouvé, que cette description est locale et non pas
fabuleuse, cherchons à reconnaître le lieu qui, dans cette contrée, peut
le mieux lui convenir.
L’opinion générale des savants place ce jardin auprès de l’ancienne
Bérénice, par la raison que cette ville appelée d’abord Hespéris donna
ce nom au jardin des Hespérides, ou bien qu’elle l’en reçut. L’aspect et
les productions des lieux comparés au témoignage de Scylax sont tout-à-
fait contraires à cette opinion. Bérénice, actuellement Ben-Ghazi,
située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, se trouve séparée, par
une plaine de six lieues environ, de la région boisée, c’est-à-dire des
terrasses au-dessus desquelles s’étend le plateau cyrénéen. Une plage
nue, aride, sablonneuse, généralement rocailleuse, mais plate, et
parsemée seulement çà et là de quelques tiges de palmiers, tels sont le
lieu même et les environs de l’ancienne Bérénice, surnommée avec raison
_la Brûlante_ par l’exact Lucain[204].
On conviendra que cette situation est on ne peut pas plus contraire à un
lieu _ceint de précipices et de toutes parts inabordable_ ; à un lieu
qui offrait une si belle végétation, que sa description exacte a passé
pour fabuleuse ; enfin à l’idée que les anciens ont donnée du jardin des
Hespérides, et de la grande fertilité de son territoire qui passait pour
le meilleur de la Cyrénaïque[205].
Je n’ignore point que des personnes, par respect pour des opinions
accréditées, n’ont pas craint, naguère encore, d’être infidèles aux
convenances locales, et qu’elles se sont obstinées à placer ce jardin
auprès de Bérénice. Des figuiers sauvages et des caroubiers clair-semés
dans un peu de terre d’alluvion, non loin de cette ancienne ville, leur
ont paru convenir parfaitement aux descriptions des anciens. Quant à
moi, dont l’opinion sur des sujets d’érudition est, sans doute, d’un
bien faible poids, et qui par cette raison même ne crains pas de
combattre ces sortes d’opinions lorsque je ne les trouve point d’accord
avec les lieux que j’ai visités, je ne perdrai pas mon temps à réfuter
plus longuement celle que je viens de rappeler. Au défaut d’un grand
savoir, je me servirai de mes yeux et de mon bon sens, et je chercherai
à reconnaître la vraie place du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
Pourvu de ce modeste secours, je serai porté à persister dans mon idée ;
je détournerai la vue de l’aride Bérénice, et grimpant au promontoire
_Phycus_, me reposant près du port des Phéniciens, j’aurai la bonhomie
de voir dans ce port celui où abordèrent les Argonautes, lorsque du cap
Malée ils furent poussés en Libye par le vent du nord. Je mesurerai des
yeux les hautes terrasses du promontoire ; je parcourrai les épaisses
forêts, les bosquets dont elles sont couvertes ; je dénombrerai les
espèces d’arbres et d’arbustes que j’y rencontrerai ; et me trouvant
dans un lieu ceint de toutes parts de précipices, de toutes parts
inabordable ; reconnaissant les mêmes plantes nommées par Scylax, je
céderai à mon goût pour l’illusion, je me croirai dans l’ancien jardin
des Hespérides. Je ferai plus, j’essaierai d’expliquer des allégories
par des allégories : le terrible dragon qui gardait le jardin mystérieux
déroulera sa croupe rocailleuse à ma vue ; il le ceindra de ses
sinueuses aspérités, et en défendra encore l’accès de nos jours à nos
Argonautes de Gênes ou de Provence, mais en ceci mon imagination fera
peu de frais. Pline me suggérera littéralement mon allusion, puisqu’il
l’a déja faite lui-même pour cet autre dragon de Lixos, qui, auprès des
colonnes d’Hercule, comme le mien vis-à-vis de l’ancien Péloponèse,
brave encore les efforts des tempêtes, et attend les interprétations des
savants. La forme en promontoire de cet autre jardin des Hespérides,
à-peu-prés semblable à celle du _Phycus_, les rochers dont il est
hérissé, ou si l’on préfère, le bras de mer qui l’investit comme ferait
une zône, ont suggéré aux Grecs, dit cet ancien naturaliste, de feindre
qu’il était gardé par un dragon[206]. Cependant, quoiqu’il soit parfois
utile que chacun cède à ses goûts, je m’arrêterai dans ce débordement
d’hypothèses, et leur souhaitant un bon accueil chez les sévères
critiques, je continuerai mes promenades, prêt à recommencer à rêver, si
l’occasion s’en présente.
Ainsi je quitte _Bénéghdem_, et me dirigeant droit à l’ouest, à travers
des vallées et des forêts qui offrent la plus piquante variété, j’arrive
à l’extrémité de cette partie du plateau : j’en descends quelques
marches et je me trouve auprès des ruines d’une ville distante de trois
à quatre lieues de la mer, et située au milieu d’un groupe de collines
dans une petite plaine très-fertile, nommée par les habitants _Merdjèh_,
prairie. Des puits très-profonds, des tombeaux, et quelques pans de
murailles, restes des temps antiques, peu intéressants par eux-mêmes,
acquièrent néanmoins une grande importance, puisqu’ils servent à
constater dans ce lieu l’ancienne existence d’une ville qui joua un rôle
important dans l’histoire de la Cyrénaïque ; je veux parler de Barcé.
Il serait superflu d’exposer ici la méprise que plusieurs auteurs
anciens et modernes ont faite en confondant cette ville avec Ptolémaïs,
située vis-à-vis et aux bords de la mer. Mannert, Thrige et autres
savants ont prouvé longuement cette erreur qu’il n’est plus permis de
mettre en problème, après le témoignage oculaire de Della-Cella, et dont
mon propre examen m’a tout-à-fait convaincu. Ainsi, nous récuserons les
traditions de Strabon, Pline, Suidas, Servius, et même d’Étienne qui,
pour trancher à sa manière les difficultés géographiques, donne à la
première ville l’un et l’autre nom[207] ; et nous nous en rapporterons
exclusivement aux renseignements donnés par Ptolémée[208], et
antérieurement par Scylax qui distingue positivement ces deux villes,
place l’une dans l’intérieur des terres à cent stades de la mer, et
l’autre sur le littoral[209], ce qui est parfaitement conforme à la
disposition géologique des lieux, et aux ruines que l’on y trouve. Ce
point admis, jetons un coup d’œil sur les annales de cette ville célèbre
dont l’histoire a conservé des traits intéressants.
Il me paraît permis de penser contre l’assertion positive d’Hérodote,
mais par induction de ce qu’il avance dans plusieurs passages, que Barcé
serait peut-être antérieure à l’établissement des Grecs en Libye, ou que
du moins elle serait originairement indépendante de leur colonisation.
Cet historien dit que cette ville fut bâtie par les frères d’Arcésilas,
quatrième roi de Cyrène[210] ; et Étienne de Byzance, qu’elle fut
construite en briques, et que ses fondateurs furent Persée, Zacynthe,
Aristomédon et Lycus[211]. Ces deux traditions ne sont contradictoires
qu’en apparence, puisque les fondateurs nommés par Étienne pourraient
être les frères d’Arcésilas qu’Hérodote n’a point nommés : aussi n’est-
ce pas de là que je tirerai mes inductions.
S. Jérôme affirme que Barcé était l’ancienne capitale d’une peuplade
libyenne[212], et nous trouvons dans Hérodote plusieurs passages qui me
paraissent favorables à cette opinion. Sous le troisième roi de Cyrène,
à une époque par conséquent antérieure à la fondation présumée de Barcé,
il est question d’Adicran, roi des Libyens, qui, outré des incursions
que les Cyrénéens faisaient dans son territoire, implora le secours des
Égyptiens pour les en chasser[213]. Plus tard nous voyons un Arcésilas
s’allier avec Alazir, roi des Barcéens, et se réfugier ensuite auprès de
ce prince[214]. Or, les noms de ces rois de Libye ne sont point grecs,
comme l’a fait remarquer Mannert ; et cette succession de souverains
indigènes traitant avec une grande puissance telle que l’Égypte, et
s’alliant avec la famille royale de Cyrène, suppose nécessairement chez
eux une filiation de pouvoir, et un point central de résidence, d’autant
plus que les Barcéens étaient assez avancés en état social, pour que les
traditions aient rapporté que Minerve leur avait enseigné à conduire les
chars, et Neptune à dompter les chevaux[215].
Il paraît donc probable que Barcé ne fut pas fondée par les Grecs et à
l’époque rapportée par Hérodote, mais seulement agrandie et reconstruite
par eux à cette époque, et qu’elle dut être antérieurement en grand, ce
que les bourgades méridionales de la Pentapole furent de tout temps en
petit, c’est-à-dire, une enceinte spacieuse pour renfermer les
troupeaux, et des tours élevées pour les défendre. Il résulte en outre
des récits d’Hérodote, qu’après même que les Barcéens se furent mêlés
dans leur ville avec les Grecs, ils continuèrent à être gouvernés par
leurs propres rois. La vengeance qu’ils exercèrent sur Arcésilas,
vengeance qui s’étendit à leur souverain Alazir, occasionna un événement
assez connu, pour qu’il soit superflu de le répéter. Tout le monde se
rappelle aussi l’expédition d’Ariandès, le stratagême d’Amasis, la prise
de Barcé et la perfide cruauté de Phérétime. Cette catastrophe porta une
atteinte irréparable à la ville de Barcé : la majeure partie de ses
habitants, réduits en esclavage, furent envoyés en Égypte, et de là dans
la Bactriane où ils fondèrent une bourgade qui porta le nom de leur
ville natale. Aussi l’histoire se tait long-temps sur cette ville, et ne
recommence à éclairer ses annales que pour indiquer un nouvel événement
qui, quoique moins funeste que le premier, porta néanmoins un coup plus
terrible encore à l’existence politique de Barcé. Les Ptolémées furent à
peine maîtres de la Pentapole, qu’ils fondèrent une ville sur le
littoral dans le lieu même qui avait servi jusqu’alors de port à Barcé,
et de même que nous avons vu Apollonie succéder en puissance à Cyrène,
de même, à mesure que la ville nouvelle s’agrandit, elle attira dans ses
murs les habitants grecs de l’ancienne, et la fit peu-à-peu oublier à un
tel point, que la plupart des géographes l’ont confondue avec elle.
Néanmoins, l’ancienne Barcé continua d’être habitée par les Libyens,
mais comme ville libyenne, et non comme ville grecque. Ses habitants
reprirent leurs anciennes habitudes ; ils recommencèrent leurs
excursions, et acquirent un si grand renom par leurs brigandages, que
toutes les peuplades de la Libye cyrénaïque se réunirent à eux, et ils
furent collectivement désignés par le nom de Barcéens.
En résumant les faits et les conjectures que je viens d’exposer sur la
ville de Barcé, il ne faut point s’étonner des ténèbres dont elle est
restée entourée dans l’histoire, et qu’Eutrope, Ammien, Synésius,
Antonin, Hiéroclès et Procope ne l’aient pas même nommée. Toutefois il
me paraît certain que cette ville, habitée avant la colonisation
grecque, survécut à tous ses désastres ; qu’après avoir été occupée
d’abord par des Libyens seuls, et ensuite par des Libyens conjointement
avec des Grecs et des Romains, elle joua encore un rôle important à
l’époque chrétienne, et eut des pontifes de cette religion ; que même
dans ces derniers temps elle fut distinguée et indépendante de
Ptolémaïs[216] ; enfin que, tombée au pouvoir des Musulmans, elle fut
rendue, pour ainsi dire, à ses destinées primitives. Elle vit alors la
barbarie reconstruire ses murs, relever ses tours antiques, répandre de
leur sommet l’épouvante et la terreur, l’entourer comme autrefois de
déserts ; enfin, pour comble de similitude, elle donna son nom à toute
la contrée, de même que les Barcéens avaient donné le leur à toutes les
peuplades qui les entouraient.
Rendons-nous maintenant à Ptolémaïs, dont j’ai déja indiqué la position.
A peine avons-nous descendu les derniers contre-forts de la montagne,
que nous nous trouvons en effet, comme le dit Scylax, à cent stades de
Barcé et sur les bords de la mer, les ruines de la ville des Ptolémées,
dont les habitants actuels ont conservé, aussi fidèlement que leur
langage le permettait, l’ancien nom dans celui de _Tolometa_. De même
que les autres ruines des villes littorales que nous avons visitées,
celles de Ptolémaïs sont en grande partie envahies par la mer ; mais des
débris précieux, tels que des colonnes, des blocs de marbre et de
porphyre, se trouvent ici en si grand nombre, qu’on peut les distinguer
fort loin à travers la transparence des eaux. D’après cette description,
il serait difficile de juger de l’ancienne disposition du port de la
ville. Si l’on s’en rapporte à l’aspect qu’il offre dans son état
actuel, il ne parait pas avoir jamais été aussi sûr que celui
d’Apollonie. Quoi qu’il en soit, un gros rocher isolé couronné de pans
de murs que l’on voit au nord-est, et à un quart de lieue du port, est
sans contredit le même que l’île fortifiée appelée _Ilos_ par le Périple
anonyme[217], _Myrmex_ par Ptolémée[218] et Synésius, et offrant suivant
ce dernier un phare aux navigateurs[219].
Quant aux monuments de Ptolémaïs, les seuls qui aient résisté aux
outrages du temps se trouvent à quelque distance des bords de la mer, et
sur les dernières ondulations de la montagne. Un des plus importants est
une caserne romaine entourée d’un large fossé, et d’une double
enceinte[220]. Dans l’intérieur, on trouve encore dans un état parfait
de conservation les fourneaux qui servaient aux usages domestiques des
soldats. Sur la façade de l’édifice on voit trois immenses blocs de grès
intercalés dans ses assises, sur lesquels est une inscription grecque
très-longue, mais tellement fruste, qu’un de nos plus célèbres
philologues, M. Letronne, affirme que sa restitution complète est, sinon
impossible, du moins très-difficile. Le peu qu’il nous en apprend
augmente encore nos regrets, puisqu’elle contient un rescrit d’Anastase
premier, relatif à divers sujets d’administration publique, et notamment
au service militaire[221]. Non loin de cette caserne, et à-peu-près au
centre de la ville, sont les ruines d’un pronaos avec trois colonnes
debout, seuls restes d’un temple romain au-dessous duquel règne un grand
souterrain, divisé en neuf corridors enduits de ciment, et destiné
infailliblement à servir de réservoir. Enfin à l’extrémité occidentale
des ruines, on voit deux grandes constructions massives, espèce de
pylône à inclinaison égyptienne qui paraît avoir formé l’entrée de la
ville[222].
Les autres monuments reconnaissables sont la plupart des grottes
sépulcrales creusées dans les parois circulaires de cinq à six bassins
qui bordent le rivage. Ces grottes intérieurement n’ont rien de
remarquable ; et quant à l’extérieur elles ne sauraient, quoi qu’en ait
dit Della-Cella, être comparées à celles de Cyrène dont elles diffèrent
autant par l’aspect général que par les détails particuliers. En effet,
au lieu de ces façades doriques, si variées par leurs styles, si
élégantes par leurs proportions, qui décorent la nécropolis de la
capitale, nous ne voyons dans celles de Ptolémaïs que de petites entrées
grossièrement taillées dans le roc, mais couvertes d’inscriptions
gravées irrégulièrement et à diverses époques[223]. Ces inscriptions se
trouvent placées dans des encadrements qui figurent tantôt de simples
carrés en relief ou en creux, tantôt des carrés oblongs surmontés d’un
demi-cercle ou d’un triangle plus ou moins aigu, et tantôt une porte à
deux colonnes couronnée d’une rosace. Quelle que soit la forme de ces
encadrements, ils sont toujours accompagnés de deux espèces de tenons,
comme s’ils étaient suspendus à la paroi de la grotte. Ces petits
tableaux, sculptés çà et là sur la roche brute, offrent un attrait
particulier : ils semblent témoigner qu’une pensée tumulaire fut le seul
ornement dont les familles des défunts voulurent décorer ces asiles de
deuil.
Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un
autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu
en petit auprès du village de _Djaborah_ se retrouve ici avec plus de
développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut
profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses
carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put
s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est
en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise
en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé
superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de
chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement
successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière
disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part
dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de
la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de
la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à
attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della-
Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce
prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de
la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer
les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc
probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette
époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car,
d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur
sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la
Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement
fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets.
Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de
Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a
émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que
tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui,
bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et
imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil
jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ;
car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il
est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant
d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais
volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la
réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la
Cyrénaïque.
Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence.
Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer,
justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que
Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les
expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande
population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple,
on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette
observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après
la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve
l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par
l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un
aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans
l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la
seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet,
par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque
antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants
une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter
la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut
reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre
son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour
long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de
nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent
suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après
avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il
fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et
ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227].
* * * * *
[Note 198 : STRAB. l. XVII, c. 3.]
[Note 199 : PTOLÉM. l. IV, c. 4.]
[Note 200 : SYNES. Epist. 113.]
[Note 201 : Le Périple anonyme nomme le _Phycus_, _Phœnicus_ (IRIARTE,
p. 486).]
[Note 202 : PINÈDE, dans Étienne, mot _Balis_, n. 28.]
[Note 203 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 110.]
[Note 204 : Bell. civil. l. IX, v. 524.]
[Note 205 : HÉROD. l. IV, 198.]
[Note 206 : PLINE, l. V.]
[Note 207 : Mot _Barce_.]
[Note 208 : L. IV, c. 4.]
[Note 209 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
[Note 210 : HÉROD. l. IV, 160.]
[Note 211 : _Loc. cit._]
[Note 212 : _Epist. ad Dardan._]
[Note 213 : HÉROD. l. IV, 159.]
[Note 214 : _Id., ibid._ 164.]
[Note 215 : ÉTIENNE, au mot _Barce_.]
[Note 216 : Geogr. sacra, p. 283, 284. LE QUIEN (Orien. Christ, t. II,
p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de
Ptolémaïs.]
[Note 217 : IRIARTE, p. 486.]
[Note 218 : L. IV, c. 4.]
[Note 219 : Epist. 4.]
[Note 220 : Voyez pl. LIX, fig. 2.]
[Note 221 : _Journ. des Savants_, mars 1826, p. 168.]
[Note 222 : Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXI.]
[Note 223 : J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation
contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que
mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en
faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai
écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de
passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la
Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien
faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis
décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes
explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à
l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient
inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases
descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un
frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?]
[Note 224 : Voyez pl. LXX, LXXI.]
[Note 225 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
[Note 226 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
[Note 227 : SYNES., Epist. 131.]
* * * * *
CHAPITRE XIV.
_Teuchira_. — Fleuve _Ecceus_. — _Adrianopolis_.
A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la
sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède
guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison
du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots,
dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone
orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de
nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui
n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent
mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y
répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De
quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations
agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et
d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa
vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille.
Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au
milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais
elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant
de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant.
C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de
Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de _Tokrah_, situées sur une
légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à _Tolometa_, on est
frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car
les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent
être que celles de _Teuchira_, une des cinq villes qui composaient la
Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et
Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par
Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore
de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement
fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre
Ptolémaïs et _Teuchira_[230] correspondent exactement avec la distance
que nous avons mentionnée.
Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte
formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence.
Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses
angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les
nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens,
qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que
Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel
fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup
hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de
Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de
_Teuchira_. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien
conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente
que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces
ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu
reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses
assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et
contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié
à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux
ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en
marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ;
il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces
élégantes[232].
Les tombeaux de _Teuchira_ sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ;
ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont
couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la
comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes
doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet,
d’après lequel _Teuchira_ aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène,
opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins
rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233].
Il est toutefois certain que _Teuchira_ fut fondée par Cyrène[234] ; que
ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de
l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement
du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le
nom d’_Arsinoe_ au lieu de celui de _Teuchira_, qu’elle avait encore
lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas
toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque
qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir
parmi les traditions successives des auteurs.
Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la
nomment en effet _Teuchira_ ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ;
Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que
celui d’_Arsinoe_ ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle
était vulgairement appelée _Teuchira_ ; Ptolémée lui donne encore l’un
et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope
et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de
_Teuchira_ : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est
surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste
que _Teuchira_ s’appelait de son temps _Arsinoe_, quoique Procope la
nomme ensuite exclusivement _Teuchira_, et qu’elle soit définitivement
désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et
notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne.
Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire
pendant combien de temps cette ville porta le nom d’_Arsinoe_, mais
qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de _Teuchira_ dans
les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque :
c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en
passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le
silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride
exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs,
s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins
insignifiants.
La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la
mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle
s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à
Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à _Teuchira_, et
atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de
quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le
sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois
borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre
_Teuchira_ et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on
marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de
moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites
lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant
ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement
occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce
qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se
rattache à cette partie de la Cyrénaïque.
Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette
contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux _Ecceus_[236],
_Tritonis_[237] ou _Lathôn_[238], fleuve que l’antiquité place à
l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette
ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales,
situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été
obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les
eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent
ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient-
elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de
largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le
nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas
le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais
d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris,
tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à
ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause.
J’ai dit que tout le littoral compris entre _Teuchira_ et Bérénice, est
occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de
terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue
d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel
du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne
formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se
prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une
conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau
salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens
géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de
vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant
encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de _Ben-Ghazi_, de
même que le fleuve _Ecceus_ entourait, selon Scylax, la ville des
Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui
existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le
fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse,
puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de
lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai
plus : ce desséchement d’une partie de l’_Ecceus_ sert au contraire à
expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même
sujet.
Strabon distingue le lac _Tritonis_ du fleuve _Lathôn_ qui venait s’y
joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du
fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est
peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand
élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon
assigne au _Tritonis_, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le
plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre
intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac
contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della-
Cella n’a pu se défendre de reconnaître le _Palus-Tritonis_ dans l’étang
que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y
retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long-
temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se
rappellera le desséchement de l’_Ecceus_ que je lui ai signalé ; de ce
desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière
cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres
couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où
correspond le _Tritonis_ de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers
de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la
disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des
terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les
ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac
en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour
provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les
encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un
des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de
Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du
Périple anonyme.
Entre _Teuchira_ et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et
quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque
sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé _El-Berss_, fut le
point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même
les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux
ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je
vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il
paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette
partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est
couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes
précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication
satisfaisante.
Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et
Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut
élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice,
et à dix-huit de _Teuchira_, et que cette ville porta le nom de
l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet
empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour
la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des
Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup
souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que
l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien
est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242].
Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu
près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien
méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un
château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le
sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun
indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments
d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les
plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre
importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée,
qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la
Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique
postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait
pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter
celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable
d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il
parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de
l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des
époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la
Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord
de position qui règne entre les autorités citées et mes observations
locales, nous ne voyions l’existence d’_Adrianopolis_ irrévocablement
fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient
Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales
villes de la Pentapole libyque[243] !
Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui
nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de
lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce
qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes.
* * * * *
[Note 228 : STRAB. l. XVII, c. 3. PTOLÉM. l. IV, c. 4.]
[Note 229 : HÉROD. l. IV, 171.]
[Note 230 : IRIARTE, p. 486-487.]
[Note 231 : De Ædif. l. VI, c. 3.]
[Note 232 : Voyez pl. XXVII, fig. 6.]
[Note 233 : Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des
Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de _Teuchira_,
avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien,
suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de
Cyrène (l. IV, 171).]
[Note 234 : PINDARE, Pyth. IV.]
[Note 235 : EUSÈBE, _Chronique_.]
[Note 236 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 111.]
[Note 237 : STRABON, l. XVII, c. 3.]
[Note 238 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 239 : SCYL. _loc. cit._]
[Note 240 : ANTON. AUGUST. Itiner. ed. Wessel. p. 67. HIEROCL. Synecd.
p. 633. PEUTING. Tab.]
[Note 241 : EUSÈBE, _Chronique_.]
[Note 242 : Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en
toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite
une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription :
_Restitutori Aug. Libyæ. S. C._ (PELLE. _Rec._ t. I, p. 207).]
[Note 243 : Geogr. sacra, p. 56.]
* * * * *
CHAPITRE XV.
Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.
Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour
le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en
existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où
nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et
d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet
principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à
présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.
Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de
traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et
nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la
plaine de _Grennah_, nom moderne de l’ancienne métropole de la
Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces
montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable
variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les
vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles
descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu
d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait
qu’à _Grennah_, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut
dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de
la montagne, et que nous nous trouvâmes à _Magharenat_, endroit
richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes
qu’on y trouve.
Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de
Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes
s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres,
et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant
l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier
effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus
satisfait.
On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne,
et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de
chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs
de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité
que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de
destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de
portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue
droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large
escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa
longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement
destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de
Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées
d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des
magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps
l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants
aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port
à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux
charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très-
escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous
nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et
l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même
hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins.
Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour
les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres
matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés
de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces
hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même
que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs
étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées
l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait
avec les principaux ports de la Méditerranée.
Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les
caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben-
Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux
Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur
domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour
établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces
paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont
fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais
été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits
ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en
pouvoir de leur bourgade troglodyte.
C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces
farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent
de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition,
vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par
des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux
parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant
les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop
inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications.
De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à
la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant,
et nous poursuivons ensuite notre route.
Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent
un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il
faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris
qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire
dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les
champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans
éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de
marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les
branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux
d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes
et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir
le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si
je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations
que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident
effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait,
et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux
que mes oiseuses paroles.
Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants
eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la
seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ;
les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous
suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à
peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à
y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les
tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons
atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se
développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la
vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de
grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines
s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et
couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans
la vaste Nécropolis de Cyrène.
Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur
poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que
confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer
tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une
retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense
au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles
spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont
distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si
désirées.
On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de
certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une
caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent
le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan
est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le
cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies
de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu
qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des
poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave
assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à
connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique
l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun
cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres
expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à
l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne
vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de
la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert.
Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent
ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui
ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des
armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même
un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent
persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait
l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient
irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration
commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer,
à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan
des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole,
les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ;
et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg,
devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense
étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture,
que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose
singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul
témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée.
Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois
appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la
ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne,
elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines,
s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée
par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les
hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette
Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle
est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites
terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres,
longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties
par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et
contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces
terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes
sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la
conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les
amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la
plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des
terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche
grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses
sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs
massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés
à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les
grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie.
Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent
rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de
m’occuper.
On peut établir comme règle générale, que partout où les localités
permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la
roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce
que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la
Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la
Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu
initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est
loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie
mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En
partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes
les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui
ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents
locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement.
Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois
perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois
quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu
de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou
complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de
rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits
avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la
colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises
simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La
solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de
soins ; et ce but n’a pas été trompé.
Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine
continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes
cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié
par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ;
et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son
type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de
Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de
colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu
d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de
monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur
les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous
apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et
dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de
formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à
constater les témoignages de l’antiquité.
Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de
façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles
à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont
l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci
sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je
ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à
pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières
grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles
contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent
quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux
désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de
grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de
deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec
un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou
en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois
inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par
d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi
dans le roc. Les mausolées des environs du _Naustathmus_ nous ont déja
offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en
excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et
quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ;
nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne
perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte
continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière
que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation
parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la
longueur[244].
Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il
me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre
d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux
précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison
présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent
Hypogées à portique.
Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la
montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à
une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait
s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du
monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en
appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et
pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour
entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et
d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ;
mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel
de l’Attique.
Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire
qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en
demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé,
et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une
même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à
chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises
légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails
d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de
larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées,
ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les
protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique,
ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent
pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont
des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des
pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu-
près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés
inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand
hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est
hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux
autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément
à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette
Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs
destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux
funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là
sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.
Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de
Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les
localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus
varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un
profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le
penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert
d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui
distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il
faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de
gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et
de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule
ligne.
C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite
d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire,
mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres
de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les
uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes,
ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à
ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte
de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.
Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois
hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en
saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se
dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales
y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles
décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un
angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche
ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective.
Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces
hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et
du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches
errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à
ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale
servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des
bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de
cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le
fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes
ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ;
que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des
tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison
éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des
sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on
entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites
graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes,
de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne
comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais
charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].
Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de
plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans
l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie
de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le
sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire
mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées
encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que
d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et
les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre
capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres
obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y
pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et
hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de
petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés
d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de
l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous
nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une
parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs.
Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes
garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent
des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de
raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre
des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle
très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont
parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le
tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la
Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est
divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en
juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé
que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et
sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands
regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes,
dans un autre hypogée.
Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le
voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que
nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de
tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs
morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier
en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir
réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée
il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît
dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont
appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des
guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247].
Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par
l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien
neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous
allons continuer nos visites souterraines.
Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que
les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous
les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant
plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au
temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les
plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les
entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art
antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées,
où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui
surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts
pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause.
Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de
Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus
épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de
grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé
l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des
pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher
détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer
pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y
est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de
terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie
_exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de
chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il
faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond
de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques
fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces
folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire
palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont
rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière
ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira
sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux
obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande
importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.
Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis,
offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres
ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu
un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui
paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la
plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une
paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues
de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres,
divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie,
donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et
s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une
espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer
des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité
les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le
termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un
piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait
consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude
d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de
lui[248].
Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique
produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux
remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette
peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une
assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement
à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment
à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages,
archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages
ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes
chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au
contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient.
Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus
haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec
les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se
trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique
où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène
jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251].
On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture
trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient
répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes
différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare
qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans
une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des
traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que
soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des
traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue
que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop
vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une
opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce
qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce
monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la
Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des
archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre
s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en
souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces
sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter
cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les
usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui
des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette
hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ;
et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.
Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je
remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des
formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour :
pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de
l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures
et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur
l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que
l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les
airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette
inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures
antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même
réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant
l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails
n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un
scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du
tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir,
comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les
habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion
pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non
à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte
pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont
cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi
contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve
tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de
quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a
la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement
drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes.
Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une
tente.
Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée
par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un
fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie
par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses
couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce
qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques
analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était
local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la
Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps
de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant
des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements
militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des
guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux
diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne
soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et
notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines
de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures
parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée :
elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort
bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le
lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des
gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les
souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne
surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le
principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il
retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour
stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de
l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la
Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut
donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture
semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette
contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans
contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités
des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à
faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois
représenté sur leurs médailles.
Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines,
m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle
que je viens de décrire.
Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient
pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription
cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il
convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la
distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment
monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la
paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une
petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au
sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-
élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit
avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres,
dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes
détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la
description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en
varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement
entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne
l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.
Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ;
mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal
ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues
lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de
longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des
treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une
frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon,
accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.
Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois
peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le
sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il
est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au
milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu
de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de
roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux
funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je
pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des
Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux
mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau
témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je
me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une
autre qui me paraît moins aventurée.
Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et
mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main,
entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On
reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la
roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen
âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du
tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ;
intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus
grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du
fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y
représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne
de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles,
être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a
personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand
nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit
suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je
ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et
conjectures.
Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir
des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes
de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel
désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux
désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au
lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de
monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du
génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si
infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je
m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle
présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire
d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je
me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du
beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de
céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais
que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en
paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais
sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me
laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse
venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage,
agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir
autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je
reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette
foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on
peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne
point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.
C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage
l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la
Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai
déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès
présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose
d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de
tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas
perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite
salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui
donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation
sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la
destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et
couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une
peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui
augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits
tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie
d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de
ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les
entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la
parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si
nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur
lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être
regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle
dans une attitude de douleur.
La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins
remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes
bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,
ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante
avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec
celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs
fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur,
comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.
On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés
par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que
les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette
peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à
Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de
noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si
l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de
quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme
les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes
négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à
l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur
accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des
relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette
opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus
voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez
et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon
témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question,
j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec
lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la
régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux
noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut
beaucoup, des objets à dédaigner.
Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont
je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de
les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus
solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que
je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se
lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone
des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ;
puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter
l’aride narration !
* * * * *
[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.]
[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl.
XXXVII, XXXVIII.]
[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.]
[Note 247 : Voyez pl. LXIII.]
[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.]
[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.]
[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.]
[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.]
[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.]
[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.]
[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.]
[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.]
[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc
contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes
de la Libye.]
[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.]
[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple
de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont
confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui
me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les
naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes,
beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi
sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je
l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et
principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.]
[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.]
[Note 260 : Voyez pl. LV.]
[Note 261 : Voyez pl. LI.]
[Note 262 : Voyez pl. LIV.]
[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.]
[Note 264 : PLAUT. Rudens.]
* * * * *
CHAPITRE XVI.
Cyrène.
En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée,
sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement
que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du
sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du
plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit
un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est
arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre
un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former
immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse,
fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches
moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de
Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de
la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat.
Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les
champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre
équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux
cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend
devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas,
parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la
Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la
montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans
la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce
qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la
Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un
gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec
lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités
du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et
absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et
de les subdiviser.
Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des
sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître
le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les
récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres
munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui
tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi
encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du
monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou
bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon
questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles,
et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous
allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse
persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques
pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous
sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un
peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de
hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher
de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de
régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de
rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort
dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes
obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre
équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et
nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois
en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier.
Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons
remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle
étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards.
Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et
les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce
n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges
empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent
être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les
magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche.
Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de
distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées
les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin
battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte.
Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes
d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des
interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le
volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à
cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert
en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire
dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces
observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre,
nous nous empressons de continuer notre marche.
Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur
les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle
Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais
les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite
intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses
protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne
pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs
contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe
général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques
sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la
roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait
entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu
tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit
augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va
s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune
homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un
enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce
corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle
produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas
d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons
au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse
caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau
considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un
flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer
très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de
pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à
ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent
souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité
occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner
plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux
magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment
indiqué les ruines.
Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable.
Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par
l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et
dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le
trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes,
restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu.
Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de
l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de
la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle
droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on
ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on
arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et
tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il
faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer
ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de
tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle
paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille
crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en
a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les
entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée
au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car
avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin
cette aquatique reconnaissance.
Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés
réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est
de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions
les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène
auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les
moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas
d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le
rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces
mots connus depuis long-temps du monde savant :
_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la
fontaine_[265].
Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs
historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres
faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De
ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un
coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville.
L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il
est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ;
n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai
ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est
éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin
dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits
sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout
à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté
aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la
forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze
que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité.
Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds,
je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ;
et cette simple observation me dévoilera une foule de traits
historiques, attachés à cette intéressante localité.
C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle
s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de
Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le
bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est
là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ;
c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la
fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble
voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage
attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes
draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes
pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de
ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes
couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de
la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des
massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des
yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de
menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs,
ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour
des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à
défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à
tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères.
Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs
de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs
d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour
recourir moins frivolement à d’autres identités.
J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant
presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris
me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans
les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai
d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que
celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que
l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la
nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée.
Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal
qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du
temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies
allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits
appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand
rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la
marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple
d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition
du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le
centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente
rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans
l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour
objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes
de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines
du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres
rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est
formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars.
A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple
on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue
jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un
buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours
délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau
siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant
Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce
rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves
positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants
de l’histoire archéologique de la Pentapole.
Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus.
Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de
communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est
aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus
importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte
pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les
ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans
la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des
torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges
draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de
là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un
immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie
vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief
au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni
l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui
l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu
même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée
d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants.
Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue
de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de
la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous
les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus
Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est
la preuve évidente.
Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des
fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse
nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique
j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis
ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus
grande échelle.
Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit,
étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de
loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de
l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince
romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter
celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés
aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est
là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la
plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur
son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent
méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui
tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange,
voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce
serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle
ou un lion.
Pour en revenir au temple de César, non seulement ses murs sont bariolés
de dépouilles de divers âges ; mais parmi le grand nombre de ses
colonnes dispersées çà et là sur le sol, il en est peu qui se
ressemblent, soit par la forme, soit par la nature de la pierre. On en
voit de rondes, de torses et de cannelées ; les unes sont en marbre
blanc, les autres en granit rose, et d’autres en porphyre bleu. A ces
détails, il faut en ajouter un plus intéressant, et qui me paraît
évidemment se rattacher à ce temple. Hors de son enceinte, mais à
soixante-dix mètres seulement vers l’ouest, on trouve le torse d’une
statue colossale en marbre blanc, représentant un guerrier. La cuirasse,
enrichie de sculptures d’un travail fini, est d’une belle conservation ;
on y distingue les emblêmes suivants : au milieu du poitrail une figure
de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un
glaive et de l’autre un bouclier, se tient debout sur une louve : il est
presque inutile de dire que c’est là l’emblême de Rome la guerrière,
portée par l’animal qui allaita son premier roi. Deux autres figures
également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent
représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque.
Les écailles semi-sphériques de la cuirasse qui recouvrent les
bandelettes libyennes[276], contiennent aussi chacune des sculptures en
relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des
dauphins, les têtes de Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et
autres symboles qui contribuent à orner ce beau torse sans trop le
charger[277]. Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux
monument, si l’on observe ses dimensions colossales et le fini du
travail, il est hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en
lui la statue de l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son
apothéose, ont chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce
champ avec les colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois
l’éclat. Pour le coup, on excusera le voyageur s’il ne peut s’empêcher
de réfléchir à la destinée subversive des grandeurs humaines, s’il ne
peut s’empêcher de sourire à l’aspect de tant d’orgueil réduit à tant
d’humiliation. Debout devant ce tableau philosophique, et seul être
pensant au milieu d’un vaste désert, il serait disposé à dire là-dessus
bien des choses ; mais par bonheur pour le lecteur qu’un laboureur
nomade parcourt la plaine de Cyrène : sa charrue à laquelle est attelé
un chameau en sillonne les champs ; elle s’approche du temple de César,
heurte contre l’homme-dieu à demi-enfoui dans la terre, écorne l’image
de Rome et de ses génies protecteurs. A cette rencontre, le Libyen
pousse un cri rauque, et s’emporte contre la rocaille qui encombre ses
guérets : l’Européen alors s’éveille ; il trouve dans ce nouvel accident
un nouveau texte à ses réflexions ; mais auprès du susceptible nomade,
il se garde bien de les faire à haute voix, et se décide enfin à aller
rêver ailleurs.
A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes,
mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur
situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on
peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles
appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond
ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis,
très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il
pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige
vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en
vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle
avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui
d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement
moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut
également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse,
qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris,
plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau
pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas
postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que
des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la
copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à
l’époque des empereurs, est ainsi conçue :
_Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses
frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est
placée)_[279].
Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que
nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et
que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces
ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et
n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être
convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel
appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas
postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes
débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance
entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine
d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que
j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction
qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon,
et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les
Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et
qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut
l’avoir conservée.
Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une
grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous
ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que
nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges
que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces
nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire
archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins
l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une
enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt-
cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne
forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était
composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des
citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines,
marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément
empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux
aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les
eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de
Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au
contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville.
Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être
un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une
manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que
toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie
voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule
avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même
en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles
du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment.
Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de
l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on
rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit
qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs,
accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien
des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles
portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et
autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements
dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le
plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins
plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis
trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je
suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions
qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être
exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le
lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui
résumer, et le laisser en repos.
Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une
seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent
irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles
très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques,
ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre.
Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux
courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et
les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot
ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi
du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que
ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il
s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur,
et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par
intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de
bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux
murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux
rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit
latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des
séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De
courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement
ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ
deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de
plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont
dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux
élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement
autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation
au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées
touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de
sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que
ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre
produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis
produit en grand.
Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur
longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des
ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de
monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui
cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques
restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques,
et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples
rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples
hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin
plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité
méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les
rues en se joignant.
Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les
autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de
réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de
Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des
envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel
il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein
cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs
sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une
forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait
remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de
l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même
d’une enceinte extérieure.
Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de
la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je
le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à
redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins
qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande
citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de
l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de
gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du
sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire
d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous
les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la
citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les
Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du
moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement
réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce
dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde
parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons
précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa
réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises
à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de
l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui
couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux
affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si
évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la
plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq
lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et
que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de
détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au
lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le
cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent.
La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en
chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant
plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et
conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est
important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme
celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les
temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit
puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par
cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les
habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est
remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre.
Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit
un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes.
D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par
le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de
rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement
groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement
ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de
la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu
d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que
ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre
des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les
marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en
outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut
incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que
nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole
relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin
qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs
et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un
pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de
parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été,
sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y
venir de tous côtés étaler ses denrées.
Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées,
elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un
voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve
maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie
occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le
répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à
l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le
roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce
témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est
pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville
de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu
offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283].
C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées
classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels,
servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer.
Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût
cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût
ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la
montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en
suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces
indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer
dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous
côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population
agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font
insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de
Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me
suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et
que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait
qu’elle me présente.
A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me
répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe
d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en
juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail,
ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la
Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut
placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle
évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus
l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les
hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore
auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute
réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de
Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui
encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes
conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement
sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à
laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement
l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre.
Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et
se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre
connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les
ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse
l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la
Nécropolis.
J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette
partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la
montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente
de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace
de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé
de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule
qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que
le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux
dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement
entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité
de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite,
on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus
pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches
taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de
Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges
pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus
souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont
profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies
entre deux murs de roche très-exhaussés.
A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la
nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la
Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle
activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre
chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la
dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise
en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour
revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres
vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des
massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel
escalier qui conduit au sanctuaire.
On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans
une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ;
au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche
réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes
saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et
ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les
en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont
ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret
dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres
décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble
des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à
des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens,
et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée :
les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ;
les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles
perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans
liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une
phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là
une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut-
être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont
ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres.
En résumant ces documents intéressants, il en résulte que ce lieu était
un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales
divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme
pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument
religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de
Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine
présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase
de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le
composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la
dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive,
fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les
divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de
gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres
successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la
nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici,
comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes
qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire.
Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où
s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques
que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée
moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je
voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que
présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges
antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de
stériles et ingrates notions.
Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé
antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les
uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la
suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second
fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling,
Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette
opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur
philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me
fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable
origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de
déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme
le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont
Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée,
dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée
ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et
devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte
d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la
ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la
belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite
consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous
qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du
roi Hypsée.
Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut
être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité :
l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours.
Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une
table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe
de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels
renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien
changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en
pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la
Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant,
quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et
d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore
debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre
des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire
mention de plusieurs de ces édifices.
Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous
savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée
à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias
nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un
desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer
encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où
l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur
de cette déesse[294].
Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ;
et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste
grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices,
néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de
cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut
de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En
outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles
que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de
l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les
Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les
différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a
tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être
surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines,
et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette
époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur
place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des
monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent
et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles.
* * * * *
[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par
Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p.
337).]
[Note 266 : PIND. Pyth. IV.]
[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.]
[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.]
[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la
tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui
concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la
fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit
les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile
de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est
fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que
l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de
sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition
de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau,
malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au
dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.]
[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.]
[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 274 : Id. ibid.]
[Note 275 : Voyez pl. LX.]
[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens
l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui
habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit-
il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de
Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en
petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont
les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le
soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements
libyens (l. IV, 189).]
[Note 277 : Voyez pl. LIX.]
[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv.
Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.]
[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.]
[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène,
DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.]
[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.]
[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.]
[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.]
[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.]
[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.]
[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.]
[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.]
[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.]
[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.]
[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.]
[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.]
[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c.
19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p.
218.]
[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]
[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.]
* * * * *
CHAPITRE XVII.
Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque.
Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de
campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à
ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les
plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines
littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la
Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement
rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y
affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de
la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par
les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle
agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire,
je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici
mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements
de l’antiquité qui y sont relatifs.
Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune
avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble
trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois
de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la
plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne
qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où
les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on
recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des
montagnes, et préparaient la troisième récolte.
L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en
promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses
terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici
avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre
elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre
le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions
favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la
merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il
ne manque même à cette description, pour être complètement
topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline
ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de
cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades
plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte
cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la
trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui
couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne
s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui
correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace
donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues
d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette
contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se
prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des
montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud.
Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir,
à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur
locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs
appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur
indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la
plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au
pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication.
Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées
les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de
Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à
travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le
répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche
continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu
profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie
cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues
de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense
plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés,
circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts
pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements.
En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur
ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées
et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on
voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au
tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans
tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois
un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent
encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent
auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui
sont en guerre avec les autres tribus.
Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin
d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes
de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives,
de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois
d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens
qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de
l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut
douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient
appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur
architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et
romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce
que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus
puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point
des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des
sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298].
Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale
celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer
aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes
cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre
d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux
Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de
Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_,
_Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des
villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se
rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus
méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine
furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux
confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la
situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le
développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera
peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera
certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs
sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire
à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des
ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_
et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré
l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec
le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de
la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes :
retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est
retourner au sol de la civilisation.
Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette
belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare
l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et
le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes
expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que
suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah
offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois,
pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à
leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque
étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et
sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare
beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut
pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs
oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte
aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées,
entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles
produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je
nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de
toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers,
oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse
remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain,
furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut,
mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation
des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non
seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de
l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus
beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même
plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou
cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans
ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en
ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le
cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves
historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un
valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de
Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits
du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains
aliments[304].
Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais
pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être
infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut-
être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton
maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_,
d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe,
et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais
même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers
cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_
devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage
de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent
d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le
reste de la Pentapole[305].
Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant
l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait
positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les
arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le
commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut
tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec
le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette
époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du
domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine,
et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en
présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu
refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien
laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement
compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les
domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses
trésors une bonne part de leurs richesses.
Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient
la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent
régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait.
Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de
Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que
d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait
leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers
cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des
chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de
la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de
leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes
ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée
anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales,
plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et
sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est
là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous
leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi-
équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer
en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la
grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours,
plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides
coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les
chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la
Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le
cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des
chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre
également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si
les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par
l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du
moins ce qu’en dit Synésius[310].
Dès la plus haute antiquité, les Libyens de la Cyrénaïque, et notamment
les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la
tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que
plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les
chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de
l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent
d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces
ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux
de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se
servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de
chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne
fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par
les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de
la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se
servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on
peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes
déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble
d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent
l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent
aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus
rapides de toute l’Afrique.
Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les
champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que
je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps
de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs
à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède
parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les
Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut
les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les
Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis.
Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de
chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de
cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre
de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute
antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et
transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet
animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et
cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions
étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants
consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet,
que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger
de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement
même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette
tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque
chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de
nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait
de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres
bestiaux.
Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par
l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de
Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de
Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318].
Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps
plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des
traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui
n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région
boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon
Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs
femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit
incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des
troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la
forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la
Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces
derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été
seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire
dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et
entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages
abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette
saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément
endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se
plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent-
elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire
qu’il en fut de même dans l’antiquité.
Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et
qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une
observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute
bien que je veux parler du porc.
Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la
Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les
habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent
que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de
plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent
que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal
domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient
gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de
Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai
émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages
prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus
conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la
chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que
c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la
sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable
qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322].
Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote
ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait
d’une aussi forte santé que les Libyens[323].
Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la
campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients,
accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les
champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement
exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les
Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les
dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par
une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine
d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa
génération et de son développement[324].
Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant
l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la
négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de
cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé
une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les
consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y
arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés
par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils
occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille
Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes
invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps
désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la
peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée
Pentapole[326].
Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de
l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette
belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son
éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les
tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un
philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre
d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû
nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les
champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut
rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil
africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs
charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il,
Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon
lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune
production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est-
ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce
du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le
miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui
pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes
collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces
frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur
des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au
spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers
rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de
l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de
toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des
chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de
leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas
de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la
nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté !
* * * * *
[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.]
[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.]
[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p.
84.]
[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.]
[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.]
[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.]
[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.]
[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.]
[Note 304 : PLINE, l. XV.]
[Note 305 : SYNES. epist. 125.]
[Note 306 : PLINE, l. XVII.]
[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois
agraires.]
[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la
grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t.
I, p. 313).]
[Note 310 : SYNES. Epist. 40.]
[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.]
[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les
peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans
les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes
de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des
chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).]
[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.]
[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.]
[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.]
[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.]
[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.]
[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.]
[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.]
[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.]
[Note 323 : Id. ib. 187.]
[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.]
[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.]
[Note 326 : SYNES. Epist. 58.]
* * * * *
CHAPITRE XVIII.
Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues
dans l’antiquité.
J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la
campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues
dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants
de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au
premier rang le _silphium_.
L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges
antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le
berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur
l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante,
dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est
ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les
propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires,
partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut
créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un
miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut
fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de
Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution
invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce
sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la
convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer
annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles
explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des
notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante
trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais
donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux
anciens naturalistes.
En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en
résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la
même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du
_selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme
celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du
naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant
quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il,
une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle
sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée
produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles
tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette
époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que
subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait,
cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre
un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est
celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.
Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon
ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on
reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles
découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la
forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui
couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite
par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement.
J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît
représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui
n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.
Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.
Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs
du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très-
distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis
l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle,
auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au
contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur
la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et
Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la
Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de
concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque
toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y
comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont
cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait
dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé
indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de
Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve
fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.
Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du
sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye
septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la
région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et
d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui
offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens
et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à
expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à
comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec
la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux
considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils
écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.
Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque
jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et
Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie
septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au
plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande
ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux
caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur
brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de
hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse,
un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les
feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les
caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en
petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une
feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis
argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon
divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune,
échancrée et très-ouverte.
D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe
également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la
grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du
second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et
très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai
classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui
trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce
genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il
nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation
extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des
anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je
passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs
propriétés.
Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les
brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout
à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair
meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre
propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que
sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon
arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé
de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de
ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à
couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions
étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires
d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par
l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce
que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les
chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en
mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si
grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre
tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le
Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où
l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa
vertu excessivement purgative a une action plus violente encore
lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins
de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux
bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un
autre ciel que celui de Barcah.
Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de
toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous
puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de
l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y
germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait
par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier
_Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné
indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_.
Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de
la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il
ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y
mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à
Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé
au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine
d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet
inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision,
et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr
la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée
universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les
eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces
qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la
célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.
Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent
cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur
leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe
comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du
commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une
simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point
indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves
déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans
Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise
des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne
changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du
_silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une
tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par
les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les
Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le
commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que
César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq
cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les
anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains.
Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents
passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait
existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie,
la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de
la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités
beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait
tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes
connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je
ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la
plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays
consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme
comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour
en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les
Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans
la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de
vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342].
Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du
_silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les
recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une
solution satisfaisante.
En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous
voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la
Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus
depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait
environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait
encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il
commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait
presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle,
temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante
dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les
montagnes de Cyrène.
L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour
expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du
_silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché
à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce
fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le
_silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ;
et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et
incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques
sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du
funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et
principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les
Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs
incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les
exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à
gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les
dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des
principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc
de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans
l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa
conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera
certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière
septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes,
contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette
contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si
nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus
claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée
par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que
ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits.
Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les
Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu
de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y
reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le
prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les
solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa
patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les
montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations
lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus
en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses
humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le
sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait
fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi
frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté
sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres
désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant
l’arrivée des Grecs en Libye.
D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont
néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.
Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les
anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité
de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai
déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que
la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on
faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les
philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes
avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie
avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_
doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le
monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont
Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le
témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres
qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella,
qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et
les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et
la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si
souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette
identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part,
qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le
_thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un
conifère.
Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des
montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre
fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son
utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la
Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment
répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une
couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen
très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la
plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du
safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette
plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non
seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des
médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ;
et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez
les Grecs et les Romains[349].
Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on
faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté
la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection,
qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des
usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme
antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la
putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les
meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être
surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la
confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à
parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de
luxe[350].
On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave
des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un
parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351].
Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces
belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur
aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches
vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle
blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues
des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ;
n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi
les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans
les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.
Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque
qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le
_misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui
pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque
certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent
les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un
caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon
Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que
les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties
sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur
blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux
bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne
saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.
* * * * *
[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par
les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé
et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).]
[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 331 : _Loc. cit._]
[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.]
[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).]
[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c.
5.]
[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.]
[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.]
[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je
sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane,
habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes,
p. 242).]
[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.]
[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.]
[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.]
[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.]
[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.]
[Note 346 : SYNES. Epist. 106.]
[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce
naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ;
et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me
semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les
traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de
celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont
il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun
temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que
doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier
de Phénicie.]
[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.]
[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.]
[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.]
[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.]
* * * * *
CHAPITRE XIX.
Des relations commerciales des Cyrénéens.
Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état
physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les
documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de
ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette
région de l’Afrique.
Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie
n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins
active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates
qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes,
dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer,
semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que
l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate
donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville
dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des
ennemis[352].
La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des
villes de _Barce_, de _Naustathmus_ et d’_Aphrodisias_, situées chacune
sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait
le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent
construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes
postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées.
D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce
littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant
à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes
méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du
commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent
apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante
put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes.
Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens,
durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie,
pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se
gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des
habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour
la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils
furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs,
soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce
ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ;
ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire
même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se
replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines
lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des
escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce
fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour
spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de
leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en
enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un
tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables
Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des
chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques
que des larmes et de timides prières.
Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens
ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de
faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus
irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des
terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls
construits en des temps antérieurs, ceux de _Lemschidi_ et de _Lemlez_
qui dominent le golfe _Nausthamus_, furent infailliblement destinés par
leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les
invasions maritimes.
Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la
colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur
origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce
caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant
plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous
apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque
intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements
historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir
progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye,
germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan
que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop
grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc
me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée
succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter,
comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne
point dépasser mal à propos les limites d’un voyage.
La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que
l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses
habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des
biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les
répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe.
Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut
pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de
Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très-
considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du
conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des
présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent,
tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations
voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des
Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque
le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix
mines, et dont le travail était admirable[354].
On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les
Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent
et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages
numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont
nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à
nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des
stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens
eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles
semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives
ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de
Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les
monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui
servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le
temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent
établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette
époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette
Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en
déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du
nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de
Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la
fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation
commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt
qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en
serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation
retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées.
Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la
première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux
caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux
Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes,
communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats
que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand
commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357],
comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et
ceux de la Cyrénaïque.
_Charax_, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du
commerce de Cyrène avec Carthage : le _silphium_ en fut le principal
objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des
relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par _Parætonium_
avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les
renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me
parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en
Égypte le _sel d’Ammon_, que l’on trouvait, comme on le trouve
fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la
Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et
l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de
l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en
faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les
sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à
_Parætonium_ une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette
raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison
de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un
grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa
ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment _Parætonium_ que la
majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur
conservation.
Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le _silphium_, les chevaux et
les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans
l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté
du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses
parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois
venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises
contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été
louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées
entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre
dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de
Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses
de ses habitants.
En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales
ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la
méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce
que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes
et de peuplades de ces différents pays.
Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement
à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les
Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec
eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par
résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur
payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la
première assertion, et la position retranchée des campements libyens
dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette
excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et
leur valut l’épithète de _blancs Cyrénéens_[362] ; mais c’est là tout
l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut
l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et
que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si
l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples
dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de
l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa
stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement
opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires
qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes.
Les Cyrénéens, au lieu d’imiter les Carthaginois, au lieu de se
concilier d’abord l’affection des indigènes en leur payant un tribut,
pour les rendre ensuite eux-mêmes volontairement tributaires, envahirent
leur territoire, puis ils les en chassèrent ; au lieu de provoquer des
alliances avec les Libyens, et prendre ainsi racine sur un sol étranger,
il les méprisèrent, en les croyant indignes de leur sang ; enfin, pour
dernière et plus grande faute, au lieu de les incorporer comme les
Carthaginois dans leurs armées, et de les employer à cultiver leurs
champs, ils vécurent séparés d’eux, et presque toujours en hostilité :
accumulation de négligences, ou pour mieux dire, défaut total de
politique, qui fut peut-être la cause de l’instabilité du gouvernement
de Cyrène même dans ses phases les plus brillantes, et qui occasiona
certainement plus tard ces fréquentes invasions des Libyens dans les
murs des cités de la Pentapole, et leur déplorable saccage.
Telles sont les notions que j’ai pu retirer de mes promenades dans les
champs abandonnés de la célèbre Cyrénaïque, et les observations que mes
faibles lumières m’ont permis d’émettre sur l’histoire et la géographie
ancienne de cette intéressante contrée[363]. L’histoire de Cyrène ne
devait pas être l’objet spécial de ce livre ; mais j’ai cru utile d’en
exposer les traits les plus saillants dans une courte Introduction, afin
de rappeler en peu de mots ce que l’on ne trouve qu’épars parmi beaucoup
d’ouvrages. Il n’en était pas de même de la géographie ancienne de la
Cyrénaïque. Mannert a manqué d’observations locales ; Ritter n’a fait à
ce sujet que traduire la relation de Della-Cella ; et cette relation est
assurément plus archéologique que géographique. C’est donc vers cette
branche de la science que j’ai dû principalement diriger mes recherches
dans les traditions de l’antiquité ; elle me promettait des
rapprochements intéressants à confronter, des points réellement neufs à
établir ou du moins à proposer : c’est aussi ce que j’ai assayé de
faire. Puissent les juges de ces sortes de travaux me prouver par leur
critique que je n’ai pas tout-à-fait perdu mon temps !
Ce qui me reste à dire sur ce voyage n’offre qu’un bien faible intérêt ;
mais il accomplira la tâche que je me suis imposée pour le moment. Je
vais donc parler des Oasis, voisines de la grande Syrte.
[Note 352 : ISOCRAT. in Orat. ad. Philipp.]
[Note 353 : HÉROD. l. III, 13.]
[Note 354 : EUPOLE, dans Élien., l. XII, 30.]
[Note 355 : POLLUX, l. IX, c. 6.]
[Note 356 : STRABON, l. XVII, c. 3 ; trad. franç. p. 479, n. 6.]
[Note 357 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 257.]
[Note 358 : STRAB. l. XVII, c. 3.]
[Note 359 : SYNES. epist. 147.]
[Note 360 : ARRIAN. de exped. Alex. l. III, c. 4.]
[Note 361 : PLINE, l. XXXV, c. 6.]
[Note 362 : L’épithète de _blancs_, que Stratonicus le Rhodien donne aux
Cyrénéens, me paraît convenir incontestablement à la couleur de la race
grecque comparée à la libyenne, et ne saurait être interprétée, ce me
semble, comme l’a fait Causabon, qui l’a attribuée à la mélodie de la
musique des Cyrénéens (CAUSAB. animadv. in Athen. l. III, c. 21, p. 198,
199).]
[Note 363 : A ce sujet, je répéterai ici avec plus d’exactitude ce que
j’ai dit ailleurs un peu vaguement : Je dois à l’obligeance du profond
philologue M. Letronne l’explication verbale, et d’après le texte grec,
de quelques passages obscurs des auteurs de l’antiquité, dont je n’ai
consulté ordinairement que les traductions latines ; et à mon savant et
respectable confrère M. Eyriès, l’avantage d’avoir pu profiter de
plusieurs ouvrages en langue allemande que je ne connais pas.]
* * * * *
CHAPITRE XX.
Voyage à Audjelah.
§ I.
_Grande Syrte._
La ville de Bérénice, je le répète, a presque totalement disparu sous la
moderne Ben-Ghazi, et, d’après les faibles indices qui en restent, on ne
peut se faire une idée exacte de son ancienne étendue. Quant au port qui
occasionna la fondation des deux villes ancienne et moderne, il est un
peu rétréci par l’envahissement des sables, sans être pour cela moins
sûr. Il présente encore une belle rade abritée par deux promontoires,
dont le méridional est plat et couvert de palmiers, et le septentrional
plus élevé, correspond au _Pseudopenias_ de Strabon : un gros rocher que
l’on aperçoit dans la mer à quelque distance de ce dernier promontoire,
m’a paru être la petite île basse et noire servant dans l’antiquité à
abriter les bateaux, ainsi que le rapporte le Périple anonyme[364].
Puisque je ne retrouve que de rares et insignifiants vestiges de
l’ancienne Bérénice, m’arrêterai-je long-temps dans les murs de la ville
moderne ? Dénombrerai-je ses maisons plates et bâties sur le sable ; ses
habitants, Juifs, Mograbins et Arabes ? Parlerai-je de son commerce de
bestiaux, de miel et de laine ? Ferai-je la description des jardins de
la ville, de ces petits champs dans le sable, dont le pourpier et le
poivre-long font ordinairement les honneurs, et qu’ombragent quelques
palmiers aux maigres panaches battus par les vents ? Ou bien renonçant à
ces vétilles, d’ailleurs à la connaissance d’une foule d’Européens qui
visitent Ben-Ghazi, peindrai-je le souverain de la moderne Cyrénaïque,
entouré de sa cour d’Arabes déserteurs, et tenant nonchalamment son
divan dans une masure délabrée, décorée du nom de château ? A ce sujet,
déroulerai-je la liste de ces seigneurs féodaux par la forme, et simples
fermiers par le fait, qui, en vertu de pouvoirs accordés par le pacha
Yousouf, viennent s’installer durant trois années consécutives à
l’extrémité de la province de Barcah, et, n’osant pénétrer eux-mêmes
dans ses forêts, y envoient de temps à autre des émissaires, pour
retirer ou pour essayer de retirer de leurs hôtes le tribut annuel, dont
la totalité ne doit pas s’élever à moins de cent soixante mille piastres
d’Espagne ?
Mais à ces divers propos, il me semble entendre mon lecteur, justement
fatigué de mes prolixes récits, se récrier et me dire qu’il est temps
d’y mettre un terme. Tel est aussi mon dessein. Pour en atteindre plutôt
le but, je me hâte de quitter Ben-Ghazi, ne pouvant toutefois me
dispenser de prévenir les personnes curieuses d’aller visiter
l’intéressante Cyrénaïque, qu’elles trouveront dans cette ville auprès
de M. Rossoni, et à Tripoli auprès de M. Vattier de Bourville, des
fonctionnaires dont le zèle cosmopolite pour les sciences, et
l’obligeance pour ceux qui les cultivent, ajouteront de nouveaux charmes
à leur pélerinage aux champs classiques de Cyrène. Cela dit, je plie ma
tente, et me dirigeant au Sud vers le désert des Syrtes, je vais résumer
en peu de mots ce qui me reste à dire sur mon excursion en Libye.
C’est apparemment aux bas-fonds qui avoisinent la côte de la grande
Syrte, qu’il faut attribuer les traditions de l’antiquité sur les grands
dangers que recélait ce golfe ; car de nombreuses observations ont
prouvé de nos jours qu’il est généralement dépourvu d’écueils et presque
partout navigable. La côte orientale est celle qui paraît avoir été de
tous temps la plus inhospitalière : témoin les expressions dont se sert
à ce sujet le Périple anonyme[365], et celles non moins caractéristiques
de Méla qui la désigne par _importuoso littore pertinax_. Aussi ne doit-
on pas être surpris que malgré la bonne qualité du sol et les belles
prairies qui bordent toute cette partie de la côte, depuis Bérénice
jusqu’aux deux tiers de distance du fond du golfe, les Cyrénéens n’y
aient élevé aucune ville d’une grande importance. Il est même à
remarquer, pour complément de ce fait, que _Borium_, la seule ville de
ce canton qui ait acquis quelque illustration dans l’histoire de la
Cyrénaïque, soit d’abord comme asile de la secte hébraïque dont elle
renfermait un temple célèbre, soit, plus tard, comme boulevart de
l’empire romain à Cyrène, loin d’avoir été élevée sur la côte, fut
construite au contraire, d’après Procope, dans un étroit vallon[366], au
pied du plateau cyrénéen, et vis-à-vis probablement du promontoire du
même nom[367], qui en est distant de cinq ou six lieues. Des ruines
surnommées par les Arabes _Massakhit_, comme celles d’Aphrodisias, sont
indiquées à peu près dans cette localité ; quelque autre Européen pourra
peut-être vérifier ce renseignement que je n’ai pu vérifier moi-même, et
qui assurément n’est pas dépourvu d’intérêt.
Quant aux autres bourgs et villages que les divers géographes de
l’antiquité placent sur ce littoral, il n’en est aucun, je le répète,
qui ait eu quelque importance commerciale ou politique : Ils nomment
successivement depuis le promontoire _Borion_ ou _Boreum_, _Diachersis_,
_Mastoras_, _Heracleum_ ou la tour d’Hercule, _Drepanum_, simple
promontoire selon les uns[368], et ville selon d’autres[369], enfin
_Serapeum_, _Diaroas_ et _Apis_ qu’un observateur moderne a reconnu
comme limite méridionale de la navigation le long de la côte orientale
de la Syrte. Je ne parle point de _Charax_ situé au fond du golfe, ni
des autels des Philènes dont les vents ont depuis bien des siècles
dispersé les témoignages mobiles.
Mais par contraste, si ce canton n’attira que faiblement l’attention des
Cyrénéens, on peut avancer que, si ce n’est à l’époque des Ommiades, du
moins à celle des Fathimites, il fut préféré par les Sarrasins à la
région montueuse. Les nombreux débris de bourgs et de villages
appartenant à cette période qu’on rencontre dans toute l’étendue de ce
littoral jusqu’aux étangs de _Berss_, dont j’ai parlé, et les traditions
bien plus concluantes des historiens orientaux, en sont des preuves
assez fortes. Les belles prairies qui forment au printemps, de cette
côte spacieuse, une immense plaine fleurie, convenaient-elles mieux aux
mœurs chevaleresques et aux habitudes primitives des nouveaux
possesseurs de cette contrée, que les montagnes voisines ? c’est ce
qu’on ne saurait affirmer. Il n’en est pas moins certain que ce canton
devint, dans le sixième siècle de l’Hégire, le siége de l’empire de
Barcah ; et tandis que les villes de l’ancienne Pentapole tombaient en
ruines, que Barcé réédifiée par les Ommiades n’était plus elle-même
qu’une petite bourgade, les villes de _Ladjedabiah_ et de _Sort_
florissaient aux bords de la Syrte, et étaient, au rapport d’Edrisi, les
plus considérables du troisième climat[370], c’est-à-dire, de tout ce
pays qui comprenait dans son vaste circuit la Marmarique et la
Cyrénaïque. On trouve les ruines de la première de ces villes à treize
lieues du cap _Carcora_, à trois des bords de la mer, et dans cette
partie de la plaine qui sert de confins aux terres fertiles. Si l’on en
juge par l’étendue qu’elles occupent, et les beaux débris qu’on y
aperçoit, ce devait être en effet une ville assez considérable. Les
mieux conservés de ces débris sont deux châteaux, dont un se fait
remarquer par ses grandes dimensions, par les pierres colossales de ses
assises et l’élégance moresque de l’ensemble de l’édifice[371]. Sur
plusieurs voûtes en fer à cheval qui le décorent, on voit des
inscriptions cufiques en grandes lettres très-frustes, dont un profond
orientaliste pourrait tirer peut-être quelques lumières pour l’histoire
obscure de Barcah.
Il n’est pas superflu d’ajouter que dans les assises de ces deux
édifices, comme dans un grand nombre de ceux que nous avons rencontrés
dans la Pentapole, on remarque plusieurs fragments d’inscriptions
grecques tronquées et renversées. Cet indice, qui sert de nouvelle
preuve au système de réédification adopté par tous les peuples qui ont
successivement occupé cette contrée, peut servir aussi à retrouver dans
ce lieu la situation de l’ancien _Serapeum_, éloigné, d’après l’Anonyme,
de trois cent vingt stades de _Chersis_. _Ladjedabiah_ est à treize
lieues du cap _Carcora_, ce qui correspond exactement à la distance
citée ; et _Carcora_ paraît convenir à la situation de _Chersis_ auprès
duquel était un port, à cause du mouillage qui existe auprès de ce cap,
le seul ou du moins le meilleur de toute la côte orientale de la Syrte.
De plus, en continuant à suivre les indications du même stadiasme, on
pourrait aussi reconnaître, mais non sans un peu d’imagination, la tour
d’Hercule située à cent stades au nord de _Serapeum_, dans une
construction informe que l’on rencontre à peu près à cette distance sur
une pointe rocailleuse qui serait par conséquent le promontoire
_Drepanum_ décrit par le stadiasme[372]. Cette construction, demeure
actuelle d’un obscur Mourabout, repose sur des fondements antiques ; et
ses murs, malgré le profane mélange des blocs qui les composent,
semblent trahir par leur grande vétusté une antique et vénérable
origine.
Quant à la seconde ville, celle de _Sort_, qu’Aboulféda place à deux
cent trente milles de Tripoli, et Edrisi à deux cents pas des bords de
la mer ; je ne puis rien dire à son sujet, puisque je n’ai pas visité
cette partie de la côte. Toutefois, si l’on en croit les récits des
Arabes du canton, des ruines non moins considérables que celles de
_Ladjedabiah_, et portant encore le nom remarquable de _Sort_, qui
n’est, comme on s’en aperçoit, qu’une altération de celui de Syrte, se
trouveraient au fond du golfe. Cette ville aurait-elle remplacé
l’ancienne _Charax_, ainsi que _Ladjedabiah_ paraît avoir remplacé
l’ancien _Serapeum_ ? C’est ce qu’un Européen plus persévérant que moi
se plaira peut-être à vérifier.
Au sud de _Ladjedabiah_, le sol continue pendant quelque temps encore à
être labourable, et présente çà et là de petits champs cultivés ; puis
le voisinage de la région des sables s’annonce par leur empiétement sur
les terres ; enfin à deux lieues de distance, terre et végétation
disparaissent tout-à-fait, et l’on entre dans le désert des Syrtes,
désert affreux s’il en est !
Sans doute que des traditions antiques et une imagination prévenue
influent sur l’effet que produisent sur nous les objets physiques : les
noms des Syrtes fabuleuses et de leurs innombrables reptiles, les
tourments qu’y éprouva le vertueux Caton et sa stoïque persévérance,
sont propres, il faut l’avouer, à préparer l’esprit du voyageur au
tableau qui se déroule devant lui et à en augmenter l’horreur.
Néanmoins, quelque indifférent que l’on puisse être au pouvoir des
souvenirs, je doute qu’un Européen aventuré pendant la chaude saison
dans ces immenses solitudes pour s’avancer dans les terres, quoique
familiarisé avec le sol de Libye, n’en éprouve pas une impression
pénible. Il tourne le dos à l’Europe, et son horizon se déroule à ses
yeux en plaine mobile et sans bornes : Là, nulle végétation, quelque
grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau, et
n’interrompt la monotonie de sa marche ; nulle colline, quelque aride et
calcinée qu’elle soit, ne coupe la nudité du désert et ne suggère au
voyageur de vagues rêveries par ses formes fantastiques ; nul palmier
solitaire, agitant au loin sa cime au gré des vents, ne provoque les
chants de l’arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau
de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane
attristée : l’hyène même et les autres fauves de Libye ne s’aventurent
jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature
n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu,
un sol constamment uni, du sable, toujours du sable, rien que du sable
sans eau, telle est la région qui s’étend du littoral des Syrtes jusqu’à
la station de _Rassam_ ; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne,
forme au moins trente lieues d’étendue.
Et cependant une telle région non-seulement fut toujours habitée dans
l’antiquité, mais les hommes s’en disputèrent même la possession. Pour
concevoir de pareils faits, dont on ne peut douter d’après
d’irrécusables renseignements historiques, il faut admettre que lorsque
la civilisation occupait les montagnes voisines, et attirait par
l’espoir des déprédations les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, la
région de la grande Syrte devait offrir des vallées habitables, et
rendues telles par les efforts de ceux qui étaient venus s’y établir.
Quelques puits creusés çà et là, quelques canaux semblables à ceux de la
Marmarique, auront réuni les pluies de l’hiver dans les bas-fonds, et
répandu un peu de végétation sur des plaines maintenant envahies par les
sables. Cette supposition se change d’ailleurs en certitude, si l’on
observe que les Psylles, premiers habitants de la Syrte, y avaient
creusé des citernes, au rapport d’Hérodote, et que ce ne fut que par
leur desséchement qu’ils se virent contraints d’abandonner leur pays, et
d’aller faire cette guerre allégorique au vent du midi, auteur de leurs
maux[373].
Quoi qu’il en soit, c’est dans ces lieux que les Nasamons, après le
départ des Psylles, fixèrent leur séjour ; c’est là que, malgré les
conditions indispensables de mon hypothèse, cette pauvre peuplade voyait
de temps en temps ses rares moissons et ses champs mêmes emportés par
les vents :
Regna videt pauper Nasamon errantia vento.
Aussi les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la
nature du sol qu’ils habitaient. Ils n’occupaient point des tours comme
les Libyens de la région montueuse ; ils ne se construisaient point des
maisons comme les Maxyes leurs voisins ; ils n’avaient point des tentes
commes les Scénites des environs d’Ammon ; mais ils se faisaient avec
des asphodèles et des joncs entrelacés de petits logements qu’ils
transportaient d’un endroit à un autre, et qu’ils pouvaient placer
partout sur ces sortes de terrains mouvants[374]. On pourrait aussi
attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser
expirer leurs proches couchés sur le dos, et de les tenir assis, de
crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables[375] ; et
leurs chasses de sauterelles, mesquines mais nécessaires ressources,
auxquelles ils étaient obligés de recourir en été, pour subvenir à leur
nourriture[376]. La saison de l’automne leur était plus favorable : ils
s’éloignaient alors de l’aride littoral où ils laissaient leurs
troupeaux, et se rendaient à l’Oasis d’Augiles, dont les habitants
hospitaliers leur permettaient de recueillir une partie des dattes qui
croissaient abondamment dans leur canton[377].
L’excessive stérilité de la patrie des Nasamons, et la pauvreté qui en
résultait pour eux, pourraient pallier en quelque sorte la mauvaise
réputation que leur ont faite quelques auteurs de l’antiquité, à cause
des déprédations qu’ils commettaient sur les navires jetés sur leurs
côtes par les tempêtes, et au moyen desquels un d’entre eux dit
ingénieusement qu’ils faisaient le commerce avec tout l’univers[378].
Cependant il paraît que ces déprédations devinrent si nuisibles au
commerce de Cyrène, que, dès que les Romains furent possesseurs de la
Pentapole libyque, ils cherchèrent à purger la grande Syrte de ces
voisins plus dangereux pour leurs intérêts que ses propres écueils. A
cet objet, Auguste ne dédaigna point de leur faire porter la guerre, et
ce ne fut pas sans peine qu’il les contraignit à reculer devant les
aigles de Rome ; il réussit néanmoins à leur faire quitter le littoral,
et Denys le Periegète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait
plus que leurs demeures vides, c’est-à-dire ces cabanes d’osier et
d’asphodèles dont j’ai parlé. Toutefois, ils firent encore une tentative
pour reconquérir leur misérable patrie, et ils y parvinrent ; mais les
mêmes causes apparemment ayant provoqué les mêmes effets, Domitien, au
rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite,
et les força à se retirer de nouveau dans l’intérieur des terres vers le
sud-est, dont ils allèrent probablement peupler les petits îlots de
terre qu’on y rencontre de nos jours.
Depuis ce temps-là ils ne reparurent plus le long de la côte, qui fut
désormais occupée par les peuplades voisines, les agriculteurs Maxyes et
les paisibles Aniches.
§ II.
_Oasis d’Augiles._
Après avoir traversé dans la direction sud-est la région de la grande
Syrte, pour se rendre à l’Oasis d’Augiles, on arrive à _Rassam_, petite
portion de terre cristallisée par le sel, où l’on trouve, parmi des
bouquets de tamarix et de palmiers, les ruines d’un château sarrasin et
un puits d’eau saumâtre.
De _Rassam_ à _Audjelah_ il faut parcourir encore vingt lieues de
distance : une source d’eau douce nommée _Sibillèh_, située dans un
champ de soudes, forme l’entrée de l’Oasis.
Vouloir dire l’effet que produit sur une caravane, venant en été des
bords de la Syrte, le seul aspect de ce peu d’eau limpide dans le sable,
et de ce champ couvert d’une pâle végétation, ce serait tenter une chose
fort difficile. Comment peindre cette physionomie souffrante de l’homme,
alors qu’elle est ranimée par l’espérance, qu’elle aperçoit le terme de
ses maux ? Comment rendre ce murmure d’impatience et de plaisir mille
fois plus agréable que les accents bruyants de la joie ? Il ne faudrait
pas non plus oublier les soutiens de la caravane, les sobres et patients
chameaux, à la seule odeur de l’eau, hâtant péniblement le pas, et, les
yeux démesurément ouverts, balançant tous ensemble leur tête laineuse
qu’ils dirigent chacun vers le même point. On arrive, on se désaltère,
on remercie de mille manières le prophète. Viennent ensuite quelques
habitants de l’Oasis, on se félicite, on se complimente de part et
d’autre, et l’on reçoit les fruits de l’ineffable hospitalité.
_Audjelah_, l’Augiles des historiens, est loin d’offrir l’agréable
aspect des Oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de
palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le
triste coup d’œil que présente cette Oasis. On peut en dire autant de
_Djallou_ et de _Lechkerrèh_, autres petits cantons habités qui
dépendent de nos jours d’Augiles, comme il est probable qu’ils en
dépendaient dans l’antiquité ; ils sont séparés l’un de l’autre par six
ou sept lieues de distance.
Une quatrième Oasis censée aussi faire partie du groupe des précédentes,
s’en trouve éloignée de trois journées environ de marche vers
l’occident. Ce lieu caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de
sables mouvants, se nomme _Maradèh_ ; et soit que son aspect
s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une ceinture
de collines schisteuses bariolées de grandes veines jaunes et bleues,
délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert, soit
enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par
leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres, ce n’est
pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de
terre rougeâtre comme celui des Oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une
analogie plus remarquable. De même que dans ces Oasis, on y trouve
abondamment l’_hedisarum alhagi_, ce sainfoin du désert célèbre chez les
écrivains orientaux, tandis qu’il ne croît, ni sur les terres trop
grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses de la Marmarique, ni à
Augiles. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface.
On se doute bien qu’un pareil canton, quoique peu spacieux, a dû attirer
l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages ;
cependant, il est maintenant sinon tout-à-fait abandonné, du moins il
reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des
tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession, et plus encore
les superstitions que la crédulité a attachées à ce lieu isolé, en sont,
m’a-t-on dit, la cause. Toutefois, les Nomades des environs de la Syrte
ne laissent pas que de venir chaque année y recueillir les dattes ; mais
n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits,
ils se sont construit séparément des habitations en branches de
palmiers[379]. C’est là qu’ils viennent s’établir, en automne, avec
leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est, je le répète, sous la
dépendance d’Augiles, ils sont obligés de payer à cet effet une
redevance au gouverneur de ce groupe d’Oasis ; mais cette contribution
plus que les autres est fort aventurée. Je retourne à Augiles.
Augiles fait partie des états du pacha de Tripoli ; et de même que la
région de Barcah et celle du Fazzan, elle est affermée à un bey[380] qui
lui paie annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le
prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers,
dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-à-dire, de
huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée
fausse du nombre des palmiers d’Augiles, si l’on n’ajoutait pas que la
moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt ; l’autre moitié
appartient aux mosquées et à leurs desservants.
Les villages épars dans les trois Oasis nommées, sont bâtis en blocs de
pierre, tirés d’une épaisse couche schisteuse que l’on trouve sous les
sables à six pieds environ de profondeur. La plupart des maisons ont une
enceinte extérieure avec une hutte conique au milieu, faites l’une et
l’autre en branches de palmiers : elles servent à renfermer les dattes
et les troupeaux. Quant aux habitants, si l’on en croit leur propre
rapport, ils peuvent fournir environ trois mille hommes armés, ce qui
porterait la population totale sans distinction d’âge ni de sexe, à neuf
ou dix mille ames.
_Sibillèh_, située à trois lieues et au nord du village principal, est
la seule source de tout le canton. Ainsi point de ruisseaux, comme à
Ammon et à l’Oasis de Thèbes, qui consolident autour d’eux le terrain,
le parent de fleurs et de verdure, répandent la fraîcheur dans les airs,
et vont enfin serpenter et se perdre au milieu de petits jardins où
croissent en abondance les arbres fruitiers et les plantes potagères ;
jardins d’autant plus agréables qu’ils sont, la plupart, remplis de
citronniers et de grenadiers, dont les branches s’entrelacent ensemble,
et forment d’épais ombrages, des voûtes fleuries et parfumées sous un
soleil de feu et au milieu d’un désert sans ombre ; tel était un des
plus doux attraits du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
Au lieu de ces bienfaits accordés par la nature à ces Oasis, on ne voit
à Augiles que des puits creusés à une vingtaine de pieds de profondeur,
revêtus de troncs de dattiers, et d’où l’on extrait des eaux plus ou
moins saumâtres. C’est avec ces seules ressources que les habitants
s’efforcent d’alimenter la végétation de quelques champs, si l’on peut
même donner ce nom à des bandes de sable, métamorphosées en humus, par
les débris des palmiers et par de journalières et pénibles irrigations.
Toutefois au moyen de cette lutte de l’industrie contre la nature, on
parvient à faire croître l’orge et plus difficilement le blé ; le
_doukhn_, espèce de millet dont se nourrissent en général les habitants
de l’Afrique, est la plante qui se refuse le moins à cette ingrate
culture ; le piment et le pourpier s’y montrent aussi peu rebelles ; on
peut en dire autant de l’ail et de l’oignon qui occupent à eux seuls de
petits champs entiers ; mais il n’en est pas de même des tomates, des
melons d’eau et des gourmands _melloukhièhs_, dont on ne peut obtenir, à
force de soins, qu’un petit nombre de plantes. Enfin, les seigneurs les
plus riches du canton, ceux qui ont à entretenir un cheval, ce qui n’est
pas une médiocre affaire dans cette pauvre Oasis, emploient plus de
précautions encore pour faire germer dans le sable un peu de _bercim_,
de ce trèfle symbole des gras pâturages de la vallée du Nil. Le bey
_Abou-Zeith_ m’en montra avec orgueil auprès de sa demeure une prairie
d’une vingtaine de pieds d’étendue.
Isolés au milieu des déserts, n’ayant dans leur triste patrie brûlée par
le soleil aucune des compensations que les autres Oasis offrent à leurs
habitants, ceux d’Augiles ont dû être essentiellement voyageurs. Ils se
destinent dès l’enfance à cette carrière, et ils y deviennent fort
habiles. Je dis habiles, puisque, par la situation du sol ingrat qu’ils
habitent et par l’indispensable besoin d’en sortir quelquefois, l’art de
parcourir les déserts doit être à ces hommes, ce que l’art de naviguer
serait à des insulaires relégués sur de stériles rochers. La
connaissance des astres est, comme on s’en doute, le point fondamental
de cet art ; ils en conservent avec soin les principales notions qu’ils
se transmettent de père en fils. Quant aux procédés de l’enseignement,
ils sont peu compliqués : le seuil de leurs cabanes est leur
observatoire, leurs télescopes sont leurs regards perçants qu’ils
peuvent promener à l’aise sur l’immense pavillon qui se déroule, sans
taches, au-dessus de leurs têtes.
Qu’un Européen aille assister aux séances pastorales de ces académies du
désert ; l’objet en vaut la peine. Qu’il aille s’asseoir au-devant de la
cabane rustique, sur le sable rafraîchi par les brises de la nuit, au
milieu des vieillards, des femmes et des enfants ; et il verra l’ancien
du village, dont la figure vénérable s’animera aux rayons de la lune,
indiquer à l’assemblée de la voix et du geste les diverses
constellations ; il l’entendra décrire les cercles et les ellipses des
planètes, dénombrer les étoiles fixes, les nommer par leurs noms
classiques quoique altérés par la langue et les traditions, et désigner
par leur moyen les routes inaperçues sur les plaines unies du désert,
mais tracées dans le firmament : il sera frappé de la patriarcale
simplicité de ses paroles et de la religieuse attention de l’auditoire.
Il entendra ensuite les jeunes gens répéter avec recueillement les
leçons du vieillard ; il verra même de petits êtres tout nus, assis sur
les genoux de leurs mères, lever leurs mains enfantines vers le ciel, et
balbutier les noms des guides futurs de leurs lointains voyages ; puis,
à une sévère réprimande, cacher leur figure honteuse dans le sein
maternel. Le pétillant vin de palmier terminera la séance ; il répandra
la gaieté parmi les assistants, et l’Européen en les quittant conservera
une longue impression, je n’en doute point, de cette séance pastorale
formée dans un coin du désert, et dont il ne pourra sûrement contester
l’utilité.
Les approvisionnements de comestibles que les habitants d’Augiles sont
obligés d’aller faire chaque année à Ben-Ghazi, commencent à mettre en
pratique leur éducation voyageuse. Ces approvisionnements consistent en
céréales, beurre et bestiaux contre lesquels ils échangent leurs dattes,
dont la qualité exquise, de beaucoup préférable à celles des autres
Oasis libyques, fut appréciée même dans la haute antiquité[381]. Le
voyage de Tripoli, moins nécessaire pour eux, est aussi moins fréquent.
Ils se rendent plus souvent à Syouah, mais ils ne font ordinairement que
s’y arrêter quelques jours, pour continuer ensuite leur route vers la
vallée du Nil, où ils apportent les peaux de chèvres et le miel des
montagnes de Barcah, et un petit nombre de plumes d’autruche, fruit de
leur propre chasse aux environs d’Augiles. Mais ces courtes excursions
sont généralement abandonnées aux jeunes gens encore inexpérimentés, et
à quelques vieillards leurs guides, qui terminent ainsi leur carrière
comme ils l’ont commencée. Les grands déserts du sud, la spacieuse
vallée du Soudan, en un mot les provinces centrales de l’Afrique et
particulièrement la ville de Tombouctou, tels sont les lointains et
productifs voyages qu’entreprennent les hommes dans la force de l’âge,
et dont la durée atteint quelquefois plusieurs années : le commerce des
esclaves en est malheureusement l’objet exclusif.
Ainsi des hommes patients, laborieux, sobres, entreprenants, et si
fidèles à leur parole, que l’inviolabilité de leurs serments est passée
en proverbe dans toute la Libye, de tels hommes, dis-je, emploient les
plus belles années de leur vie, les fruits de leur utile expérience à
aller arracher du fond de l’Afrique des essaims de jeunes nègres, pour
les conduire aux marchés du Caire et de Tripoli. Ils mettent entre ces
enfants et leur patrie des déserts immenses, les chassent nuit et jour
devant eux comme de vils troupeaux, et, chose incroyable, si je n’en
avais pas été le témoin, ils forcent, chemin faisant, leur douleur à
chanter, de crainte que la mélancolie n’engendre parmi eux une funeste
contagion, ce qui, malgré leurs cruelles précautions, arrive bien
souvent. On avouera qu’il est fâcheux de voir tant de vertus péniblement
acquises et plus péniblement exercées, employées à de pareils résultats.
Indépendamment des traditions de l’histoire, d’après la seule idée que
j’ai donnée du sol et de la situation d’Augiles, on ne doit pas
s’attendre à y trouver, de même qu’aux Oasis d’Égypte, les moindres
vestiges de ces beaux monuments qu’un habile voyageur, M. Cailliaud,
dévoila naguère au monde archéologue. Les seuls édifices antiques dont
on puisse y apercevoir des traces témoignent mieux que mes paroles le
peu de ressources que cette Oasis a dû offrir de tous temps à ses
habitants. Ces édifices consistent en grands massifs de briques crues au
nombre de trois, contenant chacun un puits au milieu. Il n’en reste, à
peu de chose près, que les fondements ; mais, autant qu’on peut en juger
par la disposition de l’ensemble, ce devaient être de grandes tours
semblables à celles que j’ai rencontrées sur le plateau cyrénéen : c’est
dire que je les crois aussi d’origine libyenne, puisque les Sarrasins
n’ont jamais employé, du moins dans ces contrées, les briques crues pour
leurs édifices. Les opinions des Arabes sur des monuments antiques ont
sans doute une bien faible valeur ; mais il en est qui se distinguent
par leur simplicité, et par conséquent par leur vraisemblance, et
celles-là ne sont point à dédaigner : de ce nombre est le récit que je
vais rapporter.
C’est le cadi d’Augiles qui parle ; il est placé sur un de ces
monticules de ruines, et avec son long bâton il indique le village :
« Avant qu’il fût bâti, dit-il, là où l’on voit maintenant ces maisons
existait une plaine couverte de soudes et de roseaux ; et à l’endroit
même où nous sommes s’élevait un château dont les murs se rétrécissant
de la base au sommet le faisaient ressembler aux pyramides du Caire.
Cette forêt de dattiers qui nous entoure n’a pas été plantée par les
croyants ; de tous temps elle couvrit ce canton : elle forme maintenant
nos richesses, auparavant elle était le prix des fatigues du voyageur.
Néanmoins quelques familles de pasteurs de la côte venaient chaque année
en recueillir les dattes, conduisant avec eux leurs troupeaux qui
trouvaient un bon pâturage dans la plaine de soudes. Le château servait
à renfermer la récolte, et à veiller à sa sûreté : à cet objet, le chef
des pasteurs l’occupait. Si par hasard il apercevait dans l’horizon
quelque caravane nombreuse, il faisait un signal, et ils accouraient
tous vers le château avec leurs troupeaux, où ils s’enfermaient jusqu’à
ce que les étrangers eussent quitté le canton. »
Quoi qu’il en soit des circonstances qui accompagnent cette tradition,
le fond en paraît d’autant plus probable qu’il s’accorde avec d’autres à
peu près semblables recueillies dans d’autres Oasis, qui semblent aussi
n’avoir servi que de lieux de campements annuels durant cette période
qui séparé la haute antiquité du moyen âge, c’est-à-dire, entre
l’expulsion ou la retraite des Libyens ou des Éthiopiens, et la
fondation des villages Berbères ou Arabes.
Il est toutefois certain que les villages actuels d’Augiles existaient
au moins dès le quinzième siècle, d’après le témoignage de Léon
l’Africain ; et, ce qui est plus intéressant, on voyait encore à cette
époque les trois châteaux dont je viens de parler : quelques détails du
voyageur arabe, à leur sujet, m’auraient épargné bien des paroles.
Quant aux époques de la haute antiquité, l’Oasis d’Augiles fut
incontestablement habitée ; mais quoique Étienne de Bysance ait dit
qu’il y existait une ville[382], je ne crois point qu’il faille prendre
ce mot à la lettre, d’autant plus que ce géographe n’a pas été sobre de
pareilles dénominations. Il me paraît plutôt probable que les
Augilites[383] durent avoir des habitations semblables à celles des
autres peuplades qui s’étendaient plus à l’ouest, c’est-à-dire, quelques
excavations faites dans la roche ; c’est ce que l’on peut d’ailleurs
inférer tant du silence de l’histoire sur cette prétendue ville, que de
quelques traditions qui se rapportent aux Augilites et au pays qu’ils
habitaient. Hérodote, auquel il faut toujours avoir recours, m’offrira
les dernières, et je les trouverai tellement fidèles, qu’elles
pourraient encore servir à décrire l’Augiles moderne.
Il a parlé de ses forêts de palmiers, de la qualité exquise de leurs
dattes, et nous avons dit qu’elles sont la plus grande ressource que
possède encore Augiles. La seule fontaine qu’on y trouvait de son temps,
est la seule qu’on y trouve de nos jours ; c’est _Sibillèh_. La seule
colline qui, d’après l’historien, existait dans ce canton, est la seule
qui interrompe la monotonie de son immense plaine de sables : elle
occupe la partie nord du village principal. De plus, il ajoute que cette
colline, comme celles d’Ammon, était de sel[384] ; et dans le monticule
de spath calcaire d’Augiles, comme aux collines d’Ammon, nous trouvons
des masses de sel gemme. Ainsi vingt-trois siècles ont passé sur le
canton d’Augiles, et les mêmes ressources qu’il offrait aux anciens
habitants, il les offre aux habitants actuels ; exceptons-en les
villages arabes, et c’est encore le même aspect. Cette idée ne déplaît
pas au voyageur ; il aime à s’y arrêter, car le plus souvent ce qu’il a
de mieux à faire dans ces déserts, c’est de chercher à ranimer sa pensée
aux souvenirs des âges antiques. Le voilà donc parmi les Libyens
d’Augiles ; que faisaient-ils dans ce triste pays ? Quels étaient leurs
mœurs, leurs usages ? C’est ce qu’il se demande ; malheureusement
l’histoire ne lui offre que bien peu de renseignements. Les seuls
qu’elle ait transmis à ce sujet sont relatifs à leurs croyances
religieuses, qui ne laissent pas que d’avoir quelque chose de
particulier. Différemment des Libyens nomades, les Augilites, au lieu
d’adorer les astres, n’avaient d’autres dieux que leurs mânes, ne
juraient qu’en leur nom, les consultaient comme des oracles, et dans ces
occasions ils dormaient sur les tombeaux, et prenaient leurs songes pour
les réponses des mânes[385].
On peut observer en passant que ce n’est pas sans intérêt pour
l’histoire de l’esprit humain que l’on voit cette bizarre croyance
exister avec des caractères à peu près semblables, et peut-être dès la
même époque, en des lieux fort éloignés de cette Oasis, dans les îles
Mariannes, dont les habitants n’invoquent, comme les anciens Augilites,
d’autres dieux que les esprits de leurs morts qu’ils appellent Anitis,
et auxquels, dit Bernardin de Saint-Pierre, d’après le père Gobien, ils
attribuent le pouvoir de commander aux éléments, de changer les saisons,
et de rendre la santé[386]. Ce serait sans doute en pure perte que l’on
chercherait à cette anomalie morale observée en des lieux si distants
entre eux, d’autre fondement que la bizarrerie de l’esprit humain. Me
bornant donc à mes seuls Augilites, je dirai que l’on trouve encore de
nos jours dans leur Oasis des témoignages marquants de ce culte. Ces
témoignages, du moins, j’ai cru les rencontrer auprès d’une excavation
antique située à _Djallou_. On y pénètre par une entrée carrée taillée
dans la couche de roche schisteuse que j’ai dit régner partout dans ces
Oasis à six pieds environ au-dessous de la surface du sol. Latéralement
à l’excavation sont deux escaliers qui du fond en atteignent le sommet :
ses dimensions totales sont de sept mètres de chaque côté. Ce petit
hypogée, découvert et déblayé il y a peu d’années par les habitants,
n’offrirait par lui-même aucun indice des usages que j’ai rappelés, si
d’autres circonstances ne s’y rattachaient. Le chef du village me montra
une petite colonne en quartz de deux pieds six pouces de hauteur et de
forme conique, que l’on avait retirée de la grotte lors du déblayement.
Une autre pierre retirée aussi du même endroit, couronnait la tombe d’un
Santon : celle-ci, à peu près de la même hauteur que la précédente, est
de roche granitique et d’une forme différente : elle figure un bloc
carré dont les deux côtés supérieurs seraient en angle rentrant[387].
Ces deux monuments ont quelque rapport avec certaines pierres votives
des anciens ; et l’on avouera que s’ils sont dépourvus de caractères
plus décisifs, le canton reculé où ils se trouvent, l’espèce de roche
dont ils sont formés, qui lui est étrangère et qu’on a dû y apporter de
loin, et surtout le lieu même dont ils ont été retirés, offrent par
différentes raisons plusieurs points d’analogie avec les usages
tumulaires des anciens Augilites. On sait combien le sable est
conservateur : les antiquités extraites des catacombes de l’Égypte en
sont d’assez fortes preuves. Ce ne serait donc pas émettre une
conjecture dépourvue de fondement, si l’on supposait que ces petits
monuments renfermés pendant une longue suite de siècles dans un hypogée
sépulcral, et enterrés sous les sables, fussent des pierres votives que
les Augilites auraient élevées à leurs mânes, et offrissent par
conséquent des témoignages encore existants de la fidélité des récits de
l’histoire, et du culte funéraire des anciens habitants d’Augiles.
Pendant que je suis encore aux portes de l’Afrique, entouré d’Arabes
voyageurs, m’entretenant avec eux de leurs lointaines migrations, je
pourrais m’amuser à traduire leurs récits, et à éclaircir peut-être de
quelques faits nouveaux la géographie obscure des provinces centrales.
Mais ce n’est pas sans plaisir que j’apprends à l’instant même que de
pareilles notions puisées à de pareilles sources deviennent superflues.
Un Européen vient de traverser la redoutable Afrique : seul, il s’est
aventuré dans ses déserts dévorants, et il leur a échappé ; il a su
tromper le fanatisme religieux par le fanatisme de la gloire ; il a
séjourné à la mystérieuse Tombouctou, et il en est de retour. Gloire à
vous, heureux voyageur ! Votre courage a dompté l’hydre gardienne ; et
la pomme, vous avez l’honneur de l’offrir à la France.
J’abandonne donc sans regrets mes causeries d’Augiles ; mais en portant
ma vue vers l’intérieur de l’Afrique, j’y ai rencontré involontairement
des noms dont j’aimerais à orner ce fragment de géographie sur cette
contrée, si ma faible voix pouvait ajouter la moindre chose à leur
célébrité. Sans diriger mes regards loin de moi, la moisson serait
abondante et les fruits en seraient variés. Je devrais en premier lieu
nommer M. Jomard, puisque ce serait rappeler un savant depuis long-temps
dévoué à la géographie de l’Afrique. Je saisirais ensuite cette occasion
pour signaler à mon tour un bon résumé historique sous le titre modeste
d’Essai ; je parcourrais avec lui les annales arides de l’Afrique, et je
serais surpris d’y trouver du charme : telle est la magie du style
lorsqu’il est uni au savoir, et M. Larenaudière est un de ceux qui
connaissent le grand art de rendre l’érudition aimable par les prestiges
d’un langage séduisant. Je ne pourrais aussi me défendre de citer les
excellents travaux de MM. Brué et Lapie sur l’Afrique ; je contribuerais
volontiers à mettre au jour cette scrupuleuse conscience qui, par des
moyens différents, ne laisse apercevoir d’un amas de recherches que les
sommités, et les sommités réelles. Poursuivant ma revue, je
rencontrerais une foule de noms représentant chacun dans la science un
caractère à part. Parmi ces derniers je choisirais ceux de MM.
Walkenaër, Eyriès et Jaubert, dont le savoir orné d’une simplicité
antique en acquiert plus de prix ; et si je voulais prouver que cette
simplicité peut prendre une physionomie piquante, je joindrais à ces
géographes M. de la Roquette, un des savants interprètes du grand
Colomb. Je ne devrais non plus omettre, ni les profondes et ingénieuses
expositions de M. Denaix, ni les philantropiques recherches de M. Dupin,
ni les scientifiques tableaux de MM. Balbi, Moreau et autres : travaux
d’autant plus importants à mes yeux, qu’indépendamment de leur propre
but, ils peuvent aider le géographe philosophe à des développements d’un
ordre différent.
Mais si l’apostille dont j’aurais voulu orner la fin de ce livre comme
d’un cul-de-lampe géographique, aurait pu paraître au moins superflue,
il n’en est pas de même de celle que je dois à la reconnaissance. Ainsi
quelque fugitives que puissent être les observations dont j’ai composé
mon récit, qu’il me soit permis en le terminant, sans parler de MM.
Firmin Didot, auprès de qui les ouvrages de quelque utilité, quoique
accompagnés de dessins explicatifs d’une publication fort dispendieuse,
trouvent de véritables Mécènes, qu’il me soit permis, dis-je, d’offrir
de nouveau mes remercîments à l’estimable négociant M. Guyenet, qui, par
sa généreuse assistance, m’a mis à même d’en recueillir les matériaux
les plus indispensables en des lieux difficiles à parcourir. Je ne
saurais trop insister sur ce sujet, puisque, prêter un appui
désintéressé à une entreprise scientifique, c’est, si elle est couronnée
de quelques résultats, en avoir le principal mérite.
FIN DE LA RELATION.
[Note 364 : IRIARTE, p. 487.]
[Note 365 : IRIARTE, p. 487.]
[Note 366 : PROCOP. de Ædifi. l. VI, c. 2.]
[Note 367 : Ce promontoire fut nommé _Borion_ par les Grecs, dit Solin,
parce qu’il était constamment battu par le vent du nord (SOLIN,
Polyhist. c. 40). Il prit dans la suite les noms d’_Hypon_ et
d’_Hyporegius_.]
[Note 368 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
[Note 369 : ÉTIENNE DE BYSANCE, au mot _Drepane_.]
[Note 370 : EDRISII Africa, ed. Hartm. p. 301.]
[Note 371 : Voyez pl. LXXXIX, XC.]
[Note 372 : IRIARTE, p. 487.]
[Note 373 : HÉRODOTE, l. IV, 173.]
[Note 374 : HÉRODOTE, l. IV, 190.]
[Note 375 : Id. ibid.]
[Note 376 : Id. ibid. 172.]
[Note 377 : Id. ibid. 172, 182. PLINE, Histo. natur. l. V, c. 4.]
[Note 378 : LUCAIN, Phars. l. IX, v. 443, 444.]
[Note 379 : Voyez pl. XCI.]
[Note 380 : On n’apprendra pas peut-être sans intérêt que ce bey, nommé
_Abou-Zeith Abdallah_, est Français, et qu’il est né à Toulon. Il
faisait partie, à l’âge de douze ans, de l’expédition française en
Égypte, en qualité de tambour. Pris dans un combat par un corps de
Bédouins, il fut vendu au pacha de Tripoli : son heureux physique fit sa
fortune. Il resta long-temps attaché à la personne du pacha, comme
mamelouk, et fut ensuite envoyé dans le Fazzan, avec l’armée de Mohammed
le Circassien. La bravoure qu’il montra dans cette campagne, qui eut
pour résultat la conquête totale du Fazzan, lui attira les bonnes graces
de son souverain : celui-ci le récompensa en lui accordant le titre de
bey et le gouvernement d’Augiles. _Abou-Zeith-Abdallah_ n’a conservé
d’autres souvenirs de sa patrie, qu’une idée vague de la ville et des
environs de Toulon, et d’autre usage de sa langue originaire, que
quelques mots provençaux qu’il estropie avec une bonhomie charmante.
C’est _Abou-Zeith_ lui-même que l’auteur tient ces détails. Il se plaît
à ajouter qu’il en a reçu, outre l’hospitalité habituelle des mœurs
orientales, l’accueil le plus cordial et les prévenances les plus
délicates.]
[Note 381 : HÉROD. l. IV, 182.]
[Note 382 : _Voce Augila_.]
[Note 383 : Je me conforme à la dénomination d’Étienne de Bysance.]
[Note 384 : HÉROD. l. IV, 182.]
[Note 385 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SOLIN. Polyhst. c. 44.]
[Note 386 : BERNARD. DE SAINT-PIERRE, Études de la Nature, 3e édit., t.
III, p. 31, 32.]
[Note 387 : Voyez pl. XXV, fig. 6, 7.]
* * * * *
TABLE
DES MATIÈRES.
* * * * *
A.
ABASSIDES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des
Ommiades, xxx.
ABOULFÉDA, cité, 269.
ABOUSIR, nom des ruines de la ville de Taposiris, 5, 6, 7.
ABOU-ZEITH-ABDALLAH, gouverneur du pays d’Augiles : son origine et sa
carrière.
ACTIUM (la bataille d’) : ses résultats pour les destinées de la
Cyrénaïque, xx.
ADICRAN, roi libyen, implore et obtient le secours des Égyptiens contre
les Cyrénéens, 176.
ADRIANOPOLIS DE LIBYE : époque de sa fondation, et remarques sur le
silence de plusieurs anciens géographes, relativement à cette ville,
189, 190.
ADRIEN (l’empereur) : ses bienfaits en Cyrénaïque et médaille qui les
rappelle, xxvi, 189 et note. — Ses parties de chasse dans la Marmarique,
123.
AEDONIA, île, 51, 52, note.
AFRIQUE (l’) : moyens que les Cyrénéens auraient pu employer pour la
civiliser, xxiii. — Opinion de l’auteur sur la manière la plus propre à
la parcourir scientifiquement, 1, 2.
AGATHÉMÈRE, cité, 55, note.
AGIS, général de Ptolémée Soter, apaise une sédition à Cyrène, xix.
AGRIPPA protége les Juifs de Cyrène, xxvi.
AÏOUBITES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des
Fathimites, xxxi.
ALAZIR, roi des Barcéens, s’allie avec la famille royale de Cyrène, 176.
ALEXANDRE-LE-GRAND : son voyage au temple d’Ammon, xvi, 29, 30.
ALEXANDRIE : départ de l’auteur de cette ville, 1, 3.
ALIBACA, village, 106, note.
AMÉRICAINS (les) se sont emparés de Derne, 97.
AMMIEN-MARCELLIN, cité, 96, 177, 185.
AMMON (l’Oasis d’) : avantages qu’offre sa position pour le commerce
méditerranéen de la Libye, xvi, 261.
AMMONIA, surnom de Parætonium, 30.
AMPÉLIOTES (les), peuple libyen : envoient une tige de silphium au
temple de Delphes, 252 et note.
AMPÉLISQUE, personnage du Rudens de Plaute, 164.
AMROU-BEN-EL-AS, conquérant de l’Égypte : son propos sur les habitants
de la Pentapole, xxx.
ANASTASE I (l’empereur) : un de ses rescrits gravé sur une caserne de
Ptolémaïs, 179.
ANTHÉE (la ville d’), 85. — (Le géant), 86. — (Le royaume d’), 86.
ANTHIA, lac, 86, note.
ANTIDE (la Chersonèse), 85, 86.
ANTIPHRÆ, villages : leur situation, 18, note.
ANTIPYRGUS, ville : sa situation correspond à celle des ruines de
Toubrouk, 48, 49.
ANTOINE (le triumvir) sépare la Cyrénaïque de l’empire romain, xx. —
Donne force de loi au décret de César sur les Juifs, xxv. — S’enfuit
avec Cléopâtre à Parætonium, 30.
ANTONIN (l’itinéraire d’), cité, 96, 125, 177, 188, 189.
ANVILLE (d’), cité, 23, 106, note, 126.
AOULÂD-ALY, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent la majeure
partie de la Marmarique : dénombrement de ces tribus, 64, 65. — Total de
la population qu’elles forment, 66. — Confins de leur territoire, 43. —
Leurs mœurs et leurs usages, 67 et suivantes jusqu’à 81 inclusiv.
APHRODISIAS (l’île d’), 84, note, 116. — (La station maritime d’), 115.
APION, roi de Cyrène, lègue ses états aux Romains, xix.
APIS, ville : sa situation, 33, 55, note.
APOLLON : ses amours avec la nymphe Cyrène, xiii, 218. — Description de
la fontaine qui lui était consacrée, 212, 213, 214, 215, 216, 217. —
(Temple d’), 218, 219.
APOLLONIE, port de Cyrène et une des cinq villes qui formaient la
Pentapole, 116, note, 142, 162, 163, 164, 165, 166, 189, 177, 178, 181,
191, 192.
APOLLONIUS DE RHODES, cité, 221, note.
APRIÈS, roi d’Égypte, fait une expédition contre les Cyrénéens en faveur
des Libyens, 85.
APROSYLIS, un des anciens cantons de la Cyrénaïque, 240.
ARABES SCÉNITES (les) : leurs adieux lorsqu’ils se quittent, 4. — Leurs
ateliers, 110, 111. — Leurs superstitions, 112, 133, 139. — Leurs camps
et accueil qu’y reçoit l’auteur, 19, 20, 21. — Distinguent leurs tribus
par des signes, et tracent ces signes sur les monuments qu’ils
rencontrent, 26, note, 72, note. — Leurs tombeaux, 31, 32.
ARARAUCÈLES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii,
263.
ARCADIUS (l’empereur) : sous son règne, Cyrène tombait en ruines,
xxviii.
ARCÉSILAS III, roi de Cyrène : ses tentatives pour détruire les
institutions du législateur Démonax, et quel en fut le résultat, xv,
176.
ARDANAXÈS (le promontoire), 47.
ARGONAUTES (les) : influence présumée de leur expédition sur la
colonisation grecque en Libye, xiii, 173.
ARISTÉE, fils de la nymphe Cyrène : son éducation pastorale en Libye
occasionne ensuite la propagation des arts agricoles en Arcadie, xv.
ARISTIPPE (le philosophe), né à Cyrène : ses préceptes, autant qu’on
peut les induire de la réunion des traditions anciennes, xxiv.
ARISTON, citoyen de Cyrène, excite une sédition contre le parti
aristocratique, xvii.
ARMÉNIENS (les) : leur passage en Libye, 204.
ARRIEN, cité, 29, note, 239, 249, 282.
ARTÉMIDORE, cité, 140, note.
ARYANDÈS, gouverneur d’Égypte, envoie une expédition contre Barcé, en
faveur de Phérétime, xvi, 8, 176.
ASBYTES (les), Libyens : lieux qu’ils occupaient, 185, note, 217. —
Mangeaient le silphium, 253, 255.
ASIE MINEURE (l’) : relations des Cyrénéens avec les colons grecs qui en
habitaient les côtes, xxii, 192.
ATHÉNÉE, cité, 256.
AUCHISES (les), peuple libyen qui habitait au sud de Cyrène, xxii.
AUGILES (l’Oasis d’), actuellement nommée Audjelah, fut un point de
communication indispensable entre Cyrène et le Fazzan, 261. —
Description qu’en a laissée Hérodote, 275, 276. — Son état actuel, 280.
— Culte et usage des anciens Augilites, 280, 281, 282. — Mœurs et usages
des habitants modernes, 276, 277, 278.
AUGUSTE (César) est reconnu souverain de la Cyrénaïque par les
Cyrénéens, xx. — Confirme par un décret les priviléges que les Juifs
avaient obtenus du sénat, xxv.
AZARIUM, port de Libye où débarqua Synésius, 86, note.
AZIRIS, Axilis, Nazaris, canton où séjournèrent les colons de Théra en
quittant l’île de Platée, 53, 84, 85, 86, note, 96, note, 126, 217.
B.
BACCHUS (temple de), à Teuchira, 184. — A Cyrène, 223.
BACTRIANE (la) : les Libyens de Barcé y fondent une ville, 177.
BALACRIS, Balis, ville : est-elle d’origine phénicienne ? 170.
BALBI (M. A.), mentionné, 283.
BALEUS, Baal (le dieu), 170.
BANKES (M.), cité, 114.
BARCAH, ville : métropole de la Cyrénaïque sous la dynastie des
Ommiades, xxx, 177, 178. — N’est plus qu’une petite bourgade sous les
Fathimites, xxxi.
BARCÉ, une des cinq villes formant la Pentapole sous l’Autonomie : sa
situation, son origine, et coup-d’œil sur ses annales historiques, 175,
176, 177, 178. — Les Barcéens donnent leur nom aux peuplades libyennes
de la Cyrénaïque, xxi, 178.
BARETOUN, Berek, noms que donnent les Arabes aux ruines de Parætonium,
29, note.
BATRACHUS, port : cause de sa dénomination, 51.
BATTIA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : probablement le plus
méridional, 240.
BATTIADES (le règne des) : ses principaux événements et sa durée, xv,
xvi, xvii.
BATTUS I, fondateur et roi de Cyrène : son arrivée à la tête des colons
de Théra auprès de la fontaine d’Apollon, xiii, 217. — Ses institutions
religieuses et politiques, xiv, 217.
BELLEY (l’abbé), cité, 247.
BENAÏÈH-ABOU-SÉLIM, ruines d’un château romain, 16.
BÉNÉGHDEM (description des ruines de), 170, 171.
BEN-GHAZI, ville arabe : sa distance du plateau cyrénéen, 186. — Lieu de
résidence des gouverneurs du pays de Barcah, 265. — Son port, 265, 266.
BENY-HASSAN, catacombes situées dans la Haute-Égypte, 5.
BERBÈRES (les) : s’ils ont habité la Libye avant la colonisation
grecque ? xii, 8.
BÉRÉNICE, une des cinq villes qui formaient la Pentapole : l’opinion qui
place le jardin des Hespérides auprès de cette ville, réfutée par sa
situation sur une plage aride, 172, 173.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, cité, 281.
BERSS (el), nom donné à des ruines de hameaux sarrasins et à des étangs
salés, 188.
BETKAÂT, vallon : ruines d’anciennes fortifications qui le dominent,
108, 109.
BIBARS (le sultan) fait fortifier la côte libyque lors du débarquement
de saint Louis à Tunis, 48.
BOMBA (le golfe de), fréquenté par les Maltais, 52. — (L’île de) est la
seule de la Marmarique qui offre un bon mouillage, 52.
BOMBÆA, colline sépulcrale : sa situation, 50.
BOREUM, Borion, promontoire : sa situation et origine de son nom, 267.
BORIUM, ville : sa situation, 266.
BOU-CHAFFÈH, vallée où l’on rencontre des restes d’anciennes cultures,
140.
BOUMNAH, ruines d’un château, dans la Marmarique, 10, 11. — Dans la
Cyrénaïque, 130, 157.
BOUN-ADJOUBAH, vallée où se trouvent les ruines de l’ancienne Apis, 32,
33.
BROUÈS (el), ravin de Derne : son aquéduc, 99.
BRUÉ (M.), mentionné, 283.
BRUTUS (le parti de Cassius et de) : son influence sur le gouvernement
de Cyrène, xxv.
C.
CABALES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii. — Lieux
qu’ils occupaient, 185, note.
CAILLÉ (M.), mentionné, 282.
CAILLIAUD (M.), mentionné, 278.
CALLIMAQUE, poète du sang royal de Cyrène, cité, 217, 218.
CAMBYSE (le roi) force Arcésilas III à lui payer un tribut, xv. — Son
expédition en Libye, 8.
CARNÉADE, philosophe natif de Cyrène, 229.
CARPOCRATES, philosophe, chef de la secte carpocratienne, xxiii.
CARPOCRATIENS (les) : leurs préceptes, usages et prophètes, xxviii, 208.
— Grottes consacrées à leur culte, 128, 129.
CARTHAGINOIS (les) : leur politique vis-à-vis des Libyens, 263, 264.
CATABATHMUS MAGNUS, montagne, séparait, du temps des Romains, l’Afrique
de l’Asie, 39. — Antérieurement, la Cyrénaïque de la Marmarique, 55,
note.
CATABATHMUS PARVUS, colline : sa situation, 19.
CATULLE, cité, 229, 249.
CELLARIUS, cité, 18, 19, 23, 43, 52, 142, note.
CÉSAR AUGUSTE (temple de), 218, 220. — (Statue de), 220, 221.
CHABROL DE VOLVIC (M.), cité, 5, note, 6.
CHAMMAMÈH (Kassabah-el-), ruines d’un monument égypto-grec, 13.
CHAMMÈS, ruinés de la tour d’Alchemmas, 34, 37.
CHENEDIRÉH, ruines d’un château romain : chapelle chrétienne qu’il
renferme et à quel usage elle servait, 120, 121.
CHERSIS, village, 115, note, 141.
CHERSONÈSE (la petite) : sa distance d’Alexandrie, 3. — (La grande) :
sépare les montagnes de Cyrène des plaines de la Marmarique, 83.
CHRÉTIENS (les) de la Cyrénaïque, 102, 114, 129, 161.
CHRONICON PASCALE, cité, 204.
CICÉRON, cité, 240.
CLAPPERTON, cité, 27, note, 113.
COBAD, roi de Perse, adopte les usages des Carpocratiens, xxviii.
CONCHYLIUM, lac : sa situation, 86, note.
COUMBOUSS : mélange de ruines de divers âges, 45.
CYRA, mont, 53, 85.
CYRÉ, fontaine, 85, note, 217.
CYRÉNAÏQUE (la) : formes diverses et successives de son gouvernement,
ii. — Tombe au pouvoir de Rome, et jointe à la Crète elle devient
province prétorienne, xx. — Plus tard elle est divisée en deux
provinces, xxviii. — Son étendue et ses limites, 55, note. — Échelle
végétative de sa campagne, xxiii, 235. — Descriptions de Synésius, 245,
246. — Dispositions, étendue et productions de ses terres, 235, 236,
239. — Différence de la partie maritime et de la partie méridionale des
terres, 237. — Surnoms que lui ont donnés les poètes anciens, 238. — Ses
animaux domestiques, 241, 242, 243. — Observation sur l’hygiène des
Libyens à l’égard de la viande de porc, 244. — Analogie entre les usages
des anciens Égyptiens, des Libyens, des Cyrénéens et des habitants
actuels de Cyrène, au sujet de la viande et du lait de vache, 243. —
Fléaux auxquels était exposée la campagne de la Cyrénaïque, 245.
CYRÈNE, métropole de la Cyrénaïque : époque de sa fondation, xi. — Lieu
où elle était située, 235. — Forme qu’elle décrivait, 216. — Rues qu’on
y voit de nos jours, 224, 225. — Place qu’occupait le marché public de
la ville, et réfutation à ce sujet de l’opinion de Lemaire, 227, 228. —
Bois que Battus y consacra aux dieux, 230. — Villes qu’elle fonda, xxi.
— Divinités qui y recevaient un culte particulier, et leurs temples,
233. — Diversité des traditions sur l’origine du nom de Cyrène, 232.
CYRÉNÉENS (les) envahissent les terres des Libyens leurs voisins, 176. —
S’adressent à Démonax, législateur de Mantinée, xv. — Envoient des
ambassadeurs à Alexandre, xvi. — Leurs divisions les font tomber sous le
joug de tyrans domestiques, xvii. — Recourent à Platon pour en recevoir
des lois, xvii. — Attaqués et soumis par Ophella, xviii. — Se révoltent,
xix. — Sont de nouveau soumis par Magas, xix. — Rome leur laisse la
liberté, et ils n’en profitent point, xx. — Leurs relations, mœurs et
usages, xxi, xxiii, xxiv, 206, 211, 260. — En quoi consistait
principalement leur commerce, 261, 262, 263. — Cause de la situation
méditerranée de leurs villes les plus anciennes, 116, 117, 258, 259. —
Leur système de défense contre les attaques des Barbares, 108, 259. —
Leur conduite impolitique à l’égard des Libyens fut la principale cause
de leur décadence, 259, 263. — Parallèle entre les Cyrénéens et les
Carthaginois, 263, 264.
D.
DAMANHOUR, ville d’Égypte, lieu où se rendent les Arabes de la
Marmarique depuis que Mohammed-Aly a détruit leurs fortifications de
Parætonium, 30, 31.
DAPHNÈH, vallée : accueil qu’y reçoit l’auteur, 44. — Canaux
d’irrigation qu’on y trouve, 45.
DAR-FAYAL, canton, 46.
DARNIS, ville : époque de sa fondation, 96. — Le christianisme y a
laissé des traces sur les monuments et dans les traditions, 97, 102,
103.
DELLA-CELLA (M.), cité, 123, 164, 172, 175, 179, 180, 181, 184, 185,
187, 188, 216, 222.
DÉMONAX, législateur, fait, d’après l’invitation des Cyrénéens, des
changements à leurs institutions, xv.
DENAIX (M.), mentionné, 283.
DENHAM (le major), cité, 27, note, 113.
DERIS, port et promontoire : indices vagues de l’antiquité pour
retrouver sa situation, 14, note, 18, note.
DERNE, ville : accueil qu’y reçoit l’auteur, 90, 91, 92, 93, 94. —
Description de la ville et de ses environs, 95 et suivantes, jusqu’à
102.
DIANE (la déesse) : nom des fêtes instituées en son honneur à Cyrène,
207.
DIODORE de Sicile, cité, 163, 192, 217, 225, 237, 239, 243.
DIOUNIS (Ghabou-), ruines d’un château, 156.
DJABORAH, ruines d’un bourg, 155, 180.
DJALLOU, Oasis, voisine et dépendante d’Augiles.
DJAMMERNÈH (examen d’une citerne de), 17.
DJAUS, ruines d’un village : sa situation pittoresque, 157.
DORIENS (les), de même origine que les Cyrénéens, durent être en
relation avec eux, xxii.
DREPANUM, promontoire : sa situation, 267.
DRESIÈH, ruines d’une petite ville, 13, 14.
DROVETTI (M.), mentionné, 94.
DUPIN (M. C.), mentionné, 283.
E.
ECCEUS, Tritonis, Lathôn, fleuve : conjecture sur le lieu de son ancien
gisement, 186, 187, 188.
EDRISI, cité, 34, 268, 269.
ÉGYPTE (l’) : parallèle de ses anciens édifices et de ceux de la
Marmarique, 8, 9.
ÉGYPTIENS (les anciens) ne paraissent pas avoir élevé de monuments dans
la Marmarique avant Alexandre, 8.
ÉLIEN, cité, 123, 253.
ENSANA, ville : explication de la tradition d’Yacouti, 112, 114.
ÉPICURE, philosophe : au nombre des prophètes des Carpocratiens, xxviii.
ERASEM ou Ersen, fontaine : rapprochement que provoquent son nom et sa
situation, 84, 85.
ERATOSTHÈNE, philosophe, né à Cyrène, xxiv.
ERYTHRA ou Erythron, ville, 106, 140, 141, 161, 164.
ESCULAPE (le temple d’), à Balacris, 170. — A Cyrène, 233.
ÉTHICUS, cité, 55, note.
ÉTIENNE DE BYSANCE, cité, 86, note, 116, 140, 146, 155, 163, 165, 170,
175, 176, 185, 189, 267, 279, 280.
EUPHÈME, un des Argonautes, souche présumée de la race des Battus, 217.
EUPOLE, cité, 260.
EUSÈBE, cité, 185, 189.
EUTROPE, cité, 177, 185.
EYRIÈS (M.), cité, 27, note, 216. — Mentionné, 264, 283.
F.
FATHIMITES (les) occupent les environs de la grande Syrte, et y fondent
deux grandes villes, 267, 268, 269.
FAZZAN (le) : commerce de peaux que les Cyrénéens faisaient avec ce
pays, 261.
FAYE, cité, 5.
FLORUS, cité, 30.
G.
GARAMANTES (les), peuple qui occupait le pays nommé actuellement Fazzan
ou Fezzan, 189.
GATTERER, cité, 85, note.
GAUTHIER (M.), cité, 29, note.
GAZAL (Ain-el-), source sulfureuse : les eaux n’en sont potables que
lorsque la mer est calme, 51.
GÉBELIN (Court de) : sa méprise sur les signes du mont Liban, 29, note.
GÉOGRAPHIE sacrée, citée, 95, 106, 114, 126, 140, 155, 163, note, 177,
190.
GERMA, ville du Fazzan, 27, note.
GHABAOUET, anciens tombeaux chrétiens, situés à l’Oasis de Thèbes, 161.
GHARAH, Oasis, 19.
GHERNÈS, ruines d’une ville, 159, 160, 161.
GHERTAPAULOUS, ruines d’une ville auprès du golfe Naustathmus : silence
des géographes anciens à son égard, 146.
GUETTADJIAH, ruines d’une mosquée dans la vallée Maréotide, 11.
GHIRZA, ville ruinée : les sculptures qu’on y trouve sur un monument ont
contribué à accréditer le bruit d’une ville pétrifiée, 113.
GIDANES (les), peuple Libyen, 71, note.
GILIGAMMES (les), Libyens, conduisent les colons grecs auprès de la
fontaine d’Apollon, 217. — Lieux qu’ils occupaient, 84.
GODEFROI (le P.), cité, 113, 114.
GOLIUS, cité, 133, note.
GRENNAH, nom des ruines de Cyrène, 94, 104.
GRONOVIUS, cité, 86, note, 116, note.
GUYENET (M. C.), mentionné, 125, note, 283.
GYZIS, ville et port, 23.
H.
HADJIS, nom des pélerins qui se rendent à la Mecque : manière de voyager
de ceux qui viennent de la Barbarie, 32, 34, 35, 36.
HAL-AL (ras-el-), cap et golfe, 134, 141.
HARÂBI, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent les montagnes de
la Cyrénaïque : leurs mœurs et leurs usages, 147, 148, 149, 150, 151,
152, 166, 167, 168.
HAYER (el-), ruines d’un grand réservoir situé au milieu de la ville de
Cyrène, 223, 224.
HERBELOT (d’), cité, 114, 128, 207, note.
HERCULE (temple d’), 53. — (Tour d’), 269.
HERMAN (M.), cité, 85, note.
HERMÆA EXTREMA, promontoire, 18, 19.
HÉRODOTE, cité, 16, 28, note, 51, 53, 54, 55, note, 60, 62, 63, 71,
note, 84, note, 85, note, 86, note, 96, 116, 129, 165, 171, 173, 175,
176, 184, 185, 206, 217, 221, 233, 235, 242, 244, 245, 249, 260, 270,
271, 277.
HESPÉRIDES (le jardin des) : sa situation, 171, 172, 173, 174.
HESPÉRIS, ville, premier nom de Bérénice, xxi, 187.
HEYF (el-), cap, extrémité occidentale du golfe des Arabes, 18.
HIARAH, nom des collines qui dominent le golfe Naustathmus, 146.
HIÉROCLÈS, cité, 96, 163, 177, 188, 189.
HIÉRODULES (les), nom des prêtres du temple d’Ammon, embrassent la
religion chrétienne, xxvii.
HIERÆA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : lieux qu’il occupait,
146.
HIPPOCRATE, cité, 221, note.
HÔCH (el-), colline couronnée d’une sanctuaire, 132, 133, 153.
HORACE, cité, 10.
HUDSON, cité, 116, note.
HYDRAX, village : sa situation déterminée par la description qu’en fait
Synésius, 106, 141, 238.
HYPATIA, femme célèbre qui enseigna la philosophie à Alexandrie : elle
compta Synésius au nombre de ses disciples, xxviii.
I.
ILOS, île voisine de Ptolémaïs, 178.
IRASA, canton, 84, 85, note, 86, note, 87.
ISIDORE DE SÉVILLE, cité, 55, note.
ISOCRATE, cité, 258.
ISRAÉLITES (les) : leurs institutions à Bérénice, xxvi. — Peinture
attribuée à leur époque, 204, 205. — Situation des Juifs modernes à
Derne, 100.
J.
JABLONSKI, cité, 162.
JAUBERT (M. A.) : sa traduction d’une inscription arabe, 12. —
Mentionné, 283.
JÉRÔME (saint), cité, 176.
JÉRUSALEM (le temple de) recevait annuellement une capitation des Juifs
de Cyrène, xxv.
JOMARD (M.), mentionné, 282.
JOSEPHE, cité, 17, 272.
JULIUS OBSEQUENS, cité, 245.
JUPITER LYCÉEN (colline de), 233.
JUPITER OLYMPIEN (le temple de) renfermait le trésor des Cyrénéens, 233.
JUSTIN, cité, xiii.
JUSTINIEN (l’empereur) propage la religion chrétienne dans la Cyrénaïque
et à l’Oasis d’Ammon, xxvii. — Ses monuments et réédifications en Libye,
184.
K.
KAFFRAM, nom d’une petite colline percée en grottes sépulcrales, 117.
KANAÏS, cap, 18, 19.
KASSABA-ZARGHAH, ruines d’un monument attribué à l’époque des Lagides,
22.
KLEKAH, ruines, 49.
KOUBBÈH (vallée de), 109. — (Ruines de), 117.
KOURMAH (description du canton de), 58.
KOUROUMOUS, lieu situé aux confins de la Libye fertile, 105.
KRAÂT, nom d’un village ruiné, 117.
L.
LADJEDABIAH, ville sarrasine, xxxi.
LAMAÏD, château construit par le sultan Bibars, 11, 12, 13, 48.
LAMELOUDÈH, nom des ruines de la ville de Limniade : souterrain et
réservoirs qu’on y trouve, 126, 127.
LANCRET, cité, 5.
LAPIE (M.), mentionné, 283.
LARENAUDIÈRE (M. de), cité, 27, note. — Mentionné, 283.
LEREÏTH, port, 33, 34.
LECHKERRÈH, Oasis dépendante d’Augiles.
LEMAIRE, cité, 112, 228.
LEMLEZ, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259.
LEMSCHIDI, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259.
LEPÈRE (M.), cité, 5.
LE QUIEN, cité, 96, 106, note, 161 ; note, 163, note, 177.
LETRONNE (M.), cité, 4, 142, note, 162, 179, 204, 216, 222. — Mentionné,
264.
LEUCE-ACTE, promontoire : cause de sa dénomination, 19, note.
LIBYE (la) inférieure, 96. — Supérieure, 153. — Aride, 106.
LIBYENS (les) : accueil qu’ils font aux colons de Théra, et leurs
paroles, xiii. — Leurs campements retranchés, 237, 238. — Leurs
dévastations dans la Pentapole, 121. — Introduisirent les chameaux de
l’intérieur de l’Afrique dans les champs de la Cyrénaïque, 242. —
Origine de l’égide de Minerve par les habillements des Libyennes, 221,
note.
LIMNIADE, Lemnandus, Lemnandi, Lamponia, ville : séparait, sous les
Romains, la Marmarique de la Cyrénaïque, 126.
LIMNIADES (les), nymphes, 127.
LIXOS, promontoire, 174.
LÆA, île, 116.
LOUIS (le roi saint), 48.
LUCAIN, cité, 86, 173, 271.
LUCULLUS est envoyé à Cyrène par Sylla, xx.
M.
MAÂRAH, ruines d’un château : ateliers arabes qu’il contient, 110, 111.
MACRIZY, cité, 10.
MAGAS, gouverneur de Cyrène, fait une expédition contre l’Égypte, xix.
MAGHARENAT-EL-HEABÈS, tombeaux égypto-grecs, 49, 50, 52.
MAGHARENAT, magasins souterrains situés entre Cyrène et Apollonie, 191,
192, 193, 194.
MAHADAH, nom actuel de l’ancien port de Zygis, 23.
MAKTAÉRAÏ, ruines : anciennes habitations de Troglodytes, 16.
MALÉE, promontoire, situé à la partie orientale de la côte du
Péloponèse, et actuellement nommé Sant-Angelo, 173.
MALTE-BRUN, cité, 54, note.
MANNERT, cité, 29, 50, 52, note, 53, 96, 126, 171, 175, 176, 238.
MANTINÉE, ville d’Arcadie dans le Péloponèse, xv.
MARADÈH (description de l’Oasis de), 273, 274.
MARÉOTIDE (description de la vallée), 9, 10, 11, 14, 34.
MARÉOTIS, lac près d’Alexandrie, séparé de la mer par une petite chaîne
de collines calcaires, 3, 6.
MARMARIDES (les) s’opposent à l’expédition de Magas contre l’Égypte,
xix. — Sont repoussés par les Romains dans l’intérieur des terres, 17. —
Diversité des anciennes traditions sur les limites du pays qu’ils
occupaient, 55, note.
MARMARIQUE (la) : étendue progressive des limites de cette contrée, 55,
note, 126. — Époque, durée et caractère de sa végétation, 42, 54, 59,
60, 61. — Principaux animaux et oiseaux qu’on y rencontre, 61, 62, 63,
64, 87. — Saison des pluies, 37. — Citernes anciennes et modernes, 55,
56. — Explication des signes empreints sur les rochers et les monuments
de la Marmarique, 24, 25, 26, 27, 28, note.
MARONITES (les), auteurs de la géographie nubienne, cités, 207.
MASDACÈS, un des prophètes des Carpocratiens, répand ses préceptes en
Perse, xxviii, 128.
MASSAGÈTES (les), peuple qui habitait la grande plaine à l’orient de la
mer Caspienne, 129.
MASSAKHIT, ruines d’une ville : les nombreux fragments de statues qu’on
y trouve sont une des causes de la tradition d’une ville pétrifiée,
existant en Afrique, 111, 112, 113, 114.
MATTER (M.), cité, xxvii, 128.
MÈDES (les), leur voyage en Libye, 204.
MELLAH, cap, 47.
MÉNALIPPE, prêtre d’Apollon, périt par les ordres du tyran Néocratis,
xvii.
MENDAR-EL-MEDAH, collines, 22.
MÉNÉLAS, port, ainsi appelé à cause du prince Grec de ce nom qui y
aborda, 47, 53.
MICHAUD (M.), cité, 48.
MINERVE, enseigne aux Libyens à conduire les chars, 176.
MINUTOLI (M.), cité, 1, 31, 40.
MOHAMMED-ALY, pacha d’Égypte : ses institutions politiques sont le sujet
des entretiens des Arabes du désert, 21. — Disperse les Aoulâd-Aly
réunis auprès du port de Parætonium, et attire leurs chefs à sa cour,
30, 31, 66, 67.
MOHAMMED-BEY, fils du pacha de Tripoli, 90.
MOHAMMED-EL-GHARBI, envoyé des États barbaresques, auprès du pacha
d’Égypte : obligations que lui doit l’auteur, 2, 94.
MONTAIGU, cité, 29, note.
MOREAU (M.), mentionné, 283.
MOUKHNI (le bey), gouverneur du pays de Barcah, 104, 147.
MÜLLER (M.), élève de l’école royale des langues orientales de Paris,
compagnon de voyage de l’auteur, 2, 10, 22, 37, 40, 41, 89, 93, 104,
123, 124, 125.
MYRMEX, île, 178.
N.
NABATHÉENS (usages des), xxviii, 114, 129.
NASAMONS (les), Libyens, aidèrent au commerce de Carthage, xxii. — Lieux
qu’ils habitaient, 271. — Leurs mœurs et leurs usages, 129, 271. —
Furent attaqués, et repoussés dans l’intérieur des terres par les
Romains, 272.
NATROUN, nom arabe de l’ancienne ville d’Érythron, 189, 140, 141, 143.
NAUSTATHMUS (le port et promontoire), 115, note, 141, note, 142, 146,
161, 162, note, 164.
NÉCROPOLIS (la) de Cyrène (coup d’œil extérieur de), 194, 195, 196, 197,
198, 199. — (Distribution intérieure et monuments des souterrains de),
201, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211.
NÉOCRATIS, tyran de Cyrène, xvii.
NEPTUNE enseigne aux Libyens à dompter les chevaux, 176.
NIL : situation de ce fleuve relativement à la Cyrénaïque, xi. — (Vallée
du), 8, 9, 60, 68, 112.
NUBIE (la), 60, 67.
O.
OASIS (les) d’Égypte : cause de la situation, actuellement isolée, de la
plupart de leurs anciens monuments, 11, note.
OLBIE, ville épiscopale, 114.
OMMIADES (les) s’emparent de la Cyrénaïque, xxx.
OPHELLA, général de Ptolémée, soumet les Cyrénéens, xviii. — Se révolte
contre Ptolémée, fait alliance avec Agathocle et meurt, xix.
OROSE, cité, 245.
OSIRIS (temple d’), 7. — (Tombeau d’), ibid.
OUDNEY, cité, 27, 28, note.
P.
PALÆBISCA, village : sa situation, 106, 141, 238.
PALIURUS, rivière, 52, 53, 86, note.
PANORMUS, port, 43.
PARÆTONIUM, ville : capitale du nome libyque, 29, 30.
PAUL (saint), cité, 126.
PAUSANIAS, cité, 233.
PELLERIN, cité, 189.
PÉLOPONÈSE (le) : sa situation relativement à la Cyrénaïque, 174.
PENTAPOLE, nom collectif des cinq principales villes de la Cyrénaïque,
xii.
PÉRIPLE ANONYME (le), cité, 18, 23, 51, 53, 86, note, 96, 115, 140, 141,
142, 146, 162, note, 189, 178, 181, 184, 188.
PÉTAU (le père), cité, 141, note.
PETRA, métropole des Nabathéens, 114.
PETRAS-PARVUS, ville : sa situation, 49, 51.
PEUTINGER, cité, 170, 189.
PHÉNICIENS (les) : leur association présumée avec les Berbères et les
Libyens, xii. — Transportèrent des chevaux de l’Afrique en Grèce, 242. —
(Port des), 173.
PHÉRÉTIME reçoit un présent dérisoire du roi de Salamine ; s’adresse à
Aryandès ; tire une vengeance atroce de la mort de son fils, et périt
misérablement, xvi, 8, 176.
PHILIPPES (la bataille de) eut des résultats favorables aux Juifs de
Cyrène, xxv.
PHILLÈNES (les autels des) furent le point de démarcation des états de
Cyrène et de Carthage, xvii, 55, note. — Étaient construits de sable,
267.
PHILLINE (la danseuse), xviii.
PHISCON ÉVERGÈTE, roi de Cyrène, fondateur de Ptolémaïs, 180. — Transmet
à Apion la Cyrénaïque, comme royaume indépendant, xix.
PHYCUS, promontoire, 130, note, 141, note, 143, 163, 189, 172, 173, 174.
PINDARE, cité, xv, 85, 163, 185, 217, 218, 227, 229, 233, 235.
PINÈDE, cité, 170.
PLATEAU CYRÉNÉEN (le) : dénomination adoptée par l’auteur pour désigner
toute la plaine qui s’étend sur les montagnes de la Cyrénaïque, 84, 86,
note, 87.
PLATÉE, île où débarquèrent les colons de Théra : sa situation, 51, 52,
note, 54, 86, note.
PLATON : sa réponse aux ambassadeurs Cyrénéens, xvii.
PLAUTE, cité, 116, note, 164, 165, note, 211, 239, 253.
PLINE l’ancien, cité, xxii, 55, note, 163, 165, 174, 175, 185, 236, 239,
240, 245, 248, 249, 252, 253, 256, 262.
PLINTHINE (le golfe de), 7, 18.
PLUTARQUE, cité, xvii.
POCOCKE, cité, 128.
POLLUX, cité, 261.
POLYBE, cité, 19.
POLYEN, cité, 225.
POMPONIUS MÉLA, cité, 16, 39, 55, note, 115, note, 129, 142, 185.
POSIRION, ville : la même que Taposiris, 7.
PROCOPE, cité, 6, 7, 30, 177, 181, 184, 185.
PROVENCE (la végétation de la Cyrénaïque septentrionale diffère peu de
celle de la), 102.
PSYLLES (les), Libyens : lieux qu’ils habitaient, 271.
PTOLÉMAÏS, une des cinq villes qui formaient la Pentapole libyque :
confondue par plusieurs géographes avec Barcé ; sa situation, 175. —
(Aqueduc de), 181, 182.
PTOLÉMÉE (Claude), d’Alexandrie, cité, 55, note, 95, 96, 106, 115, note,
116, note, 126, 140, 141, 142, 155, 175, 178, 181, 183, 187, 188, 189,
249.
PYTHAGORE (le philosophe) : compris parmi les prophètes des
Carpocratiens, xxviii, 128.
PYTHIE (la) ordonne à Battus d’aller fonder une colonie en Libye ; ses
promesses sont réalisées, xiii, 217.
R.
RAOUL-ROCHETTE (M.), cité, 85, note.
RASSAM ou Ras-Sem, station dans le désert de la grande Syrte, 113.
REFFAH, ruines d’un château, 130.
ROMAINS (les) : moyens qu’ils employèrent pour défendre le littoral de
la Marmarique contre les Marmarides, 17, — la Pentapole contre les
Ausuriens, 121.
ROQUETTE (M. de la), mentionné, 183.
ROSSONI (M.), vice-consul d’Angleterre à Ben-Ghazi, mentionné, 104.
S.
SACY (M. S. de), cité, 12.
SAFFNÉH, ruines d’un ancien village : disposition de ses tombeaux, 158.
SAF-SAF, ruines d’un ancien bourg, 223.
SAHARAH (grand désert de), 160.
SALAMINE, ville située à la partie orientale de l’île de Chypre, appelée
Constantia dans le moyen âge, xvi.
SALLUSTE, cité, 39, 86, note, 204.
SALT, mentionné, 94.
SAMOS, île de la mer Égée, xv.
SARRASINS (les), 48, 110, 159.
SATURNE, compris par les Carpocratiens au nombre de leurs législateurs
ou prophètes, xxviii.
SCHOLZ (M.), cité, 11, 13, 27, 28, note, 39.
SCYLAX (le périple de), cité, 18, 51, 54, 55, note, 85, 86, note, 96,
115, 116, note, 142, 162, 165, 189, 171, 172, 175, 178, 185, 186, 187,
249.
SÉLIM I (l’empereur) s’empare de la Cyrénaïque, xxxi.
SENNIOU, ruines d’un château, 130.
SERAPEUM, bourg : sa situation, 268.
SERVIUS, cité, 175.
SÉSOSTRIS (voyage de) en Libye, 8.
SHAW, cité, 112.
SIBILLÈH, source située à l’Oasis d’Augiles : la même que celle dont
parle Hérodote, 280.
SILPHIUM (le) : consacré à Battus, fondateur de Cyrène, xxiii, 252. —
Son origine miraculeuse, 247. — Analyse qu’en ont laissée les anciens,
248. — Analyse de l’auteur, 250. — Contradictions des traditions à
l’égard de localités qu’elles lui assignent, et lieux où il croît de nos
jours, 249. — Suc que l’on en tirait ; autres propriétés qu’il avait
dans l’antiquité, et celles qu’on lui retrouve, 250, 251. — Emploi que
l’on en faisait et son haut prix, 252. — Observations sur sa disparition
de la Cyrénaïque et sur sa réparition, 253, 254.
SMITH (M.), cité, 146.
SOLIMAN II (l’empereur) joint la Cyrénaïque à Tripoli et en forme un
seul état, xxxi.
SOLIN, cité, 55, note, 253.
SOLOUM, port, 43.
SORT, ville, sa situation, xxxi.
SOUDAN (le), 160, 211.
SOUZA, nom arabe de Sozysa, 161, 166.
SOZYSA, nom que reçut Apollonie dans le moyen âge, 163.
STRABON, cité, xxviii, 3, 4, 10, 14, 18, 29, note, 30, 33, note, 47, 53,
55, note, 57, 96, 115, note, 129, 142, 146, 162, 165, 171, 175, 183,
185, 186, 187, 188, 236, 249, 253, 261, 262.
STRATONICUS LE RHODIEN, cité, 263.
SUIDAS, cité, 175.
SYLLA (le consul) cherche à concilier les différends des Cyrénéens, xx.
SYNÉSIUS, philosophe platonicien, évêque de Ptolémaïs : implore le
secours d’Arcadius en faveur de Cyrène, xxix. — Sa description des
dévastations des Barbares, _ibid._ — Cité, 50, 86, note, 96, 106, 114,
121, 126, 140, 141, 156, 163, 165, 189, 177, 178, 182, 185, 189, 206,
238, 240, 241, 242, 243, 245, 253, 262.
SYOUAH (l’Oasis de), 26, 30.
SYRTE (la grande), 50, 55, note, 59, 67, 71, note. — (La petite), 55,
note.
T.
TACITE, cité, 233.
TAMMER, ruines d’un temple, 116, 117.
TAPOSIRIS (usages des anciens habitants de), 4. — (Situation de la ville
de), 7, 96, note.
TARAKENET, vallée, 109, 110.
TEBELBÈH (ruines de la tour de), 138, 142.
TEGHEIGH (ruines du château de), 138.
TEMMIMÈH, vallée, 52, 53, 54.
TÉRENCE, cité, 211.
TÉRETH, ruines de la ville de Thintis, 154, 155, 157.
TETRAPYRGIA, bourg aux quatre tours, 49.
TEUCHIRA, autrement dite Arsinoé, une des cinq villes qui composaient la
Pentapole libyque : discussion sur les deux noms qu’elle porta, 185,
186, 188, 189.
THAOUGHAT (ruines du château de), 156.
THAOUN (Ouadi-el-), la vallée du Moulin, 22.
THÈBES (l’Oasis de), 161, note.
THÉOPHRASTE, cité, 171, 233, 239, 247, 248, 251, 255.
THÉRA (l’île de) : une grande sécheresse qui y survint fut cause du
départ de plusieurs de ses habitants pour aller établir une colonie en
Libye, xii, xiii.
THESMOPHORIES (les), fêtes religieuses : emprunts que les Carpocratiens
paraissent lui avoir faits, 128.
THESTÉ, fontaine située dans le canton d’Irasa, 85, note.
THIMBRON fait une expédition contre Cyrène, xvii, 185, 225.
THINTIS, Thestis, Thyne, Disthis, ville, 155.
THRIGE (M.), cité, 85, note, 171, 175, 228, 232, 233, 241, 243, 251,
252, 256, 261.
THYON (le), arbre, ne croît point à Ammon malgré l’assertion de
Théophraste, 255, note. — Usages divers que l’on faisait de son bois,
xxxii, 255, 256.
TOKRAH, nom arabe des ruines de la ville de Teuchira, 183.
TOLOMETA, nom arabe des ruines de la ville de Ptolemaïs, 178, 183.
TOMBOUCTOU (la ville de), 160.
TOUARIKS (les), peuple, 27, 28, 29, note, 242.
TOUBROUK, nom arabe des ruines d’Antipyrgus ; port, 46, 47, 48, 49, 51.
TOURBA, cap : l’ancien Zephyrium, 115.
TOURNEFORT, cité, 241.
TRIPOLI D’AFRIQUE (la ville de), xxxi, 30, 39, 94, 100, 104, 147.
TRITONIS (le lac) : auprès de la grande Syrte, 86, note. — Auprès de
Bérénice, 188.
TROGLODYTES (les), 16. — (Le pays des), 55, note.
V.
VATTIER DE BOURVILLE (M.), vice-consul de France à Tripoli d’Afrique,
mentionné, 266.
VÉNUS (îles et temples de) dans la Cyrénaïque, 115, 116 et note 3, 177,
188.
VIRGILE, cité, xxi, 10, 207.
VIVIANI (M.), cité, 62.
VOLNEY, cité, 29, note.
VOPISCUS, cité, 17.
VOSSIUS, cité, 86, 116, note.
W.
WALCKENAER (M.), cité, 232.
WESSELING, cité, 163, 232.
X.
XERXÈS (on comptait des dromadaires dans l’armée de), 242, note.
Y.
YAKOUTI, cité, 112, 114.
YOUSOUF, pacha de Tripoli, 3, 93, 124.
Z.
ZAOUANI, nom arabe d’un groupe de mausolés situés auprès du golfe de
Naustathmus, 144, 156.
ZA’RAH (plateau de) : fêtes des Arabes auxquelles l’auteur assiste, 42,
43.
ZARINE, nom que le périple anonyme donne à un lieu qui parait
correspondre à Darnis, 96, 115.
ZATRAH, nom d’un village ruiné, 117.
ZEITOUN, lieu qui paraît correspondre à Hydrax, 105, 106.
ZEMLÈH (puits de), 43.
ZEPHYRIUM (le port et promontoire) : leur situation, 115, note, 140.
ZOA ou ZŒS, nom donné par quelques auteurs à la ville de Cyrène, ou à
une autre qui lui aurait été antérieure, 232.
ZOROASTRE, compris parmi les législateurs ou prophètes des
Carpocratiens, xxviii, 128.
ZYGIS ou Zygren, petite ville et port de la Marmarique, 23, note.
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
APPENDICE
AU
VOYAGE DANS LA CYRÉNAÏQUE.
ITINÉRAIRE
D’AUDJELAH A MOURZOUK,
D’APRÈS UN HABITANT D’AUGILES[388].
* * * * *
D’Audjelah, en se dirigeant droit à l’ouest, après quatre journées de
marche, on arrive à Zaltha, station où l’on trouve quelques bouquets de
palmiers, et de l’eau potable, quoique saumâtre.
A quatre journées de distance, et dans la direction ouest, 9° nord, de
Zaltha, est el-Ouabri, lieu où l’on trouve un bassin de grès qui
contient de l’eau de pluie durant la majeure partie de l’année.
A quatre journées de distance, et à l’ouest, 9° sud de el-Ouabri, est
Kannabah, petite Oasis produisant des dattiers, des tamarix, des aghouls
(sainfoin du désert), et contenant de l’eau douce.
A une journée de distance, et à l’ouest de Kannabah, est Temsèh, village
faisant partie du pays du Fazzan ; les habitants, dont le nombre est de
trois ou quatre cents, cultivent, dans les sables et avec l’eau des
sources et des puits, de l’orge, du bled, des melons d’eau, des figuiers
et des grenadiers. Il n’y a point dans ce village d’agent du bey Hassan,
gouverneur du Fazzan ; le Cheik-Beled retire les contributions, qui ne
sont imposées que sur les dattiers : chaque cent pieds de dattiers paie
une piastre forte d’Espagne.
A une journée de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Temsèh, est
Zaouilah, grand village au sud duquel sont les ruines de deux monuments
construits en grandes assises (deux châteaux sarrasins). Les habitants
portent le surnom de _Sarffah_. Leur nombre s’élève à quinze cents
environ. Le terrain de Zaouilah est composé d’un mélange de terre salée
et de sable. On y trouve un grand nombre de puits revêtus en troncs de
dattiers, comme ceux d’Audjelah, et point de sources. On n’y cultive que
le bled et l’orge : les palmiers y sont en grande quantité. Ce village
et le précédent sont situés dans une plaine rase, où l’on ne voit ni
colline ni la moindre élévation, et offrant le même aspect que le canton
d’Audjelah. Ces sortes de plaines du désert sont nommées _Serrir_, par
les Arabes. Zaouilah est la résidence d’un chaous du bey Hassan.
Après une journée de marche, à l’ouest de Zaouilah, et par une forêt non
interrompue de dattiers, on arrive à Hammerah, village un peu moins
considérable que Zaouilah. Au nord, et en vue d’Hammerah, est un hameau
appelé Masséghaouin.
A deux heures de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Hammerah, est Oum-
el-Heranep, village à peu près aussi grand qu’Hammerah, et où l’on ne
trouve aussi que des puits et, par conséquent, que la même culture. Le
chemin qui sépare ces deux villages est parsemé de quelques palmiers.
A trois heures de distance et au sud ¼ ouest de Oum-el-Heranep, est
Maghaouèh, petit village dont le terrain, quoique formé en majeure
partie de terre salée, et couvert de plusieurs pieds de sable, contient
néanmoins plusieurs sources d’eau douce.
A deux heures de distance, et à l’est de Magahouèh, est Taouillah,
village borné au sud par une chaîne de collines.
A demi journée de distance et à l’ouest de Taouillah, est Teraghah,
village aussi grand que Zaouilah, et dont le sol est arrosé par
plusieurs sources abondantes, qui permettent d’y cultiver, outre les
céréales, la vigne, le melon d’eau, le figuier et le grenadier. Au nord
de Teraghah, on voit des cônes isolés, ou formés de roche schisteuse
d’un rouge éclatant.
A une petite journée de distance, et à l’ouest de Teraghah, est
Zezaouèk, hameau, en vue et au sud duquel on en trouve un second, qui
prend son nom El-Ain, d’une belle source qu’il contient.
Enfin, à demi-journée de distance, et à l’ouest de Zezaouèk, est
Mourzouk, ville capitale du Fazzan, située dans une plaine de sable et
de terre salée. Cette ville, ainsi que tous les chefs-lieux des
provinces centrales de l’Afrique, doit ses richesses et son activité à
son grand marché, où les habitants des divers points du Fazzan viennent
successivement vendre leurs récoltes, ou les échanger contre d’autres
denrées. La branche la plus considérable de son commerce d’exportation
consiste en peaux de chèvres pour outres et sellerie que l’on y fabrique
avec un grand art. Les femmes de Mourzouk ont à peu près le même costume
que les Égyptiennes, au voile près, dont elles partagent avec les
Bédouines l’avantage d’être débarrassées. Leur corps est couvert d’une
ample chemise bleue (mouktah), et lorsqu’elles sont mariées, elles se
coiffent d’un schall (médaourah) d’étoffe de coton teinte en rouge. Il
en est peu qui ne portent, outre ces vêtements, un (mellahièh) autre
schall dont elles se couvrent la tête, et qui, retombant sur les
épaules, leur sert à se draper de diverses manières. De même que les
Égyptiennes, elles ont le front orné d’un bandeau de sequins ou d’autres
pièces de monnaie ; à leurs oreilles pendent aussi d’énormes boucles
d’argent, et il est rare que leurs pieds et leurs bras soient dépourvus
d’un ou de plusieurs anneaux de verre de diverses couleurs. Hassan-Bey
est le gouverneur actuel de Mourzouk ; ses forces consistent en cent
cinquante cavaliers de Tripoli et trois cents fantassins recrutés parmi
les Arabes du désert. Ce bey a remplacé Moustaffah, mort dans le Fazzan,
de retour d’une expédition au Bournou, d’où il avait rapporté cinq mille
esclaves.
* * * * *
[Note 388 : On a conservé exactement dans cet Itinéraire les distances
données par l’habitant d’Augiles, quoiqu’elles soient généralement peu
d’accord avec celles des cartes.]
LISTE
DE QUELQUES MOTS EMPLOYÉS DANS CETTE RELATION, ET TRANSCRITS SUR LES
LIEUX, EN CARACTÈRES ARABES,
PAR M. FRÉDÉRIC MULLER.
* * * * *
Dernah. درنه
Abiar el kelleh. ابيار الخلعه
Bousbekah. بوس بكه
Abousir. ابوسير
Ouadi mariout. وادي ماريوط
Bednat. بدنات
Sérenèh. سرنه
Bourden. البوردن
Boumnah. بومنه
Kasr ghettadjiah. قصر قطاجّه
El-Hammam. الحمّام
Kasr Amaïd. قصر عميد
Zhaher. ظاهر
Kassabat elchammamèh. قصبه الشمّامه
Dresièh. درزيه
Gebel-kouramah. جبل كرامه
Benaièh-Abou-sélim. بنية ابو سليم
Maktaérraï. مقطع الرّاي
Giamerneh. جامرنه
Asambak. اسمبك
Gephrah. جفره
Acabah-el-soughaier. عقبة الصغير
Mendar-elmedah. مندار المداح
Achebeat. الشبعات
Elkassébat zargah. القصبة زارغه
Berek marsa. برك مرسا
Boun Adjoubah. بون عجوبه
Kasr Abousouety. قصر ابو ثوتي
Argoub souf. عرقوب صوف
Marsa elbeït. مرسا البيت
Kasr chamès. قصر شامس
Choubbak. شبّاك
Kasr ladjédabiah. قصر الاجدابيه
Akaba-el-souloum. عقبه الصّلوم
Birzemleh. برزمله
El-zoroah. الذرعه
El-daraah. الدرعه
Daphnèh. دفنه
Kasr Djedi. قصر الجدي
Harâbi. حرابي
Habboun. حبّون
Mouraboutin. مرابطين
Coum boun. كوم بون
Toubrouk. طبروق
Kelekah. الكلكه
Magharat el-Habs. مغرات الحبس
Aïn elghazal. عين الغزال
Bombah. بومبه
Batrakah. بتركه
Themimèh. ثميمه
Ras-el-tin. راس الطين
Aïn Erzem _ou_ Erazem. عين ارزم
Hédjadj. حجّاج
Chaouch. شاوش
Dérias. درياس
Hadji-abd-el-Aziz. حاج عبد العزيز
Beled el-Sour. بلد الصور
Magharah. مغاره
Djebeli. جبلي
Abou Mansour. ابو منصور
El-Tahtani. التحتاني
El-Fokâni. الفوقاني
Brouès. البروس
Maarras-el-leben elftahiah. معرّس اللبن الفتايه
Grennah. قرنّه
Cheikh Aziz. شيخ عزيز
Kasr Ghardam. فصر قردم
Kourmous. كورموس
Chéhah. شهه
Kasr-Abou-hassan. قصر ابو حسن
Ouadi-Harden. وادي هردن
Ouadi Bethak. وادي بتحاق
Koubbèh. قبّه
El-Hey. الحيّ
Kraâth. كرعط
Kafram. كفرام
Zatrah. زطره
Tadenet تدنت
Massakhit. مسخيط
Ouadi el-Haradj. وادي الحرج
Khechm-rezk. خشم رزق
Ouadi el-Harran. وادي الحرّان
Kasr Harami. قصر حرامي
Lemlez. الاملز
Kasr iaden. قصر يادن
Tegheigh. تقيق
Aghtas. اغطاس
Natroun. نطرون
Ouadi-abou-scheffeh. وادي ابو شفّه
Ras-el-halal. راس الهلال
Menakiet. المناكات
Zaouani. زواني
Oumma-Bneib. ام بنيب
Gherthaboulous. قرطبولوس
Djaus. جوز
Ghabou-djaus. قبو جوز
Hiarah. ياره
Djoubrah. جوبره
Ghabou-Diounis. قبو ديونس
Safneh. صفنه
Ghernès. انقرنس
Thaougât. طاوقات
Abou Ebeilah. ابو ابيلح
Tereth. ترت
El-Gouafel. القوافل
Lameloudeh. الاملوده
Djaborah. جبوره
Souza. سوزه
Magharenat. مغارنات
Grennah. قرنّه
Safsaf. سفساف
El-Empharrah. الامفرّح
Kasr Scheghièh. قصر شقيه
Bou-Meliou. بو مليو
El Hayer. الحيّر
Moukfeif. مكفيف
Bou Bdeir. بو بدير
Hôch. حوش
Kasr-Abou-Rhaouèh. قصر ابو غاوي
Kasr-Abou ghadis. قصر ابو قادس
Maâthan chaeth. معطن شعط
El Keren. الكرن
Abou’l-ghadir. ابو الغدير
El Bagharah. البقره
El Nétechss. النتكس
El Mektelèh. المقتله
Tel-Ghazèh. تل غازه
Mouchedachièh. مشداشيه
Charah. شراع
Tegharrebou. تغارّبو
Ouadi Sammalous. وادي سمّلوس
Tkassis. تكسس
Kasr Sammalous. قصر سملوس
El-Maraouèh. المراوه
Bénéghdem. بنقدم
Tolometa. ثلمثه
Kasr-el-Asker. قصر العسكر
Taoukra. طاوكره
El Merdjeh. المرجه
Barcah. برقه
Sebkha-el-berss. صبخه البرس
Kassebat. قصبة
Ben-Ghazi. بن غازي
Tellemoun. تلمون
Djelid. جليد
Mourseff. مورسف
Ladjedabiah. الاجدابيه
Rassam. رسم
Sebilèh. سبيلة
Serir. سرير
Audjelah. اوجله
Zeghaghnèh. زقاقنه
Sebkhah. صبخه
El-Hâti. الحاطي
El-Sarranèh. السرّانه
El-Ghetaoui. القطوي
Kseb. قصب
Ghafouli. غفولي
Saouani. صواني
Doukhn. دوخن
Darfour. دارفور
Berber. بربر
Maradeh. مراده
Meyrighah. مهريقه
Ain sidi Mohammed. عين سيدي محمد
Aghoul. اغول
Ghour-djahenneim. غور جهنيم
Hayfath. حيفاط
Ain-el-Ball. عين البلّ
Ain el-Daba. عين الضبع
Zaghouth. زقوط
Zalah. زلعه
Zaouièh. زاوية
Djallou. جالو
Haragh. عراق
Lébé. لبه
Oum el-Messid. ام المسيد
El Heiry. الهري
Léchkherréh. الاشخرّه
Lagheiah. لقيه
Tarfayah. طرفايه
Faredghah. فردغه
Mogharah. مقرّه
Ouadi guatmir. وادي قطمير
Louéchkah. الوشكه
Ghéghab. ققاب
Taraknet. تركنة
Sirêh. سيره
Kasr maârah. قصر ماره
Beit tamar. بيت ثمر
Debek. دبكه
Melh-ar-rach. ملح الرش
Chenedirèh. شنديره
Elkaraschi. الكراشي
Ghelleb. جلّب
Oum ellaham. ام اللحم
Kasr seniou. قصر سنيو
Reffah. رفّعه
Boumnah. البومه
El Haudh. الحوض
Ouadi Tebelbèh. وادي تبلبه
Maâthen. معطن
Aoûd. عود
Lemchidi. الامشيدي
Chiathah. شياطه
Ghazelièh. غزليه
Maraghi. مرقي
Kamissah. خميسه
Maouêmet. ماوّمت
Gharah. قرعي
Oum-el-soughaier. ام الصغيّر
Abou’l-Gharadek. ابو الغرادك
Moqarrah. مقرّه
Kardasséh. كرداسي
* * * * *
_Nota._ M. Pacho, pour adoucir la prononciation de quelques noms arabes,
et pour se conformer d’ailleurs à la prononciation rapide et contractée
de cette partie de l’Afrique, a presque toujours supprimé l’_alef_
initial de l’article et du mot _abou_. On a cru devoir ici le réintégrer
quelquefois, afin de rendre la transcription française plus conforme à
l’orthographe arabe ; mais ce léger changement et quelques autres
modifications peu importantes, n’empêcheront pas le lecteur de
reconnaître l’identité des noms de cette liste avec ceux qu’il a déja
lus dans le Voyage. M. Müller étant d’ailleurs absent au moment de
l’impression, on s’est réglé le plus qu’il a été possible sur son
manuscrit.
VOCABULAIRE
DU
LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH.
NOTA. Tous les mots marqués d’une astérisque sont ou arabes, ou dérivés
d’une racine arabe.
VOCABULAIRE
DU
LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH,
RECUEILLI ET TRANSCRIT EN ARABE PAR M. FRÉDÉRIC MULLER,
ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE ROYALE DES LANGUES ORIENTALES ;
REVU PAR M. AGOUB,
PROFESSEUR DE LANGUE ARABE AU COLLÉGE ROYAL DE LOUIS-LE-GRAND.
* * * * *
A
ABAISSER. Hafra. حفره
ABATTRE. Thayah*. طيّح
ABATTU. Youayah. يوّايه
ABÇÈS. Doummeleh*. دمّلة
ABEILLE. Tement. تمنت
ABOIEMENT. Guerzen. قرزن
ABONDANCE. Daggout. دقّوت
ABOYER. Guerzeni. قرزني
ABREUVER. Yéchouaya. يشوّايه
ABRICOT. Michmech*. مشمش
ABSENCE. Yéghabah*. يغابه
ABSENTER (s’). Aghab*. اغاب
ABUSER (s’), se tromper. Yéghléthah*. يغلط
ACCOUCHER. Idjer. يجر
ACCOURCIR. Yerzaya. يرزيه
ACCROCHER. Yaallega*. يعلّقه
ACCROÎTRE. Daggat. دقّات
ACHEVER. Ammartet. عمّرتت
ACHEVÉ. Taammartet. تعمّرتت
ADOUCIR. Retteb*. رطّب
AGE. Ammagoua. اماقوع
AGILE. Féchouch. فشوش
AGILITÉ. Féchach. فشاش
AGRANDIR. Makkar. مكّار
AIDER. Yougheya. يوغيّه
AIGRE. Tehmeta*. تحمطه
AIGUISER. Sounnit*. سنّيت
AIMER. Yéghachtia. يغاشتيه
AINSI. Toudig. تودق
AISSELLE. Teghmert. تغمرت
ALLAITER. Iembeya. يمبيه
ALLÉGER. Fech. فشّ
ALLER. Youghera. يوغره
ex : Je vais. Nemadiakhr*. نمضياخر
ALLER devant. Djeghez. جقز
ALLUMER. Chelhamt. شلحمت
ALLONGER. Edgout. ادقوت
AMER. Mourr*. مُرّ
AMOLLIR. Retteb*. رطّب
AMPLE. Wourket. وركت
ANE. Azeit. ازيت
ANNONCER. Daynis. دينس
APLATIR. Khabatez. خبطز
APPELER. Naghy*. ناغي
APPORTER. Heggad. حقّاد
APPRENDRE, enseigner. Elmeida. الميدا
S’instruire. Yelmeida. يلميدا
APPROCHER. Yeddella. يدلّا
APPUYER. Thaft. طفت
ARAIGNÉE. Djekez. جكز
ARGENT, métal. Fedjrah. فجرة
ARGENT, monnaie. Barah, turk. بره
ARME. Selah*. سلاح
ARRACHER. Ekkech. اكّش
ARRÊTER (s’). Thafdhilin. طفضيلين
ARRIVÉE. Youchada. يوشاده
ARRIVER. Chada. شاده
ARTICLE. Edjijia. اجيجيه
ASSASSIN. Yanghia. ينغيه
ASSASSINER. Anghia. انغيه
ASSEZ. Aéssoud. عصّود
ASSOCIÉ. Mecharekina*. مشاركينه
ATTEINDRE. Yéouath. يوّاط
ATTENDRE. Sbordik*. صبرديك
AUTOMNE. Téghéricht. تغرشت
AUTRE. Akher*. اخر
AUTRUCHE. Naamet*. نعامة
AVALER. Yezarat. يظرات
AVARE. Ahach. احاش
ACCOUTUMÉ. Yehbéla. يهبلا
ACHETER. Yéségha. يسغه
B
BAIGNER (se). Yésiéfa. يسيفه
BAISER, v. Yammahessa. يمهسّه
BAISER, s. Yammahess. يمهسّ
BALLE. Taqileh. ثقيلة
BARBE. Taamert. تعمرت
BARBIER. Yezem. يزم
BAS. Elmaqtha*. المقطعه
BATAILLE. Yerouaha. يروَها
BATI. Hawir. هاوير
BATIR. Wir. وير
BATON. Tagharit. تغريت
BEAUCOUP. Doggout. دقّوت
BON-MARCHÉ. Ghaleika. غليكه
BŒUF. Akfik. اكفيك
BOUC. Zalaa. زلعه
BOUCHE. Amennes. امنّس
BOUCHER, v. Mernez. مرنز
BOUCHER, s. Yégharrech. يغرّش
BOUE. Témédghat. تمدغات
BOUILLIR. Yétawer. يتور
BOULANGER. Yennatthar. ينطّار
BOULE. Tahhallaq. طحلّق
BOURREAU. Yeghettem igiliouy. يغتّم يجيليوي
BOURSE. Tékissid. تكيسّيد
BOUT. Chethbath. شطباط
BOYAUX. Tchermin. تشرمين
BRAIRE. Neheq*. نهق
BRAISE. Teragghiat. ترقية
BÊCHE. Mashah*. مسحة
BLED. Yarden. ياردن
BÉNÉFICE. Elfaïdeh*. الفايده
BEURRE. Alida. اليده
BIENTÔT. Qaouama*. قوّما
BLANCHIR. Naddéfah*. نضّفه
BLESSÉ, être. Yéouathieh. يوّاطية
BLESSÉ. Ettaouéthah. اطاوّطه
BLESSURE. Tékattech. تكتّش
BLEU. Telazraq*. تلازرق
BOIRE. Yéchou. يشو
Ex. Donnez-moi à boire. Efkidi kachoua. افكيدي كشوه
BOIS. Sghaghin. صغاغين
BOÎTER. Aradj*. عرج
BOÎTEUX. Arradj*. عرّج
BORGNE. Delaaouar*, persan. دلاوار
BRAS. Afous. افوس
BREBIS. Geleb. جلب
BRIQUET. Zenad*. زناد
BRISÉ. Erzay. ارزاي
BRISER. Erzayeh. ارزايه
— (se.) Yerzayeh. يرزايه
BROUILLER. Echchera. اشّره
BRULÉ. Mahrouq*. محروق
BRULER. Haraq*. حرق
BROUILLARD. Demmeza*. دمّزه
C
CARRÉ. Yakareina. ياكرينا
CANON de fusil. Bondokat*. بندقات
CASSÉ. Erzay. ارزاي
CASSER (se). Yerzayeh. يرزايي
CAUSE. Damankouyenti. دامنكوينتي
CAVALIER. Elbeba. الببه
CE, CETTE. Douayeh. دوايه
CENDRE. Aghwel. اغول
CEPENDANT. Afioua. افيوه
CERTAINEMENT. Ezdaqa*. اصدقة
CERVEAU. Taqileh. ثقيله
CERVELLE. Taqileh. ثقيلة
CHACUN. Koulliounkesimani*. كلّ ينقسماني
CHAÎNE. Tedjiri. تجيري
CHAIR. Aksoum. اكسوم
CHANGER. Yenfela. ينفلا
CHANT. Yediz. يديز
CHANTER. Yaghlediz. يغلديز
CHARGER. Mertouf. مرتوف
CHARGE. Ammertouf. امّرتوف
CHARGÉ. Youseq*. يوسق
CHASSE. Khalleb. خلّب
CHASSEUR. Yekhalleb. يخلّب
CHAT. Thazerdaght. طزردغت
CHEMIN. Tabarouth. تبروط
CHEMISE. Tékabert. تكبرت
CHER. Yéghalayeh*. يغلايه
CHERCHER. Ghaleit. غليت
CHEVAL. Aghmar. اغمار
CHEVEU. Ezem. اذم
CHEVILLE. Errichet. ارّيشت
CHIEN. Eghzin. اغزين
CHIEN du fusil. Akadjet. اكاجت
CŒUR. Ouelnis. اوّلنس
COMBATTRE. Yérouahah. يرواها
COMBIEN. Samaghoua. صمغوه
COMPRENDRE. Fehmés*. فهمس
CONDUIRE. Fikez. فكز
COQ. Akadjet. اكاجة
CORDE. Édjeri. اجري
CORNE. Aghit. اغيت
COU. Agarat. اقارات
COUCHER (se). Ychayeh. يشايه
COUDE. Merfeq*. مرفق
COUP. Eioued. ايواد
COUPER. Yekthimeh. يقطيمه
COURBER. Aouedjeh*. عوّجه
COURBÉ. Mâouedjeh*. معوّجه
COURIT. Yétazzeh. يتازّه
COURT. Kasir*. قصير
COUTEAU. Tékhandjiart*. تخنجرت
COUTURE. Ezzoumak. ازّومك
COUVERCLE. Yendeltia. يندلتيه
COUVERTURE. Thalabah. طلابه
COUVRIR. Endetti. اندتّي
CRAINDRE. Yérouaha. يرواها
CRAINTE. Arouaha. اروها
CRASSE. Ousikh*. وسيخ
CREUSER. Négarad. نقاراد
CRIER. Enagha*. اناغه
CRU. Yérayah. يرايه
CUILLÈRE. Téféloucht. تفلوشت
CUIRE. Tchoummat. تشومات
CUISINIER. Échouman. اشومان
CUISSE. Thaghmay. طاغماي
CUIVRE. Anich. انيش
CULTIVER. Harits*. حرث
CULTURE. Haraseh*. حراثه
D
DAIM, gazelle. Adjem. ادجم
DANSE. Choua. شوة
DANSER. Echoua. اشوة
DANSEUR. Châoua. شاوَه
DATE. Tékartay. تكرتاي
DATTE, fruit. Lahbou. لحبو
DAVANTAGE. Dakket. دكت
DEDANS. Azkik. اذكيك
DÉFAUT. Aïb*. عيب
DÉGAT. Cherouath. شرواط
DÉLIÉ, mince. Daqaq*. دقاق
DÉLIVRER, sauver. Khallès*. خلّص
DÉMARCHE. Aroukh. اروخ
DENT. Sennou*. سنّو
DÉPLOYÉ. Methaoues. مطوّس
DÉPLOYER. Thaouès. طوَس
DÉPÔT. Imanet*. امانة
DERNIER. Edaniet. ادانية
DERNIÈREMENT. Ichfeldanieh. ايشفلدانية
DÉROBÉ. Méghattha. مغطّا
DÉROBER. Ghattha. غطّا
DESSÉCHÉ. Mikourah. ميكورة
DESSÉCHER. Ikourah. يكورة
DIFFICILE. Ouâar*. واعر
DIMINUER. Dérouch. دروش
DÎNER. Yetch. يتش
DISPUTE. Ouahleina. واحلينا
DIVISÉ. Mejnaneh. مجنانه
DIVISER. Yejnaneh. يجنانه
DOIGT. Ghed. قد
DONNER. Gharameh. غرامه
DORMIR. Ichayeh. يشايه
DOS. Ghezzer. قزّر
DOUCEUR. Moum. موم
DOUX. Moumeh. مومه
DRAP. Malf*. ملف
DRESSÉ. Mekerr. مكرّ
DRESSER. Kerr. كرّ
DROGUE. Doua*. دوا
DUR. Yékorah. يكوره
E
EAU. Imen. يمن
ECAILLE. Téserimt. تسريمت
ECHAPPER (s’). Yéréouel. يروّال
ECHELLE. Tahadit. تحاديت
ECLAIR. Barq*. برق
ECLAIRÉ. Menawouar*. منوّر
ECLAIRER. Nawouar*. نوّر
ECORCE. Taserimt. طسريمت
ECORCHÉ. Maslokh*. مسلوخ
ECORCHER. Aéslokh*. اسلوخ
ECRITURE. Arrab*. عرّب
EGAL, uni. Ouahed*. واحد
EGARER. Yétchouéddar. يتشوتدار
ELARGI. Kaouama. كوّما
ELARGIR. Yékaouema. يكوّما
ELEVÉ. Maïosk. مايوسك
ELEVER, hausser. Aïosk. ايوسك
EMPAN. Echber*. اشبر
EMPLI. Maëtker. معتكر
EMPLIR. Aëtker. عتكر
EMPRUNT. Miéfkes. ميفكس
EMPRUNTER. Yefkès. يفكس
ENCORE. Elikka. اليكّا
ENFANT. Yéréhou. يرهو
ENFLÉ. Menfekh*. منفخ
ENFLER. Nefekh*. نفخ
ENFUIR (s’). Yéréouel. يروّل
ENIVRER. Sekker*. سكّر
ENIVRANT. Mesekker*. مسكّر
ENRHUMÉ. Misterouh*. مستروح
ENRHUMÉ (être). Esterouh* استروح
ENTIER. Ekmeleh*. اكملة
ENTIÈREMENT. Bettemêm*. بالتّمام
ENTORTILLÉ. Ebrénah. ابرنه
ENTORTILLER. Brénah. برنه
ENTOURER. Édourah*. ادوره
ENTRÉE. Younaah. يونعة
ENVELOPPÉ. Mélouffi*. ملفّي
ENVELOPPER. Louffi*. لفّي
ENVOYÉ. Maïsen. معيسن
ENVOYER. Aïsen. عيسن
EPAIS. Azouar. ازوار
EPI. Tékadert. تكدرت
EPINE. Deri. دري
EPOUSE. Tekhtabeh*. تخطابة
EPOUSER. Atekhtabet*. اتخطابة
EPOUX. Tekhtab*. تخطاب
ESCALIER. Tahadit. تحدية
ESSUYÉ. Melouffeh. ملوفّة
ESSUYER. Louffeh. لوفّة
ESTOMAC. Maadeh*. معدة
ETAIN. Tildount. طلدونت
ETÉ. Ahoch. احوش
ETEINDRE. Chakka. شكّة
ETEINT. Echka. اشكة
ETENDRE. Afous. افوس
ETERNUER. Esenser. اسنسر
ETOILE. Negmet*. نجمة
ETRANGER. Estamesna. اسطمسنه
ETROIT. Qarez. قارز
F
FACHER (se). Yéghattah. يغطّا
FACILE. Derouch. دروش
FAIM. Loza. لوزه
FAIT. Anighah. انيغة
Tout-à-fait. Ekmella*. اكملّه
FALLOIR. Yéghally. يغلّي
FANGE. Témédghat. تمدغات
FARINE. Newroun. نورون
FAUTE. Edno. ادنو
FAUX, instrument. Emker. امكر
FEMELLE. Temighni. تميغني
FEMME. Tétoutah. تطوطه
FENDRE. Charreit*. شرّيط
FENDU. Mecharreita*. مشرّيطه
FER. Zel. زل
FERMÉ. Makkecha. مكّشه
FERMER. Yékkecha. يكّشه
FESSE. Almagâad*. المقعد
FÊTE. Aid*. عيد
FEUILLE. Teserrim. تصرّيم
FÈVE. Éwéouen. اوّون
FIEL. Andal. اندال
FIENTE. Tamakocht. تمكشت
FIGUE. Thellakh. طلاخ
FIGURE. Andiouan. انديوان
FIL. Ezzeloum. ازّلوم
FILLE. Thériout. طريوت
FINI. Tamartet. تامرتت
FINIR. Amartet. امرتت
FLAIRER. Yénéki. ينكي
FLAMME, Afou. افو
FLEUR. Sahar*. زهر
FOIE. Aul. اول
FOLIE. Cheithaneh. شيطانه
FONDRE. Yédabah. يدبه
FONDU. Médabah. مدبه
FORCE. Degoud. دقود
FORCÉ. Msimanès. مسيمانس
FORCER. Simanes. سيمانس
Par force. Yéghlebah*. يغلبه
FORT. Zor. زور
FOUDRE. Gaouy. قوي
FOUR. Lésikh. لسيخ
FOURCHETTE. Déri. دري
FOURMI, Tékétfi. تكتفي
FRAÎCHEUR. Nada*. ندا
FRAIS. Saouad. صواد
FRÈRE. Oumak. اومك
FROID. Esaqqua. اسقّي
FROMAGE. Temlid. تمليد
FRONT. Djebeheh*. جبهه
FROTTÉ. Échéred. اشرد
FROTTER. Châred. شارد
FRUITS. Elkhodret. الخضرة
FUIR. Yérouel. يروّل
FUSIL. Bondokat*. بندقات
G
GAI. Méfreha*. مفرحه
GAÎTÉ. Farha*. فرحه
GALLE. Thamasoud. طماصود
GARDE, prendre garde. Thouah. طوَه
GARROTTER. Kant. كنت
GENOU. Afoud. افود
GORGE, gosier. Khandjart. خنجرت
GOUTER. Efkik. افكيك
GOUVERNER. Mekellid. مقلّيد
GOUVERNEUR. Kellad. قلّاد
GRAIN. Eftéhou. افتَهوه
GRAISSE. Eddind. ادّيند
GRANDE. Mokar. مكار
GRAS. Gaouy*. قَوي
GRAVÉ. Ménégrech. منقرش
GRAVER. Négrech. نقرش
GROS. Tenou. تنو
GUÉRIR. Yénézah. ينزه
H
HABILLER. Kesoud. قسود
— (s’). Ankesoud. انقسود
HABIT. Tékébert. تكبرت
HABITANT. Yakimeh. يكيمة
HABITÉ. Diléouan. ديلاوان
HABITER. Echfera. اشفره
HABITUER (s’). Bekkoul. بكّول
HACHER. Enjarat. انجرات
HALEINE. Ekammel. اكمّل
HAUSSER. Erfâa*. ارفع
HAUTEUR. Alouéh*. علوه
HERBE. Ekéghast. اكغست
HEURE. Afioua. افيوه
HIBOU. Boum*. بوم
HIER. Yed. يَد
HIRONDELLE. Tharned. طرند
HIVER. Téghéricht. تقرشت
HOMME. Amaden. امادن
HONTE. Aïb*. عيب
HUILE. Zeit*. زيت
I
ICI. Ela. الا
IMMOLÉ. Magharich. مغارش
IMMOLER. Gharich. غارش
IMMONDE. Efkis. افكيس
IMPAIR. Eiouana. ايوانه
IMPARFAIT. Hhach. حاش
IMPUR. Efkis. افكيس
INTERROGER. Neghaka. نغاكه
J
JAMBE. Emédjer. امجر
JAUNE. Kamezar. كمزار
JAUNIR. Kamzar. كمزر
JEUNE. Métchik. متشيك
JEUNER. Edouf. ادوف
JOIE. Méfreha*. مفرحه
JOLI. Mari. ماري
JOUE. Fich. فيش
JUREMENT. Efed. افد
JURER. Yéfed. يفد
L
LA. Diliou. ديليو
LAISSER. Yédji. يجي
LAITUE. Mézalem. مذالم
LANGUE. Elsou. الصو
LARGE. Emten. امتن
LARME. Yémannes. يمانّس
LAS (être). Yéfella. يفلّا
LÉCHÉ. Meksaha. مكسها
LÉCHER. Eksaha. اكسها
LENTILLE. Ads*. عدس
LETTRE. Tékhartey. تخارتي
LEVAIN. Khamired*. خميرد
LÉZARD. Elfennak. الفنّك
LIEN. Oulo. اولو
LIN. Slad. صلاد
LIT. Thaoues. طَوس
LORSQUE. Lamma*. لمّا
LOUP. Akidaf. اكيداف
LOYER. Thâfedh. طافض
LUNE. Ayour. ايور
M
MACHÉ. Mahlimeh. محليمه
MACHER. Halimeh. حليمه
MAIGRE. Aïan*. ايان
MAIGRIR. Dhaaf*. ضعف
MAIN. Edaqel. ادكل
MAISON. Ichaëh. يشايه
MAL, opposé à bien. Yaammarla. يعمّرله
Douleur. Afaudah. افوده
MANCHE. Onfos. انفوس
MARIÉ. Métézaouedj*. متزوّج
MARIER. Zaouêdj*. زوّج
MARMITE. Elgadir. القادر
MAUVAIS. Yaammarla. يعمّارله
MÊCHE. Ichaya. يشايه
MÊLÉ. Makhlouth*. مخلوط
MÊLER. Khalath*. خلط
MEMBRE. Hessoud. حسّود
—VIRIL. Eghezor. اقزور
MENER. Ouaddi*. ودّي
MENTON. Dagn*. ذقن
MENU. Rghig*. رقيق
MÉPRIS. Tenebret. تنبرت
MÈRE. Omm*. اُم
MEUNIER. Téfed. تفد
MINARET. Éouadden*. اوذّن
MINCE. Rgig*. رقيق
MOISI. Menfaéker. منفكر
MOISIR. Enfaéker. انفكر
MONTRER. Eddecheh, ادّشه
MORDRE. Édded*. عضّض
MORVE. Egattar. اقّطار
MOUCHE. Doubban*. دبّان
MOUCHER (se). Esansar. اسانسار
MOUCHOIR. Abaquieh. اباقيه
MOUILLÉ. Mélouachoun. ملواشون
MOUILLER. Elouachoun. الواشون
MOURANT. Ifaâ. يفعه
MOURIR. Djénazet. جنازة
MOUTON. Haoli. حولي
MOUTON. Yakkecheh. يكّشه
N
NAGER. Yemin. يمين
NAÎTRE. Erro. ارّو
NATTE. Hasir*. حصير
NAVET. Aghzar. اغزار
NÉ. Nerro. نرّو
NET. Elharrer. الحرّر
NETTOYÉ. Mecharrer. مشرّر
NEVEU. Omak. امك
NEZ. Téréouet. تروة
NIÈCE. Tenzert. تنزرت
NIÉ. Mielghoun. ميلغون
NIER. Yelghoun. يلغون
NÔCE. Echkoum. اشكوم
NOIR. Echthaf. اشطاف
NOIRCIR. Asoued*. اسوّد
NOM. Semennas. سمنّاس
NOMMÉ. Mesemmas*. مسمّاس
NOMMER. Semmas*. سمّاس
NOUVEAU. Athar. اطار
NOYAU. Meknéouak. مكنواك
NOYÉ. Mougharred. مغرّد
NOYER. Yougharred. يوغرّد
NU. Youdenah. يودنه
NUAGES. Thadegnech. طادقنش
NUIT. Awed. اود
Passer la nuit. Ebat*. ابات
O
OIGNON. Bazalim*. بصليم
ŒIL. Athi. اطي
OMBRE. Tilly*. ظلّي
ONCLE. Ammis*. عمّس
ONGLE. Khanis. خانس
OR. Oro. اورو
ORDURE. Ousikh*. وسخ
OREILLE. Esem. اسم
OREILLER. Thachoum. طاشوم
OS. Aghazt. اغازت
OUTRE pour l’eau. Addi. ادّي
P
PAIN. Thaouegt. طاوقت
PAIR. Méchathi. مشاطي
PAILLE. Echil. اشيل
PALMIER. Azouan. ازون
PANIER. Abazart. ابازارت
PANTALON. Seroual*. سروال
PAPIER. Karthayah. كارطايه
PAREIL. Aouaoued. اواود
PARENT. Nesib*. نسيب
PARFAIT. Kamel*. كامل
PARFAITEMENT. Beltamam*. بالتمام
PARLER. Echérouy. اشروي
PARTAGÉ. Magsoum*. مقسوم
PARTAGER. Gasem*. قسم
PAYER. Aghiz. اغيز
PEAU. Eglim. اقليم
PEIGNE. Aghewezt. اغوزت
PELURE. Taserimt. تسريمت
PENCHANT. Koras. كراس
PENDRE. Efkest. افكست
PEPIN. Errast. ارّاست
PERCÉ. Makhras*. مخرص
PERCER, trouer. Kharras*. خرّص
PERDRE. Dhayaa*. ضيّع
PERDRIX. Ghethat. قطاط
PÈRE. Akhfcha. اخفشه
GRAND-PÈRE. Oudelghay. اودلغاي
PERMISSION. Oqchir. اوقشير
PERTE. Khiçarah*. خساره
PESANT. Ezzag. ازّق
PESER. Teguibibi. تقيبيبي
PESTE. Ayyaneh. ايّانه
PEUREUX. Yerouaha. يرواها
PEUT-ÊTRE. Afcho. افشو
PIED. Athar. اطار
PIERRE. Dératha. درطه
PIERRE à fusil. Souaneh*. صوانه
PIEU. Cherian. شريان
PILÉ. Mekmaya. مكمايه
PILER. Kamaya. كمايه
PILLAGE. Tazch. تازه
PILLÉ. Yétazeh. يتازه
PIQUER. Garaz*. قرص
PISTOLET. Béchatil. بشاتيل
PLAIRE. Eïouathy. ايواطي
PLANCHE. Louh*. لوح
PLEIN. Etkerreh. انكرّه
PLEURER. Yéwella. يوّله
PLOMB. Taqileh. ثقيله
PLONGEUR. Eghathas*. اغاطّس
PLUME. Richeh*. ريشه
POCHE. Djibennous. جيبنوس
POIDS. Meizan*. ميزان
POIS. Djelban*. جلبان
POISSON. Samak*. سمك
POIX. Erkan. اركان
POMME. Teffah*. تفّاح
PONDRE. Tésiouy. تصيوي
POSÉ. Mécherech. مشرش
POSER. Chérech. شرش
POTENCE. Echnag*. اشناق
POU. Thaouellekt. طاوّلّكت
POUCE. Thaght. طاغت
POUDRE. Barout*. بارود
POULE. Tékadjet. تكاجت
POULET. Edjijiau. اجيجيو
POULIE. Sebah. سباح
POURRI. Yekmiya. يخميه
POURRITURE. Ekhmiya. اخميه
POURSUIVI. Melhaq*. ملحق
POURSUIVRE. Lahaq*. لحق
POURVU QUE. Gharilon. غريلون
POUSSIÈRE. Melan. ملان
PRAIRIE. Témourt تمورت
PRENDRE. Foukez. فوكز
PRÉSENT. Erech. ارش
PRÉSENT, cadeau. Illahouehez. الاهوهز
PRESSER (se). Istaadjel*. استعجل
PRÊTÉ. Martal. مرتل
PRÊTER. Artal. ارتل
PRIER. Yemout. يموت
PRIÈRE. Erekka. اركّه
PRIX, valeur. Elakkenes. الكّنس
PROMPTEMENT. Fisaâ*. فيسعه
PUCE. Barghout*. برغوث
PUITS. Aouénou. اونو
PUNAISE. Bagh*. باغ
PUS. Elmed*. المد
PUTRÉFACTION. Façadeh*. فساده
PUTRÉFIER (se). Taaffen*. تعفّن
PUTRIDE. Maafoun*. معفون
Q
QUADRUPÈDE. Afounas. افوناس
QUENOUILLE. Ezd. ازد
QUEUE. Azif. ازيف
QUITTANCE. Chiouad. شيواد
QUITTE. Achiouad. اشيواد
QUITTER. Dgi. جي
R
RABATTRE, diminuer. Naqqas*. نقص
RACCOURCIR. Qassar*. قصّر
RACE. Sah. ساح
RACLER. Hakk*. حكّ
RADOUCI. Meleyyin*. مليّن
RADOUCIR. Leyyin*. ليّن
RAFRAÎCHIR. Essiaf. اسياف
RAISIN. Aneb*. عنب
RAPPROCHER. Djighez. جيغز
RAPPROCHER (se). Djighezeh. جيغزه
RASER. Hezam. هزام
— (se.) Hezameh. هزامه
RASOIR. Khandjar*. خنجر
RASSASIÉ. Eïyouaneh. ايوانه
RASSASIER. Eïouan. ايوان
RAT. Éghzert. اغزرت
RATISSER. Hakk*. حكّ
RAVE. Lift*. لفت
RECULER. Atchiglat. اتشيغلات
RÉFROIDIR. Barred*. برّد
RÈGLE. Eddiouah. ادّيواه
RÈGLES des femmes. Demen. دمن
RENCONTRER. Lamlagh. لملاغ
RENDRE. Aïkri. ايكري
RENTE. Gharameh. غرامة
RENVOYER. Entharad*. انطرد
RÉPANDRE. Qalab*. قلب
RÉPANDU. Meqleb*. مقلب
REPOS. Yaugharr. يوغرّ
REPOSER (se). Miaugharr. ميوغرّ
REPTILE. Taghardim. طغرديم
RÉSERVOIR. Haudh*. حوض
RESPIRATION. Ténaffos*. تنفّس
RESPIRER. Ténaffès*. تنفّس
RESTE. Ettabaq. اتّبق
RESTER. Laouada. لواده
RETARD. Athaouel*. اطاوّل
RETARDER. Thaouel*. طوّل
RETENIR. Thaff. طافّ
RETOUR. Kéri. كري
RETOURNER. Afioua. افيوه
REVENIR. Ékeri. اكري
RÊVER. Tewerquiat. تورقيات
RÉVOLTÉ (être). Tégharit. تغريت
RHUME. Ésenser. اسنسر
RICHE. Etkeira. اتكيره
RIRE. Etsa. اثه
ROBUSTE. Yéouéna. يوَّنه
ROND. Tahallaqat*. تحلّقت
RONFLER. Kharr*. خرّ
ROSEAU. Tagasibat*. تقصبة
ROSÉE. Nada*. ندا
ROTI. Meggaça. مقّسه
ROTIR. Eggaça. اقّسه
ROUGE. Nézouagh. نزواغ
ROUGIR. Zouagh. زواغ
ROUILLE. Séda*. صدا
ROUILLER. Sadda*. صدّي
ROULER. Dar*. دار
RUDE. Ezaouar. ازاوار
S
SABLE. Hemlal. هملال
SABRE. Hauch. حوش
SAC. Thaghrart. طاغرارت
SAGE. Harech. حرش
SAIGNÉE. Aadjem*. عجم
SALAIRE. Rédjar. رجار
SALE. Ousikh*. وسيخ
SALÉ. Tessan. تسّان
SALIR. Ouassakh*. وسّخ
SALIVE. Talqomt. تعلقمت
SALUER. Sad. صاد
SALUT, conservation. Sah. صاح
SAUVER. Khallas*. خلّص
SCIE. Monchar*. منشر
SCIÉ. Ménachchar*. منشّر
SCIER. Néchchar*. نشّر
SCORPION. Téghardim. تغرديم
SEC. Yakkaora. يكّوره
SÉCHER. Akkaora. اكاوره
SECOUÉ. Miaharrek*. ميحرّك
SECOUER. Yéharrek*. يحرّك
SEMAINE. Djéméêt*. جمعة
SEMBLABLE. Meçaouy*. مساوي
SEMER. Hammay. حمّاي
SENTIR. Chemm*. شمّ
SERPENT. Tekéchilt. تكشلت
SERRER. Thaf. طاف
SERVIETTE. Aleghna. الغنه
SERVITEUR. Atteghad. اتّغاد
SEUL. Yéouénan. يونان
SEULEMENT. Bess*. بسّ
SIFFLER. Yénassek. ينسّك
SIGNE. Laalam*. العلم
SINGE. Guird*. قرد
SOIF. Yéfouyé. يفويه
SOMMEIL. Eneddem. اندّم
SOULEVER. Asekt. اسكت
SOULIER. Bolghah*. بلغه
SOUPÉ. Menacharq. مناشرق
SOUPER, v. Etch. اتش
SOURCE. Tiouen. تيون
SOURCIL. Hadjeb*. حاجب
SOURD. Eslalodah. اسلالوده
SOUVENIR (se). Makti. مكتي
SUCER. Emben. امبن
SUER. Etahed. اتحد
SUEUR. Aareqy*. عرقي
SUFFIRE. Dakout. دكوت
SUFFISAMMENT. Dakou. دكو
SURPLUS. Baqy*. باقي
SURTOUT. Afkoul. افكول
T
TABAC. Thabgha. طبغه
— à priser. Ennekeh. انّكه
TABATIÈRE. Khastimt. خستيمت
TABLE. Thaouélest. طاولست
TALON. Arkou. عركو
TAMARIX. Temmet. تمّت
TAN. Elarg. الارق
TANNER. Arg. ارق
TANNEUR. Iarrag. يراق
TANTE. Attak. اتّك
TAPIS. Thaoues. طاوس
TAUREAU. Afounas. افوناس
TEINDRE. Echtaf. اشتاف
TEINT. Méchtaf. مشتاف
TEINTURE. Echtafeh. اشتافه
TEINTURIER. Méchtaf. مشتاف
TÉMOIGNER. Aghil. اغيل
TÉMOIN. Agghileh. اغّيله
TEMPE. Dmerneh. دمرنه
TEMPS. Aouamah. اوامه
TENDRE. Enjerr*. انجرّ
TENTE. Tekhimet*. تخيمة
TÊTE. Taqileh. ثقيله
TÉTER. Yembeya. يمبيه
TÉTON. Anebbi. انبّي
TIBIA. Afoud. افود
TIGRE. Nemr*. نمر
TIRER. Djikez. جيكز
TOILE (pièce de). Magthaa*. مقطعه
TOIT. Thasiout. طاسيوت
TOMBEAU. Atcha. اتشه
TOMBER. Yéfaâ. يفعه
TONDRE. Ghessas*. قصّص
TONNER. Raad*. رعد
TORDRE. Yébren. يبرن
TORTU. Yauthérah. يوطره
RENDRE TORTU. Mayauthera. مايوطره
TOUR, circonférence. Qaïminet. قايمينت
TOUT. Koullou*. كلّ
TOUX. Koha. كوهه
TRAHIR. Yahras. يحرس
TRAHISON. Khaunah*. خونه
TRAVERSER. Azzal. ازّال
TREMBLER. Etertâad*. اترتعد
TRISTE. Yahreza. يهرزه
TROMPER. Yéghauf. يغوف
TROU. Mokhrem*. مخرم
TROUPEAU. Thafal. طفال
TROUVER. Laqa*. لقا
TUÉ. Mauta*. موته
TUER. Yémauta*. يموته
TURBAN. Achchal*. اشّال
U
UNI. Mettebaya. متّبايه
UNIR. Attébaya. اتّبايه
UTILE. Ennefâa*. النفعه
— (être.) Néfâa*. نفع
UTILITÉ. Nafaat*. نفعة
— Profit. Elfaïdeh*. الفايده
V
VACHE. Aqfiqeh. اقفيقه
VAIN, inutile. Dérouch. دروش
VALLON. Négred. نقرد
VALOIR. Laal. لعل
VEAU. Warimeh. واريمه
VEILLER. Endem. اندم
VENDRE. Yédjidj. يجيج
VER. Thaqouq. ظاقوق
VÉRITÉ. Kaouamah. كوامه
VÉROLE (petite). Habéba. هببه
VERRE Qézazteh*. قزازته
VÉTÉRINAIRE. Founaséh. فوناسه
VIDE. Qélodah. قلوده
VIDER. Ghara. غره
VIGNE. Temmedeh. تمّده
VILLAGE. Echal. اشال
VINAIGRE. Khall*. خلّ
VISER. Thaouez. طاوز
VISITER. Yégoult. يغولت
VOIR. Eghzart. اغزارت
VOISIN. Anergh. انرغ
VOIX. Aïat. ايات
VOL. Yénagha. يناغه
VOL d’un oiseau. Aghtah. اغطه
VOLER. Méchan. مشان
—Dérober. Yousek. يوسك
VOLEUR. Ghazi. غازي
VOULOIR. Ewehau. اوّهو
VOYAGER. Yaad. يعد
VOYAGEUR. Youchad. يوشاد
VRILLE. Barrimeh*. برّيمة
VUE. Yéghzart. يغزارت
* * * * *
ERRATA.
Page 320, lignes 7 et 8, lisez, sans astérisque, les mots AMMARTET et
TAAMMARTET.
Page 336, lig. avant-dernière, _Elsuo_, lisez : ELSOU.
Page 343, lig. 5, _Thaouellekh_, lisez : THAOUELLEKT.
Page 344, lig. 8, _Maafoun_, lisez : MAAFOUN*, avec un astérisque.
REMARQUES
SUR LE VOCABULAIRE D’AUDJELAH.
* * * * *
Les habitants d’Audjelah ont fait de nombreux emprunts à la langue
arabe : plus du quart de leur vocabulaire appartient à cette origine. En
parcourant le manuscrit de M. Müller, j’ai pu d’abord m’apercevoir que
les mots arabes ou dérivés d’une racine arabe, n’avaient pas été tous
indiqués par l’astérisque. J’ai cru, dans l’intérêt des études
philologiques, devoir réparer ces omissions : le nombre des mots
désignés, n’était dans le manuscrit que de 150 ; quelques-uns même,
marqués seulement au crayon, annonçaient une incertitude ; j’ai porté ce
nombre à 219.
Je dois aux savants de mettre ici sous leurs yeux la série de ces mots
que j’ai ramenés à l’origine arabe :
Lang. d’Audj. Arabe[389].
AIGRE. تحمطه حمض
ALLER, je vais. نمضياخر نمضي اخر
BIENTÔT. فوّما قوامًا
BLEU. تلازرق الازرق
BORGNE. دلاوار الاعور
BROUILLARD. دمّزه دمس
CANON de fusil. بندقات بندقيّة
CHACUN. كل ينقسماني كلّ قسم
CERTAINEMENT. اصدقه صدق
CHARGÉ. يوسق وسق
CHER. يغلايه غالي
COMPRENDRE. فهمس فهم
COUTEAU. تخنجرت خنجر
CRIER. اناغه ناغي
DÉLIÉ. دقاق دقيق
DENT. سنّو سنّ
DROGUE. دوا دوا
ECORCHER. اسلوخ سلخ
ECORCHÉ. مسلوخ مسلوخ
ECRITURE. عرّب عرّب
EGAL, uni. واحد واحد
EMPAN. اشبر شبر
ENTIER. اكمله كامل
ENTOURER. ادوره دور
ENVELOPPER. لفّي لفّ
ENVELOPPÉ. ملفّي ملفوف
EPOUSER. اتخطابه خطب
EPOUX. تخطاب خطيب
EPOUSE. تخطابة خطيبة
FENDRE. شرّيط شرط
FENDU. مشرّيط مشرّط
FESSE. المقعد المقعد
FORCÉMENT. يغلبه غلب
FRAÎCHEUR. ندا ندا
FRONT. جبهه جبهة
GRAS. قوي قوي
HIBOU. بوم بوم
LEVAIN. خميرد خميرة
MINARET. اودّن ماذنة
MORDRE. عضض عضّ
NOMMER. سمّاس سمَّي
NOMMÉ. مسمّاس مسمَّي
OIGNON. بصليم بصل
OMBRE. ظلي ظلّ
ONCLE. عمّس عمّ
PLONGEUR. اغاطّس غطّاس
POTENCE. اشناق مشنق
PUS. المد المادّة
RASOIR. خنجر خنجر
RÉPANDRE, renverser. قلاب قلب
RÉPANDU. مقلب مقلوب
ROND. تحلّقت حلقة
ROSEAU. تقصبة قصبة
REMUER. يحرّك حرّك
REMUÉ. ميحرّك محرّك
SEULEMENT. بسّ بسّ
SINGE. قرد قرد
TENDRE. انجرّ جرّ
TENTE. تخيمة خيمة
TOUT-A-FAIT. اكمله كاملًا
TRAHISON. خونة خونة
TREMBLER. اترتعد ارتعد
TROU. مخرم خرم
TUER. يموته موّت
TUÉ. موته ميّت
TURBAN. اشّال الشّال
UTILE, adj. النفعه النافع
UTILE (être). نفع نفع
VERRE. قزازته قزاز[390]
On voit, par ce seul tableau, qu’en adoptant un mot arabe, les habitants
d’Audjelah l’ont quelquefois détourné de son acception primitive :
ainsi, ils emploient dans le sens d’_épouser_, le verbe arabe خطب, qui
ne signifie que _fiancer_. Le mot قوي signifie _fort, vigoureux_ ; ils
lui donnent, par extension, le sens de _gras_. C’est par euphémisme sans
doute, qu’ils nomment مقعد la partie postérieure du corps, sur laquelle
on s’assied. Le mot لفت est en arabe le nom du _navet_ ; chez eux il
s’applique à la _rave_ dont la véritable dénomination est فجل. Semblable
à toutes les langues des nombreuses peuplades de l’Afrique, la langue
d’Audjelah n’est pas écrite ; on n’y connaît d’autre écriture que celle
des Arabes, et chez eux le mot _écrire_ est synonime d’_écrire en arabe,
mettre en arabe_ ; ce qu’ils expriment fort bien par le mot عرّب, qui
répond ici au mot _écriture_. Mais dans tous ces exemples, il n’y a, à
vrai dire, qu’extension de sens. Il est des mots qui s’éloignent encore
plus de leur signification primitive et que, par cette raison, je n’ai
point marqués d’un astérisque, quoiqu’ils appartinssent évidemment à la
langue arabe. Je citerai, entr’autres exemples, les suivants :
Le mot الخضرة ne signifie en arabe que _la verdure_ ; les habitants
d’Audjelah l’emploient dans le sens de _fruits_.
En arabe, on appelle جنازة une _pompe funèbre_ ; chez eux il signifie
_mourir_.
Le mot غازي _aggresseur_, prend, dans leur vocabulaire, le sens de
_voleur_.
Ils nomment قلاد un _gouverneur_ ; le verbe arabe قلد (2me conj. dériv.)
qui a donné naissance à ce mot signifie en effet _investir d’une charge,
d’une dignité, d’un commandement_ ; mais la _forme_ adoptée par les
habitants d’Audjelah, aurait plutôt en arabe une signification
_transitive_.
شيطانه _folie_ n’est qu’un emploi métaphorique du mot شيطان _démon_.
En français on dit quelquefois c’est un _possédé_, pour dire, c’est un
fou.
Le verbe arabe طوي signifie _ployer_ ; les habitants d’Audjelah
l’emploient dans le sens contraire : _déployer_ طوس _thaouas_.
Je profiterai de l’occasion qui m’est offerte par ce dernier mot, pour
signaler le س final qu’ils ajoutent quelquefois à la racine arabe, comme
dans فهمس pour فهم, سماس pour سمي, عمس pour عم. Outre ce crément, ils en
ont un autre qui accompagne ordinairement les _noms_, et qui est presque
toujours un ت initial, comme on le voit par les mots تلازرق, تخيمة,
تحمطه, تقصبة.
Il faut maintenant passer à quelques observations sur l’usage qu’on a
fait de l’alphabet arabe pour représenter la prononciation des mots
d’Audjelah. Il y a tout lieu de croire, et cela est d’ailleurs annoncé
en tête même du vocabulaire, que les mots ont été d’abord recueillis en
lettres françaises et transcrits ensuite en arabe : dans ce passage,
tardif peut-être, d’une écriture dans une autre, ils ont dû éprouver
quelques altérations : la prononciation des Naturels n’étant plus là
pour déterminer le choix des consonnes arabes, les méprises étaient
inévitables ; à moins qu’on ne se fût muni d’avance de cet alphabet, si
inutilement célèbre, dont Volney rêva vingt ans l’application
européenne, et qui, une fois enfin, eût été appliqué avec fruit.
Malheureusement, en composant son vocabulaire, l’auteur ne paraît pas
s’être d’abord attaché à un système fixe de transcription ; de manière
que lorsqu’il a fallu ensuite convertir les lettres françaises en
lettres arabes, il a souvent confondu les sons simples avec les sons
emphatiques ou gutturaux, c’est-à-dire les ت avec les ط, les س avec les
ص, les ك avec les ق, et quelquefois même les ا avec les ع. Rien n’est
plus propre à mettre ce fait en évidence, que la différence
d’orthographe dans un même mot répété en deux ou trois endroits du
vocabulaire, pour représenter des significations analogues ou
identiques. Cherchez, par exemple, le mot ECAILLE, vous trouverez تسريمت
_taserimt_ ; cherchez ensuite le mot ECORCE, vous trouverez طسريمت
commençant par un ط ; cherchez encore le mot PELURE, vous retrouverez
تسريمت avec un ت. Il est évident que les mots _écaille, écorce, pelure_,
sont employés ici comme synonimes, quoiqu’il n’y ait entre eux que de
l’anologie ; mais quelle est la véritable prononciation du mot
_taserimt_ ? faut-il un ت ? faut-il un ط ? la critique ne fournit à cet
égard aucun moyen de solution : il faudrait retourner sur les lieux.
Cette irrégularité de transcription se reproduit fréquemment et de
diverses manières ; en voici d’autres exemples, fidèlement copiés du
manuscrit :
ACHEVER. Ammartet. عمّرتت
FINIR. Amartet. امرتت
BOULE. Tahhallaq. طحلّق
ROND. Tahallaqt. تحلّقت
ECHELLE. Tahadit. تحاديت
ESCALIER. Tahadit. تحادية
SCORPION. Téghardim. تغرديم
REPTILE. Taghardim. طغرديم
PAPIER. Kartayah. كارطاية
LETTRE. Tékhartey. تخارتي
DATE. Tékartay. تكرتاي
J’ajouterai un dernier exemple : le mot BŒUF est traduit dans le
manuscrit par _akfik_ qu’on a transcrit اكفيك ; en cherchant le mot
VACHE, on trouve _akfiqeh_, qui n’est que le féminin d’akfik ; mais
cette fois deux ق ont pris la place des deux ك, et l’on a transcrit
اقفيقه[391].
Si cette inexactitude de transcription, ne m’avait pas été démontrée par
les synonimes, je l’aurais bien plus facilement encore reconnue dans les
mots qui appartiennent à une racine arabe. C’est ainsi que j’ai rendu à
leur véritable origine les mots : شرّيط _fendre_, dérivé de l’arabe شرط
qui a la même signification ; يوسق _chargé_, participe irrégulièrement
formé du verbe وسق _charger_ ; عضض _mordre_, dont la racine arabe est le
verbe sourd عض. Dans le manuscrit, ces trois mots étaient orthographiés
ainsi : يوسك, اضض, شريت.
Le mot _aïan_, MAIGRE, quoique désigné comme arabe dans le vocabulaire,
est transcrit ايان ; il faut certainement عيان, qui en arabe signifie
_faible, maladif, fatigué_.
_Delaaouar_, BORGNE, était indiqué au crayon comme persan ; je ne vois
dans ce mot que la transcription de l’arabe الاعور, _le borgne_, précédé
d’un د ajouté. Dans le vocabulaire, on a écrit دلاوار.
مسحه, BÈCHE, est un mot arabe, mais il faut le lire مسحاة ; car la
suppression de l’_alef_ le ferait dériver du verbe sain مسح, tandis
qu’il a pour racine le verbe _défectueux_ سحا.
Le son du ق a été représenté tantôt par un _q_, tantôt par un _g_,
tantôt par les deux lettres _gh_, qui répondent assez bien au son que
les Arabes d’Afrique donnent au ق, qu’ils prononcent en effet comme un
_g_ dur et guttural. Mais comme les lettres _gh_ ont été aussi employées
dans le vocabulaire pour représenter le غ, il en est résulté quelques
méprises : le mot _bagh_, PUNAISE, en est un exemple ; c’est
incontestablement le mot arabe بق qui a la même signification. Dans le
vocabulaire, on a transcrit _bagh_ par باغ.
Je bornerai là mon examen ; et je dois me hâter de dire que, malgré les
imperfections que j’ai signalées, le vocabulaire de M. Müller n’en est
pas moins un document utile et important. C’est un travail tout fait
pour le premier voyageur qui visitera, après lui, l’Oasis d’Audjelah :
il n’y aura plus qu’à l’étendre et à le régulariser. Des hommes dévoués
à la science ont déja sillonné l’Afrique dans tous les sens ; ils ont
rapporté de leurs courses avantureuses des vocabulaires recueillis sur
divers points de ce vaste et inexplicable continent. Mais M. Müller est,
à ma connaissance, le premier voyageur qui aît publié un vocabulaire de
la langue parlée à Audjelah ; et, à une époque où toute notion acquise
sur l’Afrique est accueillie comme une conquête, l’auteur me paraît
avoir bien mérité des savants, et s’être préparé, pour l’avenir, des
titres à leurs suffrages.
AGOUB.
[Note 389 : Lorsque le mot de la langue d’Audjelah a conservé dans sa
dérivation les formes régulières de la langue arabe, j’ai écrit à côté
le mot arabe tout _formé_ ; dans les cas contraires, j’ai quelquefois
préféré n’écrire que la racine.]
[Note 390 : Pour زجاج, qui est moins employé dans l’arabe usuel.]
[Note 391 : Le manuscrit portait même افقيقه, mais j’ai corrigé cette
transposition.]
FRAGMENT
D’UN VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS
DE
L’OASIS DE SYOUAH.
RECUEILLI PAR M. FRÉDÉRIC MÜLLER.
* * * * *
PAIN. Khobz, Rgif. خبز, رغيف
VIANDE. Aksoum. اكسوم
HARICOTS. Loubieh. لوبيا
VIN. Khamar, Laguebi. خمر, لاقبي
LENTILLES. Ténifé. تنيفه
MOUTON. Hhaoli. حاولي
EAU. Aman. امان
COUTEAU. Tekhouset. تخوصة
PLAT, ASSIETTE. Thaza. طاظا
HOMME. Aogguit. اوقّيت
PIERRE. Adrha. ادغا
PALMIER. Tazoutat. تزوتات
FEU. Temsa. تمسه
FUSIL. Tabandact. تبانداقت
OUI. Eioua. ايوا
NON. Oula. اولا
JOUR. Asfa. اصفا
AUJOURD’HUI. Asfabidous. اصفا بيدو
ENCRE. Lemdad. لمداد
PLUME pour écrire. Laqalam. لاقلم
PLUME d’oiseau. Tericheh. تريشه
Donne-moi de l’encre. Aghat lemdad. اغاة لمداد
HERBE. Lealef. لهالف
BLED. Iarden. ياردن
ORGE. Teumzen. تومذن
DÉSERT, MONTAGNE. Adrhar. ادغار
MAISON. Abgguin. ابغين
TABAC. Tabrha. تبغا
NUIT. Ietaa. يتعا
CHAMEAU (le). Alrhoum. الغوم
ŒUF. Tébétoue. تبتوع
LE MANGER. Atchou. اتشو
LE BOIRE. Tesoua. تسوه
PAILLE. Loum. لوم
LAIT. Akhi. اخي
FÈVES. Yéouawoum[392]. يوواون
TURBAN. Alfaf. الفاف
COUVERTURE DE BÉDOUIN. Ahram. اهرام
PLACE, ENDROIT. Ankan. انكان
FIÈVRE. Tazaqt. طزقت
LONG. Athouïl. اطويل
SOULIERS. Zarabin. زربين
PEU. Ahibba. اهيبّا
BEAUCOUP. Koma. كوما
RASOIR. Terhosat. تغصات
HUILE. Dahan. دهان
OLIVIER. Azemmour. ازمّور
RAISIN. Tezrhaine. تزغاين
BOIS. Sarharhine. سغاغين
DATTES VERTES. Ghaouene. غاوين
DATTES MURES. Tena. تنا
PIED. Thar, pl. Techka. طار طشكا
LIVRE. Tekhtemet. تختمت
TAISEZ-VOUS. Sisem. سسم
ÉCOUTE. Sell. سلّ
TÊTE. Akhfi. اخفي
CHEVAL. Agmar. اقمار
JUMENT. Tegmert. تقمرت
NOUVEAU. Atrar. اترار
POUSSIÈRE. Ejdan. ازدان
NEZ. Tanezert. تنزرت
VOIS, REGARDE. Hommar. حمّار
HABIT. Kebraouêne. كبراوين
BRAS, COUDÉE. Fous. فوس
ŒIL. Thoth, pl. thaouene. طوط طاوين
FEMME. Taltan. تلتان
PÈRE, MÈRE. Abba, Omma. ابَّ امَّ
* * * * *
[Note 392 : Pour la conformité des deux orthographes, il faudrait
remplacer la lettre _m_ par un _n_, ou le ن par un م ; mais nous n’avons
rien voulu changer au manuscrit de M. Müller. Si ce _Fragment_ eût été
plus étendu, il aurait été l’objet d’un travail semblable à celui que
nous devons à M. Agoub sur le _Vocabulaire d’Audjelah_ ; il suffit de
dire ici qu’il contient une vingtaine de mots arabes et que le غ y est
presque toujours représenté par les lettres _rh_.]
* * * * *
EXPLICATION
DES
PLANCHES QUI ACCOMPAGNENT CETTE RELATION.
* * * * *
_Carte de la Marmarique et de la Cyrénaïque, comprenant les Oasis
voisines de ces contrées, dressée par l’auteur, d’après ses observations
astronomiques et ses itinéraires, et appuyée en plusieurs points sur les
cartes et les observations les plus récentes._
Privé durant son voyage de garde-temps, l’auteur n’a pu déterminer la
position des lieux en longitude, qu’en suivant les rumbs de vent de la
boussole, et en supputant les heures de marche. Quant à la fixation de
la latitude de ces lieux, et relativement à ceux situés dans l’intérieur
des terres, il s’est servi d’un octant et d’un horizon artificiel, avec
lesquels il a pu faire de fréquentes observations, mais seulement
jusqu’au mois de février, c’est-à-dire, jusqu’à ce que la hauteur du
soleil n’eût pas dépassé quarante-cinq degrés. Les principaux lieux
observés sont :
Noms des lieux. Latitude
septentrionale.
Boumnah (ruines d’un château), vallée Maréotide 30° 51′ 35″
Ghattadjiah (ruines de Marée) 30 40 50
Abousir (ruines d’) 30 57 40
Lamaïd (château), fond du golfe des Arabes 30 52 00
Abdermaïn, puits 30 45 57
Dresièh (ruines de la ville de) 30 54 00
Maktaéraï, bourgade troglodyte 30 59 00
Puits d’El-Heyf 31 9 50
Djamernèh (ruines de), bourgs d’Antiphræ 31 6 00
Mahadah (port de) 31 11 57
Zarghah-el-Ghublièh, tombeau 31 7 40
Parætonium (extrémité orientale du port de) 31 18 00
Boun-Adjoubah, ruines de l’ancienne Apis 31 20 35
Chammès, tour d’Alchemmas 31 30 35
Zemlèh, puits au-dessus du plateau de Za’rah 31 38 00
Djédid, ruines dans la vallée des Lauriers 31 45 30
Combous, ruines 31 50 00
Toubrouk (côté septentrional du port de) 32 5 30
Klekah, ruines 32 4 50
Ain-el-Gazal, source située à l’extrémité orientale 32 10 30
du golfe de Bomba
Ersen ou Erasem, source située à l’extrémité 32 31 20
orientale du plateau cyrénéen
Derne 32 47 30
Ghardam, ruines d’Hydrax, ancien village situé sur 32 35 55
les confins méridionaux des terres fertiles
Bou-Hassan, tour 32 37 5
Koubbèh, ruines d’anciens thermes 32 46 10
Maârah, château 32 49 00
Massakhit, ruines d’une ville 32 50 5
Lameloudèh, ruines de Limniade 32 46 15
Natroun, ruines d’Erythron 32 55 00
Village au fond du golfe Naustathmus 32 54 00
Hal-Al, extrémité du promontoire Naustathmus 32 56 20
Boumnah (château de), Cyrénaïque 32 44 20
Lemlez, château 32 50 30
Téreth (Thintis) 32 46 00
El-Hôch, sanctuaire 32 49 20
Ouma-Bneib, ruines d’un village 32 51 50
Zaouani (mausolées de) 32 53 50
Ghernès, ruines d’une ville 32 46 2
Saf-Saf, ruines 32 47 30
Cyrène 32 47 30
Magharenat, magasins souterrains 32 50 00
Apollonie 32 54 25
Ptolémaïs 32 44 00
Teuchira 32 34 00
Ben-Ghazi (Bérénice) 32 8 5
_Carte de la partie orientale de la Pentapole libyque, dressée par
l’auteur._
La lisière blanche, qui suit les sinuosités de la côte, doit représenter
la petite plaine d’un quart de lieue environ de largeur qu’on y
rencontre partout, entre les bords de la mer et les premiers
escarpements de la montagne, depuis Derne jusqu’au cap Phycus. Le
travail topographique de la partie septentrionale donne une idée de la
disposition des terrasses boisées qui s’élèvent en échelons depuis le
littoral jusqu’au sommet des montagnes ; et celui de la partie
méridionale représente une portion du plateau cyrénéen, ondulé en tous
sens de vallées peu profondes.
_Plan des ruines de Cyrène, levé en 1825._
Ce plan a été dessiné et réduit au 8000e, sous la direction de M. le
chevalier Lapie, par M. Dufour, que recommandent déja plusieurs
importants travaux géographiques. Le dessin répond exactement aux
mesures géométriques prises à Cyrène, et explique suffisamment la
disposition du petit nombre de débris qui existent encore de cette ville
célèbre. Il suffit d’ajouter que la partie inférieure du plan représente
le point le plus culminant du plateau cyrénéen, la plaine sur laquelle
fut bâtie la ville ; et que la partie supérieure, sillonnée par les eaux
de la fontaine d’Apollon, doit figurer un terrain inégal, rocailleux,
couvert çà et là de quelques genévriers, qui s’étend au bas de la
Nécropolis. Quant à la Nécropolis elle-même, presque totalement taillée
dans le revers de la montagne, on a essayé d’en indiquer le gisement et
la disposition par des ombres, selon la méthode adoptée pour la
cartographie.
PLANCHE I[393].
VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE SITUÉ A ABOUSIR.
Ces ruines se trouvent sur une crête rocailleuse, couverte de sables, à
quelques pas des bords de la mer, et au nord de l’ancienne ville de
Taposiris, dont elles font partie. Les dimensions générales du mur
d’enceinte sont de quatre-vingts mètres de chaque côté ; celui qui forme
la façade dans le dessin est tourné vers l’orient. Selon toutes les
apparences, elles sont les débris d’un temple égypto-grec. MM. de
Chabrol, Lanout, Faye et Lepère, qui ont visité ce monument, y ont
trouvé dans l’intérieur des chapiteaux d’ordre dorique.
PLANCHE II.
FIG. 1.
_Ruines d’une mosquée située aux environs du lac Maréotis._
Ce petit édifice, construit avec les débris de monuments plus anciens,
est situé sur la lisière qui sépare les terres labourables de la vallée
Maréotide du désert de sables. D’après une assez grande quantité de
ruines parsemées aux environs de cette mosquée, et portant la plupart
des signes de réédification, on pourrait croire que ce lieu offre
l’emplacement de la ville de Marée, capitale du nome Maréotide.
FIG. 2.
_Vue d’un ancien phare, à Abousir._
Ce monument, vulgairement appelé _Tour des Arabes_, sert aux marins
actuels, à défaut d’autre élévation sur cette côte, à reconnaître la
position d’Alexandrie. Sa situation sur une petite colline qui domine
les ruines de _Taposiris_, plus que sa propre élévation, lui donne cette
utilité qui, d’ailleurs, fut sa véritable destination dans l’antiquité.
La plaine qui forme le second plan du dessin, peut donner une idée de
l’aspect de la vallée Maréotide, en y ajoutant toutefois plus de
végétation fruticuleuse que n’en offre la planche.
PLANCHE III.
VUE DU CHATEAU LAMAÏDE.
Ce château est situé sur les bords de la mer, au fond du golfe des
Arabes, et auprès d’une dune de sables qui côtoie une grande partie du
littoral de la Marmarique. Entre les frises de l’ogive en relief qui
décore la façade, on voit une inscription en grands caractères sculptés
en relief, par laquelle on apprend que cet édifice fut construit par le
sultan Bibars, contemporain de saint Louis. (_Voyez_ la traduction de
cette inscription, par M. A. Jaubert, insérée dans la _Relation_, p.
12.)
PLANCHE IV.
FIG. 1.
_Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Baharièh._
Ce mausolée fut construit, ainsi que le dessin l’indique, sur un petit
plateau calcaire, éloigné de deux portées de fusil environ des bords de
la mer. Le côté septentrional du plateau contient des excavations
sépulcrales ; et sa surface, si ce n’est en totalité, du moins en
partie, fut pavée en larges blocs de pierres équarris. Ces divers
tombeaux faisaient infailliblement partie du cimetière de la petite
ville de Zygis, dont les débris sont épars sur la plaine, couverte de
flaques d’eau salée, qui sépare ces monuments des bords de la mer, et
dont le port, actuellement nommé Mahadah, se retrouve aussi à peu de
distance vers l’est.
FIG. 2.
_Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Ghublièh._
Quoique ce petit monument, qui servit comme le précédent de tombeau, en
soit éloigné d’une heure vers le sud, sa situation sur le point le plus
élevé du canton, et son isolement, portent à croire qu’il fut de même
construit par les habitants de Zygis, mais probablement à une époque
antérieure, ce que semble attester la diversité du style de leur
architecture. Les rangées de pierres disposées en forme elliptique, que
l’on voit auprès de cet ancien édifice, donnent une juste idée de
l’architecture de la plupart des tombeaux bédouins.
PLANCHE V.
PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS DE LA MARMARIQUE.
FIG. 1, 2.
Places de deux grottes sépulcrales du mont Bomboa, décrit par Synésius.
FIG. 3.
Coupe et distribution du fond d’une pièce d’une des précédentes grottes
sépulcrales.
FIG. 4.
Place de la mosquée, dite Ghettadjiah, située dans la vallée Maréotide.
FIG. 5.
Coupe de la façade d’un tombeau égypto-grec, nommé Kassaba el-Chammamèh,
situé aux environs du golfe des Arabes.
FIG. 6.
Côté intérieur des murs de l’enceinte de la ville de Toubrouk.
PLANCHE VI.
VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE.
Le village qui occupe la majeure partie du dessin est Mansour-el-
Tahatâni, un des cinq qui composent collectivement la ville de Derne.
C’est sur la plaine qui règne au bas de ce village que se trouve le
cimetière général de la ville. Il est remarquable que les habitants
choisissent l’opuntia pour orner leurs tombeaux préférablement au
cyprès, si commun dans le pays, et que les Orientaux ont l’habitude,
comme on sait, de placer auprès de leurs sépultures. Le château, flanqué
de quatre tours, qui domine, la ville, fut construit par les Américains
durant le court espace de temps qu’ils furent maîtres de Derne.
PLANCHE VII.
GROTTES SÉPULCRALES, DITES KENNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE
DARNIS.
On parvient à ces grottes par des marches taillées dans les endroits les
plus abrupts d’un ravin situé aux bords de la mer. Les grandes niches
creusées aux côtés de l’entrée principale, et les emblêmes du
christianisme qu’on y trouve dans l’intérieur, justifient le nom
d’église que leur donnent les Arabes.
PLANCHE VIII.
VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE.
Le principal objet de ce pont est de servir d’aquéduc au ruisseau Bou-
Mansour, dont le cours actuel, à travers les petites terrasses cultivées
du vallon de Derne, était interrompu par le ravin el-Brouis, représenté
dans cette planche. Cet édifice a été élevé, il y a peu d’années, par
les ordres et aux frais de Mohammed-el-Gharbi, envoyé des États
barbaresques auprès du vice-roi d’Égypte ; ce qui peut donner une idée
du goût pour la civilisation et les établissements utiles, que Mohammed
Aly communique à ceux qui l’entourent, lors même qu’ils sont
indépendants de son pouvoir.
PLANCHE IX.
RUINES DE KOUROUMOUS. — INTÉRIEUR DU CHATEAU EL-HARAMI.
FIG. 1.
Ce monument, situé aux confins méridionaux des terres fertiles de la
Cyrénaïque, faisait partie des tombeaux de l’ancien village d’Hydrax.
FIG. 2.
Le nom de ce château sarrasin répond à l’usage auquel il servit pendant
long-temps. Situé à dix lieues de Derne, et à l’extrémité des gorges
étroites et boisées de Maârah et de Tarakenet qui conduisent à cette
ville, il offrait aux bandits un lieu de repaire très-favorable pour
dépouiller les voyageurs qui se rendaient à Derne. Les tribus des
environs se sont réunies, il y a peu d’années, et en démolissant le
château elles ont rendu leur contrée plus praticable.
PLANCHE X.
VUE, COUPE ET PLAN D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH.
Il paraît qu’indépendamment des différentes pièces dont ces thermes
étaient subdivisés, ils contenaient un nombre considérable de cuves
monolithes qui en faisaient le tour, et étaient situées sur un plan
inférieur à celui du reste de l’édifice ; apparemment pour recevoir plus
facilement les eaux par des rigoles. Celles de ces cuves qu’on tailla
dans le roc même y existent encore à leur place ; et d’autres, formées
séparément de blocs détachés, se trouvent dispersées çà et là au milieu
des ruines, et servent aux Arabes d’abreuvoirs pour leurs troupeaux.
FIG. 1.
Coupe d’une galerie intérieure des thermes, adossée contre la colline,
et se trouvant actuellement à découvert. En confrontant cette élévation
avec la vue en perspective, on reconnaîtra les parties qui ont été
restaurées.
FIG. 2.
Plan de la même galerie : la grotte que l’on voit dans le massif
d’ombres est taillée autour de la source qui alimentait les thermes, et
dont les eaux passaient au-dessous de la galerie par un canal
souterrain.
PLANCHE XI.
FIG. 1.
Vue de deux hypogées funéraires, situés dans la vallée de Koubbèh : les
niches de formes diverses qui en entourent les entrées, indiquent qu’ils
ont servi aux chrétiens de la Cyrénaïque.
FIG. 2.
Plans des deux hypogées précédents : leur position sur la planche
relativement au dessin de perspective, désigne l’hypogée auquel ils
appartiennent.
FIG. 3.
_Plan du château de Chenedirèh._
_a._ Chapelle chrétienne.
_b._ Entrées voûtées du château.
_c._ Mur de revêtement décrivant un talus, et arrondi à chaque angle.
_d._ Communications intérieures par de petites portes carrées.
_e._ Corridor.
_f._ Puits comblé.
FIG. 4.
_Plan des ruines du temple de Vénus, situé auprès de l’ancienne station
d’Aphrodisias._
_a._ Entrée du temple, située au sud.
_b._ Grand corridor qui paraît avoir régné tout autour de l’enceinte
générale.
_c._ Porte de ce corridor formée de deux pilastres d’ordre dorique.
_d._ Colonnes accompagnées d’un mur d’entre-colonnement.
_e._ Ouverture qui conduit à un réservoir souterrain.
PLANCHE XII.
VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT.
Tel est l’aspect qu’offrent un grand nombre de petites Nécropolis des
anciens bourgs de la Cyrénaïque : une falaise irrégulière dans laquelle
sont creusées en tous sens des grottes sépulcrales. Sur le devant, comme
dans celle-ci, s’étend ordinairement un beau tapis de verdure ou un
champ de céréales ; et sur le sommet sont épars les débris du bourg. Le
grand nombre de niches de toutes formes que l’on voit, soit dans les
métopes et les entre-colonnements de la façade, soit isolément sur le
mur de la falaise, appartiennent au moyen âge.
PLANCHE XIII.
PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, A MASSAKHIT.
Ce tombeau fait partie de la même Nécropolis. Les emblèmes chrétiens et
le arabesques qu’il contient, confirment évidemment l’opinion émise
relativement à l’époque à laquelle on vient d’attribuer les niches qui
couvrent la falaise sépulcrale de la planche précédente.
PLANCHE XIV.
VUE D’UN CHATEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE LES
ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE.
Tel est le coup d’œil que présentent constamment, à plus ou moins de
conservation près, ces nombreux châteaux romains que l’on trouve sur
chaque élévation qui avoisine la moindre bourgade de la Cyrénaïque. Les
Arabes les désignent tous indistinctement par le nom de _Sirèh_, mot
remarquable qui offre une analogie palpable avec celui de _Cyré_ ou
_Cyra_, que les anciens Libyens donnaient à la montagne sur laquelle fut
bâtie Cyrène, et qui signifiait peut-être dans leur langage _montagne_
ou _élévation_.
PLANCHE XV.
VUE DU KASSR SENNIOU. — CIMETIÈRE ANTIQUE A SAFFNÈH.
FIG. 1.
Ce château fut construit par les Sarrasins avec les débris d’un ancien
monument. Le souterrain dont on aperçoit l’entrée sur la planche,
contourne une partie de l’édifice, et fut destiné à contenir des
tombeaux. Cette disposition se rencontre souvent dans la Cyrénaïque
auprès d’autres ruines semblables à celles-ci, telles que Maârah,
Chenedirèh et autres.
FIG. 2.
Ce cimetière, malgré l’ogive des voûtes, appartient à une époque
antérieure à l’invasion des Sarrasins dans la Cyrénaïque. On sait
d’ailleurs que les monuments sarrasins de cette période contiennent des
voûtes en fer à cheval : les ruines de Ladjedabiah (Voy. _Planche_
LXXXIX) nous en offrent des preuves, même dans cette contrée.
PLANCHES XVI, XVII, XVIII.
VUES DES MAUSOLÉES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI, AUX ENVIRONS DU
GOLFE NAUSTATHMUS.
Ces tombeaux, les plus élégants et les mieux conservés de tous ceux que
l’on trouve dans la Cyrénaïque, joints à un grand nombre d’autres en
partie détruits et à de belles grottes sépulcrales ornées de façades
doriques, formaient la Nécropolis d’une ville très-considérable,
inconnue des anciens géographes. Les ruines de cette ville ont même
conservé chez les Arabes une désinence grecque : elles sont appelées
_Ghertapoulous_ ; on les rencontre à un quart d’heure de distance des
tombeaux vers le nord, et au sommet d’un profond ravin qui correspond au
fond du golfe Naustathmus. Il faut aussi faire remarquer que, de même
que la plupart des ruines des villes et villages de la Cyrénaïque,
celles-ci offrent des témoignages marquants du séjour qu’y ont fait les
Chrétiens. On est donc en droit d’être surpris que les auteurs de cette
dernière période aient, comme ceux de la haute antiquité, négligé de
parler de cette ville, qui, d’après sa situation auprès de la plus belle
rade de la Cyrénaïque et ses magnifiques débris, dut infailliblement
jouer un rôle important dans l’histoire de cette contrée.
PLANCHE XIX.
COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MAUSOLÉES DE ZAOUANI.
FIG. 1.
_Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVI.
1. _a._ Plan de ce mausolée.
1, _b._ Détail des sculptures de la façade du même monument.
FIG. 2.
_Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVII.
2. _a._ Plan de ce mausolée.
2, _b._ Détail des sculptures de la façade.
FIG. 3.
_Coupe du Mausolée, formant un carré rectangle, de la_ PLANCHE XVIII.
L’intérieur de cet élégant édifice est subdivisé en trois cloisons, sans
ouverture extérieure, et remplies chacune d’ossements d’enfants en bas
âge.
PLANCHE XX.
VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS.
Ces ruines, pittoresquement situées sur le penchant d’une belle colline,
faisaient partie d’un monument plus considérable, et un des plus anciens
de la Cyrénaïque parmi ceux dont il existe encore des débris, mais dont
il serait difficile d’assigner la véritable destination.
PLANCHE XXI.
RUINES DU CHATEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS.
Ce château offre un exemple du système qui paraît avoir été adopté de
tous temps en Cyrénaïque pour la construction des châteaux, consistant
dans une double ou triple superposition de pièces voûtées. Le témoignage
des ruines actuelles permet de dire que ce système fut établi par les
Grecs, adopté par les Romains et imité par les Sarrasins. Les châteaux
évidemment grecs de Lemschidi et de Lemlez auprès du golfe Naustathmus ;
ceux de Chenedirèh, d’Ay-Thas, de Tebelbèh, de Thaoughat, de Boumnah, de
l’époque romaine, caractérisée par les voûtes en plein cintre ; et
enfin, ceux de Mouchedachieh, d’El-Harâmi, de Bénéghdem et de Diounis,
évidemment sarrasins, offrent des preuves encore existantes de ce
système de superposition adopté successivement par les divers peuples
qui ont occupé la Cyrénaïque.
PLANCHE XXII.
VUE DES RUINES DE DIABORAH.
Le mur d’enceinte dessiné sur le premier plan de cette planche
appartient à un vaste édifice funéraire, le seul de ce genre que l’on
trouve dans la Cyrénaïque. Les tombeaux qui l’entourent sont la plupart
taillés dans le roc vif, et peuvent donner une idée de l’aspect
qu’offrent en Cyrénaïque un grand nombre de petites Nécropolis dépendant
des villes ou des villages situés dans les plaines, dépourvues
d’élévations suffisantes pour y creuser des grottes sépulcrales.
PLANCHE XXIII.
VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS.
Le principal édifice que renferme cette planche paraît être d’anciens
thermes, dont les voûtes en plein cintre indiquent l’époque romaine. Les
petits soupiraux que l’on voit à la partie supérieure des voûtes,
offrent une analogie marquante avec la disposition des bains actuels de
l’Orient.
PLANCHE XXIV.
VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS.
Les mausolées de forme circulaire sont très-rares dans la Cyrénaïque ;
et il est à remarquer qu’ils furent ordinairement construits sur des
élévations et presque toujours isolément, de manière qu’on pût les
apercevoir de très-loin. La grande excavation que l’on voit au-dessous
de ce mausolée fut destinée à servir également de tombeau : l’avenue
taillée dans le roc qui en précède l’entrée se retrouve auprès de toutes
les grottes sépulcrales, toutes les fois que les localités l’ont permis.
PLANCHE XXV.
PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS
D’AUGILES.
FIG. 1.
Plan des bains de Ghernès.
1, _a._ Mur construit par les habitants actuels, qui ont métamorphosé
cette partie des bains en tombeaux.
FIG. 2.
Plan du tombeau circulaire situé auprès de Ghernès.
2, _a._ Coupe du même tombeau.
FIG. 3.
Coupe de la porte d’un édifice de la ville de Ghernès.
FIG. 4.
Plan d’un souterrain de la ville de Limniade.
_a._ Entrée et descente par un escalier taillé dans le roc.
_b._ Extrémité comblée du souterrain.
FIG. 5.
Plan d’un réservoir de la ville de Limniade.
FIG. 6.
Monuments trouvés à l’Oasis d’Augiles, et appartenant probablement au
culte funéraire des anciens Augilites.
PLANCHE XXVI.
VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE.
Le massif de ruines attenant au premier plan de ce dessin est un rocher
subdivisé intérieurement en plusieurs salles sépulcrales envahies par la
mer ; il se trouve à l’extrémité occidentale du port. Les deux îlots que
l’on voit aussi dans cette planche sont couronnés de débris d’anciennes
fortifications, et durent, dans l’antiquité, former l’entrée du port de
Cyrène.
PLANCHE XXVII.
COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE.
FIG. 1.
Colonne de marbre pentélique faisant partie des ruines d’un temple
d’Apollonie.
FIG. 2.
Colonne de marbre blanc appartenant à une église d’Apollonie. Le socle
quadrangulaire, orné d’une croix sculptée en relief, qui est placé dans
la planche au bas de cette colonne, fait partie des ruines du même
édifice.
FIG. 3, 4.
Chapiteaux de marbre blanc trouvés parmi les ruines de Beit-Tamer,
ancien temple de Vénus, situé auprès de la station d’Aphrodisias.
FIG. 5.
Chapiteaux faisant partie des ruines du temple de Ptolémaïs.
FIG. 6.
Chapiteau d’un édifice de Teuchira.
NOTA. On a oublié de mettre sur cette planche l’échelle de proportion
des monuments qu’elle contient. La colonne de la _fig._ 1 a 6 mètres 2
décimètres de hauteur, y compris la base et le chapiteau ; le diamètre
du fût est de 7 décimètres. On peut se servir de cette donnée pour
connaître comparativement les dimensions et proportions de l’autre
colonne et des divers chapiteaux contenus dans cette planche : ils ont
été dessinés sur une échelle commune.
PLANCHE XXVIII.
RUINES DU QUAI D’APOLLONIE.
Ce quai, dont il ne reste à peu près que les trois quarts, fut construit
en demi-cercle composé de trente à quarante marches ; il formait par
conséquent un vaste et magnifique amphithéâtre, sur les gradins duquel
on montait les marchandises pour les introduire dans la ville. La
situation d’Apollonie sur des rochers taillés en falaises motiva cette
belle construction, qui devait dans l’antiquité présenter un coup d’œil
fort agréable. Les édifices, qui entouraient le quai et le quart au
moins de ses propres gradins, se sont écroulés à ses pieds et ont comblé
le bassin semi-circulaire autrefois occupé par les eaux, dont il ne
reste plus que de petites flaques. Les figures placées, dans la planche,
au sommet de cet édifice, peuvent servir d’échelle comparative pour en
connaître les dimensions.
PLANCHE XXIX.
GROUPE D’HYPOGÉES, SITUÉS ENTRE CYRÈNE ET APOLLONIE.
Cette façade est remarquable en ce qu’elle offre une disposition
architectonique qu’on ne retrouve point ailleurs en Cyrénaïque, même
parmi la Nécropolis de Cyrène. Cette disposition consiste dans une série
de cadres monolithes, ornés de pilastres et d’une frise en triglyphes,
placés chacun au-dessus de l’entrée d’un caveau sépulcral, et figurant
ensemble un grand entablement. Ces cadres, dont il ne reste qu’un seul
debout, étaient destinés à contenir des inscriptions relatives aux
personnes ensevelies dans le caveau qu’ils surmontaient ; quelques
lettres très-frustes s’aperçoivent encore sur ceux de ces cadres qui
sont renversés au-devant du monument.
PLANCHES XXX, XXXII, XXXIII, XXXV, XXXVII, XL, XLII, XLIII.
VUES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
Ces dessins offrent collectivement la réunion des divers styles
d’architecture employés successivement par les habitants de Cyrène à
orner leurs tombeaux. Le dorique en forme le type principal, et
l’imitation de l’architecture égyptienne s’y rencontre souvent, mais
toujours dans les détails et jamais dans l’ensemble du monument. Le
style propre à chacune des façades dessinées dans ces planches se trouve
exactement répété, dans cette belle et vaste Nécropolis, sur une
infinité d’autres façades de grottes sépulcrales plus ou moins
détruites : il a paru suffisant de dessiner séparément les mieux
conservées.
PLANCHES XXXI, XXXIV, XXXVI, XXXVIII, XLI, XLIV.
COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
Ces coupes, ainsi que les profils d’architecture qui les accompagnent,
correspondent aux dessins en perspective des planches précédentes. Leur
titre indique suffisamment celles des grottes auxquelles ils
appartiennent, pour rendre toute autre explication superflue.
PLANCHES XXXIX, XLIII.
COUPES DE QUELQUES AUTRES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE.
Quoique ces façades soient d’un style différent de celles des planches
précédentes, et qu’elles en complètent même la série, il a paru
suffisant d’en donner un simple dessin au linéament, sans augmenter le
nombre des vues en perspective qui offrent entre elles, dans cette
Nécropolis, trop de monotonie de situation.
PLANCHE XLV.
VUE D’UN TOMBEAU, SITUÉ A L’EXTRÉMITÉ EST DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
Même observation que pour la XXXIXe et la XLVIIe planche.
PLANCHE XLVI.
1. Coupe du tombeau situé à l’extrémité orientale de la Nécropolis de
Cyrène.
2. Façade d’un autre tombeau.
PLANCHE XLVII.
Voir à la XXXIXe.
PLANCHE XLVIII.
Plans de diverses grottes de la Nécropolis de Cyrène.
PLANCHE XLIX ET L.
PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE.
Elle est taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis de Cyrène ;
elle offre plus de richesses monumentales à elle seule que toutes les
autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au
milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de
peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux
conservée, comme la plus remarquable, est celle-ci : elle occupe toute
la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont
les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle,
et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple
draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie
et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est
une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à
préparer des mets, emblème sans doute des repas qui suivaient, dans
l’antiquité, les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et
de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout
chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue,
l’autre paraît consacrer les palmes et les couronnes, et le troisième,
dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé
auprès de lui.
Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique,
produit au premier coup d’œil cette peinture intéressante.
PLANCHE LI.
PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE.
Un berger y est représenté la houlette à la main, entouré d’un troupeau,
et portant un mouton sur les épaules. On reconnaît bien là le bon
pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la roideur des draperies et
le mauvais goût du dessin indiquent le moyen âge, époque de la décadence
des arts. Mais voici encore autour du tableau des poissons de
différentes espèces posés en offrande, intention tellement évidente,
qu’ils sont trois fois au moins plus grands que les moutons et le
berger, et que l’artiste les a détachés du fond du tableau par une forte
ombre, comme s’il avait voulu les y représenter suspendus en _ex-voto_.
PLANCHE LII.
PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE. 1 Paroi D ; 2 Paroi DX.
Elle représente une chasse et un cirque. La première surprend au premier
aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre
lequel un chasseur anime le soulouc, qu’il retient d’une main par un
lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur. Or, le
cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer, et malgré l’erreur
commise par les Maronites dans la géographie nubienne, ne se trouve
nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la
Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la
cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par
d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de
Diane, une des principales divinités des Cyrénéens.
La seconde est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux
féroces, tels que le lion, le léopard s’élançant sur un taureau, avec un
bouc, des gazelles et des chiens lévriers, que l’on reconnaît de suite
pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale.
PLANCHE LIII.
PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE. 1 Paroi _c_ ; 2 Paroi _a_.
On y remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes
voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur
jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et
de l’autre l’aplomb, sont assez bien indiqués. Le sang coule des
blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue
sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car, bien que
l’athlète soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les
airs, il est censé placé sur un plan horizontal ; mais cette
inexpérience de perspective est trop connue dans les peintures antiques,
pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion
s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les
pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi
rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à
une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau. J’ignore si ce
reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote
du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la
Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la
putréfaction des blessures.
La paroi suivant celle décrite plus haut était entièrement occupée par
un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un
fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie
par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs.
Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe, que
je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui
permet de croire que cet usage était local. Un homme à tête découverte,
sans armure, et ayant seulement une baguette à la main, arrête le
vainqueur ; tout porte à croire que ce personnage représente un héraut
du camp. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses
parties de l’armure et des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit
connu par d’autres monuments anciens funéraires de l’antiquité, et
notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines
de Pompéi.
PLANCHE LIV.
PEINTURES TROUVÉES SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, A CYRÈNE.
Ces peintures sont dans une petite salle dont les parois, très-unies et
peintes d’un vert tendre, lui donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet
aérien que d’une excavation sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en
rappelle seul la destination ; il est occupé par un sarcophage creusé
dans le roc, et couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans
chaque métope une peinture élégamment miniée, et d’une conservation
parfaite. Mais ce qui augmente la surprise, c’est de reconnaître dans la
série de ces petits tableaux les principales phases, ou les diverses
occupations de la vie d’une esclave noire ; du moins telle est
l’induction que j’ai tirée de ces charmantes peintures. J’ai cru y
distinguer successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation de
jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par
l’exercice de la balançoire, le bain si nécessaire dans la brûlante
Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel la négresse est
étendue, les yeux éteints, et paraît être regrettée de son maître, le
blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle dans une attitude de
douleur.
La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins
remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes
bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,
ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante
avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec
celles qui habitent le Fezzan.
PLANCHE LV.
INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
Lors même que les peintures qui en couvrent les parois n’offriraient pas
le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription
cursive, précédée de la croix, la prouverait irrécusablement. Mais il
convient de donner auparavant une idée de l’architecture et de la
distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment
monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la
paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une
petite voûte en plein cintre, sculptée en coquille : latéralement au
sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-
élégante. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec
celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont
les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes
détails que le précédent. Ces irrégularités qui choquent dans la
description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en
varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement
entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne
l’embellissent, voici quels en sont les emblèmes.
Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du Seigneur ;
mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal
ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues
lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de
longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des
treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une
frise de festons tout autour du monument. Après cet emblème, le paon,
accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.
Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois
peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le
sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il
est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au
milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu
de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de
roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux
funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique.
PLANCHE LVI.
VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE A CYRÈNE.
Elle est située à l’ouest de la Nécropolis de Cyrène ; le sarcophage qui
s’y trouve est magnifique, il est en marbre blanc avec son couvercle.
Cette grotte, dont l’entrée et l’intérieur sont très-détériorés, formait
une pièce ayant trois subdivisions, dont deux latérales à l’entrée, et
la troisième au fond. Elles contenaient chacune un sarcophage en marbre
de styles différents. Celui-ci est le seul conservé ; il a sur sa façade
quatre cariatides, dont deux figures de filles et deux de garçons. Ces
figures, ainsi que tous les autres dessins, sont sculptées en bas-
relief ; elles soutiennent des guirlandes composées de feuilles de
différentes espèces, de fleurs et de fruits. Au milieu et entre la
guirlande soutenue par les figures de filles, est une tête de grandeur
naturelle ; au milieu du cou est un nœud avec deux ganses. Entre les
deux autres guirlandes, soutenues de chaque côté par deux cariatides de
deux sexes, sont des têtes d’enfant. Les figures sont d’un bon style ;
les draperies sont bien ménagées, et nouées à la grecque au-dessous du
sein. Des trous ont été pratiqués en différents endroits sur cette
façade, par les Arabes, dans le but de connaître ce que contenait le
sarcophage avant qu’ils aient pu remuer le couvercle, qui se trouve
maintenant un peu détourné. Aux deux côtés qui forment les extrémités du
sarcophage est un simple réseau, au milieu d’une guirlande de même
nature que celles de la façade, mais le dessin est brut. Il a sept pieds
cinq pouces de long sur trois pieds huit pouces de large ; la hauteur de
la caisse est de trois pieds trois pouces, et celle du couvercle d’un
pied trois pouces.
PLANCHE LVII.
FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE.
Dans une chambre voisine de celle où j’ai trouvé le sarcophage décrit
plus haut, je fis déblayer différents blocs de marbre ; un beau fragment
m’offrit un guerrier armé de sa cuirasse, paraissant prêt à immoler une
mère dont le fils est étendu à ses pieds. Ce même fragment, qui est la
base mutilée du sarcophage, offre à son grand côté des restes d’une
scène de même nature, des chevaux et des chiens pêle-mêle, fuyant
précipitamment. Ce bas-relief permet de croire que le sarcophage a dû
contenir un guerrier, ou une victime des fureurs de la guerre.
PLANCHE LVIII.
SARCOPHAGE SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE
D’APOLLON, A CYRÈNE.
Il est en marbre blanc, ayant deux griffons sur un des grands côtés en
bas-relief. Ils appuient une pate sur une espèce de vase long ou
candelabre, d’où sort de la flamme ; les trois autres côtés du même
dessin ont une frise en guirlandes, au sommet, suspendue à des têtes de
bouc ; à leur base est une autre guirlande, et au fond un dessin en
lignes contournées en S.
PLANCHE LIX.
TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
Il se trouve à soixante et dix mètres, vers l’ouest, du temple de César.
Il est d’une grandeur colossale, en marbre blanc, représentant un
guerrier. La cuirasse, enrichie de sculptures d’un travail fini, est
d’une belle conservation ; on y distingue les emblèmes suivants : au
milieu du poitrail une figure de femme ailée, la tête couverte d’un
casque, et tenant d’une main un glaive, et de l’autre un bouclier, se
tient debout sur une louve : il est presque inutile de dire que c’est là
l’emblème de Rome la guerrière, portée par l’animal qui allaita son
premier roi. Deux autres figures également ailées, sculptées
latéralement à la précédente, paraissent représenter les génies qui
présidaient aux destins de la ville héroïque. Les écailles semi-
sphériques de la cuirasse, qui couvrent les bandelettes libyennes,
contiennent aussi chacune des sculptures en relief, disposées
symétriquement, parmi lesquelles on remarque des dauphins, les têtes de
Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et autres symboles qui
contribuent à orner ce beau torse sans trop le charger.
Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux monument, si
l’on observe ses dimensions colossales et le fini du travail, il est
hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en lui la statue de
l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son apothéose, ont
chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce champ avec les
colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois l’éclat.
PLANCHE LIX.
(_Portant par erreur le no LIX à double._)
FIG. 1.
_Plan des ruines d’un temple situé à Ptolémaïs._
_a._ Pronaos qui contient encore trois colonnes debout avec leurs
chapiteaux (_Voyez_ pl. LXVIII).
_b._ Ouvertures qui communiquent à un souterrain voûté, divisé en neuf
corridors, et destiné probablement à contenir de l’eau, usage qu’il
offre encore maintenant.
FIG. 2.
_Plan d’une ancienne caserne de la même ville._
_a._ Côté du mur où se trouve le rescrit d’Anastase Ier. _Voyez_ Relat.,
page 179.
_b._ Pièce contenant encore les anciens fourneaux de la caserne.
_c._ Escalier pratiqué dans l’intérieur du mur et tout le long de
l’enceinte.
_d._ Entrées voûtées.
_e._ Soupirail.
FIG. 3.
_Plan d’un château sarrasin, situé sur la route qui conduit de Cyrène à
Ptolémaïs._
PLANCHE LX.
BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
Parmi les débris du temple d’Apollon, on trouve ce bas-relief en marbre,
représentant une jeune femme nue jusqu’à la ceinture, sans attribut de
déesse, et paraissant couronner un buste dont il manque la tête.
Ces deux têtes ont été trouvées parmi les ruines de Cyrène ; elles sont
de marbre blanc. L’une est d’une dimension colossale, et l’autre de
grandeur naturelle.
PLANCHE LXI.
PLAN D’UN HYPOGÉE, DIT KENNISSÈH (LES ÉGLISES) FAISANT PARTIE DE LA
NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
C’est au fond de cet hypogée que se trouvent les deux grottes de la
planche XXXIX. Il est situé à peu près au milieu de la Nécropolis de
l’Est, et est le plus remarquable de tous par sa grandeur et ses
distributions.
PLANCHES LXII et LXIII.
INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE.
PLANCHE LXIV.
INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, A CYRÈNE.
PLANCHES LXV et LXVI.
INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE.
PLANCHE LXVII.
VUE DU CHATEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE A PTOLÉMAÏS.
Il est situé à l’ouest de Cyrène, et à une journée de chameau de la
mer ; il a vingt-deux mètres et vingt centimètres de longueur, sur
quarante-trois mètres quatre-vingt-cinq centimètres de largeur, formant
un carré oblong. Sa longueur est de l’Est à l’Ouest. Ses deux grands
côtés ont au milieu de leur longueur une tour carrée de six mètres
quarante-cinq centimètres de largeur. Ces tours attenantes au mur
d’enceinte forment deux ailes au monument, se projetant en dehors ;
elles ont chacune une pièce voûtée ; le tout construit en dalles
calcaires, liées entre elles par du ciment.
PLANCHE LXVIII.
VUE DES RUINES D’UN TEMPLE A PTOLÉMAÏS.
Le premier plan de cette vue représente le parvis du temple, formé par
une espèce de stuc, dans lequel sont enchâssés des cailloux roulés.
Plusieurs ouvertures sont pratiquées sur la surface du parvis, qui en
quelques endroits conserve encore des restes d’une mosaïque grossière,
dont il était généralement revêtu. Les trois colonnes encore debout sont
probablement le reste du propylée. On voit sur le massif de construction
qui leur sert de base générale, deux inscriptions grecques dont une est
renversée.
PLANCHE LXVIII.
(_Portant par erreur le no LXVIII à double._)
VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS.
Deux grands massifs d’une égale dimension, ayant à leur côté Est une
ouverture carrée à mi-distance de leur hauteur, portent à croire qu’ils
peuvent être les restes de l’ancienne porte de Ptolémaïs, à l’extrémité
Ouest de laquelle ils se trouvent. Les ruines du temple, qui est l’objet
de la vue précédente, se voient à l’Est.
PLANCHE LXX.
VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS A L’OUEST DES RUINES DE PTOLEMAÏS.
Le principal de ces tombeaux est construit sur un rocher taillé
carrément. Il est orné à son sommet d’une frise du même style que celles
que nous avons observées dans la Nécropolis de Cyrène. Il forme
intérieurement une galerie, ayant de chaque côté cinq caisses ou caveaux
dont les entrées sont ornées de frises simples, mais d’un bon goût. Au-
dessus des caveaux est un second étage divisé en plusieurs pièces. Les
autres tombeaux ou masses carrées que l’on aperçoit auprès de celui dont
nous venons de parler, sont formés par des rochers isolés, dans
l’intérieur desquels on a taillé une ou plusieurs chambres. L’extérieur
est taillé à peu près en carré d’une manière assez grossière.
PLANCHE LXXI.
PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU, SITUÉ A L’OUEST DE
PTOLÉMAÏS.
_Voyez_ Relation, pages 180 et 181.
PLANCHE LXXIII.
INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE A PTOLÉMAÏS.
PLANCHES LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII, LXXVIII.
(_Cette dernière porte par erreur le no LXXIX._)
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
PLANCHE LXXIX.
INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR LES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS.
PLANCHES LXXX, LXXXI, LXXXII, LXXXIII, LXXXIV, LXXXV, LXXXVI.
INSCRIPTIONS TROUVÉES A TEUCHIRA.
PLANCHE LXXXVII.
ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA.
Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte,
formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence.
Cette muraille, d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses
angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices anciens.
_a._ Bassins taillés dans la roche et creusés à leurs parois en grottes
sépulcrales.
_b._ Grande tour au centre de laquelle est un puits.
_c._ Tours quadrangulaires qui servaient à défendre la ville.
_d._ Côté de l’enceinte qui côtoie les bords de la mer ; il est presque
totalement détruit.
PLANCHE LXXXVIII.
VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN AGE, ET FAISANT PARTIE
DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
PLANCHE LXXXIX.
RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN A LADJEDABIAH.
PLANCHE XC.
VUE D’UN CHATEAU SARRASIN A LADJEDABIAH.
On trouve ces ruines à treize lieues du cap Carcora, à trois des bords
de la mer. _Voyez_ Relation, pages 268 et 269.
PLANCHE XCI.
VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, A L’OASIS DE MARADÈH.
A peu près au centre de Maradèh proprement dite est un rocher sur lequel
sont les ruines d’un village, ayant un mur d’enceinte, et construit en
pierres et terre : de ce point, on aperçoit toute l’étendue de l’Oasis
au Nord de ces ruines ; derrière une petite chaîne de monticules ou
rochers, qui divisent cette Oasis en deux parties, sont les ruines d’un
autre hameau construit de la même manière que le précédent, ayant au
milieu une espèce de tour carrée, comblée maintenant, et qui a dû servir
de lieu de défense aux anciens habitants. Les nomades des environs de la
Syrte viennent chaque année y recueillir les dattes ; mais n’osant
résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits, ils se
sont construit séparément des habitations en branches de palmiers.
PLANCHE XCII.
VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES.
Dans cette Oasis, de même qu’à Maradèh, il n’y a point de village bâti,
ce sont des huttes en branches de palmiers, entourées d’une enceinte de
même nature. Les Arabes de Barcah y viennent séjourner en été avec leurs
bestiaux, y sèment un peu d’orge, et recueillent les dattes, pour
lesquelles ils paient un tribut au pacha de Tripoli. Je n’y ai trouvé
qu’une dixaine d’hommes qui y sont domiciliés, et dont les ressources
consistent en quelques chèvres. Ces habitants sont loin d’offrir
l’aspect malheureux de ceux de Maradèh. On voit à Lechkerrèh un grand
carré, ou enceinte fermée par un mur peu élevé, construit en pierres et
terre, et ayant intérieurement à chaque angle une espèce de tour dont
l’entrée est au-dessus du niveau du sol. Cette bâtisse et une autre
d’une moins grande dimension qui est à côté, quoique toutes les deux
fort ruinées, m’ont paru avoir été faites par les Arabes.
PLANCHE XCIII.
NÉGRESSE DU SOUDAN.
Cette planche représente un groupe de jeunes négresses du Soudan,
contrée de l’Afrique intérieure, avec lesquelles j’ai eu l’occasion de
traverser des zones de sable : la régularité de leurs traits, la douceur
animée de leurs grands yeux noirs, et la svelte souplesse de leur taille
sont loin de présenter ces difformités du nez et des lèvres qui
caractérisent la plupart des africaines.
PLANCHE XCIV.
DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS.
PLANCHE XCV.
_Céraste._
PLANCHE XCVI.
_Geranium uniflorum_ (n. s.).
_Ornithogalum sessile_.
PLANCHE XCVII.
_Senecio orientalis_.
_Echium cyrenaïcum_.
PLANCHE XCVIII.
_Stachis latifolia_.
_Euphrasia cyrenaïca_.
PLANCHE XCIX.
_Ranunculus asiaticus_.
PLANCHE C.
_Nouveau genre de la famille des cyprès ; il croît auprès de la fontaine
d’Apollon._
FIN DE L’EXPLICATION DES PLANCHES.
[Note 393 : L’auteur de la Relation n’a d’autre mérite, pour la plupart
des planches, que d’avoir pris sur les lieux, aussi fidèlement qu’il lui
a été possible, les croquis qui ont servi, sous sa direction, à MM.
Courtin et Adam fils à faire les dessins qui composent cet Atlas.]
NOTES
SUR
LES INSCRIPTIONS DE LA CYRÉNAÏQUE,
=PAR M. LETRONNE.=
* * * * *
Parmi les inscriptions rapportées par M. Pacho, il n’en est qu’un petit
nombre qui présentent de l’intérêt sous le rapport de l’histoire ou de
la langue. Le reste n’offre que des noms propres. Un travail assez
étendu sur ces inscriptions, que j’avais remis à M. Pacho, quelque temps
avant sa mort, ne s’est point retrouvé. Dans les instans de trouble et
d’égarement d’esprit qui ont précédé cette horrible catastrophe, cet
infortuné voyageur a brûlé indistinctement, à ce qu’il paraît, un grand
nombre de papiers, et mon manuscrit y a passé avec d’autres choses sans
doute plus importantes. N’en ayant pas gardé de copie, je devrais le
recommencer ; mais le temps me manque. On ne trouvera donc ici que le
fragment que j’en avais détaché et publié dans le Journal des Savans,
mars et mai 1828, et qui heureusement concerne les plus intéressantes de
ces inscriptions. Pour les autres, comme elles ne renferment le plus
souvent que des noms propres, on voudra bien se contenter d’une
indication sommaire. Il en est même que je passerai tout-à-fait sous
silence, parce que les copies de M. Pacho m’ont paru pouvoir suffire au
lecteur instruit : on aura donc à peu près tout ce que mon travail
pouvait offrir de réellement utile ; on ne perdra que quelques
rapprochemens paléographiques ou chronologiques d’un médiocre intérêt.
CYRÈNE.
PL. LXII.
No 1. Cette inscription est la seule qui soit en vers ; c’est une
épitaphe en vers élégiaques qui, par son sujet et son mérite, peut
enrichir l’anthologie grecque.
En voici le texte restitué et la traduction[394] :
L. ~ΚΘ~. Τῖτος Πετρώνιος
Καπίτων, ἐτῶν ~ΔΚ~.
Βαιόν σοι τὸ μεταξὺ βίου θανάτοιό τ’ ἔθηκε
καὶ τύμβου, Καπίτων, καὶ θαλάμοιο, Τύχη,
Νύκτα μίαν ψεύϛιν, καὶ ἀνηλέα, τὴν ἄνις αὐλῶν,
τὴν δίχα σοι παϛῶν, τὴν ἄτερ εἰλαπίνης·
Αἲ, Αἲ τὴν ἐπὶ πέπλα, καὶ εἰς ἀμύριϛα πεσοῦσαν
ϛέμματα, καὶ βίβλους σεῖο, πρόμοιρε, τέφρην.
Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον· οἲ προκελεύθους
λαμπάδας ὑϛατίου καὶ κενεοῖο λέχους.
L’an XXIX. Titus Petronius Capiton, âgé de 24 ans.
La Fortune, Capiton, n’a mis pour toi, entre la vie et la mort, entre
l’hymen et la tombe, que l’intervalle d’une seule nuit, trompeuse,
impitoyable, sans instrumens de fête, pour toi sans lit nuptial, sans
festin. Infortuné jeune homme ! La poussière est tombée sur tes
vêtemens de noce, tes bandelettes non encore parfumées, tes couronnes
de biblus. Ah ! des gémissemens ont été ton chant d’hyménée ! Ah !
Hélas ! les flambeaux t’ont conduit à la couche dernière, que personne
ne doit partager.
Selon l’usage des inscriptions funéraires qu’on trouve en Cyrénaïque, on
a exprimé la date de la mort en années du règne du prince, mais sans
indiquer le nom de ce prince. Cet usage singulier, et dont je ne puis
m’expliquer le but, jette beaucoup d’obscurité sur l’époque de ces
monumens. Ici, il n’y a point d’incertitude ; les noms Titus Petronius
annoncent l’époque romaine, et l’année 29 ne peut convenir qu’à Auguste,
puisque le règne d’aucun autre empereur n’a duré 29 ans. Le monument est
donc de l’an 3 de notre ère.
L’épitaphe suit l’énoncé de la date. Les lettres numérales ~ΔΚ~ sont
placées en sens inverse, comme dans les inscriptions de Syrie. J’en ai
vu plusieurs exemples parmi celles de la Cyrénaïque ; je n’en connais
pas un seul sur les monumens de l’Égypte. Si j’en ai bien compris les
détails, Titus Petronius Capiton est mort la nuit même qui devait être
celle de ses noces. De là une opposition assez touchante entre les
cérémonies nuptiales et les cérémonies funèbres. Il y a dans
l’Anthologie une épigramme de Méléagre sur une jeune fille, morte aussi
la veille de son mariage[395] ; elle l’emporte en grace et en
correction ; mais je ne sais si l’inscription de Cyrène n’est pas d’une
tournure plus ingénieuse.
Il n’y eut qu’une _seule nuit_ (νὺξ μία), faible intervalle (βαιὸν τὸ
μεταξὺ) entre l’hymen et la tombe (θαλάμου καὶ τύμβου) : les épithètes
ψεύϛιν [_trompeuse_] et ἀνηλέα [_impitoyable_] semblent convenir mieux à
la _fortune_, auteur du mal, qu’à la _nuit_, qui n’en a été que le
témoin. La forme ψεῦϛις, pour le féminin de ψεύϛης, n’est pas connue ;
on ne trouve que ψεύϛρια ou ψεύϛειρα. Cette nuit malheureuse fut ἄνις
αὐλῶν _sine tibiis_, c’est-à-dire, qu’on n’entendit pas retentir le son
des flûtes (αὔλημα τὸ γαμήλιον) qui accompagnait la marche des jeunes
époux le jour de la noce[396] ; aussi la veille de ce jour s’appelait-
elle προαύλια[397] ; et c’est pour cela que Philippe de Thessalonique
dit de Vénus qu’elle aime λιγυρῶν αὐλῶν ἡδυμελεῖς χάριτας[398].
Τὴν δίχα σοι παϛῶν. Le παϛὸς était proprement l’alcôve du lit, ou
l’ensemble des rideaux qui l’enveloppaient[399] ; ce mot est ici pris
comme synonyme de θάλαμος ; et δίχα παϛῶν est pour δίχα παϛοῦ : le
pluriel est commun en ce cas. Ainsi, Méléagre, dans son épigramme déja
citée : καὶ θαλάμων ἐπλαταγεῦντο θύραι[400] ; dans une adespote, on
lit : πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[401] ; dans une de Persès : ὡραίους ἤγαγεν
εἰς θαλάμους[402] ; ailleurs les deux mots sont réunis : ἐκ δ’ ἐμὲ παϛῶν
νύμφην κἀκ θαλάμων ἥρπασ’ ἄφνως Ἀΐδας[403] ; enfin, dans une épigramme
d’Agathias le scholastique : οὐδ’ ἐπὶ παϛοὺς ἠγάγετο[404]. C’est ce vers
qui montre que Capiton était mort avant d’avoir conduit sa nouvelle
épouse au domicile conjugal où se donnait le banquet de noces.
Αἲ, αἲ τὴν... τέφρην. Ainsi Méléagre : Αἲ, αἲ τὰς μαϛῶν ψευδομένας
χάριτας[405] ; et Philippe de Thessalonique : αἲ, αἲ πέτρον
ἐκεῖνον[406]. Les leçons πεσοῦσαν et βίβλους pour βίβλου me semblent
certaines ; et le pronom σεῖο se rapporte aux mots qui précèdent, et non
pas à τέφρην.
Voilà pour la syntaxe de ces deux vers ; mais les mots et le sens
présentent plus d’une difficulté. Qu’est-ce que la _cendre_ TOMBÉE _sur
ses voiles, ses bandelettes ou guirlandes_, etc. Cela se rapporte-t-il à
quelque usage inconnu ! Je ne le pense pas. Il n’y a là, je crois,
qu’une impropriété d’expression.
D’abord, il me semble que πέπλα, ϛέμματα et βίβλοι σεῖο, désignent les
vêtemens et les ornemens que portait Capiton. Nous voyons dans
Chariton[407], que Callirhoé, nouvelle mariée, fut mise dans la tombe,
couverte de toute sa parure de noce et de la couronne qui avait orné son
front le jour de son mariage ; ce qui rappelle l’usage encore subsistant
en Épire, où les époux sont parés, le jour de l’enterrement, de leurs
couronnes nuptiales, quand ils n’ont pas changé de lien[408]. C’est, je
pense, la parure de noce de Capiton que désignent les mots πέπλα,
ϛέμματα et βίβλοι. Le premier désigne, par une expression spécifique, le
vêtement en général, la ϛολὴ ou ἐσθὴς νυμφικὴ de Chariton, la γαμικὴ
χλανὶς d’Aristophane[409], la robe préparée pour la noce, et que
Chariton n’avait pu revêtir. Admète, dans Euripide, emploie le même mot,
quand, après les funérailles d’Alceste, il rentre seule dans son
palais : il compare les habits de deuil, μέλανες ϛολμοὶ, qu’il porte
maintenant, aux vêtemens blancs, λευκὰ πέπλα, qui le paraient le jour
qu’il y conduisit son épouse chérie[410]. Les ϛέμματα pourraient être
des guirlandes ; je crois plutôt que ce sont les _bandelettes_
(λημνίσκοι, _infulæ coronarum_) des couronnes qui devaient parer la tête
de Capiton ; et βίβλοι doit désigner ces couronnes elles-mêmes : les
mots ταινίαι et ϛέφανοι se trouvent souvent ensemble[411]. Il y avait
une espèce de _biblus_ appelée ϛεφανωτρὶς, dont on tressait des
couronnes. Agésilas, en Égypte, s’en était servi au témoignage de
Théopompe[412] ; et Appien dit de Pharnace : βίβλον τις πλατεῖαν φέρων
ἐξ ἱεροῦ ἐϛεφάνωσεν αὐτὸν ἀντὶ διαδήματος[413]. La fleur du biblus
était-elle, en Cyrénaïque, employée spécialement aux couronnes
nuptiales ? je l’ignore. Βίβλοι signifie donc ϛέφανοι ἐκ βίβλου, comme
λωτοὶ, dans Méléagre[414], signifie des _flûtes_, αὐλοὶ ἐκ λωτοῦ, parce
qu’on faisait avec le lotus une espèce de flûtes qu’Euripide appelle
λίβυς λωτὸς[415], et qu’il nomme ailleurs λίβυς αὐλός[416]. L’épithète
ἀμύριϛα jointe à ϛέμματα annonce qu’on n’avait pas eu le temps de
parfumer ni les bandelettes, ni les couronnes ; ce qui s’explique par un
passage d’Aristophane, où l’on voit qu’on ne les parfumait qu’au moment
de conduire la mariée.... οὔτε μύροισιν μυρίσαι ϛακτοῖς ὁπόταν νύμφην
ἀγάγησθον[417].
Maintenant que signifie : « Hélas ! la cendre _tombée_ sur les vêtemens,
les bandelettes, etc. ! » Cela ferait-il allusion à quelque usage
inconnu, pour nous, de jeter de la cendre sur le linceul et les ornemens
du mort ! L’expression πεσοῦσα me fait croire que τέφρη, cendre, par une
impropriété d’expression peu surprenante dans cette épitaphe, a le sens
de κόνις, employé souvent pour γῆ ou χθών. Ainsi : κούφη τοι γὰρ ἐμοὶ
πέλεται κόνις[418] ; et ἀλλὰ τὰ [sc. ὀϛέα] μὲν κεύθει μικρὰ κόνις
ἀμφιχυθεῖσα[419]. Le mot κόνις étant un synonyme de τέφρη, dans
l’acception de _cendre_, le poète a cru que τέφρη pouvait se prendre
pour un synonyme de κόνις dans le sens de _poussière_. Si τέφρη est pris
ici pour κόνις, on voit que ἡ ἐπὶ πέπλα πεσοῦσα τέφρη revient à ἡ ἐπὶ π.
πεσ. χθὼν ou γῆ et se rapporte à la _terre_, à la _poussière_ qui
_tombe_, que l’on _jette_ sur le cadavre du mort, ce qui est exactement
analogue à l’expression d’Euripide : κούφα σοι | χθὼν ἐπάνω ΠΈΣΕΙΕ,
γύναι[420] ; et à cet autre du même : κακοῖς δ’ ἔφ’ ἔρμα ϛερεὸν
ῈΜΒΆΛΛΟΥΣΙ γῆς[421]. Je crois que c’est là le sens que notre poète a
donné à ces deux vers.
Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον : le poète, ayant besoin d’un dactyle, a
suivi ; pour ce mot, une orthographe singulière, en écrivant ὑμήναον au
lieu de ὑμέναιον. On peut citer, pour son excuse, un passage de Sapho,
cité par Héphestion, où de bons critiques ont laissé ὑμήναον[422]. On ne
connaît que les composés ἀμφιβόητος, διαβόητος, ἐπιβόητος, περιβόητος et
ἀβόητος[423]. Le simple βοητὸς ne s’est encore trouvé nulle part ; mais
il n’a rien d’illégitime. L’expression rappelle le βοάσατ’ εὖ τὸν
ὑμέναιον, ὦ, | μακαρίαις ἀοιδαῖς | ἰακχαῖς τε νύμφαν d’Euripide[424].
Quant à la pensée, on en retrouve l’équivalent dans le θρῆνος ὀ ὑμέναιος
d’Achilles Tatius[425], le εἰς δὲ γόους ὑμέναιος ἐπαύσατο de
Parménion[426] et le θρῆνος δ’ εἰς ὑμέναιον ἐκώμασεν de Philippe[427].
Mais ici la tournure est plus vive et plus expressive. L’_hyménée_ se
chantait surtout après le festin de noce, lorsque les deux époux étaient
conduits dans l’appartement conjugal[428] ; et de là, cette ingénieuse
expression, dans l’épitaphe d’une jeune fille : οὐ δ’ ὑμέναιον | ᾖσέ τις
οἰνοχαρὴς πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[429]. Capiton, conduit, non pas au lit
nuptial, mais à la tombe, a eu des gémissemens pour chant d’hyménée.
Il y a encore dans la dernière phrase une dilogie ingénieuse qui repose
sur ce que la marche des jeunes époux, comme le cortége funéraire, était
précédée par des flambeaux, désignés ici d’une manière pittoresque par
les mots προκέλευθοι λαμπάδες λέχους. Les flambeaux d’hymen conduisaient
au lit nuptial ; les flambeaux funèbres, à la couche dernière, idée
exprimée dans l’épigramme de Méléagre : αἱ δ’ αὐταὶ καὶ φέγγος
ἐδᾳδούχουν παρὰ παϛῷ | πεῦκαι, καὶ φθιμένᾳ νέρθεν ἔφαινον ὁδόν.
Il se pourrait que κενὸν (λέχος) signifiât simplement _vain, inutile,
stérile_, comme κενεαὶ ὠδῖνες dans Méléagre[430], et κενεὸς τάφος dans
Grégoire le théologien[431]. Mais je crois que l’auteur lui a donné le
sens propre de _vide, désert, solitaire_ ; Euripide fait dire à Admète :
πέμπουσί μ’ ἔσο λέκτρων κοίτας ἐς ἐρήμους[432] ; et à la place du mot
ἔρημος, il emploie κενὸς, un peu plus bas, γυναικὸς εὐνὰς εὖτ’ ἂν εἰσίδω
κενάς[433]. Au lieu d’être conduit au lit nuptial, où devait se trouver
la jeune mariée, Capiton est porté au lit funèbre qu’il occupe tout
seul. D’ailleurs, s’il avait été marié, ce lit funèbre aurait été
partagé un jour par sa femme, parce que la femme et le mari étaient le
plus souvent renfermés dans le même tombeau : mais la couche dernière de
Capiton est et sera toujours solitaire. C’est ce double sens qui me
paraît compris dans le mot κενός.
No 2. C’est la seule peut-être de toute la collection qui soit
antérieure aux Lagides ; elle ne contient malheureusement que des noms
propres, sans même qu’on sache à quelle affaire ils se trouvent liés, et
quel est l’objet du monument.
PL. LXIII.
No 1. Fragment d’inscription latine destinée, à ce qu’il paraît, à
mentionner la dédicace ou l’érection d’un portique faisant partie d’un
_Cesareum_, ou monument consacré à Jules César : l’inscription doit être
du règne d’Auguste. (V. le voyage, p. 219 et suiv.)
No 2. Cette inscription est placée au-dessus d’une fontaine d’Apollon ;
il faut la lire :
L. ~ΙΓ~ Διονύσιος Σώτα, ἱερειτεύων[434] τὰν κράναν ἐπεσκεύασε. « L’an
XIII. Dionysius, fils de Sotas, exerçant la prêtrise, a réparé la
fontaine. »
Cette fontaine est tout près de ruines considérables qui ont appartenu à
un temple. Ce sont la fontaine et le temple d’_Apollon_, si célèbres à
Cyrène[435] ; les doutes à cet égard sont levés par le fragment de
dédicace impériale. (no 10 de cette même pl.) M. Pacho l’a copié d’après
sur une bande de marbre blanc, courbée comme l’arc d’un hémicycle et
dont il occupe la courbe intérieure. Je soupçonne que ce bloc faisait
partie du dossier d’un _exèdre_ qui a dû être fort grand ; car le bloc
qui a deux pieds de long, est très-légèrement courbé. Cet édifice fut
élevé en face du temple d’Apollon, avec l’argent fourni par les prêtres,
comme le dit l’inscription dont il ne reste que ceci.
·------------------------------------------------+
· ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΩΣ ΣΩΤΕΡΙΑΣ ΚΟΙΝΤΟΣ ΛΟΥΚΑΝΙΟ |
· |
· ΤΟ ΣΕΚΤΑΣΙΩΝ ΤΩ ΑΠΟΛΛΩΝΟΣ ΙΕΡΕΩΝ ΕΠΙΔΟΣΙΟ |
· |
· ΑΝΕΘΗΚΕΝ. |
·------------------------------------------------+
Les mots ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΟΣ qui commencent la seconde ligne annoncent
qu’il s’agit d’Auguste. La place du mot ἀνέθηκεν qui a dû correspondre
au milieu de l’inscription indique qu’il manque aux deux lignes
précédentes trente-deux à trente-quatre lettres. Ces indications
suffisent pour rétablir la première ligne ; quant à la seconde, cela est
tout-à-fait impossible, puisque la lacune a dû être remplie par les
titres de Quintus Lucanus qu’on ignore, et par le nom de l’édifice qu’on
ne connaît pas davantage. Voici la lecture de ce qui existe encore, et
la restitution de ce qu’il est possible de rétablir sans arbitraire.
+-------------------------------------+--------------------------------+
|Ὑπὲρ τῆς αὐτοκράτορος Καίσαρος, θεῶ ὑ|ιῶ, Σεβαϛῶ, ἀρχιερέως, σωτηρίας,|
| |Κόϊντος Λουκάνιος |
| | |
|. . . . . . . . . . . . . . . . . . .|. . . ἐκ τᾶς τῶν Ἀπόλλωνος |
| |ἱερέων ἐπιδόσιος |
| | |
| |ἀνέθηκεν. |
+-------------------------------------+--------------------------------+
« Pour le salut de l’empereur César, fils du dieu [César], Auguste,
grand pontife, Quintus Lucanius [. . . . . . . . a élevé ce . . . . . .
. .], avec la contribution fournie par les prêtres d’Apollon. »
Le seul changement que je me sois permis, c’est de faire un ι du τ au
commencement de la première ligne, pour avoir la fin du mot υἱῶ (dor.
pour υἱοῦ). Le mot ἐπίδοσις a le sens de _erogatio publicè facta_.
No 3. Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ τὰν Κόραν
καὶ τὸν ναὸν ἐκ τῶν ἰδίων ou bien ἐκ τῶν ἰδίων καὶ τὸν ναόν. « Claudia
Venusta, fille de Claude Cartisthène Melior, [a élevé] à ses frais [la
statue de] Proserpine en ce temple. »
Inscription du temps de l’empereur Claude ou de Néron. L’expression τὰν
Κόραν pour τὸ τᾶς Κόρας ἄγαλμα a été expliquée ailleurs[436]. Claudia
Venusta avait fait élever à ses frais et _la statue et le temple_. Ainsi
dans une inscription de Syrie[437] ... τὸν ναὸν καὶ τὸ ἄγαλμα ἐκ τῶν
ἰδίων ἀνέθηκεν. Ce qui distingue celle de Cyrène, c’est que le verbe
manque, sans qu’il en résulte la moindre équivoque.
La même observation s’applique à celle du No 4, qui constate que la même
_Claudia Venusta_ avait élevé une _statue et un temple_ à Bacchus.
Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ Διόνυσον ἐκ τῶν
ἰδίων σὺν τῷ ναῷ.
Νo 5. Κλαυδίαν Ἀρατὰν Φιλίσκω θυγατέρα, φύσει δὲ Εὐφάνους, ματέρα
Κλαυδίας Ὀλυμπιάδος, αἰωνίω γυμνασιαρχίδος, ἀρετᾶς ἕνεκα, Κυραναῖοι.
« Les Cyréneens [ont honoré par ce monument], à cause de sa vertu,
Claudia Arété, fille de Philiscus par adoption, d’Euphanès par nature,
mère de Claudia Olympias gymnasiarque perpétuelle. »
Cette inscription est du même temps que les deux précédentes. Ἀρατὰ pour
Ἀρετή, dorisme comme Ἄρταμις, τράχω, ἅτερος pour Ἄρτεμις, τρέχω, ἕτερος.
Φύσει δὲ, _par nature_, ce qui indique que Philiscus n’était que père
adoptif. La même formule se lit ailleurs[438]. D’autres fois, on nommait
le premier le père naturel, comme ἐπὶ ἱερέως Μέμονος τοῦ Ὀρεστείδου,
κατὰ δὲ ποίησιν Εὐωνύμου[439].
La fonction de gymnasiarque était aussi exercée par les femmes[440] ;
mais la forme γυμνασίαρχος sert ordinairement pour les deux genres.
No 7. Le nom propre est estropié : il paraît être celui d’une femme,
Σαλυΐα, _Salvia_. L’inscription n’est remarquable que par le monogramme
qu’on pourrait prendre pour celui du Christ, puisqu’il offre réellement
les lettres ΧΡ, ce qui, avec les trois autres lettres ΑΙΝ, donne le mot
χάριν (εὐνοίας). C’est le seul exemple que j’en connaisse.
No 8. Fragment de l’inscription funéraire de Lucius Vibius Cattabus,
fils de Lucius (Vibius Cattabus) ; il paraît y avoir eu [_faciendum_]
_coeravit_ (pour _curavit_) : la même inscription était répétée en grec
au bas. Il paraît y avoir Λεύκιος ὁ ὑὸς Λευκίου Κάτταβος... ὃς ἐποίησε.
Ce n’est pas la seule fois que _faciendum curavit_ a été rendu par
ἐποίησε.
No 9. Inscription chrétienne d’un bas temps, pleine de fautes
d’orthographe : κῖτε pour κεῖται, est fréquent dans les monuments de
cette époque, de même que κὲ pour καὶ, τέθικαν pour τέθεικαν,
iotacisme ; θεῶ pour θεοῦ, reste de dorisme.
Διμιτρία θυγάτηρ Γαίου τοῦ ὠνησαμένου τὸ μνῆμα τοῦτο ἐνθάδε κῖτε μετὰ
τοῦ υἱοῦ αὐτῆς θεῶ δούλου· οὗτοι ἐτελεύτησαν ἐπὶ.... Μαξίμου γενομένου·
τέθικαν αὐτοῖς Κάλλιππος ὁ ἀνὴρ αὐτῆς κὲ υἱὸς αὐτοῦ Γαῖος κὲ γαμβρὸς
αὐτοῦ Πανύβουλος καὶ μνήθητο αὐτῶν· ἐντὸς πηχῶν.
Démétria, fille de Gaius, qui a acheté ce monument, repose ici, avec
son fils, serviteur de Dieu.
Ils sont morts sous . . . . ., Maxime . . . . . et y ont été déposés
par Callippe, son mari ; par Caïus, fils de ce dernier, et Panybule,
son gendre. Accordez-leur un souvenir . . . . . coudées en dedans.
PL. LXIV.
No 1. Tombeau avec deux noms propres estropiés ; il semble que ce soit
Κοῖρος ou Κοῖτος Ἀριϛοκλίδα. « Cœrus ou Cœtus, fils d’Aristoclide. »
Au-dessous Ἰάσονος τόπος. « Lieu de sépulture de Jason. »
No 2. Ces inscriptions, trouvées dans un sanctuaire, ont été écrites par
les gens qui venaient le visiter : ce sont des noms, ou tout seuls, ou
suivis de ἥκω ou de ἦλθε.
Διοσκουρίδης.
Δίων ἥκω.
Ἕλεξ ἥκω.
Πρόθυμος ἥκω.
Ἴασος (?) ἥκω.
Ἀγαθοκλέα. Ἀγαθοκλῆ.
Σωσιϛρατίου. Ἀγαθοκλέους.
Ἰδουμαῖος.
ἦλ θε.
D’autres _Iduméens_ y ont écrit leurs noms, probablement à la même
époque ; ce sont :
Κοσβάρακος (?) puis........
Μαλίχου[441]. Κράτερος.
Ἰδουμαῖος. et Σύμμαχος.
Ἰδουμαῖος.
On lit dans une autre : Τιβέριος Κλαύδιος Ἴϛρος τοῖς θεοῖς ἀπέδωκε
θυσίαν. « Tibère Claude a fait un sacrifice aux dieux [adorés dans ce
sanctuaire]. »
On pourrait à la rigueur lire : πρὸς τοῖς θεοῖς, et entendre ici πρὸς
dans le sens de παρὰ, si fréquemment employé dans ces sortes de
locutions προσκύνημα παρὰ τῷ θεῷ ἐποίησε. Mais il manque un nom après
_Tibère Claude_ ; je ne doute pas que M. Pacho n’ait passé deux lettres,
et qu’il faille lire : Ἴστρος.
PL. LXV.
Inscriptions sans intérêt, ne renfermant que des noms propres.
Le No 3 est un fragment de _dédicace_ romaine ; on y distingue PONT.
MAX. TRIB. [POTEST.]
Le No 9 seul mérite quelque attention.
Καλῇ τύχῃ. L. ~Ν.~ _à la bonne fortune_. L’an LV. (καλῇ τύχῃ, pour ἀγαθῇ
τύχῃ).
Πυραμαῖος Πυραμαίου, Pyramée, fils de Pyramée. Ἰλῖνε καλοκαγαθὲ
Σέκονδε..... _Adieu, vertueux..... Ilinus secondus_.
La même un peu plus haut.
Ἀριϛοτέλης Σώσιος Ίαρεὺς Ἀπόλλωνος· μηθένα ἐντίθῃ.
« Aristote, fils de Sosis, prêtre d’Apollon. Qu’on ne mette personne
[dans ce tombeau]. »
La formule μηθένα ἐντίθη est elliptique : il faut entendre sans doute la
défense, si souvent répétée, d’enterrer dans le tombeau une autre
personne qu’Aristote fils de Sosis. ΤΑΡΕΥΣ doit être ΙΑΡΕΥΣ pour ΙΕΡΕΥΣ,
dorisme, comme ἱαρὸς pour ἱερὸς dans les tables d’Héraclée, et Ἱάρων
pour Ἱέρων dans l’inscription du Casque trouvé à Olympie.
PL. LXVI.
Noms propres.
PTOLÉMAÏS.
PL. LXXIII.
Cette inscription qui commence par ces mots : Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ
Ἀναϛάσιος ἀνίκητος..... σεβαστὸς Αὔγουστος[442], est un rescript de
l’empereur Anastase relatif au service militaire. Ce rescript mérite
d’occuper les loisirs d’un philologue exercé : mais la restitution en
est bien difficile. (voir le voyage, page 178.)
PL. LXXIV.
Il n’y a sur cette planche que trois inscriptions qui offrent de
l’intérêt et méritent quelque attention.
Les deux premières sont intéressantes surtout par la place qu’elles
occupent. En effet, les pierres sur lesquelles elles sont gravées font
partie du soubassement d’un temple ; l’une d’elles est même dans une
situation renversée, et même tronquée, pour donner à la pierre les
dimensions dont on avait besoin. Il est évident que ces pierres ont
servi comme matériaux dans la construction de l’édifice. Avant de
connaître cette particularité, et à la seule vue du dessin représentant
les ruines de ce temple (Pl. LXVIII.) j’avais dit à M. Pacho que cet
édifice n’était pas antérieur à la domination romaine. La présence de
ces inscriptions met le fait hors de doute, comme on va le voir.
Celle qui est dans une situation renversée est disposée ainsi :
+----------------------------+
|ΒΑΣΙΛΙΣΣΑΝ ΑΡΣΙΝΟΗΝΘΕΑ |
| |
|ΤΗΝ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΕΡΕΝΙΚΗΣ|
| |
| ΗΠΟΛΙΣ |
+----------------------------+
[Note du transcripteur : Cette inscription entière est à l'envers dans
la source]
Il est facile de voir que les deux premières lignes ont été tronquées,
par le motif indiqué plus haut : il serait impossible de les rétablir si
l’on ne pouvait savoir quelle a été leur longueur. Heureusement cette
circonstance capitale se déduit de la position des mots Η ΠΟΛΙΣ qui
forment à eux seuls la troisième leçon, puisqu’on ne peut douter qu’ils
n’occupassent à très-peu près le milieu de l’inscription. On en conclut
avec certitude qu’il manque seulement de huit à dix lettres aux deux
lignes tronquées.
Maintenant, si nous cherchons, dans la série des princes lagides, quelle
est la _reine Arsinoë_, fille de Ptolémée et de Bérénice, nous ne
trouverons que la seconde femme de Ptolémée Philadelphe, et sa sœur,
fille de Ptolémée Soter et de Bérénice. L’inscription entière était
donc :
+-----------------------------+ · · · · · · ·
| Βασιλίσσαν Αρσινόην, θεὰ|ν Ἀδελφὴν ·
| | ·
| τὴν Πτολεμαίου καὶ Βερενίκης|θεῶν Σωτήρων ·
| | ·
| ἡ πόλις. | ·
+-----------------------------+ · · · · · · ·
« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] la reine Arsinoë,
déesse sœur, fille de Ptolémée et de Bérénice, dieux sauveurs. » C’est
une dédicace qui fut probablement placée entière sur la base d’une
statue, érigée peut-être à l’époque et à l’occasion du mariage d’Arsinoë
avec son frère, en 276 avant J. C.
L’autre inscription est entière, sauf quelques erreurs de copie faciles
à corriger. La voici :
+-----------------------------------+
| ΒΑΣΙΛΕΑ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΝ ΤΟΝ ΒΑΣ...Ε. Σ |
| |
| ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΑΣΙΛΙΣΣΗΣΚ.. ΕΟ |
| |
| ΠΑΤΡΑΣ ΑΔΕΛΦΟΝ,ΘΕΟΝ ΟΙΛΟΜΗΤΟΡΑ |
| |
| ΗΠΟΛΙΣ |
+-----------------------------------+
Βασιλέα Πτολεμαῖον, τὸν βασιλέως
Πτολεμαίου καὶ βασιλίσσης Κλεο
πάτρας ἀδελφὸν, θεὸν φιλομήτορα
ἡ πόλις.
« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] le roi Ptolémée frère
de Ptolémée et de la reine Cléopatre, dieux Philométor. »
C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un roi lagide est désigné,
dans une inscription, par les mots FRÈRE _de tel et de telle_, au lieu
de FILS _de tel roi et de telle reine_. Mais cette désignation
s’explique facilement, ce me semble, et sert à donner la date précise de
l’inscription.
Le roi dont Philométor est ici qualifié le frère, est Évergète II, fils
comme lui de Ptolémée Épiphane. La reine Cléopâtre ne peut être que la
Cléopâtre, sœur de tous les deux, d’abord femme de Philométor, et qui,
après la mort de son premier mari, en 147, fut épousée, en 146, par son
autre frère Évergète II, et partagea le trône avec lui. Il est donc
certain que l’inscription est postérieure à la mort de Philométor, en
146. Mais comme on est également sûr que, l’année suivante, Évergète II
répudia cette _sœur_ Cléopâtre, pour épouser la fille de cette princesse
et de son frère[443], on a l’année précise de la dédicace, c’est-à-dire,
l’an 145 avant notre ère. Cette dédicace est donc un hommage rendu à
Philométor par les habitants de Ptolémaïs, peu de temps après la mort de
ce prince. Sans doute la ville lui avait décrété une statue de son
vivant : mais sa mort étant survenue avant qu’elle ne fût terminée, on
dut le désigner nécessairement par le titre de _roi_, de _dieu
Philométor_, en y ajoutant celui de _frère_ des deux princes qui
occupaient alors le trône.
Il est clair que des statues en l’honneur d’Arsinoë Philadelphe et de
Ptolémée Philométor n’ont pas été détruites tant qu’a duré la dynastie
des Lagides. Ce ne peut être qu’après leur domination que ces statues,
ainsi que les dédicaces qui contenaient le nom des princes, ont pu être
renversées, et les fragments des piédestaux employés dans la
construction d’un édifice. Cette observation, indépendamment du
caractère de l’architecture, prouve donc que le temple de Ptolémaïs dont
M. Pacho a dessiné les ruines, appartient au temps de la domination
romaine.
La troisième est un fragment gravé sur une pierre encastrée dans le mur
de Kasr-el-Askar à Ptolémaïs :
-----------------------
· ΕΒΑΣΤΟΣ ΑΝΤΟΝΙΑΚΑΛΥ ·
· ·
· ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ ·
-----------------------
Ce fragment n’est que le milieu d’une inscription en deux lignes. Il
s’agit d’en retrouver le commencement et la fin ; quelque hardie que
puisse paraître la restitution que je vais hasarder, je crois cependant
que, comme elle satisfait aux conditions qu’exige l’état du monument,
elle porte un assez grand caractère de certitude.
D’après ce qui a été dit plus haut, la petite ligne qui commence par
ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ a dû se trouver au milieu de la grande ; c’est la principale
condition que devra remplir la restitution de l’une et de l’autre.
Et d’abord, le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, dans les inscriptions impériales, est
toujours suivi du mot ΣΕΒΑΣΤΟΥ, à moins qu’il ne s’agisse d’Auguste, le
seul empereur qui ait été désigné par le simple mot ΚΑΙΣΑΡ : or, les
lettres ΘΜ qui viennent après prouvent que le mot ΣΕΒΑΣΤΟΣ n’a pu le
suivre. Cette dédicace appartient donc certainement au règne d’Auguste.
Il devient vraisemblable que le nom ΑΝΤΩΝΙΑ qu’on lit à la première
ligne, désigne _Antonia_, nièce d’Auguste, mère de Germanicus et de
Claude, épouse de Drusus l’Ancien. S’il en est ainsi, son nom a dû être
suivi de ceux de Claude Drusus, et en effet les lettres ΚΛΑΥ paraissent
bien appartenir à ΚΛΑΥ [ΔΙΟΥ], nom qui était suivi de ΝΕΡΩΝΟΣ
ΔΡΟΥΣΟΥ..... ΓΥΝΗ ou ΓΥΝΑΙΚΙ. Les noms de ce prince se présentent
ordinairement dans un autre ordre (Nero Claudius Drusus) ; mais cette
différence ne peut nous arrêter : bien des exemples de ce genre la
justifieraient au besoin.
En troisième lieu, les lettres ΕΒΑΣΤΟΣ, qui précèdent et qui proviennent
évidemment de ΣΕΒΑΣΤΟΣ, ne peuvent cependant désigner Auguste ; car le
nominatif en un tel endroit serait inexplicable. On peut encore regarder
comme à peu près certain que c’est le reste du titre de φιλοσέβαστος,
titre analogue à celui de φιλορώμαιος, que prennent souvent des
particuliers et des villes, comme ceux de Carrhes, sur les médailles, et
surtout à ceux de φιλοκαῖσαρ[444], φιλοτιβέριος, φιλοκλαύδιος[445],
etc., épithètes de flatterie qui se trouvent sur des monuments écrits de
différents genres. Ici φιλοσέβαστος désigne, dans le même sens, le
dévouement du peuple de Ptolémaïs envers l’empereur Auguste. Il y avait
donc, avant le mot Ἀντωνίᾳ, les mots Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσέβαστος.
Le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, de la troisième ligne, doit dépendre de la date
exprimée ἔτους ou Γ., selon l’usage : dans ce cas les lettres ΘΜ ne
pouvaient être guère autre chose que le commencement d’un des mois
égyptiens, les seuls qu’on trouve dans les inscriptions grecques de la
Cyrénaïque : ces lettres ne conviennent à aucun autre mieux qu’à
ΦΑΜΕΝΩΘ. Ainsi la date était exprimée comme dans ces inscriptions
d’Égypte et de Nubie, ἔτους ΛΑ Καίσαρος, Θωϋθ[446], ou bien ἔτους ~ΛΒ~
Καίσαρος, φαωφὶ[447], ou enfin L. ~ΛΑ~ Καίσαρος Παῦνι ΙΒ[448].
Il est impossible de savoir si le quatrième du mois a suivi le nom
φαμενὼθ, ce qui importe peu, puisqu’il ne s’agit que d’une seule lettre
ou deux au plus. Les mots Καίσαρος φαμενὼθ devant correspondre au milieu
de la première ligne, il doit se trouver autant de lettres avant celle
qui correspond à la première de Καίσαρος, ou des deux lettres numériques
qui ont pu suivre ce mot, c’est-à-dire, après celle qui est au-dessus de
la dernière de φαμενὼθ ; or, cette condition importante est exactement
remplie par la restitution suivante fondée sur les observations qui
précèdent.
· · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · ·
·Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσ|έβαϛος Ἀντωνίᾳ, Κλαυ|δίου Νέρωνος Δρούσου ·
· | |Γερμανικοῦ γυναικὶ. L..·
· | | ·
· | Καίσαρος φα|μενὼθ... ·
· · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · ·
« Le peuple philosébaste de Ptolémaïs, à Antonia, femme de Claude Néron
Drusus Germanicus. L’an... de César, au mois de phaménoth. »
PL. LXXV.
Inscriptions funéraires sans intérêt.
Contentons-nous de citer : Ἰουλία Πρόκλα, ἐπόησεν ἑαυτῇ καὶ τοῖς αὑτῆς.
PL. LXXVI.
Même observation que ci-dessus. On ne peut remarquer que celle-ci.
Γ. Ἰούλιος Στέφανος ἐπόησεν ἐξ ἀρχιδίων τὸν σηκὸν καὶ τὰν ἐξέδραν καὶ
τὸν περίβολον ἐξ ἰδιᾶν δαπανᾶν, ἑαυτῷ καὶ τοῖς τέκνοις.
Caius-Julius-Stéphanus a fait construire des fondements ; le sécos,
l’exèdre et l’enceinte à ses frais pour lui et ses enfants.
Ἐξ ἀρχιδίων, locution inconnue, doit avoir le sens de ἐξ ἀρχῆς, ἐκ
θεμελίων : elle annonce la corruption de la langue.
PL. LXXVII.
Même observation.
PL. LXXIX (_bis_).
Tombeau où l’on distingue les mots L ~ΙΒ~ Φαρμουθὶ ~Δ~ Πραξαγόρα
Θεανοῦς. « An XII, 4 de Pharmuti [tombeau] de Praxagoras fils de
Théano. »
On remarquera la ligature qui, dans le mot Φαρμουθὶ, représente les deux
lettres Φ Α.
Autre tombeau, sur la base duquel on lit cette inscription d’un style
qui décèle un très-bas temps.
Κλα. Γαιανῷ καὶ συμβίῳ μου. Ἀπαγορεύω δὲ ἕτερόν τινα μὴ ἀνύξαι, μηδὲ
θάψαι, ἐκτὸς εἰ μὴ παιδὶ αὐτοῦ· εἰ δ’ οὐ ἐκτείσει τῷ ταμείῳ ~Χ~ ~Α Φ~.
« A Claude Gaïanus et à mon épouse [ce tombeau appartient] : je fais
défense à personne d’ouvrir ce tombeau, ni d’y enterrer quelqu’un,
excepté mon fils : si non, il paiera au trésor 1500 deniers. »
Ἀνύξαι, pour ἀνοίξαι. On remarquera la faute ἐκτὸς εἰ μὴ, et le
solécisme παιδὶ pour παῖδα. ϹΙΔΟΥΝ ne peut être que εἰ δ’ οὐ : le Ν est
une faute du graveur.
No 1. Σήστιος Κάρπος καὶ Σηστία...... υνις ἐποίησαν ἑαυτοῖς καὶ τοῖς
ἰδίοις τέκνοις.
« Sestius Carpus et Sestia.... ynis ont fait [ce tombeau] pour eux et
leurs enfants. »
No 2. Tombeau d’une jeune fille de deux ans.
. . . . . . . . . . . ἐτῶν δύο ἐνθάδε κεῖται
ταύτης ὁ πατὴρ ἀπαγόρευε ταῦτα λέγων, ὃς ἂν ἀνύξῃ
τὸ λαρνάκιον τοῦ τόπου, καὶ θάψῃ τινὰ, εἰσοίσει τῷ
ἱερωτάτῳ ταμείῳ δηνάρια πεντακόσια· θάρσει
ἡρωΐς ! οὐδεὶς ἀθάνατος.
« . . . . . . . . . . . . . agée de deux ans, repose ici. Son père fait
défense à qui que ce soit d’ouvrir la tombelle de cette sépulture, et
d’y enterrer quelqu’un, à peine d’une amende de 500 deniers payables au
trésor très saint.
Ne t’afflige pas, héroïne : personne n’est immortel. »
ὁ τόπος est le terrain concédé pour la sépulture, et τὸ λαρνάκιον,
diminutif de λάρναξ, _la tombe_, comme on dit, le _sarcophage_, où le
corps était renfermé. (ce diminutif manque aux lexiques.) ἀνύξη doit
être par iotacisme pour ἀνοίξῃ de ἀνοίγειν, _ouvrir_ ; la formule
θάρσει...... οὐδεὶς ἀθάνατος, est connue.
No 3. Μ. Οὔλπιος Ἐπίνικος αὑτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις· καὶ Ὀλπία Ἀθηναῒς ἑαυτῇ
καὶ τοῖς ἰδίοις.
« Μ. Ulpius Epinicus pour lui-même et les siens ; et Ulpia Athénaïs pour
elle-même et les siens. »
No 4. ~LΒ~. Παοινὶ ~ΚΒ~. ἐτελεύτησε Κλαύδιος Δράκων. L. Κ Δ μηνῶν ~Γ~
ἁμερᾶν ~ΙΕ~.
L~Ε~ Ἀθὺρ ~ΚΕ~ ἐτελεύτησε Κλαύδιος Ἀχιλλᾶς L. ~ΚΔ~ μηνῶν ~Ι,~ ἁμερᾶν
~Ε.~
« L’an II, le XXII de Payni, est mort Claude Dracon, âgé de 24 ans, 3
mois, 15 jours.
L’an V, le 25 d’Athyr, est mort Claude Achillas, âgé de 24 ans, 10 mois,
5 jours. »
No 5. Δ. Πετρώνιος Ἐπαφρόδιτος ἑαυτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις.
« L. Petronius Épaphrodite, pour lui et les siens. »
No 6. Sur le grand tombeau. Τελεσίδοτος Φλαβίου Ἀντωνίου Σύλλας.
« Télésidote Sylla fils de Flavius Antonius (Télésidote.) »
No 7. L’inscription doit se lire : Αὔλου Καττιλίου Καπίτωνος.
« tombeau d’Aulus Cattilius Capiton. »
No 15. Probablement. L ~ΙΕ~ χοιακ ~K~ Γναῖος Σαβεῖνος ἐτῶν ~KB~.
TEUCHIRA OU ARSINOE.
PL. LXXX à LXXXVI.
Les Inscriptions recueillies à Teuchira ne donnent que des noms propres.
La seule qui mérite quelque attention est sur la PL. LXXXVI.
C’est un fragment d’un distique funéraire fort mutilé, qu’on pourrait
essayer de lire ainsi :
Θευπρόπιος ἐνθάδε κεῖμαι, ὃς ἐν θνητοῖσιν ἄριστος,
ὀκτωκαιδεκέτης, ζῆσεν ἅπαντα σοφός·
Θευπρόπιος pour Θεοπρόπιος, orthographe fréquente dans les inscriptions
du pays, reste de dorisme ; nom de trois syllabes par synérése.
Le milieu du vers est bien incertain ; ἐν θνητοῖσιν ou bien ἐν ζωοῖσιν
ἄριστος est plus sûr. Dans une adespote on dit d’un jeune homme (ἀκμὴν
νέος) qu’il était ἀγαθὸς ἐν ἅπασιν. (no 6956 ou bien _Anthol. Palat._,
11.817.) ὀκτωκαιδεκέτης est certain.
Le reste est problématique ; on pourrait lire ζῆσεν ἅπαντα σοφῶς, dont
le sens serait meilleur encore ; ainsi ζήσας ὡς δεῖ ζῆν. (même
épigramme.)
FIN.
[Note 394 : Les observations suivantes ont paru dans le Journal des
Savans, mars, 1828.]
[Note 395 : CXXV, _Anal._ 1, 38. _Anth. Pal._ VII, 182. Il y en a encore
une d’Érinne (no 3), une de Philippe de Thessalonique (no 79), et une de
Parménion (no 13), qui ont quelque analogie avec celle-ci.]
[Note 396 : Villois _ad Long._ p. 303.]
[Note 397 : Pollux, III, 39.]
[Note 398 : N. LIV, _Anal._ II, 194. = _Anth. Pal._ tom. II, p. 679.]
[Note 399 : Pollux, III, 37.]
[Note 400 : V. 4.]
[Note 401 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal._ VII, 407.]
[Note 402 : No VI. _Anal._ II, 5. = _Anth. Pal._ VII, 487.]
[Note 403 : _Adesp._ 710, a. = _Anth. Pal. append._ 229. = Jacobs, _ad
Anthol._ XII, p. 286.]
[Note 404 : _Anth. Pal._ VII, 567.]
[Note 405 : CXXIV, 6. _Anal._ I, 36. = _Ant. Pal._ VII, 468.]
[Note 406 : LXXVIII. _Anal._ II, 234. = _Anth. Palat._ VII, 554.]
[Note 407 : I, p. 13, l. 20. = III, p. 66, l. 8. Lips.]
[Note 408 : Pouqueville, _Voyage de la Grèce_ ; II, p. 53, 2e édit.]
[Note 409 : _Aves_, 1692.]
[Note 410 : _Alcest._ 925.]
[Note 411 : D’Orvill. _ad Chariton_. p. 258. Lips.]
[Note 412 : _Ap._ Plut. _in Agesil._ § 36. Athen. XV, p. 676, D. Conf.
Boettiger’s _Sabina_, I, p. 228. Leipz. 1806.]
[Note 413 : _Mithrid._ § III.]
[Note 414 : _Anal._ I, p. 38 ; et Jacobs, t. VI, p. 139.]
[Note 415 : _Troad._ 544. = _Helen._ 170.]
[Note 416 : _Alcest._ 347. = _Herc. fur._ 684.]
[Note 417 : _Plut._ 528.]
[Note 418 : _Adespot._ 715. = _Anth. palat. app._ no 310. Agathias, à
propos d’un enfant mort dans le ventre de sa mère, joue sur cette
expression : χούφη σοι τελέθει γαϛὴρ, τέκος, ἀντὶ κονίης (ep. 78).]
[Note 419 : _Adesp._ 722. = _Anth. palat. app._ no 212.]
[Note 420 : _Alcest._ 462.]
[Note 421 : _Helen._ 860.]
[Note 422 : Hermann, _Elem. doctr. metr._ p. 28. = Neue _ad_ Sapph.
_fragm._ p. 80, Berol. 1827.]
[Note 423 : _Adespot._ 692.]
[Note 424 : _Troad._ 335-337. Barn. = _Cf._ Seidler ad h. I.]
[Note 425 : I, 13, p. 74, édit. Boden.]
[Note 426 : No XIII, _Anal._ II, p. 203. = _Anth. Palat._ VII, 183.]
[Note 427 : No LXXIX, _Anal._ II, p. 234. = _Anth. Palat._ VII, 186.]
[Note 428 : Xénoph. Ephes. I, 8, p. 13, l. 14 : ἦγον τὴν κόρην εἰς τὸν
θάλαμον, μετὰ λαμπάδων, τὸν ὐμέναιον ᾄδοντες.]
[Note 429 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal. app._ 225.]
[Note 430 : _Epigr. suprà laud._]
[Note 431 : _Anth. Palat._ VIII, 229.]
[Note 432 : Euripid. _Alcest._ 925.]
[Note 433 : V. 945.]
[Note 434 : Forme inconnue pour ἱερατεύω : on connaît déjà ἱερείτης et
ἱερεῖτης.]
[Note 435 : Thrige, _Res Cyren._ p. 95. Hafn. 1828. — Pacho, _Voyage_,
p. 217, 218.]
[Note 436 : _Rech. pour servir à l’hist. de l’Égypte_, etc., pag. 414.]
[Note 437 : Burckhardt, _Trav. in Syria_, pag. 115.]
[Note 438 : _Marm. Oxon._, no IX, l. 2.]
[Note 439 : Ap. Jos. _Ant. Jud._, XIV, 10, 23.]
[Note 440 : Vandale, _Dissert._, p. 627.]
[Note 441 : C’est le _Malchus_ syriaque ; l’autre nom est-il dans le
même cas ?]
[Note 442 : Sur la réunion des mots σεβαστός et Αὔγουστος, voyez ce que
j’ai dit dans l’analyse des Inscriptions de Vidua, p. 8.]
[Note 443 : Recherches pour servir à l’histoire de l’Égypte, p. 153.]
[Note 444 : Philo _ad Caïum_, p. 772 D, 778 D. — Inscr. dans Koehler,
_Mon. de la reine Comosarye_, p. 68, 69.]
[Note 445 : Spanh. _Præst. num._ p. 52, 477, 520, 524.]
[Note 446 : Recherches, etc., p. 162.]
[Note 447 : Les mêmes, p. 164.]
[Note 448 : Les mêmes, p. 166.]
VOYAGE
DANS
LA MARMARIQUE,
LA CYRÉNAÏQUE
ET LES
OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH,
=PAR M. J.-R. PACHO.=
* * * * *
Planches.
* * * * *
* * * * *
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS,
RUE JACOB, No 24.
* * * * *
1828.
[Décoration]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
Pl. I.
VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE À ABOUSIR.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
Pl. II.
1.
RUINES D’UNE MOSQUÉE SITUÉE AUX ENVIRONS DU LAC MARÉOTIS.
2.
VUE D’UN ANCIEN PHARE À ABOUSIR.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
Pl. III.
VUE DU CHATEAU LAMAÏD.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
Pl. IV.
1.
VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-BAHARIÈH.
2.
VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-GHUBLIÈH.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
Pl. V.
PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS
_Pachò del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. VI.
VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. VII.
GROTTES SÉPULCRALES, DITES KÉNNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE
DARNIS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. VIII.
VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. IX.
1.
RUINES D’UN MAUSOLÉE, SITUÉ AUPRÈS DE L’ANCIEN VILLAGE D’HYDRAX.
2.
INTÉRIEUR DU CHÂTEAU EL-HARÂMI, SITUÉ DANS LA VALLÉE DE TARAKENET À
L’OUEST DE DERNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. X.
RUINES D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH. 1, 2. COUPE
ET PLAN DU FOND DE L’ÉDIFICE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XI.
1, 2 ; VUE ET PLANS DE DEUX HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS LA VALLÉE
DE KOUBBÈH. 3, PLAN DU CHÂTEAU DE CHENEDIRÈH. 4, PLANS DES RUINES D’UN
TEMPLE DE VÉNUS, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XII.
VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XIII.
PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XIV.
RUINES D’UN CHÂTEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE
LES ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XV.
1.
VUE DU KASSR SENNIOU.
2.
CIMETIÈRE ANTIQUE À SAFFNÈH.
_Pachò del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XVI.
VUE D’UN GRAND MONUMENT FUNÉRAIRE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE
NAUSTATHMUS.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XVII.
VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XVIII.
VUE D’UN PETIT MAUSOLÉE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE NAUSTATHMUS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XIX.
COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MONUMENTS SÉPULCRAUX DE ZAOUANI.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XX.
RUINES D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXI.
RUINES DU CHÂTEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXII.
VUE DES RUINES DE DJABORAH.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XXIII.
VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXIV.
VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXV.
PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS
D’AUGILES.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXVI.
VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXVII.
COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE.
_Pacho del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXVIII.
RUINES DU QUAI D’APOLLONIE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXIX.
VUE D’UN GROUPE D’HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS UNE VALLÉE, ENTRE
CYRÈNE ET APOLLONIE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXX.
PREMIÈRE VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXI.
COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XXX.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXII.
DEUXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXIII.
TROISIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XXXIV.
COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES PLANCHES XXXII ET XXXIII.
_Pacho del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XXXV.
QUATRIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXVI.
COUPES ET DÉTAILS DE LA FAÇADE DE LA PLANCHE XXXV, ET D’UN TOMBEAU,
SITUÉ DANS LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXVII.
CINQUIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXVIII.
PLAN ET COUPE DES HYPOGÉES DE LA PLANCHE XXXVII.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XXXIX.
COUPE DE L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
COUPE DE L’ENTRÉE DES GROTTES DITES KENNISSIÈH ; NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XL.
SIXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XLI.
COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XL.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XLII.
SEPTIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XLIII.
HUITIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XLIV.
COUPE ET DÉTAILS DE L’INTÉRIEUR D’UNE DES GROTTES SÉPULCRALES DE LA
PLANCHE XLIII.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XLV.
VUE D’UN TOMBEAU SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XLVI.
1, COUPE DU TOMBEAU, SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE ; 2, FAÇADE D’UN AUTRE TOMBEAU.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XLVII.
COUPES DE DEUX FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. XLVIII.
PLANS DE DIVERSES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pachò del. Courtin min._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XLIX.
PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE ; PAROI b.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. L.
CONTINUATION DE LA PEINTURE TROUVÉE SUR LA PAROI b D’UNE GROTTE DE LA
NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. LI.
PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE.
_Pachò del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LII.
1.
2.
PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE : 1, PAROI d ; 2, PAROI d, x.
_Pacho del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LIII.
1.
2.
PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
CYRÈNE : 1, PAROI c ; 2, PAROI a.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LIV.
PEINTURE TROUVÉE SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LV.
INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. LVI.
VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE À CYRÈNE.
_Pachò del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LVII.
FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE.
_Pacho del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LVIII.
SARCOPHAGE, SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE
D’APOLLON, À CYRÈNE.
_Pacho del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LIX.
TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
_Pacho del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LIX.
1, PLAN DES RUINES D’UN TEMPLE, SITUÉ À PTOLÉMAÏS ; 2, D’UNE ANCIENNE
CASERNE DE LA MÊME VILLE ; 3, D’UN CHÂTEAU SARRASIN, SITUÉ SUR LA ROUTE
QUI CONDUIT DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
Pl. LX.
BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
_Pachò del._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXI.
PLAN D’UN HYPOGÉE SÉPULCRAL, DIT KENNISSIÈH (_LES ÉGLISSES_) FAISANT
PARTIE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXII.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXIII.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXIV.
INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXV.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXVI.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXVII.
VUE DU CHÂTEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXVIII.
VUE DES RUINES D’UN TEMPLE, À PTOLÉMAÏS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXIX.
VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXX.
VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS À L’OUEST DES RUINES DE PTOLÉMAÏS.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXI.
PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU SITUÉ À L’OUEST DE
PTOLÉMAÏS.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXIII.
INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE À PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXIV.
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXV.
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXVI.
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXVII.
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXVIII.
INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXIX.
INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR DES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXX.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXI.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXII.
INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXIII.
INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXIV.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXV.
INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXVI.
INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXVII.
ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXVIII.
VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN ÂGE, ET FAISANT PARTIE
DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. LXXXIX.
RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN, À LADJEDABIAH.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XC.
VUE D’UN CHÂTEAU SARRASIN À LADJEDABIAH.
_Pacho del. Courtin min._
_Adam sculp._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
Pl. XCI.
VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, À L’OASIS DE MARADÈH.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
Pl. XCII.
VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES.
_Courtin del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XCIII.
NÉGRESSES DU SOUDAN.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
Pl. XCIV.
DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS.
_Adam fils del._
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
Pl. XCV.
CÉRASTE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XCVI.
GERANIUM UNIFLORUM (_n. s._)
ORNITHOGALUM SESSILE.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XCVII.
SENECIO ORIENTALIS. – ECHIUM CYRENAICUM.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XCVIII.
STACHYS LATIFOLIA. – EUPHRASIA CYRENAICA.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. XCIX.
RANUNCULUS ASIATICUS.
_Adam sc._]
[Illustration :
Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
Pl. C.
NOUVEAU GENRE DE LA FAMILLE DES CYPRÈS.
_Il croit auprès de la Fontaine d’Apollon._
_Adam sc._]
Note du transcripteur :
Dans le tome du texte :
Le Yāʾ sans points ى a été transcrit comme Yāʾ ي.
Les caractères surlignés dans la source sont ici entourés de ~.
La NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE M. PACHO peut être placée à la
fin de l'ouvrage selon l'exemplaire consulté.
Page i (dans la Notice), " dernier de ceux qn’on éprouve " a été
remplacé par " qu’on "
Page iv (x2), " Becchey " a été remplacé par " Beechey "
Page xvii, " dévouement des deux frères Philœnes " a été remplacé par
" Philænes "
Page 41, " à monter l’_Akabah_ et _Soloum_ " a été remplacé par
" l’_Akabah el Soloum_ "
Page 57, " 27° 34″ 30″ jusqu’au 20° 49″ de longitude " a été remplacé
par " 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ "
Page 75, " _bammièh_ et les _melloukhièk_ " a été remplacé par
" _melloukhièh_ "
Page 106, note 124, " carte de l’empire romain de Danville " a été
remplacé par " d’Anville "
Page 128, note 155, " Specimen Hist. arab. ed. Vhite " a été remplacé
par " White "
Page 146, " d’_Hiarah_[174] " a été remplacé par " [175] "
Page 155, note 180, " ORIENS, Christ. t. II, p. 630. " a été remplacé
par " Oriens Christ. "
Page 161, note 183, " ORIENS, Christ. " a été remplacé par " Oriens
Christ. "
Page 179, note 222, " Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXII. " a
été remplacé par " LXXI. "
Page 184, " Parœtonium " a été remplacé par " Parætonium "
Page 184, " la belle enceinte de _Teuhira_ " a été remplacé par
" _Teuchira_ "
Page 218, " au temple d’Apollon[273] " a été remplacé par " [274] "
Page 229, " marbre richement sculpté[287] " a été remplacé par
" [286] "
Page numérotée 232 après la page 233 changée en 234.
Page 242, Deuxième ref. à note 312 et ref. à note 313 changées à 313
et 314, respectivement.
Page 243, " Barcah s’abtiennent de boire " a été remplacé par
" s’abstiennent "
Page 249, " de Libye _siphifère_ " a été remplacé par " _silphifère_ "
Page 252, " les Cyrénéens à l’emperenr Néron " a été remplacé par
" l’empereur "
Page 281, note 385, " SOLIN. Polysth. " a été remplacé par
" Polyhst. "
Page 285, 286, 288, 291, " Parœtonium " a été remplacé par
" Parætonium "
Page 286, " ANTIPHRŒ " a été remplacé par " ANTIPHRÆ "
Page 286, " APOLLONIUS DE RHODES, cité, 281, " a été remplacé par
" 221 "
Page 288, " BOMBŒA " a été remplacé par " BOMBÆA "
Page 293, " de la ville de Cyrène, 322, 224. " a été remplacé par
" 223, 224. "
Page 293, " HERMŒA EXTREMA " a été remplacé par " HERMÆA "
Page 294, " HIERŒA " a été remplacé par " HIERÆA "
Page 295, " LŒA " a été remplacé par " LÆA "
Page 299, " PLATÉE [...] 54, 36, note. " a été remplacé par " 54, 86,
note. "
Page 300, " même qne celle dont parle Hérodote " a été remplacé par
" que "
Page 309, " considérable de son commmerce d’exportation " a été
remplacé par " commerce "
Page 371, " l’aspect qu’offrent en Cynéraïque un grand " a été
remplacé par " Cyrénaïque "
Page 383, " _Cette dernière porte par erreur le no LXXVIII._ " a été
remplacé par " LXXIX "
Page 385, " ils paient un tribu au pacha de Tripoli " a été remplacé
par " tribut "
Page 391, note 427, " p. 234. — _Anth. Palat._ " a été remplacé par
" p. 234. = _Anth. Palat._ "
Page 396, Ajouté ) après " ἀγαθῇ τύχῃ "
Page 401, " Γερμανικου " avec un accent circonflexe sur omicron a été
remplacé par " Γερμανικοῦ "
L'ERRATA pour le VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH a été
appliqué.
De plus, quelques changements mineurs de ponctuation ont été apportés.
Autrement, la plupart des variations orthographiques ont été laissées
telles quelles.
Dans le tome de planches ou atlas :
Dans la planche IX la Fig. 1 est devenue la Fig. 2 et viceversa.
La première planche numérotée LXXIX a été changée en LXXVIII.Project Gutenberg
Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Pacho, Jean-Raimond