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Project Gutenberg

Chroniques de J. Froissart, tome 07/13 : $b 1367-1370 (Depuis l'expédition du Prince de Galles en Espagne jusqu'à la nomination de B. Du Guesclin à la charge de Connétable de France)

Froissart, Jean

2024frGutenberg #73967Original source
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  conservée, mais les erreurs clairement introduites par le typographe
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  recto et verso respectivement, Fº ou fº Folio ou folio; Fºs se lit
  Folios; ch{er} se lit chevalier; 2{7} représente un 2 avec un 7 en
  exposant.

  Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées directement
  sous le paragraphe concerné.




    CHRONIQUES

    DE

    J. FROISSART




    9924--PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
    Rue de Fleurus, 9




    CHRONIQUES
    DE
    J. FROISSART

    PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
    PAR SIMÉON LUCE

    TOME SEPTIÈME

    1367-1370

    (DEPUIS L’EXPÉDITION DU PRINCE DE GALLES EN ESPAGNE
    JUSQU’A LA NOMINATION DE B. DU GUESCLIN
    A LA CHARGE DE CONNÉTABLE DE FRANCE)

    [Logo: SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE]

    A PARIS
    CHEZ Mme Ve JULES RENOUARD
    (H. LOONES, SUCCESSEUR)
    LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
    RUE DE TOURNON, Nº 6

    M DCCC LXXVIII




EXTRAIT DU RÈGLEMENT.


ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les
personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable
chargé d’en surveiller l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans
l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration
du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter
d’être publié.


_Le Commissaire responsable soussigné déclare que le
tome VII de l’Édition des_ CHRONIQUES DE J. FROISSART,
_préparée par_ M. SIMÉON LUCE, _lui a paru digne d’être publié
par la_ SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE.

    _Fait à Paris, le 1er mai 1878._

    _Signé_ L. DELISLE.

    _Certifié_,

    Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,

    J. DESNOYERS.




SOMMAIRE.




CHAPITRE XCI.

  ENTRÉE DU PRINCE DE GALLES EN ESPAGNE.--_1367, 6 janvier._
    NAISSANCE A BORDEAUX DU PRINCE RICHARD, DEPUIS RICHARD II.--_Du
    10 au 29 janvier._ CONCENTRATION DE L’ARMÉE ANGLAISE A DAX;
    ARRIVÉE DU DUC DE LANCASTRE; OCCUPATION DE MIRANDA ET DE
    PUENTE-LA-REINA; ENTREVUE DE DON PÈDRE, DU PRINCE DE GALLES
    ET DU ROI DE NAVARRE, A PEYREHORADE.--_Du 14 au 20 février._
    PASSAGE DES PYRÉNÉES ET DU DÉFILÉ DE RONCEVAUX PAR LES TROIS
    CORPS DE L’ARMÉE ANGLAISE.--_13 mars._ ARRESTATION CONCERTÉE DU
    ROI DE NAVARRE PAR OLIVIER DE MAUNY.--REDDITION DE SALVATIERRA
    A DON PÈDRE ET ARRIVÉE DES ANGLAIS DEVANT VITORIA; DÉFAITE DE
    THOMAS FELTON; MORT DE GUILLAUME FELTON.--MOUVEMENT RÉTROGRADE
    DE l’ARMÉE ANGLAISE; PASSAGE A LAGUARDIA, A VIANA; OCCUPATION DE
    LOGRONO ET DE NAVARRETE.--_1er avril._ LETTRE DU PRINCE DE GALLES
    A DON ENRIQUE.--_2 avril._ RÉPONSE DE DON ENRIQUE CAMPÉ A NAJERA
    (§§ 560 à 576).


La princesse de Galles met au monde à Bordeaux l’enfant qui fut
depuis Richard II[1]. Le dimanche suivant, le prince de Galles part
le matin de Bordeaux[2] et arrive le soir à Dax[3], en Gascogne, où
il séjourne trois jours, attendant que son frère le duc de Lancastre
le vienne rejoindre. Parti de basse Normandie, celui-ci débarque à
Saint-Mathieu[4], passe à Nantes, traverse le Poitou et la Saintonge,
franchit la Gironde à Blaye et arrive à Bordeaux où la princesse fait
ses relevailles en l’abbaye de Saint-André. Après une courte halte dans
cette ville, le duc de Lancastre s’empresse d’aller rejoindre son frère
à Dax. Le prince de Galles reçoit aussi, sur ces entrefaites, la visite
du comte de Foix qu’il charge de garder sa principauté pendant son
absence. Inquiet sur les dispositions de Charles le Mauvais, qui passe
pour avoir conclu un traité d’alliance avec don Enrique de Trastamare,
il fait occuper par Hugh de Calverly, un de ses lieutenants, Miranda[5]
et Puente-la-Reina[6]. Le roi de Navarre, après avoir fait présenter
des excuses au prince à Dax, par l’entremise de Martin de la Carra[7],
vient lui-même à Saint-Jean-Pied-de-Port[8], où il s’abouche avec le
duc de Lancastre et Jean Chandos, et là il ménage une entrevue qui
doit avoir lieu à Peyrehorade[9] entre lui, don Pèdre et le prince de
Galles. P. 1 à 5, 259 à 261.

      [1] Froissart ajoute que cet enfant naquit le jour de
      l’Apparition des trois Rois, qui tomba en cette année un
      mercredi. Cette remarque est parfaitement exacte. La fête de
      l’Épiphanie que l’on célèbre le 6 janvier tomba, en 1367, un
      mercredi. Dans le quatrième livre de ses Chroniques, Froissart
      a pris soin de nous dire qu’il était à Bordeaux au moment de
      la naissance de Richard II: «A savoir est que j’estoie en la
      cité de Bourdiaus, et seans à table, quant li rois Richars fu
      nés, liquels vint au monde par un mercredi, sur le point de dix
      heures.» Peu s’en fallut même que l’infatigable chroniqueur ne
      prit part à l’expédition d’Espagne; et s’il n’alla pas plus loin
      que Dax, c’est que le prince de Galles le renvoya en Angleterre
      auprès de la reine Philippa, à la personne de laquelle Froissart
      était alors attaché en qualité de clerc: «Car vu ne l’avoie (il
      s’agit de Richard II) depuis qu’il fu tenus sur les fons en
      l’eglise cathedrale de la cité de Bourdiaus, car pour ces jours
      je y estoie. Et avoie intention d’aller au voyage d’Espaigne
      avoec le prince de Galles et les seigneurs qui au voyage furent;
      mais quant nous fusmes en la cité de Dax, le prince me renvoya
      arrière en Angleterre devers madame sa mère.» La principale
      source où a puisé Froissart, pour cette partie de ses Chroniques,
      est la chronique rimée du héraut Chandos sur les faits d’armes
      du prince de Galles, publiée dans ces derniers temps par M. Coxe
      pour le Roxburgh-Club. _Life of Edward the black prince_, in-4º
      de I-XII et 1-399 pages.

      [2] 10 janvier 1367.

      [3] Dax, Landes. _Asc_ ou _Ax_, leçon que donnent les meilleurs
      manuscrits de Froissart, est l’ancienne et bonne forme du
      nom de cette localité. La forme actuelle, qui n’a supplanté
      définitivement la forme primitive qu’à la fin du dernier siècle,
      résulte d’une soudure de la préposition _De_, avec élision de
      l’_e_ final, et de _Ax_.

      [4] Nous identifions le «Saint Mahieu de Fine Poterne» de
      Froissart avec Saint-Mathieu-Fin-de-Terre ou Fineterre,
      promontoire et hameau de la commune de Plougonvelin, Finistère,
      arr. Brest, c. Saint Renan, sur l’Océan. Dans une quittance en
      date du 4 juillet 1374, Pierre de Karrimel s’intitule capitaine
      de «Saint Mahie de Fine Poterne». _Bibl. Nat._, Tit. sc. de
      Clairambault, vol. 62, fº 4823.

      [5] Aujourd’hui Miranda-de-Arga, Espagne, prov. Navarre, diocèse
      de Pampelune, sur l’Arga. Il faut bien se garder de confondre,
      suivant un exemple récent (_Œuvres de Froissart_, XXV, 79),
      Miranda-de-Arga, ville située, comme le fait remarquer Froissart,
      à l’entrée du royaume de Navarre, du côté de la Gascogne, avec
      Miranda-de-Ebro, bourg situé sur l’Èbre et dans le diocèse de
      Burgos.

      [6] Aujourd’hui Puente la Reina, prov. Navarre, sur l’Arga. Cette
      petite place forte, qui fait partie du diocèse de Pampelune,
      est à 4 kil. S. O. de cette ville. La chronique rimée du héraut
      Chandos mentionne aussi cette occupation de Miranda et de Puente
      la Reina par Hugh de Calverly, qui commandait un détachement de
      l’avant-garde de l’armée anglaise:

          En ce temps et ce termeine,
          Mirande et le Pont la Reine
          Ot pris Hugh de Calverley,
          Dount Navarre fuist effraé.

      [7] Don Martino Henriquez ou Enriquez de la Carra.

      [8] Basses-Pyrénées, arr. Mauléon.

      [9] Landes, arr. Dax.

      Entrevue de don Pèdre, du prince de Galles et du roi de Navarre,
      à Peyrehorade[10]. Charles le Mauvais prend l’engagement de
      livrer passage à travers son royaume à l’armée anglaise. Le
      captal de Buch, les seigneurs d’Albret et de Clisson viennent
      rejoindre à Dax[11] le prince d’Aquitaine et de Galles. Bertrand
      du Guesclin, de son côté, qui se tient alors auprès du duc
      d’Anjou, traverse à marches forcées l’Aragon et revient en
      Espagne offrir ses services à don Enrique de Trastamare auquel il
      amène un corps de volontaires français et bretons. P. 5, 6, 261.

      [10] La forme de ce nom de lieu, dans les divers manuscrits de
      Froissart, est _Pierreferade_ ou _Pierreferrade_. Cette forme
      est tout à fait vicieuse. L’étymologie vraie de Peyrehorade
      est, sans aucun doute, le composé latin _Petraforata_, en
      français _Pierreforée_. Certains noms de lieu, que l’on trouve
      dans d’autres régions de la France, tels que _Pierrepercée_ ou
      _Pierrepertuse_, sont les équivalents exacts de Peyrehorade. Dans
      ce dernier mot, le changement de _f_ latin en _h_ est un des
      caractères distinctifs de l’espagnol, et notre savant confrère,
      M. A. Longnon, nous fait remarquer qu’on le retrouve dans
      beaucoup de noms de lieu du pays basque: La Hitte, équivalent de
      La Fitte, Horcade, équivalent de Forcade, etc.

      [11] Si le prince d’Aquitaine resta près d’un mois à Dax, il
      n’était pas seulement occupé à y concentrer ses forces; il y
      attendait surtout de l’argent pour entrer en campagne. Par acte
      daté d’Ax (aujourd’hui Dax, Landes) le 29 janvier 1367 (n. st.),
      Édouard, prince d’Aquitaine et de Galles, donna procuration à
      Jean des Roches, sénéchal de Bigorre, pour recevoir en son lieu
      et place 30 000 francs sur la rançon du roi Jean (_Arch. Nat._,
      J 642, nº 2{7}). C’est par erreur qu’Ax a été identifié avec
      Ax-sur-Ariége (_Chron. de J. Froissart_, VI, XCI).

Entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Pampelune se trouvent des défilés
tellement étroits et inaccessibles que trente hommes en pourraient
fermer le passage à toute une armée. L’armée anglaise entreprend ce
passage à la mi-février[12], et pour l’opérer avec moins de difficulté,
se divise en trois corps. Le premier corps ou avant-garde, sous les
ordres du duc de Lancastre, opère ce passage le lundi[13]. Noms des
principaux chevaliers qui composent cette avant-garde. P. 7, 8, 261 et
262.

      [12] En 1367, la mi-février ou le 14 février tomba un dimanche.

      [13] Sans doute le lundi 15 février.

Le mardi, passage du deuxième corps, sous les ordres du prince de
Galles, de don Pèdre et du roi de Navarre. Noms des principaux
chevaliers qui composent ce deuxième corps. Charles le Mauvais amène le
prince de Galles et don Pèdre en sa cité de Pampelune, tandis que leurs
hommes vont camper sur les hauteurs qui dominent cette ville. P. 8, 9,
262 et 263.

Le mercredi, passage du troisième corps où figurent James, roi détrôné
de Majorque, le captal de Buch, les comtes d’Armagnac et de Périgord,
les seigneurs de Clisson, d’Albret, une foule d’autres seigneurs
anglo-gascons et les principaux chefs des Compagnies. Tous ces gens
d’armes, au nombre d’environ trente mille chevaux, restent campés sur
le «comble» de Pampelune jusqu’au dimanche suivant[14] et mettent
au pillage le pays des environs, au grand mécontentement du roi de
Navarre. P. 9, 10, 263 et 264.

      [14] Dimanche 21 février 1367. L’armée anglaise tout entière
      avait franchi les défilés de Roncevaux à la date du 20 février
      1367, comme cela résulte d’une lettre adressée par don Pèdre le
      19 février aux habitants de Murcie. Cascales, _Hist. de Murcia_,
      116.

Pendant ce temps, don Enrique de Trastamare, qui attend de jour en jour
l’arrivée de Bertrand du Guesclin à la tête des troupes auxiliaires de
France, appelle sous les armes tous les hommes valides du royaume de
Castille pour résister à ses adversaires. Le rendez-vous général est à
Santo Domingo[15] où le roi de Castille parvient à rassembler plus de
soixante mille hommes, tant de pied qu’à cheval. P. 10, 264.

      [15] Aujourd’hui Santo Domingo de la Calzada, Espagne, prov.
      Logroño, dioc. Calahorra, sur le chemin qui va de Pampelune à
      Burgos en passant par Logroño. D’après Ayala, beaucoup mieux
      informé que Froissart sur ce qui se passe à la cour de Burgos,
      Bertrand du Guesclin se trouvait dès lors auprès de don Enrique.

Don Enrique envoie en Navarre un de ses hérauts porter une lettre[16]
de défi au prince de Galles. Celui-ci donne lecture de cette lettre
à ses principaux conseillers qui ne sont pas d’accord sur la réponse
qu’il convient de faire au défi du roi de Castille. P. 10 à 12, 264 et
265.

      [16] Cette lettre n’est, sauf la rime, que la reproduction du
      texte donné par le héraut Chandos; mais ni Chandos ni Froissart
      n’ont fait mention d’une réponse de don Enrique de Trastamare à
      une lettre du prince de Galles, réponse datée du camp de Najera
      le 2 avril 1367 et dont on trouve le texte dans Rymer (_Foedera_,
      vol. III, p. 824) et dans Ayala (_Abreviada_, p. 555 et 556).
      Cette réponse est un document d’une importance capitale en ce
      qu’il nous montre combien ce que nous appelons aujourd’hui le
      principe de la légitimité est resté étranger à l’Espagne du moyen
      âge.

Pendant que le prince se tient en la marche de Pampelune, les frères
Felton, Thomas[17] et Guillaume, et Robert Knolles, à la tête de cent
soixante lances et de trois cents archers, quittent le gros de l’armée,
passent l’Èbre à Logroño et vont se poster en un village appelé
Navarrete[18].--Sur ces entrefaites, le roi de Navarre, chevauchant sur
les frontières de la Navarre et de l’Aragon, se laisse faire prisonnier
par Olivier de Mauny[19], et l’on suppose aussitôt que c’est une ruse
concertée à l’avance entre ce prince et le chevalier breton qui l’a
arrêté: en demeurant captif jusqu’à l’issue de la campagne, Charles
échappe à l’obligation de se joindre de sa personne à l’expédition
du prince de Galles et peut attendre les événements[20]. Martin de
la Carra, lieutenant général de Navarre pendant la captivité du roi
son maître, fournit des guides au prince et à ses gens pour traverser
les défilés des montagnes[21]. L’armée anglaise s’avance par le col
d’Arruiz[22], traverse le Guipuzcoa[23] et arrive à Salvatierra[24].
P. 12 à 15, 265 à 267.

      [17] Thomas était sénéchal d’Aquitaine et Guillaume sénéchal de
      Poitou.

      [18] Comme l’armée anglaise s’avançait alors vers Burgos par la
      route de Vitoria, le Navarrete dont il s’agit ici ne peut être
      que le Navarrete situé en Alava et au diocèse de Calahorra; mais
      Froissart a cru par erreur qu’il était question du Navarrete
      de la province de Logroño, sur la rive droite de l’Èbre, plus
      important et plus connu que celui de l’Alava. Voilà pourquoi
      notre chroniqueur fait passer ici prématurément l’Èbre à la
      petite troupe d’éclaireurs commandée par Thomas Felton.

      [19] Dès 1366, Bertrand du Guesclin, à qui le roi d’Aragon venait
      de donner le comté de Borja, avait nommé son cousin Olivier de
      Mauny, l’un de ses plus anciens compagnons d’armes, capitaine
      de la forteresse de Borja, chef-lieu du comté de ce nom. Borja
      (aujourd’hui Espagne, prov. Zaragoza, dioc. Tarazona) faisait
      autrefois partie du royaume d’Aragon, et se trouve presque à la
      limite de ce pays, de la Navarre et de la Castille Vieille, à 20
      kil. au S. E. de Tudela.

      [20] Cette arrestation concertée eut lieu le 13 mars 1367
      (_Grandes Chroniques_, VI, 245, 246). S’il faut en croire Ayala
      (dans _Cronicas de los Reyes de Castilla_, Madrid, 1875, I, 550),
      Charles le Mauvais avait acheté la complaisance de son geôlier en
      lui promettant une rente de 3000 francs et la ville de Gavray en
      Normandie: «é que el Rey de Navarra daria por heredad al dicho
      Mosen Oliver un castillo é villa que el Rey de Navarra avia en
      tierra de Normandia en Francia, que dicen Gabray, con tres mil
      francos de oro de renta.» «Gabray» où M. Mérimée a vu Guibray
      (_Hist. de don Pèdre Ier_, Paris, 1874, p. 453) est évidemment
      une mauvaise leçon pour Gavray (Manche, arr. Coutances). Le
      château de Gavray appartenait en effet au roi de Navarre, qui
      n’eut jamais, en revanche, Guibray en sa possession.

      [21] Martin Enriquez de la Carra alla rejoindre, à la tête de
      trois cents lances, l’armée anglaise près de Pampelune.

      [22] Petit village d’Espagne, prov. Navarre, dioc. Pampelune, sur
      la rive droite du ruisseau Lecumbegui, près de Larracin. Le pas
      d’Arruiz est devenu dans Froissart le pas de «Sarris».

      [23] La province de Guipuzcoa (l’_Epuske_ de Froissart) est au
      nord-ouest de la Navarre, entre cette dernière province et la
      Biscaye.

      [24] Espagne, prov. Alava, dioc. Calahorra, sur la route de
      Pampelune à Vitoria, à 16 kil. à l’est de cette dernière ville.

Salvatierra n’oppose aucune résistance et ouvre ses portes à don
Pèdre[25]. Pendant ce temps, Thomas Felton et ses éclaireurs, qui se
sont rendus maîtres de Navarrete, vont un jour réveiller don Enrique
jusque dans son camp et renseignent le prince, établi à Salvatierra,
sur la situation et les forces de son adversaire.--Don Enrique, de
son côté, passe la rivière qui coule à Najera[26], et s’avance dans
la direction de Vitoria à la rencontre des Anglais. Aussitôt qu’il
est informé de ce mouvement, le prince de Galles vient à son tour
rejoindre devant Vitoria Thomas Felton et ses éclaireurs. P. 15 à 18,
267 à 269.

      [25] Cette reddition de Salvatierra à don Pèdre est confirmée par
      Ayala: «.... la villa de Salvatierra, que es en aquella comarca,
      se diera al Rey Don Pedro é le acogiera.» Le 22 juin 1382, le
      chroniqueur espagnol que nous venons de citer, don Pedro Lopez
      de Ayala, fut fait comte de Salvatierra par don Juan Ier, roi de
      Castille.

      [26] Najera, Espagne, prov. Logroño, dioc. Calahorra, sur le
      cours d’eau Najerilla, affluent de la rive droite de l’Èbre.
      D’après Ayala, les positions qui furent successivement occupées
      par don Enrique sont les suivantes: Santo Domingo de la Calzada,
      Bañares, sur la rive droite de l’Èbre; sur la rive gauche,
      Añastro près de Treviño, enfin Zaldiaran, château royal juché sur
      l’une des plus hautes _sierras_ de l’Alava. Ce fut la force de
      cette dernière position qui décida le prince de Galles, arrivé
      jusqu’à Vitoria, à marcher sur Burgos par un autre chemin.

Les chefs de l’armée anglaise, le prince, le duc de Lancastre, Jean
Chandos, connétable d’Aquitaine, qui se croient à la veille d’une
grande bataille, font trois cents chevaliers nouveaux, et dans le
nombre, don Pèdre, le roi détrôné de Castille, et Thomas Holland, le
fils d’un premier lit de la princesse d’Aquitaine et de Galles.--Les
deux armées restent immobiles en présence l’une de l’autre. P. 18, 19,
269 et 270.

Thomas Felton fait une reconnaissance, à la tête de deux cents hommes
d’armes, bien deux lieues en avant des lignes anglaises.--Au moment
où Bertrand du Guesclin amène à don Enrique un renfort de trois mille
combattants de France et d’Aragon[27], don Tello et don Sanche[28],
frères du roi de Castille, partent avec un corps de six mille chevaux
pour aller réveiller les Anglais. P. 19 à 21, 270 et 271.

      [27] D’après la chronique d’Ayala, ce renfort était, comme nous
      l’avons dit plus haut, arrivé depuis longtemps.

      [28] Ayala, qui omet don Sanche parmi ceux qui prirent part à
      cette escarmouche, mentionne en revanche, parmi les Français,
      Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, et le Bègue de
      Villaines; parmi les Aragonais, don Alfonso, comte de Denia, fils
      de l’infant don Pedro d’Aragon; enfin, parmi les Castillans, Pero
      Gonzalez de Mendoza, don Pero Moñiz, maître de Calatrava, don
      Juan Ramirez de Arellano, et les deux grands maîtres de Santiago,
      en Castille et en Léon, don Pero Ruiz de Sandoval et don Ferrand
      Osores.

Ils dispersent une bande de fourrageurs de la compagnie de Hugh
de Calverly et vont jeter l’alarme jusqu’au quartier du duc de
Lancastre qui commande l’avant-garde de l’armée anglaise. Au retour,
ils rencontrent les deux cents hommes d’armes qui sont allés en
reconnaissance sous les ordres de Thomas Felton. Ceux-ci descendent
aussitôt de cheval, se retranchent sur un tertre et attendent de pied
ferme les Espagnols[29]. Seul, Guillaume Felton, frère de Thomas, ne
veut point quitter son cheval et se précipite, la lance baissée, au
plus épais des rangs ennemis où il trouve la mort[30]. C’est seulement
vers le soir que les Castillans parviennent à entamer cette poignée
d’Anglais qui sont tous tués ou faits prisonniers. P. 21 à 25, 271 à
274.

      [29] Ayala dit que cet engagement eut lieu à Ariñiz: «cerca
      de una aldea de Alava que dicen Ariñiz.» Ariñez (prov. Alava,
      dioc. Calahorra) est aujourd’hui un petit village situé dans la
      banlieue de Vitoria, sur la route qui va de cette ville à Burgos
      et à Madrid.

      [30] La résistance héroïque des Anglais et la bravoure téméraire
      de Guillaume Felton frappèrent tellement les imaginations que le
      souvenir s’en est conservé dans l’Alava jusqu’à nos jours. On
      montre encore aujourd’hui près d’Ariñez le tertre où Guillaume
      Felton tomba criblé de coups après avoir combattu tout un jour.
      On l’appelle, dans le patois du pays, _Inglesmendi_, la butte des
      Anglais. Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_ dans _Cronicas de los
      Reyes de Castilla_, Madrid, 1875, gr. in-8º, p. 554, col. 1, note
      2.

Don Tello et don Sanche amènent leurs prisonniers à don Enrique. Le
roi de Castille, en présence de Bertrand du Guesclin et d’Arnoul,
sire d’Audrehem, félicite ses deux frères du succès qu’ils viennent
de remporter. Dialogue entre le sire d’Audrehem et don Enrique: le
sire d’Audrehem conseille au roi de Castille de ne pas livrer de
bataille rangée, mais de garder les passages des montagnes et d’affamer
l’ennemi[31]. Don Enrique répond qu’il dispose de sept mille hommes
d’armes, de dix mille génétaires et de soixante mille fantassins[32],
et qu’avec de telles forces il est bien décidé à tenter la fortune des
armes. P. 25 à 27, 274 et 275.

      [31] Le roi de France se trouvait alors lié par le traité de
      Brétigny, mais toutes ses sympathies n’en étaient pas moins pour
      don Enrique. Charles V adressa même un message spécial au roi
      de Castille pour lui donner le conseil rapporté par Froissart,
      conseil qui fut fortement appuyé par le sire d’Audrehem et
      Bertrand du Guesclin: «Estando el Rey Don Enrique en el encinar
      de Bañares, do tenia sus Compañas ayuntadas, ovo cartas
      mensageras del Rey Don Carlos de Francia, por las quales le
      envió rogar é consejar que non pelease, é que escusase aquella
      batalla, ca él le facia cierto que con el Principe de Gales venia
      la flor de la caballeria del mundo: é por ende que desmanase
      aquella pelea, é ficiese su guerra en otra guisa; ca el Principe
      é aquellas Compañas non podrian durar mucho en Castilla é que se
      tornarian. Sobre esto Mosen Beltran de Claquin é el Mariscal de
      Audenehan, que estaban con el Rey Don Enrique é eran Caballeros
      Vasallos del Rey de Francia, fablaron con el Rey Don Enrique
      de parte del Rey de Francia todas estas razones que le enviaba
      decir, é mandaba é ellos que fablasen con él por tal manera que
      la batalla non se ficiese, ca el Rey de Francia é todo su Consejo
      eran en esto.» Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_, 1367, cap.
      VI, p. 553.--Ayala ajoute que don Enrique rejeta ce conseil en
      disant que, s’il le suivait, les provinces cédées à l’invasion
      se déclareraient aussitôt pour don Pèdre et que, d’ailleurs,
      l’honneur lui défendait d’abandonner à la vengeance de son ennemi
      des cités, des villes et des hommes qui s’étaient dévoués à sa
      cause.

      [32] Le héraut Chandos, dans sa chronique rimée, évalue les
      forces de don Enrique à 4000 hommes d’armes à cheval, 6000
      arbalétriers, montés ou non montés, et 50 000 fantassins. Ayala
      compte 4500 lances seulement dans l’armée castillane. D’après le
      moine de Saint-Alban, le rival de don Pèdre n’avait pas sous ses
      ordres moins de soixante mille combattants: «Erat autem numerus
      comitivæ circiter sexaginta millia bellatorum.» _Chronicon
      Angliæ_ (1328-1388), edited by Edward Maunde Thompson, 1874, p.
      58.--Nous croyons que la vérité ou du moins la vraisemblance
      est entre l’évaluation exagérée des chroniqueurs anglais et de
      Froissart et l’évaluation trop faible d’Ayala.

L’armée anglaise, campée depuis six jours devant Vitoria, commence
à manquer de vivres et à souffrir de la famine. Le prince de Galles
rentre en Navarre[33], franchit le pas ou col de Laguardia[34],
s’arrête deux jours à Viana[35], traverse sur le pont de Logroño la
rivière qui sépare la Navarre de la Castille[36], et s’établit sur
la rive droite de cette rivière, sous les murs mêmes de Logroño[37],
au milieu d’une campagne plantée d’oliviers.--A cette nouvelle, don
Enrique quitte San Vicente[38] et vient camper devant Najera.--Frappé
du courage et de l’esprit de résolution de son adversaire, le prince de
Galles se décide, avant d’en venir aux mains, à adresser une lettre à
don Enrique. P. 27 à 29, 275 et 276.

      [33] Le prince de Galles, arrivé à Pampelune, avait d’abord
      marché sur Burgos par la route la plus courte, c’est-à-dire par
      Vitoria; mais trouvant les défilés de l’Alava bien gardés par don
      Enrique, il prit le parti de se diriger vers la capitale de la
      Vieille Castille en passant par Logroño.

      [34] Espagne, prov. Alava, dioc. Calahorra, bourg situé à environ
      4 kil. de l’Èbre, sur la rive gauche de ce fleuve.

      [35] Espagne, prov. Navarra, dioc. Calahorra, petite ville située
      comme Laguardia sur la rive gauche et à peu de distance de
      l’Èbre, au nord de Logroño.

      [36] Cette rivière, ou plutôt ce fleuve, est l’Èbre que Froissart
      appelle «l’Emer».

      [37] La ville forte de Logroño, située sur la rive droite de
      l’Èbre et réunie dès le moyen âge par un pont à la rive gauche de
      ce fleuve, aujourd’hui capitale de la province du même nom, était
      restée fidèle a don Pèdre. Cascales (_Hist. de Murcia_, 116 vº)
      a publié une lettre de don Pèdre datée de Logroño, _primero de
      abril era de 1405_ (1er avril 1367).

      [38] Espagne, prov. Logroño, village situé sur l’Èbre, un peu à
      l’est de Haro et à l’ouest de Logroño, non loin du confluent de
      l’Èbre et de l’Ojerilla.

Par cette lettre, datée de Logroño le 30 mars [1367], le prince fait
savoir au comte de Trastamare, en réponse au message qu’il en a reçu,
qu’il entre à main armée en Castille pour rétablir le roi légitime, don
Pèdre, allié du roi d’Angleterre son père. Il ajoute que, si le comte
veut se désister de ses prétentions sur la couronne de Castille, il se
fait fort d’obtenir pour lui de don Pèdre la plus grande situation
et qu’au reste il entrera en Castille par où il lui conviendra le
mieux[39]. P. 29, 276 et 277.

      [39] La lettre rapportée par Froissart se retrouve, sauf la
      mesure et la rime, dans la chronique rimée du héraut Chandos.
      Elle diffère essentiellement, et pour le fond et pour la forme,
      de la lettre authentique datée de Navarrete en Castille le 1er
      avril 1367 et adressée par le prince de Galles à don Enrique,
      comte de Trastamare, lettre dont Rymer a publié le texte en
      castillan et en latin (_Foedera_, édit. de 1830, vol. III, pars
      II, p. 823 et 824). La réponse de don Enrique, qui s’intitule roi
      de Castille et de Léon, est datée de Najera le 2 avril, et nous
      l’avons aussi sous sa double forme, en castillan et en latin.
      _Ibid._, p. 824 et 825. Cf. Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_,
      1367, cap. XI, p. 555 et 556.

Un héraut du prince de Galles apporte le message à Najera où don
Enrique est campé au milieu des bruyères. A la lecture de cette lettre,
Bertrand du Guesclin conseille au roi de Castille de prendre sans
retard toutes ses mesures en vue d’une bataille désormais imminente.
Don Enrique répond qu’il ne désire rien tant que d’en venir aux mains
et fait de nouveau l’énumération des forces dont il peut disposer.
P. 29, 30, 277 et 278.

Le vendredi[40] 2 avril, à l’aube du jour, le prince de Galles
quitte Logroño et s’arrête entre neuf et dix heures du matin[41] à
Navarrete[42] qui n’est qu’à deux lieues de Logroño. Arrivé là, il
envoie des éclaireurs reconnaître la position de l’ennemi et donne
l’ordre de se préparer à la bataille pour le lendemain. P. 30, 31, 278
et 279.

      [40] Cette indication du jour de la semaine est parfaitement
      exacte. En 1367, le 2 avril est tombé un vendredi.

      [41] Froissart s’est servi de cette expression: «à heure de
      tierce.» Tierce, en comptant à la manière romaine, c’est la
      troisième heure du jour ou neuf heures du matin. Froissart a
      précisé lui-même le sens de tierce dans deux passages où il a
      raconté la naissance de Richard II: «Et vint cilz enfes sus
      terre, environ heure de tierce.» Et ailleurs: «.... liquels
      (Richard II) vint au monde par un mercredi, sur le point de dix
      heures.»

      [42] Navarrete est en effet à 11 kil. au sud-est de Logroño, sur
      un affluent de la rive droite de l’Èbre. Ce Navarrete est parfois
      appelé Navarrete de Rioja, pour le distinguer du Navarrete de
      l’Alava dont il a été question plus haut.




CHAPITRE XCII.

  RESTAURATION DE DON PÈDRE.--_1367, 3 avril._ BATAILLE DE NAJERA;
    BERTRAND DU GUESCLIN ET LE MARÉCHAL D’AUDREHEM PRISONNIERS DES
    ANGLAIS.--_Fin d’avril et mai._ DON PÈDRE ET LE PRINCE DE GALLES
    A BURGOS.--_Mai._ ARRIVÉE DE DON ENRIQUE EN LANGUEDOC.--_Juin._
    SÉJOUR DU PRINCE DE GALLES A VALLADOLID ET DÉPART DE DON PÈDRE
    POUR SÉVILLE; DISSENTIMENTS ENTRE LE PRINCE ET LE ROI DE
    CASTILLE.--_13 août._ TRAITÉ D’ALLIANCE DE DON ENRIQUE AVEC LE
    DUC D’ANJOU.--_Août et septembre._ RETOUR DU PRINCE DE GALLES
    ET DE L’ARMÉE ANGLAISE EN GUYENNE.--_27 décembre._ MISE EN
    LIBERTÉ DE BERTRAND DU GUESCLIN.--_1368, du 4 mars au 22 mai._
    SIÉGE ET PRISE DE TARASCON PAR DU GUESCLIN ET LE DUC D’ANJOU;
    RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLAISES EN BOURGOGNE, EN CHAMPAGNE, DANS
    L’AUXERROIS, LA SOLOGNE, LA BEAUCE ET LE GÂTINAIS.--_4 mai._
    MARIAGE DU SIRE D’ALBRET AVEC MARGUERITE DE BOURBON.--_Fin de
    mai._ ARRIVÉE DE JEAN CHANDOS EN BASSE NORMANDIE (§§ 577 à 594).


Ce vendredi, sur le soir, don Enrique et Bertrand du Guesclin se
préparent, de leur côté, à marcher contre les Anglais. Après minuit,
les trompettes sonnent le réveil et, vers l’aube du jour, les gens
d’armes entrent en ligne. On forme trois batailles ou divisions: la
première, composée de quatre mille chevaliers et écuyers de France ou
d’autres pays étrangers, sous les ordres de Bertrand du Guesclin; la
seconde, un peu en arrière et à gauche de la première, où l’on compte
seize mille hommes et dans ce nombre beaucoup de génétaires, sous la
direction de don Tello et de don Sanche, frères de don Enrique; la
troisième enfin, dont l’effectif est évalué à sept mille cavaliers et
à quarante mille fantassins[43], sous le commandement de don Enrique
lui-même. Celui-ci, pr XIV > monté selon l’usage du pays sur une forte
mule et d’allure rapide, parcourt les lignes, exhortant ses gens à bien
faire et promettant de leur donner l’exemple. Environ soleil levant,
les Espagnols ainsi rangés s’avancent dans la direction de Navarrete.
P. 32 et 33, 279 à 281.

      [43] Froissart, comme on le voit, donne à don Enrique vingt-sept
      mille chevaux et quarante mille hommes de pied. Ces chiffres sont
      évidemment très-exagérés. Ayala, témoin oculaire, ne compte dans
      l’armée castillane que quatre mille cinq cents lances et ne dit
      pas le nombre précis des génétaires ni de l’infanterie: «Asi que
      tenia el Rey Don Enrique, el dia desta batalla, en su compaña
      de los que iban de caballo é de pie quatro mil é quinientos de
      caballo: é otrosi tenia el Rey Don Enrique, de las montañas, é
      de Guipuzcoa é Vizcaya é Asturias, muchos Escuderos de pie; pero
      aprovecharon muy poco en esta batalla, ca toda la pelea fue en
      los omes de armas.» _Cronica del Rey Don Pedro primero_ dans
      _Cronicas de los Reyes de Castilla_. Madrid, 1875, I, 552.

Les Anglais se sont aussi rangés en bataille et mis en mouvement dès
le point du jour[44]. Les deux armées marchent ainsi l’une contre
l’autre. Tout à coup, à la descente d’une petite montagne, le prince de
Galles et ses gens se trouvent en présence du gros des forces de don
Enrique. Aussitôt on fait halte des deux côtés et l’on s’apprête à en
venir aux mains. Avant que l’action soit engagée, Jean Chandos se fait
autoriser par le prince de Galles, avec le cérémonial d’usage, à lever
bannière[45]. P. 33 à 35, 281 à 283.

      [44] «E el Rey Don Pedro é el Principe é todas sus Compañas
      partieron de Navarrete sabado (samedi 3 avril) por la mañana.»
      Ayala, I, 556.

      [45] Jean Chandos avait la grande situation terrienne d’un
      chevalier banneret au moins depuis qu’Édouard III lui avait donné
      en 1360 le magnifique domaine de Saint-Sauveur-le-Vicomte; mais,
      cette donation ayant eu lieu peu de temps après la conclusion
      du traité de Brétigny, le nouveau vicomte de Saint-Sauveur
      n’avait pas encore eu l’occasion de lever, en d’autres termes, de
      déployer sur un champ de bataille sa bannière.

Les Anglo-Gascons mettent pied à terre[46]. Le prince de Galles, les
mains jointes et les yeux levés vers le ciel, prie Dieu de lui donner
la victoire et le prend à témoin de la justice de sa cause. Le premier
choc a lieu entre l’avant-garde anglaise, que conduisent Jean Chandos
et le duc de Lancastre[47], et l’avant-garde de l’armée de don Enrique,
commandée par Bertrand du Guesclin et le maréchal d’Audrehem. P. 35,
36, 283 et 284.

      [46] «Todos vinieron á pie», dit aussi Ayala (I, 552), en parlant
      des Anglais.

      [47] Ayala ajoute à ces noms ceux de Raoul Camois, de Hugh
      de Calverly, d’Olivier de Clisson, et dit que l’effectif de
      l’avant-garde anglaise s’élevait à trois mille hommes d’armes (I,
      553; 1367, cap. V).

Le prince de Galles, à la tête de sa division, vient attaquer la
bataille ou division de don Tello et de don Sanche; mais don Tello
lâche pied sans coup férir et, suivi de deux ou trois mille fuyards,
s’éloigne du champ de bataille[48]. Vainqueurs de ce côté, le prince
et don Pèdre tournent alors toutes leurs forces contre les quarante
mille hommes de la division de don Enrique. Les frondeurs espagnols
et catalans, dont les pierres ont d’abord brisé les heaumes et les
bassinets des hommes d’armes ennemis, ne peuvent soutenir longtemps la
grêle de traits des archers anglais. Pendant ce temps, les chevaliers
de France et d’Aragon, sous les ordres de Bertrand du Guesclin, font
éprouver de grandes pertes à la division de Jean Chandos et du duc de
Lancastre. Une lutte corps à corps s’engage entre Jean Chandos et un
chevalier castillan nommé Martin Fernandez[49]. Celui-ci terrasse son
adversaire, mais Jean Chandos entraîne l’Espagnol dans sa chute et,
le frappant d’un coup de poignard au défaut de la cuirasse, le blesse
mortellement. P. 36 à 38, 284 à 286.

      [48] Le témoignage de Froissart, relativement à cette fuite
      honteuse de don Tello, est confirmé par Ayala: «E los de la ala
      derecha de la avanguarda del Principe, que eran el Conde de
      Armiñaque, é los de Lebret, é otros muchos que venian en aquella
      haz, enderezaron á Don Tello; é él é los que con él estaban non
      los esperaron, é movieron del campo á todo romper fuyendo.» (I,
      557; 1367, cap. XII.)

      [49] La narration de Froissart semble tirée de celle du héraut
      Chandos:

          Chaundos fut à terre abatus;
          Par desus li estoit chëus
          Un Castillan qui moult fu grant,
          Appellés fu Martins Ferant,
          Lequel durement se paynoit
          Comment occire le purroit,
          Et li plaia par la visière.
          Chaundos, à très hardie chière,
          Un cotell prist à son costé;
          Le Castillain en ad frappé
          Qu’en son corps lui ad embatu
          Par force le cotelle agu.
          Le Castillain mort s’estendi,
          Et Chaundos sur ses pies sailli.

Noms des principaux guerriers anglais, gascons, chefs des Compagnies,
qui se distinguent dans les trois divisions de l’armée du prince
de Galles.--Noms de plusieurs chevaliers de France et de Hainaut
qui combattent aux côtés de Bertrand du Guesclin et du maréchal
d’Audrehem.--Don Enrique fait tous ses efforts pour rallier ses
soldats et les ramène trois fois à la charge[50]. P. 38 à 41, 286 à 288.

      [50] On dirait que Froissart s’est borné à mettre en prose, dans
      ce passage, les vers suivants du héraut Chandos:

          Par trois fois les fist reculer,
          En disant: «Seigniours, aidés moy
          Par Dieu, car vous m’avés fait roy;
          Et si m’avés fait serement
          De moy aider loialment.»
          Mais sa parole rien ne vaut,
          Car tousjours renforce l’assaut.

      Ayala dit la même chose: «E el Rey Don Enrique llegó dos ó tres
      veces en su caballo armado de loriga, por acorrer á los suyos que
      estaban de pie»; mais le chroniqueur espagnol est le seul qui
      mentionne la bannière de l’Écharpe, «el pendon de la Vanda», qui
      servit dans cette journée de point de ralliement aux partisans de
      don Enrique.

Les fantassins et les gens des communautés d’Espagne, armés seulement
de frondes, se débandent sous les décharges meurtrières des archers
anglais; toutefois, les génétaires, échelonnés à cheval sur les deux
ailes, réussissent à maintenir pendant quelque temps les lignes qui
commencent à plier.--Noms d’un certain nombre de seigneurs et de
sénéchaux des diverses parties de la Guyenne, enrôlés sous la bannière
du prince de Galles.--Don Pèdre et don Enrique payent largement de leur
personne et donnent à leurs partisans l’exemple de la bravoure. P. 41 à
43, 288 et 289.

La division de Bertrand du Guesclin oppose à l’avant-garde anglaise
la résistance la plus opiniâtre. Tous les compagnons d’armes de
Bertrand se font tuer ou sont faits prisonniers avec leur chef. Noms
de quelques-uns de ces prisonniers[51]. Encouragés par ce succès, Jean
Chandos et le duc de Lancastre vont joindre leurs forces à celles du
prince de Galles pour achever d’écraser la division de don Enrique;
celui-ci redouble d’efforts pour ramener au combat les fuyards, et
quinze cents des siens restent sur le champ de bataille[52]. P. 43 à
44, 289 et 290.

      [51] Ayala ne cite, parmi les prisonniers français, que Bertrand
      du Guesclin, le maréchal d’Audrehem et le Bègue de Villaines,
      mais il donne une longue liste des prisonniers espagnols (I,
      557). Bertrand du Guesclin avait entraîné à sa suite quelques-uns
      des chefs et un certain nombre de soudoyers des garnisons des
      villes par où il avait passé pour se rendre en Espagne; et c’est
      ainsi que le capitaine de Lyon, Jean de Saint-Martin, chevalier,
      fut tué à Najera (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 135; JJ 99, nº 494).

      [52] En 1370, don Enrique fit abandon de certaines redevances
      assises sur le château de Najera en faveur de l’abbé et des
      moines du monastère de San Millan, parce que cet abbé et ces
      moines avaient pris soin de recueillir sur le champ de bataille
      de Najera les cadavres des partisans du roi de Castille tués
      dans cette journée et leur avaient rendu les derniers honneurs.
      Sandoval, _Fundaciones_, fº 90.

Les Espagnols, ne pouvant soutenir le choc des trois divisions
anglaises, effectuent leur retraite en désordre du côté de Najera dont
ils sont séparés par une grosse rivière; don Enrique, après avoir
vainement essayé de les retenir, remonte à cheval et se sauve dans
une autre direction. Anglais et Gascons, remontant aussi à cheval
et s’élançant à la poursuite des fuyards, les écrasent aux abords
du pont de Najera ou les forcent à se jeter dans la rivière[53]. Le
grand prieur de Saint-Jacques[54] et le grand maître de Calatrava[55]
parviennent à entrer dans la ville et se barricadent dans une grande
maison maçonnée de pierre; mais l’ennemi les y force et, se répandant
par les rues, fait main basse sur la vaisselle et les joyaux de don
Enrique. Cette bataille se livre entre Najera et Navarrete le samedi 3
avril 1367[56]. P. 44 à 46, 290 et 291.

      [53] La Najerilla, dont une crue subite, d’après la rédaction
      d’Ayala dite _Abreviada_ (I, 557, note 2), augmenta le désastre.

      [54] «Don Garci Alvarez de Toledo, Maestre que fuera de
      Santiago.» Quelques lignes plus loin, don Pero Lopez de Ayala
      se mentionne lui-même parmi les prisonniers: «E Pero Lopez de
      Ayala.» I, 557.

      [55] «Don Pero Moñiz, Maestre de Calatrava.»

      [56] Cette date est parfaitement exacte. «_Sabato tres dias
      del mes de abril_ llegamos cerca de Najara.... é peleamos con
      el traydor del Conde....», écrivait don Pèdre lui-même dans
      une lettre datée de Burgos le 15 avril suivant et adressée aux
      habitants de Murcie. Cascales, _Hist. de Murcia_.

La déconfiture des Espagnols a commencé vers midi et dure jusqu’au
soir. Le prince de Galles, le roi de Majorque, don Martinez de la
Carra, commandant en chef des forces navarraises, font flotter leurs
bannières sur des hauteurs pour rallier leurs gens. Le prince de
Galles tend la main à don Pèdre qui veut s’agenouiller devant lui, et
l’invite à rendre grâces à Dieu seul de la victoire qu’ils viennent de
remporter[57]; il charge quatre chevaliers et quatre hérauts d’aller
sur le champ de bataille compter les morts. Les pertes des Espagnols
s’élèvent à cinq mille soixante hommes d’armes[58] et à sept mille
cinq cents fantassins et gens de communautés, sans compter ceux qui
se sont noyés dans la rivière de Najera et dont on n’a pu retrouver
les cadavres. Les Anglais, au contraire, n’ont à regretter que quatre
chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand, vingt archers et
quarante simples soudoyers. Les vainqueurs passent ce samedi soir et le
lendemain dimanche de [la Passion[59]], en fêtes et en réjouissances.
P. 46 à 48, 291 et 292.

      [57] Ici encore, Froissart semble copier le héraut Chandos:

          Le roy daun Pètre est venus
          Au prince, qui moult fu ses drus,
          Et lui ad dit: «Nostre cousin chier,
          Je vous doi bien remercier,
          Car à jour de huy m’avés fait tant,
          Que jammès jour de mon vivant
          Je ne le purray desservir.»
          --«Sire, fist il, vostre pleisir,
          Merciés Dieu, et noun pas moy;
          Car, par la foy que vous doy,
          Dieux l’ad fait, et noun mie nous.»

      [58] Le corps de du Guesclin perdit à lui seul quatre cents
      hommes d’armes, la moitié de son effectif: «E con Mosen Beltran
      de Claquin fueron muertos estos que aqui dirémos: Garci-Laso de
      la Vega, Suer Perez de Quiñones, Sancho Sanchez de Rojas, Juan
      Rodriguez Sarmiento, Juan de Mendoza, Ferrand Sanchez de Angulo é
      otros fasta quatrocientos omes de armas.» Ayala, I, 557.

      [59] Ayala et les chroniqueurs espagnols appellent ce dimanche
      _el domingo de Lazaro_. «Ca la batalla fuera el sabado antes del
      domingo de Lázaro, é el domingo estovieron en el campo.» Ayala,
      I, 559.--La bataille de Najera se livra en effet la veille du
      dimanche, dit en France _de la Passion_, qui tomba en 1367 le
      4 avril. Cette année, le dimanche _de Pâque fleurie_ ou _des
      Rameaux_, que Froissart a substitué par erreur au dimanche de la
      Passion, tomba seulement le 11 avril, c’est-à-dire huit jours
      après la victoire du prince de Galles.

A la prière du prince de Galles, don Pèdre accorde le pardon aux
seigneurs espagnols, faits prisonniers à Najera, qui ont pris les armes
contre lui et consent à recevoir leurs serments. Il embrasse même son
frère don Sanche[60], et lui promet d’oublier sa conduite passée. Gomez
Carrillo est seul excepté de l’amnistie, et on lui tranche la tête
séance tenante[61]. Don Pèdre, don Sanche, le maître de Calatrava et
les deux maréchaux de l’armée anglaise marchent ensuite sur Burgos; le
lundi matin, ils arrivent devant cette ville dont les habitants leur
ouvrent aussitôt les portes[62]. Le prince de Galles, de son côté,
après avoir fait halte à Briviesca, du lundi au mercredi, vient dans la
journée du mercredi rejoindre son avant-garde sous les murs de Burgos
où il établit son camp et tient cour plénière[63]. P. 48 à 51, 292 et
293.

      [60] Don Sanche, frère naturel de don Pèdre et l’un des frères
      de don Enrique, avait partagé avec du Guesclin le commandement
      de l’avant-garde castillane et avait été fait prisonnier en même
      temps que le chevalier breton.

      [61] D’après Ayala, le chevalier, qui fut ainsi tué par don Pèdre
      le soir même de la bataille de Najera, s’appelait don Inigo
      Lopez de Orozco; il avait été fait prisonnier par un chevalier
      gascon (_Cronica del Rey Don Pedro primero_, I, 562; 1367, cap.
      XIX). C’est le lendemain dimanche seulement que Gomez Carrillo
      et Sancho Sanchez Moscoso, grand commandeur de Santiago ou de
      Saint-Jacques, livrés à don Pèdre, furent aussitôt décapités
      devant la tente et par l’ordre du roi de Castille.

      [62] Don Pèdre ne partit pour Burgos, en compagnie du prince de
      Galles, que le lundi 5 avril; il ne put par conséquent arriver
      dans cette ville le même jour. «E el lunes partieron todos para
      Burgos.» _Ibid._, I, 559.

      [63] Le prince de Galles et le duc de Lancastre campèrent
      d’abord, le premier à Las Huelgas, le second à San Pablo,
      monastères situés dans la banlieue de Burgos; ils ne firent leur
      entrée dans la ville même que deux jours après don Pèdre (Ayala,
      I, 563).

Le prince anglais et don Pèdre célèbrent la fête de Pâques[64] dans la
ville de Burgos et y séjournent plus de trois semaines. Mis en demeure
d’exécuter ses engagements et de payer à ses auxiliaires l’indemnité de
guerre convenue, le roi de Castille dit qu’il n’a point d’argent, mais
qu’il va se rendre en la marche de Séville pour s’en procurer[65], et
il promet d’être de retour au plus tard au terme de la Pentecôte. Il
se dirige en effet vers Séville, tandis que le prince de Galles va se
loger à Valladolid. P. 51, 52, 293 à 295.

      [64] En 1367, Pâques tomba le 18 avril.

      [65] Par acte daté de Burgos, en l’église cathédrale, devant
      le grand autel, le 2 mai 1367, en présence de Jean, comte
      d’Armagnac, de Jean Chandos, vicomte de Saint-Sauveur, connétable
      d’Aquitaine, de Thomas de Felton, sénéchal d’Aquitaine, de Martin
      Lopez, d’Olivier de Clisson, de Robert Knolles, de Baudouin de
      Fréville, sénéchal de Poitou, don Pèdre confirma les engagements
      pécuniaires qu’il avait pris envers le prince de Galles le 23
      septembre précédent; et par un autre acte, daté du monastère de
      Las Huelgas près Burgos le 6 mai, il s’obligea à payer au dit
      prince un million d’or. Rymer, III, 825.

La victoire de Najera porte à son comble la renommée et la gloire du
prince de Galles, spécialement en Allemagne et en Angleterre; et les
bourgeois de Londres donnent à cette occasion une fête triomphale.
En France, au contraire, la nouvelle de cette victoire produit la
plus pénible impression, surtout quand on apprend que Bertrand du
Guesclin[66] et le maréchal d’Audrehem[67] ont été faits prisonniers.
P. 52 à 54, 295 et 296.

      [66] Bertrand du Guesclin perdit son sceau dans le tumulte de
      la mêlée: «.... maxime in bello Nadrensi in quo, prout notorium
      erat, dictus connestabularius captus fuerat et sigillum suum ac
      omnia bona sua perdiderat.» _Arch. Nat._, sect. jud., X{1a}38,
      fº 246.--Bertrand avait été pris par un chevalier anglais nommé
      Thomas Cheyne, auquel Édouard III le racheta le 20 juillet 1367
      au prix de quatorze cent quatre-vingt-trois livres, six sous, six
      deniers «pur la fynance de Bertram de Guesclyn, chivaler, pris en
      la bataille de Nazare». Le 28 mai 1381, John et William Cheyne,
      frères et héritiers de Thomas, réclamaient encore le payement de
      cette somme, et Richard II donna des ordres pour qu’il leur fût
      donné satisfaction (Rymer, édit. de 1740, t. III, pars II, p.
      133). D’après Cuvelier, le prince de Galles confia la garde de du
      Guesclin au captal de Buch qui fit coucher dans sa propre chambre
      le vainqueur de Cocherel:

          «Par foy! bien vous en croi, dit li castal soubtiz;
          Delez moi, en ma chambre, sera fais vostre lis.»

               _Chron. de B. du Guesclin_, édit. de Charrière,
               I, 426, vers 12 191 et 12 192.

      [67] Le maréchal d’Audrehem, qui était, suivant l’expression
      d’Ayala, «Frances de Picardia», fait prisonnier à la bataille
      de Poitiers, avait été relâché, suivant l’usage, avant d’avoir
      entièrement payé sa rançon; mais il avait prêté le serment
      de ne pas porter les armes contre le roi d’Angleterre ou son
      fils, à moins que ce ne fût sous la bannière du roi de France
      ou d’un prince de sa famille, de quelqu’un des Fleurs de Lis.
      Le lendemain de la bataille de Najera, le prince de Galles,
      ayant fait comparaître devant lui le sire d’Audrehem, l’appela
      parjure et traître et lui dit qu’il méritait la mort. Toutefois
      un tribunal d’honneur, composé de douze chevaliers, quatre
      Anglais, quatre Gascons et quatre Bretons, déclara, après un
      débat contradictoire, que le maréchal n’était point coupable. Le
      système de défense du chevalier français, reconnu valable par
      ses juges, consista à dire qu’il n’avait point violé son serment
      de ne porter les armes ni contre le roi d’Angleterre ni contre
      son fils, puisqu’à Najera il s’était battu en réalité contre
      don Pèdre, non contre le prince de Galles qui n’avait été, à le
      bien prendre, dans cette journée qu’un capitaine à la solde du
      roi de Castille: «ca el Capitan é cabo desta batalla es el Rey
      Don Pedro, é á sus gages é á su sueldo, como asoldado é gagero,
      venides vos aqui el dia de hoy, é non venides como mayor desta
      hueste.» _Cronicas de Castilla_, I, 558 et 559.--Le maréchal
      d’Audrehem fut, comme du Guesclin, mis en liberté sous caution
      dès les premiers mois de 1368, et le comte de Foix prêta six
      mille francs d’or à Arnoul pour l’aider à payer sa rançon que
      Charles V, par mandement en date du 2 mars, imputa sur les aides
      du Languedoc (_Bibl. Nat._, Collection des titres originaux, au
      mot _Audenehan_). Dans des lettres de quittance générale qui
      furent délivrées au vieux guerrier à Vincennes le 9 février
      1370 (n. st.), on trouve les lignes suivantes qui traduisent
      avec force la reconnaissance du souverain pour des services
      tout à fait exceptionnels: «.... reducentes illese fidelitatis
      conscientiam et obsequia.... utilia reipublice regni nostri, tam
      in premissis quam etiam in aliis magnis, arduis et secretis, et
      firmiter tenentes et indubie quam dictus consiliarius noster,
      qui famosus existit et genere et animo nobilis, quem non
      semel sed pluries proprium corpus mortis periculo certum est
      honorifice submisisse pro statu prospero reipublice regni nostri,
      et hostes ipsum duxisse et ductum diu tenuisse captivum, pro
      quibus excessivas redemptiones non de facili habitas exsolvisse
      dinoscitur, omni prorsus spreta cupidine, receptas quascunque
      pecuniarum summas per ipsum de suo mandato vel suo nomine, in
      premissorum et aliorum commissorum eidem execucione, utiliter
      exposuit, nec ad acquirendam pecuniam, sed ut daret actus
      nobiles, famam et honorem, quæ post mortem laudem et gloriam
      rememorant acquirentium....» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 35.--Le
      fidèle et vaillant soldat, qui avait si noblement servi la France
      pendant plus de trente ans, avait bien le droit d’être enterré
      à Saint-Denis, à côté de nos rois, et c’est en effet le suprême
      honneur que Charles V conféra au plus digne compagnon d’armes de
      du Guesclin.

Don Enrique vaincu avait gagné l’Aragon[68]. Arrivé à Valence[69], il
confie sa femme et ses enfants[70] à la garde du roi don Pedro IV, en
guerre avec le prince de Galles; il se rend ensuite à Montpellier[71]
auprès du duc d’Anjou son allié, et, du château de Roquemaure[72]
qui lui est assigné pour résidence, il fait des incursions dans la
principauté d’Aquitaine. Sur les plaintes de la princesse de Galles, le
roi de France adresse à ce sujet des représentations à don Enrique et
fait même enfermer au Louvre le jeune comte d’Auxerre qui enrôle des
gens d’armes pour les amener au roi détrôné de Castille. Don Enrique, à
la tête de quatre cents Bretons qu’il a pris à sa solde, n’en ouvre pas
moins les hostilités, envahit le Bigorre et s’empare de Bagnères. P. 54
à 56, 296 à 298.

      [68] Don Enrique, pour mieux fuir, échangea le grand et massif
      destrier bardé de fer qu’il avait monté pendant l’action, «un
      caballo grande rucio castellano é armado de loríga», contre un
      genet, «caballo ginete», c’est-à-dire une monture plus légère
      que lui donna un écuyer de l’Alava, nommé Rui Fernandez de Gaona
      (_Cronicas de Castilla_, I, 559). Le destrier fut pris par les
      Anglais, car nous apprenons par un fragment de compte, en date
      du lundi 5 juillet 1367, qu’Édouard III fit payer seize livres,
      treize sous, quatre deniers, à Franskin Forsett, valet d’écurie
      du prince d’Aquitaine: «ducenti domino regi quemdam dextrarium
      Henrici bastardi Ispaniæ, captum apud bellum de Nazerr.» Rymer,
      édit. de 1830, III, 825.

      [69] Don Enrique n’alla pas à Valence. De Najera, il gagna Soria,
      puis Illueca, en Aragon, d’où don Pedro de Luna, qui devait
      devenir plus tard l’antipape Benoît XIII, servant de guide au
      fugitif à travers les montagnes, le conduisit lui-même à Orthez,
      à la cour du comte de Foix.

      [70] A la première nouvelle de la défaite de son mari, doña
      Juana, femme de don Enrique, emmenant avec elle l’infante Léonor
      d’Aragon fiancée à son fils, avait gagné précipitamment Saragosse
      dont l’archevêque, de la famille des Luna, lui était dévoué; mais
      don Pedro IV, roi d’Aragon, la reçut fort mal, rompit le mariage
      projeté entre sa fille Léonor et le fils de don Enrique et ne se
      fit aucun scrupule d’entrer en négociations avec les vainqueurs
      de Najera.

      [71] En quittant Orthez, don Enrique se rendit d’abord à Toulouse
      où résidait alors le duc d’Anjou.

      [72] Tarn, arr. Gaillac, c. Rabastens. Dès le 24 mai 1367, don
      Enrique se trouvait à Servian (Hérault, arr. Béziers) d’où il
      adressa au roi d’Aragon une lettre qui a été publiée par Zurita
      (_Anales de Aragon_, édit. de 1610, l. 9, p. 348). Dans cette
      lettre, le vaincu de Najera annonce à don Pedro IV qu’il est sûr
      de l’alliance effective du roi de France et du duc d’Anjou, et
      qu’il va lever un corps de trois mille lances. Une autre lettre
      de don Enrique, adressée à «son très cher et amé frère» le duc
      d’Anjou, en date du 8 septembre 1367, est datée du château de
      Roquepertuse (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 320).
      Dès la fin de juin 1367, le compte du receveur municipal ou,
      comme on l’appelait dans le pays, du _boursier_ de Millau, en
      Rouergue, est rempli de mentions relatives à l’approche de don
      Enrique et de ses bandes. Le 9 juillet, les _Aragonais_, car
      c’est ainsi que les désigne le consul boursier de Millau, livrent
      un violent assaut à Nant (Aveyron, arr. Millau) et sont repoussés
      par Penni Terréta et le bour de Caupène. Pendant ce temps, don
      Enrique, arrivé dans le Camarès et sur les montagnes de Brusque,
      menace en personne Vabres et Saint-Affrique. _Le Rouergue sous
      les Anglais_, par M. l’abbé Joseph Rouquette, Millau, 1869, p. 88
      à 92.

Le prince de Galles se tient à Valladolid jusqu’à la Saint-Jean[73]
d’été. Étonné de ne pas recevoir de nouvelles du roi de Castille,
il envoie deux de ses chevaliers à Séville demander à don Pèdre
pourquoi il ne tient pas ses engagements. Celui-ci répond que ses
sujets refusent de lui payer aucuns subsides tant que les Compagnies,
qui mettent son royaume au pillage, ne seront pas sorties d’Espagne.
Pendant ce séjour du prince à Valladolid, le roi de Majorque tombe
malade, et l’on met en liberté moyennant rançon ou l’on échange le
sire d’Audrehem, le Bègue de Villaines et la plupart des chevaliers
de France et de Bretagne faits prisonniers à Najera. Informé que don
Enrique vient de recommencer la guerre en Bigorre[74], le prince ne
veut à aucun prix délivrer Bertrand du Guesclin, dans la crainte qu’il
n’aille prêter assistance au bâtard de Castille. P. 56 à 58, 298 et 299.

      [73] 24 juin 1367. Don Pèdre avait promis de payer la moitié de
      sa dette dans un délai de quatre mois, pendant lequel l’armée
      auxiliaire, soldée par lui, occuperait la province de Valladolid.

      [74] C’est sans doute pour se procurer de l’argent en vue de
      cette expédition, que don Enrique, retiré dans son comté de
      Cessenon, vendit au roi de France, par acte daté du château de
      Servian le 2 juin 1367, le dit comté, comprenant notamment les
      châteaux de Cessenon (Hérault, arr. Saint-Pons, c. Saint-Chinian)
      et de Thézan (Hérault, arr. Béziers, c. Murviel), au prix de
      vingt-sept mille francs d’or. Ancel Chotard, conseiller du roi,
      et Jean de Beuil, chevalier, chambellan du duc d’Anjou, commis
      par ces deux princes, passèrent le contrat de vente «dans la
      chambre où Henri, roi de Castille, couchoit». Le 6 juin, le duc
      d’Anjou, ayant ratifié cet achat dans une réunion de son Grand
      Conseil, tenue à Nîmes, ordre fut donné à maître Jean Perdiguier,
      receveur général de Languedoc, de verser la dite somme au roi de
      Castille. Le 27 du même mois, doña Juana, femme de don Enrique,
      et Juan, infant de Castille, leur fils, ratifièrent à leur tour
      cette vente à Thézan où le mauvais accueil du roi d’Aragon les
      avait déterminés à se rendre (_Arch. Nat._, sect. hist., J300,
      nºs 109 à 109{8}).--«Entendiendo esto el Rey Don Enrique y que
      los Ingleses se salian de Castilla y que el Principe de Gales
      no tenia pensamiento de quedar en España ni valer mas á su
      adversario, apressurava el negocio y concerto se con el Conde
      de Auserta (Auxerre) y con el señor de Beujo (Beaujeu) y con el
      señor de Vinay, para que con dos mil lanças y con quinientos
      archeros hiziessen guerra en el ducado de Guiana hasta Nuestra
      Señora de setiembre (8 septembre 1367); e hizo su capitan general
      en Guiana al Conde de Auserta.» Zurita, _Anales_, édit. de 1610,
      p. 350.

Édouard, irrité de la mauvaise foi de don Pèdre et très-éprouvé par le
climat brûlant de l’Espagne[75], se décide à reprendre le chemin de la
Guyenne; il laisse à Valladolid le roi de Majorque, encore trop malade
pour remonter à cheval ou se faire porter en litière. Il effectue son
retour par Madrigal, campe pendant un mois dans la vallée de Soria, sur
les confins de la Castille, de l’Aragon et de la Navarre, et réussit,
à la suite de longs pourparlers, à se faire octroyer par les rois de
Navarre et d’Aragon le passage à travers leur pays. Il préfère, comme
plus direct, le passage par la Navarre, dont le roi l’accompagne
jusqu’au pas de Roncevaux. Après une halte de quatre jours à Bayonne,
il rentre à Bordeaux et donne congé à ses gens[76]. Toutefois, il ne
peut licencier sur-le-champ les Compagnies qui attendent toujours le
payement de leur solde. A la nouvelle du retour du prince, don Enrique
quitte Bagnères et va passer tout l’hiver à la cour du roi d’Aragon son
allié[77], où il se prépare à recommencer la guerre contre don Pèdre,
leur ennemi commun. P. 58 à 62, 299 à 302.

      [75] «Edwardus princeps, per idem tempus, ut dicebatur,
      intoxicatus fuit; a quo quidem tempore usque ad finem vitæ suæ
      nunquam gavisus est corporis sanitate. Sed et plures, strenui
      et valentes, post victoriam Hispanicam, fluxu ventris et aliis
      infirmitatibus perierunt ibidem, ad magnum detrimentum anglicani
      regni.» _Thomæ Walsingham hist. angl._ (1272-1381), London, 1863,
      p. 305 et 306.--«Post hæc periit populus anglicanus in Hispania
      de fluxu ventris et aliis infirmitatibus quod vix quintus homo
      redierit in Angliam.» Knyghton, dans Twysden, p. 2629.

      [76] Le prince de Galles rentra en Guyenne et arriva à Bordeaux
      dans les premiers jours de septembre 1367. Dès le 14, le 15
      et le 16 de ce mois, quelques-unes des bandes qu’on venait de
      licencier arrivèrent aux portes de Montpellier sous les ordres
      d’Arnaud Solier, dit le Limousin, de Perrin de Savoie et d’Yvon
      de Groeslort (_Groeslort_ est sans doute une corruption de
      _Keranloet_; Yvon de Keranloet ou de Kerloet guerroyait alors
      dans le midi de la France). Comme on n’osait vendanger par
      crainte des Compagnies, le Limousin prêta vingt lances aux
      bourgeois de Montpellier, «per gardar lo labor de vindemias.»
      _Thalamus parvus_, p. 381.

      [77] Cette assertion est très-inexacte. Don Enrique ne se rendit
      point auprès de don Pedro IV, qui venait de conclure un traité
      d’alliance avec les rois de Navarre et d’Angleterre. Ce que
      le rival de don Pèdre pouvait alors attendre de mieux du roi
      d’Aragon, c’était une sympathie dissimulée et une neutralité
      effective. Il chercha et il trouva un allié plus puissant, et cet
      allié ne fut autre que le duc d’Anjou, lieutenant en Languedoc
      du roi de France. Nous avons été assez heureux pour retrouver
      le texte d’un traité secret qui avait échappé jusqu’à ce jour à
      toutes les recherches. Par acte daté d’Aigues-Mortes au diocèse
      d’Arles, le 13 août 1367, don Enrique, roi de Castille et de
      Léon, représenté par Alvarez Garcia, chevalier, Pero Fernandez de
      Velasco, damoiseau, ses conseillers, et Gomez Garcia, chancelier
      de son sceau secret, et Louis, duc d’Anjou, représenté par
      François de Périllos, vicomte de Rodes, et Pierre d’Avoir,
      seigneur de Châteaufromont, contractèrent une alliance offensive
      et défensive contre Édouard, roi d’Angleterre, et ses enfants,
      spécialement Édouard, prince de Galles, Jean, duc de Lancastre,
      et Lionel, ainsi que contre Charles, roi de Navarre, et don Pèdre
      «qui nuper dictum regnum Castelle tenere solebat». _Arch. Nat._,
      sect. hist., J 1036, nº 26.--Don Enrique confirma ce traité au
      château de Roquepertuse le 8 septembre suivant (Hay du Chastelet,
      _Hist. de B. du Guesclin_, p. 320). Par conséquent il ne se mit
      pas en marche pour rentrer en Espagne _vers le milieu d’août_,
      comme l’affirme Mérimée (_Hist. de don Pèdre_, édit. de 1865, p.
      499). Vers la fin de septembre au plus tôt, le vaincu de Najera,
      entrant par la vallée d’Aran dans le comté de Ribagorza, ne fit
      que passer à Estadilla et à Balbastro, villes qui font partie
      de l’Aragon; il ne s’arrêta que devant Calahorra, c’est-à-dire
      lorsqu’il eut mis le pied en Castille. (Zurita, _Anales_, édit.
      de 1610, II, 349.) Le duc d’Anjou avait chargé le sénéchal de
      Carcassonne et Bernard de Villemur de faire la conduite à son
      allié jusqu’à l’entrée de la vallée d’Aran (Dom Vaissete, IV,
      580, note XXVII).

Bertrand du Guesclin, amené à Bordeaux[78] où il est le prisonnier
du prince de Galles et de Jean Chandos, est mis en liberté moyennant
le payement d’une rançon de cent mille francs[79]. A peine délivré,
Bertrand vient servir le duc d’Anjou[80] qui fait alors la guerre
à la reine de Naples, comtesse de Provence[81], et assiége
Tarascon[82].--Le lundi après la Trinité[83] 1368, Lion, duc de
Clarence, l’un des fils d’Édouard III, après avoir traversé au milieu
des fêtes la France, le duché de Bourgogne et la Savoie, se marie à
Milan à la fille de Galeas Visconti, seigneur de Milan, et de Blanche
de Savoie, nièce du comte de Savoie. P. 62 à 64, 302 et 303.

      [78] Les pourparlers, relatifs à la rançon et à la mise en
      liberté de Bertrand du Guesclin, commencèrent dès les premiers
      jours de décembre 1367, car Charles V s’exprime ainsi dans une
      lettre autographe adressée à son trésorier Pierre Scatisse et
      datée de Paris le 7 décembre de cette année: «Seiez ausin bien
      avisé que au prince nous sommez obligez, pour la delivrance
      Bertran de Caclin, en XXX mile doblez d’Espaine ou la valeue, à
      paier en VI moiz aprez sa delivrance, la moitié lez III premierz
      moiz aconpliz puiz son departement de prison, et l’autre moitié
      en la fin dez VI moiz. _Sy ne savonz encore se le dit prince
      asetera la dite obligasion; et sy tost que nouz le saron, nouz le
      vous feronz savoir._» _Arch. Nat._, sect. hist., K 49, nº 34{3};
      _Musée des Archives_, p. 219 et 220.

      [79] Le prince d’Aquitaine et de Galles accepta l’obligation du
      roi de France dont il est question dans la note précédente, et
      Bertrand du Guesclin, duc de Trastamare, comte de Longueville,
      fut mis en liberté à Bordeaux, le 27 décembre 1367, jour où,
      ayant pris l’engagement de payer au prince cent mille doubles
      d’or, des coin, poids et aloi de Castille, à savoir soixante
      mille doubles trois mois, et les quarante mille doubles restants,
      six mois après sa mise en liberté, il donna hypothèque sur tous
      ses biens à Charles V qui s’était obligé envers le prince pour
      les trois dixièmes de cette somme, c’est-à-dire pour trente mille
      doubles d’or (_Arch. Nat._, J 381, nº 7; Charrière, II, 402 et
      403). En effet, le 31 mars de l’année suivante, Pierre Scatisse,
      trésorier du roi à Nîmes, en vertu d’un mandement de Charles V,
      daté de Melun le 5 mars précédent, autorisa Jean Perdiguier,
      receveur des impositions en Languedoc, à payer sur les deniers
      de sa recette quinze mille doubles d’or d’Espagne au prince
      d’Aquitaine, à Poitiers (J 381, nº 8 {a} et {b}; _Musée des
      Archives_, p. 220).

      [80] Dès le 7 février 1368, Bertrand du Guesclin, déjà sorti de
      sa prison de Bordeaux, était de passage à Montpellier, se rendant
      à Nîmes où il allait, en compagnie du maréchal d’Audrehem,
      rejoindre le duc d’Anjou (_Thalamus parvus_, p. 382). Le 26
      du même mois, le duc de Trastamare, comte de Longueville,
      reparaissait à Montpellier; il venait d’enrôler, _pour une
      campagne en Provence_, le bâtard de l’Ile, Perrin de Savoie,
      le Petit Meschin, Noli Pavalhon, Amanieu d’Ortigue et autres
      chefs de Compagnies qui désolaient les environs de cette ville
      (_Ibid._).

      [81] Au commencement de 1368, Louis, duc d’Anjou, à qui
      l’empereur Charles IV avait cédé en 1365 ses droits sur le
      royaume d’Arles, résolut de profiter de la présence de Bertrand
      du Guesclin et de l’absence de Jeanne, reine de Naples et
      comtesse de Provence, pour les faire valoir; dans les premiers
      jours de mars de cette année, il passa le Rhône et envahit la
      Provence (Dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 335).

      [82] Bertrand du Guesclin assiégea Tarascon du samedi 4 mars au
      lundi 22 mai 1368. Après une résistance de deux mois et demi, la
      ville se rendit au duc d’Anjou (_Thalamus parvus_, p. 382). C’est
      pendant ce siége que Bertrand leva une contribution de guerre de
      5000 florins sur les habitants d’Avignon et du Comtat (_Arch.
      Nat._, sect. hist., L 377). Par une bulle datée de Montefiascone
      le 1er septembre suivant, le pape Urbain V, indigné de cette
      vexation, donna l’ordre à l’official d’Avignon de faire le
      procès de «Bertrandus de Clerquino, comes de Longavilla, Nolyus
      Pavalhanus ac Parvus Meschinus, Bosonietus de Pau et Petrinus de
      Savoye, capitanei cujusdam gentis armigere atque detestabilis et
      perverse, que Societas appellatur.» _Arch. de Vaucluse_, série
      B-7 (registre des hommages de la Chambre apostolique).

      [83] Le lundi après la Trinité tomba en 1368 le 5 juin. Lionel,
      duc de Clarence, dont la suite se composait de 457 serviteurs,
      parmi lesquels figurait Froissart, et de 1280 chevaux, s’arrêta
      à Paris, du dimanche 16 au jeudi 20 avril 1368 (_Grandes
      Chroniques_, VI, 251 et 252). Le prince anglais passa aussi
      quelques jours à Bourg en Bresse où Amédée VI, comte de Savoie,
      faisait alors sa résidence (_Arch. de la Côte-d’Or_, B 9292 et
      9293; _Invent._, III, 398).

Le prince de Galles invite les Compagnies, dont l’effectif s’élève
à six mille combattants, à vider sa principauté d’Aquitaine.--Noms
des principaux chefs de ces Compagnies.--Chassées de la Guyenne, les
Compagnies entrent en France[84] qu’elles appellent leur chambre,
passent la Loire et s’établissent en Champagne[85], dans l’archevêché
de Reims, les évêchés de Noyon et de Soissons. Elles se disent envoyées
par le prince de Galles, et le roi de France donne au seigneur de
Clisson[86], devenu l’un de ses favoris, le commandement suprême des
forces chargées de les combattre.--D’un autre côté, le mariage du
seigneur d’Albret avec [Marguerite[87]] de Bourbon, l’une des sœurs
cadettes de la reine de France, qui a lieu sur ces entrefaites, excite
au plus haut degré le mécontentement du prince de Galles. P. 64 à 66,
304 et 305.

      [84] Les Compagnies, congédiées par le prince d’Aquitaine
      au retour de son expédition en Espagne à la fin de 1367, se
      répandirent d’abord en Auvergne et en Berry. A l’entrée du
      mois de février 1368, le gros de ces bandes passa la Loire à
      Marcigny-les-Nonnains (aujourd’hui Marcigny, Saône-et-Loire,
      arr. Charolles, sur la rive droite de la Loire, près de Semur).
      Ces brigands restèrent quelque temps en Mâconnais. Ils entrèrent
      ensuite en Bourgogne, dans le duché; mais le défaut de vivres
      les força bientôt d’évacuer cette région, le duc Philippe ayant
      eu soin de faire tout mettre en sûreté dans les forteresses
      (_Grandes Chroniques_, VI, 249; _Arch. Nat._, JJ 115, nº 66). Ils
      envahirent l’Auxerrois où ils s’emparèrent des églises fortifiées
      de Cravant et de Vermanton (JJ 122, nº 221; JJ 111, nº 355).

      [85] A Cravant, la Grande Compagnie se divisa en deux bandes.
      Tandis que l’une de ces bandes, composée de huit cents hommes
      d’armes anglais, passait l’Yonne et entrait en Gâtinais, l’autre
      bande, où l’on comptait environ quatre mille combattants et dix
      mille pillards, femmes et enfants, passait la Seine, l’Aube et
      s’établissait en Champagne où elle occupait Épernay, Fismes,
      Coincy-l’Abbaye, Ay (_Gr. Chron._, VI, 250; JJ 100, nº 24;
      JJ 104, nºs 192, 211, 226).--Le samedi 18 mars 1368, la Grande
      Compagnie mit le siége devant le fort de Villiers-Saint-Benoit
      (Yonne, arr. Joigny, c. Aillant), au bailliage de Cepoy, qui se
      racheta après huit jours de résistance au prix de 300 livres
      (JJ 99, nº 594).

      [86] Olivier, sire de Clisson, envoyé par Charles V contre les
      Compagnies qui infestaient la Beauce et la Sologne (JJ 111, nº
      72; JJ 103, nº 209), fit son mandement entre Tours et Vendôme
      en mai 1368. Jean de Mombrun, de Tours, qui prit part à cette
      expédition sous Robert de Beaumanoir, commit sur la route un
      grand nombre de vols (JJ 122, nº 150).

      [87] Froissart donne par erreur à cette princesse le prénom
      d’Isabelle, qui était celui d’une de ses sœurs morte sans
      alliance. Arnaud Amanieu, sire d’Albret et vicomte de Tartas,
      se maria à Marguerite de Bourbon, l’une des sœurs cadettes de
      la reine de France, par contrat passé le 4 mai 1368 (_Hist.
      généal._, I, 300; VI, 210, 211; VIII, 445). Cf. tome VI de cette
      édition, p. XCVI, note 345, et les _Archives historiques de la
      Gironde_, I, 157 à 159.

Édouard, dont les dettes ont été accrues par les frais de l’expédition
d’Espagne, prend le parti, pour se mettre en mesure de les payer, de
lever dans sa principauté d’Aquitaine un fouage qui doit durer cinq
ans[88]. Les habitants du Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la
Rochelle, convoqués à Niort par le conseil de l’évêque de Bath[89],
chancelier du prince, se laissent imposer ce fouage; mais les vassaux
des hautes marches de Gascogne, le comte d’Armagnac, le sire d’Albret
son neveu, les comtes de Périgord et de Comminges, le vicomte de
Caraman et plusieurs autres seigneurs refusent de s’y soumettre. Ces
hauts barons viennent à Paris porter leurs plaintes au roi de France à
qui ils en appellent des exactions du prince comme à leur souverain.
Charles V les accueille avec empressement, s’engage à appuyer leurs
réclamations et les entretient ainsi dans leur résistance. Jean
Chandos, opposé à la levée de ce fouage dont on attend, à raison de un
franc par feu, un produit annuel de douze cent mille francs, voyant
qu’il ne peut rien empêcher, quitte de dépit le Poitou et va passer
plus d’un an[90] dans sa terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse
Normandie. P. 66 à 69, 305 à 311.

      [88] L’édit fut promulgué à Angoulême le 26 janvier 1368 (n.
      st.). Par cet édit, Édouard, prince d’Aquitaine, fixa la taille
      de la monnaie pour cinq ans, à raison de 61 livres pour le marc
      d’or et de 5 livres 5 sous pour le marc d’argent, et fit diverses
      autres concessions, _en considération d’un impôt que les trois
      États de Guyenne, réunis à Angoulême, avaient permis d’établir
      pour cinq ans sur tous les feux de la principauté, a raison de 10
      sous par feu et par an. Archives de Bordeaux_, I, 173 à 177.

      [89] Jean Harewell, évêque de Bath et de Wells, chancelier
      du prince d’Aquitaine, obtint d’Édouard III des lettres de
      non-préjudice, le 28 novembre 1368 (Rymer, III, 852 et 853).

      [90] Jean Chandos arriva à Saint-Sauveur-le-Vicomte vers la
      fin de mai 1368 (Delisle, _Hist. du château et des sires de
      Saint-Sauveur_; preuves, p. 147). Nous apprenons par un article
      d’un registre des revenus du roi de Navarre en Normandie, que
      Ferrando d’Ayenz, lieutenant du captal de Buch à Cherbourg, fit
      abattre un certain nombre de pièces de gibier dans la forêt de
      Brix pour fêter la venue du vicomte de Saint-Sauveur. «Pour
      despenz de pluseurs archiers qui furent par trois jours es
      forests de Bris chassier et prendre venaisons, _en esté l’an_
      LXVIII, _pour la venue de messire Jehan Chandos qui ou pais de
      Costentin devoit venir_.» _Bibl. Nat._, ms. fr. nº 10367, fº 130
      vº.--Du reste, Chandos, comme nous l’établirons plus loin, ne
      passa guère que cinq mois, et non un an, en basse Normandie.




CHAPITRE XCIII.

  RESTAURATION DE DON ENRIQUE.--_1367, fin de septembre._ ENTRÉE
    DE DON ENRIQUE EN CASTILLE.--_Fin d’octobre._ REDDITION DE
    BURGOS.--_1368, fin de janvier._ PRISE DE LÉON.--_1368, avril, à
    1369, fin de mars._ SIÉGE DE TOLÈDE.--_1368, 20 novembre._ TRAITÉ
    D’ALLIANCE AVEC LE ROI DE FRANCE; RETOUR DE BERTRAND DU GUESCLIN
    EN ESPAGNE.--_1369, 14 mars._ BATAILLE DE MONTIEL.--_23 mars._
    MORT DE DON PÈDRE.--_4 mai._ BERTRAND DU GUESCLIN CRÉÉ DUC DE
    MOLINA (§§ 595 à 600).


Don Enrique prend congé du roi d’Aragon à Valence[91] et entre en
campagne contre don Pèdre à la tête de trois mille cavaliers et de six
mille fantassins. Il occupe successivement Burgos[92], Valladolid, où
le roi de Majorque est fait prisonnier[93], Léon[94]. P. 70, 71, 311 et
312.

      [91] Voyez le chapitre précédent, p. XXIV, note 77.

      [92] Le 24 septembre 1367, don Enrique était à une lieue de
      Huesca, d’où il a daté une lettre adressée à don Pedro Jordan de
      Urries, premier maître d’hôtel du roi d’Aragon (Zurita, _Anal._,
      lib. IX, cap. LXX, p. 349 vº). Après avoir passé l’Èbre, il
      arriva à Calahorra, sur la rive droite de cette rivière, le mardi
      28 septembre, veille de saint Michel, et il était déjà maître de
      Burgos le 6 novembre suivant, jour où il confirma les priviléges
      des habitants de Cordoue (Pellicer, _Mem. de don Fern. de los
      Rios_, p. 11).

      [93] Ce n’est pas à Valladolid, c’est à Burgos que le mari
      de Jeanne, reine de Naples, ancien roi de Majorque, fut fait
      prisonnier; il paya ou plutôt sa femme paya pour lui une rançon
      de 80 000 doubles. Ayala, 1367, cap. XXXV.

      [94] Après la prise de Dueñas, dans la Vieille Castille, don
      Enrique vint assiéger Léon dans la seconde quinzaine de janvier
      et s’en rendit maître après un siége de quelques jours. Ayala,
      1368, cap. I.

Après la reddition de Léon, don Enrique voit la Galice[95] tout entière
se déclarer pour lui ainsi que plusieurs hauts barons que don Pèdre
s’est aliénés par sa cruauté. Il met le siége devant Tolède, au moment
où Bertrand du Guesclin, qui est déjà entré en Aragon après sa campagne
en Provence et devant Tarascon au service du duc d’Anjou, s’avance
à marches forcées pour le venir rejoindre.--Don Pèdre, de son côté,
qui se tient en la marche de Séville et de Portugal, à la première
nouvelle du retour offensif de son adversaire, fait alliance avec
les rois de Grenade, des Béni-Mérin et de Tlemcen, qui lui envoient
vingt mille hommes[96], et parvient à réunir sous ses ordres quarante
mille combattants, tant Chrétiens que Juifs et Sarrasins.--Sur ces
entrefaites[97], Bertrand du Guesclin arrive sous les murs de Tolède et
apporte à l’armée assiégeante un renfort de deux mille soudoyers[98].
P. 71 à 73, 312 et 313.

      [95] Dans les premiers mois de 1368, la Galice, contrairement
      à l’assertion de Froissart, dominée par don Fernand de Castro,
      demeurait encore fidèle à don Pèdre, ainsi qu’une partie des
      Asturies; mais toutes les autres provinces du nord s’étaient
      déclarées pour don Enrique. Don Pèdre conservait la supériorité
      dans les provinces du midi, en Murcie, en Estramadure et en
      Andalousie, à l’exception de Cordoue et de quelques petites
      places de la frontière portugaise.

      [96] Mohamed, roi de Grenade, amena à don Pèdre cinq mille
      génétaires et trente mille hommes de pied, dont un grand nombre
      d’arbalétriers habiles et exercés. Les Maures mirent le siége
      devant Cordoue, et ne pouvant prendre cette ville, détruisirent
      de fond en comble Jaën, Ubeda (Ayala, 1368, cap. v, note 1);
      ils enlevèrent du seul territoire d’Utrera, à quelques lieues
      de Séville, plusieurs milliers de personnes. Argote de Molina,
      _Nobleza de Andalucia_, p. 238.--Les Béni-_Mérin_ ont été
      probablement les introducteurs en Espagne des moutons _mérinos_.

      [97] Un grand événement diplomatique, dont Froissart ne dit
      rien, avait précédé le retour de du Guesclin en Espagne. Le 20
      novembre 1368, à Tolède, «in palatio nostro, in obsidione nostra
      supra civitatem Toletanam», Charles V, représenté par François
      de Périllos, vicomte de Rodes, amiral de France, et par Jean de
      Rye, chevalier de la comté de Bourgogne, seigneur de Balançon
      (aujourd’hui château situé en la commune de Thervay, Jura,
      arr. Dôle, c. Montmirey-le-Château), Charles V, dis-je, et don
      Enrique, roi de Castille et de Léon, avaient conclu un traité
      d’alliance offensive et défensive (_Arch. Nat._, J603, nº 59;
      Rymer, III, 850 à 852; Dumont, _Corps diplomatique_, II, 68 à
      70; Hay du Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 320 à 322).
      Don Enrique avait remis au roi de France la décision de tous
      les différends existant entre lui et don Pedro IV, roi d’Aragon
      (J603, nº 60; Dumont, I, 321). Le 8 juin de l’année suivante, «in
      palatio nostro nostre civitatis Toletane», en présence de Jean de
      Berguette, chambellan, et d’Yvon de Keranbars, huissier d’armes,
      du roi de France, don Enrique confirma, en les précisant,
      certaines stipulations du traité du 20 novembre 1368 (J603, nº
      61; Dumont, II, 74).

      [98] D’après Ayala (1369, cap. i), François de Périllos et Jean
      de Rye, les deux négociateurs du traité français du 20 novembre
      1368, promirent aussi à don Enrique de lui envoyer Bertrand du
      Guesclin avec cinq cents lances. «Otrosi los dichos mensageros
      dixeron al Rey Don Enrique como el Rey de Francia le enviaba
      luego en su ayuda á Mossen Beltran de Claquin con quinientas
      lanzas.»

Don Pèdre, après avoir concentré ses forces, quitte Séville et
entre en campagne pour faire lever le siége de Tolède[99]. Par le
conseil de Bertrand du Guesclin, don Enrique, laissant devant la
ville assiégée une partie de ses troupes sous les ordres de don
Tello, l’un de ses frères, marche avec don Sanche, son autre
frère, et six mille combattants, l’élite de son armée, à la rencontre
du roi de Castille. Il lance en avant des espions pour éclairer
sa marche, et, grâce à cette précaution, il tombe à l’improviste,
dans les environs de Montiel, sur l’ennemi qui chemine en
désordre; il l’attaque malgré une supériorité numérique de six
contre un et donne l’ordre de ne prendre personne à rançon.
P. 73 à 76, 313 et 314.

      [99] «Le roi, dit Mérimée d’après Ayala, partant de Séville,
      traversa la Sierra-Morena par un de ses cols les moins élevés,
      probablement en suivant la route qui passe par Constantina pour
      aller aboutir à Llerena. Après avoir franchi sans obstacle,
      dans les premiers jours de mars 1369, la barrière de montagnes
      qui sépare l’Andalousie de la Manche, il fit halte sur un des
      grands plateaux de cette province, là où s’élevait autrefois le
      magnifique château de Calatrava, chef-lieu de l’ordre militaire
      de ce nom. Il était alors à quelque vingt lieues de Tolède.»
      _Hist. de don Pèdre_, p. 521.

Bertrand du Guesclin et ses Bretons, ainsi que plusieurs chevaliers de
l’Aragon, font des prodiges de valeur. Du côté de don Pèdre, les Juifs
tournent le dos dès le début de l’action; mais le trait des Sarrasins
de Grenade et des Béni-Mérin, armés d’arcs et d’archigaies, produit
de grands ravages. Don Pèdre brandit une hache avec laquelle il donne
de tels coups que nul ne l’ose approcher. Don Enrique, précédé de sa
bannière, va droit à la bannière de don Pèdre. Les hommes d’armes qui
entourent le roi de Castille commencent alors à lâcher pied. Par le
conseil de don Fernand de Castro, don Pèdre lui-même court s’enfermer
avec douze des siens dans le château de Montiel[100]. Ce château n’est
accessible que par un défilé dont le Bègue de Villaines se hâte de
garder l’entrée. Vingt-quatre mille hommes restent sur le champ de
bataille[101], et don Enrique et Bertrand du Guesclin font plus de
trois grandes lieues à la poursuite des fuyards. Cette bataille se
livre sous Montiel le [14 mars 1369[102]]. P. 76 à 78, 314.

      [100] Montiel était une riche commanderie de Saint-Jacques, dont
      le gouverneur, nommé Garci Moran, était un des vieux serviteurs
      de don Pèdre. «E aquella noche el alcayde del castillo de
      Montiel, que era un Caballero de la Orden de Santiago Comendador
      de Montiel, que decian Garci Moran, que era Asturiano, él é los
      suyos vieron grandes fuegos á dos leguas del logar de Montiel,
      é ficieron saber al Rey Don Pedro que parescian grandes fuegos
      á dos leguas del castillo donde él estaba, é que catase si eran
      de sus enemigos.» Ayala, 1369, cap. VI.--Les feux, dont il est
      question dans ces lignes d’Ayala, étaient les torches portées par
      l’avant-garde de du Guesclin. C’est pour n’avoir pas tenu compte
      de l’avis de Garci Moran que don Pèdre fut surpris et vaincu
      devant Montiel.

      [101] L’affaire de Montiel, qui fut une surprise plutôt qu’un
      combat, ne fut au contraire nullement sanglante. «E en esta
      batalla non morieron de los del Rey Don Pedro omes de cuenta,
      salvo un Caballero de Cordoba que decian Juan Ximenez; é la
      razon porque pocos morieron fué porque los unos posaban en las
      aldeas, é non eran llegados á la batalla; é los otros que y eran
      recogieronse con el Rey al castillo de Montiel.» Ayala, 1369,
      cap. VI.

      [102] Froissart s’est trompé grossièrement en assignant à
      l’affaire de Montiel la date du 13 août 1368. «E fué esta batalla
      miercoles catorce dias de marzo deste dicho año (1369), á hora
      de prima.» Ayala, 1369, cap. VI.--Cette date est exacte de tout
      point: en 1369, le 14 mars est tombé un mercredi.

Don Enrique et Bertrand soumettent le château de Montiel au plus
étroit blocus. Ce château est très-fort et pourrait faire une longue
résistance, mais il n’est pourvu de vivres que pour quatre jours. Vers
minuit, don Pèdre essaye de s’échapper[103] en compagnie de don Fernand
de Castro et des gens de sa suite, mais il est fait prisonnier par
le Bègue de Villaines, qui garde le passage à la tête de trois cents
compagnons. Il est conduit dans la tente d’Yvon de Lakouet[104], où don
Enrique se rend aussitôt, et, après un échange de paroles injurieuses,
une lutte corps à corps s’engage entre les deux frères. Don Pèdre a
d’abord le dessus; il terrasse son compétiteur et le tient sous lui;
mais le vicomte de Rocaberti[105], chevalier aragonais présent à
cette scène, dégage don Enrique qui tue d’un coup de dague le roi de
Castille. P. 78 à 82, 314 à 316.

      [103] Don Pèdre essaya de s’échapper la nuit du 23 mars 1369, dix
      jours après le combat de Montiel. D’après le récit d’Ayala, fort
      différent de celui de Froissart, don Pèdre, par l’entremise d’un
      de ses chevaliers, Men Rodriguez de Senabria, l’un des tenanciers
      de la seigneurie de Trastamare, naguère racheté par Bertrand
      du Guesclin à Bernard de la Salle au prix de 5000 florins, don
      Pèdre, dis-je, aurait fait proposer à Bertrand de lui donner en
      héritage Soria, Atienza, Almazan, Monteagudo, Deza, Moron et de
      plus 200 000 doubles castillanes d’or, si le chevalier breton
      consentait à le tirer d’affaire et à le mettre en lieu sûr; et
      du Guesclin, après avoir communiqué à don Enrique les ouvertures
      de Men Rodriguez, aurait attiré don Pèdre hors du château en
      feignant de se rendre à ses propositions (Ayala, 1369, cap. VIII;
      Chronicon Briocense, dans dom Morice, _Preuves de l’Hist. de
      Bretagne_, I, 46; _Thalamus parvus_, p. 383).

      [104] Cet Yvon de Lakouet était entré au service du roi de France
      le mercredi 26 avril de l’année précédente, et Olivier de Mauny
      s’était porté garant des engagements pris par son compatriote,
      ainsi qu’il résulte de l’acte suivant: «Sachent tuit que je
      Olivier de Mauny, chevalier, ay promis par la foy de mon corps
      et juré et jure aus sains ewangiles de Dieu que, ou cas où
      messire Yon de Lacouet, chevalier de Bretaingne, mouvroit ou
      feroit Compaingnes ou assemblées de gens ou royaume de France
      pour grever ou dommager ycellui, aporterai dommage par moy et de
      tout mon povoir au dit messire Yon et à ses aliez, par toutes les
      voyes et manières que je pourré, si tost et incontinant que par
      le roy nostre sire ou ses gens en seray acertenez...; et, pour
      ce tenir et non venir contre ou enfraindre, je, à la requeste
      du dit messire Yon, me establis pleiges envers le roy nostre
      sire soubz l’obligacion de tous mes biens meubles et heritages à
      justicier par toute justice. Donné en tesmoing de ce soubz mon
      seel le mercredi XXVIe jour d’avril l’an mil CCCLX et huit.»
      _Arch. Nat._, J 621, nº 72.--Charles V avait raison de prendre
      ses sûretés en enrôlant Yvon de Lakouet. Ce chef de bande était,
      suivant l’expression consacrée, sujet à caution, comme le prouve
      un acte daté de Paris en juin 1368 par lequel le roi fit grâce
      à un certain Guillaume Bonnet, âgé de vingt ans, originaire de
      Saint-Germain-du-Plain et demeurant à Chalon, qui, trois ans
      auparavant, s’était mis en la route et compagnie «d’un _Breton
      nommé Lakouet et de ses gens, qui aloient ou paiz d’Espaigne,
      lesquelz, quant il passèrent devant la Couloinne_ (aujourd’hui
      la Colonne, hameau de Gigny, Saône-et-Loire, arr. Chalon, c.
      Sennecey), _y mistrent et boutèrent les feus en plusieurs lieux
      et depuis à Brancion_ (aujourd’hui Brancion, Saône-et-Loire, arr.
      Mâcon, c. Tournus). _Arch. Nat._, JJ 99, nº 236.

      [105] Le vicomte de Rocaberti est aussi nommé par un auteur
      catalan anonyme dont voici le texte cité par Llaguno dans ses
      notes sur Ayala: «Entonces el Vizconde de Rocaberti dió un golpe
      de la daga al Rey Don Pedro, y le trastornó de la otra parte.»

Le lendemain de la mort de don Pèdre, le seigneur de Montiel vient
rendre son château à don Enrique. A la nouvelle de cette mort, Tolède
ouvre aussitôt ses portes au vainqueur, et le roi de Portugal, après
avoir d’abord défié le meurtrier de son cousin et envahi la marche de
Séville, ne tarde pas à faire la paix. Une fois redevenu maître et
paisible possesseur du royaume dont il a déjà été investi, don Enrique
récompense magnifiquement les chevaliers de France et de Bretagne, qui
ont tant contribué à le remettre sur le trône. Bertrand du Guesclin
est créé connétable de Castille et gratifié de la terre de Soria[106]
qui vaut par an vingt mille florins. Olivier de Mauny, neveu de
Bertrand, est investi de la seigneurie d’Agreda[107], d’un revenu
annuel de dix mille florins. Don Enrique vient tenir sa cour à Burgos
où les rois de France, d’Aragon et le duc d’Anjou lui font parvenir
leurs félicitations.--Mort tragique[108] de Lion d’Angleterre marié à
la fille de Galeas Visconti, seigneur de Milan; guerre entre Galeas et
Édouard Spencer, apaisée par l’entremise du comte de Savoie. P. 81 à
84, 317 à 319.

      [106] Par acte daté de Séville le 4 mai 1369, don Enrique, roi
      de Castille, de Tolède, de Léon, de Galice, de Séville, de
      Cordoue, de Murcie, de Jaen, d’Algarbe, d’Algeciras et seigneur
      de Molina, régnant avec la reine doña Juana sa femme et l’infant
      don Juan héritier des royaumes de Castille et de Léon, donna à
      perpétuité à «messire Bertran de Glaquen, comte de Longueville,»
      1º son bourg de Molina, avec le château et l’autorisation de
      prendre le titre de duc de Molina, 2º le bourg de Soria avec
      le château, 3º le bourg d’Atienza avec le château, 4º le bourg
      d’Almazan avec le château, 5º Moron, 6º Monteagudo, 7º le bourg
      de Deza. Don Enrique ne retint que les mines d’or, d’argent et
      d’azur (lazulite) et le privilége de battre monnaie de sept ans
      en sept ans. Ces donations furent faites à la condition que
      du Guesclin resterait au service de don Enrique, et, après le
      décès du roi de Castille, au service de l’infant don Juan, son
      fils et héritier présomptif (Dom Morice, _Preuves de l’hist. de
      Bretagne_, I, 1628 à 1631). L’original du diplôme, dont nous
      venons de donner l’analyse, rédigé en castillan, se trouve
      aujourd’hui à la bibliothèque de la ville de Rennes à laquelle il
      a été légué par la dernière duchesse de Gesvres; et le texte en
      a été publié par M. André (_Bulletin de la Société archéologique
      d’Ille-et-Vilaine_, t. VII).--Le duché de Molina et tous les
      fiefs énumérés plus haut, ainsi que le comté de Borja donné
      dès 1366 par le roi d’Aragon, sont situés dans un rayon assez
      rapproché. Tout le monde connaît cette chaîne de montagnes,
      analogue à nos Cévennes, qui, des Asturies à Gibraltar, coupe du
      nord au sud la péninsule ibérique en deux versants très-inégaux,
      le versant oriental et le versant occidental. Soria se trouve
      sur le versant occidental de cette chaîne, tout près des ruines
      de l’antique Numance et non loin de la source du Duero, le seul
      fleuve qui arrose, avec le concours de nombreux affluents, il est
      vrai, la Vieille Castille et Léon. Le comté de Borja s’étendait
      sur le versant oriental de cette même chaîne, au bas des pentes
      de la Sierra Moncayo, qui sépare le Duero naissant et ses
      premiers affluents de la vallée de l’Èbre au milieu de laquelle
      s’élève, sur la rive droite, la ville de Borja, qui avait donné
      son nom à ce comté. La seigneurie d’Agreda, cédée par don Enrique
      à Olivier de Mauny, est précisément à mi-chemin de Borja et de
      Soria. La ville forte de Molina (auj. Molina de Aragon, prov. de
      Guadalajara, dioc. de Sigüenza), chef-lieu de la seigneurie de
      ce nom, érigée en duché en faveur de du Guesclin, est située,
      comme Soria, sur le versant occidental de la chaîne dont il
      s’agit, mais un peu plus au sud, là où commence la vallée du
      Tage ou plutôt de son premier affluent le Gallo; elle commandait
      par conséquent la route qui met Saragosse en communication avec
      Tolède, c’est-à-dire l’Aragon avec la Nouvelle Castille, la
      Manche et l’Estramadure. En 1375, Bertrand du Guesclin vendit le
      comté de Borja à l’archevêque de Saragosse, moyennant le prix de
      27 000 florins d’or (_Arch. de l’Archevêché de Zaragoza_, d’après
      une communication de M. le marquis de Santa Coloma).

      [107] La ville d’Agreda, cédée à Olivier de Mauny, fait
      aujourd’hui partie, ainsi du reste que presque toutes les
      seigneuries données à du Guesclin, de la province de Soria.

      [108] Lionel, duc de Clarence, né à Anvers le 29 novembre 1338,
      fit son testament le 3 octobre 1368 et mourut le 17 de ce mois.
      La rumeur publique ayant attribué à un empoisonnement la mort
      de ce prince, marié depuis quelques mois seulement à Yolande
      Visconti, Édouard Spencer, qui avait accompagné Lionel en
      Lombardie et en Piémont, entreprit de le venger, prit en main
      les intérêts du défunt contre le duc de Milan et reçut à cette
      occasion, au mois de décembre 1368, les félicitations ainsi
      que les remercîments du roi d’Angleterre. Kervyn, _Œuvres de
      Froissart_, XVIII, 489, 490.




CHAPITRE XCIV.

  RUPTURE DU TRAITÉ DE BRÉTIGNY.--_1368, 26 janvier._ LEVÉE D’UN
    FOUAGE EN AQUITAINE.--_Mai et juin._ APPEL PORTÉ DEVANT LE ROI DE
    FRANCE PAR LES BARONS DE GASCOGNE.--_3 décembre._ NAISSANCE DU
    DAUPHIN CHARLES, DEPUIS CHARLES VI.--_1368, fin de décembre, et
    1369, janvier._ RÉCEPTION DE L’APPEL DES BARONS DE GASCOGNE ET
    CITATION ADRESSÉE AU PRINCE DE GALLES.--_1369, premiers mois._
    DÉFAITE DE THOMAS DE WETENHALE, SÉNÉCHAL ANGLAIS DU ROUERGUE,
    PRÈS DE MONTAUBAN.--RETOUR DE JEAN CHANDOS EN GUYENNE; SON
    ARRIVÉE A MONTAUBAN.--RUPTURE DES NÉGOCIATIONS ET DÉCLARATION DE
    GUERRE.--_29 avril._ REDDITION D’ABBEVILLE ET DU PONTIEU AU ROI
    DE FRANCE (§§ 601 à 610).


Le prince de Galles lève un fouage[109] dans sa principauté d’Aquitaine
et convoque à cet effet des parlements à Niort, à Angoulême, à
Poitiers, à Bordeaux et à Bergerac. Les seigneurs de Gascogne,
notamment les comtes d’Armagnac[110], de Périgord, de Comminges et
le seigneur d’Albret, s’insurgent contre cette prétention et en
appellent au roi de France[111]. Les personnages les plus influents
de l’entourage de Charles V, notamment Gui de Ligny, comte de
Saint-Pol[112], qui vient de rentrer en France, après avoir été
pendant plusieurs années otage en Angleterre, conseillent de faire
droit à la requête des barons de Gascogne, en s’appuyant sur certaines
stipulations du traité de Brétigny. P. 84 à 87, 319 à 321.

      [109] Le prince de Galles était à peine rentré à Bordeaux, au
      retour de son expédition d’Espagne, que, vers le milieu de
      septembre 1367, il convoqua pour le 2 octobre suivant les trois
      ordres de l’Aquitaine, à Saint-Émilion, afin de leur demander
      des subsides. On ignore ce qui se passa dans cette assemblée où
      beaucoup de députés, notamment ceux des communes du Rouergue,
      ne purent se rendre par crainte des Compagnies qui infestaient
      alors toutes les routes. Le prince convoqua une seconde fois les
      États généraux de sa principauté à Angoulême pour le mois de
      janvier 1368, en vue d’obtenir le vote d’un fouage qu’il avait
      résolu d’imposer. Le 18 de ce mois, ce parlement, en retour de
      concessions nombreuses et importantes, octroya pour cinq ans un
      fouage de dix sous par feu au fils aîné du prince de Galles, âgé
      de moins de cinq ans; et l’ordonnance, relative à ce fouage, fut
      promulguée le 26 janvier 1368 (voyez plus haut, p. XXVII, note
      88). Enfin, un troisième parlement réuni à Saintes au mois d’août
      suivant, vota un impôt sur les dîmes inféodées, c’est-à-dire
      aliénées par l’Eglise et possédées par des laïques, et Guillaume
      de Seris fut envoyé à Rome pour obtenir l’adhésion du pape
      Urbain V à cet impôt. Par conséquent, les parlements de Niort, de
      Poitiers, de Bordeaux et de Bergerac, dont parle Froissart, ne
      purent être que des assemblées préparatoires où l’on fit choix
      des députés chargés de représenter ces villes aux États généraux
      de Saint-Émilion, d’Angoulême et de Saintes. Voyez l’ouvrage
      solide et judicieux de M. l’abbé Rouquette, _Le Rouergue sous les
      Anglais_, p. 100 à 108.

      [110] Invité à adhérer à la levée dans ses seigneuries du fouage
      voté par les États d’Angoulême, Jean, comte d’Armagnac et de
      Rodez, répondit par un refus formel et fit signifier ce refus
      au prince d’Aquitaine par deux chevaliers de sa maison, le
      seigneur de Barbasan et Giraud de Jaulin. Outre qu’il invoquait,
      en motivant son refus, la nécessité où il était de demander
      des subsides à ses vassaux pour payer les dettes contractées,
      soit à l’occasion de sa rançon après Launac, soit à la suite
      de l’expédition d’Espagne à laquelle il venait de prendre part
      sous les ordres du prince, le comte d’Armagnac soutenait que
      «nous et nos gens estions frans, ne onques aus roys de France et
      d’Angleterre n’avions paié fouage ne aucune subvencion, et que,
      pour rien, ne nous metterions en telle servitude.» Toutefois,
      c’est seulement après avoir vu ses réclamations réitérées
      repoussées par Édouard III comme par le prince son fils que Jean,
      dans le courant du mois d’avril 1368, prit le parti de se rendre
      à Paris et de demander justice au roi de France. _Ibid._, 144 à
      149.

      [111] Cet appel fut fait en mai et juin 1368 et coïncida à peu
      près avec le mariage d’Arnaud Amanieu, sire d’Albret, neveu du
      comte d’Armagnac, avec Marguerite de Bourbon, l’une des sœurs
      cadettes de la reine de France, dont le contrat fut passé le
      4 mai de cette année (_Arch. Nat._, JJ99, nº 345). Avant de
      consentir à recevoir l’appel des seigneurs gascons et surtout
      de rendre publique cette résolution, Charles V conclut, le 30
      juin, avec le comte d’Armagnac et ses adhérents une convention
      secrète par laquelle le roi de France et les barons de Gascogne
      contractaient une alliance indissoluble en cas de guerre avec
      l’Angleterre, à la seule condition que le roi respecterait les
      priviléges des barons et ne lèverait pendant dix ans aucun fouage
      extraordinaire sur leurs domaines sans leur consentement (_Bibl.
      de l’École des Chartes_, XII, 103; Rouquette, _Le Rouergue sous
      les Anglais_, p. 111). Le lendemain 1er juillet, le roi, voulant
      récompenser le comte d’Armagnac, chef de cette ligue contre les
      Anglais, lui donna les comtés de Bigorre et de Gaure, Montréal,
      Mezin, Francescas, Astaffort, Lavardac, Fauguerolles, Cauderon,
      Cordes, Castets, Mas-d’Agenais, Lias, Montagnac, Monguilhem, la
      moitié de la vicomté de Juilhac, les hommages de Casaubon, de
      Poudenas, de Fourcès, de Villeneuve, les appellations et premiers
      ressorts de Lectoure (_Ordonn._, VI, 104). Toutes ces seigneuries
      étaient encore soumises à la domination anglaise.

      [112] Par acte daté de Westminster le 10 février 1367,
      Édouard III accorde un permis de séjour en France jusqu’au jour
      Saint-Michel prochain venant à Gui, comte de Saint-Pol, otage
      en Angleterre, et s’engage à mettre en liberté au dit terme de
      Saint-Michel, Waleran et Robert de Saint-Pol, otages au lieu et
      place de leur père, quand même celui-ci ne serait pas de retour à
      Londres dans le délai fixé (Rymer, III, 819).

Texte de l’une de ces stipulations, dite charte des soumissions, datée
de Calais le 24 octobre 1360[113]. P. 87 à 91, 321, 322.

      [113] D’après les légistes de Charles V, le roi de France n’avait
      pas, à proprement parler, renoncé à la souveraineté et au
      ressort; il en avait seulement suspendu l’usage en subordonnant
      sa renonciation définitive à certaines conditions qu’Édouard III
      n’avait pas remplies (_Grandes Chroniques_, VI, 254 à 263).

D’après les conseillers de la cour de France, Charles V doit recevoir
l’appel des barons de Gascogne, non-seulement parce qu’Édouard III
a violé plusieurs stipulations du traité de Brétigny, mais encore
parce que les habitants de la principauté, surtout ceux du Poitou,
de la Saintonge, du Limousin, du Rouergue, du Quercy et de l’Aunis,
sont animés au plus haut degré contre les Anglais, le peuple, parce
qu’il est écrasé d’impôts, les gentilshommes du pays, parce que le
prince d’Aquitaine les exclut de tous les emplois au profit de ses
compatriotes et des chevaliers de son entourage. Le duc d’Anjou, qui
réside alors à Toulouse en qualité de lieutenant général dans le
Languedoc, est un des plus ardents à pousser le roi son frère à une
rupture avec l’Angleterre[114].--Charles V fait le meilleur accueil
aux appelants, sans vouloir néanmoins prendre au début un engagement
exprès, et pendant ce temps il sonde les dispositions des habitants
d’Abbeville et du Pontieu.--En 1368, par un avent, naissance de
Charles, fils aîné du roi de France[115], et de Charles d’Albret, fils
du seigneur d’Albret[116]. P. 91 à 93, 322 à 324.

      [114] Louis, duc d’Anjou, avait des griefs personnels contre
      Édouard III qui l’avait dénoncé comme déloyal et félon lorsque
      le second des fils du roi Jean, l’un des otages du traité de
      Brétigny, mis en liberté sur parole à la fin de 1363, avait
      refusé de revenir en Angleterre. Nommé dans les premiers jours de
      novembre 1364 (_Mandements de Charles V_, p. 61, 62) lieutenant
      du roi son frère en Languedoc, Louis supportait impatiemment
      le voisinage de la domination anglaise. M. l’abbé Rouquette
      a retrouvé dans les archives communales de Millau une lettre
      de ce prince, adressée aux habitants de cette ville et datée
      de Toulouse le 22 décembre 1368, où l’on voit bien l’activité
      qu’il déploya pour faire éclater un mouvement insurrectionnel en
      Guyenne et surtout dans le Quercy et le Rouergue. _Le Rouergue
      sous les Anglais_, p. 118 à 120.

      [115] L’enfant, qui devait être un jour Charles VI, naquit en
      effet à l’hôtel Saint-Pol le dimanche 3 décembre 1368, premier
      jour de l’Avent, et fut baptisé en l’église Saint-Pol le mercredi
      6 décembre suivant (_Grandes Chroniques_, VI, 266 à 268).
      C’est le jour même de la naissance de son héritier présomptif,
      coïncidant avec l’Avent, que Charles V adressa deux lettres dont
      il sera fait mention plus loin, l’une aux habitants de Montauban,
      l’autre à Gui de Sévérac, chevalier du Rouergue, où pour la
      première fois il déclarait publiquement recevoir l’appel des
      barons de Gascogne.

      [116] Charles d’Albret, l’aîné des trois enfants d’Amanieu, sire
      d’Albret et de Marguerite de Bourbon, si l’on place sa naissance
      au mois de décembre de cette année, serait venu au monde à huit
      mois.

Charles V se décide à recevoir l’appel porté devant le parlement
de Paris contre le prince de Galles par la plupart des barons de
Gascogne[117].--Noms de ces barons.--Un clerc de droit[118] et un
chevalier de Beauce, nommé Caponnet de Caponval[119], vont à Bordeaux
porter au prince une lettre du roi de France. P. 93 à 95, 324.

[117] Le prudent Charles V hésita beaucoup avant de prendre une
détermination qui équivalait à une rupture du traité de Brétigny.
Dans une assemblée tenue le vendredi 30 juin 1368, il consulta son
conseil: trente-sept membres de ce conseil furent d’avis que le roi
devait recevoir les appellations portées par les habitants de la
Guyenne devant le Parlement (_Arch. Nat._, J 293, nºs 16 et 17). Le 28
décembre suivant, Charles V, «pour assurer sa conscience», soumit de
nouveau la question aux délibérations de quarante-huit personnes des
plus notables de son royaume. Il fut décidé, à l’unanimité, que le roi
pouvait et devait user de ses souveraineté et ressort en recevant les
appellations de ses sujets de Guyenne, et ce sous peine de péché mortel
(_Arch. Nat._, J 654, nº 3). Dès le commencement de ce mois, Charles V
avait écrit des lettres aux principales villes et aux seigneurs les
plus marquants du Rouergue et du Quercy, où il revendiquait son
droit de ressort et de souveraineté sur cette province au sujet des
appellations du comte d’Armagnac et du sire d’Albret (J 655, nº 22),
tout en protestant encore qu’il ne voulait point rompre le traité de
Brétigny. L’une de ces lettres, adressée aux habitants de Montauban,
est datée du 3 décembre 1368 (Dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV,
338). Par une autre lettre, datée aussi de Paris le 3 décembre 1368,
Charles V notifie à Gui de Sévérac, l’un des principaux seigneurs du
Rouergue, qu’il a reçu l’appel des barons de Gascogne, et l’invite
à faire son devoir «tel comme seigneur doit faire à son seigneur
souverain.» Le 22 décembre suivant, Louis, duc d’Anjou, adresse de
son côté une notification analogue aux principales villes du Rouergue
et notamment à ses «très amez les consouls et habitans de la ville de
Millau.» Rouquette, _Le Rouergue sous les Anglais_, p. 113 à 120.--A
la même date, Charles V avait invité le comte de Flandre à faire
publier par toutes les villes de son comté le fait de l’appel des
barons de Gascogne; mais Louis de Male, qui se trouvait alors à Anvers,
répondit le 20 décembre 1368 par un refus assez sec (Kervyn, _Œuvres de
Froissart_, XVIII, 491).

      [118] Bernard Palot, juge criminel de Toulouse.

      [119] Ce chevalier s’appelait Jean de Chaponval; Caponnet est
      sans doute un surnom. Messire Jean de Chaponval, maître d’hôtel
      du régent, fut gratifié en juin 1358 des biens que Jean Rose, le
      rebelle de Meaux, possédait au bailliage de Senlis (_Arch. Nat._,
      JJ 86, nº 153).

Par cette lettre en date du 15 janvier [1369[120]], le prince est
sommé de se rendre à Paris dans le plus bref délai pour y être jugé en
Chambre des Pairs au sujet de l’appel interjeté et des plaintes portées
contre lui par ses vassaux, tant de la Gascogne que des autres parties
de l’Aquitaine. P. 95, 96, 324.

      [120] Les lettres de citation du roi de France furent signifiées
      au prince de Galles à Bordeaux sur la fin de l’année 1368 ou
      dans les premiers jours de 1369. M. Lacabane a publié le texte
      de ces lettres dans son article Charles V du _Dictionnaire de la
      Conversation_. Cf. _Bibl. de l’École des Chartes_, XII, 104.

Le prince de Galles entre en fureur en recevant cette sommation: il
répond qu’il ira à Paris, puisqu’il y est ajourné par le roi de France,
mais que ce sera le bassinet en tête et soixante mille hommes en sa
compagnie[121]. Il prétend que le roi Jean, en cédant l’Aquitaine,
a déclaré formellement renoncer à toute espèce de suzeraineté ou de
ressort, et il reproche à Charles V, fils et successeur de Jean,
de violer, en recevant l’appel des barons de Gascogne, l’une des
stipulations du traité de Brétigny.--Après leur départ de Bordeaux,
les deux messagers du roi de France sont arrêtés en Agenais par un
chevalier anglais nommé Guillaume le Moine, sénéchal de ce pays, et
mis en prison à Agen au moment où ils se dirigent vers Toulouse pour y
rendre compte au duc d’Anjou du résultat de leur message. P. 96 à 99,
324, 325.

      [121] La chronique rimée du héraut Chandos prête au prince de
      Galles une réponse conçue en termes presque identiques:

          Lors remanda au roy de France
          De volunté hardie et france
          Que voluntiers certeynement,
          Il iroit à son mandement,
          Si Dieux li donnast saunté et vie,
          Il et toute sa compaignie,
          _Le bacinet armé au chief_,
          Pur li defendre de meschief.

Jean, duc de Berry, otage en Angleterre, revient en France à la
faveur d’un congé d’un an qu’il trouve le moyen de prolonger jusqu’à
la déclaration de guerre[122]. Jean, comte de Harcourt, obtient aussi
un congé par l’entremise de son oncle Louis de Harcourt, seigneur
poitevin, qui à ce titre est alors l’un des vassaux du prince
d’Aquitaine, et une maladie dont il est atteint après son retour en
France l’amène à prolonger, comme le duc de Berry, son congé jusqu’à
l’ouverture des hostilités[123]. Moins heureux que ces deux premiers
otages, Gui de Blois, alors jeune écuyer, frère du comte Louis de
Blois, est réduit à racheter sa liberté moyennant la cession au roi
d’Angleterre du comté de Soissons, qu’Édouard III rétrocède à son
gendre le seigneur de Coucy, en échange de quatre mille francs de rente
annuelle à valoir sur la dot assignée à la dame de Coucy[124]. Le comte
Pierre d’Alençon recouvre aussi la liberté moyennant le payement de
trente mille francs[125]. Quant au duc Louis de Bourbon, il se fait
octroyer son élargissement définitif, en versant une somme de vingt
mille francs[126], et en obtenant du pape Urbain V, dont il a les
bonnes grâces, l’évêché de Winchester pour Guillaume Wickam, chapelain
et favori du roi d’Angleterre. P. 99 à 102, 325, 326.

      [122] L’acte qui autorise Jean, duc de Berry et d’Auvergne, à
      retourner en France et à y séjourner, est daté de Westminster le
      1er février 1366; et ce congé, accordé d’abord pour un an, fut
      prolongé jusqu’à Pâques 1368 (Rymer, III, 783, 785).

      [123] Jean VI, comte de Harcourt et d’Aumale, otage en
      Angleterre, passa procuration à Londres le 12 janvier 1365 (n.
      st.) pour servir ses fiefs en France, et spécialement en l’évêché
      de Poitiers (La Roque, _Additions aux preuves de l’histoire de
      la maison de Harcourt_, IV, 1435). Dans le courant de 1367, à la
      requête du prince d’Aquitaine et de Galles et «parmy l’entreprise
      et pleggerie de nostre cher et feal Loys de Harecourt, vostre
      oncle», le comte de Harcourt fut autorisé à se rendre en France
      et à y résider pendant quelques mois; mais dès le 1er décembre
      de cette année, Édouard III le somma de revenir se constituer
      otage à Londres, et cette sommation fut renouvelée le 5 janvier
      de l’année suivante (Rymer, III, 837, 840). En cette même année
      1368, le 14 octobre, Jean VI se maria à Catherine de Bourbon,
      l’une des sœurs cadettes de la reine de France. Louis de
      Harcourt, oncle de Jean VI, était vicomte de Châtellerault, et, à
      ce titre, comme le dit Froissart, le seigneur le plus important
      du Poitou.

      [124] Gui de Blois, seigneur de Beaumont en Hainaut, otage
      depuis la conclusion du traité de Brétigny, c’est-à-dire depuis
      la fin de 1360, ne fut autorisé à repasser sur le continent que
      le 8 juillet 1367 (Rymer, III, 830). Le 15 de ce même mois,
      par contrat passé à Londres, il céda, ainsi que le raconte
      Froissart, son comté de Soissons à Enguerrand, sire de Coucy, en
      faveur d’Élisabeth d’Angleterre, dame de Coucy (Anselme, _Hist.
      généal._, VI, 97).

      [125] Pierre, comte d’Alençon, fut autorisé à se rendre en
      France et à y séjourner, en même temps que Jean, duc de Berry et
      d’Auvergne, du 1er février 1366 à Pâques 1368 (Rymer, III, 782,
      783, 785).

      [126] La rançon de Louis II, duc de Bourbonnais, fut fixée
      à 40 000 écus, et non à 20 000 francs, comme le rapporte
      inexactement Froissart. Le premier payement en fut effectué le
      6 décembre 1367; un nouvel à-compte fut porté par Hugues de
      Digoine en Angleterre, le 31 mars 1368 (n. st.); et la rançon ne
      fut complétement payée qu’à la fin de cette année. Le duc Louis
      n’en fut pas moins mis en liberté dès le 22 janvier 1366 (Rymer,
      III, 783); le 14 juin de cette année, il était à Moulins (_Arch.
      Nat._, P 1460, nºs 1938-74), le 18, à Souvigny, et le 24, à
      Montluel (_Arch. de la Côte-d’Or_, B 8552).--C’est pour parfaire
      le payement de sa rançon que Louis II, par acte daté de Paris le
      16 décembre 1368, engagea à Jean Donat, bourgeois et épicier à
      Londres, au prix de 5200 écus d’or, «sa cotte d’escarlate rousée,
      ordonnée à vesteure de homme, semée et ouvrée de plusieurs et
      divers ouvraiges de grosses perles et rubis baillais et saphirs»
      _Arch. Nat._, P 1358, nº 98; _Bibl. de l’École des Chartes_,
      XVII, 268 à 272.

Le prince de Galles fait de grands préparatifs de guerre contre le
roi de France et dit qu’il compte bien assister de sa personne à la
fête du Landit; mais il est retenu à Bordeaux par une hydropisie
incurable, et Charles V a trouvé le moyen de se faire exactement
renseigner sur la maladie de son adversaire.--Peu après l’arrestation
des deux messagers qui ont porté au prince la citation du roi de
France, les comtes de Périgord, de Comminges, le vicomte de Caraman et
quelques autres seigneurs d’Aquitaine, ralliés au parti français, se
concertent pour tirer vengeance de cette arrestation. Ils tendent une
embuscade à Thomas de Wetenhale, sénéchal anglais du Rouergue[127],
au moment où celui-ci fait route, avec soixante lances et deux cents
archers, de Villeneuve-d’Agen à Rodez[128]; ils le surprennent à deux
lieues de Montauban, le battent et le forcent à chercher un refuge
derrière les remparts de cette dernière ville. A cette nouvelle,
le prince de Galles, qui réside alors à Angoulême, rappelle de
Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie, Jean Chandos[129] et
l’envoie tenir garnison à Montauban. Le sénéchal du Rouergue se rend
à Rodez, et met cette ville en état de défense, ainsi que Millau et
Monpazier[130].--Noms des principaux seigneurs gascons, poitevins,
anglais, qui défendent sous Jean Chandos les frontières du Rouergue
contre les comtes d’Armagnac, de Périgord[131], de Comminges, le
vicomte de Caraman et le seigneur d’Albret.--Le duc d’Anjou n’a point
encore pris les armes, car le roi de France, son frère, lui a défendu
de commencer les hostilités sans son ordre exprès. P. 102 à 105, 326 à
330.

      [127] Thomas de Wetenhale, cousin du fameux Hugh de Calverly,
      avait été nommé sénéchal du Rouergue dans le courant du mois de
      mai 1365, en remplacement d’Amanieu du Fossat; il tenait sa cour
      à Villefranche (aujourd’hui Villefranche-de-Rouergue, Aveyron),
      où résidait également le trésorier du prince d’Aquitaine en
      Rouergue. Quoique Froissart fasse vivre le sénéchal du Rouergue
      jusqu’à la reddition de Millau au duc d’Anjou, c’est-à-dire
      jusqu’au 31 mai 1370, il est certain que Thomas de Wetenhale
      mourut dans la seconde moitié du mois de septembre 1369, à la
      suite des blessures qu’il avait reçues au combat de Montlaur
      (Aveyron, arr. Saint-Affrique, c. Belmont), où il avait été
      battu par Jean, comte de Vendôme et de Castres (au mois d’août
      précédent, la seigneurie de Castres avait été érigée en comté
      par Charles V). Thomas fut enterré à Montlaur, où l’on voit
      encore aujourd’hui son tombeau; et le conseil de ville de Millau,
      resté fidèle au parti anglais, fit faire au sénéchal un service
      solennel dans l’église Notre-Dame de l’Espinasse. _Le Rouergue
      sous les Anglais_, p. 73, 129, 156 à 158.

      [128] Les historiens du Rouergue ont dit (Gaujal, _Essais
      historiques sur le Rouergue_, I, 411) et le savant M. Lacabane
      a répété (_Bibl. de l’École des Chartes_, XII, 103 et 104) que,
      dès le 17 septembre 1368, Rodez avait expulsé l’administration
      anglaise. Les registres des comptes et des délibérations
      consulaires, conservés aux Archives municipales de Millau,
      contredisent cette assertion. On y voit que la cité de Rodez,
      soumise à l’évêque de cette ville, et le bourg de Rodez, relevant
      du comte d’Armagnac, adhérèrent à l’appel au roi de France à la
      fin de septembre seulement. Un certain Pierre Borda fut alors
      chargé de porter à Paris l’acte contenant cette adhésion. Adhérer
      à l’appel, c’était reconnaître implicitement la souveraineté
      du roi de France; mais la reconnaissance de cette souveraineté
      suprême ou du ressort n’entraînait pas la déchéance du souverain
      immédiat, c’est-à-dire du prince d’Aquitaine. Malgré cette
      reconnaissance, la ville de Rodez, cité et bourg, continua de
      rester soumise à la domination anglaise. Cela est tellement
      vrai que le 29 septembre, le grand maréchal d’Aquitaine, allant
      en ambassade à Rome, passa par Rodez et y reçut des consuls
      les présents accoutumés. Rodez ne rompit ouvertement avec le
      gouvernement anglais et ne se donna officiellement à la France
      qu’à la fin de janvier ou dans les premiers jours de février
      1369. Le 27 février seulement, les fleurs de lis furent placées
      sur le _Poids_ et la maison commune du bourg. La première place
      du Rouergue qui semble avoir secoué ouvertement le joug étranger
      est Najac (Aveyron, arr. Villefranche-de-Rouergue). Dès le 5
      janvier 1369, Raymond Guerre, bourgeois de Najac, se faisait
      donner les droits utiles de la châtellenie, montant à 20 marcs
      d’argent par an, ainsi que le droit de basse justice au dit
      lieu de Najac, rapportant annuellement 60 sous tournois, en
      récompense de son entremise «in et circa veram obedienciam dicti
      loci de Najaco erga dominum meum regem atque nos exhibitam et
      ostensam.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 537; JJ 102, nº 202.--Mais,
      deux ans plus tard, par acte daté d’Albi le 28 février 1371 (n.
      st.), le duc d’Anjou, ayant appris que Raymond Guerre s’était
      fait valoir aux dépens de ses concitoyens, lui retirait les 20
      marcs d’argent dont il vient d’être question pour les assigner à
      ceux-ci, «considerantes bonam voluntatem et cordialem dileccionem
      quas ipsi consules et habitatores (Najaci) erga dominum meum
      et nos, _mortis formidine retrojecta_, habuerunt _et de facto
      monstraverunt de primis totius ducatus Aquitanie_, ad obedienciam
      regis et nostram veniendo, et ipsum dominum meum suum verum,
      directum et naturalem dominum recognoscendo _et inimicos domini
      mei et nostros, extunc in dicto loco existentes, debellando et
      ab eodem projiciendo_.» JJ 102, nº 101.--Quant à la défaite de
      Thomas de Wetenhale près de Montauban, elle n’a pu avoir lieu, si
      tant est qu’il faille ajouter quelque foi au récit de Froissart,
      qu’au mois de janvier 1369, puisque le sénéchal du Rouergue,
      absent de cette province depuis plus de deux ans, n’y rentra
      qu’au mois de décembre 1368. La première rencontre eut lieu le
      17 janvier au Mont d’Alazac, où Jean d’Armagnac, fils du comte,
      tua 400 Anglais, en prit 60, et parmi ces derniers, Pierre de
      Gontaut et un neveu du sénéchal de Quercy. _Le Rouergue sous les
      Anglais_, p. 121 à 137.

      [129] Il importe beaucoup, pour préciser un peu la chronologie
      extrêmement vague et confuse de Froissart, d’établir la date au
      moins approximative du départ de Jean Chandos pour la Guyenne. Le
      connétable d’Aquitaine, vicomte de Saint-Sauveur, était encore en
      basse Normandie le 6 octobre 1368, jour où il donna quittance de
      15 000 fr. à Gerard de Crepon, vicomte de Valognes (L. Delisle,
      _Preuves de l’histoire du château de Saint-Sauveur-le-Vicomte_,
      p. 167). Mais il était arrivé en Guyenne dès le mois de décembre
      suivant, ainsi que l’atteste l’article de compte suivant: «A
      Navarre, roy des heraux de Monseigneur (le roi de Navarre), par
      mandement de l’abbé de Cherebourg du XVIIIe jour de decembre
      MCCCLXVIII, _pour aller devers messire Jehan Chandos en
      Guyenne_.» _Ibid._, p. 148.

      [130] Dordogne, arr. Bergerac.

      [131] Le 24 novembre 1368, Charles V fit l’avance de 12 000
      francs d’or à Taleyrand de Périgord, et, le 28 de ce même mois,
      de 40 000 fr. d’or, au comte de Périgord, pour les frais de
      la guerre contre le roi d’Angleterre (Delisle, _Mandements de
      Charles V_, p. 240 à 242).

Le roi de France met dans ses intérêts plusieurs chefs de Compagnies
qui ont remonté la Loire et sont cantonnés sur les marches de Berry et
d’Auvergne[132]; mais il le fait en grand secret, pour ne pas donner
l’éveil au roi d’Angleterre, qui n’a que peu de forces à Abbeville et
dans le Pontieu, dont Charles V travaille à se remettre en possession.
Pendant ce temps, le comte de Saarbruck et Guillaume de Dormans,
envoyés en ambassade auprès d’Édouard III, font traîner à dessein
les négociations en longueur pendant deux mois[133]. Une fois ses
préparatifs terminés et les hostilités ouvertes en Gascogne, le roi de
France, qui a pris secrètement toutes ses mesures pour se faire livrer
Abbeville, envoie un Breton, l’un de ses valets de cuisine[134], défier
le roi d’Angleterre. Le comte de Saarbruck et Guillaume de Dormans,
au retour de leur mission, rencontrent ce Breton à Douvres et se
hâtent d’autant plus de regagner Boulogne.--Guichard d’Angle, maréchal
d’Aquitaine, envoyé par le prince de Galles à Rome en mission auprès
du pape Urbain V, est informé de l’ouverture des hostilités au moment
où il se dispose à rentrer en France. Il fait route par la Savoie dont
le comte est alors en guerre avec le marquis de Saluces; mais, arrivé
sur les confins de la Bourgogne, il est réduit à prendre un déguisement
de pauvre «chapelain» pour regagner la Guyenne. Jean Ysoré, chevalier
breton, gendre de Guichard d’Angle, ne peut retourner en Bretagne qu’en
promettant de se rallier au parti français; et un autre compagnon de
voyage du maréchal d’Aquitaine, Guillaume de Seris[135], chevalier
poitevin, après être resté plus de cinq ans caché à l’abbaye de Cluny,
finit aussi par se faire Français. P. 106 à 109, 330 à 332.

      [132] La plupart de ces chefs de Compagnie étaient Bretons. L’un
      d’eux, Alain de Taillecol, surnommé l’abbé de Malepaye, qui prend
      le titre d’écuyer du roi dans une quittance datée d’Angers le 2
      avril 1366 (n. st.), (Hay du Chastelet, _Hist. de Bertrand du
      Guesclin_, p. 341 et 342), occupait alors (_Arch. Nat._, JJ 109,
      nº 192) le fort de Breviande, en Sologne (aujourd’hui ferme de la
      Ferté-Hubert, Loir-et-Cher, arr. Romorantin, c. Neung).

      [133] Par acte daté de Westminster, le 30 octobre 1368,
      Édouard III accorda des lettres de sauf-conduit aux comtes de
      Tancarville et de Saarbruck, à maître Guillaume de Dormans,
      chevalier, et à Jacques le Riche, doyen de Paris, qui se
      rendaient en Angleterre avec une escorte de cent chevaux (Rymer,
      III, 850). Le 24 décembre suivant, Charles V envoyait encore en
      Angleterre un de ses huissiers de salle porter des fromages de
      France à sa «très chiere et amee suer la royne d’Angleterre.»
      Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 245, nº 483.--Le 27
      décembre, une somme de mille francs d’or par mois était allouée
      au comte de Tancarville pour ses frais de voyage et de séjour en
      Angleterre.

      [134] Que le roi de France ait fait porter par un de ses valets
      de cuisine un défi à son adversaire d’Angleterre, cela est
      dépourvu de vraisemblance, et rien n’est plus contraire à tout ce
      que l’on sait du caractère de Charles V. Quoi qu’il en soit, les
      deux rois se préparèrent ouvertement à la guerre dès les premiers
      mois de 1369.

      [135] Guillaume de Seris, que la Rochelle avait député vers le
      roi de France, à Calais, avec quatre autres bourgeois, le 15 août
      1360 (_Chroniques de J. Froissart_, VI, XVII, note 67), institué
      avec Jean Chandos, le 20 juillet 1366, gardien des terres et
      seigneuries situées en Poitou et Saintonge, et cédées par le
      duc d’Orléans à Thomas de Wodestok, l’un des fils d’Édouard III
      (Rymer, III, 794), encore fidèle au parti anglais à la date
      du 14 juin 1367 (Delpit, _Documents français en Angleterre_,
      p. 127), fut gratifié par Charles V, en mai 1371, de 1000
      livrées de terre ou de 1000 livres parisis de rente annuelle
      et perpétuelle, pour s’être rallié au parti français, «cum
      dilectus et fidelis miles et consiliarius noster Guillelmus de
      Seris, primus presidens in parlamento nostro Parisiensi, habita
      noticia nostri juris et justicie in guerra quam Eduardus Anglie
      et princeps Wallie primogenitus suus, cujus erat consiliarius,
      nobis noviter suscitarunt, spretis honoribus quibus se gaudebat
      attolli et commodis omnibus, et dimissis possessionibus et
      bonis suis quibuscumque, mobilibus et immobilibus, que sub
      dictorum hostium nostrorum dominio possidebat, ad nos accedens,
      nostre se submiserit obediencie, nobis et nostris se offerens
      serviturum....» _Arch. Nat._, sect. hist., JJ 102, nº 272.--Douze
      jours avant la reddition de la Rochelle, par acte daté de
      son château du Bois de Vincennes, le 27 août 1372, le roi de
      France donna à Guillaume de Seris, chevalier, son conseiller,
      premier président en son Parlement, «pour ce que liberalment
      s’est soubmis à nostre obeissance, en cognoissant le droit qui
      nous appartient en la duché de Guienne», une maison appelée la
      maison de Fessac, sise à la Rochelle et confisquée sur Jean
      de Ludent, prêtre anglais et receveur de Saintonge. JJ 103,
      nº 237.--Guillaume de Seris, institué premier président du
      Parlement, avant le mois de mai 1371, mourut à Lyon au retour
      d’un voyage à Rome le 3 octobre 1373, et le Parlement assista en
      corps à ses obsèques qui furent célébrées à Paris le 23 novembre
      suivant; il est mentionné comme mort dans un mandement en date
      du 28 décembre 1374, relatif à un don de 200 francs fait à son
      neveu Étienne Poissonart, huissier d’armes de Charles V, «pour
      consideration des services que nous fist en son vivant nostre
      dit conseiller, oncle du dit Estienne.» Delisle, _Mandements de
      Charles V_, p. 564.--En supposant exact pour tout le reste le
      récit de Froissart, Guillaume de Seris ne serait donc resté à
      l’abbaye de Cluny que deux ans tout au plus, et non cinq ans.

Le valet breton, envoyé par Charles V, arrive à Londres et remet à
destination la lettre de défi du roi de France. Édouard III, après
avoir pris connaissance du message, est transporté de fureur[136]
à tel point que le comte dauphin d’Auvergne, le comte de Porcien,
les seigneurs de Roye et de Maulevrier, qui sont encore otages en
Angleterre, redoutent des représailles sur leurs personnes[137].--Sans
perdre un moment, il envoie quatre cents hommes d’armes, sous les
ordres des seigneurs de Percy, de Nevill, de Carlton et de Guillaume
de Windsor, renforcer la garnison anglaise d’Abbeville[138]; mais
on apprend bientôt que les bourgeois de cette ville, à la suite de
pourparlers secrets avec Charles V, ont ouvert leurs portes à un
corps de six cents lances amené par Gui, comte de Saint-Pol, et Hue
de Châtillon, alors maître des arbalétriers de France[139]. Hue de
Châtillon fait prisonnier Nicolas de Louvain[140], sénéchal du Pontieu,
et les Français occupent Saint-Valery, le Crotoy[141] et Rue. Le comte
de Saint-Pol emporte Pont-Remy après un brillant assaut où son fils
aîné Waleran est fait chevalier.--A la nouvelle de l’occupation du
Pontieu par les Français, Édouard III redouble de fureur; il envoie
dans les villes de l’intérieur de son royaume les bourgeois des
bonnes villes de France, otages du traité de Brétigny, et les soumet
à une captivité plus étroite. Toutefois, il permet au comte dauphin
d’Auvergne[142] de se racheter moyennant trente mille francs, et au
comte de Porcien[143], moyennant dix mille francs. Moins heureux que
ces deux otages, le seigneur de Roye ne recouvra la liberté que plus
tard et par un cas fortuit[144]. P. 109 à 113, 332 à 335.

      [136] Le 26 avril 1369, Édouard III renvoya cinquante pipes
      de vin que Charles V lui avait fait porter en Angleterre et
      présenter par un des officiers de son échansonnerie nommé Jean
      Eustache (Rymer, III, 864). Cet envoi de vin, qui put paraître au
      roi d’Angleterre une sorte de bravade et de provocation dérisoire
      en présence des préparatifs de guerre ouverte que l’on faisait
      dès lors de l’autre côté du détroit (Delisle, _Mandements_, p.
      255, nº 507), n’aurait-il pas donné lieu à la legende du défi
      rapportée plus haut, et le «Johannes Eustachii, pincerna regis
      Franciæ», ne serait-il pas le «valet de cuisine breton» dont
      parle Froissart?

      [137] A la nouvelle des préparatifs maritimes du roi de France,
      l’opinion publique, en Angleterre, fut tellement excitée contre
      les otages français, qu’Édouard III dut défendre, le 26 avril
      1369, de leur faire outrage, menace ou violence (Rymer, III, 864).

      [138] Le 9 mars 1369, le roi d’Angleterre donna l’ordre à Henri
      Lescrop, gouverneur de Calais, Merck, Oye, Sangate, Hames,
      Audruicq, Guines, Ardres, et à Nicolas de Louvain, gouverneur et
      sénéchal du Pontieu, en résidence à Abbeville (Rymer, III, 812),
      de mettre en bon état de défense les forteresses confiées à leur
      garde (_Ibid._, 862).

      [139] Le dimanche 29 avril 1369, Abbeville et Rue se rendirent à
      Charles V et ouvrirent leurs portes à Hue de Châtillon, maître
      des arbalétriers de France. Le comté de Pontieu tout entier
      était redevenu français dans la première quinzaine de mai, à
      l’exception de Noyelles (auj. Noyelles-sur-Mer, Somme, arr.
      Abbeville, c. Nouvion) où les Anglais parvinrent à se maintenir
      (_Grandes Chroniques_, VI, 271 et 272). Aussi, la plupart des
      priviléges, qui furent alors accordés aux bourgeois d’Abbeville,
      en récompense de leur soumission spontanée, sont-ils datés de ce
      même mois de mai 1369. _Ordonn._, V, 177. Delisle, _Mandements_,
      nºs 541 et 542. _Arch. Nat._, JJ 100, nºs 8, 167, 169, 189, 212,
      213, 219, 228, 517.

      [140] Nicolas de Louvain avait deux maisons: l’une à Rue, l’autre
      à Abbeville «devant les Flos Saint Sepulcre», qui furent toutes
      les deux confisquées en mai 1369. _Arch. Nat._, JJ 100, nºs 502,
      611.

      [141] _Arch. Nat._, JJ 100, nºs 171 à 173.

      [142] Au commencement de 1369, Beraud, comte dauphin d’Auvergne,
      se racheta moyennant 12 000 nobles d’or, et, par acte daté de
      Souvigny, le 4 juillet de cette année, Louis, duc de Bourbon,
      comte de Clermont, se porta garant du payement de cette somme.
      Rymer, III, 816, 817, 875.

      [143] Le payement de la rançon de Jean de Châtillon, comte de
      Porcien, n’était pas encore définitivement réglé le 28 octobre
      1375. Rymer, III, 1043.

      [144] Nous sommes en mesure d’indiquer dès maintenant le cas
      fortuit auquel Froissart fait allusion. En 1374, Bertrand du
      Guesclin négocia et obtint la mise en liberté de Mathieu II du
      nom, seigneur de Roye et de Germigny, otage en Angleterre depuis
      1360, à condition que le dit Mathieu donnerait Marie, sa fille
      unique, en mariage à Alain de Mauny, neveu à la mode de Bretagne
      du connétable de France. Anselme, _Hist. généal._, VIII, 9 et
      10.




CHAPITRE XCV.

  PRÉPARATIFS MILITAIRES ET OUVERTURE DES HOSTILITÉS SUR TOUTES
    LES FRONTIÈRES DU ROYAUME.--_1368, 2 et 17 août._ PRISE DE
    VIRE ET DE CHÂTEAU-GONTIER PAR LES COMPAGNIES.--_1369, avril
    et mai._ LES COMTES DE CAMBRIDGE ET DE PEMBROKE EN PÉRIGORD;
    SIÉGE DE BOURDEILLES.--JEAN CHANDOS A MONTAUBAN; PRISE DE
    ROQUESERRIÈRE.--SIÉGE DE RÉALVILLE PAR LES GENS DU DUC
    D’ANJOU; REDDITION DE SOIXANTE PLACES FORTES DE LA GUYENNE
    AUX FRANÇAIS.--_7 avril._ MARIAGE DU DUC DE BOURGOGNE AVEC
    MARGUERITE DE FLANDRE.-_Août._ ARRIVÉE DU ROI DE NAVARRE EN
    BASSE NORMANDIE ET NÉGOCIATIONS ENTRE CE PRINCE ET LE ROI
    D’ANGLETERRE.--EXPLOITS DES FRANÇAIS EN POITOU; PRISE DE LA
    ROCHE-POSAY PAR JEAN DE KERLOUET.--_Avril et mai._ CAMPAGNE DE
    ROBERT KNOLLES ET DE JEAN CHANDOS EN QUERCY; SIÉGE DE DURAVEL ET
    DE DOMME; PRISE DE MOISSAC, DE GRAMAT, DE FONS, DE ROCAMADOUR
    ET DE VILLEFRANCHE.--REDDITION DE RÉALVILLE AUX FRANÇAIS ET DE
    BOURDEILLES AUX ANGLAIS (§§ 611 à 627).


Édouard III, apprenant que le roi de France rassemble une flotte pour
envahir l’Angleterre, garnit de gens d’armes les frontières d’Écosse,
les côtes de son royaume dans la région de Southampton, les îles de
Jersey, de Guernesey et de Wight.--Dans le midi de la France, le
duc d’Anjou réunit un corps d’armée à Toulouse et s’apprête à entrer
en Guyenne, tandis que le duc de Berry[145], à la tête des barons de
l’Auvergne, du Berry, du Lyonnais, du Beaujolais et du Mâconnais, ouvre
les hostilités en Touraine et sur les marches de Poitou[146].--Exploits
de Louis de Saint-Julien[147], de Guillaume des Bordes[148] et du
Breton Kerlouet[149], qui commandent les forteresses françaises sur
les marches de Touraine. P. 113, 114, 335, 336.

      [145] Par acte daté de Paris le 5 février 1369 (n. st.),
      Charles V institua Jean, duc de Berry et d’Auvergne, son
      lieutenant général pour le fait de la guerre ès parties de Berry,
      d’Auvergne, de Bourbonnais, de Forez, de Sologne, de Touraine,
      d’Anjou, du Maine, de Normandie, d’entre les rivières de Seine
      et de Loire, de Mâconnais et de Lyonnais, excepté les fiefs
      du duc de Bourgogne ès pays de Lyonnais, et lui donna pouvoir
      d’assembler des gens d’armes pour résister aux Compagnies qui
      étaient sur le royaume et à tous autres. _Arch. Nat._, sect.
      adm., P 2294, fº 730.

      [146] Dès la fin de 1368, la région de la Touraine, contiguë au
      Poitou, avait beaucoup à souffrir du voisinage des garnisons
      anglaises. L’imprenable forteresse de Loches, mise en bon état
      de défense par Enguerrand de Hesdin quelques années auparavant,
      était le grand refuge des malheureux habitants de cette région,
      comme on le voit par un acte daté de Paris en décembre 1368, où
      Charles V autorise la création d’un marché à Loches le lundi de
      chaque semaine, considérant que «nonnulli patriote et alii in
      multitudine copiosa affluerint in eadem tempore periculoso, et
      ipsorum quidam in ipsa sepius morentur ad evitanda pericula que
      sepe eveniunt in illa patria prope metas cujuscumque frequentant
      plures nostri malivoli.» _Arch. Nat._, JJ 99, nº 280.

      [147] Ce brave chevalier était originaire de la Marche. Le
      20 février 1369 (n. st.), Charles V le chargeait, ainsi que
      Troullart de Maignac, de «certaines grans et secrètes besongnes»
      pour l’accomplissement desquelles il faisait donner à ces deux
      chevaliers une somme de 2000 francs d’or. «Sachent tuit que
      nous Loys de Saint Julian et Troullart de Maignac, chevaliers,
      confessons avoir eu et receu de François d’Aunoy, receveur sur le
      fait des aides ordenez pour la provision et defense du royaume
      ès cité et diocèse de Paris, la somme de deux mille frans d’or
      lesquelz le roy nostre sire nous a fait bailler comptant par le
      dit receveur pour certaines grans et secrètes besongnes touchans
      le bien et prouffit du roy nostre dit seigneur et du dit royaume.
      Desquelz deux mille frans nous nous tenons à bien payez et en
      quittons le dit seigneur, ycelui receveur et touz autres à qui
      quittance en appartient. En tesmoing de ce, nous avons scellé
      ceste quittance de nostre seel commun ouquel sont les noms et
      l’emprainte des armes esquartelées de nous deux ensemble, qui
      fu faicte l’an mil CCCLX huit, le XXe jour de fevrier.» _Bibl.
      Nat._, Titres scellés de Clairambault, vol. 62, fº 4799, au mot
      _Julien_.

      [148] Si Guillaume Guenaut, seigneur des Bordes (château situé
      à Pressigny-le-Petit, Indre-et-Loire, arr. Loches, c. du
      Grand-Pressigny), chevalier et chambellan du roi de France,
      guerroya sur la frontière du Poitou, ce ne put être que pendant
      la seconde moitié de 1369, car diverses montres de la première
      moitié de cette année établissent la présence de ce chevalier
      à Alençon le 28 janvier, à Saint-Lo le 15 mars et à Saint-Omer
      le 12 juin (_Bibl. Nat._, Titres scellés de Clairambault, au
      mot _Bordes_). Toutefois, la situation du domaine des Bordes,
      si rapproché de la Roche-Posay, rend cette participation
      de Guillaume Guenaut à la guerre du _border_ poitevin
      très-vraisemblable. Les Guenaut étaient en outre seigneurs
      du Blanc (auj. chef-lieu d’arr. du dép. de l’Indre) dont le
      château, situé sur les confins du Berry et du Poitou, était alors
      occupé par les Anglais. Le château du Blanc ne fut repris par
      les Français sous la conduite de Jean de Villemur que dans les
      premiers jours de février 1370 (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 290).

      [149] Jean de Kerlouet, écuyer, originaire de Plévin au diocèse
      de Quimper (auj. Côtes-du-Nord, arr. Guingamp, c. Mael-Carhaix;
      d’après la carte de l’état-major, il y a encore un hameau de
      Kerlouet en Plévin), était âgé de trente-cinq ans lorsqu’il
      déposa à Angers le 5 novembre 1371 dans l’enquête pour la
      canonisation de Charles de Blois. Ancien serviteur et partisan
      dévoué du mari de Jeanne de Penthièvre, Kerlouet avait accompagné
      Bertrand du Guesclin dans sa première expédition en Espagne, et
      c’est au retour de cette expédition, en 1368, qu’il commença à
      guerroyer contre les Anglais sur la frontière du Poitou: «Item,
      quando iste (Jean de Kerlouet) et multi alii regressi sunt de
      Yspania in societate Bertrandi de Guesclin, iste et alii socii,
      numero duodecim bellatorum vel circiter, iverunt in equitatu
      versus Salmurum ubi inimici sui erant, ut dicebatur. Et dum
      fuerunt prope Salmurum, invenerunt inimicos suos quasi numero
      duodecim bellatorum. Et cum iste et socii aliquem capitaneum non
      haberent et inimicos assalire vellent, petiverunt unus ab altero
      qualem clamorem levarent, et proclamaverunt sanctum Carolum
      et victoriam obtinuerunt.» Dom Morice, _Preuves de l’hist. de
      Bretagne_, II, 19 et 20.--Dans les quittances auxquelles Jean de
      Kerlouet a apposé son sceau (l’écu, soutenu par un homme armé,
      porte un cor de chasse accoté de trois merlettes), le nom de cet
      écuyer breton est écrit tantôt _Karalouet_ (quittance des 20
      avril et 12 septembre 1371), tantôt _Karelouet_ (quittance du 23
      avril 1371), tantôt enfin _Kaierlouet_ (quittance du 4 octobre
      1371). _Bibl. Nat._, Titres originaux, au mot _Karalouet_ et
      Titres scellés de Clairambault, tome LXII, fº 4819.--Le plus
      beau titre de Jean de Kerlouet, ce sont les lignes suivantes du
      testament de Charles V daté du château de Melun en octobre 1374:
      «Item, voulons que pareillement soient achetées trente livres
      de rente pour fonder une chapelle pour _Caralouet_, où plus
      profitablement pourra estre fait au regart de ses amis.» _Arch.
      Nat._, J 153, nº 17; K 50, nº 10, fº 3.--Il importait d’autant
      plus de bien établir ici l’individualité de Jean de Kerlouet
      qu’on a confondu récemment (_Œuvres de Froissart_, XX, 546, au
      mot _Charuel_) cet écuyer breton avec l’un de ses compatriotes,
      Even Charuel, chevalier, et l’un des héros du combat des Trente.
      On est allé jusqu’à dire, pour justifier cette identification,
      qu’_Even_ était l’équivalent de Jean. Nous ne prendrions pas la
      peine de relever de telles méprises, si elles n’émanaient d’un
      savant dont le nom, entouré d’un prestige légitime, pourrait les
      faire accepter de confiance.

Un écuyer, dit le Poursuivant d’amours[150], capitaine du château de
Beaufort[151], en Champagne, pour le duc de Lancastre, embrasse le
parti français, tandis qu’au contraire le Chanoine de Robersart[152],
qui avait été jusqu’alors à la solde du roi de France, entre au service
du roi d’Angleterre.--Le duc d’Anjou réussit à enrôler quelques chefs
de Compagnies[153], notamment Bertucat d’Albret, le Petit Meschin, le
bour de Breteuil, Amanieu d’Ortige, Perrot de Savoie, Jacques de Bray
et Ernaudon de Pau.--Prise de Vire[154], en basse Normandie, et de
Château-Gontier[155], dans le Maine, par les Compagnies anglaises.--Les
comtes de Cambridge et de Pembroke, chargés par Édouard III d’amener
des renforts au prince de Galles, débarquent en Bretagne, et profitent
de leur séjour dans ce pays pour embaucher les Compagnies de Vire et
de Château-Gontier qu’ils décident à repasser la Loire au pont de
Nantes.--Hugh de Calverly[156], qui a quitté la marche d’Aragon pour
rejoindre le prince[157] à Angoulême, à la première nouvelle de la
reprise des hostilités, est mis à la tête de deux mille soudoyers
de ces Compagnies d’outre-Loire, réunies à celles qu’il a ramenées
d’Espagne; il fait des incursions sur les terres du comte d’Armagnac et
du seigneur d’Albret. P. 114 à 118, 336, 337.

      [150] Owen de Galles, écuyer, qui prétendait descendre des
      anciens souverains du pays de Galles, réussit à rallier au
      parti français son compatriote Jean Win (Laroque et M. Paulin
      Paris ont lu: _Jacques_), dit le Poursuivant d’amours, dans le
      courant de 1369 (_Gr. Chron._, VI, 320; _Arch. Nat._, LL 197, nº
      4). Le 24 octobre 1365, «Johan Win, escuier», alors au service
      d’Édouard III, avait été chargé par ce prince, ainsi que Nichol
      de Tamworth, chevalier, de faire évacuer les forteresses des
      comtés de Bourgogne, de Nevers et de Rethel occupées par les
      Compagnies anglaises (Rymer, III, 777). Dans un mandement du 13
      février 1379 (n. st.) où cet écuyer gallois, devenu l’écuyer
      d’écurie du roi de France, est retenu pour 95 hommes d’armes, on
      donne aussi à Win, «dit Poursigant», le prénom de Jean (Delisle,
      _Mandements de Charles V_, p. 739, 896). Le Poursuivant d’amours
      était encore au service de Charles VI le 19 février 1383 (_Arch.
      Nat._, JJ 122, nº 128).

      [151] Aujourd’hui Montmorency, Aube, arr. Arcis-sur-Aube, c.
      Chavanges.

      [152] Thierri, dit le Chanoine de Robersart (Nord, arr. Avesnes,
      c. Landrecies), seigneur d’Ecaillon (Nord, arr. et c. Douai),
      reçut d’Édouard III, dès le 24 août 1366, une pension de quatre
      cents livres. Par acte daté du château de Rouen en juillet 1369,
      Charles V donna à Jean de Dormans, cardinal évêque de Beauvais,
      son chancelier, quatre marcs d’or achetés par le Chanoine de
      Robersart, deux sur la ville de Crépy en Laonnois, et les deux
      autres sur la ville de Vervins en Thiérache, confisqués «pour ce
      que le dit Chanoine s’est faiz et renduz nostre ennemy et a tenu
      et tient le parti de Edwart son ainsné filz à l’encontre de nous
      et de nostre royaume.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 232.

      [153] Au mois de janvier 1369, le duc d’Anjou enrôla Noli
      Pavalhan, capitaine de 88 hommes d’armes. (Titres scellés de
      Gaignières cités par dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 339).

      [154] Les gens des Compagnies anglaises, commandés par Jean
      Cressewell, Hochequin Russel, Folcquin l’Alemant et Toumelin
      Bell, s’emparèrent par surprise de la ville de Vire, le 2 août
      1368; le château de Vire, défendu par Raoul d’Auquetonville,
      résista aux attaques des Anglais qui évacuèrent la ville
      elle-même dans les premiers jours de septembre, moyennant le
      payement d’une rançon de 2200 francs d’or (_Grandes Chroniques_,
      VI, 253, 254; _Bibl. de l’École des Chartes_, III, 274 à 277;
      _Arch. Nat._, JJ 99, nº 593).

      [155] Vers le 17 août 1368, quatre ou cinq cents compagnons
      anglais, sous les ordres de Jean Cressewell et de Folcquin
      l’Alemant, s’étant détachés de la bande qui avait surpris Vire,
      pénétrèrent dans le Maine et réussirent à se rendre maîtres de
      Château-Gontier (_Grandes Chroniques_, VI, 254). L’évacuation
      ou, comme on disait alors, le videment de cette place forte ne
      fut obtenu, comme celui de Vire, qu’à beaux deniers comptants.
      Un subside spécial fut levé sur les deux diocèses du Mans
      et d’Angers pour parfaire la somme destinée au rachat de
      Château-Gontier. Guillaume Bequet, receveur général au diocèse du
      Mans, fut même obligé, le versement s’étant trouvé insuffisant,
      de laisser ses chevaux en compte aux routiers (_Arch. Nat._,
      JJ 100, nº 84). C’est alors sans doute que le Lion-d’Angers
      (Maine-et-Loire, arr. Segré) fut occupé par deux chefs de bande,
      «Hochequin Roussel et Jehan Chache, capitaines de deux routes
      demourans ou dit fort de Leon en Anjou» JJ 100, nº 155.--Nous
      voyons par un autre mandement, daté de la Suze-sur-Sarthe le 8
      septembre, qu’Amauri, sire de Craon, donna la chasse à d’autres
      bandes qui, après leur départ de Château-Gontier, avaient pénétré
      en Bretagne, et les poursuivit jusqu’à Saint-Sauveur-le-Vicomte.
      Dom Morice, _Preuves de l’hist. de Bretagne_, I, 1632 à 1634.

      [156] Hugh de Calverly, qui avait été fait comte de Carrion par
      don Pèdre, avait dû rester en Espagne même après le départ du
      prince de Galles et le retour de l’armée anglaise en Guyenne.

      [157] Avant d’entrer en campagne, le prince d’Aquitaine crut
      devoir adresser un manifeste aux prélats, aux barons et aux
      communes de sa principauté. Ce manifeste, daté d’Angoulême le
      27 janvier 1369, est surtout dirigé contre le comte d’Armagnac
      auquel le prince reproche de manquer à ses serments, de le payer
      d’ingratitude lui qui l’a aidé à acquitter sa rançon au comte de
      Foix, et enfin de le mettre en guerre avec la maison de France.
      Dans sa réponse à ce manifeste, datée de Rodez et adressée aux
      consuls de Millau, le 22 février, le comte d’Armagnac dit que
      le prince lui reste redevable de 200 000 francs d’or sur les
      frais de l’expédition d’Espagne, qu’il a toujours refusé de
      le mettre en possession de Monségur, qu’il a été remboursé de
      l’argent prêté pour payer le comte de Foix, que le prince et le
      roi d’Angleterre son père n’ont jamais voulu faire droit aux
      réclamations relatives à la levée du fouage, et «que nul serment
      de feauté, nul homage, nul serment de conseil ne nous lie en
      riens que, quant le seigneur nous griesve, nous ne puissions
      ne deions recourre au remède de droit, c’est appeller à nostre
      seigneur souverain, et ainsi l’avons nous fait au roy de France.»
      Ces deux documents, qui offrent un si vif intérêt, ont été
      publiés pour la première fois par M. l’abbé Joseph Rouquette. _Le
      Rouergue sous les Anglais_, p. 139 à 142, 144 à 149.

A peine arrivés à Angoulême, les comtes de Cambridge et de
Pembroke[158] reçoivent du prince de Galles l’ordre de faire une
chevauchée dans le comté de Périgord[159], à la tête de trois
mille combattants. Ils mettent le siége devant la forteresse de
Bourdeilles[160] que défendent les deux frères Ernaudon et Bernardet de
Badefol[161], écuyers de Gascogne. P. 118, 119, 337, 338.

      [158] Il importe beaucoup, pour donner une base solide à la
      chronologie si flottante et si confuse de Froissart dans le récit
      des guerres de Gascogne, de déterminer au moins d’une manière
      approximative la date de l’arrivée en Guyenne des comtes de
      Pembroke et de Cambridge. Or, nous voyons que, _le 16 janvier
      1369_, Édouard III accorda des lettres de sauf-conduit à son
      gendre Jean de Hastings, comte de Pembroke, «qui in obsequium
      regis, ibidem in comitiva Eduardi principis Aquitanie et Vallie
      moraturus, _profecturus est versus partes Aquitanie_.» Rymer,
      III, 857.

      [159] L’expédition des comtes de Cambridge et de Pembroke
      en Périgord ne peut être antérieure à la seconde quinzaine
      d’avril 1369, car c’est alors seulement qu’Archambaud V, comte
      de Périgord, se décida après de longues hésitations à donner
      son adhésion à l’appel porté devant le roi de France par Jean,
      comte d’Armagnac, et le sire d’Albret. Le comte avait été
      devancé par son frère Taleyrand de Périgord qui avait adhéré à
      l’appel dès le 28 novembre de l’année précédente et en faveur
      duquel Louis, duc d’Anjou, par acte daté de Toulouse en mars
      1369, venait de constituer une rente de 3000 livres à prendre
      «_in et super conquesta_ in senescallia Petragoricensi et in
      senescallia Caturcensi.» (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 778.) Le 15
      du mois suivant, le prince d’Aquitaine, pour retenir Archambaud
      dans le parti anglais, confirma solennellement les priviléges de
      son comté (_Bibl. Nat._, fonds Doat, reg. 244; Périgord, tome
      III, fº 19); mais il était trop tard: le comte de Périgord,
      qui se trouvait alors à Caussade en Quercy (Tarn-et-Garonne,
      arr. Montauban), avait adhéré formellement à l’appel deux jours
      auparavant (_Ibid._, reg. 242; Périgord, tome I, fº 661). Dans
      le courant de mai, Archambaud prit ouvertement parti contre
      les Anglais et se rendit à Toulouse auprès du duc d’Anjou
      (_Arch. municipales de Périgueux_, livre noir, fº 46, cité par
      Dessalles, _Périgueux et les deux derniers comtes de Périgord_,
      Paris, 1847, p. 89). Tandis que Charles V, par acte daté de
      Saint-Germain-en-Laye en mai 1369, confirmait, pour récompenser
      le comte de Périgord, toutes les donations antérieures faites en
      sa faveur (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 431), le prince d’Aquitaine,
      impatient de se venger de cette défection, donnait l’ordre aux
      comtes de Cambridge et de Pembroke de marcher sur le Périgord,
      et, le 26 juin, après avoir confisqué ce comté, en faisait don à
      Regnault de Pons, vicomte de Turenne et de Carlat, seigneur de
      Ribérac, de Montfort, d’Aillac, de Carlux, oncle par alliance
      d’Archambaud V.

      [160] Dordogne, arr. Périgueux, c. Brantôme. Pendant le siége de
      Bourdeilles, les Anglais s’emparèrent de Roussille (château situé
      en Douville, Dordogne, arr. Bergerac, c. Villamblard) et firent
      des tentatives infructueuses contre Auberoche (château situé au
      Change, arr. Périgueux, c. Savignac-les-Églises) et Montignac
      (Dordogne, arr. Sarlat). Dessalles, _Ibid._, p. 90.

      [161] Ernaudon et Bernardet de Badefol étaient les deux
      fils naturels de Seguin de Gontaut, sire de Badefols (auj.
      Badefols-de-Cadouin Dordogne, arr. Bergerac, c. Cadouin), père
      du fameux Seguin de Badefol, empoisonné par le roi de Navarre
      à la fin de 1365. Seguin de Gontaut, qui avait aussi donné le
      jour à trois filles naturelles, vivait encore au commencement de
      1369; il mourut peu après, le 23 août 1371, et fut enterré dans
      l’abbaye de Cadouin. Tandis que les deux bâtards de ce seigneur
      s’étaient enrôlés dans le parti français et commandaient la
      garnison de Bourdeilles, Gastonnet ou Tonnet, le dernier né des
      fils légitimes de Seguin, était, comme nous le verrons plus loin,
      capitaine de Bergerac pour les Anglais.

En Poitou et sur les marches d’Anjou et de Touraine, la supériorité
du nombre est du côté des Français, et deux ou trois cents Anglais
ont à garder la frontière contre mille combattants. Profitant de
cette supériorité, sept cents Français, sous les ordres de Jean de
Beuil[162], de Guillaume des Bordes, de Louis de Saint-Julien et de
Jean de Kerlouet, mettent un jour en déroute, sur une chaussée rompue,
entre Lusignan[163] et Mirebeau, une troupe d’Anglais commandés
par Simon Burleigh[164] et d’Agorisses[165]. Ce dernier réussit à
s’échapper et se jette dans le château de Lusignan, mais Simon Burleigh
reste au pouvoir des vainqueurs. P. 120, 121, 338, 339.

      [162] Le 5 avril 1369, Charles V manda à Jean le Mercier,
      trésorier des guerres, de fournir cinquante payes à son «amé
      et feal Jehan de Bueil, chevalier, _pour la garde de la ville
      d’Angers et du pays d’environ_.» Delisle, _Mandements de
      Charles V_, p. 258.--Dans deux actes datés des 16 et 18 juillet
      suivants, Jean de Beuil est mentionné comme faisant alors la
      guerre sur les confins de la Touraine et du Poitou (_Arch. Nat._,
      JJ 100, nº 526).

      [163] Ce combat, qui fut livré près de Lusignan vers le milieu
      de 1369, paraît avoir eu une certaine importance. Froissart est
      le seul chroniqueur qui le mentionne, mais nous avons découvert
      un acte relatif à un chevalier français qui y perdit la vie, où
      l’on donne à cet engagement le nom de «bataille». Par cet acte
      daté du bois de Vincennes _en septembre 1369_, Charles V donna
      les biens confisqués de Simon du Feloux, de Robin du Portau et de
      Jean de Maisoncelles, sis en Loudunois, à Philippe de Montjehan,
      veuve de Robert Fretart, fils de feu Robert Fretart, en son
      vivant chambellan de Philippe de Valois, afin de la dédommager
      de ce qu’elle avait payé «pour la reançon de feu Robert Fretart
      son filz lequel, pour nous servir en nos guerres, fu plusieurs
      fois prisonnier à Montbason et ailleurs et _darriennement perdi
      un cheval, du pris de cent livres_, EN LA BATAILLE QUI FU EMPRÈ
      LIZIGNAM, en laquelle _aussi fu mort le dit Robert_.» _Arch.
      Nat._, JJ 100, nº 393. Cf. JJ 100, nºs 112 et 280.

      [164] Simon Burleigh avait été élevé avec le prince de Galles qui
      le chargea, ainsi que Guichard d’Angle, de diriger l’éducation de
      son second fils, depuis Richard II. Froissart fut mis de bonne
      heure en relation avec ce chevalier auquel il dut sans doute
      quelques-uns de ses récits. «De ma jeunesse, dit le chroniqueur
      racontant la mort violente de Simon Burleigh en 1387, je l’avoie
      trouvé courtois chevallier et à mon semblant pourveu de bon
      sens et entendement.» Froissart de Buchon, éd. du Panthéon, II,
      613.--Simon Burleigh avait épousé Marguerite de Beaussé, veuve du
      seigneur de Machecoul (Loire-Inférieure, arr. Nantes), laquelle
      lui avait fait donation de tous ses biens au détriment de son
      héritière naturelle Catherine de Machecoul, mariée à Pierre de
      Craon. Par acte daté de Paris, au mois de juillet 1369, Charles V
      déclara cette donation nulle et non avenue, et il importe de
      signaler cet acte parce qu’il mentionne l’occupation à cette date
      de Saumur par les Français, contrairement à l’assertion de tous
      les historiens anciens et modernes de l’Anjou (_Arch. Nat._,
      JJ 100, nº 540).

      [165] Ce chevalier dont le véritable nom est resté un mystère
      pour tous les éditeurs et commentateurs de Froissart, s’appelait
      Adam Chel, dit d’Agorisses; il était originaire du pays de Galles
      et marié à la dame de Mortemart (Haute-Vienne, arr. Bellac, c.
      Mézières). Le 2 mars 1370, Charles V déclara confisqué le château
      de Gençay (Vienne, arr. Civray) qui appartenait à Adam Chel, et
      le donna à Jean de Villemur; puis, deux jours après, le 4 du
      même mois, il révoqua la précédente donation et transporta le
      dit château à Louis, sire de Malval. Au reste, ces donations ne
      tiraient guère à conséquence, puisque Gençay n’avait pas cessé
      d’être au pouvoir d’Adam Chel. _Arch. Nat._, JJ 100, fº 242
      (charte barrée) et nºs 804 et 472.

Sur les frontières du Toulousain, Jean Chandos[166], le captal de
Buch[167], le sire de Parthenay[168], Louis de Harcourt et Guichard
d’Angle, qui tiennent garnison à Montauban et disposent d’un
millier de combattants, s’emparent, après quinze jours de siége, de
Roqueserrière[169], et peu s’en faut qu’ils ne surprennent Lavaur.--Les
Français, de leur côté, ayant à leur tête les comtes de Périgord[170],
de Comminges, de l’Isle, les vicomtes de Caraman, de Bruniquel[171], de
Talar, de Montredon et de Lautrec, ainsi que Bertucat d’Albret et les
autres chefs des Compagnies, détachés du parti anglais par les soins du
duc d’Anjou, les Français, dis-je, entrent en campagne avec un effectif
d’environ dix mille hommes et mettent le siége devant Réalville[172],
en Quercy, dont ils font battre les remparts par quatre grands engins
qu’on leur expédie de Toulouse. P. 121 à 124, 339 à 341.

      [166] Dès la fin de janvier 1369, Jean Chandos devait être arrivé
      à Montauban, puisque Thomas de Wetenhale, voulant relever le
      courage et soutenir la fidélité des habitants de Millau, après
      la défaite des Anglais au mont d’Alazac arrivée le 17 de ce
      mois, leur disait que Chandos et Bertucat d’Albret, à la tête
      de troupes considérables, étaient en route pour venir protéger
      le Rouergue et en chasser les ennemis (_Le Rouergue sous les
      Anglais_, p. 137). La mention de Bertucat d’Albret, désigné par
      Thomas de Wetenhale comme le compagnon d’armes de Chandos, prouve
      en outre, contrairement à l’assertion de Froissart, que ce chef
      de Compagnies était encore, à cette date, dans le parti anglais.

      [167] Le 27 mars 1369, c’est-à-dire au moment même où Anglais
      et Français se disputaient le Quercy à main armée, le prince
      d’Aquitaine donna le comté de Bigorre à Jean de Grailly, captal
      de Buch, dont il récompensait ainsi l’inaltérable fidélité à
      sa cause (Carte, _Rôles gascons_, p. 157). Cette donation fut
      confirmée par Édouard III, le 8 juin suivant.

      [168] Guillaume Larchevêque, seigneur de Parthenay. Par acte
      daté du bois de Vincennes en juin 1369, Charles V donna à son
      amé écuyer d’écurie Guillaume Goffier les château et châtellenie
      de Rugny en Touraine (aujourd’hui Rigny, Indre-et-Loire, arr.
      Chinon, c. Azay-le-Rideau), confisqués sur Guillaume Larchevêque,
      sire de Parthenay, qui les possédait du chef de sa femme, «pour
      ce que le dit Guillaume s’est renduz nostre ennemi et a tenu
      et tient le parti du dit prince de Gales, duc de Guienne, et
      s’est armez et arme contre nous et noz subgiez, en faisant et
      portant de jour en jour tous les dommages qu’il peut à nostre dit
      royaulme, et lequel chastel a esté pris par force de noz gens.»
      _Arch. Nat._, JJ 100, nº 197.--Le 9 du mois suivant, le roi de
      France, apprenant que la terre de la Fougereuse en la vicomté
      de Thouars (aujourd’hui section de Saint-Maurice-la-Fougereuse,
      Deux-Sèvres, arr. Bressuire, c. Argenton-Château), appartenant à
      Briand de la Haye, chevalier du parti français, avait été donnée
      par le prince de Galles au sire de Parthenay, assigna au dit
      Briand 500 livres de rente sur les biens confisqués de Guillaume
      Larchevêque. JJ 100, nº 201.

      [169] Le «Cerrières» du texte (_Terrières_ n’est sans doute
      qu’une mauvaise leçon provenant de la similitude du t et du
      c dans l’écriture des quatorzième et quinzième siècles),
      situé en Toulousain, suivant la remarque du chroniqueur, doit
      être identifié selon toute vraisemblance avec Roqueserrière
      (Haute-Garonne, arr. Toulouse, c. Montastruc). Ce que Froissart
      dit ensuite d’une tentative infructueuse contre Lavaur, confirme
      cette identification. Les gens d’armes du prince d’Aquitaine
      attaquèrent sans doute avec un acharnement particulier les
      châteaux et manoirs de ce Pierre Raymond de Rabastens, seigneur
      de Campagnac (Tarn, arr. Gaillac, c. Castelnau-de-Montmiral) et
      de Mezens (c. Rabastens), successivement sénéchal d’Agen, de
      Beaucaire et en dernier lieu de Toulouse (_Arch. Nat._, JJ 102,
      nº 224), l’agent dont le duc d’Anjou s’était surtout servi dans
      ses négociations avec les appelants du Quercy et du Rouergue
      (_Ordonn._, VI, 500 et 501). Quoi qu’il en soit, les Anglais
      ravagèrent alors à tel point l’Albigeois que la population
      déserta en masse les campagnes pour chercher un refuge dans les
      villes fermées. Les vignobles restèrent incultes faute de bras
      pour les cultiver, et, sur la plainte des habitants de Castres,
      Charles V dut défendre aux campagnards de transporter leurs vins
      et vendanges à l’intérieur de cette ville et dans sa banlieue,
      «cum major pars territorii et pertinentiarum dicte civitatis
      habundet in vineis plusquam in aliis terris fructiferis, que
      vinee, tam propter pestiferas mortalitates quam eciam guerrarum
      discrimina, pro majori parte inculte et derelicte remanserunt,
      presertim ille que distant et sunt longe a dicta civitate, et ob
      hoc depopulatur civitas antedicta.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 573.

      [170] On a vu plus haut qu’Archambaud V, comte de Périgord, était
      à Caussade en Quercy le 15 avril et à Toulouse en mai 1369. Le 24
      et le 28 novembre 1368, Charles V avait assigné 40 000 francs au
      comte de Périgord et 12 000 à Taleyrand, frère du comte, payables
      tous les ans dans le cas où le comte adhérerait à l’appel, depuis
      le moment où le prince de Galles lui aurait déclaré la guerre
      jusqu’à la fin de la lutte (Delisle, _Mandements de Charles V_,
      p. 240 à 242).

      [171] Par acte daté de Toulouse le 20 décembre 1369, Louis,
      duc d’Anjou, donna à Roger de Comminges, vicomte de Bruniquel
      (Tarn-et-Garonne, arr. Montauban, c. Monclar), 200 livres de
      rente assises sur divers lieux du diocèse de Cahors (_Arch.
      Nat._, JJ 102, nº 140).

      [172] Tarn-et-Garonne, arr. Montauban, c. Caussade. Au premier
      abord, en lisant dans le texte le récit de ce long siége de
      Réalville par les gens du duc d’Anjou, on serait tenté d’accuser
      Froissart d’une de ces erreurs de date dont il est coutumier.
      On sait en effet que, dès le 18 mars 1369, les habitants
      avaient adhéré à l’appel au roi de France, après avoir massacré
      la garnison anglaise (_Arch. Nat._, J 716, nº 18; art. de M.
      Léon Lacabane dans _Bibl. de l’École des Chartes_, XII, 107).
      D’ailleurs, à la date même de cette adhésion, Louis, duc
      d’Anjou, donna à messire Regnault de Donerel, doyen de Cayrac
      (Tarn-et-Garonne, arr. Montauban, c. Caussade), la justice haute,
      moyenne et basse de Cayrac, 60 sous sur un moulin de la rivière
      de Vayron et _le tiers du port de Réalville_ en la sénéchaussée
      de Quercy (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 243). Toutefois, il y a lieu
      de supposer que Réalville fut repris par les Anglais peu après
      l’expulsion de ceux-ci, et que par conséquent les Français, pour
      rentrer en possession de cette place, durent la soumettre à un
      siége en règle. Cette supposition se fonde sur un acte daté de
      Jumiéges en août 1369, où l’on voit que Réalville, redevenu
      une seconde fois français à cette date, et donné au sire de
      Puycornet, avait été à peu près détruit à l’occasion de la
      guerre. Par cet acte, Charles V, à la prière de ce même Regnault
      de Donerel, doyen de Cayrac, dont il vient d’être question, met
      hors de tout autre ressort que celui de Cahors la temporalité du
      doyenné de Cayrac ressortant auparavant à la bailie de Réalville,
      «licet, _occasione guerre per dictos Edwardum_ (Édouard III)
      _et Edwardum_ (Édouard, prince d’Aquitaine) _commote et habite,
      locus de Regalivilla fuerit et sit destructus et devastatus_
      sicque in eodem non est neque speratur quod sit aliquis bajulus
      seu baillivus qui ibidem remanere esset ausus...; et una cum hoc
      prefatus locus de Regalivilla domino de Puichcornet fuerit et sit
      concessus.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 242.

Pendant ce temps, Jean, duc de Berry, Jean d’Armagnac[173] son
beau-frère, Jean de Villemur, Roger de Beaufort[174], les seigneurs de
Beaujeu, de Villars et de Chalançon, font la guerre aux Anglais sur
les frontières du Limousin, de l’Auvergne et du Quercy. L’archevêque
de Toulouse[175], envoyé en mission par Louis, duc d’Anjou, réussit
avec le concours de Jean d’Armagnac et des hommes d’armes du duc de
Berry, à rallier à la cause française Cahors[176], Figeac, Gramat,
Rocamadour, Capdenac[177] et plus de soixante[178] cités, villes,
châteaux et forteresses.--Le rôle que joue en Languedoc l’archevêque
de Toulouse, Guillaume de Dormans[179] le remplit dans le Pontieu où
il va de cité en cité et de bonne ville en bonne ville faire de la
propagande en faveur du roi de France.--Charles V institue à Paris des
processions où il assiste lui-même pieds nus, ainsi que la reine, et
il ordonne des mortifications et des prières publiques par tout son
royaume[180]. Les choses se passent de la même manière en Angleterre
où l’évêque de Londres fait des sermons contre la France et les
Français[181].--Sollicité par son gendre Édouard de Gueldre et par
le seigneur de Gommegnies de prendre parti pour Édouard III, le duc
Aubert de Bavière, qui tient alors en bail le comté de Hainaut, est
détourné d’une telle résolution par Jean de Werchin[182], sénéchal de
Hainaut, le comte de Blois[183], Jean de Blois[184], frère du comte,
les seigneurs de Barbençon[185] et de Ligne[186], très-attachés à la
cause française. Il garde donc la neutralité, et cet exemple est suivi
par Jeanne, duchesse de Brabant[187]. En revanche, les ducs de Gueldre
et de Juliers défient le roi de France. P. 124 à 129, 341 à 345.

      [173] C’est Jean d’Armagnac, fils du comte d’Armagnac, qui fut
      le principal chef des opérations militaires dans le Rouergue
      et l’Albigeois au commencement de 1369. Parti du Charollais,
      il traversa l’Auvergne, puis le Gévaudan par où il pénétra
      en Rouergue et inaugura la campagne, dans les premiers jours
      de janvier, par la prise de la Roque-Valsergue. Pendant ce
      temps, le comte d’Armagnac, secondé par Pierre Raymond de
      Rabastens, sénéchal de Toulouse, que le duc d’Anjou lui avait
      adjoint (_Ordonn._, VI, 500 et 501), se chargeait surtout des
      négociations avec les principales villes (_Ordonn._, V, 702 à
      707; _Arch. Nat._, JJ 100, nº 881).

      [174] Par acte daté de Toulouse en février 1369, Louis, duc
      d’Anjou, donna à Roger de Beaufort, chevalier et seigneur de
      Beaufort, les lieux de Montfaucon (Lot, arr. Gourdon, c. Bastide)
      et «de Avaro», en la sénéchaussée de Quercy (_Arch. Nat._,
      JJ 100, nº 303).

      [175] Cet archevêque s’appelait Geoffroi de Vayroles. Le 5 juin
      1369, il fut gratifié par Charles V d’une somme de 800 livres
      d’or (_Gall. Christ._, XIII, 41); et la même année, Louis, duc
      d’Anjou, constituait une rente annuelle et perpétuelle de 1000
      livres au profit de Gauselm de Vayroles, seigneur de Lalbenque
      (Lot, arr. Cahors), frère de l’archevêque de Toulouse (_Arch.
      Nat._, JJ 102, nº 111). Dès le mercredi 31 janvier 1369, le
      duc d’Anjou avait envoyé ce chevalier, qualifié sénéchal du
      Quercy, avec cent hommes d’armes, prendre le gouvernement du
      Périgord et du Quercy et traiter avec les habitants de ces deux
      provinces. Gauselm était de retour à Toulouse le 3 juillet
      suivant, jour où il donna quittance de 400 francs d’or pour ses
      gages _en la présente guerre de Gascogne_ (_Bibl. de l’École des
      Chartes_, XV, 199). Du reste, l’évêque de Cahors était alors
      Begon de Castelnau; et ce n’est pas l’évêque, comme Froissart
      le dit sans doute par confusion (p. 124), c’est le sénéchal de
      cette ville et du Quercy, qui était le frère de Geoffroi de
      Vayroles archevêque de Toulouse. Sauf cette erreur, l’assertion
      de Froissart, relative aux services exceptionnels rendus par
      l’archevêque de Toulouse et par son frère, est confirmée d’une
      manière éclatante par un acte authentique, daté de Paris en
      avril 1371, où Charles V, ratifiant la donation de 1000 livres
      tournois de rente faite à Gauselm de Vayroles par le duc d’Anjou
      son frère, ainsi que l’assignation de cette rente sur un certain
      nombre de seigneuries du Quercy et de l’Albigeois, motive cette
      faveur dans les termes suivants: «considerantes et ad memoriam
      reducentes omnia et singula premissa et laudabilia et utilia
      servicia que Goffredus, archiepiscopus Tolosanus, Gauselmi de
      Vairoliis germanus, et miles predictus ac eorum antecessores ab
      antiquis temporibus nobis et predecessoribus nostris regibus
      Francie, ut predicitur, fideliter impenderunt, et quod _eadem
      civitas Caturcensis et multa alia fortalicia, ville et loca
      solempnia ducatus Aquitanie per ipsorum archiepiscopi et militis
      diligenciam atque penam, et mediantibus tractatibus per ipsos
      factis, ad nostram subjeccionem et obedienciam_, ut dictum
      est, _devenerunt_, pro quibus faciendis et eciam prosequendis
      et pro expensis per eumdem Gauselmum factis eidem tenemur in
      summa viginti mille francorum auri, de qua summa eidem militi
      satisfaccionem legitimam facere tenemur, prout per litteras
      ipsius germani nostri (Louis, duc d’Anjou, lieutenant en
      Languedoc) nobis directas fuimus certiorati et debite informati.»
      _Arch. Nat._, JJ 102, nº 91. Cf. JJ 100, nº 878, et JJ 102, nº
      281.

      [176] Cahors avait déjà secoué le joug anglais le 15 janvier
      1369, quoique son acte d’appel ne soit que du 3 février suivant
      (_Ordonn._, VI, 500 et 501; _Bibl. de l’École des Chartes_, XII,
      105, note 1, art. de M. Léon Lacabane). Dans un acte daté de
      Toulouse _le 7 février 1369_ (_n. st._), contenant une donation
      faite à Marquès de Cardaillac, seigneur de Cardaillac et de
      Montbrun, Louis, duc d’Anjou, reconnaît que «revera tota patria
      Caturcensis erga dominum meum et nos, _inter omnes Aquitanenses
      partes, ultro se monstravit magis prompta_.» _Arch. Nat._,
      JJ 100, nº 648.

      [177] Lot, arr. et c. Figeac. A la date du 18 mars 1369, Capdenac
      et Figeac avaient fait leur soumission au roi de France.

      [178] Ce chiffre de soixante, donné par Froissart, est fort
      au-dessous de la vérité. Aussitôt que les lettres de citation de
      Charles V eurent été signifiées à Bordeaux au prince de Galles à
      la fin de 1368 ou dans les premiers jours de 1369, le mouvement
      insurrectionnel contre les Anglais se propagea avec une telle
      rapidité que, dès le 18 mars suivant, 921 villes, châteaux et
      lieux forts, tant des comtés d’Armagnac, de Rodez et de la
      vicomté de Lomagne que du Quercy et de l’Agenais, avaient adhéré
      à l’appel au roi de France et avaient protesté ainsi, au moins
      indirectement, contre la domination anglaise. Un rôle, conservé
      aux Archives Nationales (J 655, nº 18), donne les noms de ces 921
      localités.

      [179] Guillaume de Dormans, chancelier du duché de Normandie,
      puis du Dauphiné, succéda le 21 février 1372, comme chancelier
      de France, à son frère Jean de Dormans, cardinal, évêque de
      Beauvais, et mourut le 11 juillet 1373.

      [180] Charles V était trop sincèrement religieux pour ne pas
      convier ses sujets à des prières publiques au début d’une
      entreprise dont nul ne mesurait mieux que lui les difficultés;
      mais en même temps il empruntait à son adversaire une de ses
      ordonnances les plus sages, une de celles qui avaient le plus
      contribué à préparer les victoires de Crécy et de Poitiers. Le 3
      avril 1369, défense était faite par tout le royaume de jouer aux
      dés, aux tables ou dames, à la paume, aux quilles, au palet, à
      la soule, à la bille, sous peine d’une amende de quarante sous.
      Le roi enjoignait à ses sujets, par la même ordonnance, «d’eulz
      exercer et habiliter en fait de trait d’arc ou d’arbalestres, ès
      biaux lieux et places convenables à ce ès villes et terrouoirs,
      et facent leurs dons aux mieulx traians et leurs festes et
      joies pour ce.» Charles V renouvelait cette ordonnance le 23
      mai suivant, et allouait le quart de l’amende, soit dix sous,
      aux sergents qui constateraient le délit et prendraient les
      délinquants. _Ordonn._, V, 172 et 173.

      [181] Le 3 juin 1369, Édouard III reprit le nom et le titre de
      roi de France (Rymer, III, 868, 869).

      [182] En 1340, Jean de Werchin (aujourd’hui Verchain-Maugré,
      Nord, arr. et c. Valenciennes), fils de Gérard de Werchin et
      d’Isabeau d’Antoing, fit hommage à Philippe de Valois de la terre
      de Fontenay (aujourd’hui Fontenoy, château situé à Houdain, Nord,
      arr. Avesnes, c. Bavay) que son père avait possédée, et le 11
      novembre 1350 le don de cette terre lui fut confirmé par le roi
      Jean (_Arch. Nat._, JJ 80, nº 134). Le 30 juillet 1366, Charles V
      lui confia la garde des château et ville de Mortagne (Nord, arr.
      Valenciennes, c. Saint-Amand-les-Eaux), qu’il promit de garder
      loyalement et de remettre entre les mains du roi quand il en
      serait requis (J 400, nº 61).

      [183] Louis de Châtillon, comte de Blois et de Dunois, seigneur
      d’Avesnes, fils de Louis de Châtillon et de Jeanne de Hainaut,
      comtesse de Soissons, dame de Beaumont et de Chimay, mort
      célibataire en 1372.

      [184] Jean de Châtillon, marié à Mathilde de Gueldre en 1372,
      l’année même où il succéda comme comte de Blois et de Dunois à
      son frère aîné. Gui de Châtillon, frère cadet de Louis et de
      Jean, n’est pas nommé, parce qu’en 1369 il guerroyait en Prusse.

      [185] Jean III, sire de Barbençon (Belgique, prov. Hainaut,
      arr. Thuin, c. Beaumont), marié à Yolande de Gavre et mort le 4
      septembre 1378.

      [186] Guillaume, sire de Ligne (Belgique, prov. Hainaut, arr.
      Tournay, c. Leuze), marié à Berthe de Schleiden. Le 28 février
      1374, Jean de Werchin, Jean, sire de Barbençon et Guillaume,
      sire de Ligne, apposèrent leurs sceaux à Middelburg en Zélande
      à la ratification du contrat de mariage conclu à Saint-Quentin,
      le 3 mars de l’année précédente, entre Marie de France, fille
      de Charles V, et Guillaume, fils aîné d’Aubert de Bavière,
      gouverneur des comtés de Hainaut, Hollande et Zélande (_Arch.
      Nat._, J 412, nº 1). Par son mariage avec Jean, sire de Ligne,
      fils de Guillaume, Eustachie, l’aînée des filles de Jean III,
      sire de Barbençon, mort sans héritiers mâles, porta la terre de
      ce nom dans la maison de Ligne.

      [187] Wenceslas, duc de Luxembourg, frère puîné de l’empereur
      Charles IV, marié à Jeanne, duchesse de Brabant et de Limbourg,
      était l’oncle maternel de Charles V, fils de Bonne de Luxembourg.
      Sur les relations d’intimité qu’entretenaient alors le roi de
      France, le duc et la duchesse de Brabant, voyez Pinchart, _Études
      sur l’histoire des arts_, Bruxelles, 1855, p. 17, 18, 30.

Le pape Urbain V refuse pendant cinq ans d’accorder les dispenses
nécessaires pour le mariage d’Aymon, comte de Cambridge, l’un des
fils d’Édouard III, avec Marguerite de Flandre[188]. Louis, comte
de Flandre, père de Marguerite, cédant aux sollicitations de la
comtesse d’Artois sa mère, prend le parti de donner la main de sa
fille à Philippe, duc de Bourgogne, frère cadet du roi de France[189].
Charles V engage Lille et Douai[190] entre les mains de son jeune
frère, en considération de ce mariage qui se célèbre à Gand[191].
Un tel événement a pour effet de refroidir Édouard III à l’endroit
des Flamands ses anciens alliés, mais les communes de Flandre n’en
continuent pas moins d’être plus favorables au roi d’Angleterre qu’au
roi de France. P. 129 à 131, 346.

      [188] On ne saurait nier que, sur cette question des dispenses
      pour mariage, Urbain V n’ait fait preuve d’une véritable
      partialité en faveur du roi de France. Le mercredi 2 octobre
      1364, le pape donnait dispense pour le mariage de Marie de
      France, fille du roi Jean, avec Henri, duc de Bar, parrain et
      parent au troisième degré de consanguinité de la dite Marie
      (_Arch. Nat._, J 437, nº 32); et, le jeudi 30 octobre de l’année
      suivante, par deux bulles adressées aux archevêques de Cambrai
      et de Canterbury, il révoquait toutes les dispenses de mariage
      en termes généraux concédées par Clément VI et Innocent VI aux
      empereurs, rois, princes, ducs et marquis; et il commandait
      aux dits archevêques de déclarer à Edmond, fils d’Édouard III,
      qui avait obtenu pareille dispense pour contracter mariage
      avec Marguerite, fille de Louis, comte de Flandre, parente
      aux troisième et quatrième degrés, que la dispense qu’il
      avait obtenue était révoquée, et que le dit Edmond et la dite
      Marguerite tomberaient sous le coup des censures, s’ils passaient
      outre (J 558, nºs 6 et 6 _bis_). Enfin, par une bulle datée de
      Saint-Pierre de Rome le 3 novembre 1367, Urbain V déclarait
      Edmond et Marguerite libres de contracter ailleurs mariage et les
      absolvait du serment qu’ils pouvaient s’être fait mutuellement
      (J 558, nº 7).

      [189] Ce mariage, «qui longuement avoit esté traictié», fut passé
      et accordé le samedi après Pâques (Pâques tomba en 1369 le 1er
      avril), c’est-à-dire le 7 avril 1369 (_Gr. Chron._, VI, 271).

      [190] A ces deux châtellenies, mentionnées par Froissart, il faut
      ajouter celle d’Orchies (Nord, arr. Douai).

      [191] Ce mariage fut en effet célébré à Gand, le 19 juin 1369,
      en l’abbaye de Saint-Bavon. Charles V et les communes flamandes
      eurent soin de prendre leurs sûretés. Le 12 septembre 1368, le
      roi de France se fit remettre une contre-lettre secrète où le
      duc de Bourgogne son frère s’engageait à restituer les trois
      châtellenies de Lille, de Douai et d’Orchies, dès que Louis
      de Male, comte de Flandre, serait mort; et, le 27 mars 1369,
      Marguerite de Male dut prêter entre les mains de son père le
      serment solennel de ne jamais consentir, après son entrée en
      possession de Lille, de Douai et d’Orchies, à l’aliénation de
      «ces anciennes parties de la Flandre.» _Invent. des Archives de
      Bruges_, Bruges, 1873, II, 155 à 157.

Par l’entremise d’Eustache d’Auberchicourt, capitaine de Carentan,
Charles, roi de Navarre, qui se tient alors à Cherbourg[192], se rend
en Angleterre où il conclut un traité d’alliance offensive et défensive
avec Édouard III. Les nefs anglaises, qui ont ramené le Navarrais à
Cherbourg, sont capturées au retour par des marins normands, et les
chevaliers ou écuyers de distinction, embarqués sur ces navires, faits
prisonniers. Eustache d’Auberchicourt prend congé du roi de Navarre
pour répondre à l’appel du prince de Galles. Arrivé à Angoulême, il
se met aux ordres du prince qui l’envoie à Montauban rejoindre Jean
Chandos et le captal de Buch. P. 131 à 133, 346, 347.

      [192] Le rédacteur des Grandes Chroniques dit que le roi de
      Navarre «vint par la mer en Constantin» au mois de septembre 1369
      (_Gr. Chron._, VI, 318). Ce n’est pas tout à fait exact. Charles
      le Mauvais arriva à Cherbourg dès le 13 août de cette année,
      ainsi que l’établit l’article de compte suivant: «A messire
      Jaques Froissart, clerc de monseigneur (le roi de Navarre), par
      mandement de monseigneur d’Avranches et de Ferrando d’Ayenz,
      lieutenanz de monseigneur, donné le VI aoust mil CCCLXX pour
      despens de ses gens et chevaliers, _depuis le_ XIII _aoust
      mil_ CCCLXIX _que monseigneur vint et arriva dans sa ville de
      Cherebourg_ jusqu’au XIII avril mil CCCLXXX, VI sous par jour,
      IX livres par mois, ce qui fait LXXII livres, franc pour XXXVIII
      sous pièce, valant L frans, I tiers, III sous.» _Bibl. Nat._,
      registre des revenus du roi de Navarre en Normandie, ms. fr.
      nº 10367, fº 136.--Aussitôt après son arrivée à Cherbourg, le
      roi de Navarre entama des négociations avec Édouard III auprès
      de qui il dépêcha, «l’an LXIX, à la mi aoust», Jaquet de Rue
      et Pierre du Tertre. Le 29 août 1369, Édouard III octroya des
      lettres de sauf-conduit à Baudouin de Beaulo, chevalier, à
      Sanche Lopez, huissier d’armes, à Pierre du Tertre, secrétaire
      du roi de Navarre, à Guillaume Dordan, bailli du Cotentin pour
      Charles le Mauvais, envoyés par le dit roi en Angleterre,
      «pro quibusdam negotiis et tractatibus nos et præfatum regem
      Navarræ tangentibus.» Rymer, III, 879.--A la mi-juin de l’année
      suivante, Pierre du Tertre et Guillaume Dordan étaient encore
      en Angleterre où ils se firent délivrer des passe-ports pour se
      rendre en Navarre (Rymer, édit. de 1740, III, 170). Mais c’est
      seulement dans le courant du mois d’août 1370 que Charles le
      Mauvais passa la mer en personne et reçut l’hospitalité au manoir
      de Clarendon où résidait alors le roi d’Angleterre (Rymer, III,
      899). C’est alors que les deux rois arrêtèrent les bases d’un
      traité d’alliance en vertu duquel Édouard promettait à Charles
      la Champagne, la Bourgogne et le Limousin. Le prince de Galles,
      qui reprit Limoges le 19 septembre suivant, s’étant opposé à la
      cession de cette dernière province, le traité de Clarendon resta
      non avenu: ce qui décida le Navarrais à traiter avec Charles V.

Les chevaliers et écuyers de Picardie, au nombre de mille lances, vont,
sous les ordres de Moreau de Fiennes, connétable de France, et de Jean
de Werchin, sénéchal de Hainaut, faire une démonstration devant la
bastide d’Ardres[193] occupée par les Anglais. P. 133, 134, 347, 348.

      [193] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer. Cette bastide d’Ardres
      était une sorte de poste avancé qui gardait les approches de
      Calais. Le 1er décembre 1369, une convention ou, pour employer le
      terme de la chancellerie anglaise, une _endenture_ fut conclue
      à Calais entre Jean, duc de Lancastre, sénéchal d’Angleterre,
      lieutenant en ces parties de France, et Jean, sire de Gommegnies.
      En vertu de cette convention, le seigneur de Gommegnies fut
      institué capitaine d’Ardres avec une garnison de 100 hommes
      d’armes, à savoir lui chevalier banneret, 10 chevaliers
      bacheliers, 89 écuyers et 200 archers (Rymer, III, 882). Ce
      texte prouve que _l’homme d’armes_, tel que l’entendaient les
      Anglais en 1369, comprenait 3 personnes, 1 chevalier ou 1
      écuyer et 2 archers. On remarquera aussi la part prise à cette
      démonstration militaire par Jean de Werchin, le chef du parti
      français en Hainaut, et par suite l’ennemi personnel du seigneur
      de Gommegnies, qui, non content de servir Édouard III, faisait de
      la propagande dans son pays en faveur de l’alliance anglaise.

La forteresse de Réalville, en Quercy, abandonnée par Jean Chandos et
le captal de Buch qui font frontière à Montauban ainsi que par les
comtes de Cambridge et de Pembroke qui assiégent Bourdeilles, se rend
aux Français[194]. Après la reddition de Réalville, les chefs des
Compagnies à la solde du duc d’Anjou vont tenir garnison à Cahors,
tandis que le comte de Périgord et les autres seigneurs regagnent
leurs terres pour les défendre contre les incursions des Compagnies
anglaises.--Exploits de Thomas de Wetenhale[195], capitaine anglais
de Millau[196] et de la Roque-Valsergue[197], en Rouergue, contre les
Français. P. 134 à 136, 348, 349.

      [194] Cette prise de Réalville par les Français et la
      participation du comte de Périgord et de son frère Taleyrand à
      ce fait de guerre sont rappelées dans un acte, daté de Paris
      le 27 juillet 1371, par lequel Charles V donne à Pierre de
      Campagnac, chevalier, frère de maître Bertrand de Campagnac, en
      considération de services rendus en la compagnie de nos féaux
      cousins le comte de Périgord et Taleyrand de Périgord, 100 livres
      tournois de rente confisquées sur Evrard de la Roche, chevalier,
      assises à Réalville et à nous advenues depuis que «dicta Regalis
      Villa _vi armorum per gentes nostras capta fuit_.» _Arch. Nat._,
      JJ 102, nº 305.--L’occupation de Réalville avait été précédée
      de la soumission d’une bourgade voisine, de Caussade, en latin
      _Calciata_, soumission qui en avril 1369 était un fait accompli
      (JJ 100, nº 768).

      [195] Le 24 juin 1369, Thomas de Wetenhale, «se dicens
      senescallum Ruthenensem», assiégeait la tour de Valady (Aveyron,
      arr. Rodez, c. Marcillac), sur le sommet de laquelle les
      habitants, vassaux du vicomte de Murat, avaient arboré une
      bannière aux armes de France (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 830).

      [196] Froissart prétend que Thomas de Wetenhale tint Millau
      plus d’un an et demi et ne rendit cette place qu’à du Guesclin.
      Lorsqu’à la fin de mai 1370, Millau ouvrit ses portes au duc
      d’Anjou et au roi de France à la suite de négociations qui
      duraient depuis le 5 décembre de l’année précédente (_Arch.
      Nat._, JJ 100, nºs 761, 727 et 797), il y avait plus de huit mois
      que le sénéchal anglais du Rouergue était mort; il avait succombé
      aux blessures reçues au combat de Montlaur vers le milieu du mois
      de septembre 1369. Le chroniqueur de Valenciennes paraît avoir
      confondu Thomas de Wetenhale, sénéchal du Rouergue, avec Thomas
      de Walkefare, sénéchal anglais du Quercy, dont un fief, appelé
      en latin «Naotavernas» et situé près de Cahors, fut confisqué en
      janvier 1370 (n. st.) au profit de Gauselm de Vayroles, sénéchal
      français de la même province (_Arch. Nat._, JJ 108, nº 183). Nous
      ne savons si Thomas de Walkefare contribua à retenir Millau sous
      la domination anglaise pendant les premiers mois de 1370; le
      sénéchal anglais du Quercy fut pendu sur un échafaud à Toulouse,
      au mois de septembre de cette année, par ordre du duc d’Anjou
      (dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 346).

      [197] Le lieu fort, appelé par Froissart «Vauclère» et
      situé en Rouergue, doit certainement être identifié avec la
      Roque-Valsergue (Aveyron, arr. Millau, c. Campagnac), château
      qui était au moyen âge le chef-lieu d’une des quatre grandes
      châtellenies du Rouergue. En 1368, Guillaume Pevret, châtelain
      anglais de la Roque-Valsergue, avait été tué par un écuyer du
      pays, nommé Bernard Broissin (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 827). Ce
      fut la première place de cette sénéchaussée dont les Français
      s’emparèrent dans les premiers jours du mois de janvier 1369, au
      début de la campagne contre les Anglais. Jean d’Armagnac, fils
      du comte de Rodez, à qui le duc de Berry, campé en Auvergne,
      avait confié un détachement de ses troupes, après avoir traversé
      le Gévaudan, vint mettre le siége devant la Roque-Valsergue,
      et livra plusieurs assauts à cette forteresse. Au dernier de
      ces assauts, le capitaine de la garnison anglaise fut tué et la
      place emportée. Amauri de Narbonne, qui avait pris part à ce fait
      d’armes, en transmit aussitôt la nouvelle à Rodez. Mais Thomas
      de Wetenhale, qui se trouvait alors à Villefranche avec Diego
      Massi, châtelain de Millau, était resté étranger, quoi qu’en
      dise Froissart, à la courageuse résistance de la garnison de la
      Roque-Valsergue.

Prise de la Roche-Posay[198], sur les confins du Poitou et de la
Touraine, par les Français sous les ordres du breton Kerlouet[199], de
Jean de Beuil, de Guillaume des Bordes et de Louis de Saint-Julien.--A
cette nouvelle, Guichard d’Angle[200], Louis de Harcourt[201] et le
seigneur de Parthenay[202] quittent Montauban où ils servent sous
Jean Chandos pour aller en Poitou défendre leurs possessions.--Le
seigneur de Chauvigny, vicomte de Brosses[203], se tourne français
et fait occuper par des Bretons sa forteresse de Brosses. Le vicomte
de Rochechouart[204], accusé aussi de défection, vient à Angoulême se
justifier auprès du prince de Galles. James d’Audeley, sénéchal du
Poitou[205], Baudouin de Fréville, sénéchal de Saintonge[206], et les
principaux seigneurs de ces deux provinces vont porter le ravage en
Berry; ils assiégent et prennent Brosses et, pour punir le seigneur de
Chauvigny de sa défection, font pendre seize de ses hommes, puis ils
retournent à Poitiers. P. 136 à 139, 349 à 351.

      [198] Vienne, arr. Châtellerault, c. Pleumartin. La Roche-Posay
      est sur la rive gauche de la Creuse, au confluent de cette
      rivière avec la Gartempe, à la limite du Poitou au sud-ouest,
      du Berry au sud-est et de la Touraine au nord. Cette forteresse
      commandait la route, ancienne voie romaine, qui mettait en
      communication, de temps immémorial, Poitiers et Tours. Occupée,
      peu après 1356, par le Basquin du Poncet, elle avait servi de
      base d’opérations à ce chef de bande dans toutes ses entreprises
      contre la Touraine, dans ses pointes sur Cormery et sur Véretz.
      Témoin vénérable de cette période de luttes, l’église actuelle,
      dont la construction remonte au quatorzième siècle, a conservé
      des restes de fortifications. A la date du 11 mai 1369, la
      Roche-Posay était encore au pouvoir des Anglais, ce dont
      Charles V se plaignait en ces termes dans une sorte de memorandum
      diplomatique adressé à Édouard III, et où le roi de France
      énumère tous ses griefs contre son adversaire d’Angleterre:
      «Item, que aucunes des forteresses ne furent oncques delivrées;
      ainsois ont toujours esté occupées et _encores sont_ par le dit
      roy d’Angleterre ou par ses subgiés ou aliés, c’est assavoir
      _la Roche de Posay_.» _Gr. Chron._, VI, 296 et 297.--D’un
      autre côté, Charles V, par acte daté de Paris en _août 1369_,
      donna les biens confisqués de Jean de Surgères, chevalier,
      seigneur d’Azay-sur-Cher, et de Guillaume du Plessis, chevalier,
      partisans des Anglais, à Jean de Besdon, «qui nous a servi en
      noz guerres, _et par especial à prendre la Roche de Posay_ où il
      est continuelment.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 91.--D’où l’on peut
      conclure que la prise de la Roche-Posay par les Français eut lieu
      entre le 11 mai et le mois d’août 1369, vers le milieu de cette
      année.

      [199] Dès le 12 septembre 1369, par acte daté de Sainte-Catherine
      sur Rouen, Charles V assigna à son amé et féal huissier d’armes
      Jean de Kerlouet 4500 francs d’or à payer chaque année en quatre
      termes _pour la garde des châteaux et ville de la Roche-Posay_,
      et il confirma cette donation à Paris le 18 septembre (Hay du
      Chastelet, _Hist. de B. du Guesclin_, p. 434). Les environs de
      la Roche-Posay eurent beaucoup à souffrir du voisinage de la
      garnison de cette forteresse, comme le prouvent des lettres de
      rémission délivrées en mars 1379 (n. st.) à Jean Faugereux, de
      Saint-Savin en Poitou (auj. Saint-Savin-sur-Gartempe, Vienne,
      arr. Montmorillon), «comme pour le temps que feu Karalouet
      tenoit le fort de la Roche de Ponzay, ouquel temps le prince de
      Galles nostre ennemi occupoit le pays de Poitou, pour lequel
      fort advitailler et garder, comme il feust assiz en frontière
      d’ennemis, il estoit de necessité le dit suppliant et ses
      compaignons, pour la garnison du dit fort, aler et chevauchier
      en fourrage, querir et avoir des vivres en plusieurs et divers
      lieux loing du dit fort, mesmement que le dit pays de Poitou
      environ ycellui fort estoit lors gasté et destruit et comme tout
      desimé de vivres et autres biens par le fait et occasion de noz
      guerres. Et, en chevauchant par le dit pays de Poitou querant
      des diz vivres, prindrent douze beufs lesquelz leur furent ostez
      en la ville d’Escuillé en Touraine (auj. Écueillé, Indre, arr.
      Châteauroux). En laquelle ville, pour cause des diz beufs à eulz
      ainsi ostez il prindrent par manière de marque douze personnes,
      que hommes, que femmes, et par force les menèrent ou dit fort
      et les firent composer à eulz à la somme de cent francs d’or.
      Et avecques ce chevauchèrent par plusieurs foiz en la terre du
      seigneur de Prully (auj. Preuilly, Indre-et-Loire, arr. Loches)
      et de plusieurs autres noz subgiez ou dit pays et environ, en
      prenant toutes manières de vivres....» _Arch. Nat._, JJ 114, nº
      204.

      [200] Guichard d’Angle avait été créé maréchal d’Aquitaine par
      le prince de Galles. Par acte daté de son hôtel Saint-Pol le 19
      février 1371 (n. st.), Charles V donna à Geffroi de la Celle,
      chevalier, 60 livres tournois de terre en Touraine sur les biens
      confisqués de Guichard d’Angle, «chevalier, _rebelle_.» _Arch.
      Nat._, JJ 102, nº 182.

      [201] Par acte daté de Paris en novembre 1369, Charles V
      donna à Jean VI, comte de Harcourt, comme assiette des 2000
      livres de terre assignées en dot à sa belle-sœur, Catherine
      de Bourbon, comtesse de Harcourt, le château de Mazères
      (auj. Mézières-en-Brenne, Indre, arr. le Blanc), avec
      l’Isle-Savary (auj. commune de Clion, Indre, arr. Châteauroux,
      c. Châtillon-sur-Indre), confisqué sur Louis de Harcourt,
      vicomte de Châtellerault, oncle du dit comte, ainsi que la
      ville et forteresse de Saint-Christophe en Touraine (auj.
      Saint-Christophe-sur-le-Nais, Indre-et-Loire, arr. Tours, c.
      Neuvy-le-Roy), confisquée sur Guillaume Larchevêque, seigneur
      de Parthenay, «noz desobeissanz et rebelles et qui tiennent
      contre nous la partie de nos ennemis.» _Arch. Nat._, JJ 100,
      nº 552.--Le dernier avril 1371, Charles V gratifia Louis de
      Maillé, chevalier, du fort du «Peu Milleron, sis ès frontières de
      Guienne, qu’il a pris n’a gaires et mis en nostre obeissance»,
      confisqué sur Louis de Harcourt, vicomte de Châtellerault,
      «nostre ennemi et rebelle.» JJ 102, nº 259.

      [202] Outre la confiscation de Rugny et de la Fougereuse
      rapportée plus haut (p. LV, note 168) et celle de
      Saint-Christophe dont il est question dans la note précédente,
      Charles V confisqua, en novembre 1369, sur Guillaume Larchevêque,
      seigneur de Parthenay, les château et ville de Semblançay
      (Indre-et-Loire, arr. Tours, c. Neuillé-Pont-Pierre) et les donna
      à son très-cher et amé frère le comte de Harcourt. JJ 100, nº 551.

      [203] Les ruines du château des Brosses se voient encore
      dans la commune de Chaillac, Indre, arr. du Blanc, c. de
      Saint-Benoît-du-Sault. Par acte daté de Paris le 13 décembre
      1369, Charles V donna à Gui, sire de Chauvigny et de Châteauroux,
      vicomte de Broce, chevalier, 500 livrées de terre, pour le
      dédommager de la perte de son château de la Broce en Poitou,
      «que les ennemis tiennent», évalué avec ses appartenances à 4000
      livrées de terre. _Arch. Nat._, JJ 100, nº 470.--Il y a aussi un
      château de la Brosse dans la commune de Thollet (Vienne, arr.
      Montmorillon, c. la Trimouille), qui est, comme le premier, un
      vestige de l’ancienne vicomté de Brosses.

      [204] Louis, vicomte de Rochechouart, fils de Jean, 1er du nom,
      tué à la bataille de Poitiers, et de Jeanne de Sully, dame de
      Corbeffy, frère de Jean de Rochechouart, archevêque de Bourges
      (Anselme, _Hist. généal._, IV, 653; _Gall. Christ._, I, 580). Par
      acte daté de Paris en juin 1369, Charles V assigna à son amé et
      féal cousin Louis, vicomte de Rochechouart, 2000 livres de rente
      assises sur les château et châtellenie de Rochefort sur Charente,
      au diocèse de Saintes, et au besoin sur l’île d’Oléron au dit
      diocèse. _Arch. Nat._, JJ 100, nº 137.

      [205] Sur ce titre de sénéchal du Poitou donné par Froissart à
      James d’Audeley, voyez plus bas, p. LXXIV, note 226.

      [206] Jean Harpedenne, chevalier anglais, s’intitule «seneschal
      de Xaintonge», châtelain et capitaine de Fontenay-le-Comte, dans
      un acte daté de Niort le 27 novembre 1369 (Fillon, _Jean Chandos,
      connétable d’Aquitaine_, Fontenay, 1856, p. 30 et 31). D’un autre
      côté, Baudouin de Fréville est déjà mentionné comme sénéchal du
      Poitou dans une obligation souscrite à Burgos par don Pèdre le 2
      mai 1367 (voyez plus haut, p. XIX, note 65). D’où il y a lieu
      de conclure qu’en 1369 Baudouin de Fréville n’était plus depuis
      longtemps sénéchal de Saintonge.

Robert Knolles quitte son château de Derval[207], en Bretagne, et va
à Angoulême offrir ses services au prince de Galles qui l’institue
souverain maître de son hôtel. Robert, ayant sous ses ordres cinq
cents hommes d’armes, cinq cents archers et autant de brigands, va
tenir garnison à Agen[208] d’où il compte se rendre en Quercy où se
trouvent les chefs des Compagnies ralliés au parti français. Il ménage
une entrevue avec Bertucat d’Albret, le plus important de ces chefs, et
réussit à le faire rentrer au service du prince de Galles[209], ainsi
que cinq ou six cents soudoyers gascons. P. 139 à 142, 351 à 354.

      [207] Dès son avénement, Jean IV, duc de Bretagne, avait
      donné à Robert Knolles les terres de Derval et de Rougé
      (Loire-Inférieure, arr. Châteaubriant) et en outre 2000 livres
      de rente sur la terre de Conq (auj. Beuzec-Conq, Finistère, arr.
      Quimper, c. Concarneau). _Arch. dép. de la Loire-Inférieure_, E
      154, cassette 59; _Invent._, p. 60.--Cette dernière donation nous
      explique pourquoi Knolles, voulant se rendre par mer de Bretagne
      à Angoulême, s’embarqua, comme Froissart a soin de nous le dire
      (p. 140), au port de Conq.

      [208] Dans une lettre datée de Castelmus le 22 janvier 1369
      et adressée par Jean de Levezou, seigneur de Castelmus, aux
      consuls de Millau, on lit que presque tous les gentilshommes de
      l’Agenais avaient embrassé le parti français et que la ville
      d’Agen elle-même était dès lors entrée en pourparlers avec le
      duc d’Anjou pour se faire française: «E may novel que totz los
      gentils homes d’Ajanez so Frances, fora d’un; _e Agen que es en
      cert patu am lo duc_ (d’Anjou) _de far Frances_.» Rouquette,
      _Le Rouergue sous les Anglais_, p. 137.--Quoi qu’il en soit,
      Agen ne se soumit d’une manière définitive qu’au commencement de
      l’année suivante, et le séjour que fit alors le duc d’Anjou dans
      cette ville, dont il voulait en quelque sorte prendre possession
      et dont il confirma les priviléges, est du mois de février 1370
      (_Ordonn._, XV, 636).

      [209] Par acte daté de Toulouse le 1er mai 1369, Louis, duc
      d’Anjou, prit au service du roi de France Berard d’Albret,
      chevalier, capitaine de Lavardac (Lot-et-Garonne, arr. Nérac), de
      Durance (arr. Nérac, c. Houeilles) et de Feugarolles (arr. Nérac,
      c. Lavardac), lui et 25 hommes d’armes, pour la garde des dites
      places, aux gages de 15 francs par mois pour chaque homme d’armes
      (_Bibl. Nat._, Titres originaux, XXIV, nº 12). Troisième fils de
      Bernard Ezy, sire d’Albret et de Mathe d’Armagnac, par conséquent
      frère cadet d’Arnaud Amanieu, sire d’Albret, marié le 8 mai de
      l’année précédente à Marguerite de Bourbon, Berard d’Albret était
      aussi seigneur de Sainte-Bazeille (Lot-et-Garonne, arr. et c.
      Marmande) par son mariage avec Hélène de Caumont. Il est possible
      que Bertucat d’Albret, après avoir promis de se rallier au parti
      français en même temps que Berard d’Albret, c’est-à-dire dans les
      premiers jours de mai 1369, ait ensuite manqué à sa parole, comme
      le raconte Froissart, sur les instances de Robert Knolles. Quoi
      qu’il en soit, c’est seulement pendant la première moitié de 1370
      que Bertucat d’Albret se rallia effectivement au parti français.
      Au mois d’août de cette année, Charles V donna à perpétuité à
      l’avide partisan, en récompense de ses services _en ces présentes
      guerres_, Bergerac, Lalinde, Castillonnès, Beaumont-du-Périgord
      et quatre autres petites places encore occupées par les Anglais.
      _Arch. Nat._, JJ 100, nº 645.--Le roi de France donnait, comme
      on le voit, ce qu’il n’avait pas. Bertucat n’était pas homme
      à se payer d’une telle monnaie; aussi ne tarda-t-il pas à se
      remettre avec les Anglais au nom desquels lui et Bernard de la
      Salle surprirent Figeac le 14 octobre 1372 (dom Vaissete, _Hist.
      de Languedoc_, V, 351).--Quoique Froissart, dans le manuscrit
      d’Amiens (p. 340), ait rangé Garcia du Castel parmi les chefs
      de Compagnies qui se rallièrent dès le commencement de 1369
      au parti français, il y a lieu de croire que Garcia quitta le
      service du prince d’Aquitaine à peu près à la même date que
      Bertucat, mais il fut plus fidèle que ce dernier à la nouvelle
      cause qu’il avait embrassée. Garcia du Castel, comme son prénom
      l’indique clairement, appartenait à la région pyrénéenne.
      D’ailleurs, dans le troisième livre des Chroniques (Buchon, édit.
      du Panthéon, II, 383), Espaing ou Espan du Leu (fief situé à
      Oraas, Basses-Pyrénées, arr. Orthez, c. Sauveterre), chevauchant
      en compagnie de Froissart sur la route de Lourdes, constate
      formellement cette origine: «messire Garcis du Chastel, un
      moult sage homme et vaillant chevalier _de ce pays ici_ et bon
      françois.» On est donc un peu surpris de voir rattacher Garcia
      du Castel à la famille exclusivement bretonne et léonaise de
      Tannegui du Chastel: «Garsis du Chastel était le cinquième fils
      de Tannegui du Chastel et de Tiphaine de Plusquellec.» _Œuvres de
      Froissart_, XX, 549, au mot _Chastel_.--Il faut avouer que, si
      l’on n’avait lu ce qui précède, on se laisserait prendre à tant
      d’assurance et de précision généalogique.

Après la défection de Bertucat d’Albret, les autres chefs des
Compagnies, Amanieu d’Ortige, Jacques de Bray, Perrot de Savoie,
Ernaudon de Pau, évacuent Cahors et se fortifient dans le prieuré de
Duravel[210] où Robert Knolles vient les assiéger. A cette nouvelle,
Jean Chandos part de Montauban avec une troupe de trois cents lances,
se fait rendre en chemin Moissac[211] et vient rejoindre Robert Knolles
devant Duravel. P. 142 à 145, 354 à 356.

      [210] Lot, arr. Cahors, c. Puy-l’Évêque, sur la rive droite du
      Lot. Le prieuré de Duravel dépendait de l’abbaye de Moissac
      (Longnon, _Pouillé du diocèse de Cahors_, Paris, 1877, p. 87 et
      88). Ce siége de Duravel doit être antérieur au 11 mai 1369, jour
      où le duc d’Anjou infligea le dernier supplice à cinq chefs de
      Compagnies, inculpés de trahison, dont quatre, Perrin de Savoie,
      le Petit Meschin, Noli Pavalhon et Bosonet de Pau, après avoir
      été longtemps à la solde du roi d’Angleterre, avaient été enrôlés
      par Bertrand du Guesclin dès la fin de février 1368 pour faire
      le siége de Tarascon. Lorsque Froissart parle de l’adhésion
      passagère au parti français, puis de la défection de Bertucat
      d’Albret, il confond peut-être le rôle de ce dernier avec celui
      de quatre routiers qui avaient été longtemps ses compagnons
      d’armes. Quoi qu’il en soit, le duc fit noyer dans la Garonne
      Perrin de Savoie et le Petit Meschin et écarteler Amanieu de
      Lartigue, Noli Pavalhon et Bosonet de Pau: «En l’an MCCCLXIX, a
      XI de may, lo dich mossenhor lo duc d’Anjo fes neguar a Tholosa
      los sobredits Perrin de Savoya e Petit Mesquin, e fes scapsar e
      scartayrar Ameinen (lisez: Ameineu) de Lartigua e Noli Pavalhon
      e Boulhomet (on lit ailleurs: Bosoniet) de Pau, capitanis de las
      dichas companhas, per so car avian conspirada tracion contra lo
      dich mossenhor lo duc de redre el prizonier als Angles o d’aucir
      luy.» _Thalamus parvus_, p. 383 et 384.

      [211] La reddition de cette ville à Jean Chandos, s’il fallait
      ajouter foi au récit de Froissart, donnerait lieu de ranger
      Moissac parmi les places qui avaient secoué le joug anglais dès
      les premiers mois de 1369, puisque, suivant le chroniqueur,
      il n’y avait nul gentilhomme, et que les habitants livrés à
      eux-mêmes n’en essayèrent pas moins de résister aux Anglais. Il
      est vrai que, dès le mois de septembre 1367, Castelsarrasin,
      qui est à peu de distance au sud de Moissac, avait une garnison
      française assez forte, dont Olivier de Mauny était capitaine
      (dom Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 335). Quoi qu’il en
      soit, Moissac ne se rendit définitivement au duc d’Anjou que le
      23 juillet 1370 (_Thalamus parvus_, p. 384). L’identification du
      «Montsach» de Froissart avec Monsac (Dordogne, arr. Bergerac,
      c. Beaumont), qui se présente au premier abord, ne serait
      admissible que si le chroniqueur faisait jouer à un détachement
      de la garnison anglaise de Bergerac, envoyé contre Duravel, le
      rôle qu’il prête dans cette affaire à Jean Chandos, capitaine de
      Montauban. D’ailleurs, le prieuré de Duravel dépendait, comme
      nous l’avons dit plus haut, de l’abbaye de Moissac. Fredol de
      Lautrec, qui gouvernait alors cette abbaye et qui appartenait à
      une famille très-attachée au parti français, fut peut-être accusé
      d’une certaine connivence dans cette occupation d’un de ses
      prieurés par des gens d’armes à la solde du duc d’Anjou, et l’on
      ne saurait par conséquent s’étonner de voir le siége de Moissac
      coïncider avec celui de Duravel.

Les Anglais sont obligés de lever le siége de Duravel et, après avoir
assiégé sans succès Domme[212] pendant quinze jours, ils envoient le
héraut Chandos à Angoulême demander des renforts au prince de Galles.
P. 145 à 147, 356 à 359.

      [212] Dordogne, arr. Sarlat, sur la rive gauche de la Dordogne,
      au nord de Duravel et un peu au sud de Sarlat.

Levée du siége de Domme. Gramat[213], Fons[214], Rocamadour[215],
Villefranche[216] se rendent aux Anglais. P. 147 à 150, 359 à 362.

      [213] Lot, arr. Gourdon, à l’est de Domme.

      [214] Lot, arr. et c. Figeac, un peu au nord-ouest de Figeac.

      [215] Lot, arr. Gourdon, c. Gramat, le plus célèbre pèlerinage du
      Quercy et l’un des plus fréquentés du midi de la France au moyen
      âge.

      [216] Froissart semble s’être embrouillé au milieu des nombreux
      Villefranche que l’on trouve sur les bords de la Garonne et de
      ses affluents. Après avoir placé d’abord en Toulousain (p. 149)
      le Villefranche occupé dans cette campagne par les Anglais, il le
      transporte ensuite _en Agenais, sur les marches du Toulousain_
      (p. 150). Si l’on ne se place qu’au point de vue stratégique,
      on peut hésiter entre Villefranche-de-Belvès (Dordogne, arr.
      Sarlat) et Villefranche-d’Albigeois (Tarn, arr. Albi), car si
      Villefranche-de-Rouergue, qui se trouve également dans la région
      où opérait alors Chandos (auj. chef-lieu d’arr. de l’Aveyron),
      avait reconnu la souveraineté de Charles V dès le commencement de
      mars 1369, on ne voit pas que cette place soit retombée à aucun
      moment pendant le cours de cette année au pouvoir des Anglais.

Le siége de Bourdeilles par le corps d’armée anglais qui opère en
Périgord sous le commandement des comtes de Cambridge et de Pembroke,
dure depuis plus de onze semaines. Les assiégeants ont recours à la
ruse; ils simulent un jour un mouvement de retraite et attirent ainsi
dans une embuscade Ernaudon et Bernardet de Badefol, capitaines de la
forteresse assiégée, qui sont pris par Jean de Montagu[217]. Celui-ci
est fait chevalier par le comte de Cambridge. Bourdeilles tombe au
pouvoir des deux comtes qui confient la garde de cette place au
seigneur de Mussidan[218] et rentrent à Angoulême. P. 150 à 153, 362 à
364.

      [217] Jean de Montagu, neveu, dit ailleurs Froissart (p. 219),
      de Guillaume de Montagu, comte de Salisbury, dont il devait
      plus tard recueillir la succession et porter le titre. Le 11
      juin 1369, Édouard III fit délivrer des sauf-conduits à Jean
      «Mountagu, chivaler», et à Guillaume «Mountagu», écuyer, qui
      allaient passer la mer pour prendre part à la chevauchée de Jean,
      duc de Lancastre (Rymer, 111, 870).

      [218] Raymond de Montaut, seigneur de Mussidan, l’un des chefs
      du parti anglais en Périgord, détenait encore à la fin de 1369
      la châtellenie d’Aubeterre (Charente, arr. Barbezieux). Par acte
      daté de Toulouse au mois de novembre de cette année, Louis, duc
      d’Anjou, donna à Hélie de Labatut, fils et héritier de maître
      Pierre de Labatut, secrétaire du roi, 200 livres tournois sur
      les revenus de certaines paroisses de la châtellenie d’Aubeterre
      confisqués «per ipsius Edouardi et _domini de Muscidano_ et
      aliorum sibi adherencium _rebellionem_.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº
      764.

Jean Chandos, Thomas Felton et le captal de Buch retournent aussi
dans cette ville où ils sont rappelés par le prince de Galles; Robert
Knolles se joint à eux, quoique le prince l’ait invité à rester en
Quercy. Avant leur départ, ils chargent Bertucat d’Albret de tenir
garnison à Rocamadour et conseillent aux chefs des Compagnies anglaises
de concentrer leurs bandes sur les marches du Limousin et de l’Auvergne
pour y vivre aux dépens des habitants de ces deux provinces. P. 153 à
155, 364 à 366.




CHAPITRE XCVI.

  _1369, août._ OCCUPATION DE BELLEPERCHE PAR LES COMPAGNIES
    ANGLAISES.--PROJET ET PRÉPARATIFS D’UNE INVASION FRANÇAISE EN
    ANGLETERRE.--REDDITION DE LA ROCHE-SUR-YON AUX ANGLAIS.--MORT
    DE JAMES D’AUDELEY; JEAN CHANDOS, SÉNÉCHAL DU POITOU.--DESCENTE
    DU DUC DE LANCASTRE A CALAIS; CHEVAUCHÉE DE TOURNEHEM.--AFFAIRE
    DE PURNON; LE COMTE DE PEMBROKE EST SURPRIS ET ASSIÉGÉ PAR
    LOUIS DE SANCERRE.--MORT DE PHILIPPA DE HAINAUT, REINE
    D’ANGLETERRE.--PRISE DES PONTS-DE-CÉ ET DE SAINT-MAUR-SUR-LOIRE
    PAR LES ANGLAIS, DE SAINT-SAVIN PAR LES FRANÇAIS.--_1370,
    1er janvier._ COMBAT DU PONT DE LUSSAC ET MORT DE JEAN
    CHANDOS.--_Premiers jours de juillet._ PRISE DE CHATELLERAULT PAR
    JEAN DE KERLOUET.--_1369, derniers mois, et 1370, premiers mois._
    SIÉGE ET REPRISE DE BELLEPERCHE PAR LE DUC DE BOURBON (§§ 628 à
    652).


Trois chefs des Compagnies anglaises, Hortingo, Bernard de Wisk et
Bernard de la Salle, vont s’établir sur les marches du Limousin dont
Jean Devereux est sénéchal pour le prince de Galles. Ils surprennent et
enlèvent par escalade le château de Belleperche[219], en Bourbonnais,
où ils font prisonnière la mère du duc de Bourbon et de la reine de
France. Ils s’emparent aussi de Sainte-Sévère[220] qu’ils livrent à
Jean Devereux.--Louis de Sancerre est nommé maréchal de France en
remplacement d’Arnoul, sire d’Audrehem, accablé de vieillesse, de
blessures et d’infirmités[221]. P. 155 à 157, 366 à 368.

      [219] Auj. château ruiné situé près de Bagneux (Allier, arr. et
      c. Moulins, sur la rive droite de l’Allier, entre cette rivière
      et la forêt de Bagnolet), à 15 kilomètres au nord de Moulins. La
      prise de Belleperche par les Compagnies anglaises, certainement
      antérieure au 10 novembre 1369 (_Arch. Nat._, sect. adm.,
      P 1378{2}, nº 3098{2}), eut lieu probablement pendant la première
      quinzaine du mois d’août précédent. Nous inclinons à croire comme
      M. Chazaud (_La chronique du bon duc Loys de Bourbon_, Paris,
      1876, p. 352) que la duchesse douairière de Bourbon était déjà
      prisonnière des Compagnies lorsqu’elle adressa, le 18 août 1369,
      à ses receveurs de Murat, Chantelle et Chaveroche, l’ordre de
      délivrer à son conseiller Jean Saulnier diverses quantités de
      seigle et d’avoine jusqu’à concurrence de 530 francs d’or qu’elle
      lui avait empruntés (P 1378{2}, nº 3098{1}).

      [220] Indre, arr. la Châtre, sur la rive droite de l’Indre
      supérieure, près des confins du Berry et de la Marche.
      Les Compagnies anglaises occupaient encore le château de
      Sainte-Sévère à la fin de 1371, «lequel tenoient et tiennent
      encore les Anglois», lit-on dans un acte daté du mois de
      septembre de cette année. _Arch. Nat._, JJ 102, nº 371.

      [221] Le 20 juin 1368, Jean de Mauquenchy, dit Mouton, sire de
      Blainville (Seine-Inférieure, arr. Rouen, c. Buchy), et Louis
      de Sancerre furent nommés maréchaux de France, aux gages de
      2000 francs d’or par an, le premier en remplacement de Jean le
      Meingre, dit Boucicaut, mort à Dijon le 15 mars précédent; le
      second par suite de la démission d’Arnoul, sire d’Audrehem,
      institué gardien de l’oriflamme (Anselme, _Hist. généal._ VI, 754
      et 756; _Gr. Chron._ VI, 253).

Le roi de France emploie tout cet été à faire des préparatifs de
guerre. A Harfleur, à Rouen, sur la Seine entre Rouen et Harfleur, il
travaille à rassembler une flotte qui doit transporter en Angleterre
une puissante armée d’invasion sous les ordres de Philippe son frère,
duc de Bourgogne. Il établit alors sa résidence à Rouen pour surveiller
lui-même ces préparatifs[222]. Le sire de Clisson fait de vains
efforts pour détourner le roi de ce projet.--Édouard III est informé
de ces préparatifs et prend ses mesures pour repousser cette invasion.
Jean, duc de Lancastre, l’un des fils d’Édouard, à la tête de six cents
hommes d’armes et de quinze cents archers, débarque à Calais[223] où
Robert de Namur est invité à le venir rejoindre. P. 157 à 159, 368, 369.

      [222] Le dimanche 15 juillet 1369, Charles V partit de Paris et
      se rendit en Normandie pour surveiller lui-même ces préparatifs
      maritimes (_Gr. Chron._, VI, 317, 318); il passa à Rouen ou dans
      les environs les mois de juillet, d’août et les 20 premiers jours
      de septembre de cette année. Nous avons les instructions qui
      furent données le samedi 14 juillet à Pierre de Soissons, _clerc
      de la présente armée de la mer_. Toutes les dépenses étaient à
      la charge du roi qui se réservait la moitié des prises (_Arch.
      Nat._, P 2294, fº 740). L’Aragonais François de Périllos (auj.
      village des Pyrénées-Orientales, arr. Perpignan, c. Rivesaltes),
      amiral de la mer depuis le commencement de juin 1368, avait été
      mis à la tête de l’expédition en vue de laquelle Jean des Portes,
      dit _Benedicite_, haubergier du roi, Gilles Evrard, clerc de
      l’échansonnerie, Étienne Castel, armurier, étaient allés faire
      de grands achats d’armes, de fers de glaive et de harnois en
      Flandre, en Allemagne et en Brabant (_Arch. Nat._, JJ 102, nº
      240). Ce projet d’une invasion en Angleterre avait peut-être été
      provoqué par une descente que les ennemis avaient faite dans
      les premiers jours de juillet à Saint-Denis au Chef de Caux
      (auj. section de Sainte-Adresse, Seine-Inférieure, arr. et c. le
      Havre), où, non contents d’avoir saccagé l’église et le cimetière
      bâtis sur le sommet d’une falaise au bord de la mer, d’avoir
      violé les tombeaux, enlevé les calices et les autres ornements
      servant au culte, ils ne s’étaient retirés qu’après avoir fait
      de cette église un monceau de ruines et avoir passé une partie
      des habitants au fil de l’épée (JJ 100, nº 240). Le débarquement
      du duc de Lancastre à Calais, dans les premiers jours d’août,
      fit ajourner ce projet d’une invasion en Angleterre, qui ne fut
      repris dans de moindres proportions par Owen de Galles qu’au
      mois de décembre suivant. Toutefois, la flotte que le roi de
      France avait rassemblée à si grands frais, parut en vue des côtes
      d’Angleterre, où elle alla brûler Portsmouth au commencement du
      mois de septembre suivant: «cum dicta villa (de Portsmouth) per
      inimicos nostros de Francia combusta existat», lit-on dans un
      mandement d’Édouard III en date du 29 septembre 1369. Rymer, III,
      880.

      [223] Le débarquement de Jean, duc de Lancastre, à Calais eut
      lieu dans les premiers jours d’août 1369.

Après leur retour à Angoulême, les comtes de Cambridge, de Pembroke,
Jean Chandos, James d’Audeley et la plupart des barons poitevins, au
nombre de plus de trois mille lances, vont sur les marches d’Anjou
mettre le siége devant la Roche-sur-Yon[224] dont Jean [Belon[225]] est
capitaine pour le duc d’Anjou; ils font battre les remparts de cette
forteresse par de grands engins amenés de Thouars et de Poitiers. Jean
[Belon] s’engage à rendre la place, s’il n’est secouru par le roi de
France, les ducs d’Anjou et de Berry, dans le délai d’un mois. Le mois
écoulé, il livre, suivant la convention, la Roche-sur-Yon aux Anglais
moyennant le payement de six mille francs pour les approvisionnements
laissés entre les mains des vainqueurs. Rentré à Angers, Jean [Belon]
est mis en prison et noyé dans la Maine par ordre du duc d’Anjou.
P. 159 à 163, 369 à 372.

      [224] C’est au commencement du mois de juillet 1369 que les
      Anglais mirent le siége devant la Roche-sur-Yon, et cette
      forteresse se rendit dans les premiers jours d’août. Le 29
      juillet 1369, Charles V avait mandé à Guillaume du Merle,
      chevalier, d’amener autant de gens d’armes qu’il pourrait à
      Amauri, sire de Craon, «sur esparance d’aler lever le siege que
      nos ennemis avoient mis devant la Roche sur Yon; et avant que
      il y peussent estre, il avoit esté pris par les dis ennemis.»
      Delisle, _Mandements_, p. 332 et 333.--Le 16 août suivant,
      Amauri, sire de Craon, était à Baugé, où il manda à Jean le
      Mercier, trésorier des guerres, de payer les gages d’un certain
      nombre de gens d’armes (Pierre de Craon, son oncle, Pierre, sire
      de Mathefelon, Amauri de Clisson, Gui de Laval, Jean de Kerlouet,
      Alain de Taillecol, dit l’Abbé de Malepaye), «comme le roy,
      nostre sire, nous eust mandé que nous assemblissions le plus
      de gens d’armes que nous pourrions _pour aller lever le siege
      que nos ennemis avoient mis devant le chastel de la Roche sur
      Yon_, et il soit ainsi que, _avant que les dites gens d’armes
      fussent assemblés, le dit chastel s’estoit rendu_; et avecques
      ce nous avoit mandé que, ou cas que nous ne pourrions lever le
      dit siege, que nous allissions en la compagnie de monseigneur le
      duc de Bretagne pour combattre les Anglois qui se sont partis
      de Chastieau Gontier....» Nous voyons par un autre mandement,
      daté de la Suze-sur-Sarthe, le 8 septembre, que le seigneur de
      Craon donna la chasse à ces Anglais qui, après leur départ de
      Château-Gontier, avaient pénétré en Bretagne et les poursuivit
      jusqu’à Saint-Sauveur-le-Vicomte. Dom Morice, _Preuves de l’hist.
      de Bretagne_, 1, 1632 à 1634.

      [225] Froissart, en appelant ce chevalier Jean _Blondeau_,
      peut-être pour _Belonneau_, diminutif poitevin et angevin de
      Belon, a posé une énigme qui est restée jusqu’à présent insoluble
      pour tous les historiens du Poitou. Un de ces heureux hasards
      qui consolent l’érudit de l’aridité de ses recherches, nous a
      mis en mesure de deviner cette énigme. Le traître qui livra pour
      de l’argent la Roche-sur-Yon aux Anglais, s’appelait en réalité
      Jean Belon, et il était originaire de l’Anjou, peut-être même
      d’Angers, où il avait une maison au tertre Saint-Laurent. Par
      acte daté de Jumiéges, le 24 août 1369, Charles V confisqua cette
      maison et la donna à un clerc, nommé Jean de la Barre, «comme
      Jehan Belon, chevalier, n’a gaires capitaine du chastel de la
      Roche sur Yon, ait vendu et delivré faussement auz ennemis et de
      nostre royaume le dit chastel, et ait tenu et encore tiengne la
      partie de noz dis ennemis contre nous et nostre dit royaume.»
      _Arch. Nat._, JJ 100, nº 298, fº 87 vº.--Le 12 janvier suivant,
      Jean Belon était prisonnier à Angers, et Charles V chargea,
      par un mandement rendu à cette date, Pierre d’Avoir, seigneur
      de Châteaufromont, chevalier, l’un de ses chambellans et des
      chambellans du duc d’Anjou, de faire assigner sur les biens
      confisqués du dit Jean, 200 livres de terre ou de rente à son amé
      huissier d’armes Guyot Mauvoisin, «comme nous aions entendu que
      Jehan Belon, chevalier, garde n’a gaires et capitaine de la tour
      ou chastel et de la ville de la Roche sur Yon, laquelle nostre
      très chier frère le duc d’Anjou li avoit bailliée, confians de
      sa loyalté et preudommie, a yceulx chastel et ville bailliez et
      livrez à noz ennemis, pour prouffit qu’il en a receu d’eulz, pour
      laquelle chose a esté prins et amené prisonnier à Angers et y est
      encore detenus, et pour ce, s’il est ainsy, ait commis crime de
      lèse majesté et trahison envers nous.» JJ 102, nº 4.--Un Gascon,
      nommé Philippot Loubat, qui commandait la garnison anglaise de
      Talmont (Vendée, arr. les Sables), avait pris sans doute une
      part importante à la reddition de la Roche-sur-Yon, car James
      d’Audeley lui fit payer, à cette occasion, 100 livres dans les
      premiers jours d’août 1369 (voyez la note suivante). L’assertion
      du chroniqueur, relative à l’exécution de Jean Belon, est aussi
      confirmée par l’article de compte suivant: «Des hoirs feu Pierre
      Guedon, par composicion à eulx faite par Jehan Chaperon, escuier,
      de la voulenté de monseigneur le duc, pour pluseurs biens prins
      par le dit feu Pierre sur et des biens feu messire _Jehan Belon,
      chevalier, en soy enfuyant de la Roche sur Yon, qui par ses
      demerites fut après executé_, lesquiex biens ainsi prins par le
      dit Pierre furent estimez à la somme de VII{xx} frans. Pour ce
      par la main de Jehan Chapperon, escuier, cappitaine de Diex Aye,
      le XXe jour de mars MCCCLXXV.» _Arch. Nat._, KK 242, fº 4 vº. Cf.
      fº 19.

Mort de James d’Audeley, sénéchal du Poitou[226], à Fontenay-le-Comte;
funérailles de ce chevalier à Poitiers. Jean Chandos, connétable
d’Aquitaine, est nommé sénéchal du Poitou[227] en remplacement
de James d’Audeley et fixe sa résidence à Poitiers.--Le vicomte
de Rochechouart, emprisonné, puis mis en liberté par le prince
d’Aquitaine, se rend à Paris où il prête serment de fidélité au roi
de France; il met le breton Thibaud du Pont en sa forteresse et fait
défier le prince. P. 163, 164, 372, 373.

      [226] Il est établi par des actes authentiques que Thomas Percy
      était déjà sénéchal du Poitou, le samedi 3 mars 1369 (_Bibl.
      Nat._, fonds latin, nº 17147, fº 113 vº), et Jean Harpedenne,
      sénéchal de Saintonge, le 27 novembre de la même année (B.
      Fillon, _Jean Chandos_, Fontenay, 1856, p. 30, 31); et l’on voit
      par un autre acte que ces deux chevaliers remplissaient encore
      les mêmes fonctions le 25 septembre 1371 (Fillon, _Ibid._, p.
      33, 34). Il est vrai, comme nous le dirons tout à l’heure, que
      Jean Chandos fut incontestablement sénéchal du Poitou pendant
      la seconde moitié de 1369; mais, sauf cette interruption, les
      actes de la première moitié de cette année, et aussi de la fin
      de 1370, nous montrent Thomas Percy investi de ces fonctions.
      Thomas est mentionné comme sénéchal du Poitou lorsqu’il assiste,
      à Poitiers, vers le milieu du mois de novembre 1370, en compagnie
      de Nicol Dagworth, de Guichard d’Angle et du sire de Parthenay, à
      un duel qui se livre dans cette ville entre le bour de Caumont et
      le breton Yves de Launay, de Plounévez-Lochrist en Léon (_Bibl.
      Nat._, fonds latin, nº 5381, t. II, fº 56). Froissart s’est
      trompé par conséquent en prêtant à James d’Audeley, en 1369,
      le titre de sénéchal du Poitou. Après avoir fait appel, pour
      éclairer et rectifier sur ce point le récit de Froissart, aux
      érudits qui ont étudié le plus à fond les sources de l’histoire
      du Poitou, nous avons trouvé, sans le chercher, un acte
      authentique qui donne la solution du problème. L’acte dont il
      s’agit est une quittance, _en date du 7 août 1369_, par laquelle
      Philippot Loubat, capitaine de Talmont, reconnaît avoir reçu de
      Regnaut de Vivonne, 100 livres à lui octroyées pour le fait de
      la Roche-sur-Yon, «par le commandement de _James d’Audelee_,
      seigneur d’Oleron, _lieutenant en Poitou et Limousin de
      monseigneur le prince d’Aquitaine et de Galles_.» _Bibl. Nat._,
      fonds Doat, 197, fº 51.--D’après James, auteur d’une histoire du
      Prince Noir, qui a adopté une opinion déjà exprimée par le savant
      généalogiste Dugdale, Froissart se serait trompé grossièrement en
      rapportant à l’année 1369 la mort de James ou Jacques d’Audeley.
      Ce chevalier aurait simplement quitté le Poitou à cette date,
      pour retourner en Angleterre, où Édouard III l’aurait fait comte
      d’Audeley l’année suivante, et il ne serait mort que le 1er avril
      1386. Quoique Froissart, après la mort de Philippa de Hainaut sa
      bienfaitrice et son retour sur le continent, en 1369, n’ait plus
      entretenu de relations directes et suivies avec la chevalerie
      anglaise, le James ou Jacques d’Audeley, mort en 1386, qui
      institua son légataire un de ses oncles et laissa un héritier,
      âgé de seize ans seulement, ne serait-il pas le fils de celui
      dont parle le chroniqueur, et qui fut remplacé, comme chevalier
      de la Jarretière, par Thomas de Grantson, mort lui-même en 1376?
      Suivant M. l’abbé Auber, à qui nous sommes redevables d’une
      monographie consacrée à la cathédrale de Poitiers, le tombeau de
      James d’Audeley, qui ornait cette cathédrale, aurait été détruit
      par les protestants en 1562.

      [227] Dans un mandement de Jean Harpedenne, chevalier, sénéchal
      de Saintonge, châtelain et capitaine de Fontenay-le-Comte, _daté
      de Niort, le 27 novembre 1369_, Jean Chandos est mentionné
      comme «connestable d’Acquytayne et _seneschal de Poitou_.»
      Fillon, _Jean Chandos_, p. 30, 31.--Chandos avait dû quitter
      Montauban avant le 15 juin 1369, date de la soumission de cette
      ville au duc d’Anjou (_Arch. Nat._, JJ 100, nºs 500, 811). D’un
      autre côté, c’est après la prise de la Roche-Posay par Jean
      de Kerlouet, c’est-à-dire vers le mois de juillet de cette
      année, que les Français commencèrent à menacer sérieusement les
      frontières du Poitou, et que le prince d’Aquitaine dut éprouver
      le besoin de leur opposer dans cette région le plus renommé
      de ses capitaines. On est ainsi amené à placer, avec assez de
      vraisemblance, l’arrivée de Jean Chandos à Poitiers, et sa
      nomination comme sénéchal du Poitou, vers le milieu de 1369. Le
      1er octobre de cette année, Édouard III confia au célèbre homme
      de guerre la garde des châteaux de Melle, de Chizé (Deux-Sèvres,
      arr. Melle, c. Brioux) et de Civray (Carte, _Rôles gascons_, p.
      157). Dès le 3 août précédent, Charles V, qui se trouvait alors
      à Rouen, avait confisqué le fief le Roi, sis à Corbon (Calvados,
      arr. Pont-l’Évêque, c. Cambremer), dans la vicomté du Neubourg
      et le bailliage de Beaumont-en-Auge, que tenait de lui Chandos,
      «nostre ennemi et rebelle,» et l’avait donné à Regnault, seigneur
      de Maulevrier et d’Avoir (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 248). Le mois
      suivant, par acte passé à l’abbaye de Sainte-Catherine-lez-Rouen,
      le roi de France avait aussi confisqué la terre de Romilly, lez
      le Pont-Saint-Pierre (auj. Romilly-sur-Andelle, Eure, arr. les
      Andelys, c. Écouis), ainsi qu’une rente de 70 livres tournois
      sur les paroisses de Cressenville et de Crestot, appartenant à
      «Jehan de Chandos, chevalier anglois, nostre ennemi et rebelle,»
      et en avait disposé en faveur d’Aude Martel, sa commère, dame
      de «Presegny» et châtelaine de son château du Pont-de-l’Arche,
      veuve de Jean de Giencourt, chevalier, et mère de feu Charles de
      Giencourt, son filleul (JJ 100, nº 205).

Incursions des deux maréchaux du duc de Lancastre au delà de Guines
et de la rivière d’Oske[228], vers l’abbaye de Licques[229], vers
Boulogne, vers la cité de Thérouanne défendue par le comte Gui de
Saint-Pol et son fils Waleran.--Les nouvelles en viennent au roi de
France, qui se tient alors à Rouen, au moment où le duc de Bourgogne
est sur le point de s’embarquer et de faire voile pour l’Angleterre
en compagnie de trois mille chevaliers. Force est de renoncer à ce
projet pour marcher à la rencontre du duc de Lancastre. De Rouen, le
duc de Bourgogne se dirige vers la Picardie, passe la Somme au pont
d’Abbeville et vient, par Montreuil-sur-Mer, Hesdin et Saint-Pol, se
loger sur la hauteur de Tournehem[230] en face du duc de Lancastre
qu’il trouve campé dans la vallée où les Anglais se sont fortifiés de
haies, de fossés et de palissades et où Robert de Namur est accouru les
rejoindre. Malgré une supériorité numérique de sept contre un, le duc
de Bourgogne reste simplement sur la défensive, car il lui est enjoint
de ne point engager de combat sans l’ordre exprès du roi son frère, et
il reçoit tous les jours de Gand des messages du comte de Flandre son
beau-père qui lui recommandent la même réserve. P. 164 à 167, 373 à 375.

      [228] Froissart semble désigner ici la rivière, dite d’Hem
      ou de Hem, qui, après avoir passé à Audrehem, à Tournehem, à
      Nordausque, se sépare en deux bras, dont l’un se jette dans l’Aa,
      près de Holque, et dont l’autre va alimenter le canal de Calais à
      Saint-Omer.

      [229] Pas-de-Calais, arr. Boulogne, c. Guines. Abbaye de
      Prémontrés, au diocèse de Saint-Omer, fondée au XIIe siècle,
      reconstruite en partie en 1783, détruite en 1794.

      [230] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres, sur le Hem,
      à 121 mètres d’altitude. Le duc de Bourgogne vint camper à
      Tournehem, le 23 août 1369, en face des Anglais, logés entre
      Guines et Ardres, à une petite lieue des Français. _Gr.
      Chroniques_, VI, 318.

Jean Chandos, qui se tient à Poitiers, invite le comte de Pembroke,
capitaine de Mortagne[231] où il a sous ses ordres une garnison de deux
cents lances, à faire avec lui une chevauchée en Anjou et Touraine.
Le comte refuse de se rendre à cette invitation dans la crainte qu’on
n’attribue au sénéchal du Poitou tout l’honneur des succès qu’ils
pourraient remporter. Chandos, à la tête de trois cents lances et de
deux cents archers, n’en porte pas moins le ravage en Anjou, notamment
dans le Loudunois[232], et, s’avançant sur les confins de l’Anjou et
de la Touraine, remonte la vallée de la Creuse. Il fait ensuite une
pointe dans la vicomté de Rochechouart et essaye sans succès d’emporter
la ville de ce nom défendue par une garnison bretonne dont Thibaud du
Pont[233] est le capitaine. De retour à Chauvigny et apprenant que
Louis de Sancerre est à la Haye, en Touraine, il invite une seconde
fois le comte de Pembroke à le venir rejoindre pour marcher contre les
Français et lui donne rendez-vous à Châtellerault; il reçoit un nouveau
refus et rentre à Poitiers. P. 167 à 170, 375, 376.

      [231] Tous les éditeurs de Froissart, et tout récemment encore
      M. Kervyn de Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, XXV, 114,
      115, au mot _Mortagne-sur-Mer_), ont pensé qu’il s’agit ici
      de Mortagne-sur-Gironde, Charente-Inférieure, arr. Saintes.
      Il est vrai que le chroniqueur de Valenciennes, plus familier
      avec les noms de lieu des bords de la Gironde, fleuve où il
      avait sans doute navigué lorsqu’il était venu d’Angleterre à
      Bordeaux, qu’avec ceux du Poitou, place par erreur «sur mer,»
      le Mortagne dont le comte de Pembroke était capitaine. Mais
      outre que le jeune comte, qui ne cherchait que l’occasion de
      faire des chevauchées et de hautes emprises contre l’ennemi,
      avait dû choisir pour cela un poste d’honneur, situé à l’extrême
      frontière, au lieu d’aller tenir garnison au cœur même des
      possessions anglaises, tout le contexte où l’on nous montre Jean
      de Hastings guerroyant sans cesse sur les confins de l’Anjou et
      de la Touraine, donne lieu de croire que la forteresse, dont le
      gendre d’Édouard III avait fait son quartier général, dans cette
      campagne en Poitou, est le Mortagne situé à la limite de cette
      province et de l’Anjou (auj. Mortagne-sur-Sèvre, Vendée, arr. la
      Roche-sur-Yon). Il est certain, d’ailleurs, que cette importante
      forteresse appartenait dès lors aux Anglais; et ce fut même, avec
      Lusignan et Gençay, l’une des trois places poitevines qui seules
      résistèrent à du Guesclin et n’étaient pas encore redevenues
      françaises à la fin de 1372 (_Gr. Chron._, VI, 337). Aussi
      lorsque Froissart raconte le siége de ce Mortagne par Clisson, en
      1373, il continue de l’appeler «Mortagne _sur mer_.» V. Froissart
      de Buchon, éd. du Panthéon, I, 660.

      [232] Le 4 février 1367 (n. st.), Charles V avait donné à son
      frère Louis, duc d’Anjou et comte du Maine, les château et
      châtellenie de Loudun en dédommagement des château et châtellenie
      de Champtoceaux (Maine-et-Loire, arr. Cholet), cédés au duc de
      Bretagne, en exécution d’un des articles du traité de Guérande.
      _Arch. Nat._, J 375, nº 1.

      [233] Le 4 septembre 1371, Thibaud du Pont était encore capitaine
      de Rochechouart, et Charles V fit payer 40 francs d’or à Jean du
      Rocher, «écuyer de Bretagne», que Thibaud avait envoyé vers le
      roi de France. Dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_,
      I, 1603.

Le comte de Pembroke, aussitôt après la chevauchée de Chandos, va à son
tour porter le ravage dans la vicomté de Rochechouart et le Loudunois.
Louis de Sancerre[234], parti de nuit de la forteresse française de la
Roche-Posay en compagnie de Jean de Beuil[235], de Jean de Vienne, de
Guillaume des Bordes, de Louis de Saint-Julien et du breton Kerlouet,
tombe à l’improviste sur les Anglais au moment où ils sont occupés
à se loger en un village appelé Purnon[236]; il en tue plus de cent
et force les autres à chercher un refuge dans une forte maison de
Templiers dépourvue de fossés et entourée seulement de murs en pierre.
Les Français livrent un premier assaut que les Anglais parviennent à
repousser et que la tombée de la nuit vient interrompre. P. 170 à 174,
376 à 379.

      [234] Dans une donation faite le 16 juillet 1369 à Plotart de
      Cluis, seigneur de Briantes (Indre, arr. et c. la Châtre), des
      biens confisqués de Jean de Pommiers, chevalier rebelle, il est
      fait mention du «chastel de Flach et d’un aultre sien chastel
      (_sien_ se rapporte à Plotart de Cluis), appellé Sodun sur Creuse
      (auj. Issoudun, Creuse, arr. Aubusson, c. Chénérailles), _remis
      en la main de nostre mareschal de Sancerre_, pour le faire garder
      de par nous.» JJ 100, nº 525; cf. nºs 107 et 108.--De cette pièce
      et d’une foule d’autres dont l’indication serait trop longue, on
      peut conclure qu’en 1369, Louis de Sancerre, maréchal de France,
      fut surtout chargé de tenir tête aux Anglais sur les confins du
      Berry, de la Marche et du Poitou.

      [235] Pendant tout le cours de cette campagne, Jean, sire de
      Beuil, nous apparaît dans les actes comme préposé surtout à la
      défense d’Angers et de la frontière d’Anjou (JJ 100, nº 526;
      JJ 102, nº 135); mais, de même que Jean Chandos, sénéchal du
      Poitou, lorsqu’il voulait entreprendre une expédition, faisait
      appel au comte de Pembroke, capitaine de Mortagne-sur-Sèvre, de
      même Jean de Kerlouet, capitaine français de la Roche-Posay,
      projetant un coup de main contre l’ennemi, associait pour la
      circonstance les forces dont il pouvait disposer à celles de
      Louis de Sancerre, qui dirigeait les opérations sur la marche de
      Berry, et à celles de Jean, sire de Beuil, qui remplissait le
      même rôle sur la marche d’Anjou.

      [236] Auj. hameau de la commune de Verrue, Vienne, arr. Loudun,
      c. Monts-sur-Guesnes. D’après Froissart, la localité qu’il
      appelle «Puirenon» devait se trouver sur les confins de l’Anjou
      (le Loudunois avait été cédé au duc d’Anjou par Charles V) et
      du Poitou, et à sept lieues de Poitiers (p. 377, 382). Purnon
      répond à peu près à ces conditions; mais, quoique M. Kervyn de
      Lettenhove (_Œuvres de Froissart_, VII, 542) affirme, j’ignore
      sur quelle autorité, que l’hôtel des Templiers de Purnon a
      fait place à un prieuré de Saint-Augustin maintenant détruit,
      mes savants confrères, MM. Redet et Richard, m’écrivent que
      Purnon, ancien prieuré de l’ordre de Saint-Augustin, dépendant
      de l’abbaye de Fontaine-le-Comte près Poitiers et fief relevant
      de la baronnie de Mirebeau, n’a jamais appartenu à l’ordre
      du Temple. En 1350, Briant de Montjehan en était seigneur.
      La commanderie du Temple la plus rapprochée de Purnon est
      Montgauguier (Vienne, arr. Poitiers, c. Mirebeau), dont les
      bâtiments subsistent encore _dans un lieu bien sec_. L’auteur
      d’une étude récente sur la baronnie de Mirebeau, M. de Fouchier
      (_Mém. de la Société des Antiquaires de l’Ouest_, année 1877),
      appelé à se prononcer sur ce point, incline à penser qu’il ne
      s’agit pas d’une localité poitevine, mais bien d’un château
      situé plus au sud vers le Limousin. C’est aussi l’opinion de
      l’érudit M. Mannier, si profondément versé dans l’histoire
      des commanderies: il identifie le «Puirenon» de Froissart
      avec Puydenut, dont le nom s’écrivait au moyen âge Puydenou,
      et pouvait se lire Puydenon. Puydenut était, en 1369, une
      ancienne commanderie de Templiers, devenue une commanderie de
      Saint-Jean-de-Jérusalem au grand prieuré d’Auvergne (aujourd’hui
      hameau de la commune de Lavignac, Haute-Vienne, arr Saint-Yrieix,
      c. Chalus).

Vers minuit, le comte de Pembroke envoie un de ses écuyers à Poitiers
demander du secours à Jean Chandos.--Le lendemain matin, les Français
livrent un second assaut qui dure depuis l’aube du jour jusqu’à prime
(six heures du matin). P. 174 à 176, 379 à 381.

Entre prime et tierce (neuf heures du matin) et au plus fort de
l’assaut, le comte de Pembroke dépêche vers Jean Chandos un second
écuyer auquel il donne un anneau d’or qu’il a au doigt pour se faire
plus sûrement reconnaître. Le premier écuyer, qui était parti de Purnon
à minuit, s’égare en chemin et n’arrive à Poitiers que vers tierce au
moment où le sénéchal du Poitou se dispose à entendre la messe. Jean
Chandos, qui a sur le cœur le mauvais vouloir et les refus antérieurs
du comte de Pembroke, répond que le secours qu’on lui demande
n’arrivera pas en temps utile et entend toute sa messe. Au moment où il
va se mettre à table, arrive le second messager. Il lui fait d’abord la
même réponse qu’au premier et commence à prendre son repas. Entre le
premier et le second service, il réfléchit que le comte de Pembroke a
épousé la fille du roi d’Angleterre et qu’il a pour compagnon d’armes
le comte de Cambridge, le propre fils de son seigneur et maître; il se
décide alors à lui porter secours. Il se lève, s’arme, monte en selle
et sans même attendre que tous ses gens soient prêts, s’élance de toute
la vitesse de son cheval sur la route de Purnon. P. 170 à 179, 381 à
383.

Vers midi, les Français qui tiennent le comte de Pembroke assiégé dans
la forte maison de Purnon, sont informés que Jean Chandos s’avance à
la tête de deux cents lances. Épuisés par les assauts qu’ils viennent
de livrer, ils n’osent attendre l’attaque de troupes fraîches et se
retirent à la Roche-Posay avec leur butin et leurs prisonniers. A peine
débloqué, le comte de Pembroke va au-devant de Jean Chandos qu’il
rencontre à une lieue de Purnon; puis ces deux capitaines se séparent
et retournent, le premier à Mortagne, le second à Poitiers. P. 179 à
181, 383, 384.

Mort de la reine d’Angleterre[237], au château de Windsor, la veille de
la fête de Notre-Dame, 14 août 1369; dernières volontés et dernières
paroles de la bonne reine. P. 181 à 183, 384, 385.

      [237] Philippa ou Philippe de Hainaut, la protectrice dévouée de
      Froissart, son compatriote, qu’elle avait attaché à sa personne,
      mourut le 15 août 1369. C’est seulement dans la première
      rédaction de ses Chroniques (p. 181 à 183), il importe de le
      faire remarquer, que l’ancien clerc de la bonne reine s’est
      étendu avec complaisance et une émotion communicative sur les
      qualités de sa bienfaitrice.

Pendant que les ducs de Bourgogne et de Lancastre sont campés en face
l’un de l’autre à Tournehem, trois cents chevaliers du Vermandois et
de l’Artois viennent un matin, au point du jour, pour réveiller les
Anglais dans leur camp; ils sont repoussés par Robert de Namur, le
seigneur de Spontin[238] et Henri de Senzeilles[239]. Un chevalier du
Vermandois, nommé Roger de Cologne, est tué dans cette escarmouche.
P. 183 à 185, 375, 386.

      [238] Guillaume, seigneur de Spontin (auj. Belgique, prov. Namur,
      arr. Dinant, c. Ciney), choisi en 1367 comme l’un des exécuteurs
      testamentaires de Robert de Namur, mort le 7 avril 1385.

      [239] Belgique, prov. Namur, arr. et c. Philippeville.

Le duc de Bourgogne, honteux de rester depuis plusieurs jours avec une
armée de quatre mille chevaliers devant une poignée d’ennemis sans leur
offrir le combat, décampe vers minuit de Tournehem[240], à l’insu des
Anglais. P. 185 à 188, 386.

      [240] Le duc de Bourgogne leva son camp de Tournehem et reprit le
      chemin de Hesdin, le mercredi 2 septembre 1369 (_Gr. Chron._, VI,
      319). En mai 1381, on fit grâce à un écuyer, nommé Guiot d’Arcy,
      qui, environ douze ans auparavant «que le duc de Bourgogne fist
      son mandement pour aller à Tournehem et au retour qu’il firent,»
      avait volé à Condé chez son hôte, en complicité avec un autre
      écuyer, appelé Jean de Maligny, un cheval valant 50 francs,
      sous prétexte de se dédommager de la perte d’un bassinet qu’ils
      n’avaient pu retrouver. _Arch. Nat._, JJ 119, nº 54.

Tandis que le duc de Bourgogne se dirige vers Saint-Omer, le duc de
Lancastre, de son côté, reprend le chemin de Calais[241]. La semaine
même de ce départ de Tournehem des deux armées française et anglaise,
le comte de Pembroke, Hugh de Calverly, Louis de Harcourt et les
seigneurs poitevins du parti anglais font une chevauchée en Anjou; ils
assiégent sans succès Saumur défendu par Robert de Sancerre[242]; mais
ils prennent et fortifient les Ponts-de-Cé[243] ainsi que l’abbaye de
Saint-Maur-sur-Loire[244]. En revanche, un moine de Saint-Savin[245],
abbaye[246] située à sept lieues de Poitiers, livre en haine de son
abbé[247] cette abbaye à Louis de Saint-Julien et à Kerlouet qui sont à
la tête des forces françaises dans cette région. P. 188 à 191, 386, 387.

      [241] D’après la version beaucoup plus vraisemblable des _Grandes
      Chroniques_, Jean, duc de Lancastre, loin de retourner à Calais
      après le départ du duc de Bourgogne, continua sa marche en avant
      et entra en Picardie (_Gr. Chron._, VI, 319).

      [242] Robert de Sancerre, troisième fils de Louis I, comte de
      Sancerre, tué à Crécy, et de Béatrix de Roucy, était le frère
      cadet de Jean III, comte de Sancerre et de Louis de Sancerre,
      institué maréchal de France le 20 juin 1368. Le frère aîné de
      Louis et de Robert, que Froissart oublie de mentionner, joua,
      comme les deux cadets, un rôle actif et même dirigeant dans la
      guerre du «border» poitevin en 1369. Jean III, comte de Sancerre,
      avait épousé Marguerite de Mermande, fille unique du seigneur
      du dit lieu (auj. Marmande, hameau de Vellèche, Vienne, arr.
      Châtellerault, c. Leigné-sur-Usseau) et de Faye-la-Vineuse
      (Indre-et-Loire, arr. Loches, c. Richelieu). Au mois d’octobre
      1369, Charles V donna au comte, son amé cousin, des biens situés
      sur les confins du Poitou et de la Touraine et confisqués sur
      un certain nombre de rebelles (Guillaume du Plessis, Pierre de
      la Broche, chevaliers, la Thomasse, veuve de feu Imbert Gui,
      chevalier, etc.), pour dédommager le dit comte de ce que les gens
      des Grandes Compagnies avaient occupé l’année précédente pendant
      quatre mois son château de Faye-la-Vineuse, et pour l’aider à
      tenir en bon état de défense plusieurs beaux et notables forts
      qu’il possédait ès parties d’Anjou et de Touraine, les uns à une
      lieue, les autres à une demi-lieue, d’autres enfin à un quart de
      lieue des frontières du Poitou occupées par les Anglais (_Arch.
      Nat._, JJ 100, nº 297). A la même date, comme nous l’avons vu,
      Jean, III du nom, sire de Beuil, tenait tête aux Anglais sur les
      confins de l’Anjou et du Poitou, et c’est alors que se noua entre
      les représentants des deux familles cette intimité qui aboutit,
      un demi-siècle plus tard, au mariage de Jean, IV du nom, sire
      de Beuil, avec Marguerite de Sancerre, et par suite, en 1441,
      à l’adjudication du comté de Sancerre à Jean, V du nom, sire
      de Beuil, amiral de France, le célèbre auteur du _Jouvencel_
      (Anselme, VII, 848 à 850).

      [243] Maine-et-Loire, arr. Angers, à 5 kil. au sud de cette
      ville. Les Ponts-de-Cé, sorte de faubourg d’Angers, situés au
      milieu de la Loire, sur trois îles, que relie une série de ponts,
      se composent d’une rue de plus de 3 kil. de long, traversant le
      canal de l’Authion et trois larges bras de la Loire. Un château
      bâti sur un tertre au bout du premier pont, quand on vient de la
      rive droite du fleuve, entre l’île Saint-Aubin et l’île Forte,
      commandait le passage de la Loire, ainsi que la route qui met la
      rive gauche de ce fleuve en communication avec la rive droite
      et avec Angers. Le château, dont les Anglais s’emparèrent en
      1369, avait été reconstruit en 1206 par Guillaume des Roches,
      sur les ruines d’une forteresse plus ancienne, rasée par
      Philippe-Auguste; sous sa forme actuelle, ce château ne remonte
      guère qu’à 1438. Maîtres du cours de la Mayenne par l’occupation
      du Lion-d’Angers et du cours de la Loire par la prise des
      Ponts-de-Cé, les chefs des Compagnies anglaises tinrent, pendant
      un moment, la capitale de l’Anjou enserrée au nord et au midi.
      L’occupation du Lion-d’Angers fut assez courte, mais celle des
      Ponts-de-Cé dura jusqu’à la victoire remportée par du Guesclin
      à Pontvallain, c’est-à-dire jusque vers la fin de 1370. On
      conserve aux Archives Nationales un registre provenant de la
      Chambre des comptes d’Anjou (coté P 1336), qui est tout entier
      relatif aux Ponts-de-Cé, et nous donne la statistique de cette
      localité, si importante au point de vue stratégique, vers la fin
      du quatorzième siècle.

      [244] Abbaye de Bénédictins, au diocèse d’Angers, fondée vers
      543 par saint Maur, disciple de saint Benoît. Les ruines de
      cette abbaye, convertie en ferme, se voient encore sur la rive
      gauche de la Loire, à Saint-Georges-le-Thoureil (Maine-et-Loire,
      arr. Saumur, c. Gennes), à 28 kil. au sud-est d’Angers et à 21
      kil. au nord-ouest de Saumur. D’après une inscription en lettres
      gothiques, encastrée encore aujourd’hui dans le pilier qui sépare
      les deux nefs de la petite église Saint-Martin remontant au
      treizième siècle, l’abbaye de Saint-Maur aurait été occupée dès
      1355 par Jean Cressewell et Hugh de Calverly:

          L’an MIII{c} LV fu ceans
          Des Angloys le logeis
          Crissouale et Carvallay.

      C’est le prieuré de Trèves-Cunault, situé également sur la
      rive gauche de la Loire, un peu au sud-est de l’abbaye de
      Saint-Maur, qui fut occupé vers cette époque et fortifié par les
      Compagnies anglo-gasconnes (_Cont. G. de Nangiaco_, II, 318).
      L’occupation des Ponts-de-Cé et de Saint-Maur par les Anglais
      doit remonter aux derniers mois de 1369. Le fameux routier Jean
      Cressewell fut probablement mis dès lors à la tête de la garnison
      de Saint-Maur dont il était certainement capitaine lorsque
      «_l’an_ MCCCLXX, _ou mois de decembre_, monseigneur Bertran de
      Guesclin, connestable de France et lieutenant du roy nostre sire,
      ordenna certain subside, trespas ou acquit sur les marchandises
      montans, descendans et traversans par la rivière de Loire, entre
      Candes (Indre-et-Loire, arr. et c. Chinon) et Chastecaux (auj.
      Champtoceaux, Maine-et-Loire, arr. Cholet), pour paier certaine
      somme promise et accordée à _Jehan Kerssoualle anglois et à
      ses compaignons, ennemis du royaume, pour rendre et delivrer
      le fort de Saint Mor, sur la dite rivière, qu’ilz tenoient
      alors._» _Arch. Nat._, sect. adm., P 1334{1}, fº 38. Cf. _Gallia
      Christiana_, XIV, 685; Paul Marchegay, _Archives d’Anjou_,
      Angers, 1853, in-8º, t. II, p. 287 à 292; Célestin Port, _Dict.
      hist. du dép. de Maine-et-Loire_, aux mots _Ponts-de-Cé_ et
      _Saint-Maur_.

      [245] Auj. Saint-Savin-sur-Gartempe, Vienne, arr. Montmorillon,
      à environ 35 kil. au sud de la Roche-Posay, à 41 kil. à l’est de
      Poitiers, à 25 kil. à l’ouest du Blanc.

      [246] Abbaye de Bénédictins au diocèse de Poitiers.

      [247] Le 4 juin 1370, cet abbé, nommé Jocelin Badereau, adressa
      une requête à Charles V au sujet des déprédations commises au
      préjudice de son monastère par les gens d’armes qui s’en étaient
      emparés, ainsi que par les garnisons bretonnes de la Roche-Posay
      et du Blanc. _Gallia Christiana_, II, 1288.

A peine revenu à Calais de la chevauchée de Tournehem, le duc de
Lancastre se remet en campagne; il passe devant Saint-Omer, Thérouanne,
Hesdin, Saint-Pol, Pernes[248], Lucheux[249], Saint-Riquier. Il passe
la Somme au gué de Blanquetaque, entre en Vimeu, puis dans le comté
d’Eu, passe à côté de Dieppe et ne s’arrête que devant Harfleur[250]
où il reste trois jours. Le but de l’expédition est de s’emparer de
cette ville afin d’y brûler la flotte et le matériel naval[251] du roi
de France; mais le comte de Saint-Pol, qui s’est enfermé à temps dans
la forteresse menacée avec une garnison de deux cents lances, déjoue
cette tentative. Dès le quatrième jour, le duc de Lancastre lève le
siége, va ravager la terre du seigneur d’Estouteville[252] et se dirige
vers Oisemont pour repasser la Somme à Blanquetaque. Au moment où les
Anglais longent les murs d’Abbeville, Hue de Châtillon[253], capitaine
de cette ville et maître des arbalétriers de France, fait une sortie
et tombe dans une embuscade entre les mains de Nicolas de Louvain,
sénéchal du Pontieu, qu’il avait lui-même fait prisonnier quelques mois
auparavant et rançonné à dix mille francs. P. 191 à 195, 387 à 389.

      [248] Auj. Pernes en Artois, Pas-de-Calais, arr.
      Saint-Pol-sur-Ternoise, c. Heuchin. La dame, appelée par
      Froissart (p. 192) _madame du Doaire_, est Jeanne de Luxembourg,
      veuve de Gui, comte de Saint-Pol, qui avait reçu en douaire le
      château et la seigneurie de Pernes.

      [249] Somme, arr. et c. Doullens.

      [250] Seine-Inférieure, arr. le Havre, c. Montivilliers. Le duc
      de Lancastre dut mettre le siége devant Harfleur peu avant le 21
      octobre 1369, car, dans un mandement de Charles V en date de ce
      jour, on lit ce qui suit: «Nous avons entendu que _noz ennemis se
      sont deslogez de devant Harfleu_ et ont entencion d’euls traire
      vers la rivière d’Oise pour ycelle passer, s’il pevent.» Delisle,
      _Mandements de Charles V_, p. 294.

      [251] Il s’agit ici du matériel naval rassemblé en vue de
      cette descente dans le pays de Galles d’Owen de Galles pour
      laquelle Charles V avait fait tant de sacrifices et qui avorta
      si misérablement à la fin de décembre 1369 (_Gr. Chron._, VI,
      320 à 322). Philippe d’Alençon, archevêque de Rouen, avait prêté
      2000 francs pour cette expédition, et, le 16 janvier 1370 (n.
      st.), le roi donna l’ordre de lui rembourser les trois quarts de
      cette somme (_Mandements de Charles V_, p. 317). Pour recruter
      les équipages de cette flotte improvisée, on fit flèche de tout
      bois, et en novembre 1369 un malfaiteur eut sa grâce, «parmi
      ce toutes voies qu’il promettroit que _avecques la première
      armée des gens d’armes que nous ferons passer en Engleterre_
      il iroit souffisamment appareilliez.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº
      307.--Telle fut la popularité, «la grant mencion de l’armée qui
      se fist en la mer par Yvain de Galles», qu’il y eut jusqu’à un
      orfèvre de Paris, Andriet le Maître, «qui fist chevance de deux
      chevaux, quant Yvain de Galles se mist en la mer, et s’en ala
      avec icelui Yvain.» JJ 100, nº 633; JJ 102, nº 131.--Dans un
      acte, daté de Paris le 10 mai 1372, où il se reconnaît redevable
      envers Charles V d’une somme de 300 000 francs d’or, Owen de
      Galles accuse les rois d’Angleterre, «meus de convoitise damnée»,
      d’avoir occis ou fait occire quelques-uns de ses _prédécesseurs,
      rois de Galles_ (_Arch. Nat._, JJ N, fº 55, nº 27).

      [252] Auj. Estouteville-Écalles, Seine-Inférieure, arr. Rouen, c.
      Buchy. Tout le tableau de la chevauchée du duc de Lancastre dans
      le pays de Caux est retracé dans une lettre de grâce délivrée en
      mai 1376 à un certain Guillaume le Cordier qui s’était retiré
      avec son père et ses enfants dans le fort de Raimes (un château
      ruiné de Ramé, situé à Gomerville, entre Montivilliers et Bolbec,
      est marqué sur la carte de Cassini, feuille du Havre, nº 60),
      «_en l’an_ MCCCLXIX, _ou moys d’octobre_ ou environ, le duc de
      Lancastre et pluseurs autres noz ennemis estanz sur le pais
      de Caux.» Moyennant un sauf-conduit acheté de Gautier Hewet,
      chevalier anglais, logé près de Raimes, Guillaume le Cordier va
      voir si son manoir n’est pas brûlé et s’il n’y aurait pas moyen
      d’y rentrer. Le comte de la Marche, dont les gens occupent ce
      manoir, refuse de le rendre à Guillaume; il ne consentirait à y
      recevoir que la femme de Guillaume, parce qu’elle est enceinte.
      Guillaume le Cordier prend le parti de retourner à Raimes à
      l’aide d’un nouveau sauf-conduit acheté comme le premier de
      Gautier Hewet. Au retour, comme il passe à Étienville, il donne
      une somme de 70 francs à Thomas Caon, à la condition que l’hôtel
      où ce chevalier anglais est logé et deux autres ne seront pas
      brûlés; puis il court au manoir de son père où il trouve des
      hommes d’armes allemands à la solde du duc de Lancastre, qui
      veulent y mettre le feu; il parvient à les faire renoncer à leur
      projet en leur distribuant huit pots de cidre et une douzaine de
      blanc pain petit. Il retourne ensuite au hameau d’Etienville où
      l’on a brûlé depuis son départ les trois maisons pour le rachat
      desquelles il avait payé 70 francs. Il se rend à Bolbec, où il
      apprend que le duc de Lancastre se trouve, pour se plaindre à
      Thomas Caon, mais là on lui vole son cheval; las d’adresser en
      vain des réclamations à Gautier Hewet, logé chez Jean le Bouleur,
      homme de fief du comte de Harcourt, il achète au prix de deux
      francs une jument aux Anglais pour retourner chez lui. _Arch.
      Nat._, JJ 108, nº 382.

      [253] Hue ou Hugues de Châtillon, seigneur de Dampierre, de
      Sompuis et de Rollencourt, avait succédé dans la charge de grand
      maître des arbalétriers de France à Baudouin d’Annequin tué à la
      bataille de Cocherel le 16 mai 1364 (Anselme, _Hist. généal._,
      VI, 112; VIII, 46 et 47). Le châtelain de Beauvais fut fait
      prisonnier en même temps que Hugues de Châtillon (_Gr. Chron._,
      VI, 320).

Le duc de Lancastre repasse la Somme à Blanquetaque, suit le chemin
de Rue, de Montreuil-sur-Mer et rentre à Calais vers la Saint-Martin
d’hiver. Là, il donne congé à Robert de Namur, à Waleran de Borne[254]
et à tous les Allemands, puis il retourne en Angleterre. P. 195, 196,
389.

      [254] Waleran de Fauquemont, seigneur de Borne, rallié à
      Charles V le 19 septembre 1373 moyennant une pension annuelle de
      1200 livres (_Arch. Nat._, J 626, nº 115).

La nuit du 30 décembre 1369, Jean Chandos, sénéchal du Poitou, et
Thomas Percy, sénéchal de la Rochelle[255], font une chevauchée pour
reprendre l’abbaye de Saint-Savin dont Louis de Saint-Julien est
capitaine. Ils s’apprêtent à tenter l’escalade de cette forteresse
lorsque, vers minuit, ils entendent sonner du cor: c’est Jean
de Kerlouet qui arrive à Saint-Savin avec quarante lances, pour
prendre part à une expédition en Poitou. Les deux capitaines anglais
s’imaginent que c’est un signal donné par la sentinelle de l’abbaye
qui les a reconnus et retournent en toute hâte à Chauvigny[256].
Thomas Percy prend alors congé de Chandos, traverse la Vienne sur le
pont de Chauvigny et remonte par la rive gauche le cours de cette
rivière. Le 31, au matin, on apprend que Louis de Saint-Julien et
Kerlouet, partis pendant la nuit de Saint-Savin, chevauchent pour
passer la Vienne au pont de Lussac[257] et porter le ravage en Poitou;
Chandos s’élance aussitôt à leur poursuite. Les Français ont une lieue
d’avance, ils arrivent les premiers à Lussac; mais ils trouvent le pont
occupé par Thomas Percy qui se tient de l’autre côté de la rivière et
entreprend de leur en disputer le passage. Ils mettent pied à terre et
se préparent à faire l’assaut du pont, lorsque Jean Chandos qui les
poursuit vient les charger en queue. P. 196 à 202, 389 à 393.

      [255] Thomas Percy, sénéchal du Poitou, à la date du 3 mars
      1369, avait-il été transféré dans les mêmes fonctions à la
      Rochelle vers le milieu de cette année, au moment où il avait
      été remplacé par Jean Chandos comme sénéchal du Poitou? La
      qualification de sénéchal de la Rochelle, attribuée ici (p.
      198) pour la première fois à Thomas, donnerait lieu de le
      croire. Thomas Percy ou de Percy, fils puîné de Henri Percy
      et de Marie de Lancastre-Plantagenet, fille de Henri, comte
      de Lancastre et de Leicester, avait par sa mère du sang royal
      dans les veines, puisque le comte de Lancastre, son grand-père,
      était le petit-fils de Henri III, roi d’Angleterre. Shakspeare
      a immortalisé Thomas Percy et son neveu Henri Percy, surnommé
      Hotspur, en les faisant figurer dans ses drames de _Richard II_
      et de _Henri IV_.

      [256] Vienne, arr. Montmorillon, sur la Vienne, à 24 kil. à l’est
      de Poitiers.

      [257] Auj. Lussac-les-Châteaux, Vienne, arr. Montmorillon, sur
      la Vienne, à 36 kil. au sud-est de Poitiers et à 12 kil. au
      sud de Chauvigny. Au moyen âge, quand on remontait le cours de
      la Vienne, le premier pont que l’on rencontrait après celui de
      Chauvigny était le pont de Lussac.

Jean Chandos est blessé mortellement par un écuyer nommé Jacques
de Saint-Martin[258] et rend le dernier soupir le lendemain à
Mortemer[259]. Toutefois, les Anglais, qui reçoivent un renfort pendant
l’action, restent maîtres du champ de bataille; Louis de Saint-Julien
et Jean de Kerlouet sont faits prisonniers[260]. La mort de Chandos
excite les regrets des Français aussi bien que des Anglais. P. 202 à
207, 393 à 396.

      [258] D’après Cuvelier, un archer breton, nommé Alain de
      Guigueno, aurait d’abord percé d’une flèche l’armure de Chandos
      (Charrière, II, p. 201 et 202, vers 19213 à 19218); et un homme
      d’armes, appelé Aimeri, lui aurait ensuite plongé sa lance dans
      la poitrine (_Ibid._, p. 204 et 205, vers 19310 à 19315). Le
      témoignage si précis de Froissart mérite ici plus de créance que
      celui de Cuvelier.

      [259] Le combat où Jean Chandos fut blessé mortellement eut
      lieu le matin du jour de l’an, mardi 1er janvier 1370 (p. 199
      et 391). D’après la première rédaction, Chandos aurait survécu
      trois jours (p. 395), et, d’après la seconde, un jour et une nuit
      seulement à sa blessure (p. 207). Le chevalier anglais serait
      mort par conséquent, suivant la première version, le 3, suivant
      la seconde, le 2 janvier 1370. Cuvelier dit que Chandos mourut
      à Chauvigny (_Ibid._, p. 206, vers 19377), mais la tradition
      constante du pays, d’accord avec Froissart, est que l’illustre
      guerrier expira à Mortemer (Vienne, arr. Montmorillon, c.
      Lussac), où il fut enterré et où son tombeau existait encore,
      dit-on, au commencement de la Restauration, époque où on
      l’aurait détruit pour placer un autel latéral (Briquet, _Hist.
      de Niort_, II, 68). Jean Bouchet nous a conservé l’épitaphe
      suivante, que l’on avait gravée sur ce tombeau, mais qui semble
      très-postérieure à la mort de Chandos:

          Je Jehan Chandos, des Anglois capitaine,
          Fort chevaler, de Poictou seneschal,
          Après avoir faict guerre tres lointaine
          Au roi françois, tant à pied qu’à cheval,
          Et pris Bertrand de Guesquin en un val,
          Les Poictevins près Lussac me defirent,
          A Mortemer mon corps enterrer firent,
          En un cercueil eslevé tout de neuf
          L’an mil trois cents soixante et neuf.

      Cette date de 1369 se rapporte à l’ancien style d’après lequel
      l’année 1369 ne finit qu’à Pâques (14 avril) de l’année 1370
      nouveau style. Indépendamment de ce tombeau, un monument fut
      élevé à l’endroit même où Chandos avait été frappé mortellement,
      à l’extrémité occidentale du pont de Lussac aujourd’hui
      détruit, sur le territoire de la paroisse de Civaux (Vienne,
      arr. Montmorillon, c. Lussac). Ce monument se composait d’un
      entablement soutenu par six colonnes et surmonté d’une bannière
      (_Affiches du Poitou_, année 1775).

      [260] Par acte daté de Paris le 20 mars 1370 (n. st.), Charles V
      donna les biens confisqués de Jacques le Tailleur, rebelle,
      sis en la vicomté de Brosse, à Jean du Mesnil, écuyer, «pris
      prisonnier par plusieurs fois et _darrainement en la besoigne
      de Chandos_ et mis à très excessive raençon montant à sept cens
      frans.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 785.--D’après Cuvelier (_Chron.
      de B. Duguesclin_, II, 207, vers 19382 à 19386), la ville de
      Tours aurait payé aux Anglais la rançon de Jean de Kerlouet fixée
      à 3000 francs d’or. Nous aurions voulu contrôler l’assertion du
      trouvère picard en compulsant les registres des comptes de cette
      ville; malheureusement, le registre correspondant à l’année 1369,
      où la dépense dont il s’agit a dû être inscrite, est en déficit
      (communication de notre savant confrère M. Delaville le Roulx).

Thomas Percy[261] succède à Jean Chandos dans la charge de sénéchal
du Poitou. Louis de Saint-Julien et Kerlouet, mis à rançon par les
Anglais, retournent en leurs garnisons.--Enguerrand, sire de Coucy,
marié à l’une des filles d’Édouard III, et Amanieu de Pommiers veulent
rester neutres dans la guerre qui vient d’éclater entre les rois de
France et d’Angleterre; le premier se rend en Savoie et en Lombardie,
et le second va en Chypre et au Saint-Sépulcre.--Jean de Bourbon, comte
de la Marche, et le sire de Pierre-Buffière, quoiqu’ils soient venus
habiter Paris, n’en refusent pas moins de renvoyer leur hommage au
prince de Galles; mais deux autres barons du Limousin, Louis, sire de
Malval[262], et Raymond de Mareuil[263], neveu de Louis, embrassent
ouvertement le parti du roi de France.--Caponnet de Chaponval, délivré
de sa prison d’Agen et échangé contre Thomas Banastre pris dans une
escarmouche devant Périgueux, rentre en France. P. 207 à 210, 396 à 398.

      [261] D’après M. Fillon (_Jean Chandos_, p. 23, note 1), ce
      ne serait pas, comme le dit ici Froissart, Thomas Percy, ce
      serait Baudouin de Fréville qui aurait succédé immédiatement à
      Jean Chandos; mais il n’est fourni aucune preuve à l’appui de
      cette assertion. Comme Thomas Percy était certainement redevenu
      sénéchal du Poitou en novembre 1370 (voyez plus haut, p. LXXIV,
      note 224), la version du chroniqueur reste très-vraisemblable.

      [262] Par acte daté de Paris le 8 juin 1369, frère Gui Moriac,
      chevalier de l’hôpital, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem,
      et Guillaume de Lussac, écuyer, déclarèrent adhérer, «de la
      partie et commandement de monseigneur Loys de Malevaut, chevalier
      du pais de Guienne», à l’appel fait par le comte d’Armagnac
      par-devant le roi de France, comme souverain seigneur du duché de
      Guyenne, contre le duc de Guyenne. _Arch. Nat._, J 642, nº 16{13}.

      [263] L’acte d’adhésion de Raymond de Mareuil est daté de Paris
      le vendredi 29 juin 1369, et voici le texte de ce document: «A
      tous ceulz qui ces lettres verront, Raymon de Marueil, chevalier
      du pais de Guienne, salut. Comme, pour cause de plusieurs griefs
      et oppressions à nous faiz par Edwart, le prince de Galles,
      duc de Guienne, et ses genz et officiers, indeuement et contre
      raison, nous nous soions adhers aus appellacions faites par
      le conte d’Armignac et plusieurs autres nobles du dit pais de
      Guienne à l’encontre du dit prince par devant le roy de France
      nostre souverain seigneur ou sa court de parlement et par ainsi
      ayens pris et recongneu, prenons et recongnoissons le dit roy
      de France à nostre souverain seigneur, savoir faisons que nous
      avons promis et juré, promettons et jurons aus saintes Ewangiles
      que à nostre dite adhesion nous ne renoncerons en aucune manière
      senz la licence et exprès commandement du roy nostre souverain
      seigneur, maiz la poursievrons pardevant lui ou sa dite court
      de parlement. Et avecques ce promettons et jurons estre bons,
      vrais et loyaulx françoiz et servir le roy nostre dit seigneur
      loyaulment en ses guerres et autrement et tenir sa partie contre
      le dit prince et tous autres ennemis du roy nostre dit seigneur
      de tout nostre povoir; et se nous faisions le contraire, nous
      voulons et nous consentons estre tenuz et reputez par devant
      tout homme, faux, mauvaiz, parjure et traitre chevalier. En
      tesmoing de ce, nous avons fait mettre nostre seel à ces
      presentes. Donné à Paris le penultime jour de juing l’an mil
      ccc soixante et neuf.» _Arch. Nat._, J 642, nº 16{5}.--Par acte
      daté de son château de Monfort le lundi 7 mai 1369, Regnault,
      sire de Pons et de Ribérac, vicomte de Turenne et de Carladez,
      donna pleins pouvoirs pour prêter la même adhésion à Regnault de
      Montferrant, chevalier (J 642, nº 16{8}), lequel la prêta à Paris
      le 8 juin suivant (J 642, nº 16{7}). Parmi les autres adhésions
      dont les actes nous ont été conservés, les plus importantes à
      signaler sont celles de frère Ytier de Peruce, chevalier de
      Saint-Jean-de-Jérusalem, commandeur de Belle-Chassagne (Corrèze,
      arr. Ussel, c. Sornac), en date du 8 juin (J 642, nº 16{6}), de
      Jean de Saint-Chamant, chevalier (J 642, nº 16{12}), de Jean de
      Rochefort, chevalier, sire de Chastelvert en Limousin (J 642,
      nº 16{3}), enfin de Nicolas de Beaufort, seigneur de Limeuil
      (Dordogne, arr. Bergerac, c. Saint-Alvère), en date du 27 mai
      1369 (J 642, nº 16{2}).

Par acte daté de Westminster le 15 novembre 1370, Édouard III abolit
tous fouages et aides levés indûment par le prince de Galles et accorde
amnistie pleine et entière à tous les sujets de la principauté qui,
après avoir pris parti pour le roi de France, voudront bien faire leur
soumission[264]. P. 210, 211, 398.

      [264] Cette ordonnance ne se trouve pas dans Rymer; elle est
      datée du 5 ou du 15 novembre de l’an 44 du règne d’Édouard III,
      qui correspond à la fin de 1370, quoique Froissart l’ait
      intercalée au milieu du récit des événements du commencement de
      cette année. Elle dut être promulguée à l’instigation de Jean,
      duc de Lancastre, envoyé par Édouard III, le 1er juillet 1370,
      au secours du prince d’Aquitaine avec pleins pouvoirs d’accorder
      toute espèce de grâce et de pardon, «ut dicto primogenito nostro
      principi ac aliis partium illarum incolis ex adventu tuo letitia
      et securitas eo major accrescat.» Delpit, _Documents français_,
      p. 129 et 130.--Du reste, le prince d’Aquitaine et de Galles
      lui-même, effrayé sans doute des progrès de l’insurrection,
      venait d’entrer dans la voie des concessions. Par acte daté
      d’Angoulême le 28 janvier 1370, il avait, sur la plainte des
      Bordelais, abaissé et remis comme autrefois à 13 sous 4 deniers
      par tonneau le droit sur l’entrée des vins élevé depuis cinq
      ans à 20 sous et attribué à la Couronne (_Arch. de Bordeaux_,
      livre des Bouillons, I, 147 et 148). La lettre adressée par
      Édouard III, le 30 décembre 1369, aux seigneurs de Guyenne et
      l’ordonnance, en date du 1er janvier suivant, par laquelle ce
      prince établit sur le continent une juridiction d’appel, de
      suzeraineté et de ressort dont il fixa le siége à Saintes, ces
      deux actes visaient également à donner satisfaction aux légitimes
      réclamations des vassaux de la principauté d’Aquitaine (Rymer,
      III, 883 à 885). Le tableau du produit des fouages a été publié
      par M. Delpit (_Documents français en Angleterre_, p. 173 et
      174).

Des copies de cet acte sont adressées secrètement à Paris aux
vicomtes de Rochechouart[265], aux seigneurs de Malval[266] et de
Mareuil[267].--Jean de Kerlouet, Guillaume des Bordes et Louis de
Saint-Julien, capitaines de la Roche-Posay, de la Haye en Touraine et
de Saint-Savin pour le roi de France, prennent un matin par escalade
la ville de Châtellerault[268]. Pris à l’improviste et réveillé en
sursaut, Louis de Harcourt n’a que le temps de se sauver en chemise sur
le pont de Châtellerault que ses gens ont fortifié. Depuis lors, des
escarmouches ont lieu tous les jours entre la garnison bretonne de la
ville, dont Kerlouet prend le commandement, et celle du pont. P. 212,
398.

      [265] Le 13 mars 1370 (n. st.), Charles V retint à son service le
      vicomte de Rochechouart et Regnaut de Dony avec 120 combattants
      (Delisle, _Mandements_, p. 332), dont il ordonna de payer les
      gages le 11 mai suivant (_Ibid._, p. 348).

      [266] Le 12 juillet 1369, Charles V assigna à Louis de Malval, en
      récompense de son adhésion à l’appel des barons de Gascogne, 1000
      livres de rente à héritage sur le château du Metz-le-Maréchal
      (situé à Dordives, Loiret, arr. Montargis, c. Ferrières), à la
      condition que Louis rendrait le dit château en échange d’une
      donation équivalente en Guyenne, et Raymond de Mareuil se porta
      garant de ce dernier engagement (_Arch. Nat._, J 642, nº 16{2}).

      [267] Par acte daté de Paris le 12 juillet 1369, le roi de France
      donna à Raymond de Mareuil 2000 livres de rente à héritage
      assises sur les château et châtellenie de Courtenay (J 642, nº
      16{10}), et cette donation fut confirmée le 25 janvier 1370 (n.
      st.). Delisle, _Mandements_, p. 320.

      [268] La prise de Châtellerault par les Français, fait militaire
      dont il faut savoir gré à Froissart d’avoir compris l’importance,
      dut avoir lieu dans les premiers jours du mois de juillet 1370,
      comme le prouve l’article de compte suivant, emprunté au registre
      de la Chambre aux deniers de Jean, duc de Berry (1370-1373): «A
      Rougier Piquet, heraut du Baudrin de l’Euse, qui a porté lettres
      à mon dit seigneur (Jean, duc de Berry), _faisant mencion que
      noz gens avoient pris Chasteleraut que les ennemis tenoient_,
      pour don du dit seigneur fait ou dit Rogier pour une fois tant
      seulement, par mandement du dit seigneur donné _le_ VIIIe _jour
      du dit mois_ (_juillet 1370_); randu à cort: X livres.» _Arch.
      Nat._, sect. hist., KK 251, fº 26.

Louis, duc de Bourbon[269], Louis de Sancerre, maréchal de France,
le sire de Beaujeu et les principaux chevaliers du Bourbonnais, du
Beaujolais, du Forez et de l’Auvergne[270], mettent le siége devant
le château de Belleperche occupé par les Compagnies anglaises. Les
assiégés réclament du secours par l’entremise de Jean Devereux,
sénéchal du Limousin, qui tient garnison à la Souterraine[271]. Les
comtes de Cambridge[272] et de Pembroke, après avoir rassemblé à
Limoges quinze cents lances et trois mille soudoyers, accourent en
plein hiver pour faire lever le siége de Belleperche. P. 213 à 216, 398
à 401.

      [269] A quelle date Louis, duc de Bourbon, entra-t-il en
      campagne pour mettre le siége devant Belleperche? Cette date
      nous est fournie par un mandement du 26 septembre 1369 par
      lequel Charles V retint à son service le duc de Bourbon avec 300
      hommes d’armes, dont 5 chevaliers bannerets et 60 chevaliers
      bacheliers, «pour nous servir en nos presentes guerres _ou pays
      de Bourbonois_.» _Mandements de Charles V_, p. 290 et 291.

      [270] Froissart oublie de mentionner les Bourguignons qui
      allèrent renforcer le duc de Bourbon trois mois environ après que
      le siége avait été mis devant Belleperche. Le 3 décembre 1369,
      le duc Philippe nomma Eudes de Grancey gouverneur de son duché
      (dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, III, 32); puis il se rendit
      à Paris où il resta jusqu’au 11 février suivant. Le 21 février
      1370, Nicolas Corbeton, bailli d’Auxois, fit porter lettres aux
      seigneurs de Marigny, Sombernon, Malain, «facens mencion _comment
      monseigneur_ (le duc de Bourgogne) _venoit devant Belleperche_
      pour combattre à l’aide de Dieu les ennemis qui estoient venuz,
      affin que les diz seigneurs alassent par devers li.» _Arch. de la
      Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des comptes de Bourgogne, reg.
      B 2757; _Invent._, I, 304 et 305. Communication du savant M.
      Garnier.

      [271] Creuse, arr. Guéret, sur les confins du Limousin et de
      la Marche. On trouvera de curieux détails sur l’occupation de
      la Souterraine par les Anglais dans une lettre de rémission de
      juillet 1378 (_Arch. Nat._, JJ 112, nº 345, fº 172 vº) et dans
      une autre de juillet 1379 (JJ 115, nº 177).

      [272] Edmond ou Aymon, comte de Cambridge, le troisième fils, et
      Jean de Hastings, comte de Pembroke, le gendre d’Édouard III.
      L’expédition des deux princes anglais, tendant à faire lever le
      siége de Belleperche, eut lieu en janvier et février 1370, comme
      le prouve un article de compte relatif aux frais de distribution
      de vingt paires de lettres adressées par le bailli de Chalon,
      en vertu d’un mandement du duc de Bourgogne, aux nobles du dit
      bailliage. Ce mandement daté de Paris le 11 février 1370 leur
      intimait l’ordre de s’armer incontinent pour aller servir le duc
      «sur la Loire, contre Ainmon, fils du roi d’Engleterre, qui, avec
      quatre mil combatans, _venoit lever le siege des gens d’armes du
      royaulme de France estans devant le fort de Belleperche_.» _Arch.
      de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des comptes de Bourgogne,
      reg. B 3572; _Invent._, I, 422.

Les deux comtes font offrir la bataille au duc de Bourbon qui la
refuse. Mécontents de ce refus, ils menacent le duc d’emmener loin de
Belleperche sa mère, la duchesse douairière de Bourbon. P. 216 à 218,
401, 402.

Les Compagnies anglaises évacuent le château de Belleperche, et
leurs capitaines emmènent avec eux la duchesse de Bourbon à «la
Roche-Vauclère[273]», en Limousin; mais le prince de Galles, peu
satisfait de l’arrestation de cette princesse, voudrait à tout prix
l’échanger contre Simon Burleigh. P. 218, 219, 402.

      [273] Il est difficile d’admettre, malgré l’analogie du nom, que
      Froissart ait voulu désigner la Roque-Valsergue, auj. hameau
      de Saint-Saturnin, Aveyron, arr. Millau, c. Campagnac. Cette
      importante forteresse n’était pas située en Limousin, comme le
      dit Froissart; elle était le chef-lieu d’une des quatre grandes
      châtellenies du Rouergue. Les Français l’avaient reprise aux
      Anglais dès le commencement du mois de janvier 1369 (voyez plus
      haut, p. LXIII, note 196). M. Kervyn place le château de la
      Roche-Vauclair sur la rive droite de l’Alagnon, à six lieues
      de Saint-Flour, où, d’après ce savant, on en verrait encore
      quelques ruines (_Œuvres de Froissart_, XXV, 237). Si cela est,
      on s’explique difficilement que ces ruines ne soient marquées ni
      sur la carte de Cassini ni même sur celle de l’État-major, et que
      le nom ne figure point dans le _Dictionnaire des lieux habités du
      Cantal_, publié à Aurillac en 1861 par M. Deribier-du-Chatelet.

Le duc de Bourbon reprend possession de Belleperche[274] et remet ce
château en bon état. Les comtes de Cambridge et de Pembroke retournent,
le premier à Angoulême, le second à Mortagne en Poitou[275], tandis
que les Compagnies parties de Belleperche se répandent en Poitou et
Saintonge où elles portent le ravage.--Au retour de son expédition en
Guyenne, Robert Knolles est à peine rentré dans son château de Derval,
en Bretagne, qu’Édouard III le mande auprès de lui; il s’embarque
aussitôt pour l’Angleterre, débarque à la Roche Saint-Michel[276], en
Cornouailles, et arrive à Windsor. P. 219, 220, 402, 403.

      [274] Louis, duc de Bourbon, dut prendre possession de
      Belleperche dans les premiers jours de mars 1370, car les hommes
      d’armes qui revenaient du siége reçurent leurs gages le 31 de ce
      mois (_Bibl. Nat._, fonds Gaignières, t. 772, p. 379, 405).

      [275] Nous avons identifié plus haut ce Mortagne avec
      Mortagne-sur-Sèvre, mais ce n’est point parce que notre
      chroniqueur place cette localité en Poitou. Froissart dit aussi
      «Saintes en Poitou» et ne donne en général d’autres limites à
      cette province que celles qu’elle avait eues au siècle précédent
      sous Alphonse de Poitiers.

      [276] Il s’agit ici du rocher de Saint-Michel, situé à
      l’extrémité du pays de Cornouailles, et près duquel se trouve une
      baie du même nom. Une certaine analogie entre ce site et celui de
      notre Mont-Saint-Michel fit fonder en cet endroit un monastère,
      au dixième siècle, sorte d’imitation anglaise de la célèbre
      abbaye française.




CHAPITRE XCVII.

  _1370, mai._ LE DUC D’ANJOU A PARIS; PRÉPARATIFS DE GUERRE
    DES ROIS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE.--_1372, du 15 au 22
    août._ DÉLIVRANCE DE LA DUCHESSE DOUAIRIÈRE DE BOURBON PRISE
    A BELLEPERCHE.--_1371, du 25 au 29 mars._ ENTREVUE DE VERNON;
    TRAITÉ DE PAIX ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE NAVARRE.--_1370,
    vers le 15 juillet._ ARRIVÉE DE BERTRAND DU GUESCLIN, RAPPELÉ
    D’ESPAGNE, EN LANGUEDOC.--_Du 15 juillet au 15 août._ CAMPAGNE
    DU DUC D’ANJOU ET DE DU GUESCLIN EN GUYENNE; OCCUPATION DE
    MOISSAC, D’AGEN, DE TONNEINS, DU PORT-SAINTE-MARIE, DE MONTPAZIER
    ET D’AIGUILLON; SIÉGE DE BERGERAC ET DE LALINDE PAR LES
    FRANÇAIS.--_De la fin de juillet à la mi-septembre._ CHEVAUCHÉE
    DE ROBERT KNOLLES A TRAVERS L’ARTOIS, LA PICARDIE ET L’ILE DE
    FRANCE.--_Du 16 au 24 août._ LE DUC DE BERRY ET DU GUESCLIN
    EN LIMOUSIN; REDDITION DE LIMOGES AU DUC DE BERRY.--_Du 14 au
    19 septembre._ SIÉGE, REPRISE ET SAC DE LIMOGES PAR LE PRINCE
    DE GALLES.--_24 septembre._ ROBERT KNOLLES DEVANT PARIS.--_2
    octobre._ DU GUESCLIN A PARIS; SA NOMINATION A L’OFFICE DE
    CONNÉTABLE DE FRANCE (§§ 653 à 668).


Louis, duc d’Anjou, lieutenant en Languedoc, fait un voyage à
Paris[277] où il arrête, de concert avec le roi de France et ses deux
frères, les ducs de Bourgogne et de Berry, le plan de la prochaine
campagne contre les Anglais. Deux corps d’armée devront envahir la
principauté d’Aquitaine, le premier sous les ordres du duc d’Anjou, du
côté de Bergerac et de la Réole, le second, sous la conduite du duc de
Berry, du côté du Limousin et du Quercy. L’objectif de l’expédition
sera Angoulême où ces deux corps d’armée, après avoir opéré leur
jonction, iront assiéger le prince d’Aquitaine. En même temps, on
décide de rappeler d’Espagne Bertrand du Guesclin et de le nommer
connétable de France.

      [277] Louis, duc d’Anjou, qui était encore à Toulouse pendant la
      première quinzaine d’avril 1370 (_Ordonn._, V, 316 à 314, 586),
      dut arriver à Paris dans les premiers jours de mai. Dès le 7
      de ce mois, il était dans cette ville où il retint Gontier de
      Baigneux, évêque du Mans, comme conseiller de son grand Conseil,
      à 8 francs ou 10 florins d’or de gages par jour (_Bibl. Nat._,
      Titr. orig., au mot _Baigneux_). Le 11, il rendit visite à Bureau
      de la Rivière en sa belle résidence de Croissy, et Charles V
      donna une chapelle, à l’occasion de cette visite, à son premier
      chambellan (_Mandements de Charles V_, p. 361). C’est pendant le
      séjour du duc d’Anjou à Paris que le roi son frère, non content
      d’avoir confisqué et réuni à la Couronne, par acte en date du 14
      mai, le duché d’Aquitaine (_Ordonn._, VI, 308 à 310), déclara
      en outre confisqués, le lendemain 15, tous les biens possédés
      par les Anglais en Guyenne (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 51). Le
      16, Charles V, mettant à exécution, en partie du moins, une
      promesse faite au duc d’Anjou six ans auparavant, le 13 avril
      1364 (_Chron. de J. Froissart_, VI, LIX, note 225), donna en
      viager à Louis le duché de Touraine, à la condition qu’à défaut
      d’héritiers mâles ce duché, le comté du Maine et le Loudunois
      feraient retour à la Couronne (_Arch. Nat._, J 375, nº 2; P 2294,
      fºs 768 et 769). Enfin, le 18 mai, un différend assez grave, qui
      s’était élevé entre les ducs de Bourbon et d’Anjou au sujet de la
      succession de Regnault de Forez, fut aplani; et le duc d’Anjou se
      désista de toutes ses prétentions sur le pays de Forez (P 1334,
      nº 110).

A l’entrée du mois de mai[278], Louis, duc d’Anjou, prend congé de
ses frères pour retourner dans son gouvernement; il s’arrête un mois
à Montpellier[279], et se rend ensuite à Toulouse où il rassemble ses
gens d’armes. Le petit Meschin, Ernaudon de Pau, Perrot de Savoie[280],
le bour Camus et les autres chefs des Compagnies françaises n’ont
pas cessé de guerroyer, pendant l’absence du duc, sur les frontières
du Quercy et du Rouergue. Le duc de Berry[281], à Bourges, le duc de
Bourbon, à Moulins[282], le comte Pierre d’Alençon[283] font aussi
des levées de troupes et se préparent à entrer en campagne.--Gui
de Blois[284], de retour d’une croisade en Prusse où il a été fait
chevalier et où il a levé bannière, vient du Hainaut à Paris offrir
ses services au roi de France qui l’envoie rejoindre le corps d’armée
commandé par le duc de Berry. P. 220 à 223, 403 à 405.

      [278] Ce n’est pas à l’entrée, c’est au contraire à la fin de mai
      1370, que Louis, duc d’Anjou, partit de Paris pour retourner en
      Languedoc.

      [279] De passage à Roquemaure (Gard, arr. Uzès), le 12 juin, à
      Nîmes le 28 du même mois, le duc d’Anjou était à Montpellier le 2
      juillet et n’y resta que quelques jours; il arriva à Toulouse le
      11 juillet (Vaissete, _Hist. de Languedoc_, IV, 345).

      [280] De ces quatre chefs de Compagnies, deux sans aucun doute,
      le petit Meschin et Perrot de Savoie, et probablement aussi un
      troisième, celui auquel Froissart donne le prénom d’«Ernaudon»,
      appelé ailleurs _Boulhomet_ (_Thalamus parvus_, p. 384) ou
      _Bosoniet de Pau_ (acte du 1er septembre 1368, aux _Archives
      de Vaucluse_), avaient été mis à mort à Toulouse, le 11 mai de
      l’année précédente. Voyez plus haut, p. LXVIII, note 210.

      [281] On voit par une cédule autographe de Jean le Mercier,
      attaché à cette expédition en qualité de trésorier des guerres,
      que Charles V avait assigné à son frère Jean, duc de Berry, pour
      les frais de cette campagne, 2000 francs en juillet, 2000 francs
      en août, et en outre, 1552 francs pour les gages des gens d’armes
      de son hôtel pendant les dits deux mois (_Arch. Nat._, KK 251, fº
      108). Jean le Mercier était en Berry dès le 7 juin 1370, jour où
      le duc Jean lui avait fait présent d’une haquenée. _Ibid._, fº 25
      vº.

      [282] Jean, duc de Berry, chef de l’expédition, alloua, par
      mandement du 27 juillet 1370, 700 livres tournois de gages par
      mois à Louis, duc de Bourbon, «tant pour lui que pour les gens
      d’armes que le dit devoit amener en ceste chevauchée devant
      Limoges». _Ibid._, fºs 23 vº et 24.

      [283] Pierre II, comte d’Alençon et du Perche, ne prit aucune
      part à la chevauchée de Limoges; il servait alors en Normandie,
      où Charles V l’avait nommé, le 16 mars 1370, son lieutenant en
      deçà de la rivière de la Seine; le comte d’Alençon licencia ses
      gens d’armes à Caen, le 7 septembre suivant. _Arch. Nat._, K 49,
      nº 49.

      [284] On cherche en vain la montre de Gui de Blois parmi celles
      qui furent passées à Châtellerault, le 12 août 1370, «pour cause
      de certaine entreprise que mgr le mareschal (de Sancerre) avoit
      faite pour le recouvrement de la ville de Limoges». En revanche,
      Alard de Barbençon, seigneur de Donstiennes (Belgique, prov.
      Hainaut, arr. et c. Thuin, à 19 kil. de Charleroy), dit Happart,
      vicomte et gouverneur de Blois, fut un des chevaliers que le
      maréchal de Sancerre enrôla pour cette expédition. La Roque,
      _Hist. de la maison de Harcourt_, addit. aux preuves, IV, 1568.

Le roi d’Angleterre met sur pied, de son côté, deux corps d’armée. Le
premier doit opérer en Guyenne sous les ordres du duc de Lancastre,
envoyé au secours de ses frères. Le second, sous la conduite de Robert
Knolles[285], doit débarquer à Calais et traverser la France de part
en part.--Par l’entremise d’Eustache d’Auberchicourt, la duchesse
douairière de Bourbon est échangée contre Simon Burleigh[286].--Des
négociations s’ouvrent à Vernon entre les envoyés[287] du roi de
France et du roi de Navarre, qui se tient alors en Normandie; à la
faveur de ces négociations, un traité de paix est conclu entre les
deux rois. Charles le Mauvais renonce à l’alliance d’Édouard III et
promet de le faire défier, aussitôt après son retour en Navarre; il
s’engage, en outre, à laisser ses deux fils, Charles et Pierre, comme
otages entre les mains de Charles V. Il se rend auprès du roi de France
à Rouen, puis à Paris[288], d’où il regagne, en prenant le chemin de
Montpellier et du comté de Foix, son royaume de Navarre[289]. P. 223 à
225, 405 à 408.

      [285] L’expédition de Robert Knolles avait été décidée dès la fin
      de 1369. Robert devait d’abord débarquer en basse Normandie, et
      l’on ne renonça à ce projet que dans la crainte de s’aliéner le
      roi de Navarre qui s’y opposa avec énergie pour sauvegarder ses
      possessions du Cotentin (Secousse, _Recueil de pièces sur Charles
      II, roi de Navarre_, p. 427 et 428). Le but d’Édouard III était
      de forcer, par cette diversion, le roi de France à renoncer à
      son projet de descente dans le pays de Galles. Personne n’ignore
      que cette entreprise, dont les préparatifs se firent au Clos
      des Galées de Rouen dans le courant du mois de décembre 1369
      (_Bibl. Nat._, Quittances, XVIII, 812, 813, 815, 818), sous la
      direction d’Owen de Galles et de Jean Win, dit le Poursuivant
      d’Amours, avorta misérablement après avoir coûté plus de 100 000
      francs (_Gr. Chron._, VI, 320, 322). Deux mandements du roi
      d’Angleterre, relatifs aux préparatifs de l’expédition de
      Robert Knolles, sont datés des 6 et 12 mai 1370 (Rymer, III,
      890, 892). Le 1er juillet suivant, Robert fut mis à la tête de
      l’armée d’invasion; et Alain de Buxhill, Thomas de Grantson,
      Jean Bourcher lui furent adjoints comme lieutenants (_Ibid._,
      894, 895). Le 10 juillet, ces quatre chefs reçurent le serment
      d’obéissance de leurs principaux compagnons d’armes (_Ibid._,
      p. 897, 898). Vers le 12 ou le 15 de ce mois, une flotte de
      transport, dont Raoul de Ferrières fut nommé amiral, dut
      appareiller de Rye et de Winchelsea pour le pays de Caux, mais
      elle fut poussée plus au nord par des vents contraires et jeta
      l’ancre à Calais (_Ibid._, p. 896, 897; Secousse, _Recueil sur
      Charles II_, p. 428).

      [286] Froissart a commis ici une des fautes de chronologie les
      plus grossières qu’on puisse lui reprocher. Comme M. Chazaud
      l’a parfaitement établi (_La chronique du bon duc Loys de
      Bourbon_, Paris, 1876, p. 355 et 356), Isabelle de Valois,
      duchesse douairière de Bourbon, ne recouvra la liberté qu’au
      mois d’août 1372, entre la reddition de la Rochelle (15 août)
      et la prise du captal de Buch (22 août). Au moment de sa
      délivrance opérée par le duc de Bourbon son fils, Bertrand
      du Guesclin et le duc d’Anjou (_Chron. des quatre premiers
      Valois_, p. 244), la duchesse était enfermée dans la tour de
      Brou (Charente-Inférieure, arr. et c. de Marennes, commune
      de Saint-Sornin). Dès le 23 juillet précédent, en vertu d’un
      traité conclu avec le duc de Bourbon, Simon Burleigh et Nicolas
      Dagworth s’étaient engagés à mettre en liberté la duchesse et à
      la ramener à Tours ou à Chinon à la Toussaint suivante (_Arch.
      Nat._, P 1358{1}, nº 504; Huillard-Bréholles, _Invent. des titres
      de la maison de Bourbon_, I, 565 et 566). Mais on avait prévu et
      excepté le cas où, «par force d’armes de la part des François ou
      autrement, il avendroit que ma dite dame seroit delivrée». Ce
      cas se produisit sans doute, car Simon Burleigh, par acte daté
      de Saintes le 24 septembre 1372, reconnut devoir à Louis, duc
      de Bourbon, 1000 francs d’or dont le duc avait sans doute fait
      l’avance à ce chevalier anglais comme à-compte sur la rançon de
      sa mère (_Arch. Nat._, P 1358{2}, nº 567; Huillard-Bréholles,
      _Invent._, I, 567).

      [287] Ces négociations s’ouvrirent directement entre les rois
      de France et de Navarre, à Vernon, du 25 au 29 mars 1371 (_Gr.
      Chron._, VI, 329 à 331).

      [288] Le roi de Navarre n’alla pas à Rouen, et c’est seulement
      le 24 mai 1371 qu’il se rendit à Paris où il passa en fêtes la
      dernière semaine de ce mois (_Gr. Chron._, VI, 332).

      [289] Charles le Mauvais ne se mit en route pour retourner dans
      son royaume de Navarre qu’à la fin de 1371. Le 3 janvier 1372
      (n. st.), il était de passage à l’abbaye de Cluny, où il déclara
      vouloir être «d’ores en avant frère et filz des ditz religieux
      et de la dite abbeye». (_Arch. de Cluny_, layette _Priviléges,
      péages et amortissements_, d’après une copie de Lambert de
      Barive). Les savants auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (I,
      602, 1re col.), par une distraction véritablement incroyable, ont
      attribué cet acte à Charles V, qu’ils font voyager en Bourgogne
      en janvier 1372, tandis qu’en réalité ce prince était alors à
      Paris (Delisle, _Mandements_, p. 430 à 443).

Bertrand du Guesclin reçoit dans la ville de Léon, en Castille, des
lettres et de nombreux messages[290], tant du roi Charles V que du
duc d’Anjou, qui l’invitent à rentrer en France. Le chevalier breton
prend aussitôt congé de don Enrique et va avec tous ses gens rejoindre
à Toulouse le duc d’Anjou.--Dans le même temps, le duc de Lancastre
s’embarque à Southampton et cingle vers Bordeaux; il emmène avec lui
quatre cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers. P. 225, 226,
408, 409.

      [290] D’après Cuvelier (_Chronique de B. du Guesclin_, II, 130),
      du Guesclin aurait été mandé cinq fois par le roi de France:

          Car l’istoire dit et pour vrai nous afie
          Que Charles li bons rois de France la garnie
          L’envoia par cinq fois querre, je vous afie (vers 17115 à 17117).

      Bertrand était encore occupé au siége de Tolède lorsqu’il reçut
      le premier messager, «un escuier d’onnour bel et puissant»
      (_Ibid._, p. 122, vers 16883 à 16946). Il travaillait à faire
      rentrer dans le devoir un certain nombre de vassaux révoltés de
      son duché de Molina lorsqu’un nouveau message lui fut apporté par
      Jean de Berguette:

          Là vint un chevalier, où moult ot courtoisie,
          Monseigneur de Berguettes ot non... (vers 17125 et 17126).

      L’Artésien Jean de Berguette, capitaine de Vatteville (auj.
      Vatteville-la-Rue, Seine-Infér., arr. Yvetot, c. Caudebec), fut
      en effet avec l’Aragonais François de Périllos, le Comtois Jean
      de Rye et le Breton Yvon de Keranbars, l’un des quatre agents
      diplomatiques qui prirent part aux négociations avec le roi de
      Castille et furent envoyés en Espagne pendant les années 1368 et
      1369. Le 8 juin 1369, Jean de Berguette, cher, chambellan du roi
      de France, et Yvon de Keranbars, huissier d’armes du dit roi,
      étaient présents dans le palais de Tolède lorsque don Enrique,
      roi de Castille et de Léon, signa certains articles additionnels
      et interprétatifs du traité d’alliance conclu au siége devant
      Tolède le 20 novembre de l’année précédente (Hay du Chastelet,
      _Hist. de B. du Guesclin_, p. 324). A cette date, il y avait
      déjà plusieurs mois que la guerre était rallumée, notamment en
      Guyenne ainsi qu’en Picardie, et Charles V put très-bien charger
      Jean de Berguette d’inviter le comte de Longueville à rentrer en
      France. S’il fallait en croire Cuvelier (_Ibid._, p. 134 à 136),
      le cinquième messager (le trouvère ne nomme pas les deux autres),
      dépêché auprès de du Guesclin, n’aurait été autre que le plus
      ancien compagnon d’armes du chevalier breton, le vieux maréchal
      d’Audrehem lui-même:

          Li vint le mareschal d’Odrehan le preudon (vers 17212).

      Au moment de l’arrivée du maréchal, Bertrand était venu renforcer
      Jean et Alain de Beaumont, ses neveux, qui avaient mis le siége
      devant Soria; car ce bourg, donné par don Enrique au célèbre
      capitaine français, n’en refusait pas moins de reconnaître
      celui-ci comme son seigneur. Le duc de Molina répondit d’abord
      avec une certaine brusquerie qu’il avait à faire ses affaires
      avant de se charger de celles du roi de France:

          Mais ma chemise m’est plus prez certainement
          Que ma cote ne fait, c’est fait évidamment (vers 17227 et 17228).

      Le trouvère ajoute qu’aussitôt après la prise de Soria, Bertrand
      consentit à suivre le maréchal d’Audrehem et se mit en route pour
      la France. Il est certain que du Guesclin se trouvait dans sa
      ville de Soria le 26 avril 1370, jour où le duc de Molina, comte
      de Longueville, seigneur de Soria et de la Roche-Tesson, assigna
      en viager à son cousin Alain de Mauny la seigneurie d’Anneville
      (Seine-Infér., arr. Dieppe, c. Longueville), autrefois donnée
      à feu Guillaume du Guesclin son frère (dom Morice, _Preuves de
      l’hist. de Bretagne_, I, 1638 et 1639).

Le duc d’Anjou entre en campagne à la tête de deux mille hommes et de
six mille soudoyers à pied, commandés par Bertrand du Guesclin[291],
auxquels viennent bientôt s’ajouter un millier de combattants des
Compagnies françaises cantonnées en Quercy; il s’avance dans la
direction d’Agen. Les Français, après s’être fait rendre successivement
Moissac[292], Agen[293], le Port-Sainte-Marie[294], Aiguillon[295],
Tonneins[296] et Montpazier[297], mettent le siége devant
Bergerac[298] défendu par une garnison de cent lances dont Thomas
Felton et le captal de Buch sont capitaines.--Le duc de Berry, de
son côté, ayant sous ses ordres douze cents lances et trois mille
brigands, envahit le Limousin et assiége Limoges[299], ville soumise
à l’influence toute-puissante de son évêque[300], malgré la garnison
anglaise qui l’occupe[301]. Noms des principaux seigneurs qui prennent
part à l’expédition du duc de Berry. P. 226 à 229, 409 à 412.

      [291] Bertrand du Guesclin, duc de Molina, comte de Longueville
      et de Borja, était encore à Borja le 26 juin 1370, jour où il
      donna à son cousin Alain de Mauny la seigneurie de Ricarville
      (Seine-Inf., arr. Dieppe, c. Envermeu) relevant du comté de
      Longueville (_Bibl. de l’Arsenal_, fonds des Belles-Lettres,
      ms. fr. nº 168; copies du 16e siècle sur parchemin reliées à la
      suite du poëme de Cuvelier). Borja, qui faisait alors partie
      du royaume d’Aragon, est une petite ville située sur la rive
      droite de l’Èbre (d’où, pour le dire en passant, la célèbre
      famille des Borgia a tiré son nom modifié par la prononciation et
      l’orthographe italiennes); et en supposant que Bertrand se soit
      mis en route pour la France dans les derniers jours de juin, il
      ne put guère arriver à Toulouse avant la mi-juillet 1370. Louis,
      duc d’Anjou, de son côté, arrivé à Toulouse le 11 de ce mois,
      dut se mettre en campagne le 15, car, dès le lendemain 16, il
      datait un acte de Grenade-sur-Garonne (dom Vaissete, _Hist. de
      Languedoc_, IV, 345) et, le 18, un autre acte, de Beaumont (auj.
      Beaumont-de-Lomagne, Tarn-et-Garonne, arr. Castelsarrazin), où il
      fit halte dans sa marche sur Moissac.

      [292] Bertrand de Guesclin, duc de Molina et comte de
      Longueville, était à Moissac le 26 juillet 1370 et donna
      quittance dans cette ville de 6800 francs d’or à valoir sur une
      somme de 25 320 francs qu’il avait prêtée au duc d’Anjou (_Bibl.
      Nat._, Titres originaux, au mot _du Guesclin_). On connaît aussi
      un certain nombre d’actes délivrés par Louis, duc d’Anjou, à
      Moissac, dont trois sont datés des 28 (_Arch. Nat._, JJ 163, nº
      117), 31 juillet (_Ordonn._, VI, 403, 404) et 1er août (JJ 102,
      nº 243; JJ 156, nº 260) 1370. D’après la chronique provençale du
      _Thalamus parvus_, Moissac se rendit au duc d’Anjou le 23 de ce
      mois: «Item, lo XXIII jorn de julh (1370), se rendit lo luoc de
      Moyssac e motz autres entorn al dit mossenhor lo duc.» _Thalamus
      parvus_, p. 384.--Les comtes d’Armagnac, de l’Isle-Jourdain,
      de Montlezun ou de Pardiac, le vicomte de Caraman, le sire de
      Beaujeu, Jean de Vienne, les seigneurs de Vinay, de la Barthe, de
      Puycornet et de Malauze, apposèrent leurs signatures au bas de la
      capitulation accordée à Moissac (dom Vaissete, IV, 345).

      [293] Agen avait fait sa soumission dès le mois de février 1370,
      et c’est alors et non, comme le raconte Froissart, à la fin de
      juillet, que le duc d’Anjou alla prendre possession de cette
      ville, du moins pour la première fois, au nom du roi de France;
      il accorda, entre autres faveurs, aux habitants une exemption
      perpétuelle de contributions, aux consuls le droit de justice
      en matière criminelle, l’établissement d’un hôtel des monnaies;
      et il profita de son voyage à Paris pour faire confirmer ces
      priviléges à Vincennes le 18 mai suivant (_Ordonn._, XV, 636).
      Toutefois, il est certain que le duc d’Anjou, une fois maître de
      Moissac, se rendit à Agen; il était dans cette ville le 8 août,
      jour où il fit payer 238 francs d’or à Antoni Doria, cher, «pour
      avoir fait venir du pais de Gennes et de Savoie les arbalestriers
      en nostre service et pour les conduire au duché de Guienne en
      notre compaignie et sequelle.» _Bibl. Nat._, Titres originaux,
      au mot _Doire_ ou _Doria_.--Dès le 31 janvier de cette année,
      il avait envoyé messire Jean de Chantemerle, licencié en lois,
      institué juge mage d’Agenais, tenir garnison à Condom, sur les
      confins de cette sénéchaussée (_Bibl. Nat._, Quitt., XVIII, 836).
      Par acte daté de Toulouse le 4 février suivant, il avait donné
      pouvoir à son cher cousin le comte d’Armagnac «de luy transporter
      _en ou devant la ville d’Agen et par toutes les aultres villes,
      forteresses, chasteaux et lieux de l’Agenois_, et toutes aultres
      qu’il saura _non estre obeissans à monseigneur et à la couronne
      de France_, et de induire et requerir les nobles, consuls et
      habitans,» afin de les amener à faire leur soumission (_Ibid._,
      fonds Doat, 197, fºs 78 et 79).--Le mois suivant, les services
      rendus par Geraud de Jaulin, cher, «in multis, arduis et magnis
      actibus» avaient été récompensés par la donation des bastides
      de Sainte-Maure (auj. Sainte-Maure-de-Peyriac, Lot-et-Garonne,
      arr. Nérac, c. Mézin) et de Boulogne (auj. Saint-Pé-de-Boulogne
      ou Saint-Pé-Saint-Simon), «que sunt de conquesta terrarum
      Aquitanie.» _Arch. Nat._, JJ 102, nº 335.--Enfin, au commencement
      du printemps, les deux plus puissants seigneurs de cette région,
      Arnaud Amanieu, sire d’Albret, beau-frère du roi de France,
      et son frère Berard d’Albret, seigneur de Sainte-Bazeille
      (Lot-et-Garonne, arr. et c. Marmande), étaient entrés en campagne
      dans la partie orientale de la sénéchaussée d’Agenais et dans le
      Bazadais où le sire d’Albret avait brillamment inauguré cette
      levée de boucliers par la prise de Bazas (_Arch. Nat._, JJ 100,
      nº 889). Pendant ce temps, Puymirol (Lot-et-Garonne, arr. Agen;
      JJ 100, nº 784), Villeneuve-d’Agen (JJ 102, nº 104), suivant
      l’exemple donné pendant la première moitié de 1369 par Nérac,
      Casteljaloux, Mézin et un certain nombre d’autres localités de
      l’Agenais oriental (_Bibl. de l’École des Chartes_, XII, 105;
      JJ 100, nº 744), plus récemment par Agen et par Penne (JJ 102,
      nº 104), Puymirol, dis-je, et Villeneuve-d’Agen avaient fait
      leur soumission. Dans le courant de juillet, une rencontre avait
      eu lieu près d’Aiguillon entre les Anglais et les Français
      (voyez plus bas, note 295), et le 26 de ce mois, Charles V, à
      la fois pour récompenser Berard d’Albret et pour l’encourager,
      avait donné à ce chevalier Monségur (Gironde, arr. la Réole),
      Sauveterre en Bazadais (auj. Sauveterre-de-Guyenne, Gironde, arr.
      la Réole), Sainte-Foy en Agenais (auj. Sainte-Foy-la-Grande,
      arr. Libourne), la prévôté d’Entre-deux-Mers, en Bordelais,
      «lesquelles choses tiennent et occupent à present noz ennemis et
      rebelles» JJ 100, nº 670.--Il ressort de ce rapide exposé que
      les hostilités étaient ouvertes dans l’Agenais longtemps avant
      l’arrivée du duc d’Anjou; mais ce prince, qui connaissait le
      prestige irrésistible du nom de du Guesclin, encore accru par les
      événements dont l’Espagne venait d’être le théâtre, n’en tint
      pas moins à faire une apparition à Agen en compagnie du célèbre
      capitaine et aussi du vicomte de Caraman (JJ 102, nº 116). Il ne
      fit pour ainsi dire que passer dans cette ville, car il se rendit
      ensuite dans le Périgord, principal objectif de l’expédition, et
      notamment à Sarlat où sa présence pendant la première quinzaine
      d’août est attestée par une lettre de rémission (JJ 101, nº 139);
      dès le 18 de ce mois, il était de retour à Toulouse (_Bibl.
      Nat._, Titres originaux, au mot Doria), après avoir passé par
      Gourdon (JJ 151, nº 198) et par Cahors d’où il a daté plusieurs
      actes (_Ordonn._, V, 353, 354; JJ 100, nº 608; K 166{b}, nº 222).

      [294] Lot-et-Garonne, arr. Agen, au nord-ouest d’Agen, sur la
      rive droite de la Garonne. La bailie du Port-Sainte-Marie ne
      fut définitivement soumise qu’au mois d’août 1372 (_Arch. de
      Lot-et-Garonne_, Compte de la sénéchaussée d’Agenais du 24 juin
      1372 au 24 juin 1374, communiqué par mon savant confrère, M.
      Tholin).

      [295] Lot-et-Garonne, arr. Agen, c. le Port-Sainte-Marie, au
      nord-ouest du Port-Sainte-Marie, sur la rive gauche du Lot, près
      de son confluent avec la Garonne. Par acte daté de Moissac le
      31 juillet 1370, Louis, duc d’Anjou, donna 2000 francs d’or à
      Pierre Raymond de Rabastens, sénéchal de Toulouse, _capitaine
      général en Agenais_, pour l’aider à payer sa rançon, lequel
      Pierre Raymond avait été fait prisonnier _en dernier lieu_ par
      les ennemis _auprès d’Aiguillon_ (_Bibl. Nat._, Titres originaux,
      au mot _Rabastens_). D’où l’on peut conclure que les opérations
      des Français, commandés par Pierre Raymond de Rabastens, contre
      Aiguillon, avaient commencé avant l’arrivée du duc d’Anjou en
      Agenais, et probablement même avant l’entrée en campagne de ce
      prince et de Bertrand du Guesclin. Le seigneur de Montpezat
      reconquit la bailie d’Aiguillon et s’en fit céder les revenus
      par le duc d’Anjou en juillet 1372. C’est aussi la date de la
      réduction complète des bailies de Penne (soumise le 12 septembre
      1372), de Castelnaud et Saint-Pastour, de la Gruère (soumise par
      Jean de Caumont, le 24 août 1372), de Castelseigneur (soumise par
      Bertrand du Fossat, fils d’Amanieu), de Monflanquin (soumise en
      septembre 1372 par Jean de Durfort), de Miramont (soumise le 20
      septembre 1372), de Sainte-Livrade (soumise en septembre 1372).
      _Arch. de Lot-et-Garonne_, Compte précité de la sénéch. d’Agenais.

      [296] Lot-et-Garonne, arr. Marmande, au nord-ouest d’Aiguillon,
      sur la rive droite de la Garonne. C’est seulement en août 1372
      que Guillaume Ferréol remit en l’obéissance du roi de France la
      bailie de Tonneins, dont le duc d’Anjou l’autorisa à percevoir
      les revenus (_Ibid._). Contrairement à l’opinion du très-savant
      historien de Marmande, M. Tamizey de Larroque (_Notice sur
      Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 53), il nous est
      impossible de placer vers 1369 l’occupation de cette ville par
      les Français. Sans doute, Charles V, par acte daté de Paris le
      28 janvier de cette année, «tesmoing le seel de nostre secret
      mis en ceste cedule», donnait à Othon de Lomagne 600 livres
      de rente annuelle et viagère sur le péage de Marmande (_Arch.
      Nat._, JJ 100, nº 793); mais dans une confirmation par Louis duc
      d’Anjou, à Toulouse, au mois d’avril suivant, de la donation
      d’une rente annuelle de 220 livres sur le péage de Marmande,
      faite par Jeanne de Périgord à Anissant des Pins, chevalier,
      seigneur de Taillebourg, on constate que la dite ville de
      Marmande est encore au pouvoir des Anglais, «ex eo quia villa de
      Marmenda est adhuc in obediencia principis Aquitanie», JJ 102, nº
      134.--D’un autre côté, Marmande avait été repris par les Français
      avant le 12 novembre 1371, jour où les gens des Comptes mandèrent
      au sénéchal et receveur d’Agenais de faire payer à Anissant des
      Pins «emolumentum dicti pedagii», _Bibl. Nat._, Doat, 197, fº
      24 vº.--Par acte daté d’Agen en juillet 1372, le duc d’Anjou
      donna la seigneurie de Gontaud (Lot-et-Garonne, arr. et c.
      Marmande) au fameux routier Gassion ou Garcia du Castel, «qui
      est venus humblement japieça à l’obeissance de mon dit seigneur
      et de nous», _Arch. Nat._, JJ 104, nº 356.--Dans le compte de la
      sénéchaussée d’Agenais, qui va du 24 juin 1372 au 24 juin 1373,
      on trouve ce même Garcia du Castel en possession du château et
      du péage de Marmande, tandis que Garcia de Jusix tient la bailie
      du même lieu, en vertu d’une donation viagère faite par le duc
      d’Anjou (_Arch. de Lot-et-Garonne_, ibid.). Aussi, lorsqu’au mois
      d’août 1373, Charles V assigna au sire d’Albret: 1º les château
      et ville de Marmande, comme assiette de 4000 livres de rente;
      2º la terre de Caumont, comme assiette de 2000 livres de rente,
      données au dit sire dès le 19 novembre 1368, Arnaud Amanieu se
      vit disputer la jouissance de la bailie par Garcia de Jusix, et
      celle du péage par Garcia du Castel (_Arch. Nat._, J 474, nº
      5; JJ 105, nº 67). Le 18 avril 1374, ce dernier fut remplacé,
      comme châtelain de Marmande, par Arnaudot de Podensac, écuyer
      (J 400, nº 68). Le 3 mars précédent, le sire d’Albret avait
      fait hommage par-devant notaires au roi de France pour cette
      seigneurie (J 477, nº 5 bis), hommage qui fut renouvelé et prêté
      personnellement, le lendemain 4 mars, par Arnaud Amanieu (J 477,
      nº 6).

      [297] Dordogne, arr. Bergerac, au nord d’Agen, sur la route qui
      va de cette ville à Sarlat et dans le Périgord oriental.

      [298] La ville forte de Bergerac, située sur la rive droite de
      la Dordogne, commandait à la fois le cours de cette rivière
      et la route d’Agen à Périgueux. Aussi, le roi d’Angleterre
      s’était-il fait céder cette ville en toute propriété, moyennant
      un échange conclu le 2 janvier 1362 entre le comte de Périgord
      et Jean Chandos (_Bibl. Nat._, Doat, 241, fºs 181 vº et 182),
      échange qui avait été ratifié par Jean II, à Avignon, le 6
      mai 1363 (_Ibid._, fº 177 vº) et par le prince d’Aquitaine, à
      Périgueux, le 20 juillet 1364 (_Ibid._, fº 180). Aucun historien
      du Périgord ne donne la date de ce siége de Bergerac, raconté
      ici par Froissart; il importe donc, pour fixer cette date au
      moins d’une manière approximative, de reprendre les choses de
      plus haut. A l’instigation de Taleyrand de Périgord, frère du
      comte Archambaud V, secondé par plusieurs Périgourdins dévoués
      au parti français, tels que: Nicolas de Beaufort, écuyer, frère
      du cardinal de Beaufort et seigneur de Limeuil sur Dordogne
      (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 177), Hélie de Labatut, fils de
      Pierre de Labatut, secrétaire du roi sous Philippe VI et Jean
      II (JJ 100, nº 764), Lambert Boniface (JJ 102, nº 314), Hélie
      Séguin, alors maire de Périgueux, cette ville avait adhéré à
      l’appel au roi de France, vers le 21 août 1369. Toutefois, la
      capitale du Périgord continuait encore à la fin de cette année de
      rester soumise à la domination étrangère, comme le prouvent deux
      proclamations adressées aux bourgeois de Périgueux, l’une par
      Charles V, le 30 novembre 1369, l’autre par le duc d’Anjou, le 8
      janvier 1370. Ces deux proclamations invitaient les habitants à
      ne plus reconnaître désormais les autorités anglaises, et c’est
      le 28 février seulement que le maire et les consuls les firent
      publier à son de trompe sur la place de la Clautre (Dessalles,
      _Périgueux et les deux derniers comtes_, p. 95 à 99). Pendant
      l’hiver de 1369-1370, Anglais et Français n’avaient pas cessé de
      se faire la guerre en Périgord, ainsi que l’attestent plusieurs
      lettres de donation délivrées par Charles V, en novembre 1369,
      en faveur de Hélie de Sermet, chevalier (JJ 100, nº 291), le
      15 février 1370, en faveur de maître Hélie de Labatut (JJ 102,
      nº 1), et le 12 mars suivant, en faveur d’Adémar Raoul, écuyer
      (JJ 100, nº 482). Cette première campagne avait abouti à la prise
      de Saint-Astier, et à la réduction d’un certain nombre d’autres
      localités sous l’obéissance du roi de France. Dès les premiers
      jours de mai, les opérations avaient été poussées avec plus de
      vigueur encore qu’auparavant. Le 11 de ce mois, Charles V avait
      mandé de faire payer 28 000 francs d’or par an à Taleyrand de
      Périgord, «qui a eu et _a la charge de la guerre_,» et 12 000
      francs au comte son frère, _tant comme la dicte guerre dureroit_
      (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 346, 347). Enfin, par
      acte daté de Paris le 1er juin suivant, le roi avait donné à son
      très cher cousin, Taleyrand de Périgord, comme assiette des 3000
      livres de rente dont il avait été gratifié par le duc d’Anjou, le
      3 mars 1369 et le 23 mai 1370, «villam et castrum de Bergeraco
      _sub obediencia Edwardi Anglie, hostis nostri, nunc existentes_.»
      JJ 102, nº 20.--De la teneur de cet acte, on est fondé à conclure
      que les opérations des Français, tendant au recouvrement de
      Bergerac, commencèrent dans les premiers jours de juin 1370, car
      autrement la donation de cette place forte, occupée alors par
      l’ennemi, eût été absolument dérisoire. Dans un acte, en date
      du 12 du même mois, Arnaud d’Espagne, chevalier, sénéchal de
      Carcassonne, est qualifié _capitaine de par le roi de la ville de
      Périgueux et du pays de Périgord_ (JJ 100, nºs 563 et 564).

      [299] Il n’y eut pas, à proprement parler, de siége de Limoges,
      mais une simple prise de possession de cette ville au nom du
      roi de France, comme le prouve l’itinéraire du duc de Berry que
      nous avons dressé jour par jour. Le duc partit de Bourges le 11
      août 1370. (_Arch. Nat._, KK 251, fº 5 vº); le lendemain 12, il
      était à Vouillon (Indre, arr. et c. Issoudun) d’où il envoya
      Moussac, son écuyer de corps, à Montluçon porter finance au duc
      de Bourbon pour faire venir à son service un certain nombre de
      gens d’armes (_Ibid._, fº 45 vº). Le 14, il passa à la Châtre
      où il fit une offrande de quarante sous aux reliques. Le 15, il
      entendit la messe à Sainte-Sévère (Indre, arr. la Châtre) et
      donna vingt sous «ou chief» vénéré dans l’église du dit lieu. Le
      même jour, il fit donner cent livres tournois à messire Renaut de
      Montleon, cher, «en recompensacion des bons et agreables services
      qu’il luy a fais et fait chascun jour, _en poursuyant certains
      traitiés que monseigneur a comanciés en Limozin_ (_Ibid._, fº 26
      vº). Le 16, il s’arrêta à Dun (auj. Dun-le-Palleteau, Creuse,
      arr. Guéret, sur la route de la Châtre à Limoges) où il perdit
      quatre livres tournois en jouant au jeu de paume avec Guichard
      de Marsé son chambellan (_Ibid._, fº 18) et remit vingt sous au
      capitaine du Maupas (_Ibid._, fº 26 vº). Le duc de Berry n’arriva
      devant Limoges que le 21 août, et le jour même de son arrivée
      fit remettre soixante sous tournois par Guillaume Bonnet, son
      chambellan, _aux Jacobins devant Limoges_. Le même jour, il
      distribua cent quarante livres tournois entre Vésian de Lomagne,
      Jean de la Châtre, ch{ers}, et Aubert de Garait, écuyer, «pour
      baillier et donner à trois certains messagiers envoiés ès parties
      de Llimosin, _pour suievre certains traitiés que le dit seigneur
      y a encomansés avec certaines gens du dit pais_.» _Ibid._, fº
      27.--Arrivé devant Limoges le 21, nous verrons tout à l’heure que
      le duc de Berry en repartit le 24 août.

      [300] Jean de Cros de Calmefort, évêque de Limoges depuis le 26
      octobre 1348, fut certainement le principal instigateur de la
      reddition de cette ville au roi de France. Le 24 août 1370, le
      duc de Berry, étant logé à _Hencmoustiers_ (auj. Eymoustiers,
      Haute-Vienne, arr. Limoges), envoya trois messagers «pourter
      lettres de monseigneur _à Limoges à l’evesque d’illec_, à
      l’abbé du Borc de Dieux et au mareschal de Sancerre.» KK 251,
      fº 39 vº.--Gui de Cros, parent et peut-être frère de l’évêque
      de Limoges, était l’un des religieux de l’abbaye de Grandmont
      (située à Saint-Sylvestre, Haute-Vienne, arr. Limoges, c.
      Laurière, à 25 kil. au nord-est de Limoges); or, dès le 15 août
      1370, cette abbaye était occupée par les Français sous les ordres
      de Jean d’Armagnac (_Ibid._, fº 39 vº). Aussi, six semaines
      plus tard, Gui de Cros et les autres religieux de Grandmont
      évacuèrent-ils leur abbaye pour échapper à la vengeance des
      Anglais qui avaient repris Limoges: «A frère Guy de Cros et cinq
      autres moines de l’abbaie de Grandmont en Llimozin, _lesquieux
      avoient laissié leur abbaie pour doubte des Angloix_ et s’en
      alloient en France pardevers le roy, pour don et aumosne de mon
      dit seigneur (le duc de Berry) fait à eulx par mandement du dit
      seigneur le XIXe jour du dit mois (de septembre 1370): XII livres
      tournois.» _Ibid._, fº 28.

      [301] Dix mois environ avant l’expédition du duc de Berry, le 31
      octobre 1369, un capitaine berrichon, Guichard de Culan, s’était
      emparé de Chalusset, château fort situé à 10 kil. au sud de
      Limoges qui commandait les deux routes conduisant de cette ville
      dans le bas Limousin et le Périgord (Delisle, _Mandements de
      Charles V_, p. 309, 349). Six jours avant cette occupation, le
      25 octobre, Louis, sire de Sully, avait cédé ce château au roi
      de France (Chalusset fait aujourd’hui partie de la commune de
      Boisseuil, Haute-Vienne, arr. Limoges, c. Pierre-Buffière), ainsi
      que deux autres forts, Chalus (Haute-Vienne, arr. Saint-Yrieix)
      et Courbefy (auj. hameau de Saint-Nicolas, Haute-Vienne, c.
      Chalus), dont le premier est situé au point de jonction des
      deux routes qui mettent Périgueux et Nontron en communication
      avec Limoges; et, le même jour, Charles V avait donné au sire
      de Sully, pour le dédommager, les châtellenies de Moret et de
      Grés en Gâtinais (_Arch. Nat._, J 400, nº 63). Dès la première
      moitié de cette même année 1369, Louis, vicomte de Rochechouart,
      s’était, comme nous l’avons vu, rallié à Charles V et avait
      mis une garnison française dans sa forteresse de Rochechouart,
      la plus importante du haut Limousin occidental (voyez plus
      haut, p. LXVI, note 198). En mai et juin 1370, la soumission
      de Tulle (JJ 100, nºs 719, 757, 758, 780, 781, 834) et de
      Regnault, seigneur de Pons, vicomte de Carlat et de Turenne en
      partie (JJ 100, nºs 833, 717, 718, 831), avait fait rentrer
      sous l’obéissance du roi de France une notable portion du bas
      Limousin. Vers le même temps, enfin, la ville du Dorat, à
      l’extrémité septentrionale du haut Limousin, sur les confins de
      cette province et du Poitou, avait embrassé ouvertement la cause
      française (_Ordonn._, V, 304, 305). On voit par cet exposé qu’au
      moment où Limoges se rallia à Charles V, c’est-à-dire dans le
      courant du mois d’août 1370, le Limousin était déjà à moitié
      perdu pour les Anglais.

Le prince de Galles se prépare à marcher à la rencontre du duc
d’Anjou; il quitte Angoulême et établit son quartier général à Cognac
où il donne rendez-vous à tous ses gens d’armes.--Pendant le siége de
Bergerac[302], les Français traitent de la reddition de Lalinde[303],
moyennant une certaine somme de florins, avec Tonnet[304] de Badefol,
capitaine de cette dernière place; mais le captal de Buch, informé à
temps de ce projet, accourt avec cent lances de Bergerac et tue Tonnet
au moment où celui-ci s’apprête à exécuter le marché et à ouvrir les
portes de Lalinde aux assiégeants. P. 229 à 232, 412 à 415.

      [302] Par acte daté de Cognac le 8 octobre 1370, Édouard,
      prince d’Aquitaine et de Galles, donna à son frère Jean, duc
      de Lancastre, Bergerac et la Roche-sur-Yon (Delpit, _Documents
      français en Angleterre_, p. 130 et 131).

      [303] Dordogne, arr. Bergerac, sur la rive droite de la Dordogne,
      à l’est de Bergerac et à l’ouest de Limeuil. Le siége de Lalinde
      eut lieu probablement au mois d’août 1370, et Bertucat d’Albret,
      rallié au parti français, y prit sans doute une part importante,
      car c’est à cette date que Charles V donna au célèbre partisan,
      en récompense de ses services _en ces présentes guerres,
      Lalinde_, Castillonnès (Lot-et-Garonne, arr. Villeneuve-sur-Lot),
      Beaumont-du-Périgord (Dordogne, arr. Bergerac, sur la rive gauche
      de la Dordogne, au sud de Lalinde), Villefranque en Sarladois
      (auj. Villefranche-de-Belvès, Dordogne, arr. Sarlat) et trois
      autres petits fiefs, «_lesquelles choses tiennent et occupent à
      present noz ennemis_, sitost qu’elles seront mises et revenues
      en nostre obeissance.» _Arch. Nat._, JJ 100, nº 645.--Limeuil,
      qui commande le cours de la Dordogne en amont de Lalinde,
      appartenait alors, ainsi que Miremont (auj. Mauzens-et-Miremont,
      Dordogne, arr, Sarlat, c. le Bugue), à Nicolas de Beaufort,
      veuf de Marguerite de Galard, dame de Limeuil, fille de Jean de
      Galard et petite-fille de Pierre de Galard. Louis, duc d’Anjou,
      qui avait besoin de ces deux places pour pousser avec plus de
      vigueur les opérations contre Lalinde, accorda à Nicolas de
      Beaufort, par acte daté de Toulouse le 6 août 1370, les avantages
      suivants: 1º 2000 livres de rente assises sur les seigneuries du
      Mas-Saintes-Puelles et de Belleplaine; 2º 5000 francs d’or pour
      s’équiper dans la guerre contre les Anglais, dont 3000 comptant,
      et les 2000 restants au terme de la Toussaint suivante; 3º la
      solde de 50 hommes d’armes pendant un mois pour faire la guerre
      en Périgord, «pro faciendo guerram _de presenti et incontinenti_
      contra dictos inimicos _in patria Petragoricensi_.» En retour,
      Nicolas de Beaufort donna au duc, comme garants des engagements
      qu’il venait de contracter, le comte de Périgord, Arnaud
      d’Espagne, Bertrand de Chanac, chevaliers, ainsi que le seigneur
      de Canillac son frère, et il remit en l’obéissance du roi de
      France tout ce qu’il possédait en Guyenne, soit de son chef,
      soit du chef de sa femme, «et _pro faciendo exinde guerram aptam
      inimicis predictis, loca sua de Limolio, de Miramonte_ et alia
      omnia et singula que ipsi conjuges, ambo insimul et quilibet per
      se, habent in dicto ducatu Aquitanie..., _pro felici expedicione
      guerre predicte_.» JJ 102, nº 319.--Charles V confirma d’autant
      plus volontiers, en juillet et en octobre de l’année suivante,
      les donations faites par le duc d’Anjou au seigneur de Limeuil
      que, dans l’intervalle, Pierre Roger de Beaufort, frère de
      Nicolas de Beaufort, avait ceint la tiare sous le nom de Grégoire
      XI (JJ 102, nº 139).

      [304] Ce Tonnet de Badefol (_Tonnet_ est une abréviation
      familière de Gastonnet, diminutif de Gaston) était l’un des
      quatre fils légitimes de Seguin de Gontaut, sire de Badefols,
      et de Marguerite de Berail. Le fameux Seguin, Jean et Pierre de
      Gontaut-Badefol étaient les frères aînés de Gastonnet.

Le roi d’Angleterre conclut avec l’Écosse une trêve de neuf ans[305].
Robert Knolles débarque à Calais à la tête de quinze cents[306] hommes
d’armes, dont cent Écossais, et de quatre mille archers, qu’il a
enrôlés pour envahir la France. Les Anglais passent à Fiennes[307], à
Thérouanne[308], au Mont-Saint-Éloi[309], mettent le feu aux faubourgs
d’Arras, poursuivent leur marche par Bapaume[310], Roye[311] et
Ham[312] en Vermandois. Ils ne chevauchent que deux ou trois lieues
par jour, car ils vivent sur le pays et, comme on vient de faire la
moisson, ils trouvent partout les granges pleines de blés[313]. Partout
aussi, les habitants du plat pays se sont mis en sûreté dans les
forteresses. Loin de s’attarder à faire le siége de ces forteresses,
Robert Knolles se contente d’exiger de grosses rançons, à titre de
rachat du pays environnant, de ceux qui y sont enfermés et gagne ainsi
cent mille francs; il n’épargne que les possessions du seigneur de
Coucy[314]. P. 232 à 235, 415 à 418.

      [305] Une trêve de quatorze ans, conclue avec l’Angleterre le
      18 juin 1369, fut confirmée le 5 juillet 1370 (Rymer, III, 895
      et 896). David Bruce n’en était pas moins en secret tout dévoué
      à Charles V au service duquel les plus illustres chevaliers
      d’Écosse s’empressaient de mettre leur épée. Au mois de juillet
      1370, c’est-à-dire à la date même de la confirmation de cette
      trêve, le roi de France amortit 100 livres parisis de rente
      annuelle et perpétuelle, destinées à l’entretien d’un ou de
      plusieurs étudiants en l’Université de Paris, en faveur de son
      amé Jean Gray, Écossais, secrétaire de son très-cher cousin
      le roi d’Écosse, «qui tanquam fidelis noster, licet a regno
      nostro non traxerit originem, semper et continue partem nostram
      contra Anglicos et alios inimicos nostros tenuit et sustinuit
      suo posse.» Charles V ajoute que cet amortissement est octroyé,
      «contemplacione dilecti nostri Archebaldi de Douglas, Scoti ac
      militis dicti consanguinei nostri.» Arch. Nat., JJ 102, nº 220.
      Cf. Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 339.

      [306] Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (VI, 323 et 324)
      évalue les forces de Robert Knolles à 1600 hommes d’armes et à
      2500 archers, et dit qu’il commença sa chevauchée à travers la
      France, à la fin de juillet.

      [307] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Guines.

      [308] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Aire-sur-la-Lys.

      [309] Pas-de-Calais, arr. Arras, c. Vimy. Abbaye d’hommes
      de l’ordre de Saint-Augustin au diocèse d’Arras. L’abbé du
      Mont-Saint-Éloi était alors un Artésien, Nicolas de Noyellette
      (_Gall. Christ._, III, 430).

      [310] Pas-de-Calais, arr. Arras.

      [311] Somme, arr. Montdidier.

      [312] Somme, arr. Péronne.

      [313] La récolte fut aussi abondante en 1370 qu’elle avait été
      insuffisante l’année précédente où les Chartreux, près Paris,
      n’avaient engrangé que six muids de blé, «_tant pour la stérilité
      de l’aost comme pour la gresle_» (Delisle, _Mandements de
      Charles V_, p. 357).

      [314] Froissart désigne ici, non-seulement la baronnie de Coucy,
      mais encore le comté de Soissons acheté par Enguerrand trois ans
      auparavant. Robert Knolles, en effet, après avoir remonté la
      vallée de la Somme jusqu’à Ham, s’engagea dans celle de l’Aisne.
      Les vingt-deux paroisses, que comprenait alors la baronnie de
      Coucy, sont énumérées dans un acte d’affranchissement octroyé par
      Enguerrand, sire de Coucy, au mois d’août 1368 (_Arch. Nat._,
      JJ 99, nº 424).

Robert Knolles, logé à l’abbaye d’Ourscamps[315], offre en vain la
bataille aux habitants de Noyon[316] qui ont remis les remparts de
leur ville en bon état de défense. Un chevalier écossais, nommé Jean
Asneton, vient seul avec son page devant les barrières jouter pendant
une heure contre Lancelot de Lorris[317], Jean de Roye, Dreux de
Roye[318] et dix ou douze autres gentilshommes en garnison à Noyon. P.
235 à 237, 418, 419.

      [315] Abbaye de l’ordre de Cîteaux au diocèse de Noyon; auj.
      section de la commune de Chiry-Ourscamps (Oise, arr. Compiègne,
      c. Ribecourt), sur la rive gauche de l’Oise, un peu au sud de
      Noyon. Il est regrettable que le savant M. Peigné-Delacourt,
      dans son _Histoire de l’abbaye d’Ourscamps_, où les chartes
      et autres pièces authentiques ont été analysées avec tant de
      conscience, ne fasse aucune mention de cette halte de Robert
      Knolles à Ourscamps, dont Froissart nous a conservé le souvenir.
      Il y aurait presque autant d’inconvénients, pour les progrès de
      la science historique, à négliger les chroniqueurs qu’à ne pas
      prendre soin de les contrôler par l’étude des documents originaux.

      [316] Par mandements en date du 20 février et du 7 mars 1370,
      Charles V avait chargé Pierre de Villiers et le Baudrain de la
      Heuse de faire mettre en bon état de défense les forteresses de
      Normandie et de Picardie (Delisle, _Mandements de Charles V_, p.
      322, 324, 325).

      [317] Le 23 mars 1361 (n. st.), Jean de Lorris, dit Lancelot,
      écuyer, jadis gardien du château de Beaurain, fut condamné à
      payer une amende de 60 livres parisis pour avoir fait défaut
      dans un appel porté devant le Parlement par les religieux de
      Clairmarais (_Arch. Nat._, JJ 117, nº 210). Quoi qu’on en ait dit
      (_Œuvres de Froissart_, XXII, 121), ni Jean de Lorris, fils aîné
      de Robert de Lorris et de Perronnelle des Essarts, filleul du roi
      Jean, marié avant le 4 août 1353 à Marie de Châtillon, ni Guérin,
      leur second fils, marié à la même date à Isabelle de Montmorency,
      ne portèrent jamais le surnom de Lancelot (JJ 82, nº 85).

      [318] Ces deux jeunes damoiseaux étaient frères; ils étaient
      les fils de Mathieu de Roye, dit le Flamand, seigneur du
      Plessis-de-Roye (Oise, arr. Compiègne, c. Lassigny), marié en
      1350 à Jeanne de Cherisy.

Robert Knolles, à son départ de la marche de Noyon, brûle
Pont-l’Évêque[319], sur l’Oise. Soixante lances de la garnison de Noyon
font une sortie et mettent en déroute l’arrière-garde anglaise qui
a allumé cet incendie. Knolles se dirige vers le Laonnois, traverse
l’Oise, l’Aisne et épargne le comté de Soissons qui appartient au
seigneur de Coucy. Poursuivi par le comte de Saint-Pol, le vicomte de
Meaux, le seigneur de Canny, Raoul de Coucy, Jean de Melun et autres
chevaliers de France, il passe la Marne, entre en Champagne[320],
franchit l’Aube[321] et gagne la marche de Provins[322]. Après avoir
passé et repassé plusieurs fois la Seine, il se dirige vers Paris dans
l’espoir que le comte de Saint-Pol et le seigneur de Clisson, mis à la
tête des forces françaises, lui offriront la bataille. Charles V invite
Bertrand du Guesclin, qui se tient en Guyenne avec le duc d’Anjou, à
se rendre en toute hâte à Paris.--Urbain V, qui depuis quatre ans a
reporté le saint-siége à Rome, revient à Avignon[323] pour s’employer
de tout son pouvoir à faire la paix entre les deux rois de France et
d’Angleterre. P. 237 à 239, 419, 420.

      [319] Oise, arr. Compiègne, c. Noyon, sur la rive gauche de
      l’Oise et un peu au sud de Noyon, à mi-chemin de cette ville et
      d’Ourscamps.

      [320] Robert Knolles alla faire une démonstration devant Reims
      (_Gr. Chron._, VI, 324); mais toutes les précautions étaient
      prises pour le bien recevoir. En vertu d’un mandement des
      conseillers généraux sur le fait des aides du 27 avril 1370, le
      quart de l’aide levée sur la dite ville et montant à 3000 francs,
      avait été appliqué aux fortifications de Reims (Varin, _Archives
      de Reims_, III, 338).

      [321] Knolles passa devant Troyes et poussa même une pointe
      jusqu’en Auxerrois, dans le courant du mois d’août 1370, puisque,
      le 9 de ce mois, attendu que «l’on se doubtoit de la venue des
      ennemis», les habitants de Vermanton, au bailliage de Sens,
      portèrent «leur fourment en l’esglise du dit lieu, qui est forte,
      et en laquelle ceulz de la dite ville ont leur retrait, en temps
      de guerre et de peril». (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 669).--Henri
      de Poitiers, évêque de Troyes, ce belliqueux prélat qui, onze
      ans environ auparavant, le 23 juin 1359, avait battu Eustache
      d’Auberchicourt à Chaude-Fouace, près de Nogent-sur-Seine
      (Anselme, II, 191), Henri de Poitiers, dis-je, avait présidé à
      la mise en état de défense de sa ville épiscopale, mais il avait
      dépensé ce qui lui restait d’énergie dans ce suprême effort;
      et, après avoir fait son testament le 21, il rendit le dernier
      soupir le 25 août. Au mois d’octobre suivant, Charles V légitima
      les quatre enfants, un fils et trois filles, que cet évêque,
      plus valeureux qu’édifiant, avait eus avec Jeanne de Chevry,
      religieuse du Paraclet près Nogent-sur-Seine (JJ 100, nºs 616 à
      619).

      [322] En quittant l’Auxerrois pour se diriger sur Paris, les
      Anglais passèrent à Villeneuve-la-Guyard (Yonne, arr. Sens, c.
      Pont-sur-Yonne; JJ 122, nº 317); ils avaient sur leurs derrières
      un certain nombre de chevaliers bourguignons, tels que Guillaume,
      bâtard de Poitiers, Jean de Bourgogne, Gui de Pontailler,
      Guillaume de la Tremouille, qui les poursuivirent à Montargis, à
      Moret en Gâtinais et jusqu’à Paris (_Archives de la Côte-d’Or_,
      B 3757; _Invent._, I, 305). Le 20 septembre, Étienne Braque,
      trésorier des guerres, fit payer 770 francs aux gens d’armes
      préposés à la défense du Chartrain, parmi lesquels on remarquait
      Barthélemi de Pologne et Henri de Wallenstein, chevaliers
      d’Allemagne, et le lendemain 21, une somme de 938 francs fut
      appliquée à la solde de ces mêmes gens d’armes (_Archives
      Nicolaï_, fonds du marquisat de Goussainville, troisième numéro,
      liasse 18); mais les Anglais firent route par Château-Landon,
      Nemours, Fontainebleau, Corbeil et Essonnes (_Gr. Chron._, VI,
      324).

      [323] Parti de Montefiascone au mois d’août et embarqué à
      Corneto, sur la Marta, le mois suivant, Urbain V débarqua à
      Marseille le 17 et fit son entrée à Avignon le 25 septembre 1370
      (_Thalamus parvus_, p. 384).

Jean, duc de Lancastre, débarque à Bordeaux et vient, après avoir fait
sa jonction en route avec le comte de Pembroke, rejoindre à Cognac
le prince d’Aquitaine et le comte de Cambridge ses frères.--A cette
nouvelle, le duc d’Anjou, qui a conquis plus de quarante forteresses
et s’est avancé jusqu’à cinq lieues de Bordeaux, voyant que Bertrand
du Guesclin est mandé à la fois à Paris par le roi de France et devant
Limoges par le duc de Berry, prend le parti d’interrompre sa chevauchée
et de licencier ses gens. Tandis que les comtes d’Armagnac, de Périgord
et le seigneur d’Albret vont pourvoir à la sûreté de leurs possessions
et que le duc d’Anjou établit son quartier général à Cahors[324], du
Guesclin accourt[325] au siége de Limoges auprès des ducs de Berry et
de Bourbon. P. 239 à 241, 420, 421.

      [324] Le 8 août 1370, Louis, duc d’Anjou, était à Agen où il fit
      compter 238 francs d’or à Antoni Doria, chevalier, pour avoir
      fait venir en son service des arbalétriers de Gênes et de Savoie
      (_Bibl. Nat._, Titres originaux, au mot _Doria_). Entre le 8
      et le 18 de ce mois, divers actes attestent la présence du duc
      à Cahors (_Ordonn._, V, 353, 354; K 166, nº 222) et à Gourdon
      (JJ 151, nº 198). Enfin, dès le 18 août, il était de retour à
      Toulouse, où il donnait l’ordre de payer à Doria une nouvelle
      somme de 125 francs d’or (_Bibl. Nat._, Titres originaux, au mot
      _Doria_).

      [325] Le 30 juillet 1370, Bertrand du Guesclin, qui arrivait de
      Moissac, était encore à Toulouse où il donna quittance de 1500
      francs d’or pour ses gages et ceux de 1000 hommes d’armes de
      sa compagnie enrôlés par le duc d’Anjou (_Bibl. Nat._, Titres
      originaux, au mot _du Guesclin_). Le 8 août suivant, il dut
      accompagner le duc d’Anjou à Agen (voyez plus haut, p. XCIX,
      note 293), puis à Sarlat, qui était le principal objectif de
      cette chevauchée du lieutenant royal en Languedoc. Cette ville
      avait fait sa soumission pleine et entière le mois précédent
      (_Arch. Nat._, JJ 100, nºs 599 à 602, 643, 649, 671, 906, 908),
      et le duc d’Anjou venait en prendre possession au nom du roi
      son frère, en compagnie du sire de Beaujeu, de Jean de Vienne,
      des seigneurs de Vinay et de Revel, de Pierre de Saint-Jory et
      de son maître d’hôtel Artaud de Beausemblant (JJ 101, nº 139).
      Les érudits périgourdins les plus spéciaux, notamment le savant
      historien des deux derniers comtes de Périgord, paraissent avoir
      ignoré complétement cette campagne de du Guesclin en Périgord,
      sur les confins de cette province et du Limousin, pendant les
      trois dernières semaines d’août 1370. Le peu que l’on en sait
      atteste au plus haut degré l’instinct stratégique du chevalier
      breton. Quel était, en effet, à cette date, le plus puissant
      intérêt, le plus pressant besoin militaire des Français au sud
      de la Loire? N’était-ce pas évidemment d’assurer, de maintenir
      à tout prix les communications entre le corps d’armée du duc de
      Berry qui opérait alors en Limousin, et les troupes que le duc
      d’Anjou venait de mettre en mouvement dans le Quercy, l’Agenais
      et surtout dans le Périgord? Quel était, au contraire, le danger
      qu’il importait le plus de conjurer, sinon de laisser à deux
      armées anglaises parties, l’une de Cognac ou d’Angoulême sous
      les ordres du prince de Galles, l’autre de Bordeaux sous la
      conduite du duc de Lancastre, la faculté de faire leur jonction
      après s’être avancées, la première à travers le Nontronais et
      le Limousin, la seconde à travers le Libournais et le Périgord?
      Mettre d’abord Périgueux en bon état de défense, ensuite occuper
      en force les trois routes qui conduisent de cette ville à Limoges
      par Saint-Yrieix, à Angoulême par Brantôme et Mareuil, enfin à
      Bordeaux par Montpont et Libourne, telles étaient les mesures
      les plus urgentes à prendre pour se prémunir contre le danger
      que nous venons de signaler. Il n’est pas une seule de ces
      mesures dont on ne doive attribuer l’initiative à du Guesclin,
      en s’appuyant uniquement sur des témoignages contemporains, si
      rares et si incomplets qu’ils soient. A peine arrivé à Périgueux,
      Bertrand délogea les Anglais d’une abbaye située dans la banlieue
      de cette ville (sans doute, la Chancelade, Dordogne, arr. et c.
      Périgueux, à 4 kil. au nord de cette ville; Cuvelier, II, vers
      17376 à 17504). Le 27 août 1370, Louis, duc d’Anjou, fit don
      de 2500 francs aux bourgeois et aux religieuses de la ville de
      Périgueux, en dédommagement des pertes qu’ils avaient soutenues
      par le fait de _l’armée royale qui avait séjourné ou séjournait
      encore dans la dite ville et ses appartenances_ (_Bibl. Nat._,
      fonds Lépine, carton Périgueux, cité par Dessalles, I, 101).
      Enfin, voici l’extrait d’un document authentique, que nous
      avons eu la bonne fortune de découvrir, et qui établit d’une
      manière irrécusable le passage de du Guesclin à Périgueux, à
      la date dont il s’agit: «Lettres de quittance en parchemin de
      550 deniers d’or, aultrement appelés frans, données au comte de
      Périgord par Bernard Favier, marchand et compteur des consuls
      de Périgueux, _en laquelle somme le dit comte et_ BERTRAND DU
      GUESCLIN _estoient tenus au dit Favier_. DE L’AN MIL TROIS CENT
      SEPTANTE. Signé: Bernard de Secerone.» _Bibl. Nat._, fonds Doat,
      241, fº 488 vº.--Non content d’avoir fait mettre Périgueux en
      état de résister à toutes les attaques de l’ennemi, Bertrand
      assiégea et prit, soit par lui, soit par les frères Mauny, Budes
      et Beaumont, ses cousins et ses lieutenants, Saint-Yrieix,
      Brantôme et Montpont, ces clefs des trois routes qui mettent la
      capitale du Périgord en communication avec Limoges, Angoulême et
      Bordeaux. Cuvelier (II, vers 17323 à 17327) et Froissart sont
      d’accord pour faire honneur à du Guesclin de la prise de ces
      trois forteresses.

L’entremise de Bertrand[326] fait aboutir les négociations entamées
entre l’évêque de Limoges et le duc de Berry. Ce dernier, accompagné
du duc de Bourbon et de Gui de Blois, fait son entrée dans la ville
assiégée; il en confie la garde à une garnison de cent lances
commandée par Jean de Villemur, Hugues de la Roche et Roger de Beaufort
et s’y repose trois jours[327]. Après la reddition de Limoges, les deux
ducs de Berry et de Bourbon licencient leurs gens et retournent dans
leurs duchés menacés par la chevauchée de Robert Knolles. Resté en
Limousin avec deux cents lances, Bertrand du Guesclin s’enferme dans
les châteaux du seigneur de Malval. P. 241, 242, 421, 422.

      [326] On a vu plus haut que Jean, duc de Berry, arriva devant
      Limoges le 21 août. Ce jour-là même, Bertrand du Guesclin fit
      porter, du Périgord où il se trouvait alors, une lettre au
      duc Jean qui répondit lui-même immédiatement au message du
      chevalier breton, comme cela ressort des deux articles de compte
      suivants: «Au messaigier de messire Bertrant du Claquin qui a
      pourté lettres à monseigneur (Jean, duc de Berry), de par le dit
      messire Bertrant, pour don fait à luy le XXIe jour d’aoust (1370)
      ensuivant: IIII livres tournois». _Arch. Nat._, KK 251, fº 34
      vº.--«Au dit Cambray, prisonnier des Anglois, lequel monseigneur
      (Jean, duc de Berry) a envoié pourter lettres à monseigneur
      Bertrant de Clasquin, pour don fait à luy par le dit seigneur,
      pour aider à paier sa rançon, par mandement du dit seigneur donné
      le XXIe jour du dit mois (août 1370): XL livres». _Ibid._, fº 27.

      [327] Cela est parfaitement exact. Arrivé le 21, le duc de
      Berry partit de Limoges le 24 au matin et fit remettre, à titre
      d’aumône, le jour même de son départ, quatre livres tournois aux
      Carmes, huit livres tournois aux Cordeliers et aux Augustins
      de cette ville (_Ibid._, fº 27). Dès l’après-midi du 24, il se
      fit conduire d’Eymoutiers à Masléon et donna quarante sous à un
      écuyer du pays qui lui avait servi de guide (_Ibid._, fº 27 vº).

A la nouvelle de la reddition de Limoges, le prince d’Aquitaine
jure sur l’âme de son père de se venger de cette trahison[328]; il
est d’autant plus irrité contre l’évêque, qui a livré la ville aux
Français, que cet évêque est son compère[329]. Il part de Cognac avec
douze cents lances, mille archers, trois mille hommes de pied, et vient
mettre le siége devant Limoges. Noms des principaux seigneurs anglais
et poitevins, qui prennent part à cette expédition. La garnison de
Limoges oppose aux Anglais la résistance la plus opiniâtre. Le prince,
n’espérant pas emporter de vive force une ville si bien défendue, prend
le parti de faire miner les remparts. P. 243 à 245, 422 à 424.

      [328] Le duc de Berry, prévoyant cette colère du prince de
      Galles, avait envoyé, le jour même où il prit possession de
      Limoges, c’est-à-dire le 22 août 1370, cinq messagers au prince
      de Galles, sans doute pour assumer toute la responsabilité de la
      reddition et en décharger, autant que possible, les habitants de
      cette ville: «A cinq messagiers envoiés en Angolmois _pourter
      lettres de par mon dit seigneur au prince de Gales_..., par la
      main Ymbaut du Peschin, par mandement du dit seigneur donné le
      XXIIe jour du dit mois (d’août 1370): randu à court: XXX livres
      tournois.» KK 251, fºs 39 vº et 40.

      [329] Jean de Cros avait tenu sur les fonts du baptême un
      des enfants du prince d’Aquitaine. Le 27 août, le duc Jean,
      retournant du Limousin en Berry, fut rejoint à Felletin (Creuse,
      arr. Aubusson), par un écuyer qui lui remit, de la part de
      l’évêque de Limoges, une lettre où cet infortuné prélat le
      priait sans doute de ne pas abandonner les habitants de sa ville
      épiscopale (KK 251, fº 27 vº); mais le futile et égoïste prince
      passait ses journées à jouer aux dés avec ses chambellans, et
      la veille même il avait déboursé quarante livres tournois, pour
      «raimbre» ou racheter ses patenôtres de corail, mises en gage à
      la suite d’une dette de jeu (_Ibid._, fº 18). Il n’était pourtant
      pas incapable d’un bon mouvement, ainsi que l’atteste le touchant
      article de compte suivant: «A un pauvre enffant de village qui
      fu trouvés _tout seul_ en l’oustel où mon dit seigneur se lougha
      à Saint Denis du Chastel (auj. hameau de la Courtine, Creuse,
      arr. Aubusson, c. Felletin): LX sous.» _Ibid._, fº 27.--Le 14
      septembre, le jour même où le prince de Galles mit le siége
      devant Limoges, le duc de Berry envoya Bertrand du Montail porter
      une lettre, où il devait faire appel à la clémence d’Édouard en
      faveur des assiégés. _Ibid._, fº 40.

Robert Knolles, s’avançant à travers la Brie, vient camper devant
Paris[330] un jour et deux nuits. De son hôtel de Saint-Pol, Charles V
peut apercevoir la fumée des incendies allumés par les Anglais du côté
du Gâtinais. Le roi est entouré de l’élite de ses chevaliers; mais, par
le conseil du sire de Clisson, il leur a fait défense de s’aventurer
en rase campagne contre l’ennemi. A la porte Saint-Jacque notamment,
se tiennent le comte de Saint-Pol, le vicomte de Rohan, les principaux
seigneurs de la Picardie et de l’Artois. Le mardi, jour où les Anglais
lèvent leur camp après avoir mis le feu aux villages où ils étaient
logés, un de leurs chevaliers, qui a voulu par bravade frapper du fer
de sa lance les barrières de cette porte Saint-Jacque, est tué au
retour par un boucher de Paris. P. 245 à 248, 424, 425.

      [330] Le dimanche 22 septembre 1370, Robert Knolles et ses
      gens vinrent camper vers Mons (auj. Athis-Mons) et Ablon
      (Seine-et-Oise, arr. Corbeil, c. Longjumeau), et le mardi 24, ils
      se rangèrent en bataille entre Villejuif et Paris. Quoique Paris
      eût alors une garnison de 1200 hommes d’armes, Charles V refusa
      de faire donner ses troupes. Les Anglais mirent alors le feu à
      Villejuif, à Gentilly, à Cachan, à Arcueil, à l’hôtel de Bicêtre,
      et allèrent loger, ce même mardi, au soir, à Antony. Puis, dès
      le lendemain, ils levèrent leur camp et se dirigèrent vers la
      Normandie, à travers la Beauce (_Gr. Chron._, VI, 324, 325).
      Le jeudi 26, ils étaient déjà dans les environs de Gallardon
      (_Arch. Nat._, JJ 100, nº 911), et le dimanche 29, un de leurs
      détachements saccageait la paroisse Saint-Gervais de Séez (_Bibl.
      Nat._, Quitt., XVIII, 1054). On voit par les registres du
      chapitre de Notre-Dame, qu’avant de s’éloigner des environs de
      Paris, ils avaient prélevé de fortes rançons sur Orly, Itteville
      et presque tous les villages de cette région (_Arch. Nat._, LL
      210, fºs 527, 532, 586).

Pendant le siége de Limoges par le prince de Galles, Bertrand du
Guesclin, prenant pour base d’opérations les forteresses françaises de
Louis de Malval et de Raymond de Mareuil, fait la guerre aux Anglais en
Limousin au nom de la veuve de Charles de Blois[331] à qui ce pays a
jadis appartenu; il se fait rendre Saint-Yrieix[332] et met dans cette
place une garnison bretonne[333]. P. 248, 249, 425, 426.

      [331] Par acte daté de Paris le 9 juillet 1369, Jeanne de
      Penthièvre, vicomtesse de Limoges, avait donné la vicomté de
      Limoges à Charles V (_Arch. Nat._, J 242, nº 51); mais cet
      acte était de pure forme et destiné à permettre au roi de
      France d’arracher le Limousin aux Anglais. Charles V, par une
      contre-lettre secrète, de même date que l’acte précédent,
      déclarait la dite donation non avenue, et s’engageait à
      restituer intégralement à sa cousine, Jeanne de Penthièvre,
      et à ses héritiers, la vicomté de Limoges (_Arch. départ.
      des Basses-Pyrénées_, série E, nº 137). Cette importante
      contre-lettre a été signalée et publiée pour la première fois par
      dom Plaine (_Jeanne de Penthièvre_, Saint-Brieuc, 1873, p. 44 à
      46).

      [332] Divers documents mentionnent la soumission de Saint-Yrieix,
      au roi de France, dès le milieu de 1370 (_Ordonn._, VI, 242;
      _Arch. Nat._, JJ 114, nº 146). On sait même, par un autre
      document, qu’à cette date des Bretons y tenaient garnison (_Arch.
      Nat._, JJ 109, nº 386).

      [333] Bertrand ne fit qu’une très-courte apparition sur les
      confins du Limousin et du Périgord; le 30 août 1370, il était à
      Montauban où le duc de Molina, comte de Longueville et de Soria,
      donna quittance de 10 000 francs d’or, pour ses gages et ceux
      des gens d’armes de sa compagnie servant en Guyenne, «tant en la
      compaignie du dit monseigneur le duc (d’Anjou) comme autrement,
      _estant ès frontieres de Limosin_ et autre part ou dit duché
      de Guienne, où le dit monseigneur le duc a ordenné estre en
      frontiere contre les ennemis du royaume.» _Bibl. Nat._, Titres
      originaux, au mot _du Guesclin_.--Le 14 septembre suivant, du
      Guesclin était de retour à Toulouse où le duc de Molina, comte
      de Longueville, seigneur de Soria, donna quittance de 3000
      francs d’or pour ses gages et ceux des gens d’armes «estans du
      comandement du dit monseigneur (le duc d’Anjou) avec nous et
      en nostre compaignie _ou pais de Perregueurs et sur le pais
      d’Angoulesme_.» _Ibid._--La chevauchée de Bertrand sur les
      confins du Périgord, du Limousin et de l’Angoumois, se place
      ainsi entre le 30 juillet, date d’une quittance de 1500 francs
      d’or donnée à Toulouse, et le 30 août suivant, date d’une autre
      quittance de 10 000 francs, délivrée à Montauban et analysée
      dans les lignes qui précèdent. D’ailleurs, dans un acte daté de
      Poitiers le 9 août 1372, du Guesclin, duc de Molina et connétable
      de France, fait allusion à sa campagne de 1370, sur les confins
      du Limousin, et rappelle qu’il avait rallié au parti français les
      trois frères Jean, Aimeri et Rouffaut de Bonneval, «du pays de
      Limousin, en la vicomté de Limoges, _pour lors que nous venismes
      d’Espaingne_.» _Arch. Nat._, JJ 109, nº 64.

Ce siége de Limoges dure environ un mois[334]. Les mineurs du prince
de Galles parviennent à faire tomber un pan du mur d’enceinte dans les
fossés, et les Anglais entrent aussitôt dans la ville par cette brèche.
Ils passent au fil de l’épée plus de trois mille habitants de Limoges;
ils saisissent l’évêque lui-même dans son palais et l’emmènent devant
le prince qui le menace de lui faire trancher la tête. Seuls, les
hommes d’armes de la garnison, au nombre de quatre-vingts, s’adossant
contre une muraille, déploient au vent leurs bannières et refusent
de se rendre. Des combats corps à corps s’engagent entre le duc de
Lancastre et Jean de Villemur, entre le comte de Cambridge et Hugues de
la Roche[335], entre le comte de Pembroke et Roger de Beaufort[336];
les trois chevaliers français sont réduits à rendre leurs épées. P. 249
à 252, 426 à 428.

      [334] Le siége de Limoges ne dura pas un mois, mais seulement
      six jours, du 14 au 19 septembre 1370. «Item, aquel an meteyss
      (1370), a XIX jorns del mes de setembre, fon preza et destrucha
      la cuitat de Lymotges per lo princep de Galas loqual y avia
      tengut seti per alcun temps petit.» _Thalamus parvus_, p. 385.

      [335] Hugues de la Roche était marié à Dauphine de Beaufort,
      l’une des filles de Guillaume Roger, comte de Beaufort, et de
      sa première femme Marie de Chambon, et par conséquent l’une des
      sœurs de Roger de Beaufort et du cardinal de Beaufort, élu pape à
      la fin de cette même année sous le nom de Grégoire XI (Anselme,
      _Hist. généal._, VI, 317).

      [336] Roger de Beaufort, émancipé par son père le 26 mars 1361
      (n. st.), était le troisième fils de Guillaume Roger, comte
      de Beaufort, IIe du nom, et de Marie de Chambon; Guillaume
      Roger, comte de Beaufort, IIIe du nom, et Pierre Roger, né en
      1339, qui allait bientôt devenir le pape Grégoire XI, étaient
      ses aînés (Anselme, _Hist. généal._, VI, 316). Le 25 septembre
      1371, Grégoire XI intercéda auprès d’Édouard III pour la mise
      en liberté de son frère, prisonnier de Jean de Grailly, captal
      de Buch (Rymer, III, 923). Les démarches du pontife restèrent
      sans résultat, puisque Roger de Beaufort et son neveu, Jean de
      la Roche, étaient encore prisonniers des Anglais le 27 juin 1375
      (_Ibid._, 1033, 1034) et le 27 mai 1377 (_Ibid._, 1078).

Les Anglais brûlent la ville de Limoges[337], la mettent au pillage et
retournent chargés de butin[338] à Cognac. Le duc de Lancastre prie le
prince son frère de lui livrer l’évêque auquel il fait grâce[339], à la
prière du pape Urbain V. P. 252, 253, 428, 429.

      [337] «Civitas Lemovicensis capta fuit cum omnibus in ea
      existentibus, _tam incolis_ quam aliis, qui pro sui tuitione ad
      eam confugerant, ac multis nobilibus viris qui pro ejus succursu
      et adjutorio illuc advenerant; _fuit que demum totaliter demolita
      et destructa ac ædificia ejus ad terram prostrata, et exinde
      effecta inhabitabilis et deserta, sola ecclesia cathedrali
      dumtaxat remanente_.» Baluze, _Vitæ pap. Avenion._, I, col. 392.

      [338] «Fortuna eos (il s’agit des doyen et chanoines de la
      cathédrale de Limoges) capi per dictos inimicos permisit et sic
      _omnia bona et jocalia ipsius ecclesie una cum suis propriis
      perdiderunt_, et eos redimi oportuit quasi ultra posse,» lit-on
      dans un privilége du 27 janvier 1372 (n. st.) où Charles V
      soustrait les chanoines de Limoges à toute autre juridiction que
      celle du Parlement de Paris, pour les dédommager de ce qu’ils
      ont souffert pour la cause française (_Arch. Nat._, JJ 104, nº
      287). Le prince de Galles, de son côté, affectant de rejeter sur
      l’évêque seul toute la responsabilité de la reddition de Limoges,
      avait fait grâce au chapitre de cette ville par acte daté de
      Bordeaux le 10 mars 1371 (_Arch. dép. des Basses-Pyrénées_, fonds
      de la vicomté de Limoges, série E); mais les chanoines durent
      trouver cette clémence un peu tardive.

      [339] On fit grâce de la vie à Jean de Cros, évêque de Limoges,
      mais non de sa rançon, au payement de laquelle le roi de France
      contribua, le 4 février 1371, pour une somme de 100 francs
      (_Gall. Christ._, II, 534). Jean de Cros était le cousin du
      pape Grégoire XI qui le fit cardinal dans un conclave tenu six
      mois après son élection, le 6 juin 1371 (_Vit. pap. Avenion._,
      I, 427). Le massacre de Limoges avait soulevé dans toute la
      chrétienté une réprobation générale, et l’élection de Grégoire
      XI elle-même, qui eut lieu le 30 décembre 1370, environ trois
      mois après ce massacre, doit être considérée comme une sorte
      de protestation du sacré collége contre la conduite barbare du
      prince de Galles. Pierre Roger, dit le cardinal de Beaufort,
      n’avait pas encore, au moment de son élection, reçu la prêtrise
      (il ne fut ordonné prêtre que le 4 janvier 1371), mais il
      était originaire de ce Limousin livré alors à la vengeance
      d’un vainqueur impitoyable, il était le cousin de cet évêque
      de Limoges que le prince de Galles avait voulu faire mettre à
      mort, il était enfin le propre frère de ce Roger de Beaufort,
      le beau-frère de ce Hugues de la Roche, l’oncle de ce Jean de
      la Roche, tombés aux mains des Anglais après avoir défendu
      Limoges avec tant d’héroïsme; et les membres du sacré collége
      obéirent sans aucun doute à l’une des plus nobles inspirations de
      l’esprit chrétien en donnant, dans de telles circonstances, leurs
      suffrages à Pierre Roger.

La nouvelle de la reprise de Limoges, du massacre des habitants et de
la destruction de la ville, porte un coup sensible à Charles[340] V.
Sur ces entrefaites, Moreau de Fiennes ayant voulu se démettre de
l’office de connétable de France, la voix publique désigne Bertrand du
Guesclin pour le remplacer. Le chevalier breton est mandé à Paris par
messages, et les courriers porteurs de ces messages le trouvent dans
la vicomté de Limoges où il vient de s’emparer de Brantôme. Bertrand
confie la garde des places conquises à son neveu Olivier de Mauny et
se rend aussitôt auprès du roi de France. Il est investi, malgré ses
objections, de l’office de connétable; le roi le fait asseoir à sa
table et lui assigne quatre mille francs de revenu par an[341]. P. 253
à 255, 429, 430.

      [340] De nombreux actes attestent que Charles V n’eut rien plus
      à cœur que de dédommager, autant qu’il était en son pouvoir, les
      habitants de Limoges de ce qu’ils avaient souffert pour la cause
      française. Non content d’avoir réuni inséparablement leur ville
      à la Couronne, il les mit, le 2 janvier 1372, en possession du
      château (_Ordonn._, V, 439, 443). Le 27 du même mois, il autorisa
      les doyen et chanoines de Limoges à faire construire pour leur
      usage une forteresse, entièrement distincte et indépendante de
      la cité proprement dite, afin de pouvoir s’y renfermer et s’y
      défendre au besoin contre l’ennemi (_Arch. Nat._, JJ 104, nº 263;
      _Ordonn._, V, 446, 447). Enfin, le 16 juin 1376, il décida que
      les affaires de l’église et de l’évêque de Limoges ne pourraient
      être jugées que par le Parlement de Paris (_Ordonn._, VI, 204).

      [341] Les provisions de l’office de connétable de France, vacant
      par la démission de Robert, sire de Fiennes, dit Morel, en faveur
      de Bertrand du Guesclin, duc de Molina et comte de Longueville,
      sont datées de Paris en l’hôtel Saint-Pol le mercredi 2 octobre
      1370 (Mém. de la Chambre des Comptes coté D, fº 101, cité par
      Blanchard, _Compil. chronol._, p. 155). On lit dans un acte,
      en date du 5 de ce mois, que du Guesclin fut pourvu de cet
      office sur l’avis du grand Conseil du roi et d’une assemblée de
      prélats, de nobles, de bourgeois et d’habitants de Paris: «par
      la deliberation et advis de nostre grant Conseil et de plusieurs
      prelas, nobles, bourgoiz et habitans de nostre bonne ville de
      Paris, avons ordenné de mettre sus sans delay certaine provision
      pour la deffense de nostre dit royaume, pour laquelle briefment
      executer et mener à bonne et desiderable conclusion, avons,
      _par la dicte deliberation et advis_, fait et establi nostre
      connestable de France, nostre amé et feal Bertran du Guesclin.»
      (_Arch. Nat._, sect. hist., K 49, nº 52.)




     [1] CHRONIQUES
         DE J. FROISSART.


         LIVRE PREMIER.


         § 560. Tant fu demenés li temps, en faisant les
         pourveances dou prince et en attendant la venue dou
         duch de Lancastre, que madame la princesse travilla
         d’enfant et en delivra par le grasce de Dieu. Ce fu
      5  uns biaus filz qui fu nés le jour de l’Apparition des
         trois Rois, que on eut adonc en ceste anée par un
         merkedi. Et vint cilz enfes sus terre, environ heure
         de tierce, de quoi li princes et tous li hosteulz furent
         grandement resjoy, et fu baptiziés le venredi
     10  ensiewant, à heure de haute nonne, ens ès saints-fons
         de l’eglise Saint Andrieu, en le cité de Bourdiaus.
         Et le baptisa li archevesques dou dit lieu, et le
         tinrent sus fons li evesques d’Agen en Aginois et li
         rois de Mayogres. Et eut à nom cilz enfes Richars,
     15  et fu depuis rois d’Engleterre, si com vous orés
         compter avant en l’ystore.

     [2] Le dimence apriès, à heure de prime, se parti de
         Bourdiaus en très grant arroi li dis princes, et toutes
         manières de gens d’armes qui là sejournoient ossi;
         mès la grigneur partie de ses hos estoient ja passet
      5  et logiet environ la cité de Dasc en Gascongne. Si
         vint li princes ce dimence au soir en celle ditte cité,
         et là se loga et y sejourna trois jours, car on li dist
         que ses frères li dus de Lancastre venoit. Voirement
         approçoit il durement et estoit, passet avoit quinze
     10  jours, arivés en Bretagne, à Saint Mahieu de Fine
         Poterne, et venus à Nantes où li dus de Bretagne
         l’avoit grandement festiié et conjoy. Depuis esploita
         tant li dus de Lancastre qu’il chevauça parmi Poito
         et Saintonge et vint à Blaves, et là passa il le rivière
     15  de Geronde, et ariva sus le kay à Bourdiaus. Si vint
         en l’abbeye de Saint Andrieu où la princesse gisoit,
         qui le conjoy et reçut doucement, et toutes les dames
         et damoiselles qui là estoient à ce jour. Li dus de
         Lancastre ne volt gaires sejourner à Bourdiaus, mès
     20  prist congiet à sa suer la princesse et se parti o toute
         se compagnie, et chevauça tant qu’il vint en le cité
         de Dasc, où ses frères l’attendoit encores. Si se conjoïrent
         grandement, quant il se trouvèrent, car moult
         s’amoient, et là eut grans approcemens d’amour et
     25  entre leurs gens.

         Assés tost apriès que li dus de Lancastre fu là venus,
         vint li contes de Fois à Dasc pardevers yaus,
         qui fist grant chière et grant reverense de bras et de
         samblant au dit prince et à son frère, et se offri dou
     30  tout en leur commandement. Li princes, qui bien
         savoit honnourer tous signeurs, cescun selonc ce qu’il
         estoit, le honnoura grandement et le remercia moult
     [3] de ce que il les estoit là venus veoir. En apriès, il li
         recarga son pays et li pria que il en volsist songnier
         dou garder jusques à son retour. Li contes de Fois li
         acorda liement et volentiers. Sur ce s’en retourna li
      5  dis contes, quant il eut pris congiet, en son pays. Et
         li princes et li dus de Lancastre demorèrent encores
         à Dasc, et toutes leurs gens espars environ et sus le
         pays et à l’entrée des pors et dou passage de Navare;
         car point ne savoient encores de verité se il passeroient
     10  ou non, ne se li rois de Navare ouveroit le
         passage, quoique il leur ewist en couvent, car fames
         couroit communement parmi l’ost que de nouviel il
         s’estoit composés et acordés au roy Henri, dont li
         princes et ses consaulz estoient durement esmervilliet,
     15  et li rois dan Pietres moult merancolieus.

         Or avint, entrues qu’il sejournoient là et que ces
         parolles couroient, que messires Hues de Cavrelée et
         les routes s’avancièrent à l’entrée de Navare et prisent
         le cité de Mirande et le ville dou Pont le Royne,
     20  dont tous li pays fu durement effraés, et en vinrent
         les nouvelles au dit roy de Navare. Quant il entendi
         ce que les Compagnes voloient par force entrer en
         son pays, si fu durement courouciés et escrisi errant
         tout le fait au prince. Li princes s’en passa assés
     25  briefment pour tant que li rois de Navare, ce li sambloit
         et au roy dan Piètre, ne tenoit mies bien tous
         leurs couvens. Et li escrisi et manda li dis princes
         qu’il se venist escuser, ou envoiast, des parolles que
         on li amettoit; car ses gens disoient notorement que
     30  il s’estoit tournés devers le roy Henri. Quant li rois
         de Navare entendi ce que on l’amettoit de trahison,
         si fu plus courouciés que devant, et envoia un sien
     [4] especial chevalier devers le prince, lequel chevalier
         on nommoit monsigneur Martin de le Kare. Cilz vint
         en le cité de Dasc escuser le dit roy de Navare, et
         parlementa tant et si bellement au dit prince que li
      5  princes se apaisa, parmi tant que il devoit retourner
         en Navare devers son signeur le roy, et le devoit
         faire venir à Saint Jehan dou Piet des Pors, et, lui
         là venut, li princes aroit conseil se il iroit parler à
         lui ou il y envoieroit. Sus cel estat se parti li dis messires
     10  Martins de le Kare, dou dit prince, et retourna
         en Navare devers le roy et li recorda tout son trettiet,
         et en quel estat il avoit trouvé le prince et son conseil,
         et ossi comment il s’estoit partis d’yaus. Cilz
         messires Martins fist tant qu’il amena le dit roy son
     15  signeur à Saint Jehan dou Piet des Pors, et puis se
         restraist en le cité de Dasc, devers le prince.

         Quant li princes sceut que li rois de Navare estoit approciés,
         il eut conseil d’envoiier devers lui son frère le
         duch de Lancastre et monsigneur Jehan Chandos. Cil
     20  doi, à privée mesnie, se misent au chemin avoec le dit
         monsigneur Martin qui les amena en le ditte ville de
         Saint Jehan dou Piet des Pors devers le roy de Navare,
         liquels les rechut liement, et eurent là longement
         parlement ensamble. Finablement, il fu acordé
     25  que li rois de Navare approceroit encores le dit prince
         et venroit en un certain lieu, que on dist ou pays
         Pierre Ferade, et là venroient li princes et li rois
         dan Piètres parler à lui, et là de recief il renouveleroient
         leurs couvens, et saroit cescuns quel cose il
     30  devoit tenir et avoir. Li rois de Navare se dissimuloit
         ensi, pour tant qu’il voloit encores estre plus segurs
         de ses couvenences qu’il n’estoit; car il doubtoit que,
     [5] se les Compagnes fuissent entré en son pays, et on
         ne li euist en devant plainnement seelé ce qu’il devoit
         ou voloit avoir, qu’il n’i venroit jamès bien à
         temps.


      5  § 561. Sus ce trettié retournèrent li dus de Lancastre
         et messires Jehans Chandos, et comptèrent au
         dit prince comment il avoient esploitié, et ossi au
         roy dan Piètre. Cilz trettiés li plaisi assés bien, et
         tinrent leur journée, et vinrent ou dit liu où elle
     10  estoit assignée, et d’autre part, li rois de Navare et
         ses plus especiaus consaulz. Là furent à Pierre Ferade
         cil troi signeur, li rois dan Piètres, li princes de Galles
         et li dus de Lancastre d’un costé, et li rois de Navare
         d’autre, longement ensamble en parlement. Et
     15  fu là devisé, ordonné et acordé quel cose cescuns devoit
         faire et avoir, et là furent renouvelées les couvenences
         qui tretties avoient estet entre ces parties en
         le cité de Bayone. Et là sceut de verité li dis rois de
         Navare quel cose il devoit avoir et tenir sus le royaume
     20  de Castille, et jurèrent bonne pais, amour et
         confederation ensamble, li rois dans Piètres et lui.
         Et se departirent de ce parlement amiablement ensamble,
         sus ordenance que li princes et ses hos pooient
         passer, quant il leur plaisoit, et trouveroient le passage
     25  et les destrois ouvers, et tous vivres appareilliés
         parmi le royaume de Navare, voires prendant et
         paiant. Adonc se retrest li dis rois de Navare en se
         cité de Pampelune, et li princes et ses frères et li rois
         dans Piètres en leurs logeis, en Dasc. Encores estoient
     30  à venir pluiseur grant signeur de Poito, de
         Bretagne et de Gascongne, en l’ost dou prince, qui
     [6] se tenoient derrière; car, si com il est dit ci dessus,
         on ne sceut clerement jusques en le fin de ce parlement,
         se li princes aroit par là passage ou non. Et
         meismement on supposoit en France que il ne passeroit
      5  point et que li rois de Navare li briseroit son
         voiage, et on en vei tout le contraire. Dont, quant
         li chevalier et li escuier, tant d’un costé comme de
         l’autre, en sceurent le verité, et que li passages estoit
         ouvers, si avancièrent leurs besongnes et se hastèrent
     10  dou plus qu’il peurent; car il sentirent tantost, puisque
         li princes passeroit, que on ne retourroit point
         sans bataille. Si vint li sires de Cliçon à belle route
         de gens d’armes, et ossi tout darrainnier et moult
         envis li sires de Labreth, à tout deux cens lances, et
     15  s’acompagna en ce voiage avoech le captal de Beus.

         Tout cil trettiet, cil parlement et cil detriement
         estoient sceu en France, car toutdis y avoit messagiers
         alans et venans sus les chemins, qui portoient
         et raportoient les nouvelles. De quoi, quant messires
     20  Bertrans de Claiekin, qui se tenoit dalés le duch
         d’Ango, sceut que li princes passeroit, et que li passage
         de Navare li estoient ouvert, si avança ses besongnes,
         et renforça ses semonses et ses mandemens,
         et cogneut tantost que ceste cose ne se departiroit
     25  jamais sans bataille. Si se mist au chemin par devers
         Arragon, pour venir devers le roy Henri et se avança
         dou plus qu’il peut. Et ossi le sievirent toutes manières
         de gens d’armes, qui en estoient mandé ou
         priiet, et pluiseur ossi dou royaume de France et
     30  d’ailleurs, qui en avoient affection et qui se voloient
         avancier. Or parlerons nous dou passage dou prince,
         et com ordeneement il passa et toute se route.


     [7] § 562. Entre Saint Jehan dou Piet des Pors et le
         cité de Pampelune sont li destroit des montagnes et
         li fors passage de Navare, qui sont moult perilleus
         et très felenes à passer, car il y a telz cent lieus sus
      5  ce passage que trente homme les garderoient à non
         passer contre tout le monde. Et adonc faisoit il moult
         froit et très destroit sus ce passage, car ce fu en le
         moiiené de fevrier ou environ qu’il passèrent. Ançois
         qu’il se mesissent à voie ne ahatesissent de passer,
     10  li signeur regardèrent et consillièrent comment il
         passeroient ne par quele ordenance. Si veirent bien, et
         leur fu dit de ceulz qui cognissoient le passage, qu’il
         ne pooient passer tout ensamble, et pour tant se ordenèrent
         il à passer en trois batailles et par trois
     15  jours, le lundi, le mardi et le merkedi. Le lundi, passèrent
         cil de l’avantgarde, desquelz li dus de Lancastre
         estoit chapitainne. Si passèrent en se compagnie
         li connestables d’Aquitainne, messires Jehans
         Chandos, qui bien avoit douze cens pennons desous
     20  lui, tous parés de ses armes, d’argent à un pel aguisiet
         de geules. Ce estoit moult belle cose à regarder.
         Et là estoient li doi marescal d’Acquitainne ossi,
         messires Guichars d’Angle et messires Estievenes de
         Cousentonne, et avoient cil le pennon saint Jorge en
     25  leur compagnie. Là estoient en l’avantgarde, avoech
         le dit duch, messires Guillaumes de Biaucamp, filz au
         conte de Warvich, messires Huges de Hastinges, li
         sires de Nuefville, li sires de Rais, bretons, qui servoit
         monsigneur Jehan Chandos à trente lances, en
     30  ce voiage, et à ses frès, pour le prise de le bataille
         d’Auroy. Là estoient li sires d’Aubeterre, messires
         Garsis dou Chastiel, messires Richars Tanton,
     [8] messires Robers Ceni, messires Robers Brikés, Jehans
         Cresuelle, Aymeris de Rocewart, Gaillars de le Motte,
         Guillaumes de Cliceton, Willekok, le Boutillier et
         Penneriel. Tout cil estoient pennon dessous monsigneur
      5  Jehan Chandos, et pooient estre environ dix
         mil chevaus, et passèrent tout le lundi.


         § 563. Ce mardi, passèrent li princes de Galles et
         li rois dans Piètres et ossi li rois de Navare, qui estoit
         revenus devers le dit prince pour lui acompagnier
     10  et ensengnier le passage. En le route dou dit prince
         estoient messires Loeis de Harcourt, viscontes de
         Chastieleraut, li viscontes de Rocewart, li sires de
         Pons, li sires de Partenay, li sires de Puiane, li sires
         de Tannai Bouton, li sires d’Argenton et tout li Poitevin,
     15  messires Thumas de Felleton, grans seneschaus
         d’Aquitainne, messires Guillaumes ses frères,
         messires Eustasses d’Aubrecicourt, li seneschaus de
         Saintonge, li seneschaus de le Rocelle, li seneschaus de
         Quersin, li seneschaus de Limosin, li seneschaus de
     20  Roerge, li seneschaus d’Aginois, li seneschaus de Bigorre,
         messires Richars de Pontchardon, messires
         Neel Lorinch, messires d’Aghorises, messires Thumas
         de Wettevale, messires Thumas Balastre, messires
         Loeis de Merval, messires Raimons de Morueil, li
     25  sires de Pierebufiere, et bien quatre mil tous hommes
         d’armes, et estoient environ douze mil chevaus. Si
         eurent ce mardi moult dur passage et moult destroit de
         vent et de nege. Toutesfois, il passèrent oultre, et se
         logèrent toutes ces gens d’armes en le comble de Pampelune.
     30  Mès li dis rois de Navare amena le prince
         de Galles et le roy dan Piètre en se cité de Pampelune
     [9] au souper, et là les tint tout aise, il avoit bien
         de quoi.


         § 564. Ce merkedi passèrent li rois James de
         Mayogres, li contes d’Ermignach, li sires de Labreth,
      5  ses neveus messires Bernars de Labreth, sires de Geronde,
         li contes de Pieregorch, li viscontes de Quarmain,
         li contes de Commignes, li captaus de Beus, li
         sires de Cliçon, li troi frère de Pumiers, messires Jehans,
         messires Helyes et messires Aymenions, li sires
     10  de Chaumont, li sires de Muchident, messires Robers
         Canolles, li sires de Lespare, li sires de Rosem, li
         sires de Condom, li sires de Labarde, li soudis de
         Lestrade, messires Petiton de Courton, messires Aymeris
         de Tarse, messires Bertrans de Taride, li sires
     15  de Pincornet, messires Perducas de Labreth, li bours
         de Bretueil, li bours Camus, Naudon de Bagherant,
         Bernart de la Salle, Hortingo, Lamit et tous li remanans
         des Compagnes. Si estoient bien dix mil chevaus,
         et eurent un peu plus courtois passage ce merkedi
     20  que n’euissent cil qui passèrent le mardi. Et se logièrent
         toutes ces gens d’armes, premier, moiien, et secont,
         et li tierch, en le comble de Pampelune, en attendant
         l’un l’autre, et en rafreskissant yaus et leurs
         chevaus. Et se tinrent là environ Pampelune, pour
     25  tant qu’il i trouvèrent largement à vivre, pain, char
         et vin et toutes aultres pourveances pour yaus et pour
         leurs chevaus, jusques au dimence ensiewant. Si
         vous di que ces Compagnes ne paioient mies tout ce
         que on leur demandoit, et ne se pooient abstenir de
     30  pillier et de prendre là où il le trouvoient, et fisent,
         environ Pampelune et ossi sus leur chemin, moult
    [10] de destourbiers. De quoi li rois de Navare estoit
         moult courouciés, mès amender ne le pooit, et se repenti,
         par trop de fois, de ce qu’il avoit au prince
         et à ses gens ouvert ne aministré le passage; car
      5  plus i avoit de damage que de pourfit.


         § 565. Bien estoit enfourmés li rois Henris dou
         passage le prince, car il avoit ses messages et ses espies
         toutdis alant et venant. Si s’estoit pourveus et
         pourveoit encores tous les jours moult grossement
     10  de gens d’armes et de communautés de Castille, dont
         il s’appelloit rois, pour resister encontre le prince, et
         attendoit de jour en jour monsigneur Bertran de
         Claiekin et grant secours de France. Et avoit fait un
         especial mandement et commandement par tout son
     15  royaume à tous ses feauls et ses subgès que, sus à
         perdre le teste, cescuns, selonch son estat, à piet ou
         à cheval, venist dalés lui pour aidier à garder et deffendre
         son hiretage. Chilz rois Henris estoit durement
         amés, et ossi tout cil de Castille avoient rendu
     20  painne à lui couronner: si estoient tenu de li aidier,
         et pour tant obeirent il plus legierement à son commandement.
         Si estoient venu et venoient encores
         efforciement tous les jours dalés lui où ses mandemens
         estoit. Et avoit li dis rois Henris à Saint Dominike,
     25  où il estoit logiés, plus de soissante mil hommes,
         c’à piet, c’à cheval, liquel estoient tout apparilliet
         de faire sa volenté, de vivre et de morir, se il
         couvenoit.


         § 566. Quant li rois Henris eut oy les certainnes
     30  nouvelles que li princes de Galles o son effort estoit
    [11] ens ou royaume de Navare et avoit passé les destrois
         de Raincevaus et approçoit durement, si eut bien
         cognissance que combatre le couvenroit au prince.
         Et de ce par samblance estoit il tous joians; si dist
      5  si haut que tout cil d’environ l’oïrent: «Ou prince
         de Galles a vaillant et preu chevalier, et pour ce
         qu’il sente que c’est sus mon droit que je l’atens, je
         li voeil escrire une partie de men entente.» Adonc
         demanda il un clerch; il vint avant. «Escrips,» dist
     10  li rois Henris; cils escrisi. Là devisa de soi meismes
         li rois Henris unes lettres qui parloient ensi:

         «A très poissant et très honneré le prince de
         Galles et d’Aquitainnes. Chiers sires, comme nous
         avons entendu que vous et vos gens soiiés passet
     15  pardeça les pors et que vous aiiés fais acors et alliances
         à nostre ennemi et que vous nous volés grever et
         guerriier, dont nous avons grant merveille, car onques
         nous ne vous fourfesimes cose ne vorrions faire,
         pourquoi ensi à main armée vous doiiés venir sur
     20  nous pour nous tollir tant petit d’iretage que Diex
         nous a donné, mès vous avés le grasce, l’eur et le
         fortune d’armes plus que nulz princes aujourd’ui,
         pour quoi nous esperons que vous vos glorefiiés en
         vo poissance. Et pour ce que nous savons de verité
     25  que vous nous querés pour avoir bataille, voeilliés
         nous laissier savoir par lequel lés vous enterés en
         Castille, et nous vous serons au devant pour deffendre
         et garder nostre signourie. Escript, etc.»

         Quant ceste lettre fu escripte, li rois Henris le fist
     30  seeler, et puis appella un sien hiraut et li dist:
         «Va-t-ent au plus droit que tu poes par devers le
         prince de Galles et li baille ceste lettre de par mi.»
    [12] Li hiraus respondi: «Monsigneur, volentiers.» Adonc
         se parti il dou roy Henri et s’adreça parmi Navare,
         et fist tant qu’il trouva le prince; si se agenoulla
         devant lui et li bailla la lettre de par le roy Henri.
      5  Li princes fist lever le hiraut, et prist les lettres
         et les ouvri et les lisi par deux fois pour mieulz entendre.
         Quant il les eut leutes et bien imaginées, il
         manda une partie de son conseil et fist partir le hiraut.
         Quant ses consaulz fu venus, se lisi de recief
     10  la lettre et leur exposa de mot à mot, et puis en demanda
         à avoir conseil. Et dist li princes, entrues que
         on conseilloit la response: «Vraiement, cilz bastars
         Henris est uns vaillans chevaliers et plains de grant
         proèce, et le muet grandement hardemens à ce qu’il
     15  nous a escript maintenant.»

         Là furent longement ensamble li princes et ses
         consaulz. Finablement, il ne peurent estre d’acort
         de rescrire, et fu dit au hiraut: «Mon ami, vous ne
         vous poés encore partir de ci. Quant il plaira à monsigneur
     20  le prince, il rescrira par vous, non par autrui.
         Si vous tenés dalés nous tant que vous arés
         response, car monsigneur le voet ensi.» Li hiraus
         respondi: «Diex i ait part!» Ensi demora il dalés le
         prince et les compagnons qui le tinrent tout aise.


     25  § 567. Che propre jour, au soir, que li hiraus eut
         aporté ces lettres au prince, s’avança messires Thumas
         de Felleton et demanda un don au prince. Li princes,
         qui mies ne savoit quel cose il voloit, li demanda:
         «Et quel don volés vous avoir?»--«Monsigneur,
     30  dist messires Thumas, je vous prie que vous m’acordés
         que je me puisse partir de vostre host et chevaucier
    [13] de ma sorte, qui se desirent à avancier, et je vous
         prommech que nous chevaucerons si avant que nous
         sarons le couvine des ennemis ne quel part il se tiennent
      5  ne se logent.» Li princes li acorda liement et
         volentiers celle requeste, et l’en sceut encores grant
         gré.

         Adonc se departi de l’ost et dou prince li dis messires
         Thumas de Felleton, qui se fist chiés de ceste
     10  chevaucie. En se compagnie se misent chil que je
         vous nommerai: premierement messires Guillaumes
         de Felleton ses frères, messires Thumas du Fort,
         messires Robers Canolles, messires Gaillars Vighier,
         messires Raoulz de Hastinghes, messires d’Aghorises et
     15  pluiseur aultre chevalier et escuier, et estoient huit
         vint lances et trois cens arciers, tous bien montés et
         bonnes gens d’armes. Et encores y estoient messires
         Hues de Stanfort, messires Symons de Burlé et messires
         Richars Tanton, qui ne font mies à oublier. Et
     20  chevaucièrent ces gens d’armes et cil arcier parmi le
         royaume de Navare, et avoient ghides qui les menoient.
         Et passèrent le rivière d’Emer, qui est moult
         forte et moult rade, au Groing, et alèrent logier
         oultre en un village que on dist Navaret, et là se
     25  tinrent pour mieulz oïr et entendre où li rois Henris
         se tenoit, et aprendre son couvenant.

         Endementrues que ce se faisoit et que cil chevalier
         d’Engleterre se logoient au Navaret, et encores se tenoit
         li princes en le marce de Pampelune, fu li rois
     30  de Navare pris en chevauçant de ville à aultre, dou
         costé des François, de monsigneur Olivier de Mauni,
         dont li princes et tout li Englès et cil de leur lés furent
    [14] trop durement esmervilliet. Et supposoient li
         aucun en l’ost dou prince que tout par cautele il s’estoit
         fais prendre, pour tant qu’il ne voloit point le
         prince convoiier plus avant ne aler avoecques lui en
      5  se compagnie, pour tant que il ne savoit encores
         comment la besongne se porteroit dou roy Henri et
         dou roy dan Piètre: il n’estoit nuls qui en seuist à
         deviner le certain. Mais toutesfois madame sa femme,
         la royne de Navare, en fu moult esbahie et desconfortée
     10  et s’en vint agenoullier devant le prince, en
         disant: «Chiers sires, pour Dieu merci, voeilliés entendre
         au roy mon signeur qui est pris fraudeleusement
         et ne savons comment, et tant faire, chiers
         sires, par pité et pour l’amour de Dieu, que nous le
     15  raions.» Adonc en respondi li princes moult doucement
         et dist: «Certes, dame et belle cousine, sa
         prise nous desplaist grandement, et y pourverons de
         remède temprement. Si vous prions que vous vos
         voeilliés reconforter; car, se nous pourfitons en ce
     20  voiage, sachiés veritablement qu’il y partira, et
         n’entenderons à aultre cose, nous revenu, si le rarés.»
         La dame de ceste parolle remercia grandement le
         prince.

         Or fu gouvreneres et baus de tout le royaume de
     25  Navarre, messires Martins de le Kare, uns moult sages
         chevaliers. Chils emprist le prince à mener et à
         conduire parmi le royaume de Navare, et li fist avoir
         gides pour ses gens, car aultrement il ne seuissent
         ne peuissent avoir tenu les destours ne les divers
     30  chemins. Si se departi li princes de là où il estoit logiés,
         et passèrent il et ses gens parmi un pas que
         on appelle de Sarris, qui moult leur fu divers à passer,
    [15] car il estoit petis et garnis de mauvais chemin.
         Et puis passèrent parmi Epuske; si y eurent moult
         de disetes, car il y trouvèrent peu de vivres, et tout
         sus ce passage, jusques adonc qu’il vinrent à
      5  Sauveterre.


         § 568. Sauveterre est une moult bonne ville, et
         gist auques en bon pays et cras, selonch les marces
         voisines. Et est ceste ville de Sauveterre à l’issue de
         Navare et à l’entrée d’Espagne; si se tenoit pour le
     10  roy Henri. Si s’espardirent toutes les hos en celui
         pays, et les Compagnes s’avancièrent, qui cuidièrent
         aler assallir Sauveterre et prendre de force et toute
         pillier. De ce estoient il en grant volenté, pour le
         grant avoir qu’il sentoient dedens, que cil dou pays
     15  d’environ y avoient mis et aporté, sus le fiance de le
         forterèce; mais cil de Sauveterre ne veurent mies
         attendre ce peril, car il cogneurent et sentirent tantost
         que il ne pooient nullement durer contre si grant
         host que li princes menoit, se on les assalloit. Si s’en
     20  vinrent rendre tantost au roy dan Piètre et li crièrent
         merci, et li presentèrent les clés de la ditte ville. Li
         rois dan Piètres, par le conseil dou prince, les reçut
         à merci; aultrement n’euist ce mies esté, car il les
         voloit tous destruire. Toutesfois il furent pris à merci,
     25  et entrèrent li princes, li rois dan Piètres, li rois de
         Mayogres et li dus de Lancastre par dedens, et li contes
         d’Ermignach et tous li demorans de l’ost se logièrent
         par les villages. Nous nos soufferons un petit
         à parler dou prince et parlerons de ses gens qui estoient
     30  à Navaret.

         Cil chevalier dessus nommet, qui là se tenoient,
    [16] desiroient moult leurs corps à avanchier; car il estoient
         cinq journées en sus de leurs gens, quant il se partirent
         premierement d’yaus. Et issoient souvent hors
         de Navaret et chevauçoient sus le marce des ennemis,
      5  pour aprendre le couvenant d’yaus ne quel part il
         se tenoient. Et ja estoient ossi logiés li rois Henris
         sus les camps et toutes ses hos, qui moult desiroient
         à oïr et savoir nouvelles dou prince. Et se esmervilloit
         moult li dis rois Henris de ce que ses hiraus ne
     10  revenoit. Si couroient ossi ses gens tous les jours,
         pour aprendre nouvelles des Englès jusques à bien
         priès de Navaret; et sceut li contes dan Tilles, frères
         au roy Henri, qu’il y avoit gens d’armes de leurs ennemis
         en garnison en le ville de Navaret. Dont il
     15  pensa que il les iroit temprement viseter et veoir de
         plus priès; mais, ançois qu’il le fesist, il avint que
         cil chevalier d’Engleterre chevaucièrent un soir si
         avant qu’il s’embatirent ou logeis dou roy Henri. Et
         fisent une grant escarmuce, et resvillièrent mervilleusement
     20  l’ost et en occirent aucuns et prisent; et
         par especial li chevaliers dou get fu pris, et s’en
         retournèrent au Navaret sans damage. A l’endemain,
         il envoiièrent un hiraut au prince qui se tenoit à
         Sauveterre, et li segnefiièrent par celi tout ce qu’il
     25  avoient veu et trouvé, et en quel estat si ennemi
         gisoient, et quel poissance il avoient, car il en furent
         tout enfourmé par les prisonniers qu’il tenoient. De
         ces nouvelles fu li princes tous joians et de ce ossi
         que ses gens se portoient si bien sus le frontière.

     30  Li rois Henris, qui estoit moult courouciés de ce
         que cil Englès qui se tenoient à Navaret l’avoient
         ensi resvilliet, dist qu’il les voloit approcier. Si se
    [17] desloga, et toutes ses gens, de là où il estoient loget,
         et avoit en pourpos que de venir logier ens ès plains
         devant Victore. Si passèrent la ditte rivière qui keurt
         à Nazres, et se traisent tout devant pour venir devers
      5  Victore. Quant messires Thumas de Felleton et li chevalier
         dessus nommet qui au Navaret se tenoient, entendirent
         ces nouvelles que li rois Henris avoit rapassé
         l’aigue et traioit toutdis avant pour trouver le
         prince et ses gens, si eurent conseil et volenté de
     10  yaus deslogier de Navaret et de prendre les camps,
         pour mieus savoir encores le parfaite verité des Espagnos.
         Si se deslogièrent de Navaret et se misent as
         camps, et envoiièrent les certainnes nouvelles au
         prince comment li rois Henris approçoit durement
     15  et le desiroit par samblant à trouver.

         Quant li princes, qui se tenoit encores à Sauveterre,
         entendi ce que li rois Henris avoit passet l’aigue et
         prendoit son chemin et ses adrèces pour venir vers
         lui, si en fu moult resjoïs, et dist si haut que tout
     20  l’oïrent cil qui estoient autour de lui: «Par ma foy,
         cils bastars Henris est uns vaillans et hardis chevaliers,
         et li vient de grant proèce et de grant hardement de
         nous querre ensi. Et puisqu’il nous quiert et nous le
         querons par droit, nous nos devenons temprement
     25  trouver et combatre. Se est bon que nous nos partons
         de ci et alons devant Victore premierement
         prendre le lieu et le place, ançois que nostre ennemi
         y viennent.» Dont se departirent il à l’endemain
         bien matin de Sauveterre, premierement li princes et
     30  toutes ses gens, et cheminèrent tant qu’il vinrent devant
         Victore. Si trouva là li princes ses chevaliers,
         monsigneur Thumas de Felleton et les aultres dessus
    [18] nommés, asquelz il fist grant feste, et lor demanda
         d’unes coses et d’autres. Entrues qu’il se devisoient,
         leur coureur raportèrent qu’il avoient veu les coureurs
         de leurs ennemis, et tenoient de certain que li
      5  rois Henris et ses gens n’estoient point lonch de là,
         par les assens qu’il avoient veus et le couvenant des
         Espagnolz.


         § 569. Quant li princes de Galles entendi ces nouvelles,
         si fist sonner ses trompetes et criier à l’arme,
     10  de cief en cor, toute son host. Quant il oïrent ces
         nouvelles, il se remisent et recueillièrent tout ensamble:
         si se ordonnèrent et rengièrent moult couvegnablement
         sus les camps, par batailles, ensi que il
         devoient estre; car cescuns savoit, très au partir de
     15  Sauveterre, quel cose il devoit faire, ne où il se devoit
         traire. Si se ordonnèrent tantost, et se traist cascuns
         là où il devoit aler. Là veist on grant noblèce de banières
         et de pennons et de toute armoierie. Si vous
         di que c’estoit une grant biauté à regarder.

     20  Là estoit li avantgarde si bien rengie et si bien ordonnée
         qu’à parer, de laquele li dus de Lancastre estoit
         chiés et gouvreneres, et avoecques lui messires
         Jehans Chandos, connestables d’Aquitainnes, liquelz
         y estoit moult estoffeement et en grant arroi. Là y eut
     25  fait par les batailles pluiseurs chevaliers. Si fist li dus de
         Lancastre, en l’avantgarde, chevaliers, monsigneur
         Raoul Camois, monsigneur Gautier Oursvich, monsigneur
         Thumas de Daimeri, monsigneur Jehan de
         Grandson, et en fist li dis dus jusques à douze. Et
     30  messires Jehans Chandos en fist ossi aucuns de bons
         escuiers d’Engleterre et de son hostel, c’est à savoir:
    [19] Cliton, Courton, Prieur, Guillaumes de Ferinton,
         Aymeri de Rocewart, Gaillart de le Motte et monsigneur
         Robert Briket. Et li prinches fist chevaliers,
         tout premierement dan Piètre le roy d’Espagne,
      5  monsigneur Thumas de Hollandes, filz à sa femme la
         princesse, monsigneur Hue de Courtenay, monsigneur
         Phelippe et monsigneur Pierre de Courtenay,
         monsigneur Jehan Trivet, monsigneur Nicolas Bonde
         et des aultres pluiseurs.

     10  Et ensi faisoient li aultre signeur, par leurs batailles.
         Si en y eut fait ce jour bien trois cens et
         plus, et furent là rengié tout ce jour, ensi que
         vous oés, pour attendre bataille et leurs ennemis,
         se il fuissent trait avant; mais il ne vinrent point ne
     15  approcièrent de plus priès que li coureur avoient
         esté, car li rois Henris attendoit encore grant secours
         d’Arragon, et par especial monsigneur Bertran de
         Claiekin qui devoit venir à plus de trois mil combatans,
         et sans ces gens il ne se fust nient volentiers
     20  combatus. De tout ce fu li dis princes moult ewireus,
         car ossi toute se arrieregarde, où plus avoit de six mil
         combatans, estoit en derrière plus de sept liewes
         dou pays: de quoi li princes eut, ce jour qu’il furent
         rengiet devant Victore, tamainte angousse au coer,
     25  pour ce que se arrieregarde detrioit tant à venir.
         Nequedent, se li Espagnol fuissent trait avant pour
         combatre, li princes sans nulle faute les euist recueilliés
         et combatus.


         § 570. Quant ce vint au soir et qu’il estoit heure
     30  de retraire, li doi mareschal, messires Guichars d’Angle
         et messires Estievenes de Gousenton, ordonnèrent
    [20] et commandèrent de retraire et de tout homme
         logier, et que à l’endemain, au son des trompetes,
         cescuns se retraisist sus les camps, en ce propre couvenant
         où il avoient esté. Tout obeirent à ceste ordenance,
      5  excepté messire Thumas de Felleton et
         se route dont j’ay parlé chi dessus; car il se partirent
         ce propre soir dou prince, et chevaucièrent plus
         avant pour mieulz aprendre de l’estat des ennemis,
         et s’en alèrent logier en sus de l’ost dou prince bien
     10  deux grans liewes dou pays.

         Avint ce soir que li contes dan Tilles, frères germains
         au roy Henri, estoit ens ou logeis le dit roy
         son frère, et parloient d’armes et d’unes coses et d’autres;
         si dist ensi au roy Henri: «Sire, vous savés que
     15  nostre ennemi sont logiet moult priès de ci, et n’est
         nulz qui les resveille. Je vous pri que vous me donnés
         congiet que le matin je puisse chevaucier pardevers
         yaus, à tout une route de vostres gens qui en sont en
         grant volenté, et je vous ay en couvent que nous
     20  irons si avant que nous vous raporterons vraies ensengnes
         et certainnes nouvelles des ennemis.» Li
         rois Henris, qui vei son frère en grant volenté, ne li
         volt mies oster ne brisier son bon desir, mès li acorda
         legierement.

     25  En celle propre heure, descendi en l’ost li dis messires
         Bertrans de Claiekin à plus de trois mil combatans
         de France et d’Arragon, dont li rois Henris et
         cil d’Arragon furent grandement resjoy; et fu festiés,
         honnourés et recueilliés si grandement comme à lui
     30  apertenoit.

         Li contes dan Tilles ne veult mies sejourner sus
         son pourpos, mès quist et pria tous les compagnons
    [21] qu’il pensoit de grant volenté et à avoir. Et en euist
         volentiers priiet monsigneur Bertran de Claiekin,
         monsigneur Ernoul d’Audrehen et monsigneur le
         Beghe de Velainne et le visconte de Rokebertin, d’Arragon,
      5  se il euist enduré; mais, pour tant que il estoient
         tantost venu, il les laissa, et ossi li rois Henris
         li deffendi que point ne leur en parlast. Li contes
         dan Tilles s’en passa ossi assés briefment, et en eut
         aucuns de France et d’Arragon qui avoient là sejourné
     10  toute le saison; et fist tant qu’il eut bien six mil
         chevaux et les hommes montés sus, tous appareilliés
         et bien abilliés, et estoit ses frères Sanses en se
         compagnie.


         § 571. Quant ce vint au matin, à l’aube dou jour,
     15  il furent tout armé et monté à cheval; si se partirent
         de l’ost et chevaucièrent en bon couvenant par devers
         le logeis des Englès. Environ soleil levant, il encontrèrent
         en une valée une partie des gens monsigneur
         Huon de Cavrelée et son harnas, qui avoient jeu le
     20  nuit une grande liewe en sus de l’host dou prince,
         et li dis messires Hues meismes. Sitos que cil Espagnol
         et François d’un costé les perchurent, il brochièrent
         sus yaus et tantost les desconfirent, car il
         n’i avoit que mesnies et garçons. Si furent tout tuet
     25  ou en partie, et li dis harnas conquis.

         Messires Hues de Cavrelée, qui venoit par derrière,
         fu enfourmés de cest affaire: si tourna un aultre
         chemin; mès toutesfois il fu perceus et caciés, et le
         couvint fuir, et le demorant de ses gens, jusques en
     30  l’ost dou duch de Lancastre. Li Espagnol, qui estoient
         plus de six mil en une route, chevaucièrent
    [22] adonc caudement avant, et se boutèrent de celle empainte
         sus l’un des corons de l’avantgarde ens ès logeis
         dou dit duch de Lancastre. Si commencièrent à
         escriier Castille et à faire un grant esparsin et à ruer
      5  par terre loges et foellies, et à abattre, ochire et mehagnier
         gens, tout ce qu’il en pooient trouver devant
         yaus. Li avantgarde se commença à estourmir, et
         gens et signeur à resvillier et yaus armer et traire
         devant la loge dou duch de Lancastre qui ja estoit
     10  armés et mis avant, se banière devant soy. Si se traisent
         Englès et Gascon moult hasteement sus les camps,
         cescuns sires desous se banière ou son pennon, ensi
         que ordonné estoit très au partir de Sauveterre, et
         cuidièrent adonc moult bien estre combatu.

     15  Si se traist tantost li dus de Lancastre et se banière
         sus une montagne qui estoit assés priès de là, pour
         avoir l’avantage. Là vinrent messires Jehans Chandos
         et li doi mareschal et pluiseur bon chevalier, qui se
         misent tout en ordenance dalés le dit duc. En apriès,
     20  vinrent li princes et li rois dan Piètres et, tout ensi
         comme il venoient, il s’ordonnoient. Et sachiés que
         li contes dan Tilles et ses frères avoient avisé à venir
         sus ceste montagne et prendre l’avantage, mais il
         fallirent à leur avis, ensi que vous oés recorder. Et
     25  quant il veirent ce qu’il n’i pooient revenir et que li
         hos englesce estoit priesque toute estourmie, si se
         partirent et recueillièrent ensamble, et chevaucièrent
         oultre en bon couvenant, en espoir que de trouver
         aucune aventure. Mais, ains leur departement, il y
     30  eut fait aucunes apertises d’armes, car aucun chevalier
         englès et gascon se partirent de leur arroi, et vinrent
         ferir en ces Espagnols et en portèrent par terre;
    [23] mès toutdis se tenoient les batailles sus la ditte montagne,
         car il cuidoient bien estre combatu.

         Au retour que cil Espagnol fisent, en eslongant le
         prince et en rapprochant leur host, il encontrèrent
      5  chiaus de l’avantgarde, les chevaliers dou prince,
         monsigneur Thumas de Felleton et ses frères, monsigneur
         Richart Tanton, monsigneur d’Agorises, monsigneur
         Hue de Hastinges, monsigneur Gaillart Vighier
         et les autres, qui bien estoient deux cens chevaliers
     10  et escuiers, Englès et Gascon. Si brochièrent tantos
         vers yaus parmi une valée, en escriant: «Castille au
         roy Henri!» Li chevalier dessus nommet, qui veirent
         devant yaus en leur encontre celle grosse route d’Espagnols,
         lesquels il ne pooient eschiewer, se confortèrent
     15  au mieulz qu’il peurent, et se traisent sus les
         camps, et prisent l’avantage d’une petite montagne,
         et là se misent tout ensamble. Evous les Espagnols
         venus, qui s’arrestèrent devant yaus, en considerant
         comment il les poroient avoir et combatre.

     20  Là fist messires Guillaumes de Felleton une grant
         apertise d’armes et un grant oultrage; car il descendi
         de la montagne, la lance abaissie, en esporonnant le
         coursier, et s’en vint ferir entre les Espagnols, et
         consievi un Casteloing de son glave si roidement qu’il
     25  li perça toutes ses armeures, et li passa la lance parmi
         le corps, et l’abati tout mort entre yaus. Là fu li
         dis messires Guillaumes environnés et enclos de toutes
         pars, et là se combati si vaillamment que nulz chevaliers
         mieulz de lui, et leur porta grant damage, et
     30  moult leur cousta ançois que il le peuissent atierer.
         Si frère et li aultre chevalier, qui sus le montagne
         estoient, le veoient bien combatre, et les grans apertises
    [24] d’armes qu’il faisoit, et le peril où il estoit; mès
         conforter ne le pooient, se il ne se voloient perdre.
         Si se tinrent tout quoi sus la ditte montagne en leur
         ordenance, et li chevaliers se combati tant qu’il peut
      5  durer. Là fu occis li dis messires Guillaumes de
         Felleton.

         Depuis entendirent li Espagnol et li François d’un
         costet, à requerre et à envaïr les Englès, qui sus le
         montagne se tenoient, liquel, ce saciés, y fisent ce
     10  jour pluiseurs grans apertises d’armes; et à le fois,
         d’une empainte, il descendoient et venoient combattre
         leurs ennemis, et puis, en yaus reboutant trop
         sagement, il se venoient remettre en leur montagne,
         et se tinrent en cel estat jusques à haute nonne. Bien
     15  les euist li dis princes de Galles envoiiet conforter,
         se il le seuist, et les euist delivré de ce peril; mès
         riens n’en savoit: si leur couvint attendre l’aventure.
         Quant il se furent là tenu et combatu jusques à l’eure
         que je di, li contes dan Tilles, qui trop anoiiés
     20  estoit de ce que tant se tenoient, dist ensi tout hault,
         et par grant mautalent: «Signeur, par la poitrine de
         nous, tenront meshui ci ces gens? Nous les deuissions
         ores avoir tous devorés. Avant! Avant! Combatons
         les de milleur ordenance que nous n’aions fait. On
     25  n’a riens, se on ne le compère.»

         A ces mos, s’avancièrent François et Espagnol de
         grant volenté, et s’en vinrent en yaus tenant par les
         bras, dru et espès, bouter de lances et de glaves sus
         les Englès, et montèrent de force la montagne, et
     30  entrèrent ens ès Englès et Gascons, vosissent ou
         non, car il estoient si grant fuison que il ne les peurent
         rompre ne ouvrir. Là eut fait sus la montagne
    [25] moult de belles apertises d’armes, et se combatirent
         et deffendirent à leur pooir li Englès et li Gascon
         très vaillamment; mès, depuis que li Espagnol furent
         entré en yaus, il ne se peurent longement tenir: si
      5  furent tout pris et conquis par force d’armes, et en
         y eut aucuns occis. Onques nulz des chevaliers et
         escuiers qui là estoient, n’en escapa, fors aucuns varlès
         et garçons, qui se sauvèrent par leurs chevaus et
         revinrent au soir en l’ost dou prince et dou duc de
     10  Lancastre, qui tout le jour s’estoient tenu rengié,
         armé et ordonné sus la montagne, car il cuidoient
         estre combatu.


         § 572. Apriès le prise et le conquès des dessus dis
         chevaliers, li contes dan Tilles et Sanses ses frères et
     15  leurs gens retournèrent devers leur host, tout liet et
         tout joiant, et vinrent au soir ens ès logeis le roy
         Henri. Si fisent li doi frère, qui ceste chevaucie
         avoient mis sus, present au roy Henri de leurs prisonniers,
         et recordèrent là au dit roy, present monsigneur
     20  Bertran de Claiekin, monsigneur Ernoul d’Audrehen
         et aultres, comment le journée il s’estoient
         combatu, et quel chemin il avoient fait, et des gens
         monsigneur Hue de Cavrelée, qu’il avoient rué jus,
         et lui caciet jusques en l’ost le duc de Lancastre, et
     25  resvilliet moult durement l’ost dou dit duc, et porté
         grant damage, et comment il s’en estoient parti, et à
         leur retour il avoient encontré ces chevaliers qui pris
         estoient. Li rois Henris, qui ces parolles ooit et retenoit
         en grant glore, respondi adonc joieusement au
     30  conte dan Tille son frère, et dist: «Biaus frères,
         vous avés grandement bien esploitié, et vous en sçai
    [26] bon gré, et le vous guerredonnerai temprement, et
         bien saciés que tout li aultre venront par ce pas.»

         Adonc s’avança de parler messires Ernoulz d’Audrehen,
         et dist: «Sire, sire, salve soit vostre grasce, je
      5  ne vous voeil pas reprendre de vostre parolle, mès je
         le voeil un petit amender, et vous di que, quant vous
         assamblerés par bataille au prince, vous trouverés là
         droites gens d’armes; car là est la fleur de toute la
         chevalerie dou monde, et les trouverés durs, sages
     10  et bien combatans, ne ja, pour morir, plain piet ne
         fuiront. Si avés bien mestier que vous aiiés avis et
         conseil sus ce point; mès, se vous volés croire mon
         conseil, vous les desconfiriés tous sans ja cop ferir;
         car, se vous faisiés tant seulement garder les destrois
     15  et les passages, par quoi pourveances ne leur puissent
         venir, vous les affameriés et desconfiriés par ce
         point, et retourroient en leur pays, sans arroy et
         sans ordenance, et lors les ariés vous à vostre
         volenté.»

     20  Dont respondi li rois Henris, et dist: «Mareschaus,
         par l’ame à mon père, je desire tant à
         veoir le prince et de esprouver ma poissance à le
         sienne, que ja nous ne nos partirons sans bataille.
         Et, Dieu merci, j’ay et arai bien de quoi; car tout
     25  premierement ja sont en nostre host sept mil hommes
         d’armes, montés cescuns sus bon coursier ou
         destrier, et tous couvers de fier, qui ne ressongneront
         trait ne arcier. Et en apriès, j’en ay bien dix mil
         d’autres gens d’armes, montés sus genès et armés de
     30  piet en cap. Dou sourplus, j’ay bien soissante mil
         hommes de communautés, à lances, à archigaies, à
         dars et à pavais, qui feront un grant fait, et tout ont
    [27] juret que point ne me faurront jusques au morir,
         siques, dan mareschaus, je ne me doi mies esbahir,
         mès conforter grandement en le poissance de Dieu
         et de mes gens.»

      5  En cel estat finèrent il leur parlement, et aportèrent
         chevalier et escuier vin et espisses; si en prisent
         li rois et li signeur d’environ, et puis retournèrent
         cescuns en lor logeis. Si furent serementé comme
         prisonniers, et departi li un de l’autre, li chevalier et
     10  escuier englès et gascon, qui pris avoient esté le journée.
         Or retourrons nous un petit au prince, et parlerons
         de sen ordenance.


         § 573. Li princes de Galles et li dus de Lancastre
         se tinrent tout ce jour sus la montagne. Au vespre, il
     15  furent enfourmé de leurs gens qu’il estoient tout
         mort et pris. Si en furent durement courouciet, mès
         amender ne le peurent. Si se retraisent à leurs logeis
         et se tinrent là tout le soir. Quant ce vint au matin,
         il eurent conseil de partir de là et de traire plus
     20  avant et se deslogièrent et s’en vinrent logier devant
         Victore. Et furent là tout armé ensi que pour tantos
         combatre, car il estoient enfourmé que li rois Henris
         et li bastars ses frères et leurs gens n’estoient mies
         trop loing, mais il ne traioient point avant. Et sachiés
     25  que li princes de Galles et leurs gens estoient
         en grant defaute de vivres et de pourveances pour
         yaus et pour leurs chevaus, car il logoient en moult
         mauvais pays et magre, et li rois Henris et ses gens
         en bon pays et cras. Si vendoit on en l’ost dou prince
     30  un pain un florin, encores tout ewireus qui avoir le
         povoit, et faisoit moult destroit temps de froit, de
    [28] vent, de plueve et de nege: en celle mesaise et dangier
         furent il six jours.

         Quant li princes et li signeur veirent que li Espagnol
         ne trairoient point avant pour yaus combatre
      5  et que là estoient en grant destrèce, si eurent conseil
         que il iroient querre passage ailleurs. Si se deslogièrent
         et se misent au chemin, en retournant viers Navare,
         et passèrent un pays et uns destrois que on appelle
         le pas de la Garde; et quant il l’eurent passet,
     10  il s’en vinrent à une ville que on appelle Viane. Là
         se rafreschirent li princes, li dus de Lancastre, li
         contes d’Ermignach, et li signeur deux jours, et puis
         s’en vinrent passer la rivière qui depart Navare et
         Castille au pont dou Groing. Et s’en vinrent logier
     15  ce jour devant le Groing ens ès vregiés desous les oliviers,
         et trouvèrent milleur pays que il n’euissent
         fait en devant, mès trop avoient grant deffaute de
         vivres.

         Quant li rois Henris sceut que li princes et ses gens
     20  avoient passet le rivière au pont au Groing, si se
         desloga de Saint Vinchant, où il s’estoit tenus moult
         longement, et s’en vint logier devant le ville de Nazres,
         sus ceste meisme rivière. Les nouvelles vinrent
         au dit prince comment li rois Henris estoit approciés.
     25  Si en fu durement liés et dist tout en hault: «Par
         saint Jorge, en ce bastart a un vaillant homme, et à
         ce qu’il moustre, il nous desire à trouver et à combatre.
         Si nous trouvera temprement, et nous combaterons,
         ce ne poet remanoir nullement.» Adonc appella
     30  li princes le duc de Lancastre son frère et
         aucuns des barons de son conseil qui là estoient, et
         rescrisi par leur avis as lettres que li rois Henris leur
    [29] avoit envoiies, laquelle fourme des lettres devisoient
         ensi.


         § 574. «Edouwars, par le grasce de Dieu, princes
         de Galles et dus d’Aquitainnes, à honnouré et renommé
      5  Henri, conte de Tristemare, qui pour le present
         s’appelle rois de Castille. Comme ensi soit que
         vous nous avés envoiiet unes lettres par vostre hiraut,
         ès queles sont contenu pluiseur article faisant
         mention que vous sariés volentiers pourquoi nous
     10  tenons à ami vostre ennemit nostre cousin le roy dan
         Piètre, et à quel title nous vous faisons guerre et
         sommes entré à main armée en Castille, respondons
         à cestes: saciés que c’est pour soustenir droiture et
         garder raison, ensi qu’il apartient à tous rois et enfans
     15  de roys, et pour enteriner grans alliances, que
         nostre signeur de père le roy d’Engleterre et li rois
         dans Piètres ont eu de jadis ensamble. Et pour ce
         que vous estes renommés aujourd’ui de bonne chevalerie,
         nous vous acorderions volentiers à lui, se
     20  nous poions, et ferions tant par priière envers nostre
         cousin le roy dan Piètre, que vous ariés grant part
         au royaume de Castille; mès de le couronne et hiretage
         vous faut deporter. Si aiiés avis et brief conseil
         sur ce, et sachiés encores que nous enterons ou dit
     25  royaume de Castille, par lequel lés que il nous plaira
         le mieus. Escript dalés le Groing, le trentime jour
         de march.»


         § 575. Quant ceste lettre fu escripte, on le cloy et
         seela, et fu baillie au hiraut qui avoit l’autre aportée
     30  et qui le response avoit attendu plus de trois sepmainnes.
    [30] Si se parti dou prince et des signeurs à tout
         grant pourfit, et chevauça tant qu’il vint devant
         Nazres, ens ès bruières où li dis rois estoit logiés. Si
         vint jusques au logeis dou roy Henri, et là se traisent
      5  li plus grant baron de l’ost, pour oïr nouvelles, quant
         il sentirent leur hiraut revenu. Li dis hiraus s’engenilla
         devant le roy Henri et li bailla la lettre que li
         princes li envoioit. Li rois le prist et ouvri et appella
         au lire monsigneur Bertran de Claiekin et aucuns
     10  chevaliers de son conseil. Là fu la ditte lettre leute
         et bien considerée.

         Adonc parla messires Bertrans de Claiekin, et dist
         au roy Henri: «Sire, sachiés que temprement vous
         vos combaterés: de tant congnoi je bien le prince.
     15  Si aiiés avis sur ce; car vous avés bien mestier que
         vous regardés à vos besongnes, et entendés à vos
         gens et à ordener vos batailles.»--«Dan Bertran,
         respondi li rois Henris, ce soit ou nom de Dieu!
         Le poissance dou prince ne prise jou noient, car
     20  j’ai bien trois mil chevaus armés qui seront sus les
         deux èles de mes batailles. Et arai bien six mil geniteurs
         et bien vingt mil hommes d’armes des milleurs
         que on puist trouver en toute Castille, Galisse,
         Portingal, Cordewan, Toulete et Seville, et dix mil
     25  de bons arbalestriers et bien soissante mil de piet à
         tout lances et archigaies. Et ont tout juret qu’il ne
         me faurront pour morir, siques, dan Bertran, j’en
         arai le milleur par le grasce de Dieu en qui je me
         confie, et le bon droit ossi que j’ay à la querielle et
     30  à la besongne.»


         § 576. Ensi se devisoient li rois Henris et messires
    [31] Bertrans de Claiekin ensamble d’unes coses et d’autres,
         et laissièrent à parler des lettres que li princes
         avoit envoiies, car c’estoit bien li intention dou roy
         Henri et de monsigneur Bertran qu’il se combateroient,
      5  et entendirent à ordener leurs gens et leurs
         besongnes. A ce donc estoient moult renommé et
         honnouré en l’ost li contes dan Tilles et li contes
         Sanses, pour le chevaucie que il avoit mis sus, et dont
         il estoient venu à bon coron.

     10  Or vous parlerons dou prince comment il persevera.
         Quant ce vint au venredi, le second jour dou
         mois d’avril, il se desloga de devant le Groing où il
         estoit logiés, et toute son host ossi. Et chevaucièrent
         ses gens tout armet et rengiet par bataille, ensi que
     15  pour tantost combatre, car bien savoient que li rois
         Henris n’estoit mies loing. Et cheminèrent ce jour
         deux liewes et s’en vinrent à heure de tierce droit à
         Navaret et là se logièrent. Sitos qu’il eurent pris
         terre, li princes envoia ses coureurs devant pour savoir
     20  le couvenant des ennemis et là où il estoient
         logiet. Cil coureur, tantost montés sus fleur de coursiers,
         se departirent de l’ost dou prince et chevaucièrent
         si avant que il veirent l’ost entierement des
         Espagnolz, qui estoient logiet ens ès bruières devant
     25  Nazres; et ce raportèrent il au prince qui volentiers
         en oy parler, et sur ce eut il avis. Quant ce vint au
         soir, il fist secretement segnefiier par toute son host,
         que, au premier son de le trompète, on s’apparillast;
         au secont son, on s’armast, et au tierch, on montast
     30  à cheval et partesist, en sievant les banières des mareschaus
         et le pennon de saint Jorge, et que nulz, sus le
         tieste, ne s’avançast d’aler devant, s’il n’i estoit envoiiés.


    [32] § 577. Tout en tel manière que li princes de
         Galles avoit, ce venredi, sus le soir, envoiiet ses coureurs
         devant, pour aviser le couvenant des Espagnolz,
         li rois Henris avoit ossi envoiiet les siens, pour aprendre
      5  de l’estat dou prince et où il estoit logiés et comment.
         Si en raportèrent cil qui envoiiet y furent, le
         verité, et sur ce eurent li dis rois Henris et messires
         Bertrans avis et conseil. Si fisent ce venredi, de haute
         heure, toutes leurs gens souper, et puis aler reposer,
     10  pour estre plus fresc et plus nouviel à heure de mienuit
         que ordené estoit de yaulz armer et appareillier
         et traire sus les camps et ordener leurs batailles; car
         bien supposoient que à l’endemain il se combateroient.
         Si se tinrent li Espagnol ce soir tout aise, et
     15  bien avoient de quoi, de tous vivres très largement;
         et li Englès en avoient très grant defaute: pour ce
         desiroient il moult à combatre, ou tout perdre ou tout
         gaagnier.

         Apriès mienuit, sonnèrent les trompètes en l’ost
     20  dou roy Henri. A ce son, se resvillièrent toutes
         gens, et s’armèrent et appareillièrent; au secont son
         apriès, environ l’aube dou jour, se traisent il tout
         hors de leurs logeis, et se misent sus les camps et
         ordonnèrent trois batailles. La première eurent messires
     25  Bertrans de Claiekin, messires Ernoulz d’Audrehen,
         li viscontes de Rokebertin et li contes de
         Dune, d’Arragon. Et là furent tout li estragnier, tant
         de France comme d’autre pays, et y furent doi baron
         de Haynau, li sires d’Antoing et messires Alars, sires
     30  de Brifueil. Là furent messires li Bèghes de Vellainnes,
         li Bèghes de Villers, messires Jehans de Berghètes,
         messires Gauwains de Bailluel, li Alemans de Saint
    [33] Venant, qui fu là fais chevaliers, et pluiseur aultre
         bon chevalier de France, d’Arragon, de Prouvence et
         des marces voisines. Si estoient bien en ceste bataille
         yaus quatre mil chevalier et escuier, moult frichement
      5  armé et ordené à l’usage de France. La seconde bataille
         eurent li contes dan Tilles et ses frères, li
         contes Sanses, et estoient bien en celle ordenance
         yaus seize mil, parmi les geniteurs et chiaus à cheval,
         et se traisent un petit en sus de le bataille monsigneur
     10  Bertran, à le senestre main. La tierce bataille
         et la plus grosse sans comparison gouvrenoit li rois
         Henris, et estoient en son arroi yaus bien sept mil à
         cheval et quarante mil de piet, parmi les arbalestriers.

         Quant il furent tout ordené, li rois Henris, montés
     15  sus une mule fort et rade à l’usage dou pays, se
         parti de son arroi et s’en ala viseter les signeurs, de
         rench en rench, en yaus priant moult doucement
         que il vosissent ce jour entendre à garder sen honneur,
         et leur remoustroit sa besongne de si bonne
     20  chière que tout en avoient joie. Et quant il eut ensi
         alé de l’un à l’autre, il s’en revint en sa bataille,
         dont il s’estoit partis, et tantost fu jours, environ
         soleil levant. Si se misent à voie par devers Navaret,
         pour trouver leurs ennemis, tout rengiet, serré et ordonné
     25  par batailles, ensi que pour tantost combatre,
         sans fourpasser l’un l’autre.


         § 578. Li princes de Galles, en tel manière, sus
         l’aube dou jour, fu trais, et toutes ses gens, sus les
         camps, et se misent en leurs batailles, ensi que il devoient
     30  aler et estre, et se partirent ensi ordonné; car
         bien savoient que il enconteroient et trouveroient
    [34] leurs ennemis; et ne chevauçoit nuls devant le bataille
         des mareschaus, se il n’estoit ordenés pour
         courir. Et bien savoient li signeur ens ès deux hos, par
         le raport de leurs coureurs, que il se devoient trouver.
      5  Si chevaucièrent ensi et cheminèrent tout le pas,
         li un contre l’autre. Quant li solaus fu levés, c’estoit
         grant biautés de veoir ces banières venteler et ces
         armeures resplendir contre le soleil. En cel estat
         chevaucièrent et cheminèrent tout souef, tant que il
     10  approcièrent durement l’un l’autre. Et puièrent li dis
         princes et ses gens une petite montagne, et au descendre,
         il perchurent tout clerement leurs ennemis
         qui venoient le chemin droitement vers yaus. Quant
         il eurent tout avalé cette ditte montagne, il se traisent
     15  en leurs batailles sus les camps, et se tinrent tout
         quoi. Ossi, si tretost que li Espagnol les veirent, il
         fisent ensi et se arrestèrent en leurs batailles. Si
         restraindi cescuns ses armeures et mist en point, ensi
         que pour tantost combatre.

     20  Là aporta messires Jehans Chandos sa banière entre
         ses mains, que encores n’avoit nulle part boutée
         hors, au prince, et li dist ensi: «Monsigneur, vechi
         ma banière: je vous le baille par tel manière que il
         le vous plaise à desvoleper et que aujourd’ui je le
     25  puisse lever; car, Dieu merci, j’ai bien de quoi,
         terre et hyretage, pour tenir estat, ensi qu’il apartient
         à ce.» Adonc prisent li princes et li rois dans Piètres
         qui là estoit, la banière entre leurs mains, et le
         desvolepèrent, qui estoit d’argent à un peu aguisiet de
     30  geules, et li rendirent par le hanste, en disant ensi:
         «Tenés, messire Jehan, veci vostre banière: Diex
         vous en laist vostre preu faire!» Lors se parti messires
    [35] Jehans Chandos, et raporta sa banière entre ses
         gens, et le mist en mi yaus, et si dist: «Signeur,
         veci ma banière et la vostre; or le gardés ensi que
         la nostre.» Adonc le prisent li compagnon qui en
      5  furent tout resjoy, et disent que, s’il plaisoit à Dieu
         et à monsigneur saint Gorge, il le garderoient bien
         et s’en acquitteroient à leur pooir. Si demora la banière
         ens ès mains d’un bon escuier englès que on
         appeloit Guillaume Aleri, qui le porta ce jour et qui
     10  bien et loyaument s’en acquitta en tous estas.


         § 579. Assés tost apriès, descendirent de leurs
         chevaus sus le sabelon li Englès et li Gascon et se
         recueillièrent et misent moult ordonneement ensamble,
         cescuns sires desous se banière et son pennon, en
     15  arroy de bataille, ensi que ordonné estoient très donc
         qu’il passèrent les montagnes. Si estoit ce grans solas
         à veoir et considerer les banières, les pennons et le
         noble armoierie qui là estoit. Adonc se commencièrent,
         et tout de piet, les batailles à esmouvoir.

     20  Un petit devant l’approcement, et que on venist
         ensamble, li princes de Galles ouvri ses yex, en regardant
         vers le ciel et joindi ses mains et dist ensi:
         «Vrais pères Jhesu Cris, qui m’avés fourmé, consentés
         par vostre benigne grasce que la journée d’ui soit
     25  pour mi et pour mes gens, si com vous savés que,
         pour raison et droiture aidier à garder et à soustenir,
         et ce roi escaciet et deshireté remettre en son hiretage
         et royaume, je me sui ensonniiés et me avance
         de combatre.»

     30  Apriès ces parolles, il tendi le main droite au roy
         dan Piètre qui estoit dalés lui et le prist par le main,
    [36] en disant ensi: «Sire rois, au jour d’ui sarés vous se
         jamais vous auerés riens au royaume de Castille.»
         Et puis dist: «Avant, banière, ou nom de Dieu et
         de saint Gorge!» A ces mos, li dus de Lancastre et
      5  messires Jehans Chandos, qui menoient l’avantgarde,
         approcièrent. Dont il avint que li dus de Lancastre
         dist à monsigneur Guillaume de Biaucamp: «Veslà
         nos ennemis, mès vous me verés au jour d’ui bon
         chevalier, ou je morrai en le painne.»

     10  En ces parolles, il approcièrent et li Espagnol ossi
         et assamblèrent de premiers li bataille dou duch de
         Lancastre et de monsigneur Jehan Chandos à le bataille
         monsigneur Bertran de Claiekin et dou mareschal
         d’Audrehen, où bien avoit quatre mil hommes
     15  d’armes.


         § 580. A l’assambler de ceste bataille dont je vous
         parolle, eut de premier encontre grant bouteis de
         lances et grant estekeis, et furent grant temps en un
         estat, ançois que il peuissent entrer li un dedens l’autre.
     20  Là eut fait tamainte grant apertise d’armes, et
         maint homme reversé et jetté par terre, qui onques
         puis ne se relevèrent. Quant ces deux premières batailles
         furent assamblées, les aultres ne veurent mies
         sejourner, mès s’approcièrent et boutèrent ensamble
     25  vistement. Et s’en vint li dis princes de Galles assambler
         à le bataille dou conte dan Tille et dou conte
         Sanse, et là estoit li rois dans Piètres de Castille et
         messires Martins de le Kare qui representoit le roi
         de Navare. Dont il avint ensi que, quant li princes et
     30  ses gens approcièrent sus le bataille dou conte dan
         Tille, li dis contes dan Tilles ressongna et se parti
    [37] sans arroi ne riens combatre, on ne scet qu’il li falli,
         et bien deux mil hommes à cheval de se route. Si
         fu ceste seconde bataille tantost ouverte et desconfite;
         car li captaus de Beus et li sires de Cliçon et leurs
      5  gens vinrent sus chiaus de piet de le bataille dou
         conte dan Tille, et les occirent et mehagnièrent et
         abatirent et en fisent grant esparsin.

         Adonc se radreça li bataille dou prince et dou roy dan
         Piètre sus le bataille dou roy Henri, où plus avoit de
     10  quarante mil hommes, c’à piet, c’à cheval, et là commença
         la bataille, et li estours grans et fors de tous
         costés; car cil Espagnol et Cateloing avoient fondes,
         dont il jettoient pierres et effondroient hyaumes et
         bachinés, de quoi il mehagnièrent et occirent tamaint
     15  homme. Là fu grans li bouteis entre les batailles des
         lances et des glaves, et y eut maint homme occis et
         mehagnié et mis par terre. Là traioient archier d’Engleterre,
         qui de ce sont coustumier, moult aigrement,
         et bersoient ces Espagnolz et mettoient en grant
     20  meschief. Là crioit on d’un lés: «Castille au roy
         Henri!» et d’autre part: «Saint Gorge! Giane!»

         Et encores se combatoient les premières batailles,
         cestes dou duch de Lancastre et de monsigneur Jehan
         Chandos, et des deus mareschaus, monsigneur Guichart
     25  d’Angle et monsigneur Estievene de Cousenton,
         à monsigneur Bertran de Claiekin et les chevaliers
         de France et d’Arragon. Là y eut fait tamainte grant
         apertise d’armes, et furent li un et li aultre moult
         fort à ouvrir et à entamer. Et tenoient li pluiseur
     30  leurs lances à deus mains, et les boutoient en pressant
         l’un contre l’autre, et li aucun se combatoient
         de courtes espées et de dages. A ce commencement,
    [38] se tinrent trop bien et se combatirent moult vaillamment
         François et Arragonnois, et y couvint les bons
         chevaliers d’Engleterre souffrir moult de painne.

         Là fu, je vous di, messires Jehans Chandos très bons
      5  chevaliers, et y fist, desous sa bannière, pluiseurs
         grandes apertises d’armes, et tout en combatant et
         reculant ses ennemis, il s’encloy si avant entre yaus,
         que il fu pressés et boutés et abatus à terre; et chei
         sus lui uns grans homs casteloing, qui s’appelloit
     10  Martins Ferrans, qui moult estoit, entre les Espagnolz,
         renommés d’outrage et de hardement. Cils
         mist grant entente à occire monsigneur Jehan Chandos,
         et le tint desous lui en grant meschief. Adonc
         s’avisa li dis chevaliers d’un coutiel de plates qu’il
     15  portoit à son chaint: si le trait et feri tant ce dit
         Martin ou dos et ens ès costes, que il li embara ou
         corps, et le navra à mort, estant sur lui, et puis le
         reversa d’autre part. Si se leva li dis messires Jehans
         Chandos au plus tost qu’il peut, et ses gens furent
     20  tout appareilliet autour de lui, qui à grant painne
         avoient rompu la presse là où il estoit cheus.


         § 581. Che samedi au matin, entre Nazres et Navaret,
         fu la bataille durement grande, felenesce et
         horrible, et moult y eut de gens mis en grant meschief.
     25  Là fu li princes de Galles bons chevaliers, et
         li dus de Lancastre ses frères, et messires Jehans
         Chandos, messires Guichars d’Angle, li captaus de
         Beus, li sires de Cliçon, li sires de Rays, messires
         Hues de Cavrelée, messires Eustasses d’Aubrecicourt,
     30  messires Gautiers Huet, messires Mahieus de Gournay,
         messires Loeis de Harcourt, li sires de Pons, li
    [39] sires de Partenay. D’autre part, se combatoient li
         Gascon, li contes d’Ermignach, li sires de Labreth,
         li sires de Pumiers et si frère, li sires de Moucident,
         li sires de Rosem, li contes de Pieregorth, li contes
      5  de Commignes, li viscontes de Karmain, li sires de
         Condon, li sires de Lespare, li sires de Chaumont,
         messires Bietremiex de Taride, li sires de Pincornet,
         messires Bernardet de Labreth, sires de Geronde,
         messires Aymeris de Tarste, li soudis de Lestrade,
     10  messires Petiton de Courton et pluiseur aultre chevalier
         et escuier, qui s’acquittoient en armes à leur
         loyal pooir.

         Desous le pennon saint Jorge et le banière de
         monsigneur Jehan Chandos, estoient les Compagnes,
     15  où bien avoit douze cens pennonchiaus. Là y
         avoit des bons chevaliers et escuiers, durs, hardis et
         appers, telz que monsigneur Perducas de Labreth,
         monsigneur Robert Ceni, monsigneur Robert Briket,
         monsigneur Garsis dou Chastiel, monsigneur Gaillart
     20  Vighier, Jehan Cressuelle, Naudon de Bagherant,
         Aymenion d’Ortige, Perrot de Savoie, le bourch
         Camus, le bourch de Lespare, le bourc de Bretuel,
         Espiote et Lamit et pluiseur aultre. Si vous di que
         messires Bertrans de Claiekin et messires Ernouls
     25  d’Audrehen et li contes Sanses et messires Gommes
         Garils, et li chevalier de France et d’Arragon, qui se
         combatoient à ces routes, ne l’avoient mies d’avantage,
         car ces Compagnes estoient et sont gens durement
         fait et usé d’armes.

     30  Et encores estoient là grant fuison de bons chevaliers
         et escuiers d’Engleterre desous le banière
         dou duch de Lancastre et ceste de monsigneur Jehan
    [40] Chandos. Car là estoient messires Guillaumes de
         Biaucamp, filz au conte de Warvich, messires Raoulz
         Camois, messires Gautiers Oursvich, messires Thumas
         de Daimeri, messires Thumas de Graindson,
      5  messires Jehans d’Ippre, messires Aymeris de Rochewart,
         monsigneur Gaillart de le Motte et plus de
         deus cens, tous chevaliers, que je ne puis mies tous
         deviser.

         Ossi, à parler justement d’armes, li dis messires
     10  Bertrans de Claiekin et li mareschaus d’Audrehen
         et messires li Bèghes de Vellainnes, li sires d’Antoing,
         li sires de Brifueil, messires Gauwains de Bailluel,
         messires Jehans de Berghètes, li Bèghes de
         Villers, li Alemans de Saint Venant et li bon chevalier
     15  et escuier de France qui là estoient, s’acquittèrent
         très loyaument. Et sachiés de verité que, se li
         Espagnol en euissent ossi bien fait leur devoir que
         cil fisent, li Englès et li Gascon euissent eu plus à
         souffrir que il n’eurent.

     20  Se ne demora il mies au roy Henri que il n’en
         fesist bien son devoir de combatre vaillamment et
         hardiement, et de reconforter et amonnester ses
         gens, et d’aler au devant de chiaus qui branloient
         et qui fuioient, en disant ensi: «Signeur, je sui vos
     25  rois. Vous m’avés fait roy de toute Castille, et juré
         et voé que, pour à morir, vous ne me faurrés.
         Gardés pour Dieu vostre sierement et ce que vous
         m’avés juré et prommis, et vous acquittés envers
         moy: je m’acquitterai envers vous, car ja plain piet
     30  je ne fuirai, tant que je vous voie combatre.» Par
         ces parolles et pluiseurs aultres plainnes de confort
         remist li rois Henris trois fois ce jour ses gens
    [41] ensamble, et il meismes de sa main se combati si
         vaillamment, que on l’en doit bien honnerer et
         recommender.


         § 582. Moult fu ceste bataille grande et perilleuse,
      5  et moult y eut de gens mors, navrés, estains et mehagniés.
         Si portoient ces communautés d’Espagne à
         leur usage fondes, dont il jettoient pierres, et ce
         greva au commencement moult les Englès. Mais
         quant cilz jès fu passés, et il sentirent ces saiettes, il
     10  ne tinrent puis nul conroy. Si y avoit il en le bataille
         dou roy Henri grant fuison de bonnes gens d’armes,
         tant d’Espagne, de Lusebonne, d’Arragon, que de
         Portingal, qui s’acquittèrent loyaument et qui ne se
         desconfirent mies si tost, mès se combatirent très
     15  vaillamment de lances, de gisarmes, d’arcigaies,
         d’espois et d’espées. Et y avoit encores sus èle, en le
         bataille dou dit roy Henri, pluiseurs geniteurs montés
         sus chevaus tous armés, qui tenoient leurs batailles
         en vertu; car, quant elles branloient ou se voloient
     20  ouvrir par aucun costé, cil geniteur qui estoient sus
         èle, les reboutoient avant et les resviguroient. Si
         n’eurent mies li Englès ne li Gascon le journée d’avantage;
         mès le comparèrent et achatèrent moult
         grandement par bonne chevalerie et par grant proèce
     25  et vaillandise d’armes; car, au voir dire, avoech le
         prince estoit là toute la fleur de la chevalerie dou
         monde et li milleur combatant.

         Un petit en sus de le bataille dou prince, estoit li
         rois James de Mayogres et se route, qui se combatoit
     30  vaillamment et s’acquittoit à son loyal pooir. D’autre
         part, estoit messires Martins de le Kare, qui representoit
    [42] le roy de Navare, qui ossi en faisoit bien son devoir.
         Je ne puis mies de tous les bons parler; mès, là
         dalés le prince et en sa bataille, avoit pluiseurs bons
         chevaliers, tant d’Engleterre comme de Gascongne,
      5  monsigneur Richart de Pontchardon, monsigneur
         Thumas le Despensier, monsigneur Thumas de Hollandes,
         monsigneur Neel Lorinch, monsigneur Hue et
         monsigneur Phelippe de Courtenay, monsigneur Jehan
         Trivet, monsigneur Nicolas Bonde et monsigneur
     10  Thumas Trivet et pluiseurs aultres, telz que le seneschal
         de Saintonge, monsigneur Bauduin de Fraiville,
         le seneschal de Bourdiaus, le seneschal de le
         Rocelle, le seneschal d’Aginois, le seneschal de Poito,
         le seneschal d’Angoulesmois, le seneschal de Roerge,
     15  le seneschal de Limosin, le seneschal de Bigorre,
         monsigneur Loeis de Melval, monsigneur Raymon
         de Marueil et pluiseurs aultres.

         Et saciés que nulz ne s’i faindoit de bien combatre,
         et ossi il trouvoient bien à qui; car Espagnol et Catellain
     20  estoient priès de cent mil testes armées, siques
         la grant quantité de peuple les tenoit en vertu, et ne
         pooit estre qu’il n’en euist des bien combatans et bien
         faisans à leur pooir. Là estoit li rois dan Piètres moult
         escaufés, et qui durement desiroit à trouver et à encontrer
     25  son frère le bastart Henri, et disoit: «Où est
         cilz filz de putain, qui s’appelle rois de Castille?» Li rois
         Henris se combatoit d’autre part moult vaillamment,
         et tenoit ce qu’il pooit ses gens en vertu, et leur
         disoit: «Bonnes gens, vous m’avés fait roy et couronné
     30  roy. Aidiés moy à deffendre et garder l’iretage
         dont vous m’avés ahireté.» Telz parolles et aultres,
         que ce jour il leur dist, en fisent pluiseurs hardis et
    [43] vaillans, et demorer sus les camps, qui pour leur
         honneur ne daignoient fuir.


         § 583. La bataille et la route, qui fu le mieulz
         combatue et plus entettement, ce fu ceste de monsigneur
      5  Bertran de Claiekin; car là estoient droites
         gens d’armes qui se combatoient et vendoient à leur
         loyal pooir, et là furent faites pluiseurs grans apertises
         d’armes. Et par especial, messires Jehans Chandos y
         fu très bons chevaliers, et consilla et gouvrena ce
     10  jour le duch de Lancastre en tel manière comme il
         fist jadis son frère le prince de Galles, à le bataille de
         Poitiers, de quoi il fu moult honnourés et recommendés,
         ce fu bien raisons, car un vaillant homme
         et bon chevalier, qui ensi s’acquitte envers ses signeurs,
     15  on le doit moult recommender. Et n’entendi
         ce jour onques à prendre prisonnier de sa main, fors
         au combatre et toutdis aler avant. Si furent pris de
         ses gens et desous sa banière pluiseur bon chevalier
         et escuier de France et d’Arragon, et par especial
     20  messires Bertrans de Claiekin, messires Ernoulz d’Audrehen
         et messires li Bèghes de Vellainnes et plus
         de soissante bons prisonniers. Finablement, la bataille
         à monsigneur Bertran de Claiekin fu desconfite,
         et furent tout mort et pris sans recouvrier chil qui y
     25  estoient, tant de France comme d’Arragon. Et là fu
         mors li Bèghes de Villers, et pris li sires d’Antoing
         en Haynau, et li sires de Brifueil et messires Gauwains
         de Bailluel, messires Jehans de Berghètes, messires
         li Alemans de Saint Venant et moult d’aultres.

     30  Adonc s’en revinrent ces banières et cil pennon, la
         banière dou duch de Lancastre, la banière monsigneur
    [44] Jehan Chandos et le banière des mareschaus et le pennon
         saint Jorge, sus la bataille dou roy Henri, en escriant
         à haute vois: «Saint Jorge! Giane!» Lors furent
         Espagnol et cil de leur costé moult fort rebouté.
      5  Là veist on monsigneur le captal de Beus et le signeur
         de Cliçon bien combatre; et, d’autre part, monsigneur
         Eustasse d’Aubrecicourt, monsigneur Hue de Cavrelée,
         monsigneur le soudich, monsigneur Jehan d’Evrues,
         furent là bons chevaliers. Là estoit li princes
     10  en bon couvenant, qui se moustroit bien estre uns
         sires et uns bons chevaliers, et requeroit et combatoit
         ses ennemis de grant volenté.

         D’autre part, li rois Henris, en tous estas, se acquitta
         très vaillamment, et recouvra et retourna ses gens par
     15  trois fois. Car, très donc que li contes dan Tilles et bien
         troi mil à cheval se partirent, se commencièrent li
         aultre moult à desconfire, et s’en voloient li plus partir
         et fuir. Mès li dis rois Henris leur avoit alé au devant,
         en disant: «Biau signeur, que faites vous? Pourquoi
     20  me volés vous ensi guerpir et trahir, qui m’avés fait
         roy et mis le couronne ou chief et l’iretage de Castille
         en le main? Retournés vous et le m’aidiés à
         calengier et deffendre, et demorés dalés moy: la
         journée, par la grasce de Dieu, sera à nous.» Siques
     25  par telz parolles et telz reconfors, encoraga les pluiseurs
         et fist combatre longement et là demorer, qui
         n’osoient de honte fuir, quant il veoient leur roy et
         leur signeur devant yaus. Et moururent plus de mil
         et cinq cens, qui se fuissent bien sauvet autrement et
     30  eussent pris le temps bien à point et à leur avantage.


         § 584. Quant la bataille des mareschaus de France
    [45] fu outrée et desconfite, et toutes les trois grosses
         batailles des Englès remises ensamble, li Espagnol ne
         peurent ce fais souffrir ne porter; mès se commencièrent
         à ouvrir, à fuir et yaus desconfire, et retraire
      5  moult effraeement et sans arroi devers la cité de
         Nazres et le grosse rivière qui là couroit; ne, pour
         cose que li rois Henris desist ne criast à yaus, il ne
         veurent retourner. Quant li dis rois Henris vei le pestilense
         et le desconfiture sus ses gens, et que point
     10  de recouvrier n’i avoit, si demanda sen cheval, et
         monta apertement et se bouta entre les fuians, et ne
         prist mies le chemin de le rivière ne de le cité de
         Nazres, car pas ne s’i voloit enclore, mès une aultre
         voie, en eslongant tous perilz: de tant fu il bien
     15  avisés, car assés sentoit et cognissoit que, se il estoit
         pris, il seroit mors sans merci.

         Adonc montèrent Englès et Gascon as chevaus, et
         commencièrent à cachier et à encauchier Espagnolz
         et Cateloins, qui s’en fuioient tout desconfi jusques à
     20  la grosse rivière et à l’entrée dou pont de la cité de
         Nazres. Là eut grant hisdeur et grant effusion de sanc
         et moult de gens occis et noiiés; car li plus saloient
         en l’aigue, qui estoit rade, noire et hideuse, et s’avoient
         plus chier li aucun à noiier que ce qu’il fuissent
     25  occis d’espée. En celle fuite et cace, avoit entre les
         aultres deux vaillans hommes d’Espagne, chevalier
         d’armes et portant abit religieus, dont li uns s’appelloit
         li grans prieus de Saint Jame, et li aultres, li
         grans mestres de Caltrave.

     30  Cil et une partie de leurs gens se traisent, pour
         estre à sauveté, devers le cité de Nazres, et furent
         de si priès poursivi, que Englès et Gascon à leur
    [46] dos conquisent le dit pont. Et là eut grant occision,
         et entrèrent en la cité avoecques les dessus dis,
         qui estoient bouté en une forte maison ouvrée et
         machonnée de pierre, mais tantos fu conquise, et li
      5  dessus dit chevaliers pris, et moult de leurs gens
         mors, et toute la ditte cité courute, où pillart fisent
         grandement leur pourfit. Et ossi fisent il ou logeis le
         dit roy Henri et des Espagnolz. Et moult y trouvèrent
         cil qui premierement se traisent celle part, moult de
     10  vaisselle d’argent et de bons jeuiaus; car li dis rois
         Henris et ses gens y estoient venu très efforceement et
         en très grant arroi. Et quant ce vint à le desconfiture,
         il n’eurent mies loisir de retourner celle part
         et de mettre à sauveté ce que au matin laissiet y
     15  avoient.

         Si fu ceste desconfiture moult grande et moult horrible,
         et par especial saciés que, sus le rivage, il y eut
         moult de gens mors. Et disent adonc li aucun, si com
         je l’oy depuis recorder chiaus qui y furent, que on
     20  vei l’aigue au quai desous Nazres, rouge dou sanch
         des hommes et des chevaus, qui là furent mors et
         occis. Ceste bataille fu entre Nazres et Navaret, en
         Espagne, en l’an de l’incarnation Nostre Signeur
         mil trois cens soissante et six, le tierch jour dou mois
     25  d’avril, et ce jour fu samedis.


         § 585. Apriès le desconfiture de le bataille de
         Nazres, qui fu toute passée entre nonne et remontière,
         li princes de Galles fist mettre sa banière en
         un buisson tout hault sus une petite montagne pour
     30  ralloiier ses gens, et là se recueilloient et rassambloient
         tout chil qui de le cache revenoient. Là vinrent
    [47] li dus de Lancastre, messires Jehans Chandos,
         li sires de Cliçon, li captaus de Beus, et puis li contes
         d’Ermignach, li sires de Labreth et tout li baron,
         et levoient en hault leurs banières pour recuellier
      5  leurs gens, et se rengoient sus les camps à le mesure
         qu’il venoient. Là estoit ossi messires James, rois de
         Maiogres, se banière devant lui, où ses gens se recueilloient,
         et un petit plus en sus messires Martins
         de le Kare, le banière son signeur le roy de Navare
     10  qu’il representoit, devant lui, et ensi tout li conte et
         tout li baron: laquele cose estoit belle à regarder et
         considerer.

         Adonc vint li rois dan Piètres tous escaufés, qui
         revenoit de le cace, montés sus un noir coursier,
     15  se banière armoiie de Castille devant lui, et descendi
         à terre si tretost que il perçut le banière dou
         prince, et se traist celle part. Li dis princes, quant
         il le vei venant, s’avança, pour lui honnourer,
         contre li. Là se volt li rois dans Piètres agenoullier,
     20  en remerchiant le dit prince; mès li princes se hasta
         moult de le prendre par le main, et ne le volt mies
         consentir. Là dist li rois dan Piètres: «Chiers sires
         et biaus cousins, je vous doi moult de grasces et de
         loenges donner pour la belle journée que j’ai hui eu
     25  et par vous.» Dont respondi li princes moult aviseement:
         «Rendés ent grasces à Dieu et toute loenge,
         car la victore vient de li et non de moy.»

         Lors se traisent ensamble là endroit li signeur dou
         conseil dou prince, et parlèrent d’autres besongnes.
     30  Et fu là tant li dis princes, que toutes leurs gens furent
         revenu de le cace, et qu’il eut ordonné quatre chevaliers
         et quatre hiraus à aler par les camps, pour aviser
    [48] quel gent de pris et quel quantité y estoient mort et
         demoré, et ossi pour savoir le verité dou roy Henri,
         qu’il appelloient entre yaus le bastart, se il estoit
         mors ou non; car encores n’en savoient il noient.
      5  Apriès ceste ordenance, li princes et ses gens se avalèrent
         ens ès logeis le dit roy Henri et des Espagnolz.
         Si s’espardirent par ordenance tout partout, et se logièrent
         bien et aisiement; car li dit logeis estoient
         grant et estendut, et moult i trouvèrent largement de
     10  bonnes pourveances, dont il avoient eu grant souffreté.
         Si soupèrent et se tinrent ce soir, ce poés vous
         bien savoir, en grant reviel.

         Apriès souper, revinrent li chevalier et li hiraut,
         qui avoient cerchié les camps et viseté les mors. Si
     15  raportèrent, par compte, que cinq mil et soissante
         hommes d’armes, Espagnolz et François, y estoient
         demoret, mais point n’i estoit trouvés li rois Henris:
         de quoi li rois dans Piètres n’estoit mies plus liés. Et
         entre ces hommes d’armes, il n’avoient trouvé que
     20  quatre de leurs chevaliers mors, dont li doi estoient
         Gascon, li tiers Alemans et li quars Englès, messires
         Raoulz de Ferrières; et encores mors, de communautés,
         environ sept mil et cinq cens, sans chiaus qui
         furent noiiet, dont on ne poet savoir le nombre, et
     25  des leurs environ vingt arciers et quarante aultres
         hommes. Si se tinrent là, ce samedi, dou soir, tout
         aise. Bien trouvèrent de quoi, vins et viandes, bien
         et plentiveusement, et s’i rafreschirent, et le dimence
         tout le jour, qui fu li Paske florie.


     30  § 586. Le dimence au matin, à heure de prime,
         quant li princes fu levés et appareilliés, si issi devant
    [49] son pavillon. Adonc vinrent devers lui li dus de Lancastre,
         ses frères, li contes d’Ermignach, li sires de
         Labret, messires Jehans Chandos, li captaus de
         Beus, li sires de Pumiers, messires Guichars d’Angle,
      5  li rois de Maiogres, ses compères, et grant fuison de
         barons et de chevaliers. Assés tost apriès, vint devers
         le prince li rois dans Piètres de Castille, auquel li dis
         princes faisoit toute honneur et reverense. Si se
         avança de parler li rois dans Piètres, et dist ensi:
     10  «Chiers et biaus cousins, je vous pri et requier en
         amisté, que vous me voelliés delivrer les mauvais
         traïtteurs de mon pays, mon frère Sanse le bastart et
         les aultres; si les ferai decoler, car bien l’ont
         desservi.»

     15  Adonc s’avisa li princes, et dist ensi au roy dan
         Piètre, qui ceste requeste avoit fait: «Sire rois, je
         vous pri et requier, en nom d’amour et par linage,
         que vous me donnés et acordés un don.» Li rois
         dan Piètres, qui nullement ne li euist refusé, li acorda
     20  et dist ensi: «Mon cousin, tout ce que jou ay,
         est vostre.» Lors dist li princes: «Sire rois, je vous
         pri que vous pardonnés à toutes vos gens, qui vous ont
         estet rebelle, vos mautalens. Si ferés bien et courtoisie,
         et si en demorrés plus à pais en vostre dit
     25  royaume, excepté Gomme Garilz: de cesti voeil jou
         bien que vous faciés vo volenté.» Li rois dans Piètres
         li acorda ceste requeste; mès fu moult à envis.
         Nonpourquant, il ne l’i osa escondire, tant se sentoit il
         tenus à lui, et dist: «Biaus cousins, je le vous acorde
     30  bonnement.»

         Là furent mandé tout li prisonnier d’Espagne,
         qui estoient en l’ost, devant le prince, et là les acorda
    [50] li dis princes au roy dan Piètre leur signeur, et
         baisa le conte Sanse son frère, et li pardonna son
         mautalent, et ensi tous les aultres. Et parmi tant,
         il li eurent en couvent et jurèrent feaulté, hommage
      5  et service à tenir bien et loyaument à tousjours
         mès, et devinrent si homme, et le recogneurent à
         roy et à signeur. Ceste courtoisie, avoech pluiseurs
         aultres, li fist li princes, lesqueles depuis il recogneut
         et desservi assés petitement, si com vous orés avant
     10  en l’istore. Et ossi li dis princes fist grant courtoisie
         as barons d’Espagne, qui prisonnier estoient; car, se
         li rois dans Piètres les euist tenus en son aïr, il les
         euist tous fait morir sans merci. Là li fu delivrés
         messires Gomme Garilz, douquel il n’euist pris
     15  nulle raençon, tant fort le haioit: si le fist decoler
         devant ses yex au dehors des logeis.

         Tantost apriès messe et boire, li rois dan Piètres
         monta à cheval, et li contes Sanses ses frères et li
         mestres de Caletrave et tout cil qui si homme estoient
     20  devenu, et li doi mareschal messires Guiçars
         d’Angle et messire Estievenes de Cousentonne et bien
         cinq cens hommes d’armes, et se partirent de l’ost
         et dou prince et chevaucièrent viers Burghes. Si y
         vinrent le lundi au matin. Cil de le ville de Burghes,
     25  qui enfourmé estoient de toute la besongne comment
         elle avoit alé et de le desconfiture dou roy Henri,
         n’eurent mies conseil ne volenté d’yaus clore contre
         le roy dan Piètre; mès vinrent pluiseur riche homme
         et li plus notable au dehors de le ville, et li presentèrent
     30  les clés et le rechurent à signeur, et le menèrent
         et toutes ses gens en le ditte ville de Burges à
         grant joie et solennité.

    [51] Ce dimence, tout le jour, se tint li princes ens ès
         logeis que il avoit trouvés et conquis, et le lundi apriès
         boire il se desloga, et toutes ses gens, et s’en vinrent
         ce jour logier à Barbesque. Si y furent jusques au
      5  merkedi que il s’en vinrent tout devant Burghes, et
         entra li dis princes en le ville à grant reverense, et
         ossi li dus de Lancastre, li contes d’Ermignach et
         aucun grant signeur; et leurs gens tinrent leurs logeis
         sus les camps au dehors de Burghes, car tout ne
     10  peuissent mies estre entré en le ville ne bien aisiet.
         Et proprement li dis princes venoit tous les jours en
         son logeis et là rendoit et faisoit jugemens d’armes
         et de toutes coses à ce apartenans, et y tint gage et
         camp de bataille, par quoi on poet bien dire que
     15  toute Espagne fu un jour à lui et à son obeissance.


         § 587. Li princes de Galles et li rois dan Piètres
         tinrent leurs Paskes en le ville de Burghes, et y
         sejournèrent, que là environ, plus de trois sepmainnes.
         En ce sejour, vinrent cil d’Esturges, de Toulette, de
     20  Luzebonne, de Cordewan, de Galisse, de Seville et
         de toutes les marces et limitations dou royaume de
         Castille, faire hommage au roy dan Piètre. Et le vint
         veoir et le dit prince cilz loyaus chevaliers de Castille,
         dan Ferrans de Castres, liquels fu des dessus dis
     25  festés et honnourés et veus moult volentiers.

         Quant li rois dan Piètres eut là sejourné ce terme que
         je vous di et plus, et qu’il eut veu et entendu que nuls
         n’estoit mais rebelles à lui, mais en se obeissance, li
         princes de Galles, par le information de ses gens et
     30  pour faire ce qu’il apertenoit, li dist: «Sire rois,
         Dieu merci, vous estes sires et rois de vostre pays, et
    [52] n’i sentons mès nul rebelle, que tout n’obeissent à
         vous, et nous sejournons chi à grant fret. Si vous disons
         que vous querés argent pour paiier chiaus qui
         vous ont remis en vostre royaume, et nous tenés vos
      5  couvens, ensi que juré et seelé l’avés: si vos en sarons
         gré. Et com plus briefment le ferés, tant y
         arés plus de pourfit; car vous savés que gens d’armes
         voelent vivre et estre paiiet de leurs gages, où
         que il soit pris.»

     10  A ces parolles respondi li rois dan Piètres, et
         dist: «Sire cousins, nous tenrons et acomplirons
         à nostre loyal pooir volentiers ce que juré et seelé
         avons, mais tant qu’en present, nous n’avons point
         d’argent; si nous trairons en le marce de Seville:
     15  là en procurrons nous tant que pour bien satisfaire
         partout. Si vous tenrés chi ou ou Val d’Olif, où
         il y a encores plus grasse marce, et nous retourrons
         devers vous, au plus tost que nous porons, et au plus
         tart dedens le Pentecouste.» Ceste response plaisi
     20  adonc moult bien au prince et à son conseil.

         Si se parti depuis assés briefment li rois dans Piètres
         dou dit prince, et chevauça devers le cité de Seville,
         sur le intention de ce que pour procurer et impetrer
         argent, ensi que couvens se portoit. Et li princes s’en
     25  vint logier en le ville dou Val d’Olif, et tout li signeur
         et ses gens s’espardirent sus le pays, pour trouver
         et avoir vivres et pourveances pour yaus et pour leur
         chevaus plus largement. Si y sejournèrent à peu de
         pourfit, car les Compagnes ne se pooient tenir de
     30  pillier.


         § 588. Or furent esparses ces nouvelles en France,
    [53] en Engleterre, en Alemagne et en tous pays, que li
         princes de Galles et se poissance avoient desconfi par
         bataille le roy Henri, et mort et pris ou cachiet en voies
         ou noiiet, à ce jour que la bataille fu dalés Nazres,
      5  plus de cent mil hommes. Si en fu li dis princes renommés
         et honnourés de bonne chevalerie et de
         haute emprise, en tous les lieus et marces où on en
         ooit parler, et par especial en l’empire d’Alemagne et
         ou royaume d’Engleterre. Et disoient li Alemant, li
     10  Thiois, li Flamenc et li Englès, que li princes de
         Galles estoit la fleur de toute la chevalerie dou monde,
         et que uns telz princes estoit dignes et tailliés de
         gouvrener tout le monde, quant par sa proèce il
         avoit eu trois si hautes journées et si notables: la
     15  première à Creci en Pontieu; la seconde, dix ans
         apriès, à Poitiers; et la tierce, ossi dix ans apriès, en
         Espagne, devant la cité de Nazres.

         Si en fisent en le cité de Londres, en Engleterre, li
         bourgois de la ditte ville le solennité toute sus, pour le
     20  victore et le triumphe, ensi que anciennement on faisoit
         pour les rois qui avoient obtenu place et desconfis leurs
         ennemis. Si furent en France regreté et lamenté li bon
         chevalier de leur royaume, qui avoient estet mort et
         pris à le journée, et par especial messires Bertrans
     25  de Claiekin et messires Ernoulz d’Audrehen. Si finèrent
         il depuis moult courtoisement, et furent li aucun
         mis à finance; mès messires Bertrans de Claiekin ne
         le fu mies si tost, car messires Jehans Chandos qui
         estoit ses mestres, ne le voloit point delivrer, et ossi
     30  li dessus dis messires Bertrans n’i pressoit point
         plenté. Or vous parlerons un petit dou roy Henri et
         comment il persevera, quant il se parti de le bataille,
    [54] et puis retourrons au prince et au roy dan Piètre de
         Castille.


         § 589. Li rois Henris, si com chi dessus est dit, se
         sauva au mieulz qu’il peut, et eslonga ses ennemis,
      5  et enmena sa femme et ses enfans, au plus hasteement
         qu’il peut, en le cité de Valence en Arragon, là
         où li dis rois d’Arragon se tenoit, qui estoit ses compères
         et ses amis, auquel il recorda toute sen aventure,
         et pour lequele li dis rois d’Arragon fu moult
     10  courouchiés.

         Assés tost apriès, li rois Henris eut conseil que
         il passeroit oultre et iroit veoir le duc d’Ango, qui
         pour le temps se tenoit à Montpellier, et li recorderoit
         ossi se mesescance. Cilz avis plaisi bien
     15  au dit roy d’Arragon, et consentoit bien que il se
         partesist, pour tant qu’il estoit ennemis au prince,
         qui li estoit encores trop priès voisins. Si se parti li
         dis rois Henris dou roy d’Arragon, et laissa en le cité
         de Valence sa femme et ses enfans, et esploita tant
     20  par ses journées, que il passa Nerbonne qui est la
         première cité dou royaume de France à ce lés là, et
         puis Besiers et Loupian et tout le pays, et vint à
         Montpellier. Là trouva il le duc d’Ango qui moult
         l’amoit et qui trop fort haoit les Englès, quoique il
     25  ne leur fesist point de guerre: liquelz dus, qui tous
         enfourmés estoit de l’afaire le roy Henri, le rechut et
         recueilla moult liement et le reconforta de ce qu’il
         peut; et fu avoecques lui une espasse de temps, et
         vint en Avignon veoir le pape Urbain Ve, qui se devoit
     30  partir et aler à Romme, ensi qu’il fist.

         Depuis retourna li dis rois Henris à Montpellier devers
    [55] le duch d’Ango, et eurent conseil et trettiés ensamble.
         Et me fut adonc dit et recordet par chiaus qui en
         cuidoient bien aucune cose savoir, et depuis on en vei
         l’apparant, que li rois Henris acata ou emprunta au
      5  duch d’Ango un chastiel seant dalés Tholouse, sus les
         frontières de le princeté, lequel chastiel on appelle
         Rokemore. Là recueilla il et assambla gens, Bretons et
         aultres, de Compagnes, qui n’estoient point passet
         oultre en Espagne avoech le prince, et furent à ce
     10  commencement environ trois cens.

         Ces nouvelles vinrent à madame la princesse qui
         se tenoit à Bourdiaus, que li rois Henris pourcaçoit
         confort et ayde de tous costés, pour faire guerre à
         le prinçauté et ducé d’Acquitainne; si en fu toute
     15  esbahie, et pour tant qu’il se tenoit encores sus le
         royaume de France, elle en escrisi et envoia grans
         messages par devers le roy de France, en lui suppliant
         moult chierement que il ne vosist mies consentir
         que li bastars d’Espagne li fesist guerre et euist
     20  son retour et son ressort en France, car trop grans
         mauls en poroit nestre et venir. Li rois Charles de
         France descendi legierement à le priière le princesse
         et envoia message quoiteusement devers le bastart
         Henri, qui se tenoit en ce chastiel de Rokemaure, sus
     25  les frontières de Montalben, et qui commençoit ja à
         heriier le pays d’Acquitainne et la terre dou prince,
         en lui mandant et commandant qu’il ne fesist, lui
         estant ne sejornant sus son royaume, point de guerre
         à le terre son chier neveu le prince de Galles et
     30  d’Acquittainnes. Et encores, pour donner plus grant exemple
         à ses gens que point ne se aherdesissent avoech
         le bastart Henri, il fist le jone conte d’Auçoirre aler
    [56] tenir prison ens ou chastiel dou Louvre, pour tant
         que estoit en grans trettiés devers le roy Henri, et
         y devoit aler à tout grant gent d’armes, ce disoit on:
         pour ce li fist li rois brisier son pourpos.

      5  Au mandement dou roy de France obei li rois Henris,
         ce fu bien raisons; mais pour ce ne laissa il mies à faire
         se emprise, et se parti de Rokemaure à tout bien quatre
         cens Bretons. Si estoient alloiiet et ahers avoecques
         lui cil chevalier et escuier breton qui chi s’ensievent:
     10  messires Ernoulz Limozins, messires Joffrois Richon,
         messires Yons de Lakonet, messires Selevestre Bude,
         Aliot de Talay et Alains de Saint Pol. Et vinrent ces
         gens d’armes, Breton et aultre, à chevauçant radement,
         parmi les montagnes, et entrèrent en Bigorre,
     15  en le princeté, et prisent de nuit et eschiellèrent une
         ville que on appelle Baniers: si le fortefiièrent et
         remparèrent bien et fort, et puis chevaucièrent en le
         terre dou prince, et le commencièrent à courir, et y
         portèrent grant damage. Mais la princesse y envoia
     20  au devant monsigneur Jame d’Audelée, qui estoit
         demorés en Aquittainne tous souverains et gouvrenères
         pour garder le pays. Non obstant ce, se y fisent
         li rois Henris et li Breton moult de damage, car tousjours
         leur croissoient gens.

     25  Or retourrons nous au prince de Galles et à ses
         gens qui se tenoient ou Val d’Olif et là environ, en
         attendant la revenue dou roy dan Piètre, qui point
         ne revenoit ne tenoit son jour, ensi que dit avoit,
         dont li princes estoit tous anoieus.


     30  § 590. Quant li princes de Galles eut sejourné ou
         Val d’Olif jusques à le Saint Jehan Baptiste en esté,
    [57] et encores oultre, attendans le roy dan Piètre, qui
         point ne revenoit, ne de lui nulles certainnes nouvelles
         il n’ooit, si fu moult merancolieus, et mist son
         conseil ensamble, pour savoir quel cose en estoit
      5  bonne à faire. Si fu li princes consilliés que il envoiast
         deux ou trois chevaliers des siens devers le dit
         roy, pour li remoustrer ces besongnes et demander
         pourquoi il ne tenoit son couvent et son jour, ensi
         que ordonné avoit. Si furent priiet d’aler devers le
     10  roy dan Piètre messires Neel Lorinch, messires Richars
         de Pontchardon et messires Thumas Balastre.
         Si esploitièrent tant li chevalier dou prince, et
         chevaucièrent tant par leurs journées, que il vinrent en
         le cité de Seville, là où li rois dan Piètres se tenoit,
     15  qui les rechut par samblant assés liement. Cil chevalier
         fisent leur message bien et à point, tout ensi que
         cargié estoient de par leur signeur le prince. Li rois
         dans Piètres respondi à ces parolles, en lui escusant,
         et dist: «Certes, signeur, il nous desplaist grandement
     20  de ce que nous ne poons tenir ce que en couvent
         avons à nostre cousin le prince. Si l’avons nous
         par pluiseurs fois remoustré et fait remoustrer à nos
         gens ens ès marces par de deçà; mès nos gens s’escusent,
         et dient ensi que il ne poeent faire point d’argent
     25  ne ne feront, tant que ces Compagnes soient sus
         le pays. Et ja ont il ruet jus et tout desrobés trois ou
         quatre de nos tresoriers qui portoient finance devers
         nostre cousin le prince: se li dirés, de par nous, que
         nous le prions que il se voeille retraire et mettre hors
     30  de nostre royaume ces maleoites gens de Compagnes,
         et nous laisse par de deça aucuns de ses chevaliers,
         asquelz, ou nom de lui, nous paierons et deliverons
    [58] l’argent tel qu’il le demande, et où nous sommes
         tenu et obligiet.» Ce fu toute la finable response
         que li messagier dou prince en peurent avoir. Si se
         partirent dou roy dan Piètre et retournèrent arrière
      5  devers le prince ou Val d’Olif. Se li comptèrent et à
         son conseil tout ce que oy et trouvé avoient: de
         laquele response li dis princes fu plus merancolieus
         que devant, et vei bien que li rois dan Piètres li
         defalloit de couvent et varioit de raison à faire.

     10  En ce sejour que li dis princes fist ou Val d’Olif, où
         il fu plus de quatre mois, tout l’estet ensievant, ajut
         tous quois malades au lit li rois de Mayogres, dont
         li princes fu moult courouciés. Ossi furent là mis à
         finance et rançonné messires Ernouls d’Audrehen,
     15  messires li Bèghes de Vellainnes et pluiseur chevalier
         de France et de Bretagne, qui avoient esté pris à le
         besongne de Nazres, et escangiet pour monsigneur
         Thumas de Felleton, pour monsigneur Richart Tanton,
         pour monsigneur Huge de Hastinges et pour les
     20  aultres; mès encores demora ens ou dangier dou prince
         messires Bertrans de Claiekin, ne point ne fu rançonnés
         si tost que li aultre; car li Englès et li consauls
         dou prince disoient ensi que, se il estoit rançonnés
         ne delivrés, il feroit de recief plus forte
     25  guerre que devant, avoech le bastart Henri: douquel
         li princes estoit ja enfourmés que il estoit en Bigorre,
         et avoit pris le ville de Baniers et guerrioit et herioit
         durement son pays; pour laquel cose la delivrance
         à monsigneur Bertran n’estoit pas si belle ne si hastieve,
     30  et tout li couvenoit porter.


         § 591. Quant li princes de Galles oy les escusances
    [59] dou roy dan Piètre, si fu plus pensieus que devant,
         et en demanda à avoir conseil. Ses gens, qui desiroient
         moult à retourner, car il portoient à grant meschief
         le caleur et l’air dou pays d’Espagne, et meismement
      5  li princes en estoit tous pesans et maladieus, se li
         consillièrent qu’il retournast et que, se li rois dans
         Piètres l’avoit defalli, il faisoit son blasme et sa
         deshonneur. Adonc fu ordonné et anoncié partout que
         d’yaus mettre au retour. Quant ce vint sus le mouvoir
     10  et le departement, li princes envoia devers le
         roy de Mayogres à son hostel monsigneur Jehan
         Chandos et monsigneur Hue de Courtenay, en li remoustrant
         comment il voloit partir et issir d’Espagne,
         si euist sur çou avis; car trop à envis le lairoit derrière,
     15  ou cas qu’il s’en vorroit retourner. Li rois de
         Mayogres respondi as dessus dis chevaliers et dist:
         «Grant mercis à monsigneur le prince, nostre chier
         compère; mès, tant qu’en present, je ne poroie souffrir
         le chevaucier ne porter en littière. Se me couvient
     20  chi demorer et sejourner jusques au plaisir de
         Dieu.» Adonc parlèrent li chevalier encores, et li
         demandèrent: «Monsigneur, et volés vous que messires
         li princes vous laisse une quantité de gens d’armes,
         pour vous garder et raconduire, quant vous
     25  serés en point de chevaucier?» Il respondi que nennil
         et qu’il ne savoit com lonch sejour il feroit. Lors
         prisent congiet li doi baron dou roy de Mayogres, et
         retournèrent devers leur signeur le prince, auquel il
         recordèrent tout ce qu’il avoient esploitié et les responses
     30  dou roy de Mayogres. Li princes respondi et
         dist: «A le bonne heure.»

         Dont se parti li princes et toutes ses gens, et se
    [60] mist au retour devers une bonne cité, que on dist
         Madrigay, et là se rafreschi, et puis s’en vint logier
         ou val de Sorie, sus le departement d’Espagne, de
         Navare et d’Arragon. Et là sejourna li dis princes plus
      5  d’un mois et toutes ses gens, car aucun passage li estoient
         clos sus les marces d’Arragon. Et disoit on
         communement en l’ost que li rois de Navare, qui
         nouvellement estoit retournés de se prison, s’estoit
         composés au bastart d’Espagne et au roy d’Arragon,
     10  et devoit empeechier de tout son pooir le passage et
         le retour dou prince et de ses gens; mais il n’en fu
         riens, si com il apparut puissedi. Nompourquant, li
         Englès et li Gascon et les Compagnes en fisent doubte,
         pour tant qu’il estoit en son pays et se ne venoit
     15  point devers le prince.

         En ce sejour faisant ou val de Sorie, li dis princes
         envoia les plus especiaulz de son conseil sus
         un certain pas entre Espagne et Arragon, là où li
         consauls dou dit roy d’Arragon fu ossi à l’encontre,
     20  et là eurent grans parlemens ensamble et par pluiseurs
         journées. Finablement trettiés et conseil se
         portèrent telement que li rois d’Arragon deut ouvrir
         son pays pour laissier retourner paisieulement
         les gens dou prince; et ossi il devoient passer sans
     25  molesté ne violense faire nul au pays, et paiier courtoisement
         tout ce qu’il prenderoient. Adonc vinrent
         li rois de Navare et messires Martins de le Kare
         contre le prince, quant il sceurent que li trettiés se
         portoit ensi entre le prince et le roy d’Arragon, et
     30  li fisent toute l’onneur et reverense qu’il peurent, et
         li offrirent doucement passage pour lui et pour son
         frère le duch de Lancastre et pluiseurs barons et chevaliers
    [61] d’Engleterre et de Gascongne, mais il voloient
         bien que les Compagnes presissent un aultre chemin
         que parmi Navare. Li princes et li signeur, qui
         veoient leur chemin et leur adrèce plus propisce
      5  parmi Navare que sus les marces d’Arragon, ne veurent
         mies renoncier à ceste courtoisie, mès en remerciièrent
         grandement le roy et son conseil. Ensi
         se departirent ces gens d’armes et les hos dou prince,
         et se misent au retour, et rapassèrent au plus courtoisement
     10  qu’il peurent.

         Si passa li dis princes parmi le royaume de Navare,
         et le raconvoiièrent li dis rois de Navare
         et messires Martins de le Kare jusques au pas de
         Raincevaus. Et tant esploita adonc li dis princes
     15  qu’il vint en le cité de Bayone; où il fu receus à
         grant joie. Et là se rafresci et reposa quatre jours,
         et puis s’en parti et revint à Bourdiaus, où on le
         reçut à grant solennité. Et vint madame la princesse
         contre lui, qui faisoit porter Edouwart son
     20  ainsné fil, qui pooit avoir d’eage à ce jour environ
         trois ans. Ensi se departirent ces gens d’armes li un
         de l’autre, et se retraisent li signeur, baron et chevalier
         de Gascongne en leurs maisons, et tout li senescal
         en leurs senescaudies. Et les Compagnes,
     25  ensi que il revenoient et rapassoient, se recueilloient
         en le princeté, en attendant argent et paiement, car
         li princes estoit grandement tenus à yaus. Si les voloit,
         ce disoit, tous satisfaire à son pooir, où c’argens
         fust pris ne à quel meschief: ja fust ensi que li
     30  rois dans Piètres ne li euist point tenus ses couvens,
         se ne le devoient mies, ce disoit li princes, cil qui
         l’avoient servi, comparer.

    [62] Si tost que li rois Henris, qui se tenoit en le garnison
         de Baniers en Bigorre et estoit tenus tout le
         temps, entendi que li princes estoit retournés d’Espagne
         en le princeté, il se parti de là à tout ce qu’il
      5  avoit de gens d’armes, Bretons et Compagnes, et
         entra en Arragon, et vint devers le roy d’Arragon,
         qui moult l’amoit et qui liement le rechut. Là se tint
         tout l’ivier avoecques lui, et eurent de rechief alliances
         entre li et le roy d’Arragon, pour guerriier le
     10  roy dan Piètre. Et couroient ja les routes de Bretons
         qui s’estoient ahers avoecques lui, desquelz estoient
         chapitainne messire Hernaulz Limozins, messires
         Joffrois Ricon et messires Yons de Lakonet, sus le
         pays d’Espagne, et y faisoient guerre pour le roy
     15  Henri. Or parlerons nous de la delivrance monsigneur
         Bertran de Claiekin.


         § 592. Apriès ce que li princes de Galles fu retournés
         en Aquitainne, et ses frères li dus de Lancastre
         en Engleterre, et ensi tout li baron sus leurs lieus,
     20  demora encores prisonniers messires Bertrans de
         Claiekin au prince et à monsigneur Jehan Chandos,
         et ne pooit venir à raençon ne à finance, dont moult
         desplaisoit au roy Henri, se amender le peuist. Or
         avint, si com je fui adonc et depuis enfourmés, que
     25  un jour li princes de Galles estoit en goges, si vei devant
         lui ester monsigneur Bertran de Claiekin. Si
         l’appella et li demanda comment il li estoit. «Monsigneur,
         respondi messires Bertrans, il ne me fu, Dieu
         merci, onques mès mieulz, et c’est drois qu’il me
     30  soit bien, car je sui li plus honnourés chevaliers dou
         monde, quoique je demeure en vos prison, et vous
    [63] sarés pourquoi et comment. On dist, parmi le royaume
         de France et ailleurs ossi, que vous me doubtés
         et ressongniés tant que vous ne m’osés mettre hors
         de vostre prison.»

      5  Li princes de Galles entendi ceste parolle et
         cuida bien que messires Bertrans le desist à bon
         sens, car voirement ses consaulz ne voloit nullement
         que il euist encores sa delivrance, jusques adonc
         que li rois dans Piètres aroit paiiet le prince et
     10  tout ce qu’il estoit tenus envers lui et ses gens. Si
         respondi: «Voires, messire Bertran, pensés vous
         donc que pour vostre chevalerie nous vous retenons?
         Par saint Gorge! nennil; et, biau sire, paiiés cent
         mil frans, et vous serés delivrés.» Messires Bertrans,
     15  qui desiroit sa delivrance et à oïr sus quele fin
         il pooit partir, hapa ce mot et dist: «Monsigneur, à
         Dieu le veu, je n’en paierai mies mains.» Si tretost
         que li princes l’oy ensi parler, il se repenti, ce dist
         on; car ses consaulz li ala au devant, et li disent:
     20  «Monsigneur, vous avés trop mal fait, quant si legierement
         vous l’avés rançonné.»

         Et volsissent bien adonc les gens dou prince que il
         se fust repentis et euist brisiet ceste couvenence. Mès li
         princes, qui fu sages et loyaus chevaliers toutdis, en
     25  respondi bien à point, et dist: «Puisque acordé li
         avons, nous li tenrons, ne ja n’en irons arrière. Blasmes
         et virgongne nous seroit, se reprocié nous estoit que
         nous ne le vosissions mettre à finance, quant il s’i voet
         mettre si grossement que paiier cent mil frans.» Depuis
     30  ceste ordenance, messires Bertrans fu songneus et
         diligens de querre finance et de paiier et de priier ses
         amis, et esploita si bien que, parmi l’ayde qu’il eut
    [64] dou roy de France et dou duch d’Ango qui moult
         l’amoit, il paia sus mains d’un mois les cent mil
         frans, et s’en vint servir le duch d’Ango, à bien deux
         mil combatans, en Prouvence, qui seoit pour le temps
      5  devant le ville de Tarascon, qui se tient ou tenoit
         pour le royne de Naples.

         En ce temps, fu trettiés li mariages de monsigneur
         Lyon, fil au roy d’Engleterre, duch de Clarense et
         conte de Dulnestre, à le fille monsigneur Galeas, signeur
     10  de Melans, laquele jone dame estoit nièce à
         monsigneur le conte de Savoie, et fille de madame
         Blance sa suer. Si se porta si bien trettiés et consaulz
         entre les parties, que li mariages fu acordés, et vint
         li dis dus de Clarense, acompagniés grandement de
     15  chevaliers et d’escuiers d’Engleterre, en France, où
         li rois et li dus de Bourgongne et li dus de Bourbon
         et li sires de Couci le recueillièrent grandement et
         liement en France et à Paris. Et passa li dessus dis
         dus parmi le royaume de France et vint en Savoie,
     20  où li gentilz contes de Savoie le rechut très honnerablement
         en Chamberi, et fu là deux jours en très
         grans reviaus de danses, de caroles et de tous esbatemens.
         Au tierc jour, il parti, et le conduisi li dis
         contes de Savoie jusques à Melans, et là espousa il sa
     25  nièce, la fille à monsigneur Galeas, le lundi apriès le
         Trinité, l’an mil trois cens soixante huit. Or retourrons
         as besongnes de France.


         § 593. Vous avés bien chi dessus oy recorder dou
         voiage que li princes de Galles fist en Espagne, et
     30  comment il se parti maucontens dou roy dan Piètre
         et retourna arrière en Acquitainne. Quant il fu revenus,
    [65] toutes manières de gens d’armes et de Compagnes
         le sievirent, tant pour ce que il ne voloient
         mies demorer en Espagne, que pour estre paiiet de
         leurs gages, ensi que au partir couvens se portoit:
      5  siques, quant il furent trestout retournet, li princes
         n’eut mies ses paiemens si appareilliés que il volsist,
         car li voiages d’Espagne l’avoit si miné et effondré
         d’argent, que merveilles seroit à penser.

         Or sejournoient ces gens de Compagnes sus son pays
     10  d’Aquitainne, qui ne se pooient toutdis tenir de malfaire,
         et estoient bien six mil combatans. Si leur fist
         dire li princes et priier que il volsissent bien issir hors
         de son pays et aler ailleurs pourcachier et vivre, car il
         ne les y voloit plus soustenir. Les capitainnes des Compagnes,
     15  qui estoient tout ou Englès ou Gascon, telz que
         messires Robers Brikés, Jehan Cressuelle, messires Robers
         Ceni, messires Gaillars Vigier, le bourch de Bretueil,
         le bourch Camus, le bourch de Lespare, Naudon
         de Bagerant, Bernart de la Salle, Hortingo et Lamit
     20  et pluiseur aultre, ne voloient mies courouchier le
         prince; mès vuidièrent le princeté dou plus tost
         qu’il peurent, et entrèrent en France qu’il appelloient
         leur cambre, et passèrent le grosse rivière de Loire,
         et s’en vinrent en Campagne et puis en l’archevesquié
     25  de Rains, en l’evesquiet de Noion et de Soissons, et
         toutdis leur croissoient gens. Et estoient si conforté
         de leurs besongnes que il euissent, à ce qu’il moustroient,
         volentiers combatu les François, n’euissent
         cure où, pour yaus enventurer. Et cerchièrent en
     30  ce temps tout le royaume de France, et y fisent
         moult de maulz et de tribulations et de villains fais,
         dont les plaintes en venoient tous les jours au roy
    [66] de France et à son conseil, et se n’i pooient mettre
         remède, car on ne s’osoit enventurer pour yaus combatre.
         Et disoient bien cil qui pris estoient, car toutdis
         on les poursievoit et costioit à gens d’armes, si
      5  ne se pooient mies si bien garder qu’il n’en y euist
         des atrapés, que li princes de Galles les envoioit là,
         dont li royaumes estoit tous esmervilliés, pourquoi
         couvertement li princes les faisoit guerriier, et moult
         diversement en parloient sus se partie. Si manda
     10  adonc li rois de France le signeur de Cliçon, et en
         fist un grant chapitainne contre ces Compagnes, pour
         tant qu’il estoit bons chevaliers et hardis, et s’enamoura
         grandement li rois de France de lui.

         En ce temps, fu li mariages fais dou signeur de Labreth
     15  et de madame Ysabiel de Bourbon, soer au
         duc Loeis de Bourbon et à la royne de France et à
         madame Bonne, contesse de Savoie: dou quel mariage
         li princes de Galles ne fu noient resjoïs, mès
         euist plus chier que li sires de Labreth se fust mariés
     20  ailleurs.


         § 594. Entrues que ces Compagnes couroient en
         France, fu li princes de Galles consilliés d’aucuns de
         son conseil pour eslever un fouage en Aquitainne. Et
         par especial li evesques de Bade, ses canceliers, y rendi
     25  grant painne à lui consillier, car li estat dou prince
         et de madame la princesse estoient adonc si grant et
         si estoffet que nulz aultres de prince ne de signeur,
         en crestiennetet, ne s’acomparoit au leur, de tenir
         grant fuison de chevaliers et d’escuiers, de dames et
     30  de damoiselles, et de faire grans frès. Au conseil de
         ce fouage furent appellet tout li baron de Gascongne,
    [67] de Poito et de Saintonge, asquelz il en apertenoit à
         parler, et pluiseur riche homme des cités et des bonnes
         villes d’Aquitainne. Là leur fu remoustré à Niorth,
         où cilz parlemens estoit assamblés, especialment et
      5  generalment de par le dessus dit evesque de Bade,
         cancelier d’Aquitainne, et present le prince, sus quel
         estat on voloit eslever ce fouage, lequel fouage li
         princes n’avoit mies intention de longement tenir
         ne faire courir en son pays, fors tant seulement cinq
     10  ans, tant qu’il fust espaiiés dou grant argent qu’il
         devoit, acrut par le voiage d’Espagne.

         A celle ordenance tenir et obeir estoient assés d’acort
         cil de Poito, de Saintonge, de Limozin, de Roerge et
         de le Rocelle, parmi tant que li princes devoit tenir ses
     15  monnoies estables sept ans. A ce pourpos refusoient
         et varioient cil des hautes marces de Gascongne, li
         contes d’Ermignach, li sires de Labreth ses neveus,
         li contes de Pieregorth, li contes de Commignes, li
         viscontes de Carmain, li sires de la Barde, li sires de
     20  Taride, li sires de Pincornet et pluiseur aultre hault
         baron et grant chevalier, tout de ces marces et cités
         et bonnes villes de leur ressort. Et disoient que, dou
         temps passé et qu’il avoient obei au roy de France,
         il n’avoient esté grevé ne pressé de nul souside, imposition,
     25  fouage ne gabelle, ne ja ne seroient, tant
         que deffendre le poroient, et que leurs terres et signeuries
         estoient franches et exentes de toutes debites,
         et à tenir en cel estat li princes leur avoit juret.
         Non obstant ce, pour yaus partir amiablement de ce
     30  parlement et dou prince, il respondirent qu’il en
         aroient avis et metteroient ensamble, yaus retourné,
         pluiseurs prelas, evesques, abbés, barons et chevaliers,
    [68] asquelz il en touchoit bien à parler, et en
         aroient plus grant déliberation de conseil qu’il n’avoient
         là presentement. Li princes de Galles ne ses
         consaulz n’en peurent adonc avoir aultre cose.

      5  Ensi se departi cilz parlemens de le ville de Niorth,
         et retournèrent cescuns en leurs lieus; mès il leur fu
         commandé et ordené de par le prince qu’il fuissent
         là tout revenu, dedens un jour qui assignés y fu. Or
         retournèrent cil baron et cil signeur de Gascongne
     10  en leur pays, qui bien affremèrent que, sus l’estat
         dont parti estoient devers le prince, plus ne retourroient,
         ne que ja, pour faire guerre au prince, cilz
         fouages ne courroit en leurs terres. Ensi se commença
         li pays à esmouvoir et à rebeller contre le
     15  prince. Et vinrent en France li contes d’Ermignach,
         li sires de Labreth, li contes de Pieregorth, le contes
         de Commignes et pluiseur aultre haut baron, prelat
         et chevalier de Gascongne, et misent plaintes avant
         en le cambre dou roy de France, le roy de France
     20  present et ses pers, sus les griés que li princes leur
         voloit faire; et disoient que il avoient ressort au dit
         roy et que à lui se voloient retraire et retourner
         comme à leur souverain.

         Li rois de France, qui ne voloit mies obviier à le
     25  pais qui se tenoit entre le roy d’Engleterre et lui,
         se dissimuloit de ces parolles, et en respondoit moult
         à point, et disoit à ces barons de Gascongne: «Certes,
         signeur, le juridiction de nostre hiretage et la couronne
         de France vorrions toutdis garder et augmenter;
     30  mès nous avons juré, apriès nostre signeur de
         père, pluiseurs poins et articles en le pais, desquelz
         il ne nous souvient mies de tous. Si y regarderons et
    [69] viseterons par loisir, et tout ce qui sera pour vous,
         nous le vous aiderons à garder, telement que vous
         nous en sarés gré; et vous metterons à acord, devers
         nostre neveu le prince, tel, espoir qu’il n’est mies bien
      5  consilliés, que vous demorrés en vos francises et libertés.»
         De ces responses que li rois de France faisoit,
         se contentoient grandement li baron de Gascongne,
         et se tenoient à Paris dalés le roy, qui point n’en
         partoient ne retournoient en leur pays. De quoi li
     10  princes ne s’en contentoit mies bien, et tousjours
         perseveroit et faisoit perseverer son conseil sus l’estat
         de ce fouage.

         Messires Jehans Chandos, qui estoit li uns des grans
         de son conseil et vaillans et sages chevaliers durement,
     15  estoit contraires à ceste oppinion et bien vosist
         que li princes s’en deportast. Et quant il vei que
         point n’en venroit à chief, afin que point n’en fust demandés
         ne encoupés, il prist congiet dou prince et
         escusance d’aler en Normendie, en le terre de Saint
     20  Salveur le Visconte, dont il estoit sires, pour le viseter,
         car point n’i avoit encores estet depuis trois
         ans; li princes li acorda. Dont se departi de Poito
         li dis messires Jehans Chandos, et s’en vint en Constentin,
         et sejourna en le ville de Saint Salveur, que
     25  là environ, plus d’un an. Et toutdis procedoit li
         princes sus ce fouage; car ses consaulz, qui à ce tiroient,
         li remoustroient que, se il le pooient esploitier,
         il vaurroit par an douze cens mil frans, par paiier
         tant seulement sus çascun feu un franc, et li fors
     30  porter le foible. Nous retourrons au roy Henri, qui
         estoit en ce temps retrais ou royaume d’Arragon et
         recorderons comment il persevera.


    [70] § 595. Le plus grant partie de l’estat et de l’afaire
         dou prince savoient li roy voisin, telz que li rois
         Pierres d’Arragon et li rois Henris, car il mettoient
         grant cure au savoir, et bien avoient entendu comment
      5  li baron de Gascongne estoient à Paris dalés
         le roy et se commençoient tout à tourbler et à reveler
         contre le prince. De ce n’estoient mies li dessus
         dit roy couroucié, et par especial li rois Henris qui
         tiroit à revenir au conquès de Castille, qu’il avoit
     10  perdu par le poissance dou prince. Si se parti dou
         roy d’Arragon, et prist congiet à lui à Valense le
         Grant; et se partirent en se compagnie, dou royaume
         d’Arragon, li viscontes de Rokebertin et li viscontes
         de Rodès, et furent bien troi mil hommes à cheval
     15  et bien six mil de piet, parmi aucuns Geneuois qui
         là estoient en saudées. Si chevaucièrent ces gens
         d’armes par devers Espagne et jusques à le cité de
         Burghes, qui tantost se tourna et ouvri contre le roy
         Henri, et le rechurent à signeur; et de là il vinrent
     20  devant le Val d’Olif, car li rois Henris entendi que li
         rois de Mayogres y estoit, de laquelle avenue il fu
         moult joians.

         Quant cil de le ville dou Val d’Olif entendirent
         que cil de Burghes estoient tourné et rendu au roy
     25  Henri, si n’eurent mies conseil que d’yaus tenir ne
         faire assallir: si se ouvrirent, et recueillièrent le
         dit roy Henri comme leur signeur, ensi que jadis
         avoient fait. Si tost que li rois Henris fu entrés en
         le ville, il demanda où li rois de Mayogres estoit et
     30  se tenoit: on li ensengna liement et volentiers. Tantost
         et sans delay, li rois Henris vint celle part et entra
         en l’ostel et en le cambre, là où li dis rois estoit
    [71] encores tous pesans de sa maladie. Li rois Henris
         vint jusques à lui, et là li dist ensi: «Rois de Mayogres,
         vous avés esté nostre ennemi, et à main armée
         vous estes entrés en nostre royaume de Castille, pour
      5  quoi nous mettons main à vous, et vous rendés nostre
         prisonnier, ou aultrement vous estes mors.» Li rois
         de Mayogres, qui se veoit en dur parti et que deffense
         riens n’i valoit, respondi et dist: «Sire, je sui
         mors voirement, se vous volés. Volentiers je me rench
     10  vostre prisonnier et non à autrui; et, se vous me
         devés ou volés mettre, par quel condition que ce soit,
         en aultres mains que ens ès vostres, si le dittes, car
         je aroie plus chier à estre mors, que ens ès mains
         remis de mon adversaire le roy d’Arragon.» Li rois
     15  Henris respondi et dist: «Nennil, car je ne vous feroie
         pas loyauté, et se seroit grandement à mon
         blasme. Vous demorrés mon prisonnier, pour quitter
         et pour rançonner, se je voeil.» Ensi fu pris et sierementés
         li rois James de Mayogres dou roy Henri, qui
     20  mist sus lui, ou Val d’Olif, grandes gardes pour plus
         especiaument garder, et puis chevauça oultre devers
         le cité de Lyon en Espagne, qui tantost s’ouvri contre
         lui, quant il oïrent dire qu’il venoit celle part.


         § 596. Quant la ville et la cité de Lyon en Espagne
     25  se fu rendue au roy Henri, tous li pays de le marce
         de Galisse se commença à tourner. Et se vinrent
         rendre au dit roy Henri pluiseur hault baron et signeur,
         qui avoient en devant fait hommage au roy
         dan Piètre; car, quel samblant d’amour qu’il li euissent
     30  moustré, present le prince, il ne le pooient amer,
         tant leur avoit il fait de grans cruaultés jadis, et
    [72]  estoient bien en doubte que encores de recief il ne
         leur en fesist. Et li rois Henris les avoit tenus amiablement
         et porté doucement, et leur prommetoit
         bien à faire: pour tant se retraioient il tout devers
      5  lui.

         Encores n’estoit mies messires Bertrans de Claiekin
         venus en se compagnie, mais il approçoit durement,
         à tout bien deux mil combatans, et estoit
         partis dou duch d’Ango, qui avoit achievé sa guerre
     10  en Prouvence et deffait son siège de devant Tarascon,
         par composition, je ne sçai mies à dire quele. Si
         s’estoient parti avoech le dessus dit monsigneur Bertran
         aucun chevalier et escuier de France, qui desiroient
         les armes, et estoient ja entré en Arragon, et
     15  chevauçoient fortement pour venir devers le roy
         Henri qui avoit mis le siège devant le cité de
         Toulète.

         Les nouvelles dou reconquès et comment li pays
         se tournoit devers le roy Henri, vinrent au roy dan
     20  Piètre qui se tenoit en le marce de Seville et de Portingal
         et estoit tenus tout le temps. Quant li rois
         dan Piètres entendi ce, si fu durement courouciés
         sus son frère le bastart et les barons de Castille qui
         le relenquissoient, et dist et jura que il en prenderoit
     25  si cruele vengance, que il seroit exemples à tous aultres.
         Si fist tantost un mandement et commandement
         partout à tous ceulz dont il esperoit à avoir l’ayde et
         le service. Si manda et pria telz qui point ne vinrent
         et s’escusèrent au mieulz qu’il peurent, et li aucun
     30  de recief sans faintise se retournèrent devers le roy
         Henri et li renvoiièrent leur hommage. Et quant li
         rois dan Piètres vei ce que ses gens li falloient, si se
    [73] commença à doubter et se consilla à dan Ferrant de
         Castres, qui onques ne li falli, liquelz li consilla que
         il presist partout gens là où il les pooit avoir, tant en
         Grenade comme ailleurs, et que il se hastast de chevaucier
      5  contre son frère le bastart, ançois que il se
         efforçast plus en son pays, ne moutepliast de gens
         d’armes.

         Li rois dans Piètres ne volt mies sejourner sur
         ce pourpos, mès pria ens ou royaume de Portingal,
     10  dont li rois estoit ses cousins germains, et y
         eut grant gens; et envoia devers le roy de Grenade
         et devers le roy de Bellemarine et le roy de Tramesainnes,
         et fist alliances à yaus, parmi tant que trente
         ans il les devoit tenir en segur estat et point faire de
     15  guerre. Parmi tant, cil troi roy dessus dit li envoiièrent
         plus de vingt mil Sarrasins, pour aidier à faire
         sa guerre. Si fist tant li rois dan Piètres, que d’uns,
         que d’autres, Crestiiens, Juis et Sarrasins, qu’il eut
         bien quarante mil hommes, tous assamblés en le marce
     20  de Seville. En ces trettiés et pourcas qu’il faisoit, et
         entrues que li sièges estoit devant Toulète, descendi
         en l’ost dou roy Henri messires Bertrans de Claiekin,
         à tout deux mil combatans, qui y fu receus à grant
         joie, ce fu bien raisons, et furent tout chil de l’host
     25  resjoï de sa venue.


         § 597. Li rois dan Piètres, qui avoit fait son amas
         de gens d’armes à Seville et là environ, si com chi
         dessus est dit, et qui desiroit à combatre son frère le
         bastart, se departi de Seville, à tout grant host, en
     30  istance de ce que pour venir lever le siège de devant
         Toulette. Entre le cité de Toulette et celi de Seville,
    [74] puet bien avoir neuf journées de pays: si vinrent
         les nouvelles en l’ost dou roy Henri, que li rois dans
         Piètres approçoit et avoit en se compagnie plus de
         quarante mil hommes, uns c’autres, et que sur ce il
      5  euist avis. A ce conseil furent appellé li chevalier d’Arragon
         et de France qui là estoient, et par especial messires
         Bertrans de Claiekin, par lequel on voloit dou tout
         ouvrer. Là donna li dis messires Bertrans un conseil
         qui fu tenus: que tantost, avoech le plus grant partie
     10  de ses gens, li rois Henris se partesist et chevauçast
         à effort devers le roy dan Piètre qui approçoit; et, en
         quel estat li et les siens que on le trouvast, on le
         combatesist. «Car pour quoi, dist il, si com nous
         sommes enfourmé, il vient à grant poissance sur
     15  nous, qui trop nous poroit grever, se il venoit par
         avis jusques à nous. Et, se nous alons sur lui, sans
         ce que riens en sace, nous le prenderons bien lui et
         ses gens en tel parti que tout despourveu, et que
         nous en arons l’avantage, et seront desconfi, je n’en
     20  doubte mies.»

         Li consaulz et avis de monsigneur Bertran fu
         oïs et tenus. Si se parti sus un soir li dis rois Henris
         de l’host, en se compagnie tous les milleurs combatans
         par election que il euist, et laissa le demorant
     25  de son host en le garde et gouvrenement dou
         conte dan Tille, son frère, et puis chevauça avant.
         Et avoit ses espies alans et venans, qui savoient et
         raportoient songneusement le couvine dou roy dan
         Piètre et de son host. Et li rois dan Piètres ne
     30  savoit riens dou roy Henri, ne que ensi chevauçast
         contre lui: de quoi il et ses gens en chevauçoient
         plus espars et en petite ordenance. Et avint
    [75] que, sus une ajournée, li rois Henris et li sien deurent
         encontrer le roy dan Piètre et ses gens, qui celle nuit
         avoit jeu en un chastiel, assés priès de là, que on
         appelle Montueil, et l’avoit li sires de Montueil recueilliet
      5  et honnouret ce qu’il pooit. Si en estoit au
         matin partis et mis au chemin, et chevauçoit assés
         esparsement, car il ne cuidoit mies estre combatus
         en ce jour. Evous venant soudainnement, banières
         desploiies, et tous pourveus de leurs fais, le roy Henri,
     10  le conte Sanse son frère, monsigneur Bertran de
         Claiekin, par lequel conseil tout il ouvroient, le
         Bèghe de Vellainnes, le visconte de Rokebertin, le
         visconte de Rodais et leurs routes. Et estoient bien
         six mil combatans, et chevauçoient tout serré et de
     15  grant randon. Et s’en viennent, de plains eslais, de
         grant volenté et sans faire nul parlement, ens ès premiers
         qu’il encontrèrent, en escriant: «Castille au
         roy Henri!» et «Nostre Dame! Claiekin!» Si reculèrent
         et abatirent ces premiers, roidement et mervilleusement,
     20  qui furent tantost desconfi et rebouté
         bien avant. Là en y eut pluiseur occis et rués par
         terre, car nulz n’estoit pris à raençon, et ensi estoit
         ordonné dou conseil monsigneur Bertran, très le jour
         devant, pour le grant plenté de mescreans, Juis et
     25  aultres, qui là estoient.

         Quant li rois dan Piètres entendi ces nouvelles,
         qui chevauçoit en le plus grant route, que ses gens
         estoient assalli et envaï et rebouté villainnement de
         son frère le bastart Henri et des François, si fu
     30  durement esmervilliés dont il venoient, et vei bien
         qu’il estoit trahis et decheus et en aventure de tout
         perdre, car ses gens estoient moult espars. Non
    [76] pourquant, comme bons chevaliers et hardis qu’il
         estoit, et de grant confort et emprise, il s’arresta tout
         quois sus les camps, et fist sa banière desvoleper et
         mettre avant pour recueillier ses gens, et envoia
      5  noncier et dire à chiaus derrière, que il se hastaissent
         de traire avant, car il se combatoit as ennemis.
         Dont s’avancièrent toutes manières de bonnes gens
         qui oïrent ces nouvelles, et se traisent pour leur
         honneur devers le banière dou roy dan Piètre, qui
     10  venteloit sus les camps. Là eut grant bataille et dure
         mervilleusement, et maint homme reversé par terre
         et occis dou costet le roy dan Piètre, car li rois Henris
         et messires Bertrans et leurs routes les requeroient
         de si grant volenté, que nulz ne duroit contre yaus.
     15  Mès ce ne fu mies si tost fait et achievé, car cil dou
         roy dan Piètre estoient si grant fuison, que bien six
         contre un; mais tant y avoit de mal pour yaus et de
         meschief qu’il furent pris si sus un piet, que ce les
         esbahissoit et desconfisoit plus c’autre cose.


     20  § 598. Ceste bataille des Espagnolz l’un contre
         l’autre, et des deux rois et leurs alliiés, assés priès dou
         castiel de Montueil, fu en ce jour moult grande et
         moult horible. Et moult y furent bon chevalier, dou
         costé le roy Henri, messires Bertrans de Claiekin,
     25  messires Joffrois Ricon, messires Ernaulz Limozins,
         messires Yons de Lakonet, messires Jehans de Berghètes,
         messires Gauwains de Baillueil, messires li
         Bèghes de Vellainnes, Alains de Saint Pol, Alyos de
         Talay et li Breton qui là estoient; et ossi dou royaume
     30  d’Arragon, li viscontes de Rokebertin et li viscontes
         de Rodès et pluiseur aultre bon chevalier et escuier
    [77] que je ne puis mies tous nommer. Et y fisent tamaintes
         grandes apertises d’armes, et bien leur besongnoit,
         car il trouvèrent gens ossi contre yaus assés estragnes,
         telz que Sarrasins et Portingalois. Car li Juis qui là
      5  estoient, tournèrent tantost les dos, ne point ne se
         combatirent; mès ce fisent cil de Grenade et de
         Bellemarine, qui portoient ars et archigaies, dont il
         savoient bien jeuer, et dont il fisent pluiseurs grans
         apertises de traire et de lancier.

     10  Et là estoit li rois dans Piètres hardis homs durement,
         qui se combatoit moult vaillamment, et tenoit
         une hace dont il donnoit les cops si grans, que nulz
         ne l’osoit approcier. Là s’adreça la banière dou roy
         Henri son frère devers le sienne, bien espesse et bien
     15  pourveue de bons combatans, en escriant leurs cris et
         en boutant fierement de leurs lances. Lors se commencièrent
         à ouvrir cil qui dalés le roy dan Piètre estoient,
         et à esbahir malement. Dans Ferrans de Castres, qui
         avoit à garder et consillier le corps dou roy dan Piètre
     20  son signeur, vei bien, tant eut il de sentement, que leurs
         gens se perdoient et desconfisoient, pour tant que trop
         sus un piet pris on les avoit: si dist au roy dan Piètre:
         «Sire, sauvés vous et vous recueilliés en ce castiel de
         Montueil, dont vous estes à ce matin partis. Se vous
     25  estes en ce castiel, vous serés en sauvegarde; et, se
         vous estes pris de vos ennemis, vous serés mors sans
         merci.» Li rois dan Piètres crut ce conseil, et se
         parti au plus tost qu’il peut, et se retraist devers
         Montueil. Si y vint si à point, que il trouva les portes
     30  dou chastiel ouvertes et le signeur qui le rechut,
         lui douzime tant seulement. Entrues se combatoient
         li aultre qui estoient espars sus les camps, et faisoient
    [78] li aucun ce qu’il pooient; car li Sarrasin, qui
         là estoient, avoient ossi chier à morir qu’il fuissent
         longement cachiet: si se vendoient par ensi li aucun
         moult durement.

      5  Nouvelles vinrent au roy Henri et à monsigneur
         Bertran que li rois dan Piètres estoit retrais et enclos
         ens ou chastiel de Montueil, et que li Bèghes de
         Vellainnes et se route l’avoient poursievi jusques à là;
         et se n’i avoit ou dit chastiel que un seul pas, par où
     10  on y entroit et issoit, et devant celle entrée se tenoit
         li dis Bèghes, et avoit là mis son pennon. De ces
         nouvelles furent durement resjoy li dessus dis messires
         Bertrans et li rois Henris, et se traisent de celle
         part, tout en combatant et occiant gens à fous et à
     15  mons, ensi que bestes, et tant qu’il estoient tout lasset
         d’occire, dou decoper et de l’abatre. Si dura ceste
         cache plus de trois grans liewes, et y eut ce jour mort
         plus de vingt quatre mil hommes, uns c’autres. Et
         trop petit s’en sauvèrent, se ce n’estoient cil dou
     20  pays qui savoient les refuites et les adresces; car li
         Sarrasin, qui ne savoient ne cognissoient nient le
         pays, ne savoient où fuir: si leur couvenoit attendre
         l’aventure, si furent tout mort. Ceste bataille fu
         desous Montueil et là environ, en Espagne, le treizime
     25  jour dou mois d’aoust, l’an de grasce mil trois
         cens soixante huit.


         § 599. Apriès le grande desconfiture qui eut estet
         faite sus le roy dan Piètre et ses assamblés, assés priès
         de Montueil, et que li rois Henris et messires Bertrans
     30  eurent obtenu le place et qu’il furent retourné
         de le cache, il se recueillièrent tout devant le dit
    [79] chastiel de Montueil et se logièrent et amanagièrent
         tout environ; et bien disent que il n’avoient riens
         fait ne esploitié, se il ne prendoient le chastiel et le
         roy dan Piètre qui dedens estoit. Si mandèrent tout
      5  leur estat et afaire à leurs gens, qui se tenoient devant
         Toulète, afin qu’il en fuissent plus reconforté.
         De ces nouvelles furent tout resjoy li contes dan
         Tilles et li contes Sanses et cil qui le siège là tenoient.
         Li chastiaus de Montueil estoit fors assés pour bien
     10  tenir un grant temps, se pourveus euist esté; mès de
         tous vivres, quant li rois dan Piètres y entra, il n’en
         y avoit point pour lui vivre plus haut de quatre jours;
         et ce esbahissoit grandement le roy dan Piètre et les
         compagnons, car il estoient si priès gettié, de nuit et
     15  de jour, que uns oiselés ne se partesist point dou
         chastiel, que il ne fust veus et aperçeus.

         Li rois dan Piètres, qui estoit là dedens en grant
         angoisse de coer, et qui veoit ses ennemis logiés autour
         de lui, et qui bien savoit que à nul trettiet de pais ne
     20  d’accort il ne vorroient entendre ne descendre, eut tamainte
         imagination, siques, tout considéré, les perilz
         où il se trouvoit et le faute de vivres qui laiens estoit,
         il fu consilliés que, à heure de mienuit, dou chastiel,
         lui douzime, il se partiroient et se metteroient en le
     25  garde de Dieu, et aroient guides qui les meneroient
         à l’un des corons de l’host et à sauveté. Si se arrestèrent
         ou dit chastiel sus cel estat, et se partirent secretement,
         environ heure de mienuit, li rois dans
         Pietres, dans Ferrans de Castres et tant qu’il furent
     30  yaus douze, et faisoit celle nuit durement espès et
         brun.

         A ce donc faisoit le get à plus de trois cens combatans
    [80] messires li Bèghes de Vellainnes, ensi que
         li rois dans Piètres estoit issus dou chastiel et se
         route, et s’en venoit par une haute voie qui descendoit
         tout bas, et se tenoient si quoi que il sambloit
      5  que il n’i euist nullui. Li Bèghes de Vellainnes, qui
         estoit toutdis en doubte et en soing de son fait et en
         cremeur de tout perdre, oy, ce li sambla, le son de
         passer sus le pavement; si dist à chiaus qui dalés lui
         estoient: «Signeur, tout quoi et ne faites nul effroy.
     10  J’ay oy gens: tantost sarons qui ce sont, qui ceminent
         à ceste heure. Je ne sçai se ce seroient jamais
         vitaillier, qui venissent rafreschir ce chastiel de vivres,
         car il n’en est mies bien pourveus.»

         Adonc s’avança li dis Bèghes, sa daghe en son puing,
     15  ses compagnons dalés lui, et vint à un homme priès
         dou roy dan Piètre et demanda: «Qui est çou là? Parlés
         ou vous estes mors.» Cil à qui messires li Bèghes s’adreça,
         estoit englès: se li refusa à parler et se lança
         oultre en lui eschievant, et li dis Bèghes le laissa
     20  passer et s’adreça sus le roy dan Piètre; et li sambla,
         quoique il fesist moult brun, que ce fust il, et le ravisa
         pour le roy Henri son frère, car trop bien se
         ressambloient. Se li demanda, en portant se dage sus
         se poitrine: «Et vous, qui estes? Nommés vous tantost,
     25  ou vous estes mors.» Et en ce parlant il le prist
         par le frain de son cheval, et ne volt mies qu’il li
         escapast, ensi que li premiers avoit fait, quoique il
         fust pris de ses gens.

         Li rois dan Piètres, qui veoit une grosse route
     30  de gens d’armes devant lui et qui bien sentoit que
         escaper ne pooit, dist au Bèghe de Vellainnes qu’il
         recogneut: «Bèghes, Bèghes, je sui li rois dan
    [81] Piètres, rois de Castille, à qui on fait moult de tors
         par mauvais conseil. Je me rench ton prisonnier et
         me meth, et toutes mes gens qui ci sont, et tout
         comptés n’en y a que douze, en ta garde et volenté.
      5  Si te pri, en nom de gentillèce, que tu nous
         mettes à sauveté, et je me rançonnerai à toy si grandement
         com tu vorras; car, Dieu merci, j’ai bien
         encores de quoi, mès que tu m’eschiewes des mains
         dou bastart Henri mon frère.» Là deubt respondre,
     10  si com je fui depuis enfourmés, li dis Bèghes, que il
         venist tout seurement, lui et sa route, et que ja ses
         frères li bastars Henris, ne nuls aultres par lui, ne
         saroit riens de ceste avenue. Sur cel estat s’en alèrent
         il, et en fu menés li rois dan Piètres ou logeis le Bèghe
     15  de Vellainnes et proprement en le cambre monsigneur
         Yon de Lakonet. Il n’eut point là estet une heure,
         quant li rois Henris et li viscontes de Rokebertin et
         leurs gens, non pas grant fuison, vinrent ou logeis
         dou dessus dit.

     20  Sitost que li rois Henris entra en le cambre où ses
         frères li rois dan Piètres estoit, il dist ensi par tel
         langage: «Où est li filz de pute juis, qui s’appelle
         rois de Castille?» Adonc s’avança li rois dans Piètres,
         qui fut moult hardis et crueulz homs. «Mès tu es
     25  filz de putain, car je sui fiulz dou bon roy Alphons.»
         Et à ces mos il prist à bras le roy Henri
         son frère et le tira à lui en luitant, et fu plus fors de
         li et l’abati desous lui, sus une ambarde, que on dist
         en françois une coute de matelas de soie. Et mist
     30  main à sa coutille, et l’euist là occis sans remède, se
         n’euist esté li viscontes de Rokebertin, qui prist le
         piet dou roy dan Piètre, et le reversa par desous, et
    [82] mist le roy Henri par deseure: liquelz traist tantost
         une longe coutille de Castille, que il portoit à escerpe,
         et li embara ou corps, tout en afillant desous en
         amont, et tantost sallirent cil qui li aidièrent à partuer.
      5  Et là furent mort ossi dalés li uns chevaliers
         d’Engleterre, qui s’appelloit messires Raoulz Helme,
         qui jadis avoit estet nommés li Vers Escuiers, et uns
         escuiers qui s’appelloit Jakes Rollans, pour tant qu’il
         s’estoient mis à deffense; mès à dan Ferrant de Castres
     10  et as aultres on ne fist point de mal, ains demorèrent
         prisonnier à monsigneur le Bèghe de Vellainnes
         et à monsigneur Yon de Lakonet.


         § 600. Ensi fina li rois dan Piètres de Castille, qui
         jadis avoit regné en si grant prosperité; et encores le
     15  laissièrent chil qui occis l’avoient, trois jours sus
         terre: dont il me samble que ce fu pités pour humanité,
         et se gaboient li Espagnol de lui. A l’endemain,
         li sires de Montueil se vint rendre au roy Henri, qui
         le reçut et prist à merci, et ossi tous chiaus qui se
     20  voloient retourner devers lui. Ces nouvelles s’espardirent
         par toute Castille, comment li rois dans Piètres
         estoit mors. Si en furent couroucié si ami, et reconforté
         si anemi.

         Quant les nouvelles vinrent au roy de Portingal,
     25  que ses cousins li rois dan Piètres estoit mors par
         telle manière, si en fu durement courouciés, et dist
         et jura que ce seroit amendé. Si envoia tantost
         deffiances au roy Henri et li fist guerre, et tint le
         marce de Seville une saison contre lui. Mès pour ce
     30  ne laissa mies li rois Henris à poursievir se emprise,
         et s’en retourna devant Toulète, qui tantost se rendi
    [83] et tourna à lui, quant il sceurent la mort dou roy
         dan Piètre, et ossi fist tous li pays; ne meismement
         li rois de Portingal n’eut mies conseil de tenir longement
         le guerre contre le roy Henri: si en fu fais
      5  accors et pais par les moiiens, prelas et barons
         d’Espagne.

         Si demora li rois Henris tout à pais dedens Castille,
         et messires Bertrans de Claiekin dalés lui et
         messires Oliviers de Mauni et li aultre chevalier de
     10  France et de Bretagne, asquelz li rois Henris fist
         grant pourfit, et moult y estoit tenus, et sans l’ayde
         d’yaus il ne fust ja venus à chief de ses besongnes.
         Si fist le dit monsigneur Bertran de Claiekin,
         connestable de toute Castille, et li donna la terre de
     15  Sorie, qui bien valoit par an vingt mil florins, et à
         monsigneur Olivier de Mauni, son neveu, le terre
         d’Ecrette, qui bien en valoit ossi par an dix mil, et
         ensi tous les aultres chevaliers. Si vint tenir son estat
         à Burghes, et sa femme et ses enfans, en regnant
     20  comme roi. De la prosperité et bonne aventure de
         lui furent grandement resjoy li rois de France et li
         dus d’Ango, qui moult l’amoient, et ossi li rois
         d’Arragon.

         En ce temps trespassa de ce siècle, en Ast en Pieumont,
     25  messires Lyons d’Engleterre qui en celle saison
         estoit passés oultre, si com ci dessus est dit, et
         avoit pris à femme la fille monsigneur Galeas, signeur
         de Melans. Et pour tant qu’il morut assés mervilleusement,
         messires Edouwars li Despensiers, ses
     30  compains, qui là estoit, en fist guerre au dit monsigneur
         Galleas et le heria un temps et rua jus par
         pluiseurs fois de ses gens. En le fin, messires li contes
    [84] de Savoie s’en ensonnia et les mist à acord. Or revenrons
         nous as besongnes et as avenues de la ducé
         d’Acquitainne.


         § 601. Vous avés chi dessus oy recorder comment
      5  li princes de Galles estoit enfourmés et consilliés de
         eslever un fouage en sa terre, dont toutes gens se tenoient
         à trop cargiet, et par especial cil de Gascongne.
         Car cil des basses marces de Poito, de Saintonge
         et de la Rocelle s’i acordoient assés bien, pour tant
     10  qu’il estoient plus prochain dou sejour dou prince,
         et ossi il ont estet toutdis plus obeissant et descendant
         as ordenances de leurs signeurs, et plus ferme
         et mieulz estable que cil des lontainnes marces. Pour
         ceste cose mettre à l’intention dou prince et de son
     15  conseil, en furent pluiseur parlement assamblé à
         Niorth, en Angouloime, à Poitiers, à Bourdiaus et à
         Bregerach; et toutdis maintenoient cil de Gascongne,
         que point n’en paieroient, ne ja en leurs terres courir
         ne le soufferoient, et mettoient avant qu’il avoient
     20  ressort en le cambre dou roy de France. De ce ressort
         estoit li princes durement courouciés, et respondit
         bien à l’encontre et disoit ensi que non avoient,
         et que li rois de France avoit quitté tous ressors et
         toutes jurisditions, quant il rendi les terres à son signeur
     25  de père, ensi que bien estoit apparant par les
         trettiés et chartre de le pais, qui de ce faisoient clerement
         et plainnement mention, et que nul article
         n’i avoient li trettieur de le pais pour le roy de France
         reservé.

     30  A ce pourpos respondoient li Gascon, et disoient
         que il n’estoit mies en le poissance et ordenance
    [85] dou roy de France, ne ne fu onques, qu’il les peuist
         quitter dou ressort; car li prelat, li baron, les
         cités et les bonnes villes de Gascongne ne l’euissent
         jamais souffert, ne soufferoient encores, se il estoit à
      5  faire, pour tousjours demorer le royaume de France
         et le royaume d’Engleterre en guerre. Ensi estoient
         en grignes li princes et li signeur de Gascongne, et
         soustenoit cescuns se oppinion et disoit qu’il avoit
         bon droit. Et se tenoient tout quoi à Paris, dalés le
     10  roy de France, li contes d’Ermignach, li sires de Labreth,
         li contes de Pieregort, li contes de Commignes
         et pluiseur aultre baron de Gascongne, qui tutoient
         et enfourmoient le roy nuit et jour, par grant loisir,
         que li princes, par orgueil et presumption, les voloit
     15  tous suppediter, et eslever coses indeues en leurs
         terres, lesqueles il ne soufferoient jamais à estre faites.
         Et disoient et remoustroient au roy que il avoient
         ressort à lui; si voloient que li princes fust appellés
         en parlement en le cambre des pers, sus les griefs et
     20  molestes que il leur voloit faire. Li rois de France,
         qui se veoit poursievis de ces signeurs de Gascongne,
         qui le requeroient de confort et d’ayde comme leur
         souverain, ou il se trairoient en aultre court, ce disoient
         il, si perderoit celle signourie, descendoit à envis
     25  à leur requeste, pour tant qu’il sentoit bien que
         la cose ne pooit venir à aultre chief que à guerre:
         laquele, sans grant title de raison, il ne voloit nullement
         esmouvoir, car encores veoit il son royaume
         trop grevé et trop pressé de Compagnes et d’ennemis,
     30  pour lui et son frère le duch de Berri, hostagiier
         en Engleterre: si voloit ses coses faire tout meurement.

    [86] En ce temps estoit revenus en France messires
         Guis de Lini, conte de Saint Pol, sans prendre congiet
         as Englès et par grant soutilleté: la matère en
         seroit trop longue à demener, je m’en passerai briefment.
      5  Liquelz contes haoit tant les Englès qu’il n’en
         pooit nul bien dire, et rendoit grant painne à ce que
         li rois de France descendesist à le priière des Gascons;
         car bien savoit que, se li princes estoit appellés, ce
         seroit uns mouvemens de guerre. A l’oppinion dou
     10  conte de Saint Pol estoient descendant pluiseur prelat,
         conte, baron et chevalier dou royaume de France.
         Et disoient bien ensi au roy que li rois d’Engleterre
         ne li princes de Galles n’avoient en riens tenu le pais,
         ne ce qu’il avoient juré et seelé, selonch le teneur des
     15  trettiés, qui furent fait et ordené à Bretegni dalés
         Chartres, et depuis confermé à Calais; car li Englès
         avoient toujours couvertement et soutieument guerriiet
         le royaume de France, et avoit esté grevé et oppressé
         li royaumes de France plus, depuis le pais faite,
     20  que en devant. «Et tout ce que nous vous disons et
         moustrons, vous le trouverés en verité, se vous faites
         lire les chartres de le pais et en quoi li rois d’Engleterre
         et ses ainnés filz li princes de Galles se sousmisent
         par foy et sierement.»

     25  Adonc li rois de France, pour li mieulz enfourmer
         de verité et condescendre à ses gens et garder les droitures
         de son royaume, fist mettre avant et aporter en
         le cambre de conseil toutes les chartres de le pais; et
         là les fist lire par pluiseurs jours et à grant loisir,
     30  pour mieulz examiner les poins et les articles, qui
         dedens estoient contenu. Si en furent veues et leues,
         ce terme pendant, pluiseurs fois, pour mieulz avenir
    [87] au fons de leur matère. Et entre les aultres, il en y
         eut une des sousmissions, où li rois et ses consauls
         s’arestèrent le plus, pour tant que elle parloit vivement
         et clerement, de ce dont il voloient oïr parler,
      5  laquele lettre disoit en tel manière:


         § 602. Edouwars, par le grasce de Dieu, roy d’Engleterre,
         signeur d’Irlande et d’Aquitainne, à tous
         ceulz qui ces presentes lettres veront ou oront, salut.
         Sachent tout que, en l’acort et pais finable fais
     10  entre nous et nostre très chier frère le roy de France,
         sont contenu deux articles, contenans la fourme qui
         s’ensieut. Item, que li roy dessus dit seront tenu de
         faire confremer toutes les coses dessus dittes par
         nostre Saint Père le pape, et seront vallées par sierement,
     15  sentenses et censures de court de Romme et
         tous aultres liens, en la plus forte manière que faire
         se pora. Et seront impetrées dispensations et absolutions
         et lettres de la ditte court de Romme, touchans
         la perfection et l’acomplissement de ce present
     20  trettiet; et seront baillies as parties, au plus tart dedens
         trois sepmainnes, apriès ce que li rois de France sera
         arrivés à Calais. Item, afin que les coses dessus dittes,
         traitiés et paroles soient plus fermes, estables et
         vaillables, seront faites et données les fermetés qui
     25  s’ensievent: c’est à savoir, lettres seelées des seaulz
         des rois et des ainsnés filz de ceulz, les milleurs qu’il
         poront faire et ordonner par les consaulz des roys. Et
         jureront li dit roy et leurs ainsnés enfans et aultres enfans,
         et ossi li aultre des linages des dis signeurs, et
     30  aultres grans des royaulmes, jusques au nombre de
         vingt de çascune partie, qu’il tenront et aideront à
    [88] tenir, pour tant comme çascun d’eulz touche, les
         dittes coses trettiies et acordées, et acompliront sans
         jamais venir au contraire, sans fraude et sans mal
         engin, et sans faire nul empeechement. Et, se il y
      5  avoit aucun del royaume de France ou dou royaume
         d’Engleterre, qui fuissent rebelles ou ne volsissent
         acorder les coses dessus dittes, li doy roy dessus dit
         ensamble feront tout leur pooir, de corps, de biens
         et d’amis, de mettre les dis rebelles en obeissance,
     10  selonch la fourme et teneur dou dit trettié. Et avoec
         ce se sousmetteront li doy roy et leur royaume à le
         cohertion de nostre Saint Père le pape, afin qu’il
         puist constraindre par sentenses, censures d’Eglise et
         aultres voies deues, celi qui sera rebelles, selonch ce
     15  qui sera de raison. Et, parmi les fermetés et seurtés
         dessus dittes, renonceront li doy roy, pour eulz et
         leurs hoirs, par foy et sierement, à toutes graces et
         procès de fait. Et se, par desobeissance, rebellion
         ou poissance d’aucuns subgès dou royaume de France
     20  ou aultre juste cause, le roy de France ou ses hoirs
         ne pooient acomplir toutes les coses dessus dittes, li
         rois d’Engleterre, ses hoirs ou aucuns pour eulz ne
         feront ou doient faire guerre contre le roy de France,
         ses hoirs ne son royaume; mès tous ensamble s’efforceront
     25  de mettre les dis rebelles en obeissance et
         d’acomplir les coses dessus dittes. Et ossi, se aucun
         dou royaume et obeissant dou roy d’Engleterre ne
         voloient rendre les chastiaus, villes ou forterèces
         qu’il tiennent ou royaume de France et obeir au
     30  trettié dessus dit, ou par juste cause ne poroit acomplir
         li dis rois de France ce qu’il doit faire par ce
         present trettiet, li doi roy ensamble doient faire leur
    [89] plain pooir de guerriier les rebelles et de mettre en
         bonne obeissance, et de recouvrer villes, chastiaus et
         forterèces. Et seront ossi faites et données, d’une partie
         et d’autre, selonc le nature dou fait, toutes manières
      5  de fermetés et seurtés, que on pora et sara deviser,
         tant par le pape et le colège de le court de
         Romme comme aultrement. Et nous, desirans avoir
         et nourir perpetuelle pais et amour entre nous et
         nostre dit frère et le royaume de France, avons renunciet
     10  et par ces presentes renonçons à toutes guerres
         et aultres procès de fait contre nostre dit frère,
         ses hoirs, successeurs et le royaume de France et ses
         subgès. Et prommetons et jurons et avons juré sus le
         corps Jhesucris, pour nous, nos hoirs et successeurs,
     15  que nous ne ferons ne venrons, ne faire ou venir
         soufferons par fait ou par parolle contre ceste presente
         renunciation, ne contre aucune de ces coses
         contenues ès dessus dis articles. Et, se nous faisions
         ou souffrions estre fait le contraire par quelconque
     20  manière, ce que Diex ne voeille, nous volons estre
         reputé et tenu pour faulz, mauvais et parjure, et encourre
         en tel blasme et diffame, comme rois sacrés
         doit encourir en tel cas. Et renunçons à impetrer
         toutes dispensations et absolutions dou pape et d’autre
     25  contre le dit sierement. Et, se impetrée estoit,
         nous volons qu’elle soit nulle et de nulle valeur, et
         que nous ne nous en puissons aidier en aucune manière.
         Et, pour tenir plus fermement les coses dessus
         dittes, nous sousmetons nous, nos hoirs et nos successeurs,
     30  à le jurisdiction et cohercion de l’Eglise de
         Romme. Et volons et consentons que nostre Saint
         Père le pape conferme toutes ces coses, en donnant
    [90] monitions et mandemens generaulz, pour l’acomplissement
         d’icelles, contre nous, nos hoirs et successeurs
         et contre tous nos subgès, soient commugnes,
         universités, collèges ou personnes singulères quelconques,
      5  et en donnant sentenses generaulz d’escumeniement,
         de suspension ou d’entredit, pour estre encourues
         par nous ou par eulz, sitos comme nous ou
         eulz ferons ou attempterons le contraire, en occuppant
         ville, forterèce ou chastiel, ou aultre cose quelconque
     10  faisant, ratefiant ou agreant, ou en donnant conseil,
         confort, faveur ne ayde, celeement ou en appert,
         contre les coses dessus dittes. Et avons fait samblablement
         jurer toutes les dittes coses par nostre très
         chier ainsnet fil Edouwart, prince de Galles, et nos
     15  filz puisnés Leonniel, conte de Dulnestre et Jehan,
         conte de Richemont, et Aymon de Langlée et nostre
         très chier cousin messire Phelippe de Navare,
         et les dus de Lancastre et de Bretagne, les contes
         de Stafort et de Sasleberi, le signeur de Mauni,
     20  Gui de Briane, Renault de Gobehem, le captal de
         Beus, le signeur de Montferrant, Jame d’Audelée,
         Rogier de Biaucamp, Jehan Chandos, Raoul de
         Ferrières, Edouwart le Despensier, Thomas et Guillaume
         de Felleton, Eustasce d’Aubrecicourt, Franke
     25  de Halle, Jehan de Montbray, Bietremieu de
         Brouwes, Henri de Persi, Nicole de Cambourne,
         Richart de Stafort, Guillaume de Grantson, Raoul
         Spingreniel, Gastonnet de Graili et Guillaume Bourtonne,
         chevaliers. Et ferons ossi jurer samblablement,
     30  au plus tost que faire porons bonnement, nos aultres
         enfans et la plus grant partie des prelas, des
         eglises, contes, barons et aultres nobles de nostre
    [91] royaume. En tesmoing de laquel cose, nous avons fait
         mettre nostre seel à ces presentes lettres, données en
         nostre ville de Calais, l’an de grasce Nostre Signeur
         mil trois cens et soixante, le vingt quatrime jour dou
      5  mois de octembre.


         § 603. Entre les aultres lettres qui avoient estet
         données et acordées dalés Chartres comme en le ville
         de Calais, quant li rois Jehans s’i tenoit ou temps
         dessus dit, fu ceste lettre adonc dou roy Charlon,
     10  son ainsnet fil, très bien leute et grandement et à
         loisir examinée et visetée, present les plus especiaus
         de son conseil. Et là disoient bien li prelat et li baron
         de France, qui à ce consillier estoient appellet,
         que li rois d’Engleterre ne li princes de Galles ne
     15  l’avoient en riens tenu ne acompli, mès pris fors
         chastiaus et villes, sejourné et demoré ou dit royaume
         à grant damage, ranchonné et pillié le peuple,
         parquoi li paiement de le redemption dou roy estoient
         encores ou en partie à paiier, et que sur ce et
     20  par ce point li rois de France et si soubget avoient
         bon title et juste cause de brisier le pais et guerriier
         les Englès, et yaus tollir l’iretage qu’il tenoient deça
         le mer.

         Encores fu adonc dit ensi au roy, secretement et
     25  par grant deliberacion de conseil: «Chiers sires, emprendés
         hardiement, et vous y avés cause. Et sachiés,
         sitos que vous l’arés empris, vous verés et trouverés
         que les trois pars dou pays de la ducé d’Aquitainne
         se tourneront devers vous, prelat, conte, baron, chevalier,
     30  escuier et bourgois de bonnes villes, vechi
         comment et pourquoi. Li princes procède à eslever
    [92] ce fouage dont point ne venra à chief, mès en demorra
         en le hayne et malivolense de toutes gens. Et
         sont cil de Poito, de Saintonge, de Limozin, de
         Roerge, de Quersin et de le Rocelle, de tel nature qu’il
      5  ne poeent amer les Englès, quel samblant qu’il leur
         moustrent. Et li Englès ossi, qui sont orguilleus et
         presumptueus, ne les poeent osi amer ne fisent onques,
         et encores maintenant mains que onques mais,
         mais les tiennent en grant despit et vieuté. Et ont li
     10  officiier dou prince si sourmonté toutes gens, en Poito,
         en Saintonge et en le Rocelle, qu’il prendent tout en
         abandon, et y font si grans levées que nulz n’a riens
         au sien. Avoech tout ce, li gentil homme dou pays
         ne poeent venir à nul office: tout emportent li Englès
     15  et li chevalier dou prince.»

         Ensi estoit tart et tempre li propres rois de France
         tutés et consilliés. Et meismement li dus d’Ango, qui
         pour le temps se tenoit en le cité de Toulouse, y
         rendoit grant painne, et desiroit moult que la guerre
     20  fust renouvelée, ensi que cilz qui ne pooit amer les
         Englès ne ne fist onques, pour aucuns actes de desplaisances
         que dou temps passet li avoient fais.
         D’autre part, li Gascon songneusement li disoient:
         «Chiers sires, nous tenons, dou temps passet et de
     25  grant anciennetet, à avoir nostre ressort en vostre
         court. Si vous prions que vous nous faites droit et
         loy, si com vostre court est la plus droiturière dou
         monde, dou prince, sus les grans griés qu’il nous voet
         faire et à nos gens; et, se vous nous defallés de droit
     30  à faire, nous nos pourcacerons ailleurs, et nous renderons
         et metterons en court de tel signeur qui nous
         en fera avoir raison, et vous perderés vostre signorie.»

    [93] Li rois de France, qui à envis euist perdu l’amour
         et le service de ces signeurs, car à grant blasme et
         prejudisce li fust retourné, leur respondoit moult
         courtoisement que ja, par faute de loy ne de conseil,
      5  il ne se trairoient en aultre court que en le
         sienne, mès il couvenoit user de telz besongnes par
         grant avis. Ensi les demena il priès d’un an, et les
         faisoit tous quois tenir à Paris; mais il paioit tous
         leurs frès et leur donnoit encores grans dons et grans
     10  jeuiaus, et toutdis enqueroit secretement comment,
         se la pais estoit brisie entre lui et les Englès, il se
         maintenroient. Et cil respondoient que ja de la guerre
         au lés de delà ne l’en faurroit ensonnier, car il estoient
         grant et fort assés pour guerriier le prince et
     15  se poissance.

         Li rois, de l’autre costet, tastoit ossi tout bellement
         et secretement à ceulz de Abbeville et de Pontieu,
         quelz il les trouveroit, et s’il demorroient Englès ou
         François. Cil de Abbeville ne desiroient aultre cose
     20  que de estre François, tant haoient il les Englès. Ensi
         acqueroit li rois de France amis de tous lés: aultrement
         il n’euist osé bonnement faire ce qu’il fist.

         En ce temps fu nés, et par un avent, Charles de
         France, ainsnés filz dou roy de France, l’an mil trois
     25  cens soixante huit, dont li royaumes fu tous resjoïs.
         En devant ce, avoit estet nés Charles de Labreth, filz
         au signeur de Labreth. De le nativité de ces deux
         enfans, qui estoient cousin, fu li royaumes moult
         resleechiés, et par especial li rois de France.


     30  § 604. Tant fu li rois de France tutés et enhortés
         de chiaus de son conseil, et songneusement quoitiés
    [94] des Gascons, que uns appiaus fu fais et fourmés pour
         aler en Aquitainne appeller le prince de Galles en
         parlement à Paris; et s’en fisent li contes d’Ermignach,
         li sires de Labreth, li contes de Pieregorth, li contes
      5  de Commignes, li viscontes de Carmain, li sires de
         Labarde, messires Bertrans de Taride, li sires de
         Pincornet et pluiseur aultre, cause et chief. Et contenoit
         li dis apiaus comment, sus grans griés dont chil
         signeur se plaindoient que li princes de Galles et
     10  d’Aquitainne leur voloit faire et à leurs terres, il
         appeloient et en traioient à ressort au roy de France,
         lequel, si com de son droit et signourie, il avoient
         pris et ordonné pour leur juge.

         Quant li dis apiaus fu bien fais, escrips et fourmés,
     15  ensi qu’il apertenoit, et bien corrigiés et examinés au
         mieulz que li sage de France sceurent ne peurent faire,
         et au plus doucement, toutes raisons gardées, on les
         carga à un clerch de droit bien enlangagiet, pour mieulz
         esploitier de le besongne, et à un chevalier de Biausse,
     20  qui s’appelloit messires Caponnés de Caponval. Cil
         doi, en leur arroi et avoech leurs gens, se departirent
         de Paris, et se misent au chemin par devers Poito, et
         esploitièrent tant par leurs journées qu’il passèrent
         Berri et Tourainne, Poito et Saintonge, et vinrent à
     25  Blaves, et là passèrent la rivière de Garone, et arrivèrent
         à Bourdiaus, où li princes et madame la princesse
         se tenoient pour le temps. Et partout disoient
         li dessus dit qu’il estoient messagier au roy de France:
         si estoient et avoient esté partout li bien venu, pour
     30  la cause dou dit roy, de qui il se renommoient.

         Quant il furent rentré en le cité de Bourdiaus, il se
         traisent à hostel, ja estoit tart, environ heure de vespres:
    [95] si se tinrent là tout ce jour jusques à l’endemain
         que, à heure competente, il vinrent vers l’abbeye de
         Saint Andriu, où li dis princes se logoit et tenoit
         son hostel. Li chevalier et li escuier dou prince les
      5  recueillièrent moult doucement, pour le reverense
         dou roy de France, de qui il se renommoient, et fu li
         dis princes enfourmés de leur venue. Quant il furent
         parvenu jusques au prince, il l’enclinèrent moult bas
         et le saluèrent, et li fisent toute reverense, ensi
     10  comme à lui apertenoit et que bien le savoient faire,
         et puis li baillièrent lettres de creance. Li princes les
         prist moult doucement et les lisi, et puis lor dist:
         «Vous nous estes li bien venu. Or dittes avant: que
         volés vous dire?»--«Très chiers sires, dist li clers
     15  de droit, veci unes lettres qui nous furent baillies à
         Paris, de nostre signeur le roy de France, lesqueles
         nous prommesimes par nos fois que nous publirions
         en le presence de vous, car elles vous touchent.» Li
         princes lors mua couleur, qui adonc fu tous esmervilliés
     20  que ce voloit estre, et ossi furent aucun chevalier,
         qui dalés lui estoient. Nekedent, il se rafrena
         et dist: «Dittes, dittes: toutes bonnes nouvelles
         oyons nous volentiers.» Adonc prist li dis clers la
         lettre et l’ouvri et le lisi, de mot à mot, laquele lettre
     25  contenoit ensi:


         § 605. Charles, par le grasce de Dieu, rois de France,
         à nostre neveu le prince de Galles et d’Aquitainnes,
         salut. Comme ensi soit que pluiseur prelat, baron,
         chevalier, universités, commugnes et collèges des
     30  marces et limitations de Gascongne, demorant et habitant
         ès bondes de nostre royaume, avoech pluiseurs
    [96] aultres de la ducé d’Aquitainne, se sont trait en nostre
         court, pour avoir droit sus aucuns griés et molestés
         indeus, que vous, par foible conseil et simple
         information, leur avés proposé à faire, dont nous
      5  sommes tout esmervilliet: donc, pour obviier et remediier
         à ces coses, nous nos sommes ahers avoech
         yaus et aherdons, tant que, de nostre majesté royal
         et signourie, nous vous commandons que vous venés
         en nostre cité de Paris en propre personne et vous
     10  amoustrés et representés devant nous en nostre cambre
         des pers, pour oïr droit sus les dites complaintes
         et griefs, esmeus de par vous, à faire sus vostre
         peuple qui claime à avoir resort en nostre court; et
         à ce, comment que ce soit, n’i ait point de defaute,
     15  et soit au plus hasteement que vous poés, apriès
         ces lettres veues. En tesmoing de laquel cose, nous
         avons à ces presentes mis nostre seel. Donnet à Paris,
         le quinzime jour dou mois de jenvier.


         § 606. Quant li princes de Galles ot oy lire ceste
     20  lettre, si fu plus esmervilliés que devant, et crola la
         tieste et regarda de costé sus les dessus dis François.
         Et quant il eut un petit pensé, si respondi par tel manière:
         «Nous irons volentiers à nostre ajour à Paris,
         puisque commandé nous est dou roy de France, mès
     25  ce sera le bachinet en le teste et soixante mil hommes
         en nostre compagnie.» Dont s’engenoullièrent
         li doi François, qui là estoient, si disent: «Chiers
         sires, pour Dieu merci, ne prendés cest appel en trop
         grant despit ne en trop grant courous. Nous sommes
     30  messagier au roy nostre signeur, chi envoiiet de
         par lui, à qui nous devons toute obeissance, si com li
    [97] vostre le vous doivent; et nous couvint par commandement
         aporter cest appel, et tout ce que vous
         nous cargerés, nous le dirons volentiers au roy.»--«Nennil,
         dist li princes, je ne vous en sçai nul mal
      5  gré, fors ceulz qui chi vous envoient. Et vostre roy
         n’est pas bien consilliés, qui s’ahert avoech nos subgès
         et se voelt faire juges de c’à lui riens n’apertient
         ne où il n’a point de droit; car bien li sera moustré
         que, au rendre et mettre en le saisine monsigneur
     10  mon père ou ses commis de toute la ducée d’Aquitainne,
         il en quitta tous les ressors. Et tout chil qui
         ont fourmé leur appiel contre mi, n’ont aultre ressort
         que en le court d’Engleterre de monsigneur mon
         père; et, ançois que il soit aultrement, il coustera
     15  cent mil vies.»

         A ces paroles se departi li dis princes d’yaus, et
         entra en une cambre; si les laissa là tous quois ester.
         Adonc vinrent avant chevalier englès, qui leur disent:
         «Signeur, partés de ci et retournés à vostre
     20  hostel. Vous avés bien fait ce pour quoi vous estes
         venu: vous n’arés autre response que vous avés eu.»
         Lors se departirent li chevaliers et li clers, et retournèrent
         à leur hostel et là disnèrent. Et tantost apriès
         disner, il toursèrent et montèrent, et se departirent
     25  de Bourdiaus, et se misent au chemin pour revenir
         vers Thoulouse et compter au duch d’Ango comment
         il avoient esploitié.

         Li princes de Galles, si com chi dessus est dit,
         estoit tous merancolieus de cel appiel que on li avoit
     30  fait. Ossi estoient si chevalier, et vosissent bien
         li aucun, et le consilloient au prince, que li doi messagier,
         qui l’appiel avoient aporté, fuissent occis
    [98] pour leur salaire, mais li princes les en deffendoit.
         Si eut il sus yaus tamainte imagination trop dure,
         et quant on li dist qu’il estoient parti et tenoient le
         chemin de Thoulouse, si appella monsigneur Thumas
      5  de Felleton et le seneschal de Roerge et monsigneur
         Richart de Pontchardon et monsigneur Thumas de
         Persi et son cancelier l’evesque de Bade, et leur demanda:
         «Chil François, qui s’en revont, emportent
         il nul sauf conduit de mi?» Li dessus dit respondirent
     10  qu’il n’en avoient oy nulles nouvelles. «Non,
         dist li princes qui crolla la tieste, ce n’est pas bon
         qu’il se partent si legierement de nostre pays, et voisent
         recorder leur gengles et leurs bourdes au duch
         d’Ango, qui nous aime tout petit, et dient comment
     15  il m’ont ajourné en mon hostiel meismes. Ossi tout
         consideré, il sont plus messagier à mes subgès, le
         conte d’Ermignach et le signeur de Labreth, li conte
         de Pieregorth et celi de Commignes et de Quarmaing,
         qu’il ne soient au roy de France, siques, à leur contraire
     20  et pour le despit qu’il nous ont fait et ont empris
         à faire, nous acordons bien qu’il soient retenu
         et mis en prison.»

         De ces parolles furent cil dou conseil dou prince
         tout joiant, et disent ensi que on y avoit trop mis
     25  au faire. Tantost en fu cargiés li seneschaus d’Aghinois,
         qui s’appelloit messires Guillaumes le Monne,
         uns moult appers chevaliers d’Engleterre, liquelz
         monta tantost à cheval avoech ses gens, et se departi
         de Bourdiaus et poursievi tant, en lui hastant, les
     30  François, que il les raconsievi sus le terre d’Aginois.
         Si les arresta et mist main à yaus d’office, et trouva
         aultre cautèle que dou fait dou prince; car, en yaus
    [99] arrestant, point ne nomma le prince, mès dist que
         leurs hostes dou soir s’estoit plains d’un cheval que
         on li avoit cangié à son hostel.

         Li chevaliers et li clers furent tout esmervilliet de
      5  ces nouvelles, et s’en escusèrent moult fort; mès,
         pour escusance que il fesissent, il ne peurent estre
         desaresté, ains en furent mené en la cité d’Agen, et
         là mis ou chastiel en prison. Et laissièrent bien partir
         li dit Englès aucuns de leurs garçons, qui retournèrent
     10  en France au plus tost qu’il peurent, et passèrent
         parmi le cité de Thoulouse et recordèrent au duch
         d’Ango l’afaire ensi qu’il aloit, qui n’en fu mies trop
         courouciés, pour tant qu’il pensoit bien que c’estoit
         commencemens de hayne et de guerre, et se pourvei
     15  couvertement et avisa selonch ce.

         Les nouvelles vinrent au roy de France, car li varlet
         y retournèrent, qui recordèrent tout ce que il
         avoient veu et oy dire à leurs mestres de l’estat et
         couvenant dou prince. De laquele avenue li rois fu
     20  moult courouciés et le tint en grant despit, et s’avisa
         selonch ce, et sus les parolles que li princes avoit dit,
         qu’il venroit à son ajour contre l’appiel qui fais estoit,
         personelment, le bachinet en le tieste, et soixante
         mil hommes en se compagnie.


     25  § 607. De ceste response grande et fière n’en pensèrent
         mies li rois de France et ses consauls mains,
         et se ordonnèrent et pourveirent selonch che quoiement
         et couvertement.

         A ce donc estoit retournés en France d’Engleterre,
     30  par grasce que li rois li avoit fait, messires Jehans de
         France, dus de Berri, et avoit congiet un an. Si se
   [100] dissimula et porta si bellement que onques puis n’i
         retourna; et prist tant d’escusances et d’autres moiiens
         que la guerre fu toute ouverte, si com vous orés recorder
         assés briefment.

      5  Ossi messires Guillaumes, contes de Harcourt, estoit
         retournés en son pays; et li avoit li dis rois d’Engleterre
         fait grasce, à le priière de monseigneur Loeis
         de Harcourt, son oncle, qui estoit de Poito et pour
         le temps des chevaliers feaulz dou prince. Liquelz
     10  contes de Harcourt eut une maladie qui trop bien li
         chei à point, car elle li dura tant que la guerre fu
         toute renouvelée: pourquoi onques puis ne rentra
         en Engleterre.

         Guys de Blois, qui pour le temps estoit uns jones
     15  escuiers et frères au conte Loeis de Blois, s’estoit delivrés
         franchement d’Engleterre; car, quant il perchut
         que li rois de France, pour qui il estoit là hostagiiers,
         ne le deliveroit pas, il fist trettier devers le
         signeur de Couci qui avoit à femme le fille dou roy
     20  d’Engleterre et qui tenoit à ce jour grant revenue en
         Engleterre de par sa femme, assignés sus les coffres
         dou roy. Si se porta trettiés entre le dit roy, le signeur
         de Couci son fil et Gui de Blois, que li dis Guis, par
         le consentement de ses deux frères Loeis et Jehan et
     25  l’acort dou roy de France, resigna purement et absoluement
         ens ès mains dou roy d’Engleterre la conté
         de Soissons, laquele conté li dis rois d’Engleterre
         rendi et donna à son fil le signeur de Couci, et
         de ce li sires de Couci le quitta de quatre mil
     30  frans de revenue par an: ensi se fisent ces
         pareçons.

         Li contes Pieres d’Alençon ossi, par grasce que li
   [101] rois d’Engleterre li avoit fait, estoit retournés en
         France. Si demora tant et trouva pluiseurs escusances,
         pour quoi onques puissedi ne rentra en l’ostagerie
         dont il estoit partis; mais je croi que en le fin il paia
      5  trente mil frans, pour sa foy aquitter.

         En devant ce, en estoit trop bien cheu au duch
         Loeis de Bourbon qui pour celle cause estoit hostagiiers
         en Engleterre, car par grasce que li rois d’Engleterre
         li avoit fait il estoit retournés en France.
     10  Dont il avint, entrues qu’il estoit en France et à Paris
         dalés le roy son serourge, que li evesques de Wincestre,
         canceliers d’Engleterre, trespassa de ce siècle.

         A ce donc regnoit en Engleterre uns prestres qui
         s’appelloit Guillaumes Wikam. Chilz estoit si très
     15  bien dou roy d’Engleterre que par lui estoit tout fait,
         et sans lui n’estoit riens fait. Quant cilz offices et celle
         eveskiet vaghièrent, tantost li rois d’Engleterre, par
         l’information et priière dou dessus dit Wikan, escrisi
         au duch de Bourbon qu’il se vosist tant pour l’amour
     20  de lui travillier que d’aler devers le saint père pape
         Urbain et impetrer pour son chapellain l’evesquiet
         de Wincestre, et il li seroit courtois à se prison.

         Quant li dus de Bourbon vei les messages dou roy
         d’Engleterre et ses lettres, si en fu moult resjoïs et
     25  remoustra tout l’afaire au roy de France, de quoi
         li rois d’Engleterre et messires Guillaumes Wikan le
         prioient. Li rois li consilla bien d’aler devers le pape.
         Si se parti li dis dus o son arroy et esploita tant par
         ses journées qu’il vint en Avignon où li papes Urbains
     30  pour le temps se tenoit, car encores n’estoit il point
         partis ne ralés à Romme. Auquel saint père li dus de
         Bourbon fist sa priière, à laquele li papes descendi et
   [102] donna au dit duch l’evesquiet de Wincestre à faire
         ent sa volentet; et, se il trouvoit tel le roy d’Engleterre
         que amiable à se composition, il voloit bien
         que li dis Wikan l’euist.

      5  Sus cel estat, retourna li dus de Bourbon en France
         et depuis en Engleterre, et tretta de se delivrance
         devers le roy et son conseil, ançois qu’il vosist moustrer
         ses bulles. Li rois, qui moult amoit ce Wikan,
         fist tout ce qu’il veult. Et fu li dus de Bourbon quittes
     10  de se prison, mais encores paia il vint mil frans.
         Et messires Guillaumes Wikan demora eveskes de
         Wincestre et canceliers d’Engleterre. Ensi se delivroient
         cil signeur de France qui estoient hostagier
         en Engleterre. Or revenons au fait de Gascongne où
     15  les guerres commencièrent premierement, pour le
         cause de l’appiel et dou ressort.


         § 608. Vous devés savoir que li princes de Galles
         prist en grant despit l’ajour que on li avoit fait à estre
         à Paris. Et bien estoit se intention, selonch la response
     20  qu’il avoit ditte et faite as messagiers dou roy,
         que, sus l’esté qui venoit, il venroit tenir son siège
         et remoustrer sa personne à le feste dou Lendi. Et
         envoia tantost devers les capitainnes des Compagnes,
         englès et gascons, qui estoient de son accord, et liquel
     25  se tenoient sus le rivière de Loire, que il ne se
         eslongassent mies trop, car temprement il en aroit à
         faire. Desqueles nouvelles li plus des Compagnes furent
         tout joiant. A ce n’euist point li princes falli, mès
         de jour en jour il aggrevoit d’enfle et de maladie, laquele
     30  il avoit conçut en Espagne: dont ses gens estoient
         tout esbahi, car ja ne pooit il point chevaucier.
   [103] Et de ce estoit li rois de France tous enfourmés, et
         de l’estat et afaire de lui, et avoit par recepte toute
         sa maladie. Si le jugoient li medecin et surgiien de
         France plain de ydropisse et de maladie incurable.

      5  Assés tost apriès la prise de monsigneur Caponnet
         de Caponval et dou clerch de droit, qui furent pris
         et arresté de monsigneur Guillaume le Monne, et
         menet prisonniers en le cité d’Agen, si com ci dessus
         est dit, li contes de Pieregorg, li contes de Commignes
     10  et li viscontes de Quarmain, avoech monsigneur
         Bertran de Taride, le signeur de la Barde et le signeur
         de Pincornet, qui se tenoient en leurs terres, prisent
         en grant despit le prise des dessus dis messagiers,
         car, ou nom d’yaus et pour yaus, il avoient eu ce
     15  damage. Si se avisèrent que il se contrevengeroient
         et ouveroient le guerre par aucun lés, et reprenderoient
         des gens le prince, car cilz grans despis ne
         faisoit mies à souffrir. Si entendirent que messires
         Thumas de Welkefare devoit chevaucier à Rodais,
     20  pour entendre à le forterèce, et se tenoit à Villenove
         d’Aginois, et devoit partir de là à soixante lances tant
         seulement.

         Quant li dessus dit entendirent ces nouvelles, si
         en furent tout joiant, et se misent en embusche
     25  sus le dit monsigneur Thumas, trois cens lances en
         leur compagnie, siques, au dehors de Montalben,
         environ deux liewes en sus, ensi que li dis seneschaus
         de Roerge chevauçoit à soixante lances et deux
         cens arciers, ceste grosse embusce des Gascons leur
     30  salli au devant. Li Englès furent tout esbahi, qui
         ne s’en donnoient garde. Toutesfois, il se misent
         à deffense bien et faiticement; mès li François, qui
   [104] estoient tout pourveu et avisé de leur fait, les envaïrent
         et assallirent fierement. Et là en eut, de premier
         encontre, grant fuison ruet par terre. Et ne
         peurent li dit Englès à ce donc porter le fais, ne souffrir
      5  les Gascons de Pieregorth, de Commignes et
         de Quarmaing; si se ouvrirent et desconfirent et
         tournèrent les dos. Et là en y eut grant fuison de
         mors et de pris, et couvint le dit monsigneur Thumas
         fuir; aultrement, il euist esté pris. Si se sauva à
     10  grant painne et à grant meschief par le bonté de son
         coursier, et s’en vint bouter en le garnison de Montalben:
         là fu il à sauveté. Li dessus dit François retournèrent
         en leur pays; si en menèrent leurs prisonniers
         et leurs conquès.

     15  Ces nouvelles vinrent moult tost au prince, qui se
         tenoit pour le temps en Angouloime, comment ses
         seneschaus de Roerge avoit esté ruet jus dou conte de
         Pieregorth et de chiaus qui l’avoient fait appieller en
         le cambre des pers à Paris. De ceste avenue fu li
     20  princes durement coureciés, et dist bien que ce
         seroit amendé chierement et hasteement sus chiaus
         et leurs terres, qui cest outrage avoient fait. Si escrisi
         tantost li dis princes devers monsigneur Jehan Chandos,
         qui se tenoit en Constentin à Saint Salveur le
     25  Visconte, en lui mandant que, ses lettres veues, il se
         retraisist sans point de delay avant. Li dis messires
         Jehans Chandos volt obeir et se hasta dou plus qu’il
         peut, et s’en vint en Angouloime devers son signeur
         li prince, qui le rechut à grant joie; et tantost li
     30  dis princes l’envoia à tout grant fuison de gens
         d’armes et d’archiers en le ville de Montalben, pour
         là faire frontière as Gascons françois, qui mouteplioient
   [105] tous les jours et couroient sus le tierre dou
         prince.

         Li dis messires Thumas de Welkefare, seneschaus
         de Roerge, se recueilla au mieulz qu’il peut, et s’en
      5  vint à Rodais, et pourvei et rafreschi grandement le
         cité, et ossi le ville et le chastiel de la Millau, sus les
         marces de Montpellier, et toutes les garnisons de se
         seneschaudie et le fort chastiel de Montpesier, et partout
         mist gens d’armes et arciers.

     10  Messires Jehans Chandos, qui se tenoit à Montalben,
         tint là franchement le marce et le frontière
         contre les François, avoech aultres barons et chevaliers
         que li princes y envoia, telz que monsigneur
         le captal de Beus, les deux frères de Pumiers, monsigneur
     15  Jehan et monsigneur Helye, le soudic de
         Lestrade, le signeur de Partenay, le signeur de
         Pons, monsigneur Loeis de Harcourt, le signeur de
         Puiane, le signeur de Tannai Bouton et monsigneur
         Richart de Pontchardon. Si faisoient souvent des
     20  issues chil chevalier et leurs routes sus les gens le
         conte d’Ermignach et le signeur de Labreth, qui faisoient
         ossi la frontière, et li contes de Pieregorth, li
         contes de Commignes, li viscontes de Quarmaing, li
         sires de Taride, li sires de Pincornet, li sires de Labarde
     25  et pluiseur aultre, tout d’une alliance. Si gaegnoient
         une fois li un, et puis li aultre, ensi que tels
         aventures aviennent en fais d’armes.

         Encores se tenoit li dus d’Ango tous quois, qui ne
         se mouvoit pour cose qu’il oïst dire; car li rois de
     30  France, ses frères, li avoit deffendu qu’il ne fesist
         point de guerre au prince, jusques à tant qu’il oroit
         et aroit de lui certainnes nouvelles.


   [106] § 609. Li rois de France, toute celle saison, secretement
         et soutievement avoit ratrait pluiseurs capitainnes
         des Compagnes, Gascons et aultres, qui s’estoient
         partis des Englès et estoient monté contremont
      5  le Loire, sus les marces de Berri et d’Auvergne.
         Et les consentoit là li rois de France à vivre et à demorer,
         mès point ne se nommoient encores ces
         Compagnes François, car li rois de France n’en voloit
         mies estre nommés, par quoi il perdesist son fait de
     10  la conté de Pontieu, qu’il tendoit fort à ravoir. Car,
         se li rois d’Engleterre sentesist que li rois de France
         li volsist avoir fait guerre, il euist bien obviiet au damage
         qu’il rechut de Pontieu, car il euist si grossement
         pourveu le bonne ville d’Abbeville d’Englès et
     15  de gens de par lui, qu’il en eussent esté mestre et
         souverain, et ossi de toutes les garnisons appendans
         à le ditte conté. A ce donc estoit seneschaus de Pontieu,
         de par le roy d’Engleterre, uns bons chevaliers
         englès, qui s’appelloit messires Nicoles de Louvaing,
     20  et ouquel li rois d’Engleterre avoit grant fiance et à
         bon droit, car, pour les membres à trencier, il n’euist
         pensé ne consenti nulle lasqueté à faire.

         En ce temps estoient envoiiet en Engleterre, de par
         le roy de France, li contes de Salebruce et messires
     25  Guillaumes de Dormans, pour parler au roy d’Engleterre
         et à son conseil et yaus remoustrer comment,
         de leur partie, la pais avoit esté et estoit encores
         tous les jours mal tenue, si com il disoient, tant
         pour le fait des Compagnes, qui guerrioient et avoient
     30  depuis six ans guerriiet le royaume de France, que
         par aultres incidens, dont li rois de France et ses
         consauls estoient enfourmet et se contentoient mal
   [107] sus le roy d’Engleterre et son fil le prince. Si avoient
         li doy dessus dit demoret en Engleterre le terme de
         deux mois, et, en ce terme pendant, proposé pluiseurs
         articles et raisons au corps dou dit roy, dont
      5  pluiseurs fois l’avoient melancoliiet et courouciet;
         mais il n’i acontoient c’un petit, car de ce à dire et
         faire estoient il cargiet dou roy de France et de son
         conseil.

         Or avint ensi que, quant li rois de France eut le
     10  seurté secretement de chiaus de Abbeville, que il se
         retourroient François et que les guerres estoient toutes
         ouvertes en Gascongne, et toutes gens d’armes dou
         royaume de France appareilliet et en grant volenté
         de faire guerre au prince et d’entrer en le princeté,
     15  ils, qui ne voloit mies ou temps present ne avenir
         estre reprociés que il euist envoiiés ses gens sus la
         terre dou roy et dou prince et prendre villes, cités
         et chastiaus et forterèces sus yaus sans deffiances,
         eut conseil que il envoieroit deffiier le roy d’Engleterre,
     20  ensi qu’il fist par ses lettres closes. Et porta
         uns de ses varlés de cuisine, breton, les dittes deffiances
         et passa le mer si à point que il trouva à Douvres
         les dessus dis, le conte de Salubruce et messire Guillaume
         de Dormans, qui retournoient d’Engleterre en
     25  France et avoient acompli leur message, asquelz li
         dis Bretons compta une partie de se entente, car
         ensi en estoit il cargiés. Et quant li dessus dit
         l’entendirent, il partirent d’Engleterre au plus tost qu’il
         peurent et rapassèrent le mer; si furent tout joiant,
     30  quant il se trouvèrent en le ville et forterèce de
         Boulongne.

         En ce temps, avoit esté envoiiés à Romme, deviers
   [108] le pape Urbain Ve, de par le prince de Galles, pour
         les besongnes de la ducé d’Aquittainne, messires
         Guichars d’Angle, mareschaus d’Aquittainne. Si avoit
         trouvé le pape assés amiable et descendant à ses
      5  priières, siques au retour li dis messires Guichars oy
         nouvelles que on faisoit guerre au prince et que li
         François couroient sus le princeté; si en fu tous esbahis
         comment il poroit estre retournés. Non obstant
         ce, il s’en vint devers monsigneur le gentil conte de
     10  Savoie, lequel en ce temps il trouva en Pieumont, en
         le ville de Pinnerol, car il faisoit guerre contre le
         markis de Saluce. Li dis contes de Savoie reçut
         liement et grandement monsigneur Guichart d’Angle
         et toute se route, et les tint deux jours moult
     15  aise, et leur donna grans dons et biaus jeuiaus, chaintures
         et autres presens; et par especial, messires
         Guichars en eut le milleur part, car li gentils contes
         de Savoie l’onnoroit et recommendoit grandement
         pour sa bonne chevalerie. Et quant li dis messires
     20  Guichars et ses gens se furent departi dou conte de
         Savoie, il passèrent sans nul dangier parmi le conté
         de Savoie; et plus approçoient les mettes de France
         et de Bourgongne, et tant ooient il dures nouvelles et
         desplaisans à leur pourpos, siques, tout consideré,
     25  messires Guichars vei bien que nullement, en l’estat
         où il chevauçoit, il ne pooit retourner en Giane. Si
         se dissimula et differa et mist et donna tout son estat
         et son arroy en le gouvrenance et ordenance d’un
         chevalier, qui en se compagnie estoit, qui s’appelloit
     30  messires Jehans Ysorés. Chilz avoit sa fille espousée
         et estoit bons François, des marces de Bretagne. Li
         dis messires Jehans prist en carge et en conduit toutes
   [109] les gens à monsigneur Guichart d’Angle, son père,
         et s’en vint en le terre le signeur de Biaugeu, et là
         passa le rivière de Sone; et s’acointa si bellement dou
         dit signeur de Biaugeu, que li dis sires de Biaugeu
      5  amena le chevalier et toute se route à Rion, en Auvergne,
         devers le duch de Berri. Si se offri là à estre
         bons François, ensi qu’il estoit. Parmi tant, il
         passa paisieulement et vint chiés soy en Bretagne. Et
         li dis messires Guichars, en ghise et estat d’un povre
     10  capellain, tout deschiré et mal monté, rapassa parmi
         France les marces de Bourgongne et d’Auvergne, et
         fist tant que, en grant peril et en grant painne, il
         rentra en le princeté, et vint en Angouloime, devers
         le prince, où il fu moult liement recueilliés et li bien
     15  venus. Et uns aultres chevaliers de se route de Poito,
         qui estoit partis en legation avoech lui, qui s’appelloit
         messires Guillaume de Seris, s’en vint bouter en le
         abbeye de Clugni en Bourgongne, et là se tint plus
         de cinq ans, que onques ne s’en osa partir ne bougier,
     20  et en le fin se rendi il François.

         Or revenons au Breton qui porta les deffiances
         dou roy Charle de France au roy Edouwart
         d’Engleterre.


         § 610. Tant esploita cilz dis varlés qu’il vint à
     25  Londres, et entendi que li rois d’Engleterre et ses
         consaulz estoient ou palais de Wesmoustier, et avoient
         là un grant temps parlementé et consilliet sus les besongnes
         de le princeté et l’afaire dou prince, qui estoit
         des barons de Gascongne guerriiés, à savoir comment
     30  il s’en maintenroient, et quelz gens d’Engleterre
         on y envoieroit pour conforter le prince. Evous
   [110] venues autres nouvelles, qui leur donna plus à penser
         que devant; car li varlés, qui les dittes deffiances
         aportoit, fist tant qu’il entra en le ditte cambre, où
         li rois et tous ses consauls estoient, et dist qu’il estoit
      5  uns varlés de l’ostel dou roy Charle de France,
         là envoiiés de par le dit roy, et aportoit lettres qui
         s’adreçoient au roy d’Engleterre, mès mies ne savoit
         de quoi elles parloient, ne point à lui n’en apertenoit
         de parler ne dou savoir. Si les offri il en genoulz
     10  au roy. Li rois, qui desiroit à savoir quel
         cose il y avoit dedens, les fist prendre, ouvrir et lire.
         Or furent moult esmervilliet li rois qui là estoit et
         tout cil qui les oïrent lire, quant il entendirent les
         deffiances, et regardèrent bien et avisèrent desous et
     15  deseure le seel, et cogneurent assés clerement que
         les dittes deffiances estoient bonnes. Si fist on le
         garçon partir, et li fu dit que il avoit bien fait son
         message et qu’il se mesist hardiement au retour, il
         ne trouveroit point d’empeecement, ensi qu’il fist, et
     20  retourna au plus tost qu’il peut parmi raison. Encores
         estoient à ce jour hostagier en Engleterre, pour
         le fait dou roy de France, li contes daufins d’Auvergne,
         li contes de Porsiien, li sires de Roiie, li sires
         de Maulevrier et pluiseur aultre, qui furent en grant
     25  soussi de coer, quant il oïrent ces nouvelles, car mies
         ne savoient que li rois d’Engleterre et ses consaulz
         vorroient faire d’yaus.

         Vous devés savoir que adonc li rois d’Engleterre
         et ses consaulz prisent en grant despit et desplaisance
     30  les deffiances aportées par un garçon; et disent
         que ce n’estoit pas cose apertenans, que guerre
         de si grans signeurs, comme dou roy de France et
   [111] dou roy d’Engleterre, fust nonciée ne deffiiée par
         un varlet, mès bien valoit que ce fust par un prelat
         ou par un vaillant homme, baron ou chevalier:
         nequedent il n’en eurent adonc aultre cose. Si fu
      5  dit et consilliet là au roy que il envoiast, tantost et
         sans delay, grans gens d’armes en Pontieu, pour
         là garder le frontière, et especialment en le ville de
         Abbeville, qui gisoit en grant peril de estre prise.
         Li rois entendi volentiers à ce conseil, et y furent
     10  ordené et cargiet de là aler li sires de Persi, li sires
         de Nuefville, li sires de Carlestonne et messires Guillaumes
         de Windesore, à quatre cens hommes d’armes
         et mil arciers.

         Entrues que cil signeur et leur gens se ordenèrent
     15  et appareillièrent dou plus tost qu’il peurent, et ja
         estoient trait à Douvres et venu pour passer le mer,
         aultres nouvelles leur vinrent de Pontieu, qui ne leur
         furent mies trop plaisans. Car si tretost que li contes
         Guis de Saint Pol et messires Hues de Chastillon,
     20  mestres pour le temps des arbalestriers de France, peurent
         penser et aviser ne considerer que li rois d’Engleterre
         estoit deffiiés, il se traisent avant par devers
         Pontieu, et avoient fait secretement leur mandement
         de chevaliers et de escuiers d’Artois, de Haynau, de
     25  Cambresis, de Vermendois, de Vismeu et de Pikardie,
         et estoient six cens lances, et vinrent à Abbeville.
         Si leur furent les portes tantost ouvertes, car c’estoit
         cose toute pourparlée et avisée, et entrèrent ces gens
         d’armes ens, sans mal faire à nul de chiaus de le nation
     30  de le ville.

         Messires Hues de Chastillon, qui estoit menères
         et conduisières de ces gens d’armes, se traist tantost
   [112] de celle part où il pensoit à trouver le senescal de
         Pontieu, monsigneur Nicole de Louvaing, et fist tant
         qu’il le trouva et qu’il le prist et retint pour son
         prisonnier, et prist encores un moult riche clerch
      5  et vaillant homme durement, qui estoit tresoriers
         de Pontieu. Ce jour eurent li François tamaint bon
         et riche prisonnier et se saisirent dou leur, et perdirent
         li Englès tout ce que il avoient à ce jour en le
         ditte ville de Abbeville. Encores coururent en ce jour
     10  caudement li François à Saint Walleri, et y entrèrent
         de fait et s’en saisirent, et ossi au Crotoi et le prisent,
         et ensi le ville de Rue sus mer.

         Assés tost apriès, vint li contes de Saint Pol au
         Pont de Remi sus Somme, où aucun Englès de là
     15  environ estoient recueilliet: si les fist assallir li dis
         contes, et là eut grant escarmuce et forte. Et y fu
         fais chevaliers messires Gallerans ses ainsnés filz,
         liquelz se porta bien et vaillamment en se nouvelle
         chevalerie. Si furent cil Englès, qui là estoient, si dur
     20  assalli qu’il furent desconfi, mort et pris, et li dis
         pons et la forterèce conquise, et demora as François.
         Briefment, tous li pays et la conté de Pontieu fu delivrée
         des Englès, ne onques nulz n’i demora, qui
         peuist grever le pays.

     25  Ces nouvelles vinrent au roy d’Engleterre, qui se
         tenoit à Londres, comment cil de Pontieu l’avoient
         relenqui et estoient tourné françois. Si en fu durement
         courouciés, et eut li dis rois tamainte dure imagination
         sus aucuns hostagiers de France, qui estoient encores
     30  à Londres, quant il se ravisa que ce seroit cruaultés se
         il leur faisoit comparer son mautalent. Nequedent, il
         envoia tous les bourgois des cités et bonnes villes de
   [113] France, qui là estoient hostagier, en aultres villes et
         forterèces parmi son royaume, et ne les tint mies si au
         large que il avoient esté tenu dou temps passé. Et le
         conte daufin d’Auvergne, il rançonna à trente mil
      5  frans, et le conte de Porsiien à dix mil francs. Et
         encores demora li sires de Roie en prison, en grant
         dangier, car il n’estoit mies bien de court: se li
         couvint souffrir et endurer au plus bellement qu’il
         peut et povoit, tant que jours de delivrance vint pour
     10  li, par grant fortune et aventure, si com vous orés
         avant en l’istore.


         § 611. Quant li rois d’Engleterre se vei deffiiés
         dou roy de France et le conté de Pontieu perdue,
         qui tant li avoit cousté au remparer villes, chastiaus
     15  et maisons, car il y avoit mis cent mil francs deseure
         toutes revennes, et il se vei guerriiés de tous costés,
         car dit li fu que li Escot estoient alloiiet au roy de
         France, qui li feroient guerre, si fu durement courouciés
         et merancolieus. Et toutesfois il doubta plus
     20  la guerre des Escos que des François; car bien savoit
         que li Escot ne l’amoient mies bien, pour les grans
         damages que dou temps passé il leur avoit fais. Si
         envoia tantost grans gens d’armes sur les frontières
         d’Escosse, à Bervich, à Rosebourch, au Noef Chastiel
     25  sur Thin et là partout sus les frontières. Et ossi il mist
         grans gens d’armes sus mer au lés devers Hantonne,
         Grenesie, l’isle de Wiske et Grenesee, car on li dist
         que li rois de France faisoit un trop grant appareil de
         naves et de vaissiaus pour venir en Engleterre. Si ne
     30  se savoit de quel part gaitier, et vous di que li Englès
         furent adonc bien esbahi.

   [114] Sitost que li dus d’Ango et li dus de Berri sceurent
         que les deffiances estoient et la guerre ouverte,
         si ne veurent mies sejourner, mès fisent leurs mandemens
         grans et especiaulz, li uns en Auvergne, et li
      5  aultres à Thoulouse, pour envoiier en le princeté. Li
         dus de Berri avoit de son mandement tous les barons
         d’Auvergne et de l’archeveskié de Lyons et de l’eveskié
         de Mascons, le signeur de Biaugeu, le signeur de
         Villars, le signeur de Tournon, monsigneur Godefroy
     10  de Boulongne, monsigneur Jehan d’Ermignach son
         serourge, monsigneur Jehan de Villemur, le signeur
         de Montagut, le signeur de Calençon, monsigneur
         Hughe daufin, le signeur d’Achier, le signeur d’Achon,
         le signeur de Rocefort et moult d’autres.

     15  Si se traisent tantost ces gens d’armes en Tourainne
         et sus les marces de Berri, et commencièrent
         fort à guerriier et à heriier le bon pays de Poito, mès
         il le trouvèrent pourveu et garni de bonnes gens
         d’armes, chevaliers et escuiers: si ne l’eurent mies
     20  d’avantage. Adonc estoient, sus les marces de Tourainne
         et en garnison ès forterèces françoises, messires
         Loeis de Saint Juliien, messires Guillaumes des
         Bordes et Keranloet, Breton. Chil troi estoient compagnon
         et grant capitainnes de gens d’armes. Si
     25  fisent en ce temps pluiseurs grans apertises d’armes
         sus les Englès, ensi que vous orés recorder avant en
         l’ystore.


         § 612. Li dus de Lancastre de son hiretage tenoit
         un chastiel en Campagne, entre Troies et Chaalons,
     30  qui s’appelloit Biaufort, douquel uns escuiers englès,
         qui se nommoit le Poursieugant d’amours, estoit
   [115] chapitainne. Quant cilz escuiers vei que la guerre estoit
         renouvelée entre le roy d’Engleterre et le roy de
         France, il avoit si enamouré le royaume de France
         qu’il se tourna François et jura foy et loyauté à tenir,
      5  de ce jour en avant, comme bons François au roy de
         France. Et li rois, pour ce, li fist grant pourfit et li
         laissa en se garde, avoech un aultre escuier de Campagne,
         le dit chastiel de Biaufort. Cilz Poursieugans
         d’amours et Yewains de Galles estoient compagnon
     10  ensamble, et fisent depuis sus les Englès et chiaus de
         leur costé tamaintes grans apertises d’armes. Ossi
         messires li Chanonnes de Robertsart avoit en devant
         estet toutdis bons François, mais à celle guerre renouvelée
         il se tourna Englès et devint homs de foy
     15  et d’ommage au roy d’Engleterre qui fu de son service
         moult joians. Ensi se tournoient li chevalier et
         li escuier d’un lés ou de l’autre.

         Et tant avoit procuré li dus d’Ango devers les Compagnes
         gascons que messires Perducas de Labreth,
     20  li Petis Meschins, li bours de Bretueil, Aymenions
         d’Ortige, Perros de Savoie, Jakes de Bray et Ernaudon
         de Paus se tournèrent François: dont li Englès
         furent moult courouciet, car leur force en fu durement
         afoibli. Et demorèrent Englès Naudon de Bagherant,
     25  li bours de Lespare, li bours Camus et les
         plus grans capitainnes des leurs: si estoient messires
         Robers Brikés, messires Robers Cheni, Jehans Cressuelle,
         Gaillart de le Motte et Aymeri de Rochewart.
         Si se tenoient ces Compagnes, Englès et Gascon de
     30  leur acort, en l’eveskiet du Mans et sus le Basse Normendie,
         et avoient pris une ville que on appelle Vire,
         et destruisoient et honnissoient tout le pays de là
   [116] environ. Ensi tournèrent toutes les Compagnes ou
         d’un lés ou d’aultre, et se tenoient tout ou Englès
         ou François.

         Li rois d’Engleterre eut conseil d’envoiier son fil
         le conte de Cantbruge et le conte de Pennebruch,
  [*] 5  en le ducé d’Aquitainne, devers son fil le prince de
         Galles, à tout une carge de gens d’armes et d’arciers.
         Si furent nommé et ordené cil qui avoecques yaus
         iroient. Si me samble que li sires de Carbestone en
         fu li uns, et messires Brians de Stapletonne, messires
     10  Thomas Balastre, messires Jehans Trivés et pluiseur
         aultre. Si montèrent en mer au plus tost qu’il peurent,
         et estoient en somme quatre cens hommes d’armes
         et quatre cens arciers. Si singlèrent devers Bretagne,
         si eurent vent à souhet, si arrivèrent ou havene de
     15  Saint Malo de l’Ille. Quant li dus de Bretagne sceut
         que il estoient arrivé en son pays, si en fu durement
         joiant, et envoia tantost aucuns de ses chevaliers
         devers yaus pour les mieulz conjoïr, telz que messires
         Jehans de Lagnigay et messires Jehans
     20  Augustins.

         [*] Ainsi dans l’original (n. d. t.)

         De la venue les chevaliers dou duch de Bretagne,
         furent moult content li contes de Cantbruge et li
         contes de Pennebruch. Encores ne savoient il de verité
         se li baron, li chevalier et les bonnes villes de
     25  Bretagne les lairoient passer parmi leur pays, pour
         entrer en Poito. Si en fisent li doi dessus dit signeur
         d’Engleterre requeste et priière au duc et au pays.
         Li dus, qui moult estoit favourables as Englès et qui
     30  envis les euist courechiés, s’i acorda legierement et
         esploita tant par devers les barons et chevaliers et
         bonnes villes de son pays, qu’il leur fu acordé qu’il
   [117] passeroient sans dangier et sans rihote, par paier tout
         ce qu’il prenderoient sus le pays, et li Englès si
         l’acordèrent ensi. Si trettièrent li contes de Cantbruge,
         li contes de Pennebruch et leurs consauls devers ces
      5  Compagnes qui se tenoient en Mainne, à Chastiel
         Gontier et à Vire, et qui avoient tout honni et
         apovri le pays de là environ, qu’il passeroient oultre
         avoecques euls. Si se porta trettiet et acort, qu’il se
         partiroient de là et venroient passer la rivière de
     10  Loire au pont de Nantes, sans porter damage au pays:
         ensi l’acordèrent li Breton.

         En ce temps, estoit messires Hues de Cavrelée, à
         une grosse route de Compagnes, sus le marce d’Arragon,
         qui nouvellement estoit issus hors d’Espagne.
     15  Sitost qu’il peut savoir et entendre que li François
         faisoient guerre au prince, il se parti à tout ce qu’il
         avoit de gens d’armes, Compagnes et aultres, et passa
         entre Fois et Arragon et entra en Bigorre, et fist tant
         qu’il, de bien guerriier pourveus, vint devers le
     20  prince qui se tenoit en le cité d’Angouloime. Quant
         li princes le vei venu, se li fist grant chière et lie, et
         li sceut grant gré de ce secours, et le fist un petit demorer
         dalés lui, tant que les Compagnes, qui estoient
         issu hors de Normendie et qui avoient vendu les forterèces
     25  qu’il tenoient, furent venu; car li Breton les
         laissièrent passer parmi leur pays, parmi tant qu’il
         n’i portoient nul damage. Sitost qu’il furent venu en
         Angouloime et là environ, li princes ordonna monsigneur
         Hue de Cavrelée à estre souverain et chapitainne
     30  d’yaus; et estoient bien, parmi chiaus qu’il
         avoient amené avoecques lui d’Arragon, deux mil
         combatans. Si les envoia tantost li dis princes ens ès
   [118] terres le conte d’Ermignach et dou signeur de Labreth,
         pour les ardoir et exillier; et y fisent grant
         guerre et y portèrent grant damage.


         § 613. Li contes de Cantbruge et li contes de Pennebruch
      5  s’estoient tenu à Saint Malo de l’Ille, à tout
         leur carge, si com chi dessus est dit, tant que toutes
         les Compagnes de leur costé furent passet oultre, par
         l’acort dou pays de Bretagne et le bonne diligense
         que li dus de Bretagne y mist. Quant il se furent rafreschi,
     10  et il eurent le congié et acord de passer, il
         passèrent et se departirent de Saint Malo, et s’en
         vinrent par leurs journées en le cité de Nantes. Et là
         les rechut li dus grandement et honnourablement,
         et se tinrent dalés lui trois jours, et s’i rafreschirent
     15  yaus et leurs gens. Au quatrime jour, il passèrent
         oultre et le grosse rivière de Loire au pont à Nantes,
         et puis cheminèrent tant par leurs journées, qu’il
         vinrent en Angouloime, où il trouvèrent le prince et
         madame la princesse. De la venue le conte de Cantbruge
     20  son frère et dou conte de Pennebruc fu li
         princes grandement resjoïs: si leur demanda dou roy
         leur père et de madame la royne leur mère et de ses
         aultres frères, comment il le faisoient; et li dessus dit
         en parlèrent bien et à point, ensi qu’il apertenoit.
     25  Quant il eurent sejourné dalés le prince environ
         quatre jours et il s’i furent rafreschi, li princes les
         ordonna d’aler en le Gascongne et de faire une chevaucie
         en le conté de Pieregorth. Li doi dessus dit signeur
         d’Engleterre et li chevalier, qui avoech yaus
     30  estoient venu, s’i assentirent volentiers, et se ordonnèrent
         et pourveirent selonch che, et se departirent
   [119] dou prince en grant arroy, et estoient bien troi
         mil combatans, parmi pluiseurs chevaliers et escuiers
         de Poito, de Saintonge, de Quersin, de Limozin
         et de Roerge, que li princes ordonna et commanda
      5  d’aler en leur compagnie. Si chevaucièrent cil
         signeur et ces gens d’armes, et entrèrent efforciement
         en le conté de Pieregorth: si le commencièrent à
         courir et à exillier, et y fisent pluiseurs grans apertises
         d’armes et moult de damages. Et quant il eurent
     10  ars et couru le plus grant partie dou plat pays,
         il s’en vinrent mettre le siège devant une forterèce
         que on appelle Bourdille, de laquele estoient chapitainne
         doy escuier de Gascongne et frère, Ernaudon
         et Bernardet de Batefol.


     15  § 614. En le garnison de Bourdille, en le conté de
         Pieregorth, avoit, avoech les deus chapitainnes dessus
         nommés, fuison de bons compagnons, que li
         contes de Pieregorth y avoit ordonnés et establis,
         pour aidier à garder le forterèce, laquele estoit bien
     20  pourveue de toute artillerie, de vins, de vivres et de
         toutes aultres pourveances, pour le tenir bien et longement;
         et ossi cil qui le gardoient, en estoient en
         bonne volenté. Si eut devant Bourdille, le siège
         pendant, pluiseurs grans apertises d’armes faites,
     25  maint assaut, mainte envaïe, mainte recueilloite et
         tamainte escarmuce, et priesque tous les jours, car
         li doy escuier estoient hardi et orghilleus, et qui petit
         amiroient les Englès; si venoient souvent à leurs barrières
         escarmucier à yaus: une fois perdoient et l’autre
     30  gaegnoient, ensi que les aventures aviennent en
         telz fais d’armes et en samblables.

   [120] D’autre part, en Poito et sus les marces dou dit
         pays et d’Ango et de Tourainne, estoient bien mil
         combatans, François, Bretons, Bourghegnons, Pikars,
         Normans et Angevins; et couroient tous les jours
      5  moult souvent en le terre dou prince et y faisoient
         grant damage: desquelz estoient capitainne messires
         Jehans de Buel, messires Guillaumes des Bordes, messires
         Loeis de Saint Juliien et Carenloet, Breton. A l’encontre
         de ces gens d’armes se tenoient ossi, sus les
     10  frontières de Poito et de Saintonge, aucun chevalier
         dou prince, et par especial, messires Symons Burlé et
         messires d’Aghorises, mès il n’avoient pas le quarte
         partie de gens que li François, quant il chevauçoient,
         se trouvoient; car il estoient toutdis mil combatans
     15  ou plus ensamble, et li Englès environ deux cens ou
         trois cens dou plus. Car li princes en avoit envoiié
         en trois chevaucies grant fuison, à Montalben plus
         de cinq cens avoech monsigneur Jehan Chandos, et
         ens ès terres le conte d’Ermignach, et le signeur de
     20  Labreth ossi grant fuison avoecques monsigneur Hue
         de Cavrelée, et le plus grant partie avoech le conte
         de Cantbruge, son frère, devant Bourdille. Pour ce ne
         demoroit mies que cil qui estoient en Poito contre
         ces François, ne s’acquittassent bien et loyaument
     25  de faire lor devoir de chevaucier et de garder les
         frontières à leur pooir. Et toutdis l’ont ensi fait li Englès
         et toute manière de gens d’armes de leur costé,
         ne n’ont pas ressongné pour ce se il n’estoient point
         moult grant fuison.

     30  Dont il avint que un jour li François furent enfourmé
         de verité que li Englès chevauçoient et estoient
         sus les camps: de ce furent il tout joiant, et
   [121] s’ordonnèrent et cueillièrent selonch ce, et se misent
         en embusce toutes leurs routes. Ensi que li
         Englès retournoient, qui leur chevaucie avoient fait
         entre Luzegnan et Mirabiel, sus une desroute cauchie
      5  qui là est, li François leur sallirent au devant,
         qui bien estoient sept cens combatant, dont les dessus
         dittes capitainnes estoient meneur et gouvreneur,
         messires Jehans de Buel, messires Guillaumes des Bordes,
         messires Loeis de Saint Juliien et Carenloet, Breton.
     10  Là eut grant hustin et fort rencontre et tamaint
         homme reversé par terre, car li Englès se misent à
         deffense, qui se combatirent bien et vaillamment,
         tant qu’il peurent durer, et y fisent li aucun pluiseurs
         belles apertises d’armes. Et y furent très bon chevalier
     15  messires Symons Burlé et messires d’Agorises; mès
         finablement il n’en eurent point le milleur, car il
         n’avoient q’une puignie de gens ens ou regard des
         François: si furent desconfi, et les couvint fuir. Si
         se sauva messires d’Aghorises au mieulz qu’il peut,
     20  et s’en vint bouter ens ou chastiel de Luzegnan. Et
         messires Symons Burlé fut si priès sievois et encauciés
         que, sus une desroute caucie, assés priès de Lusegnan,
         il fu ratains, et ne peut fuir ne escaper les
         François. Si fu là pris li dis chevaliers, et toutes ses
     25  gens mors ou pris: petit s’en sauvèrent. Et retournèrent
         li François en leurs garnisons, qui furent
         moult resjoy de ceste avenue, et ossi fu li rois de
         France, quant il le seut, et li princes de Galles durement
         courechiés, qui moult plaindi le prise de son
     30  chevalier monsigneur Symon Burlé, que moult amoit.


         § 615. Apriès ceste avenue qui avint entre Mirabiel
   [122] et Luzegnan, si com ci dessus est dit, chevaucièrent
         li Englès et li Poitevin mieulz ensamble et plus
         sagement.

         Or parlerons de monsigneur Jehan Chandos, de
      5  monsigneur le captal, de monsigneur de Harcourt,
         de monsigneur Guichart d’Angle et des aultres qui
         se tenoient à Montalben, à sept liewes de Thoulouse,
         et faisoient souvent des issues honnerables et pourfitables
         pour yaus sus les François, car il estoient bien
     10  mil combatans et plus: si desiroient moult à trouver
         les François, pour yaus combatre.

         Entrues qu’il estoient là, il regardèrent qu’il n’emploioient
         pas trop bien leur saison, fors que de garder
         le frontière. Si se avisèrent qu’il venroient mettre le
     15  siège par devant le ville de Terrières en Thoulousain.
         Si se ordonnèrent selonch che, et se departirent un
         jour en grant arroy de Montalben, et s’en vinrent devant
         Terrières. Quant il furent là parvenu, il le assegièrent
         tout environ, et le imaginèrent bien que de
     20  assaut il ne l’aroient point à leur aise, se il ne l’avoient
         par mine. Si misent leurs mineurs en oevre,
         liquel esploitièrent si bien que, au chief de quinze
         jours, il le prisent par mine; et furent mort tout cil
         qui dedens estoient, et la ville robée et courue. Encores
     25  en celle chevaucie, il avoient avisé une aultre
         ville, à trois liewes de Thoulouse, que on appelle Laval,
         et avoient mis leur embusche assés priès de là
         en un bois, et s’en venoient devant environ quarante
         des leurs, armés desous vestemens de villains.
     30  Si furent deceu par un garçon qui venoit piet à piet
         avoech yaus; aultrement il euissent eu le ville, et fallirent
         à leur entente et retournèrent arrière à Montalben.

   [123] En ce temps, tenoient les camps li contes de Pieregorth,
         li contes de Commignes, li contes de Lille, li
         viscontes de Quarmaing, li viscontes de Brunikiel, li
         viscontes de Talar, li viscontes de Murendon, li viscontes
      5  de Lautré, messires Bertrans de Taride, li sires
         de Labarde, li sires de Pincornet, messires Perducas
         de Labreth, li bourch de Lespare, li bourch de
         Bretuel, Aymenion d’Ortige, Jakes de Bray, Perros de
         Savoie et Ernaudon de Paus, et estoient bien ces gens
     10  d’armes, parmi les Compagnes, dix mil combatans. Si
         entrèrent, par le commandement et ordenance dou
         duch d’Ango, qui pour le temps se tenoit en le cité
         de Thoulouse, en Quersin moult efforciement, et
         contournèrent le pays en grant tribulation, et ardirent
     15  et exillièrent le plus grant partie dou plat pays,
         et s’en vinrent par devant Royauville en Quersin et
         le assegièrent. Li seneschaus de Quersin l’avoit en
         devant pourveu bien et souffissamment de tout ce que
         il apertenoit pour une ville garder, et de bons compagnons
     20  englès, qui jamais ne se fuissent rendu pour
         morir, quoique cil de le ville en fuissent en bonne
         volenté, se il peuissent.

         Quant cil baron et chevalier de France l’eurent
         assegié, il envoiièrent querre quatre moult grans engiens
     25  en le cité de Thoulouse. Tantos on leur envoia,
         et fist on là achariier. Si furent drechiet et
         mis en ordenance par devant le garnison de Royauville.
         Si jettoient nuit et jour pierres et mangonniaus
         par dedens la ville, qui moult les constraindi
     30  et afoibli. Avoech tout ce, il avoient mineurs avoech
         yaus, qu’il misent en leurs mines et qui se vantoient
         qu’il prenderoient le ville, et toutdis se tenoient li
   [124] Englès comme bonnes et vaillans gens, et se confortoient
         bien de ces mineurs, et par samblant nul
         compte n’en faisoient.


         § 616. Endementrues que ces gens d’armes françois
      5  se tenoient si efforciement en Quersin, sus les
         marces de Limozin et d’Auvergne, li dus de Berri, d’autre
         part, estoit en Auvergne, et tenoit là grant genz
         d’armes, telz que monsigneur Jehan d’Ermignach,
         son serourge, monsigneur Jehan de Villemur, Rogier
     10  de Biaufort, le signeur de Biaugeu, le signeur de Villars,
         le signeur de Serignach, le signeur de Calençon,
         monsigneur Griffon de Montagut, monsigneur Hughe
         Daufin et grant fuison de bonnes gens d’armes; et
         couroient sus les marces de Roerge, de Quersin et de
     15  Limozin, et apovrissoient et honnissoient durement le
         pays où il entroient et conversoient, ne nulz ne duroit
         devant yaus. Dont il avint adonc que, par le promovement
         de monsigneur le duch d’Ango, qui veoit
         ses besongnes en bon parti, et que leurs gens tenoient
     20  les camps en Quersin et en Roerge, il fist partir de
         Thoulouse l’archevesque de la ditte ville, qui estoit
         grans clers et vaillans homs durement, et chevaucier
         devers le cité de Chaours, dont ses frères estoit
         evesques.

     25  Li dis archevesques preeça là telement et si bellement
         la querelle dou roy de France que la cité de
         Chaours se tourna françoise, et jurèrent foy et loyauté
         à tenir de ce jour en avant au roy de France. En
         apriès, il chevauça oultre, et partout preeçoit et remoustroit
     30  la querelle dou roy de France si bellement,
         que tous li pays se tournoit. Et fist à ce donc tourner
   [125] plus de soissante cités, villes, chastiaus et forterèces,
         parmi le confort des gens le duch de Berri, qui chevauçoient
         ou pays, messires Jehans d’Ermignach et
         les aultres. Si fist tourner Figeach, Gramach, Rochemadour
      5  et Chapedenach et pluiseurs bonnes villes et
         fors chastiaus, car il preeçoit le roy de France si grant
         droit avoir en ceste querelle, que les gens qui l’ooient,
         le creoient en verité; et ossi de nature et de volenté
         il estoient trop plus françois qu’englès, qui bien aidoit
     10  à le besongne.

         En tel manière que cilz archevesques aloit preeçant
         et remoustrant la querelle dou dit roy ens ès mettes
         et limitations de le Langue d’Ok, estoient en Pikardie
         pluiseur prelat et clerch de droit, qui souffissamment
     15  en faisoient bien leur devoir dou preechier et dou remoustrer
         as communautés des cités et bonnes villes.
         Et par especial messires Guillaumes de Dormans preeçoit
         la ditte querelle dou roy de France, de cité en cité
         et de bonne ville en bonne ville, si bellement et si
     20  notablement que toutes gens y entendoient volentiers,
         et estoient les besongnes dou royaume par li et par
         ses parolles telement coulourées que merveilles seroit
         à oïr recorder.

         Avoech tout ce, li rois de France, meus en devotion
     25  et en humilité, faisoit continuelement faire,
         en le cité de Paris, grandes processions de tout le
         clergié; et il meismes, tous descaus et à nus piés, et
         madame la royne ensi en cel estat y aloient en suppliant
         devotement à Dieu que il volsist entendre à
     30  eulz et as besongnes dou royaume, qui avoient de
         lonch temps esté en grant tribulation. Et faisoit li
         dis rois, par tout son royaume, estre son peuple,
   [126] par constrainte des prelas et gens d’eglise, en ceste
         affliction.

         Tout en tel manière faisoit li rois d’Engleterre en
         son royaume. Et y avoit un evesque pour le temps à
      5  Londres, qui en faisoit pluiseurs grans et belles
         predications, et disoit et remoustroit en ses sermons
         que li rois de France et li François, à leur trop
         grant tort et prejudisce, avoient renouvellé le guerre,
         et que c’estoit contre droit et contre raison, par pluiseurs
     10  poins et articles que il leur moustroit.

         Au voir dire, il estoit de necessité, à l’un roy et
         l’autre, puisque guerriier voloient, que il fesissent
         mettre en termes et remoustrer à leur peuple l’ordenance
         de leur querelle, par quoi çascuns entendesist
     15  de plus grant volenté à conforter son signeur, et de
         ce estoient il tout resvilliet en l’un royaume et en
         l’autre.

         Li rois d’Engleterre avoit envoiiet en Braibant et
         en Haynau, pour savoir se il en seroit point aidiés.
     20  Et avoit par linage priiet son neveut le duc Aubert,
         qui tenoit en bail pour ce temps le conté de Haynau,
         que il li volsist ouvrir son pays et appareillier pour
         passer, aler et demorer et sejourner, se mestier faisoit,
         et pour par cesti lés entrer ens ou dit royaume
     25  de France et faire y guerre. Li dus Aubers, à le
         priière dou roy d’Engleterre, son oncle, et de madame
         la royne d’Engleterre, sen ante, y fust assés legierement
         descendus, et en estoit en bonne volenté par
         le pourcach et monition de monsigneur Edouwart
     30  de Guerles, qui faisoit partie pour le dit roy et qui
         avoit sa fille espousée, et dou duch de Jullers, son
         cousin germain.

   [127] Cil doi, pour ce temps, estoient de foy et d’ommage
         loiiet et acouvenenciet au roy d’Engleterre,
         et avoient ja estet priiet et aviset de par le roy
         d’Engleterre, qui avoit envoiiet devers yaus grans messages,
      5  que il retenissent gens, cescuns jusques à
         mil lances, et il seroient delivret: pourquoi cil doi
         signeur euissent volentiers veu avoech le roy d’Engleterre,
         que li dus Aubers euist esté de leur alliance;
         et en estoit li dis dus grandement temptés, parmi grans
     10  dons et grans pourfis que li rois d’Engleterre li prommetoit
         à donner et à faire par ses chevaliers que il
         avoit envoiiés devers lui et par le signeur de Gommegnies,
         qui se tenoit dalés le roy et qui estoit des
         chevaliers dou roy, et qui pour ceste cause en partie
     15  estoit retournés en Hainau.

         A ce donc et en ce temps, avoit en Haynau grant
         conseil et bon de monsigneur Jehan de Wercin, senescal
         de Haynau, par qui tous li pays estoit gouvrenés,
         et liquels estoit sages homs et vaillans chevaliers
     20  durement et bons François. Li dis seneschaus
         estoit tant crus et tant amés dou dit duc et de madame
         la duçoise, que il brisa tous les pourpos des
         Englès, parmi l’ayde dou conte de Blois et de monsigneur
         Jehan de Blois, son frère, et dou signeur
     25  de Barbençon, et dou signeur de Ligne, que li dus
         Aubers et tous li pays demorèrent neutre et ne se
         deurent tourner, ne de l’une part, ne d’autre. Et
         ensi en respondi madame Jehane la duçoise de
         Braibant.

     30  Li rois Charles de France, qui estoit sages et soutieus,
         avoit carpenté et ouvré tous ces trettiés trois
         ans en devant, et bien savoit que il avoit des bons
   [128] amis en Haynau et en Braibant, et par especial le
         plus grant partie des consaulz des signeurs. Et pour
         sa guerre embellir et coulourer, il fist copiier par
         ses clers pluiseurs lettres touchans à le pais jadis
      5  confremée à Calais, et là en dedens enclore toute le
         substance dou fait et quel cose li rois d’Engleterre et
         si enfant avoient juret à tenir, et en quoi par leurs
         seelés il s’estoient sousmis, et des renonciations ossi
         qu’il avoient faites, et des commissions que il devoient
     10  avoir eu baillies à leurs gens, et tous les poins
         et articles qui estoient pour lui, en condempnant le
         fait des Englès, et ces lettres publiier ens ès cambres
         des signeurs et de leurs consaulz, afin que il en fuissent
         mieus enfourmé.

     15  Tout en tel manière, à l’opposite, faisoit li rois
         d’Engleterre ses moustrances et ses escusances en
         Alemagne, là où il pensoit que elles li peuissent
         aidier et valoir. Li dus de Guerles, neveus à ce roy
         d’Engleterre, filz de sa suer, et li dus de Jullers,
     20  cousins germains à ses enfans, liquel estoient pour
         ce temps bon Englès et loyal, avoient pris en grant
         despit l’ordenance des deffiances, que li rois de
         France avoit fait faire par un garçon, et en reprendoient
         et blasmoient grandement le roy de France
     25  et son conseil, quant par tel manière l’avoient
         fait; car guerre de si grans signeurs et si renommés
         comme dou roy de France et dou roy d’Engleterre,
         devoit estre ouverte et deffiiée par gens
         notables, telz que grans prelas, evesques ou abbés, et
     30  disoient que li François l’avoient consilliet au roy à
         faire par grant orgueil et presumption. Si envoiièrent
         li dessus dit deffiier le roy de France moult notablement,
   [129] et seelèrent pluiseur chevalier d’Alemagne
         avoech eulz, et estoit leur intention que d’entrer
         temprement en France et de faire y un si grant
         trau, que il y parroit vint ans en apriès; mais de ce
      5  ne fisent il riens, car leurs pourpos fu brisiés par
         aultre voie qu’il ne cuidoient adonc, si com vous
         orés avant en l’istore.


         § 617. Vous avés chi en devant bien oy parler et
         recorder dou grant pourcach que li rois d’Engleterre
     10  fist et mist par l’espasse de cinq ans et plus, pour
         avoir la fille le conte de Flandres en mariage pour
         son fil monsigneur Aymon, conte de Cantbruge. Les
         devises et les ordenances en seroient trop longes à
         demener: si m’en passerai briefment. Et saciés que
     15  onques li rois d’Engleterre ne peut tant esploitier,
         par quelque voie ne moiien que ce fust, que li papes
         Urbains V{es} les volsist dispenser. Si demora chilz mariages
         à faire. Li contes de Flandres, qui estoit priiés
         d’autre part dou roy de France pour son frère le
     20  duch de Bourgongne, quant il vei que cilz mariages
         ne se passeroit nient en Engleterre, et que sa fille
         demoroit à marier et si n’avoit plus d’enfans, entendi,
         par le promovement de madame sa mère la
         contesse d’Artois, au jone duch de Bourgongne, car
     25  c’estoit uns grans mariages et haulz et bien paraus à
         lui. Si envoia grans messages en Engleterre, pour
         trettier au dit roy quittances.

         Cil esploitièrent si bien que li rois d’Engleterre, qui
         ne voloit que toute loyauté, quitta le conte de Flandres
     30  de toutes couvenences; et retournèrent li message
         à Bruges, et recordèrent au conte leur signeur comment
   [130] il avoient esploitié. De cel esploit fu li contes
         tous liés. Depuis ne demora gaires de temps que cilz
         mariages se fist, de Flandre et de Bourgongne, parmi
         grans trettiés et consaulz, couvenences et alliances des
      5  uns as aultres. Et me fu adonc dit que li contes, pour
         ce mariage laissier passer, rechut grant pourfit, plus
         de cent mil frans, et demorèrent encores à lui le ville
         de Lille et ceste de Douay, en carge de grant argent
         que li rois donnoit à son frère en mariage et au conte
     10  de Flandres, qui prist le saisine et possession des
         dessus dittes villes et y mist ses gens. Et furent ces
         villes attribuées à Flandres, par cause de wage, je
         n’en sçai plus avant.

         Tantost apriès ceste ordenance, on proceda ou mariage
     15  qui se fist et confrema en le bonne ville de
         Gand. Et là eut grans festes et grans solennités, au
         jour des noces, devant et apriès, et grant fuison de
         signeurs, barons et chevaliers. Et par especial li
         gentilz sires de Couci y fu, qui bien affreoit en une
     20  feste, et mieulz le savoit faire que nulz aultres, car li
         rois de France l’i envoia. Si furent ces noces bien et
         grandement festées et joustées, et en apriès cescuns
         s’en retourna en son pays.

         Li rois d’Engleterre, qui veoit que li contes de
     25  Flandres, par le cause de ce mariage, estoit alloiiés
         en France, ne savoit que supposer se li contes de
         Flandres feroit partie contre li, avoech le duch de
         Bourgongne son fil, qui par succession devoit estre
         ses hoirs de le conté de Flandres, ne quelz couvenences
     30  il avoit entre le dit conte et le roy de France.
         Si se tint li rois d’Engleterre un petit plus frans et
         plus fors contre les Flamens, et leur moustra grignes
   [131] et fist moustrer par ses gens, sus mer et ailleurs en
         son pays, ensi que on les y trouvoit et que il venoient
         en marchandise. De ce n’estoit mies li rois de France
         coureciés, car il euist volentiers veu que la guerre
      5  fust ouverte entre les Flamens et les Englès, mès li
         sage homme de Flandres et li riche bourgois des
         bonnes villes n’en avoient nulle volenté; et soustenoient
         toutdis plus les communautés de Flandres la
         querelle et oppinion dou roy d’Engleterre à estre
     10  juste et bonne que ceste dou roy de France.


         § 618. Li rois Edowars d’Engleterre, qui acqueroit
         amis de tous lés, et bien li besongnoit selonch les
         grans guerres et rebellions de pays qui li apparoient,
         senti et entendi que li rois Charles de Navare ses cousins,
     15  qui se tenoit en le Basse Normendie, seroit assés
         tost de son acord, car il estoit en grignes et en
         hayne contre le roy de France, pour aucunes terres
         qui estoient en debat, que li dis rois de Navare
         reclamoit de son hiretage, et li rois de France li deveoit.
     20  Si en avoient esté leurs gens et leurs consaulz
         pluiseurs fois ensamble, mais il n’i avoient pout trouver
         moiien ne acord. Si estoit la cose demorée en ce
         parti, que cescuns se tenoit sus sa garde. Et avoit li
         dis rois de Navare fait grossement et bien pourveir
     25  ses villes et ses castiaus, en Constentin et en le conté
         d’Evrues, sus les bendes de Normendie, et se tenoit
         à Chierebourch, et partout ses garnisons gens
         d’armes.

         A ce donc estoit dalés lui messires Eustasses d’Aubrecicourt,
     30  mestres et gouvrenères d’une ville oultre
         les Gués Saint Clement, ou clos de Constentin, qui se
   [132] tenoit pour le roy de Navare, car c’estoit de son hiretage,
         et ceste ville appelle on Quarenten; et estoit
         li dis messires Eustasses li plus especiaus de tout son
         conseil: siques li rois d’Engleterre envoia devers lui,
      5  car il estoit ossi ses homs et ses chevaliers, pour savoir
         l’intention dou roy de Navare. On le trouva tel,
         et si bien esploita li dis messires Eustasses, que li rois
         de Navare, à privée mesnie, entra en un vaissiel que
         on appelle un lin, et vint en Engleterre parler au dit
     10  roy qui li fist grant chière et bonne. Et eurent là ensamble
         grans parlemens et lons, et furent si bien d’acort
         que li rois de Navare, lui retourné à Chierebourch,
         devoit deffiier le roy de France, et recueillier et mettre
         par tout ses chastiaus les Englès.

     15  Apriès ces alliances et confederations entre ces
         deux rois faites et confremées, li rois de Navare retourna
         arrière en Normendie en le ville de Chierebourch,
         et le raconduisirent chevalier et escuier de
         l’ostel dou roy d’Engleterre et de madame la royne,
     20  asquelz à leur retour il chei moult mal, car il encontrèrent
         nefs normandes et escumeurs de mer, qui
         tantost les envaïrent et assallirent fierement et qui
         furent plus fort d’yaus. Si conquisent li dit Normant
         les Englès et les misent tout à bort: onques
     25  homme il n’i prisent à merci. Ensi ala de ceste aventure,
         de quoi li rois d’Engleterre fu moult courouciés,
         quant il le sceut, mès amender ne le peut tant c’à
         ceste fois.

         Assés tost apriès la revenue dou roy de Navare qui
     30  estoit retournés à Chierebourch, messires Eustasses
         d’Aubrecicourt, qui avoit estet mandés et priiés dou
         prince de Galles et envoiiés querre par messages et
   [133] par hiraus, prist congiet dou dit roy de Navare, pour
         aler en le princeté servir le prince, liquelz rois li donna
         moult envis. Mès li dis messires Eustasses li moustra
         tant de raisons, que finablement il se parti et entra
      5  en mer avoech ce qu’il avoit de gens, et vint ariver à
         Saint Malo de l’Ille en Bretagne et là prist terre, et
         puis chevauça vers Nantes pour là passer le Loire,
         par l’acort dou duc et de chiaus dou pays, qui encores
         ne se mouvoient ne de l’un lés ne de l’autre. Si esploita
     10  tant par ses journées li dis messires Eustasses,
         qu’il entra en Poito, et vint en le cité d’Angouloime,
         devers le prince, qui le rechut à joie et qui assés tost
         apriès l’envoia devers monsigneur Jehan Chandos et
         le captal, qui se tenoient à Montalben et faisoient la
     15  frontière contre les François. Si fu li dis messires
         Eustasses li très bien venus entre les signeurs et compagnons,
         si tretost qu’il y vint.


         § 619. En ce temps, misent sus li chevalier de Pikardie
         une chevaucie de gens d’armes, sus l’intention
     20  de chevauchier et d’aller veoir chiaus d’Arde, de laquele
         furent adonc chief messires Moriaus de Fiennes,
         connestables de France, et messires Jehans de
         Wercin, seneschaus de Haynau, par le commandement
         dou roy de France. Si se assamblèrent en le
     25  bonne ville de Saint Omer, et estoient bien mil lances,
         chevaliers et escuiers. Si vinrent ces gens d’armes
         faire leur moustre, par devant le bastide d’Arde,
         qui bien estoit garnie et pourveue d’Englès, et se logièrent
         par devant et donnèrent à entendre que il
     30  tenroient là le siège.

         Li Englès, qui pour ce temps estoient adonc dedens
   [134] Arde, n’en furent noient esbahi, mès se ordonnèrent
         et se apparillièrent pour deffendre, se on les
         assalloit. Si se armèrent et ordonnèrent un jour li
         signeur de France et de Haynau, qui là estoient, et
      5  se traisent tout sus les camps en moult frice et
         noble arroy; et là estoit grans biautés de veoir les
         banières de ces signeurs mettre avant et faire lor
         moustre. Si assalli on ce jour à petit de pourfit,
         car il en y eut des navrés et des blechiés, et se
     10  n’i conquisent riens. Et me samble, selonch ce que
         je fui adonc enfourmés, que au cinquime jour il
         se departirent d’Arde sans aultre esploit, et retourna
         cescuns en son lieu. Ensi se desrompi ceste
         chevaucie.


     15  § 620. Nous revenrons as besongnes des lontainnes
         marces; si compterons dou siège qui se tenoit devant
         Royauville, en Quersin, que li François y avoient
         mis et establi, qui estoient plus de douze mil combatans,
         parmi les Compagnes, et toutes bonnes gens.
     20  Et encores, à deux journées priès d’yaus, se tenoient
         les gens le duch de Berri, messires Jehans d’Ermignach,
         messires Jehans de Villemur, li sires de Biaugeu
         et li aultre d’Auvergne et de Bourgongne, qui
         bien estoient troi mil combatans, qui tantost fuissent
     25  trait avant, se il besongnast. Messires Jehans
         Chandos et li captaus et messires Guichars d’Angle et
         li aultre, qui faisoient frontière à Montalben, savoient
         bien le siège des François devant Royauville et quel
         nombre de leur costé il estoient sus le pays. Si ne
     30  trouvoient mies gens assés pour yaus combatre ne lever
         le siège, car li contes de Cantbruge et li contes
   [135] de Pennebruch, qui seoient devant Bourdille, ne voloient
         nullement brisier leur siège.

         Or avint ensi que li François, qui avoient devant
         Royauville mis leurs mineurs en mine et qui avoient
      5  grans engiens qui jettoient nuit et jour, constraindirent
         si chiaus de Royauville que li dit mineur vinrent
         à leur entente et fisent reverser un grant pan
         dou mur, par quoi la ville fu prise et tout li Englès,
         qui dedens estoient, mort sans prendre à merci, dont
     10  ce fu damages, car il y avoit de bons escuiers. Chil de
         le nation de le ville furent pris à merci, parmi tant
         que, de ce jour en avant, il jurèrent à estre bon François
         et loyal. Si ordonnèrent cil signeur qui là estoient,
         chapitainnes et gens d’armes, pour garder le ville, se
     15  mestier faisoit, et pour donner avis et conseil dou
         remparer. Si se departirent ces gens d’armes, apriès
         le conquès de Royauville, sus le pays de Quersin et
         de Roerge, pour yaus rafreschir et estre mieuls à leur
         aise, et s’en vinrent les Compagnes en le cité de
     20  Chaours et là environ. Si en furent chapitainne Aymenions
         d’Ortige, Perros de Savoie, li Petis Meschins,
         Jakes de Bray et Ernaudon de Paus, et destruisoient
         tout le pays. Si retournèrent li contes de
         Pieregorch, li contes de Laille, li contes de Commignes,
     25  li viscontes de Quarmaing et li aultre Gascon ens
         leurs terres; car messires Hues de Cavrelée, messires
         Robers Cheni, messires Robers Brikés, Jehans Cressuelle,
         Lamit, Naudon de Bagherant, li bourch Camus,
         li bourch de Bretueil, li bourch de Lespare et
     30  toutes ces gens de Compagnes y faisoient grant guerre,
         et avoient mort, ars et destruit le terre le conte
         d’Ermignach et ceste dou signeur de Labreth.

   [136] En ce temps, avoit un seneschal en Roerge, très
         vaillant homme et bon chevalier durement, Englès,
         qui s’appelloit messires Thumas de Wettevale, qui
         tenoit le ville et le chastiel de la Millau, à une journée
      5  de Montpellier; et quoique li pays autour de lui
         fust tournés françois, si tint il la ditte garnison de
         la Millau plus d’an et demi, et une aultre forterèce
         en Roerge, que on appelle Vauclère. Et fist, en ce
         temps, pluiseurs belles chevaucies et issues honnerables
     10  sus les François, et des bons conquès. Et jut là
         très honnerablement jusques adonc que messires Bertrans
         de Claiekin le bouta hors, ensi que vous orés
         recorder avant en l’ystore. Et toutdis se tenoit li sièges
         devant Bourdille.


     15  § 621. Sus les marces de Poito et de Tourainne se
         tenoient messires Jehans de Buel, messires Guillaumes
         des Bordes, messires Loeis de Saint Juliien et Carenloet,
         Breton, à plus de douze cens combatans, qui
         imaginoient et estudioient nuit et jour comment il
     20  peuissent prendre, eskieller et embler villes, chastiaus
         et forterèces, en Poito. Dont il avint que il emblèrent
         et prisent par eskiellement, de nuit, le chastiel
         que on dist le Roce de Ponsoy, à l’entrée de Poito,
         seant sus le rivière de Cruese, à deux liewes de le
     25  Haie en Tourainne, et assés priès de Chastieleraut,
         sus ceste meisme rivière. Si en fu durement tous li
         pays de Poito effraés, car li François en fisent une
         grande garnison et reparèrent, pourveirent et rafreschirent
         de vivres et d’artillerie bien et grossement.

     30  Quant les nouvelles en vinrent au prince, si en fu durement
         coureciés, mès amender ne le peut. Si remanda
   [137] tantost monsigneur Guichart d’Angle, messire Loeis
         de Harcourt, le signeur de Partenay, le signeur de
         Puiane et pluiseurs aultres, qui se tenoient à Montalben
         dalés monsigneur Jehan Chandos, qu’il revenissent
      5  apertement, et qu’il les voloit ailleurs envoiier.
         Cil dessus dit signeur de Poito, à l’ordenance dou
         prince, se partirent de Montalben, et esploitièrent
         tant par leurs journées, qu’il vinrent en le cité
         d’Angouloime devers le prince, qui tantost les envoia à
     10  Poitiers, pour garder le cité et faire frontière as François.
         Assés nouvellement s’estoit tournés francois uns
         grans barons de Poito, li sires de Chauvegni, viscontes
         de Bruese, et sa ville ossi, et l’avoit garnie de Bretons
         et de gens d’armes, mès point n’estoit en sa
     15  terre, ains estoit venus en France dalés le roy. De
         ceste avenue furent li princes et tout li baron de Poito
         moult coureciet.

         Si fu soupeçonnés li viscontes de Rocewart; et en
         fu enfourmés li princes qu’il se voloit tourner françois.
     20  Dont il avint que li princes le manda en Angouloime
         où il estoit, et li dist se intention. Li viscontes
         s’en deffendi et escusa au mieulz qu’il peut, mès pour
         ce ne demora mies qu’il ne li couvenist tenir prison
         fremée, et demora un grant temps en ce dangier.

     25  En ce temps, estoit grans seneschaus de Poito messires
         James d’Audelée, uns moult sages et vaillans
         chevaliers: si mist sus une chevaucie de tous les barons
         et chevaliers de Poito. Là estoient messires Guichars
         d’Angle, messires Loeis de Harcourt, li sires de
     30  Pons, li sires de Partenay, li sires de Puiane, messires
         Joffrois d’Argenton, messires Mauburni de Linières,
         li sires de Tannai Bouton, messires Guillaumes
   [138] de Montendre et pluiseur aultre chevalier et escuier
         de Poito, et estoient bien douze cens lances, et encores
         y estoit messires Bauduins de Fraiville, seneschaus
         de Saintonge. Si fisent cil signeur leur assamblée à
      5  Poitiers, et puis s’en partirent en grant arroy, et
         chevaucièrent tant qu’il entrèrent en Berri. Si commencièrent
         à ardoir et à exillier le pays et à honnir povres
         gens, et y fisent moult de damages, et puis s’en
         retournèrent par Tourainne. Et partout où il conversoient,
     10  li pays estoit contournés en grant tribulation,
         ne nulz ne leur aloit au devant, car il estoient
         si fort que il tenoient les camps.

         Et entrèrent ces gens d’armes en le terre le signeur
         de Chauvegni, qui estoit tournés françois; si le ardirent
     15  et exillièrent toute sans deport, horsmis les forterèces,
         et vinrent devant sa mestre ville de Bruese. Si
         le assegièrent et le assallirent et fisent assallir un jour
         tout entier par leurs gens, mès riens n’i conquisent.
         Dont s’alèrent il logier, et disent qu’il ne s’en partiroient
     20  mies ensi, et que elle estoit à yaus bien prendable.
         Si se levèrent au point dou jour, et s’armèrent
         et ordonnèrent, et sonnèrent leurs trompètes d’assaut.
         Si approcièrent cil Poitevin et cil Englès, et se misent
         en ordenance par connestablies, cescuns sires entre
     25  ses gens et desous se banière. Là eut, par un samedi,
         grant assaut et dur et bien continuet, car il y avoit
         dedens le ville gens d’armes et compagnons, qui se
         deffendoient dou mieulz qu’il pooient, car il savoient
         bien que c’estoit sus leurs vies. Si y fisent tamainte
     30  apertise d’armes.

         Li seneschaus de Poito et li seneschaus de Saintonge,
         qui estoient en grant volenté et desir de conquerre
   [139] la forterèce, faisoient leurs arciers traire si
         ouniement que à painnes ne s’osoit nulz amoustrer à
         garittes pour deffendre. Si furent, à ce jour et ce samedi,
         au matin, cil de Bruese si fort assalli et si continuelment
      5  par traire et lancier et escarmucier à
         yaus, que finablement la ville fu conquise et la porte
         jettée par terre, et entrèrent ens tout cil qui entrer y
         veurent. Si furent pris li homme d’armes dou visconte,
         et tantost en fisent li signeur de l’ost pendre
     10  jusques à seize en leurs propres armeures, ou despit
         dou dessus dit visconte, qui pas n’i estoit, mès se tenoit
         à Paris dalés le roy de France. Si fu toute la
         ville courue, arse et robée, et y perdirent li habitant
         et li demorant tout le leur. Encores en y eut fuison de
     15  mors et de navrés et de noiiés, et puis si s’en retournèrent
         li Englès et leurs routes en le cité de Poitiers,
         pour yaus mieulz à leur aise rafreschir.


         § 622. Messires Robers Canolles, qui se tenoit en
         Bretagne sus son hiretage, lequel il avoit biel et grant,
     20  et qui toutdis avoit estet bons et loyaus Englès, et
         servi et amé le roy d’Engleterre et le prince de Galles
         son ainsnet fil, et esté en leurs armées et chevaucies,
         quant il entendi que li François faisoient ensi si
         forte guerre au dit prince, et qu’il li tolloient et voloient
     25  tollir son hiretage d’Acquitainne, lequel il li
         avoit jadis aidiet à conquerre, se li vint à grant amiration
         et desplaisance, et s’avisa en soi meismes
         que il prenderoit ce qu’il poroit avoir de gens et s’en
         iroit servir le prince à ses propres frès et despens.
     30  Tout ensi comme il imagina et considera, il fist, et
         cueilla gens et manda tous ses subgès et ses feaulz et
   [140] priia ses amis, et eut environ soixante hommes d’armes
         et otant d’arciers de se delivrance, et fist ses
         pourveances sus le mer en quatre grosses nefs, en
         une ville, en Bretagne, et port de mer, que on appelle
      5  Konke.

         Quant toutes ses pourveances furent faites et acomplies,
         il se parti de Derval et se traist de celle
         part: si entra en son vaissiel, et ses gens ès leurs; si
         desancrèrent et singlèrent tant au vent et as estoilles,
     10  qu’il arrivèrent au kay en le Rocelle. Se li fisent li
         bourgois de le Rocelle grant feste arrière coer, mais
         il n’en osoient aultre cose faire. Et là trouva il monsigneur
         Jehan d’Evrues, qui estoit chapitainne de le
         Rocelle, de par le prince; car li seneschaus estoit
     15  avoecques monsigneur Jehan Chandos, messires Thumas
         de Persi. Messires Jehans d’Evrues rechut le dit
         messire Robert moult liement et li fist toute le bonne
         compagnie qu’il peut faire. Si se rafreschirent messires
         Robers et ses gens en le Rocelle par deux jours.
     20  Au troisime jour, il s’en partirent et se misent au
         chemin devers Angouloime, et tant esploitièrent par
         leurs journées qu’il y parvinrent. De la venue monsigneur
         Robert Canolles fu li princes grandement resjoïs,
         et ne le peut par samblant trop conjoïr ne festiier,
     25  et ossi madame la princesse. Tantost li princes
         le fist mestre et souverain de tous ses chevaliers et
         escuiers d’ostel par cause d’amour, d’onneur et de
         vaillance, et leur commanda à obeir à lui, si com à leur
         souverain, et il disent que ossi feroient il volentiers.

     30  Quant li dis messires Robers eut esté dalés le prince
         environ cinq jours, et cil furent tout appareilliet,
         qui devoient aler en se chevaucie, et ossi il sceut
   [141] quel part il se trairoit, il prist congiet au prince et
         se parti d’Angouloime, bien acompagniés, les chevaliers
         dou prince avoech lui, telz que monsigneur
         Richart de Pontchardon, monsigneur Estievene de
      5  Gousenton, monsigneur d’Aghorises, monsigneur
         Neel Lorinch, monsigneur Guillaume Toursiel, monsigneur
         Hughe de Hastinges, monsigneur Jehan Trivet,
         monsigneur Richart Tanton, monsigneur Thumas
         le Despensier, monsigneur Thumas de Walkefare,
     10  monsigneur Thumas Balastre, monsigneur Nicolas
         Bonde, monsigneur Guillaume le Monne, seneschal
         d’Aghinois, monsigneur Bauduin de Fraiville
         et plus de soixante chevaliers. Si estoient environ cinq
         cens hommes d’armes et cinq cens arciers et otant
     15  de brigans, et tout en grant volenté de trouver les
         François et de combatre. Si chevaucièrent les gens
         le prince, dont messires Robers Canolles estoit chiés
         et gouvrenères, par devers Agen, pour venir en Quersin
         où les Compagnes se tenoient, et tant esploitièrent
     20  qu’il vinrent en le cité d’Agen. Si se tinrent là un petit,
         pour yaus rafreschir et entendre des ennemis.

         Entrues que li dis messires Robers Canolles sejournoit
         à Agen, et ses gens là environ, il entendi que
         messires Perducas de Labreth, uns grans chapitainnes
     25  de Compagnes, et qui en avoit plus de trois cens de
         se route desous lui, estoit sus le pays, et en celle saison
         par le pourcach dou duch d’Ango tournés françois.
         Si envoia tantost li dis messires Robers Canolles
         devers lui hiraus et certains messages, et fist
     30  tant que, sus saufconduit, il vint parler à lui sus les
         camps en un certain lieu qu’il y ordonnèrent. Quant
         li dis messires Robers vei le dit monsigneur Perducas,
   [142] se li fist grant chière et lie, et puis petit à petit entra
         en parolles. Se li commença à remoustrer comment
         il avoit grandement fait son blasme, quant il estoit
         tournés françois et issus hors dou service le prince
      5  qui tant l’avoit amé, honnouré et avanciet. Que vous
         feroi je lonch compte? Messires Robers Canolles,
         comme sages et soubtis, preeça tant le dit Perducas
         de Labreth, qu’il le retourna englès et toutes ses
         gens, et se retournèrent adonc des compagnons gascons
     10  plus de cinq cens: dont li dus d’Ango fu moult
         courouchiés, quant il sceut les nouvelles, et en tint
         mains de bien et de seurté ou dit monsigneur Perducas.
         Et ossi fisent tout li aultre qui estoient de le partie
         des François, et en resongnièrent trop plus grandement
     15  les Englès.


         § 623. Ces nouvelles vinrent en le cité de Chaours
         as aultres compagnons, à Aymenion d’Ortige, au
         Petit Meschin, à Jaket de Bray, à Perrot de Savoie et
         à Ernaudon de Paus, qui tenoient là une très grande
     20  garnison et avoient tenu tout le temps, que messires
         Perducas de Labreth estoit retournés englès et toute
         se route ossi; si en eurent les dessus dittes chapitainnes
         grant anoi et grant effroy. Et regardèrent et
         considerèrent, entre yaus, que li cités de Chaours estoit
     25  de trop grant garde et trop foible pour yaus tenir
         contre les Englès. Si s’en partirent et le recommendèrent
         à l’evesque dou lieu et as bourgois de le
         ville, et s’en vinrent en une priorie assés priès de là,
         que il avoient tout le temps malement fortefiie, laquelle
     30  on appelle Durviel. Ceste forterèce n’estoit
         point de grant garde: si se boutèrent tout dedens
   [143] et misent en bonne ordenance, pour attendre leurs
         ennemis: liquel vinrent celle part tantost et sans delay
         qu’il sceurent qu’il s’estoient là retrait, et assegièrent
         et environnèrent le ditte forterèce, et puis y
      5  establirent et fisent tamaint assault; mès cil estoient
         si usé et si mesnier d’armes, et ossi si bien pourveu
         de bonne artillerie, qu’il n’en faisoient compte.

         Quant messires Jehans Chandos, messires Thumas
         de Felleton, messires li captaus, messires Jehans de
     10  Pumiers, messires Thumas de Persi, messires Eustasses
         d’Aubrechicourt et li chevalier dou prince, qui se
         tenoient à Montalben, entendirent que messires Robers
         Canolles avoit assegiet les capitainnes des Compagnes
         en le garnison de Durviel, si eurent conseil
     15  que il se trairoient de celle part, car la cose s’ordonnoit
         assés que il trouveroient là aucun grant fait d’armes.
         Si se departirent de Montalben en une route
         plus de trois cens lances, et y en laissièrent bien deux
         cens en garnison, desquelz estoient chapitainne messires
     20  Aymeris de Tarse, messires li soudis de Lestrade
         et messires Bernadet de Labreth, sires de Geronde.
         Si chevaucièrent li dessus dit moult efforciement,
         pour venir au siège de Durviel.

         Ensi que il chevauçoient, il trouvèrent en leur
     25  chemin une ville assés forte, françoise, qui s’appelle
         Montsach, et estoit tant seulement en le garde des
         hommes, car il n’i avoit nul gentil homme. Si envoiièrent
         de premiers li signeur leurs coureurs devant,
         pour aviser et considerer le ville. Si raportèrent
     30  li coureur que elle estoit assés forte, et que sans siège
         et assaut on ne les pooit avoir. Dont se consillièrent
         li signeur sus les camps, pour savoir quel cose en
   [144] estoit bonne à faire. Adonc il trouvèrent, en conseil,
         que ce ne seroit pas bon d’yaus là arrester et de brisier
         leur emprise, pour aler devant Durviel; si passèrent
         oultre.

      5  A ce donc estoit encores assés matin. Ensi que il
         pooient estre ja à une liewe en sus, il encontrèrent
         quatre sommiers cargiés de vitaille, qui aloient en le
         ville. Si furent tantost pris et arresté li dit sommelier, et
         leur fu demandé dont il venoient, ossi où il aloient. Cil
     10  cogneurent la verité qu’il estoient parti de Thoulouse
         et avoient intention d’entrer en le ville de Montsach
         et de là mener leur vitaille. Dont furent il examiné
         plus avant de l’estat de le ville, et quelz gens il estoient
         là dedens. Li sommelier respondirent à ce et disent,
     15  qui n’osèrent mentir, que la ville estoit moult astrainte
         de famine, et n’i pensoient là dedens avoir de tous
         vivres, se assegiet estoient, pour vivre quatre jours,
         et qu’il n’i avoit dedens nul gentil homme, ne aultre
         deffense que des bonhommes de le ville. Dont se misent
     20  li gentil homme ensamble, et eurent conseil qu’il
         n’iroient plus avant, si aroient rendu painne à conquerre
         le ditte ville. Si retournèrent et retinrent le
         vitaille pour yaus, et rendirent as quatre sommeliers
         leurs chevaus, et leur disent que il ralaissent as nouvelles
     25  pourveances. Et puis s’en vinrent mettre le
         siège devant Montsach, et se commencièrent à logier
         bien et faiticement, ensi qu’il deuissent là demorer
         un mois; et fisent ce premier jour samblant qu’il assauroient
         à l’endemain, et levèrent devant les murs
     30  aucuns canons qu’il portoient.

         Quant cil de Montsach en veirent le manière, si
         se commencièrent à effraer, et sentirent bien que
   [145] il ne se poroient longement tenir, car il n’avoient
         nulles pourveances. Si commencièrent à trettier devers
         les dessus dis chevaliers d’Engleterre, et se portèrent
         trettiet si bien que il recogneurent le prince
      5  à signeur et à tenir le ditte ville de lui à tousjours
         mès, sans fraude et mal engin; et parmi tant il demoroient
         en paix, et ne leur ostoit on riens dou
         leur. Si ordonnèrent li chevalier, messires Jehans
         Chandos et li aultre, à le requeste de chiaus de le
     10  ville, un chevalier estre leur chapitainne, lequel on
         appelloit messire Robert Miton, et vingt hommes
         d’armes et quarante arciers avoech lui, as saus et as
         gages des hommes de le ville; puis passèrent oultre
         et chevaucièrent tant qu’il vinrent devant Durviel,
     15  où messires Robers Canolles et li aultre estoient. Si
         eut là grans recognissances et grans approcemens d’amour,
         quant il se trouvèrent tout ensamble, et se
         misent au siège avoecques les aultres, tout par bonne
         ordenance.


     20  § 624. Ce siège pendant devant Durviel, il y eut
         pluiseurs assaus, escarmuces, paletis et grans fais d’armes,
         car c’estoient toutes bonnes gens devant, qui
         tenoient le siège; et cil dedens ossi estoient tout bon
         combatant et bien usé d’armes: aultrement, il ne se
     25  fuissent point longement tenu. Si vous di que li Englès
         et cil de leur costé qui là gisoient au siège, ne
         l’avoient mies d’avantage, mès estoient en trop dur
         parti par deux manières; car il plouvoit nuit et jour
         si ouniement que trop grevoit as hommes et as chevaus;
     30  et avoech tout ce, il avoient si grant defaute
         de vivres qu’il ne savoient que mengier. Et y vendoit
   [146] on un pain trois viés gros: encores n’en pooit on
         recouvrer pour son argent bien souvent. De vins
         avoient il assés et largement, et ce leur faisoit grant
         confort. En cel estat furent il plus de cinq
      5  sepmainnes.

         Quant il veirent que riens ne faisoient et que le
         garnison de Durviel pas ne prenderoient, et si sejournoient
         là en grant malaise, si s’avisèrent que il se
         deslogeroient et iroient plus avant et en plus cras
     10  pays. Si se deslogièrent et se traisent par devant le
         ville et le chastiel de Domme, dont messires Robers
         de Domme estoit sires et gouvrenères, et avoit avoech
         lui un sien cousin chevalier, qui s’appelloit messire
         Pierre Sengler. Si avoient, en devant, cil doi chevalier
     15  les vivres dou plat pays là environ tous retrais là dedens.
         Quant li Englès et li Gascon, qui bien estoient
         quinze cens hommes d’armes et deux mil, que arciers,
         que brigans, furent là venu, si se ordenèrent et misent
         en arroy de siège bien et faiticement, et commencièrent
     20  à assallir le forterèce de grant volenté.
         Si y livrèrent pluiseurs grans assaus et escarmuces,
         où il y eut fait, le siège pendant, des grans apertises
         d’armes. Quant il eurent là esté à siège quinze jours,
         et il eurent veu que riens n’i faisoient et si y gisoient
     25  à grant painne et à grant fret, si se avisèrent et
         consillièrent li un par l’autre qu’il segnefieroient leur
         estat et leur afaire au prince de Galles leur signeur,
         qui se tenoit en Angouloime. Si en fu ordonnés
         d’aler celle part et de faire ce message Chandos li
     30  hiraus, liquelz se parti de ses mestres et esploita tant
         par ses journées qu’il vint en le cité d’Angouloime
         où il trouva le prince à moult privée mesnie, car
   [147] tout si chevalier et escuier estoient d’une part ou
         d’autre.

         Quant li hiraus Chandos fu là venus, il se mist en
         genoulz devant le prince et li recommanda tous ses
      5  mestres dessus nommés, lesquelz il avoit laissiés au
         siège de Domme. Et puis li recorda et remoustra
         bien et sagement l’estat et l’afaire de leur ordenance,
         ensi que enfourmé et chargié l’avoient, avoecques
         lettres de creance qu’il aportoit à monsigneur le
     10  prince. Li princes entendi à ce bien et volentiers et
         dist qu’il en aroit avis; si fist demorer le hiraut dalés
         lui et y fu cinq jours. Au sixime jour, il li fist delivrer
         sus son seel lettres escriptes et seelées, et li dist
         au departir: «Chandos, salués nous tous les compagnons.»
     15  Cilz respondi: «Monsigneur, volentiers.»
         Lors se parti dou prince li dis hiraus et se mist au
         retour par devers Quersin. Or vous recorderai de
         chiaus de l’ost comment il esploitièrent et quel cose
         il fisent, entrues que li dis hiraus ala et vint et fist
     20  son message.


         § 625. Assés tost apriès che que Chandos fu
         partis de ses mestres dou siège de Domme, messires
         Jehans Chandos, messires Robers Canolles, messires
         Thumas de Felleton, messires li captaus de Beus et
     25  messires James d’Audelée et li aultre signeur et chevalier
         qui là estoient, eurent conseil et avis qu’il defferoient
         leur siège, car riens au là seoir ne conqueroient,
         et chevauceroient plus avant sus le pays, et
         reconquerroient villes et garnisons qui s’estoient
     30  tournées françoises nouvellement par l’effort des
         Compagnes et des gens le duch de Berri. Si se deslogièrent
   [148] et se departirent de Domme, et se misent au
         chemin et vinrent par devant Gramath, qui tantost
         se rendirent et tournèrent englès qu’il furent là venu.
         Si se rafreschirent li signeur et leurs gens dedens le
      5  ville de Gramath par trois jours, et entrues avisèrent
         où il se trairoient. Quant il s’en partirent, il chevaucièrent
         devant une aultre forterèce, que les Compagnes
         avoient nouvellement pris, que on claime Fours.
         Sitos que cil de celle garnison sentirent les Englès
     10  venir à si grant effort et que cil de Gramath s’estoient
         tourné, il se tournèrent ossi et devinrent englès,
         et jurèrent que il le demorroient à tousjours,
         mès il en mentirent.

         Si passèrent oultre li dit Englès, et vinrent devant
     15  Rocemadour. Cil de le ville de Rocemadour
         estoient malement fortefiiet; si n’eurent mies volenté
         que d’yaus rendre. Quant li Englès furent venu
         jusques à là et il eurent avisé et consideré le manière
         de chiaus de le ville, si fisent traire avant leurs
     20  gens et leur artillerie, et le commencièrent à assallir
         de grant façon et de bonne ordenance. Là eut,
         je vous di, moult grant assaut et moult dur et pluiseurs
         hommes navrés et bleciés dou tret et dedens
         et dehors. Si dura cilz assaus un jour tout entier.
     25  Quant ce vint au vespre, li Englès se retraisent en
         leurs logeis et avoient bien entention que de assallir
         à l’endemain. Mais celle nuit cil de Rocemadour se
         consillièrent qu’il avoient ce jour senti le force et le
         vertu de chiaus de l’ost, et comment il les avoient
     30  fort apressés. Et disent bien li plus sage et mieulz
         avisé que à le longe il ne se pooient tenir, et, se il
         estoient pris de force, il seroient tout mort et perdu,
   [149] et leur ville arse sans merci. Siques, tout consideré, le
         bien contre le mal, quant ce vint au matin, il trettièrent
         pour yaus rendre as Englès; et se porta trettiés
         qu’il cheirent en acord devers les dessus dis chevaliers
      5  d’Engleterre, parmi tant que, de ce jour en avant,
         il seroient bon Englès, et le jurèrent solennelment.
         Avoech tout ce, il deurent à leurs frès mener et conduire,
         le terme de quinze jours, cinquante sommiers
         de vivres apriès l’ost, pour yaus avitaillier des pourveances
     10  de le ville, mais on les paioit courtoisement
         parmi un certain fuer qui ordonnés y estoit. Ensi demora
         Rocemadour en pais.

         Et puis chevaucièrent li Englès oultre par devers
         Villefrance en Thoulousain, gastant et exillant tout
     15  le plat pays et mettant les povres gens en grant
         misère, et conquerant villes et chastiaus, qui s’estoient
         tournées nouvellement françoises; si se retournoient
         englesces, les unes par trettiés et les aultres
         de force. Si vinrent li dessus dit signeur et
     20  leurs gens devant Villefrance, qui estoit assés bien
         fremée et pourveue de vivres et d’artillerie, car tous
         li plas pays de là environ s’i estoit retrais. Quant il
         furent là venu, il le assegièrent et assallirent de grant
         volenté. Et y eut, en quatre jours qu’il furent par
     25  devant, tamaint grant assaut et fort, et pluiseurs
         navrés de chiaus de dedens et de chiaus de dehors.
         Tout consideré, cil de le ville regardèrent que à
         le longe il ne se poroient tenir et qu’il ne seroient
         aidié ne conforté de nul costé, au mains ne leur
     30  estoit il point apparant. Si se tournèrent et rendirent
         englès, par composition telle, que on ne leur devoit
         porter point de damage. Ensi devint Villefrance en
   [150] Aginois, sus les marces de Toulousain, englesce: de
         quoi li dus d’Ango, qui se tenoit à Thoulouse, fu
         moult courouciés, quant il en sceut les nouvelles,
         mès amender ne le peut tant qu’à celle fois. Si mist
      5  et laissa dedens messires Jehans Chandos à gouvreneur
         et chapitainne un chevalier englès, qui s’appelloit
         messires Robers Rous, et puis passèrent oultre
         en exillant le pays.

         Or retourrons au siège de Bourdille, en Pieregorth,
     10  et compterons comment li contes de Cantbruge et li
         contes de Pennebruch perseverèrent.


         § 626. Entrues que cil dessus nommé baron et
         chevalier d’Engleterre et leurs routes faisoient leurs
         chevaucies et leurs conquès, tant en Roerge, en Quersin
     15  qu’en Aginois, où il furent une moult lontainne
         saison, se tenoit li sièges devant le garnison de Bourdille,
         qui y fu plus de onze sepmainnes. Et vous di
         que, le siège là tenant, ensi que vous oés, il y eut pluiseurs
         assaus, escarmuces et paletis et aultres grans
     20  apertises d’armes priesque tous les jours; car cil de
         dedens venoient par usage tous les jours à main armée
         jusques à leurs barrières hors de le porte, et là
         escarmuçoient moult vaillamment et hardiement à
         tous venans, et si bien s’i portoient que proprement
     25  de chiaus de l’host il avoient grant loenge. Ensi se tinrent
         un grant temps en cel estat, et fuissent encores
         trop plus tenut se orghieulz et presumptions ne les
         euist temptés, car il estoient gens assés et tout hardi
         compagnon, pour tenir et deffendre leur forterèce, et
     30  bien pourveu de vivres et d’artillerie, et tant que cil
         de l’ost se commencièrent à taner, quoique il gesissent
   [151] là moult honourablement, mès li signeur regardèrent
         qu’il y estoient à grant fret et que trop peu il
         conqueroient.

         Or eurent un jour conseil et avis comment il se
      5  maintenroient, pour leur afaire approcier. Si ordonnèrent
         que, à l’endemain à heure de prime, il feroient
         toutes leurs gens armer et yaus tenir secretement
         en leurs logeis, et en envoieroient aucuns escarmucier
         à chiaus de le forterèce; il les sentoient
     10  bien de si grant volenté que tantost il isteroient hors
         et se metteroient as camps bien et apertement pour
         yaus combatre. En ce faisant, leurs gens qui là seroient
         envoiiet escarmucier, se fainderoient et s’en retourroient
         tout combatant petit à petit devers leurs
     15  logeis, ensi que desconfis, pour chiaus dou dit fort
         attraire plus avant; et il aroient ordené une bataille
         de leurs gens tout à cheval, qui se metteroient entre
         leurs ennemis et le forterèce, par quoi, quant il vorroient
         retourner, il ne poroient. Cilz avis fu arestés
     20  entre yaus; et disent que, se on ne les avoit par celle
         voie, on ne les aroit point aise; siques, à l’endemain,
         il fisent très le matin armer secretement toutes leurs
         gens, et en envoiièrent jusques à deux cens escarmucier
         à chiaus de Bourdille.

     25  Quant li compagnon qui dedens estoient, et les
         capitainnes Ernaudons et Bernadés les veirent venir,
         si en furent tout joiant et s’armèrent apertement,
         et fisent armer toutes leurs gens; si pooient
         bien estre environ septvingt, tout able et legier compagnon.
     30  Et fisent ouvrir leur porte toute arrière,
         et vinrent à leurs barrières et recueillièrent à lances
         et as pavais les Englès bien et faiticement; et y
   [152] eut tant fait que li Englès reculèrent et perdirent
         terre, et ossi estoit il ensi ordené. Li compagnon
         de Bourdille fisent passer leur pennon devant et disent
         ensi: «Avant! Avant! Par le cap saint Antone,
      5  cesti sont nostre.» Lors les envaïrent il de grant
         volenté, et en yaus cachant en jettèrent aucuns
         par terre et blechièrent et prisent pour prisonniers.
         Et pour ce qu’il voloient tout avoir, et ensi que on
         dist souvent: «Grant convoitise fait petit mont,»
     10  il eslongièrent si leur forterèce que, quant il veurent
         retourner, il ne peurent. Car messires Jehans de Montagut,
         qui estoit sus l’embusche à plus de cinq cens
         combatans, et qui droit là sus le place fu fais chevaliers
         de monsigneur le conte de Cantbruge, se mist à
     15  toute se route entre le forterèce et yaus, et descendirent
         piet à piet droit devant yaus, et puis les envaïrent
         de grant volenté.

         Quant li compagnon de Bourdille se veirent
         ensi attrapé, si cogneurent bien qu’il avoient trop
     20  folement cachiet. Nonpourquant, il se recueillièrent
         et se remisent tout ensamble comme vaillans gens,
         et se commenchièrent à combatre et à faire tant
         de grans apertises d’armes que merveilles seroit à
         recorder; et se tinrent, sans yaus desconfire, bien
     25  le terme de deux heures de jour, toutdis lançant
         et yaus deffendans, entrans et retraians moult
         vaillamment de leurs ennemis; et tant y fisent d’armes,
         que proprement li signeur d’Engleterre qui là
         estoient, y prisent grant plaisance. Et là fu messires
     30  Jehans de Montagut très bons chevaliers, et vaillamment
         et biel s’i combati et assalli ses ennemis. Finablement,
         cil de Bourdille furent là desconfi, tout mort
   [153] ou pris, onques piés n’en escapa, et li prisonnier rescous,
         que pris avoient, et li doi escuier capitainne,
         Ernaudons et Bernadés de Batefol, pris et prisonnier
         au dit monsigneur Jehan de Montagut. Entrues que
      5  cilz estours avoit là esté, li contes de Cantbruge et li
         contes de Pennebruch s’estoient avanciet et avoient
         conquis les barrières et le porte, et estoient entré
         ens, le banière le conte de Cantbruge tout devant.
         Ensi eurent li Englès le garnison de Bourdille, et fisent
     10  les hommes de le ville jurer foy et seurté et à
         tenir le ville de par le prince. Si ordenèrent li signeur
         à demorer, pour le garder, le signeur de Mucident et
         ses gens, et li baillièrent soixante arciers, et puis
         deffisent leur siège, et eurent conseil qu’il se retrairoient
     15  en Angouloime devers le prince, pour savoir quel
         cose il vorroit que il fesissent. Ensi se deffist li sièges
         de Bourdille, et se misent tout li signeur et leurs
         routes au retour.

         Or retourrons nous as dessus dis chevaliers d’Engleterre
     20  et de Gascongne qui chevauçoient en Quersin,
         et parlerons de Chandos le hiraut et des nouvelles
         que il leur aporta de par le prinche de Galles.


         § 627. Ensi que li dessus dit et leurs routes et les
         Compagnes avoech yaus chevauçoient ens ès marces
     25  de Roerge et de Quersin, et qu’il faisoient tourner
         villes et chastiaus et mettoient le pays où il conversoient,
         en grant tribulation, evous Chandos le hiraut
         revenu, qui les trouva devant une forterèce, en Quersin,
         que il avoient moult astraint. Sitos que il veirent
     30  le hiraut revenu, se li fisent grant chière et li demandèrent
         des nouvelles. Il leur dist que messires li
   [154] princes les saluoit tous et les desiroit moult à veoir.
         A ces mos, il leur bailla les lettres que li princes leur
         envoioit; si les prisent li baron et les lisirent. Si
         trouvèrent, avoech salus et amistés, que il ordonnoit
      5  et voloit que messires Jehans Chandos, messires Thumas
         de Felleton et messires li captaus de Beus retournassent
         en Angouloime devers lui, et messires
         Robers Canolles et ses gens et toutes les Compagnes,
         demorassent en l’estat où il estoient et feissent
     10  guerre.

         Quant cil quatre signeur qui là estoient chief de
         toutes ces gens d’armes, entendirent ces nouvelles, si
         regardèrent tout l’un l’autre, et puis demandèrent quel
         cose en seroit bonne à faire. Si se adrecièrent d’une
     15  vois dessus messire Robert Canolle et li disent: «Messire
         Robert, vous veés et entendés comment messires
         li princes nous remande, et voet et ordonne que vous
         demorés sus ce pays et soiiés chiés et gouvrenères de
         ces gens d’armes.»--«Signeur, ce respondi messires
     20  Robers, messires li princes me fait plus d’onneur
         que je ne vaille; mais sachiés que ja sans vous je n’i
         demorrai, et, se vous partés, je partirai.» Depuis, il
         ne se volt aultrement laissier enfourmer ne adire,
         mès toutdis dist qu’il partiroit. Si eurent conseil de
     25  retourner tout quatre devers le prince, pour savoir
         plus plainnement sen entente. Ensi se desrompi ceste
         grande chevaucie.

         Quant ce vint au departement, il envoiièrent
         monsigneur Perducas de Labreth en le ville de Rocemadour,
     30  et toutes ses gens, pour là faire frontière
         contre les François. Et disent ensi li signeur as autres
         capitainnes des Compagnes: «Signeur, vous
   [155] oés comment messires li princes nous remande; si
         nous fault obeir, et ne savons de verité que il nous
         voet. Si vous dirons que vous ferés: vous recueillerés
         vos gens et vous remetterés ensamble, et vous monterés
      5  amont sus les marces de Limozin et d’Auvergne
         et ferés là guerre. Car sans guerre vous ne poés ne
         savés vivre, et nous vous jurons et promettons loyaument,
         se vous prendés ne conquerés ville, chastiel
         ou forterèce en France, où que ce soit ne en quel
     10  marce, et vous y soiiés assegiet, nous vous irons conforter
         telement que vous nous en sarés gret, et leverons
         le siège.» Cil qui ces parolles et prommesses
         entendirent, respondirent: «C’est bien dit, et nous
         le retenons ensi; car espoir en arons nous mestier.»
     15  Ensi se departirent li un de l’autre, et se desrompi
         ceste grosse chevaucie, les Compagnes d’un lés et li
         signeur d’autre, qui s’en revinrent tout par acord devers
         le prince en le cité d’Angouloime, qui leur fist
         grant chière. Et estoient revenu ossi de le conté de
     20  Pieregorth, un petit en devant, li contes de Cantbruge,
         li contes de Pennebruch, messires Jehans de
         Montagut et tout li aultre.

         Or vous parlerons des Compagnes, qui parti estoient
         de monsigneur Jehans Chandos, comment il
     25  perseverèrent.


         § 628. Entre les Compagnes, avoit là trois escuiers
         de la terre dou prince, grant chapitainne de Compagnes
         et hardi et apert homme d’armes durement,
         et grant aviseur et eskielleur de forterèces. Si appelloit
     30  on l’un Hortingo, l’autre Bernart de Wisk et
         le tierc Bernart de la Salle. Cil troi compagnon ne
   [156] veurent mies sejourner plenté, que il ne fesissent
         parler d’yaus et aucun esploit d’armes. Si s’en vinrent,
         avoech leurs routes, en Limozin yaus rafreschir.
         En ce temps, en estoit seneschaus et gouvrenères de
      5  par le prince messires Jehans d’Evrues. Cil troi dessus
         dit jettèrent leur avis à prendre en France aucune
         forterèce et regardèrent que Belleperce, en Bourbonnois,
         estoit uns biaus chastiaus et fors, et ens demoroit
         la mère dou duch de Bourbon et de la royne de
     10  France. Si entendirent par leurs espies que la bonne
         dame estoit là asseulée entre ses gens, et n’avoit ou
         dit castiel point trop grant garde. Encores li chastellains
         dou lieu aloit et venoit souvent hors et n’en
         estoit mies trop songneus.

     15  Cil compagnon et une partie de leurs gens, chiaus
         que il veurent eslire, ne sommillièrent point trop
         sus leur entente, mès chevaucièrent un jour et une
         nuit, et vinrent sus l’ajournée à Belleperce, et
         l’eschiellèrent et le prisent, et madame la mère de
     20  la royne de France dedens, et fu tout leur tout ce
         que il y trouvèrent. Si regardèrent que la forterèce
         estoit belle et bonne et en gras pays, et disent que
         il le tenroient contre tout homme. Encores en ceste
         propre nuit, il prisent une aultre forterèce qui s’appelloit
     25  Sainte Sivière, sus les marces de Limozin,
         et ceste donnèrent il à monsigneur Jehan d’Evrues.
         Ces nouvelles furent tantost sceues en France que
         Belleperce estoit prise et emblée des Englès, et la
         mère de la royne de France dedens. Si en fu li rois
     30  fortement courouciés, et ossi furent la royne et li dus
         de Bourbon, mès amender ne le peurent tant c’à
         ceste fois.

   [157] En ce temps, fu esleus en France, pour estre li uns
         des mareschaus des guerres, messires Loeis de Sanssoirre,
         vaillant homme et hardi chevalier durement.
         Encores vivoit messires Ernouls d’Audrehen, mais il
      5  estoit si vieulz et si froissiés d’armes et de traveil
         dou temps passé, que bonnement il ne se pooit mès
         ensonniier de l’offisce; mès encores s’armoit il volentiers,
         quant il venoit à point. Or vous parlerons
         un petit des besongnes de Pikardie ossi bien que
     10  nous vous avons parlé de cestes des lontainnes
         marces, et d’une grant assamblée qui fu faite à
         Tournehen.


         § 629. Li rois de France, toute celle saison d’esté,
         avoit fait un très grant appareil de nefs, de barges et
     15  de vaissiaus, sus le havene de Harflues et sus le rivière
         de Sainne, entre Roem et Harflues. Et avoit intention
         que d’envoiier une armée en Engleterre si grande
         et si bien estoffée de toutes bonnes gens d’armes,
         chevaliers et escuiers, desquelz messires Phelippes
     20  ses frères, dux de Bourgongne, seroit chiés et gouvreneur,
         que pour tout destruire et ardoir Engleterre.
         Et se tenoit et sejournoit proprement li rois de
         France en le cité de Roem, pour mieulz entendre à
         ses besongnes. Et aloit, toutes les sepmainnes, deux
     25  ou trois fois, veoir se navie, et avoit à ce très grande
         affection.

         Avoech tout ce, ses mandemens estoit si grans et
         si estendus par tout son royaume que, là environ
         Roem, ou Vexin et en Biauvoisin, venoient et aplouvoient
     30  tous les jours tant de gens d’armes que merveilles
         seroit à penser. Et toutdis se faisoient et approçoient
   [158] les pourveances en celle navie si grandes
         et si grosses que donc que ce fust pour aler en Castelle
         ou en Portingal.

         Mais li sires de Cliçon, qui estoit li uns des especiaulz
      5  dou conseil dou roy, ne s’i acordoit point
         bien, et moult desconsilloit au roy, à tant de nobles
         de son royaume, aler en Engleterre; et disoit qu’il
         n’estoient mies si bien usé ne coustumier d’aler en
         Engleterre et faire y guerre que li Englès estoient
     10  de passer le mer et venir en France. Et alegoit à ce
         assés de raisons, ensi que cilz qui cognissoit mieulz
         le condition et le nature des Englès et l’estat dou
         pays d’Engleterre que moult d’autres. Non obstant
         ce, on ne pooit brisier le pourpos dou roy et de aucuns
     15  de son conseil que ceste armée ne se parfesist.

         Li rois d’Engleterre et ses fiulz li dus de Lancastre,
         et pluiseur de leur conseil, estoient assés avisé et enfourmé
         de ceste armée, et comment li François les
         devoient venir veoir et guerriier en leur pays, de
     20  laquel cose il estoient tout joiant. Et avaient pourveu
         les passages, les pors et les havenes sus mer à rencontre
         de Pontieu et de Normendie, pour yaus recueillier,
         se il venoient, bien et souffissamment de
         bonnes gens d’armes et d’arciers. Et estoit tous li
     25  royaumes d’Engleterre avisés et confortés pour combatre
         les François, se il venoient.

         Et eut adonc li rois d’Engleterre conseil et volenté
         que d’envoiier son fil le duch de Lancastre, à tout
         une carge de gens d’armes et d’arciers, en le ville de
     30  Calais. Si ordonna et nomma proprement li rois
         chiaus qui iroient avoecques lui, le conte de Sallebrin,
         le conte de Warvich, monsigneur Gautier de
   [159] Mauni, le signeur de Ros, monsigneur Henri de Persi,
         le signeur de Basset, le signeur de Willebi, le signeur
         de Ware, le signeur de la Poule, monsigneur Thomas
         de Grantson, messire Alain de Bouqueselle, monsigneur
      5  Richart Sturi et pluiseurs aultres: si estoient
         six cens hommes d’armes et quinze cens arciers. Si
         vinrent li dessus dit en le ville de Douvres et là environ.
         Et passèrent, quant leur navie fu toute preste
         et il eurent vent à volenté, et arrivèrent en le forte
     10  ville de Calais. Si issirent hors de leurs vaissiaus, et
         en misent petit à petit toutes leurs coses hors, et se
         herbegièrent tout en le ditte ville.

         En celle saison, avoit li rois d’Engleterre escript
         et priiet especialment monsigneur Robert de Namur
     15  que il le vosist servir, sa guerre faisant, à tout se
         carge de gens d’armes. Li dis messires Robers, qui
         toutdis avoit esté bons englès et loyaus, avoit respondu
         que il seroit apparilliés, sitost que on le manderoit
         et qu’il saroit que li rois ou uns de ses enfans
     20  seroit à Calais, ou trais sus les camps pour chevaucier
         sus France. Siques, si tretot que il entendi que
         li dus de Lancastre estoit arrivés à Calais, il semonst
         tous ses compagnons et chiaus dont il voloit estre
         aidiés et servis, et fist tout son harnas appareillier
     25  moult estoffeement, ensi comme à lui apertenoit. Or,
         retourrons nous un petit as besongnes de Poito.


         § 630. Vous devés savoir que, quant li departemens
         fu fais des barons et des chevaliers de Gyane,
         qui avoient chevauciet en Quersin et en Roerge, et
     30  Chandos li hiraus lor eut aporté les nouvelles dou
         prince, il retournèrent tout par un acord en le cité
   [160] d’Angouloime, où il trouvèrent le prince qui les reçut
         moult liement. Un petit devant ce, estoient retourné
         li contes de Cantbruge, li contes de Pennebruch et
         leurs gens, apriès le conquès de Bourdille, si com
      5  ci dessus est contenu. Si se conjoïrent et fisent grant
         feste cil signeur et cil baron, quant il se trouvèrent
         tout ensamble; et se avisèrent et consillièrent où il
         se trairoient, pour mieulz emploiier leur saison. Si
         regardèrent que, sus les marces d’Ango, avoit un biau
     10  chastiel et fort, qui se tenoit dou ressort d’Ango,
         lequel on appelloit le Roce sur Ion. Si disent tout et
         avisèrent que il se trairoient celle part et y metteroient
         le siège et le conquerroient, se il pooient. Si
         ordonnèrent leurs besongnes en celle instance, et se
     15  misent au chemin et se traisent tout de celle part.

         Encores leur revinrent depuis tout li baron et li chevalier
         de Poito, monsigneur Jame d’Audelée, li sires
         de Pons, li sires de Partenay, messires Loeis de Harcourt,
         messires Guichars d’Angle, li sires de Puiane,
     20  li sires de Tannai Bouton, messires Joffrois d’Argenton,
         messires Mauburni de Linières et li seneschaus
         de le Rocelle, messires Thumas de Persi. Si se trouvèrent
         cil signeur et ces gens d’armes grant fuison,
         quant il furent remis tout ensamble, plus de trois
     25  mil lances. Si esploitièrent tant que il vinrent devant
         le dit chastiel de le Roce sur Ion, qui estoit biaus et
         fors et de bonne garde et bien pourveus de toutes
         pourveances et d’artillerie. Si en estoit gouvrenères
         et chapitainnes, de par le duch d’Ango, uns chevaliers
     30  qui s’appelloit messires Jehans Blondiaus, et qui tenoit
         desous lui laiens moult de bons compagnons as saus
         et as gages dou dit duch. Si ordenèrent li dessus
   [161] nommet signeur et baron qui là estoient, leur siège,
         par bonne manière et grant ordenance, et l’environnèrent
         tout autour, car bien estoient gens pour ce
         faire. Et fisent là amener et achariier de le ville de
      5  Touwars et de le cité de Poitiers grans engiens, et les
         fisent drecier devant le forterèce et encores pluiseurs
         canons et espringalles qu’il avoient de pourveance
         en leur host, et pourveu de lonch temps, et usagé de
         mener. Si estoit leur host durement plentiveuse de
     10  tous vivres, car il leur en venoit grant fuison de Poito
         et des marces proçainnes.

         Quant messires Jehans Blondiaus se vei ensi assegiés
         et appressés de tant de bonnes gens d’armes, car là
         estoient priès tout li baron et li chevalier d’Aquitainne,
     15  et se ne li apparoit nuls confors de nul costé, si se commença
         à effraer; car bien veoit que li signeur qui là
         estoient, ne le lairoient jusques à tant qu’il l’aroient
         pris par force ou aultrement. En l’ost dou conte de Cantbruge
         et de monsigneur Jehan Chandos et des barons
     20  qui là estoient, avoit aucuns chevaliers des marces
         de Poito, qui bien cognissoient le dit capitainne et qui
         l’avoient compagnié dou temps passé. Si vinrent cil
         jusques as barrières, et fisent tant que sus assegurances
         il parlèrent à lui et le menèrent tant par parolles,
     25  car il n’estoit mies bien soutilz, comment qu’il
         fust assés bons chevaliers, qu’il entra en trettié de
         rendre le forterèce, se elle n’estoit secourue et li sièges
         levés dedens le terme d’un mois, parmi tant que il
         devoit avoir six mil frans françois pour les pourveances
     30  dou chastiel. Cilz trettiés fu entamés et mis
         oultre, et demorèrent cil dou chastiel et li chastiaus
         en segur, le dit terme, parmi le composition dessus
   [162] ditte; et se dedens le mois il n’estoit secourus, li
         chastiaus estoit rendus.

         Ceste cose acordée, li dis chevaliers tantost le
         segnefia au roy de France, au duch d’Ango et au
      5  duch de Berri et à tous les signeurs dont il cuidoit
         estre aidiés, afin que il se peuist mieulz escuser de
         blasme, se il en estoit approciés. Nonobstant ce et
         toutes ses segnefiances, quoique li chastiaus fust biaus
         et bons et moult necessaires à estre françois pour les
     10  pays d’Ango et de Tourrainne, onques il ne fu secourus
         ne confortés de nullui: siques, sitos que li
         mois fu passés et espirés, li signeur englès qui là estoient,
         requisent au dit chevalier que il leur tenist
         couvent, et de ce avoit il livret bons plèges. Li dis
     15  messires Jehans ne volt mies aler à l’encontre, et dist
         ensi à ses compagnons, puisque li rois de France et
         li dus d’Ango voloient perdre le forterèce, il ne le
         pooit mies tous seus garder ne amender. Si le rendi
         as signeurs qui là estoient, liquel en prisent tantost
     20  le saisine et possession, et en eurent grant joie. Et
         eut, ensi que couvens portoit, li dis messires Jehans
         six mil frans tous appareilliés pour les pourveances
         dou dit chastiel, qui bien le valoient. Et fu aconvoiiés
         et tout li sien des Englès jusques en le cité d’Angiers.
     25  Si tretost qu’il fu là venus, il fu pris et arestés dou
         gouvreneur d’Angiers et mis ou chastiel en prison.
         Si entendi ensi que, de nuit, il fu boutés en un sach
         et jettés en le rivière qui là keurt et noiiés par
         l’ordenance et commandement dou duch d’Ango, pour
     30  ce que il avoit pris or et argent pour le forterèce qui
         estoit bien taillie de lui tenir un an, se mestier faisoit.
         Ensi eurent li Englès le chastiel de le Roce sur Ion
   [163] en Ango, et y misent grant garnison de par yaus et
         le remparèrent bien et faiticement, et puis s’en retournèrent
         en Angouloime deviers le prince.


         § 631. Apriès le conquès de le Roce sur Ion, si
      5  com ci dessus est dit, dont li François furent moult
         courouciet, li signeur s’en retournèrent en Angouloime,
         et là leur donna congiet li princes as aucuns
         de retourner en leurs maisons. Si s’en ala messires
         James d’Audelée, cilz vaillans chevaliers et seneschaus
     10  de Poito pour le temps, sejourner et demorer à Fontenay
         le Conte. Là s’alitta li dis chevaliers de maladie
         qui si le ragreva que il morut: de quoi messires li
         princes et madame la princesse furent moult courouciet,
         et ossi furent tout li baron et li chevalier de
     15  Poito. Se li fist on son obsèque moult reveramment
         en le cité de Poitiers, et y fu li princes personelment.
         Assés tos apriès, par le priière et requeste de tous les
         barons et chevaliers de Poito, messires Jehans Chandos
         qui estoit connestables d’Aquitainnes, fu seneschaus
     20  de Poito, et s’en vint demorer et sejourner en
         le cité de Poitiers. Si faisoit souvent des issues et
         des chevaucies sus les François, et les tenoit si court
         qu’il n’osoient chevaucier, fors en grant route.

         En ce temps, fu delivrés de prison li viscontes de
     25  Rocewart, que li princes avoit fait tenir, pour ce que
         il le soupeçonnoit françois: siques, à le priière et requeste
         de ses amis de Poito, qui estoient adonc dalés
         le prince, li dis princes le delivra et li rendi toute sa
         terre. Quant li dis viscontes fu delivrés de prison, il
     30  s’en vint couvertement, au plus tost qu’il peut, à Paris
         devers le roy et se tourna françois, et revint arrière
   [164] en sa terre, sans ce que on sceuist riens encores de
         son afaire, et mist Thiebaut dou Pont, Breton, un
         très bon homme d’armes, en se forterèce, et envoia
         tantost deffiier le prince et fist grant guerre au prince.
      5  Or parlerons un petit dou duch de Lancastre.


         § 632. Quant li dus de Lancastre fu venus et arrivés
         à Calais, ensi que ci dessus est dit, et il et ses
         gens se furent un petit rafreschi, si ne veurent point
         là plenté sejourner, que il ne fesissent aucun esploit
     10  d’armes en France. Si se departirent un jour si doy
         mareschal, à bien trois cens lances et otant d’archiers,
         et passèrent oultre Ghines et chevaucièrent si avant
         qu’il vinrent jusques oultre le rivière d’Oske; et coururent
         tout le pays de là environ, et prisent leur
     15  tour devers l’abbeye de Liques, et acueillièrent
         toute le proie et ramenèrent à sauveté en le ville de
         Calais. Et, l’endemain, il fisent un aultre chemin et
         vinrent viers Boulongne, et portèrent moult grant
         damage au plat pays. A ce donc se tenoient li contes
     20  Guis de Saint Pol et messires Gallerans ses filz en le
         cité de Tieruane, à tout grant gent d’armes; mès point
         n’issirent contre les dis Englès, quant il chevaucièrent,
         car il ne se sentoient mies fort assés pour yaus
         combatre ne tollir les camps.

     25  Ces nouvelles vinrent au roy de France, qui se tenoit
         en le cité de Roem et qui là avoit le plus grant
         appareil et le plus biel dou monde, comment li dus
         de Lancastre efforciement estoit venus et arivés à
         Calais, et couroient ses gens tous les jours sus France.
     30  Quant li rois et ses consaulz entendirent ce, si eurent
         nouvelles imaginations. En celle propre sepmainne,
   [165] devoit li dus de Bourgongne, o toute se carge où plus
         avoit de trois mil chevaliers, entrer en mer pour aler
         en Engleterre. Là regardèrent li rois, li prelat et ses
         consaulz, que il estoit mieulz seans et apertenans,
      5  ou cas que on sentoit et savoit les Englès par deçà le
         mer, d’yaus venir requerre et combatre que d’aler
         en Engleterre. Si fu tous li premiers pourpos brisiés,
         et cilz arrestés et segnefiiés par tout l’ost des François,
         que cescuns, au plus tost que il peuist, se deslogast
     10  de Roem et là environ, et s’apparillast et avançast
         de venir devers le ville de Calais avoec le duch
         de Bourgongne, et dou commandement dou roy, car
         on voloit aler combatre les Englès par deçà le mer.
         Dont veissiés gens d’armes resjoïr et yaus apparillier,
     15  ce fu tantost tout toursé et deslogié, et se misent à
         voie, cescuns qui mieulz mieulz.

         Li dus de Bourgongne, o tout son arroy, se mist au
         chemin et prist se adrèce pour venir passer le rivière
         de Somme au pont à Abbeville, et fist tant par ses journées
     20  qu’il vint à Moustruel sus mer, et là et illuech environ,
         à Hedin et à Saint Pol, et sus celle marce attendirent
         li François l’un l’autre. Ja estoient venues ces
         nouvelles au duch de Lancastre, que li François approçoient
         fort pour yaus venir combatre. De quoi li dus de
     25  Lancastre estoit, o toutes ses gens, issus de Calais et
         venus logier et prendre terre en le valée de Tournehen.
         Gaires ne demora apriès ce qu’il fu là venus,
         que cilz gentilz chevaliers, messires Robers de Namur,
         en grant arroi, le vint servir à cent lances de bonnes
     30  gens, fuison de chevaliers et d’escuiers en se compagnie.
         De sa venue fu li dus de Lancastre moult resjoïs,
         et li dist: «Mon biel oncle, vous nous estes li
   [166] bien venus. On nous donne à entendre que li dus de
         Bourgongne approce fort à grant gent et nous voet
         venir combatre.»--«Sire, respondi messires Robers,
         Diex y ait part! si les verons volentiers.» Là se logièrent
      5  moult faiticement et apertement li Englès
         droit ou val de Tournehen, et se fortefiièrent de sois
         et de haies au plus foible lés de leur host. Et tous les
         jours y venoient vivres et pourveances de Calais, et
         si couroient leur coureur en le conté de Ghines, qui
     10  en conqueroient; mès c’estoit petit, car tous li plas
         pays de là environ estoit perdus, et avoit on tout
         mis ens ès forterèces.

         Or vint li dus de Bourgongne à tout son arroi et
         sa grande chevalerie. Si se loga sus le mont de
     15  Tournehen, et commandèrent si mareschal à logier
         toutes gens à l’encontre des Englès. Si se logièrent li
         dit François bien ordeneement tantost et sans delay,
         et comprendoit leur logeis moult grant fuison, et
         bien y avoit raison; car je oy adonc recorder pour
     20  certain que li dus de Bourgongne eut là avoech lui
         quarante cens chevaliers: considerés donc se li demorans
         de l’host n’estoit point grant. Et se tinrent
         là un grant temps li un devant l’autre, sans riens
         faire, car li dus de Bourgongne, comment que il fuist
     25  li plus fors et qu’il euist de bonnes gens d’armes sept
         contre un, si ne se voloit il point combatre sans
         l’ordenance et congié dou roy son frère, qui n’avoit
         mies adonc encores avis ne conseil de ce faire. Et sachiés
         de verité que, se li François se fuissent trait
     30  avant pour combatre les Englès, ja li dit Englès ne les
         euissent refusés, mais estoient tous les jours apparilliés
         et avisés pour yaus recevoir et avoient leurs
   [167] conrois tous ordenés, et savoit çascuns quel cose il
         devoit faire, se il traioient avant; mais, pour ce que il
         estoient petit et en leur fort, il ne se voloient point
         partir nicement de leur avantage. Si venoient bien
      5  souvent aucun compagnon enventureus escarmucier
         as François: une heure y perdoient et l’autre y gaegnoient,
         ensi que les aventures aviennent en telz fais
         d’armes.

         En ce temps, estoit li contes Loeis de Flandres
     10  moult enclins à l’onneur et prosperité dou duch de
         Bourgongne, son fil, et se tenoit en une moult belle
         maison dalés Gand, que nouvellement avoit fait
         edefiier. Si ooit souvent nouvelles dou dit duch et
         de son estat, et li dus de lui, par messagiers alans et
     15  venans. Et bien consilloit li dis contes à son fil, pour
         son honneur, que il ne passast point oultre l’ordenance
         dou roy son frère ne de son conseil.

         Or retourrons un petit as besongnes des lontainnes
         marces, car li chevalier et li escuier y avoient plus
     20  souvent à faire, et y trouvoient des aventures que il
         ne fesissent d’autre part, pour les guerres qui y estoient
         plus caudes.


         § 633. Ce terme pendant que ceste assamblée fu
         faite à Tournehen et là environ, avinrent en Poito
     25  aucun fait d’armes qui ne font mies à oublier, car
         messires Jehans Chandos qui estoit seneschaus de
         Poito et uns très hardis et vaillans chevaliers, et qui
         très grant desir avoit de trouver les François et combatre,
         ne voloit point plenté sejourner. Si mist, entrues
     30  que il se tenoit à Poitiers, une chevaucie de
         gens d’armes sus, Englès et Poitevins, et dist que il
   [168] voloit chevaucier en Ango et revenir en Tourainne
         et veoir les François qui se tenoient sus les frontières.
         Tout son pourpos et sa chevaucie il segnefia au
         conte de Pennebruch qui se tenoit en garnison, à bien
      5  deux cens lances, à Mortagne sus mer. Li contes de
         ces nouvelles fu moult resjoïs, et volentiers y fust
         alés, mès ses gens et aucun chevalier de son conseil
         li brisièrent son desir et li disent: «Monsigneur,
         vous estes uns jones homs et uns sires à parfaire. Se
     10  vous vos metés maintenant en le compagnie et en le
         route de Chandos, il en ara le vois et le renommée,
         et vous n’i serés ja nommés fors que ses compains.
         Si vault trop mieulz que vous, qui estes uns grans
         sires et de haute estration, que vous faciés vostre fait
     15  à par vous et laissiés faire Chandos, qui n’est que
         uns bachelers ou regart de vous, le sienne à par lui.»
         Ces parolles et aultres refroidièrent si le conte de
         Pennebruch que il n’i eut nulle volenté d’aler et
         s’escusa devers monsigneur Jehan Chandos.

     20  Pour ce ne volt mies brisier messires Jehans Chandos
         sen emprise, mès fist sen assamblée à Poitiers bien et
         ordeneement, et s’en parti à tout trois cens lances,
         chevaliers et escuiers, et deux cens arciers. Et là furent
         messires Thumas de Persi, messires Estievenes de
     25  Gousenton, messires Richars de Pontchardon, messires
         Eustasses d’Aubrecicourt, messires Richars Tanton,
         messires Thumas li Despensiers, messires Neel
         Lorinch, messires d’Agorises, messires Thumas Balastre,
         messires Jehans Trivés, messires Guillaumes
     30  de Montendre, messires Mauburnis de Linières, messires
         Joffrois d’Argenton et pluiseur aultre. Si chevaucièrent
         ces gens d’armes et cil arcier arreement
   [169] et hardiement et par bonne ordenance, ensi que pour
         faire un grant fait, et trespassèrent Poito et entrèrent
         en la ducé d’Ango. Si tretost que il s’i trouvèrent,
         il se commencièrent à logier sus le pays et à envoiier
      5  leurs coureurs devant ardoir et exillier tout le plat
         pays. Si fisent en ce dit bon pays et gras d’Ango ces
         gens d’armes moult de maulz, ne nulz ne leur vint
         ne ala au devant, et y sejournèrent plus de quinze
         jours, especialment dedens un pays qui est durement
     10  bons et plentiveus que on appelle Loudonnois; et
         puis se misent au retour entre Ango et Tourainne et
         tout contreval le rivière de Cruese. Et entrèrent messires
         Jehans Chandos et ses gens en le terre le visconte
         de Rochewart. Si le ardirent et gastèrent malement,
     15  ne riens n’i laissièrent fors les forterèces, que
         tout ne fust essillié. Et furent devant le ville de Rochewart
         et l’assallirent de grant façon, mès riens n’i
         conquisent, car il y avoit dedens Bretons et bonnes
         gens d’armes, desquelz Thiebaus dou Pont et Alyos
     20  de Talay estoient chapitainne. Cil le gardèrent de
         blasme et de prendre.

         Si passèrent oultre li dit Englès, et vinrent à
         Chauvegni. Là entendi messires Jehans Chandos que
         li mareschaus de France, messires Loeis de Sanssoire,
     25  et grant gent d’armes estoient à le Haie en
         Tourainne. Si eut très grant volenté d’aler celle part,
         et segnefia encores se intention moult hasteement
         au conte de Pennebruch, en lui priant que il y volsist
         estre et aler avoech lui devant le Haie en Tourainne,
     30  et qu’il le trouveroit à Chastieleraut. Si fu
         Chandos li hiraus noncières et portères de ce message,
         et trouva le dit conte de Pennebruch à Mortagne
   [170]  sus mer, qui là faisoit son amas et sen assamblée
         de gens d’armes, et voloit faire, ensi qu’il
         apparoit, une chevaucie. Si s’escusa encores li dis
         contes par l’information de son conseil, et dist qu’il
      5  n’i pooit estre. Au retour que li hiraus fist, il trouva
         son mestre et ses gens à Chastieleraut, se li fist response
         de son message. Quant messires Jehans Chandos
         entendi ce, si en fu tous merancolieus et cognut
         tantost que par orgueil et presumption li contes laissoit
     10  ce voiage à faire. Si respondi à ces parolles et
         dist: «Diex y ait part!» et donna là le plus grant
         partie de ses gens congiet et les departi, et ilz meismes
         retourna en le cité de Poitiers.


         § 634. Or vous compterons dou conte Jehan de
     15  Pennebruch quel cose il fist. Si tretost comme il peut
         savoir que messires Jehans Chandos fu retrais à Poitiers
         et qu’il eut donné ses gens congiet, il mist sa
         chevaucie sus, où bien avoit trois cens lances, Englès
         et Poitevins, et se departi de Mortagne. Et encores
     20  y eut aucuns chevaliers et escuiers de Poito et de
         Saintonge, et ossi Englès qui avoient esté avoech
         Chandos, qui se remisent en se route. Si chevaucièrent
         ces gens d’armes, desquelz li contes de Pennebruch
         estoit chiés et souverains, et passèrent parmi
     25  Poito, et fisent et prisent à l’adrèce ce propre chemin
         que messires Jehans Chandos et ses gens avoient fait.
         Et entrèrent en Ango et parardirent et essillièrent
         dou plat pays grant fuison que li premier avoient
         laissiet, qui s’estoit rançonnés, et se reposèrent et
     30  rafreschirent en ce bon pays de Loudonnois, et
         puis reprisent leur adrèce, et s’en vinrent en le
   [171] terre le visconte de Rochewart, où il fisent grant
         damage.

         Li François qui se tenoient ens ès garnisons françoises,
         sus les marces de Poito, de Tourainne et
      5  d’Ango, où moult avoit de bonnes gens grant fuison,
         entendirent et sceurent de verité de ces deux chevaucies
         comment par orgueil li contes de Pennebruch,
         qui estoit uns jones homs, n’avoit volu venir en le compagnie
         de monsigneur Jehan Chandos. Si se avisèrent
     10  que il le metteroient jus, se il pooient, et feroient ce
         trop plus aisiement que le dessus dit monsigneur
         Jehan Chandos. Si fisent un mandement secretement
         de toutes les garnisons là environ, et s’en fist chiés
         messires Loeis de Sanssoire, mareschaus de France.
     15  Si se avalèrent ces gens d’armes de nuit secretement
         tout en le Roce de Ponsoy, en Poito, qui estoit françoise.
         Là estoit messires Robers de Sanssoirre, cousins
         au dit mareschal, messires Jehans de Viane,
         messires Jehans de Buel, messires Guillaumes des
     20  Bordes, messires Loeis de Saint Juliien et Karenloet,
         breton, et estoient bien sept cens combatans.

         Li contes de Pennebruch avoit pris son tour et
         estoit rentrés en Poito et parars toute le terre dou
         visconte de Rocewart. En se compagnie estoient
     25  messires Bauduins de Fraiville, seneschaus de Saintonge,
         messires Thumas de Persi, messires d’Aghorises,
         messire Jehans Oursvich, messires Jehans
         Harpedane, messires Jakes de Surgières, messires
         Jehans Courson, messires Thumas de Saint Aubin,
     30  messires Thumas le Dispensier, messires Robers Tinfort,
         messires Symons Housagre, messires Jehans
         de Mortain, messires Jehans Touchet et pluiseur aultre.
   [172] Si chevauçoient cil Englès et cil Poitevin sans
         nul esmay, et n’avoient encores oy nouvelles de nulles
         gens d’armes, et s’en estoient rentré à tout grant
         pillage et grant avoir en Poito. Si s’en vinrent un
      5  jour, de haute nonne, logier en un village que on
         appelle Puirenon, ensi que cil qui cuidoient estre
         tout asseguré. Et si que leur varlet entendoient à establer
         leurs chevaus et appareillier le souper, evous
         ces François venus, qui savoient bien lor couvine,
     10  tout avisé de ce qu’il devoient faire; et entrèrent en
         ce village de Puirenon, les lances abaissies et escriant
         leurs cris: «Nostre Dame! Sanssoire au mareschal!»
         et puis commencièrent à abatre et à decoper gens
         par ces rues et dedens leurs hosteulz. Li cris et la
     15  noise se commença tantost à eslever, et gens entrer
         en très grant effroy, car il estoient soudainnement
         souspris.

         Ces nouvelles vinrent au conte de Pennebruch,
         à monsigneur Thumas de Persi, à monsigneur Bauduin
     20  de Fraiville et as aultres chevaliers, que c’estoient
         li François qui les avoient envaïs et assallis.
         Si furent tantos chil signeur et leurs gens appareilliet,
         et se traisent hors de leurs hosteulz et se commencièrent
         à recueillier ensamble, mès il n’i peurent tout
     25  venir; car li force des François fu là si grande que
         li Englès et li Poitevin d’un lés ne les peurent souffrir,
         et en y eut à celle première empainte mors que
         pris plus de six vingt. Et n’eurent li contes de Pennebruch
         et aucun chevalier qui là estoient, plus
     30  de remède et d’avis qu’il se retraisent, au plus tost
         qu’il peurent, en une plate maison de Templiers,
         seans tout au sech, et tant seulement fremée de pierre.
   [173] Là se recueillièrent et boutèrent et enfremèrent cil
         qui y peurent venir à temps. Tout li demorant y furent
         mort et pris, et le plus grant partie de leur harnas
         et de leurs chevaus perdus; et perdi li dis contes
      5  de Pennebruch toute sa vaisselle.

         Li François, qui les sievoient de priès, entendirent
         qu’il estoient là recueilliet et enclos; si en furent tout
         joiant et disent entre yaus: «Il ne nous poeent escaper.
         Tout seront nostre: nous leur ferons chierement
     10  comparer les damages qu’il ont fais en Ango et en Tourainne.»
         Dont se traisent devers ceste maison moult
         ordeneement et trop bien appareilliet, et en grant volenté
         pour assallir. Quant il furent là venu, ja estoit
         heure de remontière: si regardèrent le dit hostel et
     15  avisèrent devant et derrière, et considerèrent assés que
         il estoit bien prendables. Si le commencièrent à assallir
         durement et reskement, et eut là fait tamainte grant
         apertise d’armes, car li François estoient grant fuison
         et bonnes gens. Si assalloient en pluiseurs lieus et
     20  donnoient le dit conte Pennebruch et ses gens moult
         à faire; et li Englès, qui n’estoient pas grant fuison,
         se prendoient priès de bien faire le besongne et de
         yaus deffendre, car il leur touchoit.

         Si y eut ce jour dreciet aucunes eskelles et compagnons
     25  aventureus montans amont, paveschiés sus leurs
         testes, pour yaus contregarder et garandir des pierres
         et dou tret; et quant il venoient tout amont, il n’avoient
         riens fait, car il trouvoient bien à qui parler, gens d’armes,
         chevaliers et escuiers, tenans lances et espées en
     30  leurs mains, qui les combatoient vassaument main à
         main, et qui les faisoient descendre plus tost qu’il ne
         fuissent monté. Avoec tout ce, il y avoit arciers
   [174] d’Engleterre, entrelardés entre ces gens d’armes, à deux
         piés, tous descaus, tous drois sus le mur, et traioient
         assés ouniement, lequel tret li François assallant qui
         estoient desous, durement ressongnoient. En ce
      5  frefel, assaut et rihote, il furent jusques à le nuit que
         li François, qui estoient tout lasset et travilliet d’assallir
         et de combatre, se retraisent et sonnèrent leurs
         trompètes de retrait, et disent qu’il en avoient assés
         fait pour ce jour, jusques au matin que de recief on
     10  les venroit assallir. Tout consideré entre yaus, disoient
         li François: «Il ne nous poeent escaper, ne
         eslongier qu’il ne soient nostre; car nous les tenons
         pour enclos et affamés.» Si s’en vinrent à leur logeis
         liet et joiant, et se aisièrent de ce qu’il eurent, et
     15  fisent grans gais par devant le ditte maison dou Puirenon,
         pour estre mieulz assegur de leur afaire.


         § 635. Vous devés bien croire et sçavoir de verité
         que li signeur, premièrement li contes de Pennebruch
         et li chevalier qui là estoient assis et enclos
     20  de leurs ennemis dedens l’ostel dou Puirenon, n’estoient
         mies à leur aise, car il sentoient leur forterèce
         qui n’estoit pas trop forte pour durer à le longe encontre
         tant de bonnes gens d’armes, et si estoient
         mal pourveu d’arteillerie, qui leur estoit uns grans
     25  griés, et ossi de vivres, mès de ce ne faisoient il nul
         compte, car au fort il viveroient bien un jour et une
         nuit pour yaus garder, se mestier faisoit. Quant ce
         vint en le nuit qu’il faisoit brun et espès, il priièrent
         à un escuier, homme d’armes des leurs en qui il
     30  avoient grant fiance, et li disent que il se volsist
         partir et on li feroit voie par derrière, et chevauçast
   [175] esploiturierement, il seroit au jour à Poitiers; là trouveroit
         il monsigneur Jehan Chandos et ses compagnons:
         se leur desist comment il leur estoit; encores
         venroient il bien à temps pour yaus conforter, car il
      5  se tenroient bien en le ditte maison jusques à nonne.
         Li escuiers, qui vei le grant dangier où il et tout si
         signeur estoient, dist qu’il ferait ce message volentiers,
         et encores s’ahati il de trop bien savoir le chemin.
         Si se parti de laiens environ heure de mienuit,
     10  quant cil de l’host furent asserisiet, par une fausse
         posterne, et se mist au chemin au plus droit qu’il
         peut et qu’il sceut pour venir à Poitiers. Mès tant y
         eut que onques celle nuit il ne peut ne sceut tenir
         voie ne chemin, et s’i fourvoia, et fu grans jours
     15  ançois qu’il peuist entrer en le voie de Poitiers.

         Quant ce vint à l’aube dou jour, li François qui
         avoient assis les Englès ou Puirenon, ensi que vous
         oés, sonnèrent leurs trompètes et s’armèrent, et disent
         et regardèrent entre yaus qu’il assaurroient à le froidure
     20  dou jour, car ce leur estoit plus pourfitable que
         en le caleur dou jour. Li contes de Pennebruch et
         li chevalier qui dedens leur clos estoient, et qui toute
         le nuit point dormi n’avoient, mès, ce qu’il avoient
         peut, fortefiiet s’estoient de pierres et de baus que
     25  sus les murs aporté avoient, sentirent bien que li
         François se ordenoient pour yaus venir assallir: si se
         confortèrent et avisèrent selonch ce. Devant heure
         de soleil levant, une bonne espasse, furent li dit François,
         signeur et gens d’armes, tout apparilliet et ordonné
     30  pour venir assallir, et lors fu commandé de
         par leurs signeurs et chapitainnes de traire avant.
         Lors s’en vinrent devers le dit hostel par connestablies,
   [176] et entrèrent de recief de grant volenté en l’ouvrage
         de leur assaut; et trop bien à ce commencement
         s’en acquittèrent et fisent leur devoir. Et avoient
         aporté eschielles, si les apoioient contre les murs et
      5  montoient sus à l’estrivée, armé et paveschié souffissamment,
         car aultrement il n’euissent point duré; et
         tenoient à honneur et à grant vasselage celi qui pooit
         estre montés premiers: ossi estoit ce vraiement. Là
         n’estoient mies li Englès wiseus ne recreant d’yaus
     10  deffendre, car aultrement il euissent estet pris tantost;
         mès se deffendoient si vaillamment que merveilles
         seroit à penser, et jettoient pierres sus ces targes et
         ces bachinés: par quoi il les rompoient et effondroient,
         et en navrèrent pluiseurs et blecièrent bien
     15  griefment par celle desfense, ne on ne vei onques
         mès gens yaus si vaillamment tenir ne deffendre en
         si petite force contre tant de bonnes gens d’armes.
         Ensi fu cilz assaus continués dou matin jusques à
         prime.


     20  § 636. Entre prime et tierce et ou plus fort de l’assaut,
         et que li François se ragrignoient moult de ce
         que tant duroient li dit Englès, tant qu’il s’avançoient
         malement sans yaus espargnier, et avoient mandés
         ens ès villages de là environ piks et haviaus pour
     25  effondrer le mur, et c’estoit ce que li dit Englès
         ressongnoient, li contes de Pennebruch appella de recief
         un sien escuier, ouquel il avoit moult grant
         fiance, et li dist: «Mon ami, montés sus mon coursier
         et issiés hors par derrière; on vous fera voie. Si
     30  chevauciés à grant esploit devers Poitiers, et recordés
         à monsigneur Jehan Chandos l’estat et le dangier et
   [177] le peril où nous sommes, et me recommendés à lui à
         tout ces ensengnes.» Lors trait un aniel d’or hors
         de son doi et dist: «Donnés li de par moy, il recognistera
         bien ces ensengnes que elles sont vraies.»
      5  Li dis escuiers, qui tint ceste afaire à haute honneur,
         prist l’aniel et monta vistement sus un coursier le
         plus apert de laiens, et se departi par derrière entrues
         c’on assalloit, car on li fist voie, et se mist au chemin
         devers le cité de Poitiers. Et toutdis duroit li assaus
     10  grans et fors, et assalloient François mervilleusement
         bien, et Englès se deffendoient de grant corage;
         et bien le couvenoit, car aultrement sans desfense
         plus grande que nulle aultre, il n’euissent point duré
         deux heures.

     15  Or vous parlerons dou premier escuier le dit conte,
         qui estoit partis dou Puirenon à heure de mienuit, et
         qui toute le nuit s’estoit fourvoiiés, sans tenir voie ne
         sentier. Quant ce vint au matin et il fu grans jours,
         il recogneut son chemin; si se mist à adrèce par devers
     20  Poitiers, et ja estoit ses chevaus tous lassés. Toutes
         fois il vint là environ heure de tierce, et descendi
         en le place devant l’ostel monsigneur Jehan Chandos.
         Si entra tantost ens et le trouva qu’il estoit à messe;
         si s’en vint devant lui et s’engenilla, et fist son message
     25  bien et à point. Messires Jehans Chandos, qui
         encores avoit en le teste le merancolie de l’autre jour,
         dou conte de Pennebruch qui n’avoit volu chevaucier
         avoech lui, ne fu mies à ce premier si enclins que
         merveilles, et respondi tant seulement: «Ce seroit
     30  fort que nous y peuissions venir à temps!» et oy toute
         sa messe. Tantost apriès messe, les tables furent mises
         et drecies, et la cuisine appareillie; si demanda
   [178] on au dit monsigneur Jehan se il voloit disner. Il respondi:
         «Oïl, puisqu’il est priès.» Tantos il se traist
         en le salle. Chevalier et escuier sallirent avant, qui
         aportèrent l’aigue. Tout ensi comme il lavoit pour
      5  seoir à table, evous le secont message dou conte Jehan
         de Penebruch, qui entre en la salle et encline
         monsigneur Jehan Chandos, et trait tantost l’aniel
         hors de son doy et li dist: «Ciers sires, messires li
         contes de Pennebruch se recommende à vous à tout
     10  ces ensengnes, et vous prie chierement que vous le
         venés conforter et oster d’un grant dangier et peril
         où il est au Puirenon.»

         Messires Jehans Chandos prist l’aniel et le regarda
         et le recogneut, et vei bien que c’estoient vraies
     15  ensengnes. Si respondi: «Ce seroit fort de là venir
         à temps, quant il estoient en tel dangier et tel parti
         que vous me comptés, à vostre departement.» Et
         puis dist: «Alons, alons disner: se il estoient tout
         mort et tout pris, se nous fault il disner.» Si s’assist
     20  à table li dis messires Jehans Chandos et tout
         li aultre, et mengièrent leur premier més. Ensi qu’il
         estoient ja servi dou secont et l’avoient ahers, messires
         Jehans Chandos qui avoit moult imaginé sus
         ces besongnes, leva la tieste, en regardant sus les
     25  compagnons, et dist une parolle qui fu volentiers
         oye: «Li contes de Pennebruch, qui est uns sires de
         noble sanch et de hault afaire et de grant linage, et
         qui est filz de mon naturel signeur le roy d’Engleterre,
         car il eut sa fille espousée, et qui est compains
     30  en armes et en toutes aultres coses à monsigneur de
         Cantbruge, me prie si bellement, que je doi bien descendre
         à se priière et lui secourir et conforter, si g’i
   [179] puis venir à temps.» Adonc bouta il la table oultre
         et dist: «As chevaus! As chevaus! Je voeil chevaucier
         devers le Puirenon.» Lors veissiés gens avoir
         grant joie de ces parolles et yaus tantost apparillier,
      5  et ces trompètes sonner, et gens d’armes parmi Poitiers
         monter à cheval, çascuns qui mieulz mieulz; car
         il furent tantost enfourmé dou fait que messires Jehans
         Chandos chevauçoit viers Puirenon, pour conforter
         le conte de Pennebruch et se route, que li François
     10  avoient là assis. Lors se misent as camps chevalier
         et escuier et gens d’armes, et se trouvèrent tantost
         plus de deux cens lances, et toutdis leur croissoient
         gens.


         § 637. Ensi que messires Jehans Chandos et se
     15  route chevauçoient efforciement, certainnes nouvelles
         en vinrent au Puirenon entre les François, qui continuelment
         avaient assalli dou point dou jour jusques
         à heure de miedi, et leur disent leurs espies
         qu’il avoient toutdis sus les camps: «Chier signeur,
     20  avisés vous, car messires Jehans Chandos est partis
         de Poitiers à plus de deux cens lances, et s’en vient
         celle part à grant esploit et à grant desir qu’il vous
         puist trouver.»

         Quant messires Loeis de Sanssoirre, messires Jehans
     25  de Viane, messires Jehans de Buel et li aultre
         qui là estoient, entendirent ces nouvelles, si se
         consillièrent, et disent ensi là entre yaus li plus avisé:
         «Nos gens sont lassé et travillié d’assallir et de
         rihoter à ces Englès hui et hier: si vault mieulz que
     30  tout bellement nous nos mettons au retour et à sauveté
         nostre gaaing et nos prisonniers, que ce que nous
   [180] attendons ci l’aventure et monsigneur Jehan Chandos
         et se route qui sont fresch et nouviel, car plus y porions
         perdre que gaegnier.» Cilz consaulz fu tantost
         creus, car il n’i couvenoit point un lonch sejour. Si
      5  fisent li signeur sonner les trompètes de retrait. A ce
         son se retraiirent toutes leurs gens et se recueillièrent
         et misent ensamble, et aroutèrent tout leur harnas et
         leur caroy, et se misent au chemin pour revenir devers
         le Roce de Ponsoy.

     10  Li contes de Pennebruch et li aultre compagnon,
         qui veirent celle retrette, cogneurent tantost que
         li François avoient oy nouvelles; si disent par verité:
         «Chandos chevauce: pour ce sont retret cil
         François qu’il ne l’osent attendre. Or tost, or tost,
     15  partons de ci, retraions nous vers Poitiers, nous
         l’enconterons.» Donc montèrent as chevaus cil qui
         les avoient, et qui point n’en avoit, il aloit tout à
         piet, et li pluiseur montoient li doi sus un cheval.
         Si se departirent dou Puirenon et prisent le chemin
     20  de Poitiers. Et n’estoient mies, en sus de le maison
         où si vaillamment s’estoient tenu, une liewe, quant
         il encontrèrent monsigneur Jehan Chandos et toute
         se route, en cel estat que je vous ay dit, les aucuns
         à piet, les aultres yaus deux sus un cheval. Si se
     25  fisent là grans recognissances et grans approcemens
         d’amour. Et dist messires Jehans Chandos qu’il estoit
         moult courouciés, quant il n’estoit là venus à
         temps, pour quoi il euist trouvés les François. Si
         chevaucièrent ensi, en genglant et en parlant, environ
     30  trois liewes, et puis prisent congiet li un de
         l’autre.

         Si retourna messires Jehans Chandos à Poitiers, et
   [181] messires li contes de Pennebruch à Mortagne sus
         mer, dont il s’estoit premierement partis; et li mareschaus
         de France et leurs gens retournèrent à le Roce
         de Ponsoy, et là se rafreschirent et departirent leur
      5  butin. Et puis si se retraist cescuns en se garnison, et
         emmenèrent leurs prisonniers; si les rançonnèrent
         courtoisement, quant il veurent, ensi que Englès et
         François ont toutdis fait l’un l’autre.

         Or, retourrons nous à l’assamblée de Tournehen
     10  et parlerons de le mort la plus gentilz royne, plus
         large et plus courtoise qui onques regna à son temps:
         ce fu madame Phelippe de Haynau, royne d’Engleterre
         et d’Irlande.


         § 638. En ce temps que ceste assamblée de tant
     15  de nobles dou royaume de France fu faite à Tournehen,
         desquelz li dus de Bourgongne estoit chiés et
         souverains, et li dus de Lancastre qui se tenoit en le
         valée avoecques ses gens de l’autre part, avint en Engleterre
         une cose toute commune, mès elle fu trop
     20  piteuse et moult triste pour le roy, ses enfans et tout
         le pays. Car la bonne dame, royne d’Engleterre, qui
         tant de biens avoit fais en son vivant et reconforté
         tant de chevaliers et tant de dames et de damoiselles,
         et si largement donné et departi le sien à toutes gens,
     25  et qui si naturelment avoit toutdis amé chiaus et
         celles de le nation de Haynau, le pays dont elle fu
         née, s’acouça malade au lit ens ou chastiel de Windesore;
         et tant porta celle maladie que elle aggreva durement
         et que fins de jour vint.

     30  Quant la bonne dame et royne cogneut que morir
         le couvenoit, elle fist appeller le roy son mari; et
   [182] quant li rois fu devant lui, elle traist hors de sa couvreture
         sa droite main et le mist en le main droite
         dou dit roy qui grant tristèce avoit au cuer. Et là dist
         la bonne dame ensi: «Monsigneur, Dieu merci, nous
      5  avons en pais et en joie et en grant prosperité usé
         nostre temps. Si vous pri que, à ce departement, vous
         me voeilliés acorder trois dons.» Li rois, tout en
         larmiant, respondi et dist: «Dame, demandés: il
         vous sont acordé.»

     10  «Monsigneur, à toutes manières de bonnes gens
         où dou temps passé j’ay eu à faire de leur marcheandise,
         tant deçà le mer comme delà, de ce que je sui
         tenue envers yaus, vous les en voeilliés croire legierement
         et paiier, pour moy acquitter; en apriès, toutes
     15  les ordenances que j’ay fait, et lais ordonnés as
         eglises de ce pays et à celles de delà le mer où j’ai eu
         ma devotion et à ceulz et celles qui m’ont servi, que
         vous les voeilliés tenir et acomplir. Tiercement,
         monsigneur, je vous pri que vous ne voelliés eslire
     20  aultre sepulture que de jesir dalés moy, ou clostre de
         Wesmoustier, quant Diex fera sa volenté de vous.»
         Li rois, tout en plorant, respondi: «Dame, je le vous
         acors.»

         En apriès, la bonne dame fist le signe de le vraie
     25  crois sus lui et commanda le roy à Dieu, et son fil
         monsigneur Thumas le mainsné qui estoit dalés lui,
         et puis assés tost elle rendi son esperit: lequel, je croy
         fermement, li saint angele de paradys ravirent et
         emportèrent à grant joie en le glore des cieulz, car
     30  onques en sa vie ne fist ne pensa cose par quoi elle
         le deuist perdre. Si trespassa la dessus ditte royne
         d’Engleterre l’an de grasce Nostre Signeur mil trois
   [183] cens soixante neuf, le vegille Nostre Dame, en le
         moiienne d’aoust.


         § 639. Les nouvelles en vinrent à Tournehen, en
         l’ost des Englès: si en furent toutes manières de gens
      5  durement coureciet, et par especial ses filz li dus de
         Lancastre. Il n’est mors que il ne couviegne oubliier
         et passer. Pour ce, ne laissièrent mies li Englès à tenir
         lor estat et leur ordenance, et furent là un grant
         temps devant les François.

     10  Or avint que aucun chevalier et escuier de France,
         qui là estoient et qui leurs ennemis tous les jours
         veoient, se consillièrent un jour et eurent parlement
         ensamble de aler à l’endemain, au point dou jour,
         escarmucier les Englès, et dou resvillier sus leur gait.
     15  De cel acort furent plus de trois cens chevaliers et
         escuiers, et li plus estoient de Vermendois, d’Artois
         et de Corbiois, as armes. Si le segnefiièrent ensi li un
         à l’autre, sans parler à leurs mareschaus. Quant ce
         vint au matin qu’il deurent faire leur emprise, il furent
     20  au point dou jour tout armé et monté à cheval et mis
         ensamble. Si chevaucièrent en cel estat sans effroy, et
         commencièrent à tourniier le mont de Tournehen,
         pour venir à leur avantage et ferir en l’une des èles
         de l’ost des Englès.

     25  A ce costet estoit li logeis de monsigneur Robert
         de Namur et de ses gens. Celle propre nuit, avoit
         fait le gait li dis messires Robers, siques sus l’ajournement
         il s’estoit retrais et seoit à table tous
         armés, horsmis son bachinet, et li sires de Spontin
     30  dalés lui. Evous venu ces François, qui se fièrent
         en ces logeis de monsigneur Robert et d’aucuns aultres,
   [184] Alemans et Englès, qui estoient ossi logiet de
         ce costet. Encores n’estoient point desarmet cil qui
         avoient fait le gait avoech monsigneur Robert, dont
         trop bien leur chei et vint à point; car il se misent
      5  tantost au devant de ces gens d’armes et de ces François,
         qui venoient esporonnant de grant volenté, et
         leur deffendirent et brisièrent le chemin. Les nouvelles
         vinrent tantost au dit monsigneur Robert que ses
         gens se combatoient et estoient assalli des François.
     10  En l’eure, il bouta le table oultre où il seoit, et dist
         au signeur de Spontin: «Alons, alons aidier nos
         gens.» Tantost il mist son bachinet et monta à cheval,
         et fist prendre sa banière qui estoit devant son
         pavillon, et desvoleper.

     15  Là li fu dit: «Sire, envoiiés devers le duc de
         Lancastre: si ne vous combaterés point sans lui.»
         Il respondi franchement et dist: «Je ne sçai, je
         voeil aler, le plus droit chemin que je porai, devers
         mes gens. Qui voelt envoiier devers monsigneur
     20  de Lancastre, si envoie; et qui m’aime, se me sieuce.»
         Lors se parti, le glave ou poing, en approçant les ennemis,
         le signeur de Spontin et monsigneur Henri de
         Senselles dalés lui, et ossi li aultre chevalier. Tantos
         furent à le bataille, et trouvèrent leurs gens qui se
     25  combatoient as François, qui estoient moult grant
         fuison, et qui deuissent bien avoir fait, au voir dire,
         un grant fait. Mais si tretost qu’il veirent monsigneur
         Robert de Namur venu et se banière, il ressortirent
         et brisièrent leur conroy, car il se doubtèrent espoir
     30  que toute li hos ne fust estourmie. Si estoit elle en
         pluiseurs lieus, et ja estoit haus solaus levés. Là fu
         mors desous le banière de monsigneur Robert uns
   [185] chevaliers de Vermendois, qui s’appelloit messires
         Rogiers de Coulongne, dont ce fu damages; car il estoit
         friches homs, doulz et courtois durement et bons
         chevaliers en tous estas.

      5  Ensi se porta ceste besongne. Li François retournèrent
         sans plus de fait, qui doubtèrent à plus perdre;
         et messires Robers ne les volt mies cachier trop
         folement. Si recueilla ses gens, quant li François furent
         tout retrait et rebouté, et s’en revinrent en leurs
     10  logeis.


         § 640. Depuis ceste avenue, n’i eut nul fait d’armes
         qui à recorder face. Si desplaisoit il bien à aucuns
         chevaliers, de l’un costet et de l’autre, de ce que
         on ne se combatoit, et disoit on tous les jours: «On
     15  se combatera demain! On se combatera demain!»
         Et cilz jours ne vint onques. Car, si com ci dessus est
         dit, li dus de Bourgongne ne voloit mies brisier l’ordenance
         dou roy, son frère, ne aler contre; car il
         li estoit destroitement commandé, et avoit tousjours
     20  messagiers alans et venans dou roy au duch et dou
         duc au roy. Li dus de Bourgongne, si com je fui
         adonc enfourmés, imagina et considera qu’il gisoit là
         à grant fret et qu’il n’i pooit estre longement
         honnourablement, quant il avoit bien quatre mil chevaliers
     25  et plus, et il veoit tous les jours ses ennemis, qui
         n’estoient que une puignie de gens, et point ne les
         aloit combatre. Si envoia des ses chevaliers devers le
         roy son frère, qui li remoustrèrent vivement se entention.
         Li rois cogneut assés que li dus avoit raison.
     30  Se li remanda que, ses lettres veues, il se deslogast et
         donnast toutes ses gens congiet et se retraisist vers
   [186] Paris hasteement, car il meismes y aloit, et là li ordonneroit
         il d’aler aultre part. Quant li dus de Bourgongne
         oy ces nouvelles, si les segnefia secretement
         as plus grans de toute son host, et dist: «Il nous
      5  fault deslogier, li rois nous remande.» Quant ce vint
         à heure de mienuit, cil qui enfourmé estoient de ce
         fait, eurent tout toursé et furent tout monté, et boutèrent
         le feu en leurs logeis.

         A ceste heure, revenoit messires Henris de Senselles
     10  à son logeis, et faisoit le gait des gens monsigneur
         Robert de Namur, à qui il estoit. Si perçut
         un feu et puis deux et puis trois. Si dist en soi
         meismes: «Li François nous poroient bien venir
         resvillier; il en font durement contenance. Alons,
     15  alons, dist il à chiaus qui estoient dalés lui, devers
         monsigneur Robert; si l’esvillons, par quoi il soit
         pourveus bien et à point.» Si s’en vint li dis messires
         Henris tantost en la loge de monsigneur Robert, et
         appella ses cambrelens et dist: «Il fault que messires
     20  s’esveille.» Li varlet alèrent jusques au lit, et li dis
         messires Henris dalés yaus, qui esvilla le dit monsigneur
         Robert, et li dist tout l’afaire ensi qu’il aloit.
         Donc respondi messires Robers: «Nous orons assés
         tost aultres nouvelles; faites armer et apparillier nos
     25  gens.» Et il meismes s’arma et appareilla tantost. Et
         quant ses gens furent venu, il fist prendre se banière
         et s’en ala devers le tente dou duch de Lancastre,
         qui ja s’armoit, car on li avoit segnefiiet ces nouvelles,
         et fu tantost appareilliés et se traist devant sa
     30  tente, sa banière en present. Et là vinrent li signeur
         petit à petit devers le dit duch; et, ensi qu’il venoient,
         il se rengoient et se taisoient tout quoy et sans
   [187] lumière. Et envoia adonc par ses mareschaus li dus
         rengier tous ses arciers au devant dou lieu par où il
         esperoient que li François les venroient combatre, se
         il venoient; car pour certain il cuidoient bien estre
      5  combatu. Quant il eurent esté en cel estat bien deus
         heures et plus, et il veirent que nulz ne venoit, si
         furent plus esmervilliet que devant.

         Adonc appella li dus de Lancastre aucuns signeurs
         qui là estoient dalés lui, et leur demanda quel cose en
     10  estoit bonne à faire. Li uns disoit d’un et li autres
         d’autre, çascuns selonch sen opinion. Et quant li dus
         vint à ce vaillant et sage chevalier, monsigneur Gautier
         de Mauni, il demanda: «Et vous, messire Gautier,
         qu’en dittes?»--«Je ne sçai, dist messires Gautiers,
     15  mès, se j’en estoie creus ne oys, je ordonneroie mes
         arciers et mes gens d’armes par manière de bataille, et
         iroie petit à petit toutdis avant. Il sera tantost grans
         jours, se vera on devant lui.» Li dus s’asentoit bien à
         ce conseil, et li autre consilloient le contraire et disoient
     20  au duch qu’il ne se meuist. Si furent en ce detri
         et en ce debat jusques adonc que on ordena des gens
         monsigneur Robert de Namur et des gens monsigneur
         Walerant de Borne, à monter à cheval, pour tant qu’il
         estoient able, fort bien monté, et bien savoient
     25  chevaucier.

         Si s’en partirent adonc environ trente, tous des
         plus apparilliés, et chevaucièrent devers l’ost et s’avalèrent
         tout bas. Entrues que cil fisent leur chemin,
         encores dist messires Gautiers de Mauni au duch:
     30  «Sire, sire, ne me creés jamès, se cil François ne
         s’enfuient. Montés et faites monter vos gens, et les
         poursievés asprement, et vous arés une belle journée.»
   [188] Adonc respondi li dus, si com je fui adonc enfourmés,
         et dist: «Messire Gautier, j’ay usé par conseil
         jusques à ores, et encor feray; mais je ne poroie
         croire que tant de vaillans gens et de noble chevalerie
      5  qui là sont, se deuissent ensi partir sans cop ferir.
         Espoir les feus qu’il ont fais, c’est pour nous attraire,
         et tantos revenront no coureur qui nous en diront
         le verité.»


         § 641. Ensi comme il parloient et se devisoient,
     10  evous les coureurs revenus, et disent au pourpos de
         monsigneur Gautier de Mauni tout ce qu’il avoient
         veu et trouvé, et que li dus de Bourgongne et ses
         gens s’en aloient, et n’avoient nullui trouvé, fors aucuns
         povres vitailliers qui sievoient l’ost. Là eut de
     15  son conseil li dis messires Gautiers de Mauni haute
         honneur, et grandement en fu recommendés. Si se
         traist li dus dedens son logeis, et cescuns sires ou
         sien, et s’alèrent desarmer. Et fust li dis dus venus
         disner ens ès logeis des François et en leur place, se
     20  ce n’euist esté pour le feu qui y estoit trop grans et li
         fumière; mais dou soir il y vint souper et logier sus
         le montagne, et ses gens ossi, et se tinrent là tout aise
         de ce qu’il eurent. A l’endemain, il se deslogièrent et
         retournèrent en le ville de Calais. Et li dus de Bourgongne,
     25  quant il se desloga, s’en vint ce jour à Saint
         Omer et là se tint, et toute son host se departi, et
         s’en rala cescuns en son lieu. On les euist depuis à
         grant dur remis ensamble.

         En celle propre sepmainne que li departie de Tournehen
     30  se fist, li contes de Pennebruch, qui estoit en
         Poito et qui avoit pris en trop grant desplaisance ce
   [189] que messires Loeis de Sansoirre, messires Jehans de
         Viane, messires Jehans de Buel et li aultre l’avoient
         ensi ruet jus au Puirenon, si com ci dessus est contenu,
         si s’avisa que il se contrevengeroit, se il pooit.
      5  Si se parti de Mortagne sus mer o tout son arroy, environ
         deux cens lances, et s’en vint en Angouloime
         dalés le prince, qui li fist grant chière. Li dis contes
         li pria que il li volsist prester ses gens et acorder à
         mettre une chevaucie sus, car il avoit grant desir de
     10  lui contrevengier dou despit que li François li avoient
         fait. Li princes, qui moult l’amoit, li acorda
         legierement.

         A ce donc estoit nouvellement revenus et issus
         hors de le conté d’Ermignach messires Hues de Cavrelée,
     15  et avoit ramené plus de cinq cens combatans,
         gens de Compagnes. Si l’ordonna li princes à aler en
         ceste chevaucie avoech le dit conte. Encores en furent
         priiet dou conte de Pennebruch messires Loeis
         de Harcourt, messires Guichars d’Angle, messires Perchevaus
     20  de Coulongne, li sires de Pons, li sires de
         Partenay, li sires de Puiane, messires Thumas de
         Persi, messires Richars de Pontchardon et pluiseur
         chevalier dou prince et de son hostel qui s’i accordèrent
         volentiers, car il desiroient à chevaucier. Si
     25  furent bien, quant il furent tout ensamble, six cens
         lances, trois cens arciers et quinze cens aultres gens
         à manière de brigans, à tout lances et pavais, qui sivoient
         l’ost à piet.

         Si se departirent toutes ces gens, dont li dis contes
     30  de Pennebruch estoit chiés et gouvrenères, de
         le cité d’Angouloime et dou prince, et cheminèrent
         tant en leur arroy qu’il entrèrent en Angho. Si
   [190] commencièrent le pays à ardoir et à exillier et à faire
         moult de desrois, et passèrent oultre à l’un des lés,
         ardant et exillant villes et petis fors qui ne se pooient
         tenir, et en rançonnoient le plat pays jusques à Saumur
      5  sus Loire. Si se logièrent tantost ens ès fourbours,
         et commencièrent le ville à assallir; mais il
         ne le peurent prendre, car messires Robers de Sansoirre,
         à tout grant gent d’armes, estoit dedens herbergiés.
         Chil le gardèrent et deffendirent bien de recevoir
     10  et prendre nul damage, mès tous li pays de
         là environ fu pris, ars, gastés et essilliés, et y fisent en
         ceste chevaucie li Englès moult de desrois. Et s’en
         vint messires Hues de Cavrelée et sa route, à une
         ajournée, combatre chiaus qui se tenoient à un pont
     15  sus Loire, que on dist ou pays le Pont de Sels. Si furent
         cil desconfi, qui le gardoient, et li pons pris, et
         se boutèrent les Compagnes dedens, et fortefiièrent
         telement ce dit pont, que il le tinrent depuis un
         grant temps. Encores en ceste chevaucie, prisent li
     20  Englès une abbeye sus Loire, que on dist Saint Mor.
         Si le remparèrent et fortefiièrent telement qu’il en fisent
         une grande garnison, et qui moult greva et adamaga
         le pays, l’ivier et l’estet ensievant.

         En ce temps et en celle saison, avoit en Poito une
     25  abbeye, et encores est, que on appelle Saint Salvin,
         à sept liewes de Poitiers. Dedens celle abbeye avoit
         un monne qui trop durement haoit son abbé, et
         bien li moustra; car, pour le grant hayne que il avoit
         à lui, il trahi dant abbé et tout le couvent, et rendi
     30  et delivra l’abbeye et le ville à monsigneur Loeis de
         Saint Juliien et à Carenloet, Breton, qui le prisent et
         ramparèrent et fortefiièrent malement et en fisent
   [191] une bonne garnison. De le prise de Saint Salvin fu li
         dis messires Jehans Chandos si courouciés qu’il ne
         s’en pooit ravoir, pour tant qu’il estoit seneschaus
         de Poito, et on avoit pris et emblé une tele maison
      5  en se senescaudie. Si dist bien en soi meismes que,
         se il vivoit longement, il le raroit, comment que ce
         fust, et le comparroient chierement cil qui cel outrage
         avoient fait. Nous lairons un petit à parler des
         besongnes de Poito et parlerons dou duch de
     10  Lancastre.


         § 642. Quant li dus de Lancastre fu retrais à Calais
         apriès le departement de Tournehen, si com ci
         dessus est contenu, et ilz et ses gens s’i furent reposet
         et rafreschi par trois jours, il eut avis et conseil
     15  qu’il isteroit hors et trairoit ses gens sus les camps et
         chevauceroit sus le royaume de France. Si fu commandé
         et ordonné ensi de par les mareschaus, le conte
         de Warvich et monsigneur Rogier de Biaucamp, que
         cescuns se traisist sus les camps: laquel cose on fist
     20  moult volentiers, car il desiroient trop à chevaucier
         en France. Lors se departirent de Calais toutes manières
         de gens d’armes et d’arciers moult ordonneement,
         car çascuns savoit quel cose il devoit faire et
         où il estoit ordonnés d’aler. Si eslongièrent ce premier
     25  jour Calais tant seulement cinq liewes. A l’endemain,
         il vinrent devant Saint Omer, et là eut escarmuce à
         le porte, mès li Englès n’i arrestèrent point plenté:
         si passèrent oultre et vinrent logier sus les mons de
         Herfaut; et le tierch jour coururent il devant le cité
     30  de Tierouwane. Là estoit li contes Guis de Saint Pol
         à tout grant fuison de gens d’armes. Se n’i arrestèrent
   [192] point li Englès, et passèrent oultre et prisent le chemin
         de Hedin, et se logièrent ce soir sus une petite
         rivière.

         Quant li contes de Saint Pol senti que li Englès
      5  s’en aloient vers son pays, il cogneut bien qu’il n’i
         aloient mies pour son pourfit, car trop le haioient.
         Si se parti de nuit, et recommanda le cité au signeur
         de Saintpi et à monsigneur Jehan de Roie, et chevauça
         tant qu’il vint en se ville de Saint Pol. A l’endemain,
     10  à heure de prime, li Englès furent devant;
         et là eut grant escarmuce, et vint grandement bien à
         point la venue dou conte à chiaus de Saint Pol, car
         par lui et par chiaus qu’il y amena, fu la ville gardée.
         Si vous di que li dus de Lancastre et toutes ses gens
     15  se reposèrent et rafreschirent dou tout à leur aise en
         le conté de Saint Pol, et ardirent et essillièrent tout
         le plat pays et y fisent moult de damages. Et furent
         devant le chastiel de Pernes, où madame dou Doaire
         se tenoit. Et proprement li dus de Lancastre tasta les
     20  fons des fossés à une glave, mais point n’i assallirent,
         quoiqu’il en fesissent grant apparant. Si passèrent
         oultre et vinrent viers Luceux, un très biau chastiel
         dou dit conte. Si ardirent le ville, mès li chastiaus
         n’eut garde, puis passèrent oultre en approçant Saint
     25  Rikier en Pontieu; et ne cheminoient li dit Englès le
         jour non plus de trois ou de quatre liewes. Si ardoient
         et essilloient tout le plat pays où il conversoient.
         Si passèrent le rivière de Somme à le Blanke
         Take, desous Abbeville, et puis entrèrent ou pays de
     30  Vismeu, et avoient entention de venir à Harflues, sus
         le rivière de Sainne, pour ardoir le navie dou roy de
         France. Li contes de Saint Pol et messires Moriaus de
   [193] Fiennes, connestables de France, à tout grant gent
         d’armes, costioient et poursievoient l’ost des Englès,
         par quoi li Englès ne s’osoient desrouter, fors aler
         leur droit chemin, ou chevaucier en si grant route
      5  que pour bien combatre les François, se il traisissent
         avant. Ensi cheminèrent il tout le Vismeu et le conté
         d’Eu, et entrèrent en l’archeveskié de Roem et passèrent
         au deseure de Dieppe, et fisent tant par leurs
         journées que il vinrent devant Harflues, et là se logièrent.
     10  Li contes de Saint Pol s’estoit avanciés et
         boutés dedens le ville, à bien deux cens lances. Là furent
         li Englès devant Harflues trois jours, mès riens
         n’i assallirent. Au quart jour, il s’en partirent, et prisent
         leur retour parmi le terre le signeur d’Estouteville,
     15  lequel il n’amoient mies plenté, et l’ardirent et
         essillièrent toute ou en partie, et puis s’en revinrent
         parmi le Vexin, et se ravalèrent devers Oizemont,
         pour revenir passer le Somme à le Blanke Take.

         En ce temps, estoit dedens le bonne ville d’Abbeville
     20  messires Hues de Chastellon, mestres des arbalestriers
         de France, capitains et souverains. Quant il
         senti le duch de Lancastre rapasser, il s’arma et fist
         armer dix ou douze tant seulement de ses compagnons
         et monter à cheval, et dist qu’il voloit aler veoir
     25  le garde de le porte de Rouvroy, par quoi il n’i euist
         point de defaute et que li Englès, qui ne devoient mies
         passer trop lonch à ce lés là devers Eu, ne le trouvassent
         point nicement gardée. Encores estoit il moult
         matin et faisoit moult grant bruine. Messires Nicoles
     30  de Louvaing, qui dou temps passé avoit estet seneschaus
         de Pontieu et lequel messires Hues de Castillon
         avoit en celle propre anée pris et rançonné à
   [194] dix mil frans, dont trop bien l’en souvenoit, et qui
         avoit grant entente dou regaegnier, se il pooit, s’estoit,
         lui vingtime tant seulement, très le point dou jour,
         partis de le route le dit duch; et ensi que cilz qui savoit
      5  toutes les voies, les adrèces et les destours de là
         environ, car il les avoit bien trois ans usés et hantés,
         s’estoit venus bouter, sus aventure de gaegnier et non
         de perdre, et mis en embusce entre le darrainne porte
         d’Abbeville, qui siet sus les marès, et une aultre c’on
     10  dist de Rouvroy; et avoit passet un petit rieu qui keurt
         parmi uns marès, et estoit quatis et arrestés en vieses
         maisons non habitées, qui là estoient toutes descloses.
         On ne cuidast jamais que li route des Englès se
         deuist mettre en embusche si priès de le ville, et là
     15  se tenoient li dis messires Nicoles et ses gens tout
         quoy. Evous à chevauçant tout parmi celle rue de
         Rouvroy, lui dixime tant seulement, monsigneur Hue
         de Chastillon, armé de toutes pièces huersmis de son
         bachinet, mès ses pages le portoit sus un coursier
     20  derrière lui, et passé oultre ce rieu et un petit pont
         qui là estoit et l’embusche dou dessus dit monsigneur
         Nicole, et tiroit à venir à le porte darrainière, pour
         parler as arbalestriers qui le gardoient, à savoir des
         nouvelles des Englès. Quant messires Nicoles de Louvaing
     25  le vei, qui bien le recogneut, si n’euist mies
         estet si liés qui li euist donné vingt mil frans, et salli
         hors de sen embusche et dist: «Alons, alons, vechi
         ce que je demande, le mestre des arbalestriers: je ne
         desiroie autrui que lui.» Lors point son coursier des
     30  esporons, et baisse le lance, et s’en vient dessus le dit
         monsigneur Hue de Chastillon et li escrie: «Rent
         toi, Chastillon! Rent toy ou tu es mors.» Messires
   [195] Hues, qui fu tous esmervilliés dont ces gens d’armes
         issoient, et qui n’eut mies loisir de mettre son bachinet,
         ne de monter sus son coursier, et qui se vei en
         trop dur parti, demanda: «A qui me renderai je?»
      5  Messsires Nicoles respondi: «A Louvaing! A Louvaing!»
         Et cilz, pour eskiewer le peril et qui ne pooit
         fuir, dist: «Je me rench.» Dont fu il pris et saisis,
         et li fu dit: «Chevauciés tantost avoech nous: veci
         le route dou duch qui passe ci devant.» A celle empainte
     10  fu là occis uns moult faitis bourgois d’Abbeville,
         qui s’appelloit Leurens d’Autelz, dont ce fu damages.
         Ensi fu pris et atrapés par grant infortuneté messires
         Hues de Chastillon, mestres pour le temps des arbalestriers
         de France et chapitainnes d’Abbeville, de
     15  messire Nicole de Louvaing: de laquelle prise li dus
         de Lancastre eut grant joie, et ossi eurent tout li
         Englès.


         § 643. Moult furent les gens d’Abbeville et li amit
         de monsigneur Hue de Chastillon couroucié de sa
     20  prise; mès amender ne le peurent, tant c’à ceste fois.
         Or chevaucièrent li Englès, et passèrent le rivière de
         Somme à le Blanke Take, et puis montèrent amont devers
         le ville de Rue sus mer, et en apriès vers Moustruel,
         et fisent tant par leurs journées qu’il rentrèrent
     25  en le ville de Calais. Là donna li dus de Lancastre
         congié à tous les estragniers, et se departirent de lui
         messires Robers de Namur et ses gens, messires Wallerans
         de Borne et tout li Alemant. Si retourna li dus
         de Lancastre arrière en Engleterre, et li Alemant en
     30  leur pays; et n’avoient mès entention de guerriier
         jusques à l’esté, car ja estoit li Saint Martins en ivier
   [196] et plus avant. Mais, au temps qui revenoit, li dus de
         Lancastre avoit dit as estragniers qu’il rapasseroit le
         mer plus efforciement que il n’avoit fait, et prieroit
         ses cousins, le duch de Jullers et le duch de Guerles,
      5  et feroient un grant trau en France.

         Or nous tairons et soufferons à parler des besongnes
         de Pikardie, car il n’en y eut nulles en grant
         temps puissedi, et parlerons de celles de Poito où li
         fait d’armes avenoient moult souvent.


     10  § 644. Trop touchoit et anoioit au coer li prise
         de Saint Salvin à monsigneur Jehan Chandos, qui estoit
         pour ce temps seneschaus de Poito, et mettoit
         toutes ses intentions et imaginations à ce que il le
         peuist ravoir, fust par embler ou eskieller, il n’avoit
     15  cure comment. Et pluiseurs fois en fist des embusches
         et des chevaucies, de nuit et de jour, et à toutes
         falloit; car messires Loeis de Saint Juliien, qui le gardoit,
         en estoit durement songneus, et bien savoit
         que la ditte prise de Saint Salvin desplaisoit moult
     20  à monsigneur Jehan Chandos.

         Or avint ensi que, le nuit devant le nuit de l’an,
         ou chief dou mois de jenvier, messires Jehans Chandos
         se tenoit en le cité de Poitiers et avoit fait une
         semonse et un mandement des barons et chevaliers
     25  de Poito, et leur avoit dit que il venissent là tout
         secretement, car il voloit chevaucier. Li Poitevin ne li
         euissent jamais refusé, car moult l’amoient. Si s’assamblèrent
         en le cité de Poitiers, et y vinrent messires
         Guichars d’Angle, messires Loeis de Harcourt,
     30  li sires de Pons, li sires de Partenay, li sires de Puisances,
         li sires de Tannai Bouton, li sires de Puiane,
   [197] messires Joffrois d’Argenton, messires Mauburni de
         Linières, messires Thumas de Persi, messires Bauduins
         de Fraiville, messires Richars de Pontchardon
         et pluiseur aultre.

      5  Quant il furent tout assamblé, il estoient bien trois
         cens lances. Si se partirent de nuit de Poitiers, et ne
         savoient, excepté li signeur, où on les menoit, et
         avoient li dit Englès leurs eschielles et tout leur arroi
         pourveu: si vinrent jusques au dit lieu. Là furent il
     10  tout enfourmé de leur fait, et descendirent de leur
         chevaus et les livrèrent à leurs garçons. Si entrèrent
         ens ès fossés, et estoit environ de mienuit. En cel
         estat où il estoient, et que briefment il euissent fait
         leur fait et fuissent venu à leur entente, il oent le
     15  gette dou fort qui corne, je vous dirai pourquoi.
         Celle propre nuit, estoit partis de le Roce de Ponsoy
         Keranloet à quarante lances, et venoit à Saint Salvin
         querre monsigneur Loeis de Saint Juliien, pour chevaucier
         en Poito: si resvilla la guette et chiaus dou
     20  fort.

         Or cuidièrent li Englès, qui estoient à l’opposite
         et qui riens ne savoient de cela, ne que François
         vosissent entrer ou fort, qu’il fuissent aperceu et
     25  que, par gardes ou par espies, on seuist leur venue et
         leur emprise. Si furent trop malement couroucié, et
         especialment messires Jehans Chandos. Si se traisent
         tantost hors des fossés et disent: «Alons, alons,
         nous avons pour celle nuit falli à no fait.» Si montèrent
         sus leurs chevaus, et retournèrent tout ensamble
     30  à Chauvegni, qui siet sus le rivière de Cruese
         à deux liewes priès de là. Quant il furent là tout venu, li
         Poitevin demandèrent à monsigneur Jehan Chandos
   [198] se il voloit plus riens. Il leur respondi: «Nennil,
         retournés, ou nom de Dieu; je demorrai meshui en
         ceste ville.»

         Lors se departirent tout li Poitevin et aucun chevalier
      5  d’Engleterre avoech yaus, et estoient bien
         deux cens lances. Si entra li dis messires Jehans
         Chandos en un hostel et fist alumer le feu. Là estoit
         encores dalés lui messires Thumas de Persi et se
         route, seneschaus de le Rocelle; si dist à monsigneur
     10  Jehan Chandos: «Sire, es ce vostre entention donc
         de ci meshui demorer?»--«Oil voir, messire Thumas;
         pourquoi le demandés vous?»--«Sire, pour
         tant que je vous prie, puisque chevaucier ne volés,
         que vous me donnés congiet, et je chevaucerai quelque
     15  part avoech mes gens, pour savoir se je trouveroie
         jamais nulle aventure.»--«Alés ou nom de
         Dieu!» Ce dist messires Jehans Chandos. A ces mos,
         se parti messires Thumas de Persi et trente lances en
         se compagnie.

     20  Ensi demora li dessus dis Chandos entre ses gens,
         et messires Thumas passa le pont à Chauvegni et prist
         le lonch chemin pour retourner à Poitiers. Et messires
         Jehans Chandos demora, qui estoit tous merancolieus
         de ce qu’il avoit falli à sen entente, et estoit entrés en
     25  une grande cuisine et trais ou fouier, et là se caufoit
         de feu d’estrain que ses hiraus li faisoit, et se gengloit
         à ses gens et ses gens à lui, qui volentiers li euissent
         osté se merancolie.

         Une grant espasse apriès ce qu’il fu là venus, et
     30  qu’il s’ordonnoit pour un peu dormir, et avoit demandé
         se il estoit priès de jour, evous entré en l’ostel
         et venu devant lui un homme qui li dist: «Monsigneur,
   [199] je vous aporte nouvelles.»--«Queles?» respondi
         il.--«Monsigneur, li François chevaucent.»
         --«Et comment le scès tu?»--«Monsigneur, je
         me sui partis de Saint Salvin avoecques yaus.»
      5  --«Et quel chemin tiennent il?»--«Monsigneur, je
         ne sçai, de verité, fors tant qu’il tiroient, ce me
         sambla, viers Poitiers.»--«Et liquel sont ce des
         François?»--«C’est messires Loeis de Saint Juliien
         et Keranloet li Bretons et leurs routes.»--«Ne
     10  m’en chaut, respondi messires Jehans Chandos, je
         n’ai meshui nulle volenté de chevaucier. Il poront
         bien trouver rencontre sans mi.» Si demora une espasse
         en ce pourpos tous pensieus, et puis s’avisa et
         dist: «Quoi que j’aie dit, c’est bon que je chevauce
     15  toutdis; me fault retourner vers Poitiers, et tantost
         sera jours.»--«C’est voirs, sire,» ce respondirent si
         chevalier qui là estoient.

         Lors fist messires Jehans Chandos restraindre ses
         plates, et se mist en arroy pour chevaucier, et ossi
     20  fisent tout li aultre. Si montèrent as chevaus et se
         partirent, et prisent le droit chemin de Poitiers, costiant
         le rivière. Si pooient estre li François en ce
         propre chemin une grande liewe devant yaus, qui
         tiroient à passer le rivière au pont à Leuzach. Et en
     25  eurent li Englès le cognissance par leurs chevaus qui
         sievoient le route des chevaus des François, et entrèrent
         ou froais des chevaus as François, si disent:
         «Ou messires Thumas de Persi, ou li François chevaucent
         devant nous.» Tantos fu ajournée et jours,
     30  car, à l’entrée de jenvier, les matinées sont tantost
         espandues. Et pooient estre li François et li Breton,
         d’un costé, environ une liewe en sus dou dit pont,
   [200] quant il perçurent d’autre part le rivière monsigneur
         Thumas de Persi et se route; et messires Thumas
         et li sien les avoient ja aperceus. Si chevauçoient
         les grans galos, pour avoir l’avantage dou pont dessus
      5  dit, et avoient dit: «Veés là les François, il sont
         une grosse route contre nous. Esploitons nous, si
         arons l’avantage dou pont.»

         Quant messires Loeis et Keranloet perchurent les
         Englès d’autre part le rivière, qui se hastoient pour
     10  venir au pont, si se avancièrent ossi. Toutesfois li
         Englès y vinrent devant et en furent mestre, et descendirent
         tout à piet et s’ordenèrent pour le pont
         garder et yaus deffendre. Quant li François furent
         venu jusques au pont, il se misent tout à piet, et
     15  baillièrent leurs chevaus à leurs varlès et pages et
         les fisent traire arrière; et prisent leurs lances et se
         misent en bonne ordenance, pour aler calengier le
         pont et assallir les Englès, qui se tenoient financement
         sus leur pas et n’estoient de riens effraé, comment
     20  qu’il fuissent un petit ou regard des François.

         Ensi que cil François et Breton estudioient et imaginoient
         comment ne par quel tour, à leur plus grant
         avantage, les Englès envaïr et assallir il poroient,
         evous monsigneur Jehan Chandos et se route, banière
     25  desploiie tout ventelant, qui estoit d’argent à
         un pel aguisié de geules, laquele Jakes Aleri, uns
         homs d’armes, portoit, et pooient estre environ quarante
         lances, qui approce durement les François. Et
         ensi que li Englès estoient sus un terne, espoir trois
     30  bonniers de terre en sus dou pont, li garçon des
         François, qui les perçurent et qui se tenoient entre
         le pont et le dit tertre, furent tout effraé et disent:
   [201] «Alons, alons, veci Chandos; sauvons nous et nos
         chevaus.» Si s’en partirent et fuirent en voies, et
         laissièrent là leurs mestres.

         Quant messires Jehans Chandos fu venus jusques
      5  à yaus, sa banière devant lui, si n’en fist pas trop
         grant compte, car petit les prisoit et amiroit; et
         tout à cheval les commença à rampronner, en disant:
         «Entre vous, François, vous estes trop malement
         bonnes gens d’armes; vous chevauciés, à vostre aise
     10  et vostre volenté, de nuit et de jour. Vous prendés
         villes et forterèces en Poito, dont je sui seneschaus.
         Vous rançonnés povres gens sans mon congié. Vous
         chevauciés partout à tieste armée; il samble que li
         pays soit tout vostre, et, par Dieu, non est. Messire
     15  Loeis, messire Loeis, et vous Keranloet, vous estes
         maintenant trop grant mestre. Il a plus d’un an et
         demi que j’ai mis toutes mes ententes que je vous
         peuisse trouver ou encontrer; or vous voi je, Dieu
         merci: si parlerons à vous et sarons liquelz est plus
     20  fors en ce pays, ou je, ou vous. On m’a dit et
         compté par pluiseurs fois que vous me desiriés à
         veoir: si m’avés trouvé. Je sui Jehans Chandos, se
         bien me ravisés. Vos grans apertises d’armes, qui
         sont maintenant si renommées, se Dieu plaist, nous
     25  les esprouverons.»

         Ensi et par telz langages les recueilloit messires Jehans
         Chandos, qui ne volsist nulle part estre fors
         que là, tant les desiroit il à combatre. Messires Loeis
         et Keranloet se tenoient tout quoy, ensi que tout
     30  conforté qu’il seroient combatu. Et riens n’en savoient
         messires Thumas de Persi et li Englès, qui
         estoient delà le pont, car li pons de Leusach est
   [202] haus, à boce ou milieu, et cela leur en tolloit le
         veue.


         § 645. Entre ces rampronnes et ces parolles de
         monsigneur Jehan Chandos qu’il disoit et faisoit as
      5  François, uns Bretons prist son glave et ne se peut
         abstenir de commencier meslée, et vint assener à un
         escuier englès qui s’appelloit Simekins Dodale, et li
         arresta son glave en se poitrine, et tant le bouta et
         tira que le dessus dit il mist jus de son cheval à terre.
     10  Messires Jehans Chandos, qui oy effroy derrière lui,
         se retourna sus costé et vei son escuier jesir à terre,
         et que on feroit sus lui, si s’escauffa en parlant plus
         que devant, et dist à ses compagnons et à ses gens:
         «Comment lairés vous chi ensi cest homme tuer? A
     15  piet! A piet!» Tantost il sallirent à piet, et ossi fisent
         tout li sien, et fu Simekins rescous. Veci bataille
         commencie.

         Messires Jehans Chandos qui estoit grans chevaliers
         et fors et hardis et confortés en toutes ses besongnes,
     20  se banière devant lui, environnés des siens
         et vestis dessus ses armeures d’un grant vestement
         qui li batoit jusques en terre, armoiié de se armoierie,
         d’un blanc samit à deux pelz aguisiés de geules, l’un
         devant et l’autre derrière, et bien sambloit souffissans
     25  homs et entreprendans, en cel estat, piet avant aultre,
         le glave ou poing, s’en vint sus ses ennemis. Or faisoit
         à ce matin un peu reslet. Si estoit la voie moullie, siques,
         en passant, il s’entouella en son parement qui
         estoit sus le plus lons, tant q’un petit il s’abuscha.
     30  Evous un cop qui vint sus lui, lanciet d’un escuier
         qui s’appelloit Jakes de Saint Martin, qui estoit fors
   [203] homs et apers durement; et fu li cops d’une glave qui
         le prist en char, et s’arresta desous l’oeil, entre le nés et
         le front. Et ne vei point messires Jehans le cop venir
         sus lui de ce lés là, car il avoit l’oeil estaint, et avoit
      5  eu bien cinq ans, et le perdi ens ès landes de Bourdiaus,
         en cachant un cerf. Avoech tout ce meschief,
         messires Jehans Chandos ne portoit onques point de
         visière, siques, en abuschant, sus le cop qui estoit lanciés
         de roit brach il s’apoia. Se li entra li fiers là
     10  dedens, qui s’encousi jusques ou cerviel, et puis retira
         cilz son glave à lui. Messires Jehans Chandos, pour la
         dolour qu’il senti, ne se peut tenir en estant, mès
         chei à terre et tourna deux tours moult dolereusement,
         ensi que cilz qui estoit ferus à mort, car onques
     15  puis ce cop il ne parla.

         Quant ses gens veirent celle aventure, il furent
         tout foursenet. Adonc salli avant messires Edouwars
         Cliffors, ses oncles, qui le prist entre ses cuisses,
         car li François tiroient que il l’euissent devers yaus;
     20  et le deffendi de son glave très vaillamment, et
         lançoit les cops si grans et si arrestés, que nulz ne
         l’osoit approcier. Là estoient doi aultre chevalier,
         messires Jehans Clambo et messires Bertrans de Casselis,
         qui sambloient bien hors dou sens, pour leur
     25  mestre qu’il veoient là ensi jesir. Li Breton, qui estoient
         plus que li Englès, furent grandement reconforté,
         quant il veirent le capitainne de leurs ennemis
         à terre, et bien pensoient que il estoit navrés
         à mort. Si s’avancièrent en disant: «Par Dieu, signeur
     30  englès, vous nous demorrés; vous estes tout
         nostre: vous ne nos poés escaper.» Là fisent li dit
         Englès merveilles d’armes, tant pour yaus garder et
   [204] oster dou dangier que pour contrevengier leur signeur,
         lequel il veoient en bien dur parti. Cilz Jakes de
         Saint Martin, qui donné avoit ce cop, fu avisés d’un escuier
         de monsigneur Jehan Chandos: si vint sur lui
      5  moult aïreement et le feri en cousant de son glave, et
         li tresperça tout oultre les deux cuisses, et puis retraist
         son glave. Pour ce ne laissa mies encores cilz
         Jakes à combatre. Se messires Thumas de Persi, qui
         premierement estoit venus au pont, euist riens sceu
     10  de ceste aventure, les gens de monsigneur Jehan Chandos
         euissent estet par lui trop grandement reconforté,
         mès nennil; ançois, pour ce que il n’ooient nulles
         nouvelles des Bretons, dont il avoient veu le route
         grande et grosse, il cuidoient qu’il fuissent retrait.
     15  Si se retraisent ossi li dis messires Thumas de Persi
         et ses gens, et tinrent le chemin de Poitiers, ne onques
         à ce donc il ne sceurent riens de le besongne.

         Là se combatirent li François et li Englès un grant
         temps devant le pont de Leusach, et y eut fait maintes
     20  grans apertises d’armes. Briefment li Englès ne
         peurent là souffrir ne porter le fais des Bretons ne
         des François, et furent là ensi que priès desconfi et
         pris li plus grant partie; mès toutdis se tenoit messires
         Edouwars Cliffors, qui point ne se voloit partir de
     25  son neveu. Et se li François euissent eu leurs chevaus,
         il s’en fuissent parti à leur honneur et en euissent
         mené des bons prisonniers, mais il n’en avoient
         nulz, car li garçon, si com ci dessus est dit, en estoient
         fui atout; et ossi cil des Englès estoient retrait et
     30  destourné bien avant de le besongne. Si demorèrent en
         ce dangier, dont il estoient tout courouciet, et disoient
         entre yaus: «Veci très mauvaise ordenance, et par
   [205] nos garçons. La place est nostre, et si n’en poons
         partir, car dur nous est, qui sommes armé et travillié,
         d’aler à piet parmi ce pays qui nous est tous contraires;
         et si sommes plus de cinq liewes en sus de le
      5  plus proçaine forterèce que nous avons, et si avons ci
         des nostres bleciés et navrés que nous ne poons laissier
         derrière.»

         Entrues qu’il estoient en cel estri, et que il ne
         savoient lequel faire, et avoient envoiiés deux de
     10  leurs Bretons, tous desarmés, courir par les camps,
         pour savoir se il veroient nulz de leurs chevaus ne
         de leurs varlès, evous monsigneur Guichart d’Angle,
         monsigneur Loeis de Harcourt, le signeur de Pons,
         le signeur de Partenay, monsigneur Joffroi d’Argenton,
     15  le signeur de Puissances, le signeur de Puiane,
         le signeur de Tannai Bouton, messire Jake de Surgières,
         tous chevaliers, et les aultres qui bien estoient
         deux cens lances, et queroient les François, car on leur
         avoit dit qu’il chevauçoient, et avoient proprement
     20  eu leur cheval le vent, le flair et le froais des leurs;
         si s’en venoient tout à randonnant, banières et pennons
         ventelans. Sitos que li Breton et li François les
         veirent approcier, il cogneurent bien que c’estoient
         leur ennemi, li baron et li chevalier de Poito; si disent
     25  ensi as Englès qui là estoient: «Veci vos gens
         qui vos viennent au secours, et nous savons bien que
         nous ne poons durer à yaus. Vous, et vous, et vous, si les
         commencièrent tous à nommer, estiés no prisonnier;
         nous vous quittons bonnement de vos fois et de vo
     30  prison, et nous rendons prisonnier à vous, parmi
         tant que vous nous ferés bonne compagnie. Encores
         avons nous plus chier que nous soions à vous que à
   [206] chiaus qui viennent.» Et chil respondirent: «Diex
         y ait part!» Ensi furent li Englès quitte de leurs fois
         et eurent prisonniers. Tantost furent li dessus dit Poitevin
         venu à lances abaissies, en escriant leurs cris;
      5  et adonc li François et li Breton se traisent d’un lés
         et disent: «Ho! signeur, cessés, cessés, nous sommes
         prisonnier.» Là tiesmongnièrent li Englès et disent:
         «Il est verités, ce sont nostre.» Keranloet fu
         à monsigneur Bertran de Casselis, et messires Loeis
     10  de Saint Juliien à monsigneur Jehan Clambo. Il n’en
         y eut nul qui n’euist son mestre.

         Or furent trop durement dolant et desconforté cil
         baron et cil chevalier de Poito, quant il veirent là
         leur seneschal monsigneur Jehan Chandos jesir en tel
     15  estat, et qu’il ne pooit parler, si le commencièrent à
         regretter et à dolouser moult amerement, en disant:
         «Ha! gentils chevaliers, fleur de toute honneur, messire
         Jehan Chandos, à mal fu la glave forgie, dont
         vous estes navrés et mis en peril de mort.» Là ploroient
     20  moult tenrement cil qui li estoient autour.
         Bien les entendoit et se complaindoit, mès nul mot ne
         pooit parler. Là tordoient leurs poins et tiroient leurs
         cheviaus et jettoient grans cris et grans plains, par
         especial li chevalier et li escuier de son hostel. Là fu
     25  li dis monsigneur Jehan Chandos de ses gens desarmés
         moult doucement et couchiés sus targes et sus
         pavais, et amenés et aportés tout le pas à Mortemer,
         le plus proçainne forterèce de là. Et li autre baron et
         chevalier retournèrent à Poitiers, et là menèrent il
     30  leurs prisonniers. Si entendi que cilz Jakes de Saint
         Martin, qui avoit navré le dit monsigneur Jehan Chandos,
         fu si mal poursongniés de ses plaies qu’il morut
   [207] à Poitiers. Li gentilz chevaliers dessus nommés ne
         vesqui de ceste navrure q’un jour et une nuit, et
         morut. Diex en ait l’ame pour se deboinaireté; car
         onques, depuis cent ans, ne fu plus courtois, plus gentilz
      5  ne plus plains de toutes bonnes et nobles vertus
         et conditions, entre les Englès, de lui.

         Quant li princes et la princesse, li contes de Cantbruge,
         li contes de Pennebruch et li baron et chevalier
         d’Engleterre, qui estoient en Giane, sceurent la mort
     10  dou dessus dit, si furent durement courecié et desconforté,
         et disent bien qu’il avoient trop perdu. Partout,
         deça et dela le mer, de ses amis et amies fu plains et
         regretés messires Jehans Chandos; et li rois de France
         et li signeur en France l’eurent tantost ploré. Ensi
     15  aviennent les besongnes. Li Englès l’amoient, pour
         tant qu’en li estoient toutes hautainnes emprises. Li
         François le haioient, pour ce qu’il le ressongnoient. Si
         l’oy je bien, en ce temps, plaindre et regreter des bons
         chevaliers et des vaillans de France. Et disoient ensi
     20  que de lui estoit grans damages, et mieuls vausist
         qu’il euist esté pris que mors; car, se il euist esté pris,
         il estoit bien si sages et si imaginatis que il euist trouvé
         aucun moiien, par quoi pais euist esté entre France
         et Engleterre, et si estoit tant amés dou roy d’Engleterre
     25  et de ses enfans qu’il l’euissent creu plus
         que tout le monde. Si perdirent François et Englès
         moult à se mort, ne onques je n’en oy dire aultre
         cose, et plus li Englès que li François; car par lui, en
         Ghiane, euissent esté faites toutes recouvrances.


     30  § 646. Apriès le mort de monsigneur Jehan Chandos,
         fu seneschaus de Poito messires Thumas de
   [208] Persi. Or reschei la terre de Saint Salveur le Visconte
         à donner au roy d’Engleterre; si le donna à un sien
         chevalier, qui s’appelloit messires Alains de Bouquesele,
         appert homme d’armes durement. De tout l’avoir
      5  et tresor de monsigneur Jehan Chandos, où bien
         avoit quatre cens mil frans, fu hoirs et successères li
         princes de Galles, car li dessus dis ne fu onques mariés,
         et si n’avoit nul enfant. Assés tost apriès, furent
         rançonnés et mis à finance tout li compagnon françois,
     10  qui avoient estet pris au pont à Leuzach; et
         payèrent de deniers appareilliés, parmi ce que li rois
         de France les aida. Et retournèrent en leurs garnisons
         messires Loeis de Saint Juliien, messires Guillaumes
         des Bordes et Keranloet, Bretons.

     15  En ce temps, estoient aucun chevalier de France et
         d’Aquitainne et de Gascongne, en grant anoi de ce
         qu’il veoient ensi la guerre des deux rois moutepliier,
         et par especial li sires de Couci, à qui il en touchoit
         moult et devoit bien touchier, car il tenoit bel hiretage
     20  et grant en Engleterre, tant de par lui que de par
         madame sa femme, qui estoit fille dou dit roy, à laquele
         terre il couvenoit qu’il renonçast, se il voloit
         servir le roy de France, dont il estoit de nation et
         d’armes. Si s’avisa li gentilz sires de Couci, qui s’appelloit
     25  Engherans, que il se dissimuleroit moiiennement
         de l’un roy et de l’autre, et s’en iroit oubliier le
         temps, où que fust. Si ordonna ses besongnes bellement
         et sagement, et prist congiet dou roy de France
         son naturel signeur, et se parti de France à petite
     30  mesnie, et fist tant par ses journées, qu’il vint en Savoie.
         Là fu il recheus liement et honnourablement
         dou dit conte et des barons et chevaliers de le conté
   [209] de Savoie. Et quant il eut là esté tant que bon li fu,
         il s’en parti et passa oultre et entra en Lombardie, et
         vint devers les signeurs de Melans, monsigneur Galeas
         et monsigneur Bernabo, où il fu à ce commencement
      5  entre yaus li bien venus.

         Tout en tel manière se departi de la ducé d’Aquitainne
         messires Aymenions de Pumiers, qui estoit
         chevaliers dou prince, et dist que, la guerre durant,
         il ne s’armeroit ne pour l’un roy ne pour l’autre. Si
     10  s’en ala li dessus dis oultre mer, en Cippre et au
         Saint Sepulcre, et en pluiseurs aultres biaus voiages.

         En ce temps, estoit venus à Paris li contes de le
         Marce, messires Jehans de Bourbon, d’un lés, qui tenoit
         sa terre dou prince. Et volentiers euist veu li rois
     15  de France qu’il euist renvoiiet son hommage au prince
         et fust demorés françois, mès li dis contes n’en volt
         adonc riens faire; et ossi ne fist li sires de Pierebufière,
         uns banerès de Limozin, qui estoit là à Paris sus
         cel estat. Mais doi aultre baron et grant signeur malement
     20  de Limosin, qui estoient à Paris ossi, messires
         Loeis, sires de Melval, et messires Raimons de
         Maruel, ses neveus, qui pour ce temps se tenoient à
         Paris, se tournèrent francois, et fisent depuis par leurs
         forterèces grant guerre au prince. De quoi li rois
     25  d’Engleterre et ses consauls estoient moult courouciet que
         li baron de Ghiane et li chevalier se tournoient ensi
         francois sans nulle contrainte, fors de leur volenté.
         Si eut conseil li dis rois d’Engleterre qu’il feroit escrire
         unes lettres ouvertes, seelées de son scel, et aporter
     30  par deux ou trois de ses chevaliers en Poito et en
         Aquitainne, et là publiier par toutes les cités, chastiaus
         et bonnes villes.

   [210] En ce temps, fu delivrés de se prison d’Agen messires
         Caponnés de Caponval et escangiés pour un aultre
         chevalier dou prince, qui avoit estet pris en une
         escarmuce devant Pieregorth, messires Thumas Balastre.
      5  Mès li clers de droit, qui envoiiés avoit esté
         avoecques lui, demora à Agen, car il morut prisonniers,
         et li dessus dis messires Caponnés revint en
         France. Or parlerons des lettres ouvertes que li rois
         d’Engleterre envoia en Aquitainnes.


     10  § 647. Edowars, par le grasce de Dieu, roy d’Engleterre,
         signeur d’Irlande et d’Aquitainne, à tous
         ceulz qui ces presentes lettres verront ou oront, salut.
         Sachent tout que nous, considerans et regardans diligamment
         as besongnes des metes et limitations de
     15  nostre signourie d’Aquitainne, ensi comme elle s’estent
         de cief en cor, nous avons esté presentement enfourmé
         et enditté que, pour aucuns molestes et griés
         fais ou empensés à faire de par nostre très chier fil le
         prince de Galles ès pays dessus dis, [certaines plaintes
     20  et murmurations s’i sont nagaires eslevées]: pour quoi
         nous sommes tenu, et le volons estre, de obviier et
         remediier à toutes coses indeues et touchans hayne et
         rancune entre nous et nos feaulz amis et subgès. Si
         nonçons et prononçons, certefions et ratefions que
     25  nous, de meure et bonne volenté et par grant deliberation
         de nostre conseil à ce appellé, volons que
         nostre très chier filz le princes de Galles se deporte de
         toutes actions faites ou à faire, restitue à tous ceulz
         et celles qui grevé ne pressé aroient esté par lui, par
     30  ses gens ou officiiers en Aquitainne, tous cous, frès,
         damages, levés ou à lever, ou nom des dittes aydes et
   [211] fouages. Et, se aucun des nostres feauls sougès et amis,
         tant prelas comme gens d’eglise, universités, collèges,
         evesques, contes, viscontes, barons, chevaliers,
         communautés et gens des cités et bonnes villes, se
      5  soient retourné et se voellent tenir, par mauvaise information
         et povre avis, à l’oppinion de nostre adversaire
         de France, nous leur pardonnons ce meffait, se,
         ces lettres veues, se retournent vers nous, ou un mois
         apriès. Et prions à tous nos loyaus et certains amis
     10  et feaulz que il se tiegnent en segur estat, tant que
         de leurs fois et hommages il ne soient reprocié, laquelle
         cose nous desplairoit grandement, et le verions
         trop envis. Et, se de nostre chier fil le prince ou des
         officiiers ses gens il se plaindent à present qu’il soient
     15  grevé ou pressé ou aient esté dou temps passé, nous
         leur ferons amender si grandement que par raison i
         devera souffire, pour nourir pais, amour, concorde et
         unité entre nous, nostre fil et ceulz des marces et
         limitations dessus dittes. Et pour ce qu’il tiengnent ces
     20  coses en verité, nous volons que cescuns prende et
         ait le copie de ces presentes, lesqueles nous avons
         solenelment juret à tenir fermement et non enfraindre,
         sus le corps de Jhesu Crist, present nostre très
         chier fil Jehan duch de Lancastre, Guillaume conte de
     25  Sallebrin, le conte de Warvich, le conte de Herfort,
         Gautier de Mauni, le baron de Persi et cesti de Nuefville,
         de Lussi et de Stanfort, Richart de Pennebruge,
         Rogier de Biaucamp, Gui de Briane, le signeur de
         Manne, cesti de le Vare, Alain de Boukesele et Richart
     30  Sturi, chevaliers. Donné en nostre palais de
         Wesmoustier, l’an de nostre règne quarante quatrime,
         le quinzime jour de novembre.


   [212] § 648. Ces lettres furent aportées par deux chevaliers
         de l’ostel dou roy d’Engleterre en le princeté et
         ducainné d’Aquitainne, et notefiies et publiies partout,
         et proprement les copies secretement envoiies à Paris
      5  devers le visconte de Rocewart, le signeur de Melval,
         le signeur de Moruel et les aultres qui là se tenoient,
         ou ailleurs à chiaus qui François retourné
         s’estoient. Mès, pour cose que ces lettres envoiies fuissent
         publiies parmi le dit pays d’Aquitainne, je n’oy
     10  point dire que nulz en laiast pour ce à faire sen entente,
         mès se retournoient encores tous les jours, et
         conqueroient toutdis li François avant.

         Et avint que messires Loeis de Saint Juliien, sitos
         qu’il fu retournés en le Roce de Ponsoy, et que messires
     15  Guillaumes des Bordes fu retournés en le garnison
         de le Haie en Tourainne, et Keranloet à Saint Salvin,
         il misent secretement sus une chevaucie de gens d’armes
         et de compagnons, et vinrent escieller, sus un
         ajournement, le ville de Chastielerraut, et eurent priès
     20  atrapé monsigneur Loeis de Harcourt, qui dormoit
         en son hostel en le ditte ville et qui de ce ne se donnoit
         garde. Si n’eut plus de retour que il s’enfui en
         purs ses linges draps, et tous descaus, de maison en
         maison et de jardin en jardin, et fist tant que il s’en
     25  vint bouter sus le pont de Chastielerraut, que ses
         gens avoient fortefiiet. Là se sauva il et recueilla et s’i
         tint un grant temps. Mès li François et li Breton furent
         signeur et mestre de le ville, et en fisent une
         grande et belle garnison, et en fu Keranloet capitainne;
     30  et venoient tous les jours li Breton combatre
         à chiaus dou dit pont, et là eut fait tamainte grant
         escarmuce et apertise d’armes.


   [213] § 649. Li dus Loeis de Bourbon, qui sentoit les
         Englès et les Compagnes en son pays de Bourbonnois,
         et comment Hortingo, Bernars de Wisc et Bernars de
         la Salle tenoient son chastiel de Belleperce et madame
      5  sa mère dedens, se li tournoit à grant desplaisance
         et virgongne, s’avisa que il metteroit sus une chevaucie
         de gens d’armes, et venroit mettre le siège par
         devant le dit chastiel, et ne s’en partiroit si le raroit.
         Si en parla au roy de France: li rois li acorda legierement
     10  et dist qu’il li aideroit à faire son fait et son
         siège de gens et de mise. Si se parti li dis dus de Paris,
         et fist son mandement à Moulins en Auvergne et
         à Saint Poursin, et eut tantost grant fuison de gens
         d’armes et de bons combatans. Et le vint servir li sires
     15  de Biaugeu à deux cens lances, li sires de Villars
         et de Roussellon à cent lances, et grant fuison de barons
         et de chevaliers d’Auvergne et de Forès, dont il
         estoit sires de par madame sa femme, fille à ce gentil
         signeur monseigneur Beraut, conte daufin
     20  d’Auvergne.

         Si s’en vint li dessus dis dus logier et amanagier
         devant le chastiel de Belleperce, et y fist devant une
         bastide grande et grosse, où ses gens se tenoient et
         retraioient à couvert tous les soirs, et tous les jours
     25  venoient escarmucier à chiaus dou fort. Et avoit li
         dis dus de Bourbon là fait venir, amener et achariier
         jusques à quatre grans enghiens, qui estoient
         levé et drecié devant le forterèce, liquel jettoient à
         l’estrivée, nuit et jour, pierres et mangonniaus, telement
     30  qu’il desrompoient et brisoient tous les combles
         des tours et de le maison, et abatirent le plus grant
         partie des tois. De quoi la mère dou duch de Bourbon,
   [214] qui laiens estoit prisonnière en son chastiel, estoit
         durement effraée et grevée pour les engiens, et
         fist pluiseurs priières à son fil le duch de Bourbon,
         qu’il se volsist cesser de cel assaut des engiens qui si
      5  le grevoient. Mès li dus de Bourbon, qui bien savoit
         et supposoit que ceste requeste venoit de ses ennemis,
         respondoit que ja ne s’en deporteroit, pour cose
         qui avenir en peuist.

         Quant li compagnon dou fort veirent comment il
     10  estoient pressé et grevé, et que tous les jours mouteplioit
         li effors des François, car encor y estoit venus
         de recief messires Loeis de Sanssoirre, mareschaus de
         France, à tout grant fuison de gens d’armes, si s’avisèrent
         qu’il manderoient et segnefieroient leur povreté
     15  à monsigneur Jehan d’Evrues, seneschal de Limozin,
         qui se tenoit à le Soteresne, à deux journées
         petites d’yaus, et qui savoit comment li signeur de
         Poito et de Gascongne, en celle anée, quant il partirent
         de le chevaucie de Quersin, leur eurent en couvent
     20  sus leurs fois que, se il prendoient forterèce en
         France et il y estoient assegiet, il seroient conforté.
         Si escrisirent tantost lettres, et envoyèrent de nuit un
         de leurs varlès à le Soteresne devers monsigneur Jehan
         d’Evrues.

     25  Li dis messires Jehans d’Evrues recogneut bien
         les ensengnes, et respondi, quant il eut leu les
         lettres, qu’il s’en aquitteroit bien et volentiers, et ilz
         meismes, pour mieulz esploitier, iroit en Angouloime
         devers le prince et les signeurs qui là estoient, et les
     30  enditteroit telement que cil de Belleperce seroient
         conforté et delivré de ce peril. Si se parti li dis messires
         Jehans, quant il eut recommendé sa garnison à
   [215] ses compagnons, et chevauça tant par ses journées
         qu’il vint en Angouloime. Là trouva il le conte de
         Cantbruge, le conte de Pennebruch, messire Jehan
         de Montagut, messire Robert Canolle, monsigneur
      5  Thumas de Persi, monsigneur Thumas de Felleton,
         monsigneur Guiçart d’Angle, le captal et pluiseurs
         autres chevaliers. Si leur remoustra bellement et sagement
         comment li compagnon estoient astraint et
         assegiet ou chastiel de Belleperce, dou duch de Bourbon,
     10  dou conte de Saint Pol et des François. A ces
         parolles entendirent li chevalier de Poito et d’Engleterre
         volentiers, et respondirent qu’il seroient conforté,
         si com on leur avoit prommis.

         De ceste besongne et pour aler celle part furent cargiet
     15  li contes de Cantbruge et li contes de Pennebruch;
         et fist tantost un mandement li princes à tous ses feaulz
         et subgès, que, ses lettres veues, on se traisist devers
         le cité de Limoges. Donc s’avancièrent chevalier, escuier,
         Compagnes et gens d’armes, et vinrent là où il
     20  estoient mandé et ordonné. Si en y eut grant fuison,
         quant il furent tout assamblé, plus de quinze cens lances
         et trois mil d’autres gens, et esploitièrent tant qu’il
         vinrent devant Belleperce, et se logièrent et ordonnèrent
         à l’opposite des François, qui se tenoient en leur
     25  bastide ossi belle et ossi forte et environnée d’aigue
         comme une bonne ville seroit. Si se logièrent li Englès
         et li Poitevin à ce commencement assés diversement,
         pour estre à l’aise d’yaus et de leurs chevaus,
         car il faisoit froit et lait ensi comme en yvier. Si n’avoient
     30  mies toutes leurs aises, et si avoit estet tous
         li pays robés et pilliés des gens d’armes et des Compagnes
         alans et venans, pour quoi il ne recouvroient
   [216] de nulz vivres fors à dangier, et ne savoient leur foureur
         où fourer, fors sus yaus meismes; mais on leur
         amenoit, quant on pooit, vivres de Poito et des marces
         voisines.

      5  Or segnefia adonc li dis mareschaus de France,
         messires Loeis de Sanssoire, l’ordenance et l’estat des
         Englès à Paris au roy et as chevaliers qui là se tenoient,
         et en fist mettre et atachier cedules au palais
         et ailleurs, en disant: «Entre vous, chevalier et escuier,
     10  qui desirés à trouver les armes et qui les demandés,
         je vous avise et di pour verité que li contes de
         Cantbruges et li contes de Pennebruch et leurs gens
         sont venu devant Belleperce, en istance de ce que
         pour lever le siège de nos gens, qui là nous sommes
     15  longement tenu et qui tant avons astraint la ditte forterèce,
         qu’il fault qu’elle se rende temprement, ou
         nous soions combatu et levé par force d’armes. Si
         venés celle part hasteement, et là trouverés vous aucun
         grant fait d’armes, et sachiés que li Englès gisent
     20  assés diversement, et sont bien en lieu et en parti pour
         yaus porter damage.» Je croi bien que, à le monition
         et requeste dou dit mareschal, aucun bon chevalier
         et escuier dou royaume de France s’avancièrent
         pour traire celle part. Toutes fois sçai je bien
     25  que li gouvrenères de Blois, Alars de Donsceneue,
         à tout cinquante lances, y vint, et ossi fisent li contes
         de Porsiien et messires Hues de Porsiien, ses frères.


         § 650. Quant li contes de Canbruge et li contes
         de Pennebruch et li baron de Poito et d’Aquitainnes,
     30  qui là estoient moult estoffeement, eurent estet devant
         les François et ossi devant Belleperce le terme
   [217] de quinze jours, et il veirent que point n’issoient de
         leur bastide pour yaus venir combatre, si eurent
         conseil et avis que d’envoiier un hiraut d’armes devers
         yaus, pour savoir quel cose il voloient faire. Si
      5  en fu Chandos li hiraus cargiés, endittés et enfourmés
         quel cose il leur diroit. Tant esploita li dessus dis
         qu’il vint devers le duch de Bourbon, qui là estoit
         entre ses gens. Si dist li hiraus ensi: «Monsigneur,
         mi mestre et signeur m’envoient devers vous et vous
     10  font à savoir par mi, qu’il sont trop esmervilliet de
         ce que vous les avés sceus ja le terme de quinze
         jours devant vous, et si n’estes point issus de vostre
         fort pour yaus combatre. Si vous mandent que, se
         vous volés traire hors et venir devers yaus pour combatre,
     15  il vous lairont prendre et aviser pièce de terre,
         pour vous et yaus combatre ensamble. Si en ait le
         victore cilz à qui Diex l’ordonnera.»

         A ceste parolle respondi li dus de Bourbon et dist:
         «Chandos, vous dirés à vos mestres que je ne me combaterai
     20  point à leur volenté et ordenance. Et bien sçai
         voirement qu’il sont là, mès point ne me partirai de
         ci, ne defferai mon siège, si arai racquis le chastiel de
         Belleperce.»--«Monseigneur, dist li hiraus, je leur
         dirai bien ensi.» Lors se departi sus cel estat Chandos,
     25  et retourna devers ses mestres et leur fist ceste
         response. Si ne leur plaisi mies bien, et se remisent
         en conseil ensamble. Issu de ce conseil, il disent
         à Chandos aultres parolles, lesquelles il voloient qu’il
         raportast as François, si com il fist; et leur dist de
     30  recief, quant il fu revenus: «Signeur, mi signeur et
         mestre vous mandent par moy que, puisque combatre
         ne traire hors de vos logeis ne volés, ne le pareçon
   [218] prendre qu’il vous ont fait, que, dedens trois
         jours, sire dux de Bourbon, à heure de tierce ou de
         miedi, vous verés vostre dame de mère mettre à cheval
         et mener ent en voies. Si aiiés avis sur ce, et le
      5  rescoués, se vous volés ou poés.»

         Lors respondi li dus de Bourbon, et dist: «Chandos,
         Chandos, dittes à vostres mestres que il guerrient
         mal honourablement, quant une anciienne femme, asseulée
         entre ses gens, il ont pris et l’en voelent mener
     10  et ravir comme prisonnière. Et point n’a on veu, en
         guerre de signeurs, dou temps passé, que les dames et
         damoiselles y fussent prises ne ravies. De madame ma
         mère me desplaira, se je l’en voi mener, et le rarons
         quant nous porons, mès la forterèce n’enmenront il
     15  point. Ceste nous demorra, et pour ce que vous nous
         avés ci mis avant des pareçons, vous dirés encores à
         vos mestres que, se il voelent mettre sus les camps
         jusques à cinquante hommes d’armes, nous en y
         metterons ossi otant. Si en ait qui en poet avoir.»
     20--«Monsigneur, dist li hiraus, je leur dirai volentiers
         tout ensi.» A ces mos, se departi Chandos d’yaus
         et prist congiet, et s’en revint arrière devers le conte
         de Cantbruge et le conte de Pennebruch et les aultres,
         à qui il fist se relation. A le pareçon que li dus
     25  de Bourbon leur envoia, n’eurent il point conseil
         d’entendre. Si s’ordonnèrent selonc ce que pour
         partir de là et mener ent la dame et chiaus dou fort,
         qui estoient grandement ennoiiet et travilliet des enghiens
         de l’ost.


     30  § 651. Quant ce vint au jour que li Englès mis et
         ordonné y avoient, il sonnèrent au matin leurs trompètes.
   [219] Si s’armèrent et apparillièrent toutes gens, et
         se traisent sus les camps tout en arroy de bataille, à
         piet et à cheval, ensi que pour combatre, banières et
         pennons devant yaus. Et là leva ce jour banière messires
      5  Jehans de Montagut, neveus au conte de Sallebrin.
         En cel estat où il estoient, tout ordonné et appareillié,
         ensi que je vous recorde, et pipoient et
         cornoient leur menestrel en grant reviel, à heure de
         tierce, il fisent vuidier et partir chiaus de le forterèce
     10  de Belleperce et madame de Bourbon, et le fisent monter
         sus un palefroi bien ordonné et arret pour lui,
         et ses dames et damoiselles avoech lui. Tout ce
         pooient veoir li François qui estoient en leurs logeis,
         se il voloient, et bien le veirent; mès onques ne s’en
     15  meurent ne bougièrent.

         Si se departirent li Englès et leurs routes à heure
         de midi; et adestroient la ditte dame messires Eustasses
         d’Aubrecicourt et messires Jehans d’Evrues. Si
         se traisent en cel estat en le princeté; et demora la
     20  dame une espasse de temps prisonnière as dittes
         Compagnes, en le Roce Vauclère, en Limozin. Mès
         onques ne pleut bien sa prise au prince; et disoit,
         quant on l’en parloit, que, se aultres gens l’euissent
         pris que Compagnes, il leur euist fait remettre arrière
     25  tantos. Et quant li dessus dit compagnon qui le tenoient,
         l’en parloient, il leur disoit, quel trettié ne
         marchié qu’il fesissent, il reuist son chevalier, monsigneur
         Symon Burlé, que li Franchois tenoient.


         § 652. Vous devés savoir que li dus de Bourbon
     30  fu ce jour courouciés que li Englès en menèrent
         madame sa mère. Assés tost apriès leur departement,
   [220] il se traist avant et envoia ses gens prendre
         et saisir comme sien le chastiel de Belleperce que li
         Englès avoient laissiet tout vaghe. Si le fist li dis dus
         remparer, rapareillier et refortefiier mieulz que devant.
      5  Ensi se deffist et se departi ceste grande chevaucie:
         cescuns se retraist sus son lieu, et s’en ralèrent
         li François en leurs garnisons, et li dus de Bourbon
         retourna en France, et li contes de Cantbruge
         se tint en Angouloime dalés son frère le prince, et li
     10  contes de Pennebruch, o chiaus de se carge, s’en vint
         tenir en Mortagne sus mer, en Poito. Si s’espardirent
         ces Compagnes et ces gens d’armes qui estoient retourné
         de Belleperce, en Poito et en Saintonge, et
         esvuidoient de vivres tout le pays, et encores y faisoient
     15  il moult de maulz et de villains fais, ne il ne
         s’en savoient ne pooient abstenir.

         Assés tost apriès, se departi dou prince messires
         Robers Canolles, et retourna en Bretagne en son
         chastiel de Derval. Si n’eut pas esté là un mois,
     20  quant li rois d’Engleterre li manda que il passast
         mer et le venist veoir en Engleterre. A ce mandement
         obei li dis messires Robers Canolles, et s’ordonna
         et appareilla selonch ce, et entra en mer et
         singla tant qu’il vint en Cornuaille. Là prist il terre
     25  en le Roce Saint Michiel, et puis chevauça tant
         parmi le pays qu’il vint à Windesore, où il trouva le
         roy qui le reçut liement, et ossi fisent tout li baron
         d’Engleterre, pour tant qu’il en pensoient bien avoir
         besongne, et qu’il estoit uns grans capitains et menères
     30  de gens d’armes.


         § 653. En ce temps, se departi li dus d’Ango
   [221] de le cité de Thoulouse, et chevauça en grant arroi
         parmi le royaume de France et esploita tant par ses
         journées qu’il vint en le bonne cité de Paris. Là
         trouva il le roy son frère et le duch de Berri et le
      5  duch de Bourgongne ses aultres frères, qui le rechurent
         liement et doucement. Et eurent adont li quatre
         frère, le terme pendant qu’il furent ensamble à
         Paris, pluiseurs consaulz et consultations ensamble
         sus l’estat des besongnes dou dit royaume, à savoir
     10  comment il guerrieroient et se maintenroient sus
         l’esté à venir. Et fu adonc ordonné et proposé que on
         feroit deus grans et grosses armées et chevaucies en le
         ducé d’Aquitainnes, desqueles li dus d’Ango et se route
         gouvreneroit l’une et enteroit en Ghiane par devers
     15  le Riolle et Bregerach, et li dus de Berri au lés devers
         Limoges et Quersin. Et se devoient ces deus armées
         trouver devant le cité d’Angouloime et là dedens assegier
         le prince. Encores fu adonc proposé et avisé par
         grant deliberation de conseil que on remanderoit en
     20  Castille monsigneur Bertran de Claiekin, ce vaillant
         chevalier, qui si loyaument s’estoit combatus pour la
         couronne de France, et qu’il seroit priiés d’estre
         connestables de France.

         Quant li rois Charles et si frère et leurs consaulz
     25  eurent tout ordonné et jetté leur pourpos ensi qu’il
         voloient que il se fesist, et il se furent esbatu un
         grant temps ensamble et ce vint à l’entrée dou
         mois de may, li dus d’Ango prist congiet à yaus
         tous pour retourner premierement en son pays, pour
     30  tant qu’il avoit le plus lontain chemin à faire. Si
         fu convoiiés des barons et de chevaliers de France,
         pour ce qu’il en estoit durement bien amés et
   [222] recommendés. Si chevauça li dis dus par ses journées
         tant et si bien esploita qu’il vint à Montpellier, et
         là sejourna plus d’un mois, et puis revint à Thoulouse.
         Si se pourvei tantost de gens d’armes partout
      5  où il les peut avoir, et ja en avoit il grant fuison
         qui se tenoient sus les camps et faisoient frontière as
         Englès, en Roerge et en Quersin. Car le Petit Meschin,
         Ernaudon de Paus, Perros de Savoie, le bour
         Camus, Antone le Nègre, Lamit, Jakes de Bray et
     10  grant fuison de leurs routes s’estoient tenu toute le
         saison environ Chaours, et avoient honni et apovri
         tout le pays. D’autre part, li dus de Berri s’en revint
         à Bourghes en Berri, et fist un très grant mandement
         de chevaliers et d’escuiers d’Auvergne, de France et
     15  de Bourgongne. Ossi li dus de Bourbon se retray en
         son pays, et fist sa semonse pour estre en ceste
         chevaucie, et assambla grant fuison de chevaliers et
         d’escuiers de le conté de Forès et de Bourbonnois.
         Li contes Pierres d’Alençon et messires Robers
     20  d’Alençon ses frères se pourveirent d’autre part bien
         et estoffeement.

         En celle saison, estoit revenus de Prusce messires
         Guis de Blois, qui là avoit esté chevaliers fais nouvellement
         et avoit levé banière à une escarmuce et
     25  grande rèse qui fu faite sus les ennemis de Dieu:
         siques, sitos que li gentilz chevaliers fu retournés en
         Haynau, et il oy nouvelles de ceste chevaucie qui se
         faisoit et devoit faire de ses cousins de France en la
         ducé d’Aquitainne, il se pourvei bien et grossement
     30  pour y aler. Et se parti de Haynau à tout son arroy, et
         s’en vint à Paris representer au roy qui le vei moult
         volentiers et qui l’ordonna d’aler avoec le duc de
   [223] Berri en ceste chevaucie, à une carge de gens d’armes,
         chevaliers et escuiers. Si se parti tantost messires
         Guis de Blois de le cité de Paris, et chevauça vers
         Orliiens pour venir en Berri.


      5  § 654. Tout en tele manière que li rois de France
         avoit ordonné ses armées et ses chevaucies, ordonna
         li rois d’Engleterre en celle saison deus armées et
         chevaucies. Et fu ensi fait que li dus de Lancastre
         s’en iroit à quatre cens hommes d’armes et otant
     10  d’arciers en la ducé d’Aquitainne pour conforter ses
         frères, car on supposoit bien en ce parti que là se
         trairoient les plus fortes guerres pour le saison.
         Avoech tout ce, li rois d’Engleterre et ses consaulz
         jettèrent leur avis que il feroient une armée de gens
     15  d’armes et d’arciers pour envoiier en Pikardie, de
         laquele seroit chiés messires Robers Canolles, qui
         bien se savoit ensonniier de mener et gouvrener
         gens d’armes et routes, car il l’avoit usé de grant
         temps. Messires Robers à le priière et ordenance dou
     20  roy d’Engleterre et de son conseil descendi liement,
         et emprist ce voiage à faire et ariver Calais, et
         de passer parmi le royaume de France et de combatre
         les François, se il se mettoient contre lui as
         camps: de ce se tenoit il pour tous confortés. Si
     25  se pourvei selonch ce bien et grandement, et ossi
         fisent tout cil qui avoecques lui devoient aler en ce
         voiage.

         En ce temps, fu delivrée de sa prison la mère au
         duch de Bourbon en escange pour monsigneur Symon
     30  Burlé, chevalier dou prince. Et aida grandement
         à faire les trettiés et les pourcas de se delivrance
   [224] messires Eustasses d’Aubrecicourt, de quoi li
         dus de Bourbon et la royne de France l’en sceurent
         bon gré.

         Toute celle saison, avoient esté grant trettié et
      5  grant parlement entre le conseil dou roy de France
         et le conseil dou roy de Navare qui se tenoit à Chierebourch.
         Et tant s’ensonniièrent les parties de l’un
         roy et de l’autre, que on remoustra au roy de France,
         qu’il n’avoit que faire de tenir hayne à son serourge,
     10  le roy de Navare, et qu’il avoit, pour le present,
         guerre assés as Englès, et trop mieulz valoit que il
         laissast aler aucune cose dou sien, que plus grans
         maulz en sourdissent; car, se il voloit consentir à
         ariver les Englès en ses forterèces dou clos de Constentin,
     15  il greveroient trop le pays de Normendie,
         laquele cose faisoit bien à considerer et resongnier.

         Tant fu li rois de France endittés et preeciés, qu’il
         s’acorda à le pais, et vint en le cité de Roem, et là
         furent tout li trettié remis avant et confermé. Et
     20  alèrent devers le roy de Navare li arcevesques de
         Roem, li contes d’Alençon, li contes de Sallebruce,
         messires Guillaumes de Dormans et messires Robers
         de Lorris: si le trouvèrent à Vrenon. Là y eut grans
         disners et biaus, et grans festes, et puis amenèrent li
     25  dessus nommé le dit roy de Navare à Roem devers
         le roy de France. Là furent de recief toutes les
         alliances et confederations faites, jurées, escriptes et
         seelées. Et me samble que li rois de Navare, par
         pais faisant, devoit renoncier à tous couvens et procès
     30  d’amour, qui estoient entre lui et le roy d’Engleterre,
         et, lui revenu en Navare, il devoit faire deffiier
         le roy d’Engleterre. Et, pour plus grant seurté
   [225] d’amour tenir et nourir entre lui et le roy de France,
         il devoit laiier ses deus filz, Charle et Pierre, dalés
         leur oncle le roy de France.

         Sus cel estat, il se partirent ensamble de Roem,
      5  et vinrent en le cité de Paris. Et là eut de rechief
         grans festes et grans solennités, et quant il eurent
         assés jeué et festié ensemble, congiés fu pris. Et se
         parti li rois de Navare moult aimablement dou roy
         de France, et laissa ses deus enfans avoecques leur
     10  oncle, et puis prist le chemin de Montpellier, et retourna
         par là en le conté de Fois et puis en son
         pays de Navare. Or retourrons nous as besongnes
         d’Aquitainnes.


         § 655. Vous savés, si com ci dessus est dit, comment
     15  li dus d’Ango avoit esté en France, sus l’estat
         que, lui revenu en le Langue d’Ok, entrer efforciement
         en Ghiane; car nullement il ne pooit amer le prince
         et les Englès, ne ne fist onques. Ossi ains son departement,
         par le promotion de lui, li rois de France
     20  envoia lettres et grans messages en Castelle devers le
         dit roy Henri, que il volsist renvoiier en France monsigneur
         Bertran de Claiekin, si l’en saroit bon gré;
         et ossi très amiablement li rois et li dus d’Ango en
         escripsirent au dit monsigneur Bertran. Si fisent leur
     25  message bien et à point chil qui envoiet y furent, et
         trouvèrent en le cité de Lyon, en Espagne, le dit roy
         Henri et le dit monsigneur Bertran, et leur remoustrèrent
         les lettres que li rois de France et li dus
         d’Ango lor envoiioient. Li rois Henris n’euist jamais
     30  retenu monsigneur Bertran, et ossi messires Bertrans
         ne se fust jamais excusés. Si se ordonna au plus tost
   [226] qu’il peut, et prist congiet dou roy Henri, et se parti
         à tout ses gens et esploita tant par ses journées que il
         vint à Thoulouse où li dus d’Ango estoit, qui ja avoit
         assamblé grant fuison de gens d’armes, chevaliers et
      5  escuiers, et n’attendoit aultre cose que messires Bertrans
         fust venus, siques, à le venue dou dessus dit, li
         dus d’Ango et tout li François furent grandement
         resjoy et se ordonnèrent pour partir de Thoulouse et
         entrer en le terre dou prince.

     10  En ce temps, estoit venus à Hantonne li dus de Lancastre
         à quatre cens hommes d’armes et otant d’arciers.
         Et faisoient cargier leurs nefs et leurs vaissiaus
         de toutes leurs pourveances, et avoient intention de
         singler vers Bourdiaus, mès qu’il euissent vent.
     15  Avoecques le dit duc estoient de se carge li sires de
         Ros, messires Mikieus de la Poule, messires Robers
         Rous, messires Jehans de Saint Lo et messires Guillaumes
         de Biaucamp, filz au conte de Warvich.


         § 656. Or se departi li dus d’Ango de le cité de
     20  Thoulouse en très grant arroy et bien ordonné. Là
         estoient li contes d’Ermignach, li sires de Labreth,
         li contes de Pieregorth, li contes de Commignes, li
         viscontes de Quarmaing, li contes de Lisle, li viscontes
         de Nerbonne, li viscontes de Brunekiel, li viscontes
     25  de Talar, li sires de Labarde, li sires de Pincornet,
         messires Bertrans de Taride, li senescaus de
         Thoulouse, li seneschaus de Carcassonne, li senescaus
         de Biaukaire et pluiseur aultre. Et estoient
         deus mil lances, chevaliers et escuiers, et sis mil
     30  brigans à piet, à lances et as pavais. Et de toutes ces
         gens d’armes estoit connestables et gouvrenères messires
   [227] Bertrans de Claiequin. Et prisent le chemin d’Aginois,
         et trouvèrent encores sus les camps plus de
         mil combatans, gens de Compagnes et routes, qui
         les avoient attendu toute le saison en Quersin, et
      5  chevaucièrent devers Agen.

         La première forterèce où il vinrent, ce fu devant
         Montsach. Li pays estoit si effraés de la venue dou
         duch d’Ango, pour le grant nombre de gens qu’il
         menoit, qu’il fremissoient tout devant lui, et n’avoient
     10  les villes et li chastiel nulles volentés que
         d’yaus tenir. Quant li François furent venu devant
         Montsach, il se rendirent tantost et se tournèrent
         françois. Et puis chevaucièrent oultre devers le cité
         d’Agen qui se tourna ossi et rendi françoise, et puis
     15  vinrent devant Tonnins sur Garone. Et chevauçoient
         li François à leur aise, poursievant le rivière
         pour trouver plus cras pays, et vinrent au Port
         Sainte Marie qui se tourna tantost françoise. Et partout
         mettoient li François gens darmes et faisoient
     20  garnison et prisent Tonnins, et tantost se rendi et
         tourna li chastiaus. Si y establirent un chevalier et
         vingt lances, pour le garder.

         En apriès, il prisent le chemin de Montpesier et
         d’Agillon, ardant et exillant tout le pays. Quant il
     25  furent venu à Montpesier qui est bonne ville et fors
         chastiaus, il furent si effreé des gens le duch d’Ango,
         que tantost se rendirent; puis vinrent devant le fort
         chastiel d’Aghillon: là furent il quatre jours. Pour
         le temps de lors, n’avoit mies dedens le ville et le
     30  chastiel d’Aghillon si vaillans gens que quant messires
         Gautiers de Mauni et ses gens l’eurent en
         garde, car il se rendirent tantost au duch d’Ango:
   [228] dont cil de Bregerach furent moult esmervilliet comment
         il s’estoient si tos rendu. A ce jour estoient
         chapitainne de Bregerach messires Thumas de Felleton
         et li captaus de Beus, à cent lances, Englès et
      5  Gascon.

         Tout en tele manière comme li dus d’Ango et ses
         gens estoient entré en le terre dou prince, au lés devers
         Agen et Thoulousain, chevauçoient li dus de
         Berri et ses routes en Limozin à bien douze cens
     10  lances et trois mil brigans, conquerant villes et chastiaus
         et ardant et exillant le pays. Avoech le duch de
         Berri estoient li dus de Bourbon, li contes d’Alençon,
         messires Guis de Blois, messires Robers d’Alençon,
         contes du Perce, messires Guis de Blois, messires
     15  Jehans d’Ermignach, messires Hughes Daufin, messires
         Jehans de Villemur, messires Hughes de la Roce,
         li sires de Biaugeu, li sires de Villars, li sires de
         Serignach, messires Griffons de Montagut, messires Loeis
         de Melval, messires Raymons de Maruel, messires
     20  Jehans de Boulongne, messires Godefrois ses oncles,
         li viscontes d’Uzès, li sires de Sulli, li sires de Calençon,
         li sires de Cousant, li sires d’Apcier, li sires
         d’Apçon, messires Jehans de Viane, messires Huges
         de Viane, Ainbaus dou Peschin et pluiseur aultre
     25  bon chevalier et escuier. Si entrèrent ces gens d’armes
         en Limozin et y fisent moult de desrois, et s’en
         vinrent mettre le siège devant le cité de Limoges.
         Par dedens avoit aucuns Englès en garnison, que
         messires Hues de Cavrelée, qui estoit seneschaus dou
     30  pays, y avoit ordonnés et establis. Mais il n’en estoient
         mies mestre; ançois le tenoit et gouvrenoit
         li evesques dou lieu, ouquel li princes de Galles
   [229] avoit grant fiance, pour tant que c’estoit ses
         compères.


         § 657. Li princes de Galles qui se tenoit en le cité
         d’Angouloime, fu enfourmés et certefiiés de ces deus
      5  grosses chevaucies dou duc d’Ango et dou duch de
         Berri, et comment il estoient entré efforciement en sa
         terre et par deus lieus. Et fu encores ensi dit au prince,
         à ce que on pooit veoir et imaginer, il tiroient à
         venir devant Angouloime et li laiens assegier et
     10  madame la princesse, et que sur ce il euist avis. Li
         princes, qui fu uns moult vaillans homs et imaginatis
         et confortés en toutes ses besongnes, respondi
         que ja si ennemi ne le trouveroient enfremé en
         ville ne en chastiel, et qu’il voloit issir as camps
     15  contre eulz. Si mist tantost clers et messagiers en
         oevre d’escrire lettres et d’envoiier partout ses feaulz
         et ses subgès en Poito, en Saintonge, en le Rocelle,
         en Roerge, en Quersin, en Aginois, en Gaurre et en
         Bigorre; et leur mandoit expresseement que cescuns
     20  se presist priès de venir, au plus tost que il peuist et
         à tout le plus de gens qu’il pooit avoir, devers lui en
         le ville de Congnach: là estoit ses mandemens assis.
         Et se tray tantost de celle part, madame la princesse
         o lui, et Richart leur jone fil.

     25  Entrues que cilz mandemens se faisoit et que toutes
         gens mandés s’apparilloient, li François chevauçoient
         toutdis avant, gastant et exillant le pays, et
         s’en vinrent devers le Linde, une bonne ville et
         forte seans sus le rivière de Dourdonne à une liewe
     30  de Bregerach. Si en estoit chapitainne, de par le captal
         qui là l’avoit establi, uns moult appers chevaliers
   [230] de Gascongne qui s’appelloit messires Thonnés
         de Batefol: cils avoit la ditte ville de le Linde en
         garde. Or vinrent là par devant li dus d’Ango, li
         contes d’Ermignach, li sires de Labreth, li contes de
      5  Pieregorth, li contes de Comminges, li viscontes de
         Carmaing et tout li aultre baron et chevalier de leurs
         routes. Si misent tantost par de devant le siège par
         grant ordenance, et disent que il ne s’en partiroient
         si l’aroient.

     10  La ville estoit bonne et forte et bien pourveue
         de tous biens et d’arteillerie, car messires li captaus
         et messires Thumas de Felleton y avoient esté depuis
         quinze jours, et l’avoient rafreschi à leur entente.
         Et trop bien estoient cil de le Linde tailliet
     15  d’yaus tenir, se il voloient, parmi le confort que il
         pooient avoir hasteement, se il leur besongnoit, de
         Bregerach. Mès li homme de le ville estoient si enclin
         à yaus tourner François que merveilles estoit, et entendirent
         as trettiés et as prommesses que li dus
     20  d’Ango leur faisoit et faisoit faire par ses gens. Et tant
         fu preeciés li dis capitainnes messires Thonnés qu’il s’i
         acorda ossi, parmi une somme de florins qu’il devoit
         avoir et grant pourfit tous les ans dou duch d’Ango et
         sur ce estre bons François. Et fu tout ordonné que,
     25  sus une matinée, il devoit mettre les François en le
         ville. Che marchié et le trettié furent sceu en le ville
         de Bregerach le soir dont ce se devoit faire et livrer
         l’endemain. Adonc estoit là venus li contes de Cantbruges
         à tout deus cens lances, qui fu presens au raport
     30  que on en fist.

         De ces nouvelles furent messires li captaus et
         messires Thumas de Felleton trop esmerveilliet, et
   [231] disent qu’il seroient au livrer le ville. Si se partirent
         de Bregerach apriès mienuit à tout cent lances, et
         chevaucièrent devers le Linde et vinrent là au point
         dou jour. Si fisent ouvrir le porte à leur lés, et
      5  puis chevaucièrent oultre, sans point attendre, à
         l’autre porte par où li François devoient entrer, qui
         estoient ja tout apparilliet et entroient, et les mettait
         li dis messires Thonnés dedens. Donc se traist
         avant li captaus de Beus, l’espée ou poing, et descendi
     10  à piet assés priès de le porte, et ossi fisent
         tout li aultre, et dist en approçant messire Thonnet:
         «Ha! mauvais traittres, tu y morras tout premierement:
         jamais ne feras trahison après cesti.» A
         ces mos, il li lança sen espée sur lui et le bouta si
     15  roidement qu’il li embara ou corps et li fist sever plus
         d’un piet à l’autre lés, et l’abati là en le place tout
         mort. Li François, qui perçurent monsigneur le captal
         et se banière et monsigneur Thumas de Felleton
         et se banière et leurs gens et comment il avoient
     20  falli à leur entente, reculèrent tantost et tournèrent
         les dos.

         Ensi demora li ville englesce, et fu adonc en
         grant peril d’estre courue et arse des Englès proprement,
         et les gens tout mort, pour ce qu’il avoient
     25  consenti ce trettié. Mais il s’escusèrent si bellement
         que ce qu’il en avoient fait ne consenti à faire, c’estoit
         par cremeur, et avoit esté principaument par
         le foiblèce de leur chapitainne qui ja l’avoit comparé.
         Si s’en passèrent à tant et demorèrent en pais.
     30  Mais cil doi signeur dessus dit demorèrent là tant que
         li dus d’Ango et ses gens s’i tinrent et qu’il reprisent
         un aultre chemin. Or parlerons un petit de l’estat et
   [232] de l’ordenance d’Engleterre, car il en chiet à parler,
         et de le chevaucie monsigneur Robert Canolle qu’il
         fist parmi le royaume de France.


         § 658. Ançois que messires Robers Canolles et ses
      5  gens se partesissent d’Engleterre, il y eut moult grans
         consaulz entre les Englès et les Escos. Et furent si
         sagement demenées les parolles, et par si vaillans et
         si bonnes gens qui ressongnoient le damage de l’un
         royaume et de l’autre, que unes triewes furent prises
     10  entre l’un roy et l’autre, leurs pays, leurs gens et
         tous leurs aherdans, à durer neuf ans. Et se pooient
         li Escot armer et aler, comme saudoiier, leurs gages
         prendans, dou quel lés qu’il voloient, Englès ou François:
         dont il avint que messires Robers, en se route,
     15  en eut bien cent lances. Quant li dis messires Robers
         et toutes ses gens, qui avoecques lui devoient aler et
         estre, furent appareilliet et venu à Douvres, et il furent
         passé oultre à Calais, il meismes passa tout darrainnement
         et ariva ou havene de Calais, et puis issi
     20  à terre où il fu receus à grant joie dou chapitainne,
         monsigneur Nicole Stanbourne, et de tous les compagnons.
         Quant il se furent rafreschi cinq jours et il
         eurent jetté leur avis quel part il iroient et quel chemin
         il tenroient, si ordonnèrent leur caroy et leurs
     25  pourveances, et issirent par un matin et se misent
         sus les camps moult ordonneement. Si estoient environ
         quinze cens lances et quatre mil arciers, parmi
         les Galois.

         Avoecques monsigneur Robert estoient issu d’Engleterre,
     30  par l’ordenance dou roy, messires Thumas
         de Grantson, messires Alains de Bouqueselle, messires
   [233] Gillebiers Giffars, li sires de Fil Watier, messires
         Jehans de Boursier, messires Guillaumes de
         Nuefville, messires Joffrois Ourselee et pluiseur aultre,
         tout appert chevalier et vaillant homme d’armes.
      5  Si vinrent, ce premier jour, logier assés priès de Fiennes.
         Messires Moriaus de Fiennes, qui pour le temps
         estoit connestables de France, se tenoit en son chastiel,
         et grant fuison de bons compagnons avoecques
         lui, chevaliers et escuiers, qui furent tout pourveu et
     10  avisé de rechevoir les Englès. A l’endemain, quant il
         les vinrent veoir et il se misent en ordenance pour
         assallir, si passèrent oultre li Englès sans assallir; car
         il veirent bien qu’il n’i avoit point d’avantage. Et
         passèrent le conté de Gines et entrèrent en le conté
     15  de Faukemberghe et l’ardirent toute; et vinrent devant
         le cité de Tieruane, mès point n’i assallirent,
         car elle estoit si bien pourveue de gens d’armes qu’il
         euissent perdu leur painne. Si prisent leur chemin
         tout parmi le pays de Tierenois pour entrer en Artois;
     20  et ensi qu’il chevauçoient trois ou quatre liewes le
         jour, non plus n’estoit ce point, pour le cause de leur
         caroy et des gens de piet, il se logoient ens ès gros
         villages et de haute heure, à miedi ou à nonne. Si
         vinrent ensi, leur host atrainnant, tant qu’il furent
     25  devant le bonne cité d’Arras. Li rois de France avoit,
         celle saison, par tout ses cités, chastiaus, forterèces et
         bonnes villes, à pons et à passages, mis grant fuison
         de bonnes gens d’armes pour les garder et deffendre,
         se il estoient assalli, et ne voloit que nulz issist
     30  contre yaus.

         Quant messires Robers Canolles et ses gens se departirent
         dou Mont Saint Eloy et de là environ, et
   [234] il s’i furent rafreschi et leurs chevaus deux jours, il
         s’ordonnèrent et passèrent oultre au dehors de la cité
         d’Arras. Messires Guillaumes de Nuefville et messires
         Joffrois Ourselee, qui estoient mareschal de l’host, ne
      5  se peurent abstenir que il n’alaissent veoir chiaus
         d’Arras de plus priès. Si se departirent de leur grosse
         bataille environ deux cens lances et quatre cens arciers,
         et s’avalèrent ens ès fourbours d’Arras et vinrent
         jusques as bailles: si les trouvèrent bien pourveues
     10  d’arbalestriers et de gens d’armes. Adonc estoit
         dedens le ville d’Arras messires Charles de Poitiers
         dalés madame d’Artois; mais il ne fist nul samblant
         d’issir hors, ne de combatre les Englès. Quant li Englès
         eurent fait leur course et il se furent un petit
     15  aresté devant les bailles, et il veirent que nulz n’isteroit
         contre yaus, il se misent au retour devers leurs
         compagnons qui les attendoient en une bataille rengie
         et ordenée sus les camps; mais au partir il veurent
         donner souvenance qu’il avoient là esté, car il
     20  boutèrent les feus ens ès fourbours d’Arras, pour attraire
         hors chiaus de le ville qui nulle volenté n’en
         avoient: liquelz feus fist grant damage, car il ardi
         un grant monastère de Frères Preceours, clostre et
         tout, qui estoit au dehors de le ville.

     25  Apriès celle empainte, li Englès passèrent oultre et
         prisent le chemin de Bapaumes, ardant et exillant
         tout le pays. Si fisent tant par leurs journées qu’il
         entrèrent en Vermendois et vinrent à Roie: si fu la
         ville arse; et puis passèrent oultre et cheminèrent vers
     30  Hem en Vermendois. Là avoient retrait tout cil dou
         plat pays, et ossi à Saint Quentin, à Peronne et à
         Noion, tout le leur: pour quoi li Englès ne trouvoient
   [235] riens, fors les granges plainnes de blés, car
         c’estoit apriès aoust. Si chevauçoient courtoisement,
         sans yaus trop lasser ne travillier, deux ou trois
         liewes le jour; et quant il trouvoient une crasse marce,
      5  il y sejournoient deux ou trois jours. Et envoioit
         messires Robers Canolles courir devant une ville ou
         un chastiel qui estoient chief dou pays environ, et parloient
         li mareschal as chapitainnes sus assegurances,
         en disant: «Combien vorrés vous donner en deniers
     10  appareilliés pour ce pays de ci environ, et nous le
         respiterons d’ardoir et de courir villainnement?» Là se
         composoient, sus certains trettiés et ordenances, li plas
         pays à monsigneur Robert, et paioient une quantité
         de florins: si estoient, parmi celle composition, respité
     15  d’ardoir. Et y pourfita li dis messires Robers en ce
         voiage, par ceste ordenance, de le somme et valeur de
         cent mil frans: dont depuis il fu mal de court et acusés
         au roy d’Engleterre qu’il n’avoit point bien fait
         le besongne, si com il vous sera recordé avant en
     20  l’ystore. Toutesfois, la terre le signeur de Couci demora
         toute en pais, ne onques li Englès n’i fourfisent
         à homme ne à femme qui y fust, ne qui desist seulement:
         «Je sui à monsigneur de Couci,» qui vausist
         un denier; et, se il estoit pris ou levé, il estoit
     25  rendu au double.


         § 659. Tant esploitièrent li Englès qu’il vinrent
         devant le bonne cité de Noion, qui bien estoit pourveue
         et garnie de bonnes gens d’armes. Si se arrestèrent
         là environ, et l’approcièrent de moult priès, et
     30  là avisèrent bien se nulz assaus leur poroit valoir. Si
         le trouvèrent, à leur avis, bien breteskie et garitée et
   [236] appareillie de deffendre, se mestier faisoit. Et estoit
         messires Robers logiés en l’abbeye d’Oskans, et ses
         gens là environ. Et vinrent un jour devant la cité,
         rengié et ordené par manière de bataille, pour savoir
      5  se cil de le garnison et li communauté de le ville
         isteroient point, mais il n’en avoient nulle volenté.

         Là eut un chevalier d’Escoce qui fist une grant apertise
         d’armes, car il se parti de son conroi, son glave
         en son poing, monté sus son coursier, son page derrière
     10  lui, et broça des esporons tout contreval le
         montagne, et fu tantost devant les barrières. Et appelloit
         on le dit chevalier monsigneur Jehan Asneton,
         hardi homme et outrageus malement, et ossi avisé et
         arresté en toutes ses apertises, là et ailleurs. Quant il
     15  fu venus devant les barrières de Noion, il mist piet
         à terre de son coursier et dist à son page: «Ne te
         pars de ci;» et prist son glave en ses mains, et s’en
         vint jusques as bailles, et s’escueilla, et salli oultre par
         dedens les barrières. Là avoit des bons chevaliers
     20  dou pays, messires Jehans de Roie, messires Drues
         de Roie, messires Lancelos de Lorris, et bien dix ou
         douze aultre, qui furent tout esmervilliet qu’il voloit
         faire. Nonpourquant il le recueillièrent moult
         faiticement.

     25  Là dist li chevaliers escos: «Signeur, je vous vieng
         veoir; vous ne daigniés issir hors de vos barrières, et
         je y daigne bien entrer. Je voeil esprouver ma cevalerie
         à le vostre, et me conquerés, se vous poés.»
         Apriès ces mos, il jetta et lança grans cops à yaus de
     30  son glave, et eulz à lui des leurs. Et furent en cel
         estat, ils tous seuls sus yaus escarmuçans et faisans
         très grans apertises d’armes, plus d’une heure, et en
   [237] navra un ou deux des leurs. Et prendoit si grant plaisance
         à lui là combatre qu’il s’entr’oublioit; et le
         regardoient les gens de le ville de le porte et des garittes
         à grant merveille, et li euissent porté dou tret
      5  grant damage, se il vosissent, mès nennil, car li chevalier
         françois lor avoient deffendu.

         Tant fu en cel estat que ses pages vint sus son coursier
         moult priès des bailles, qui li dist tout en hault
         en son langage: «Monsigneur, partés vous, il est
     10  heure; car no gent se partent.» Li chevaliers qui
         bien l’entendi, s’apparilla sur ce et lança depuis deux
         ou trois cops; et quant il eut fait, il se relança à
         l’autre lés sans nul damage, et tous armés qu’il estoit,
         il se jetta sus son coursier derrière son page. Quant
     15  il fu sus, il dist as François: «Adieu, adieu, signeur,
         grant mercis.» Si broça des esporons et fu tantost
         à ses compagnons: laquele apertise d’armes de monsigneur
         Jehan Asneton fu durement prisie de toutes
         gens.


     20  § 660. Messires Robers Canolles, à son departement
         qu’il fist de le marce de Noion, ses gens ardirent
         le ville dou Pont l’Evesque, sus le rivière d’Oise,
         où il avoit grant fuison de bons hosteulz. Li chevalier
         et li escuier qui estoient en le cité de Noion, eurent
     25  grant desplaisance de ce feu et entendirent que
         messires Robers Canolles et se route estoient parti
         et retret. Si vuidièrent de la ditte cité environ soissante
         lances, et vinrent encores si à point en le ville
         dou Pont l’Evesque que il trouvèrent chiaus qui le
     30  feu y avoient bouté et des autres ossi qui estoient
         demoret derrière pour entendre au pillage. Si furent
   [238] resvillié de grant manière: car li plus grant partie en
         furent mort et occis, et demorèrent sus le place. Et y
         gaegnièrent li François plus de quarante chevaus et
         rescousent pluiseurs prisonniers qu’il en voloient
      5  mener, et encore des biaus hosteulz qui euissent esté
         tout ars, se il n’i fuissent venu si à point; et ramenèrent
         en Noion plus de dix prisonniers englès asquelz on
         copa les tiestes.

         Or chevaucièrent li Englès en leur ordenance, et
     10  montèrent amont pour venir en Laonnois, et pour
         passer à leur aise le rivière d’Oize et ossi ceste d’Esne.
         Si ne fourfisent riens à le conté de Soissons, pour tant
         qu’elle estoit au signeur de Couci. Bien est verités
         qu’il estoient poursievoit et costiiet d’aucuns signeurs
     15  et chevaliers de France, telz que dou conte Gui de
         Saint Pol, dou visconte de Miaus, dou signeur de
         Kauni, de monsigneur Raoul de Couci, de monsigneur
         Jehan de Melun, fil au conte de Tankarville,
         et de leurs gens, par quoi li Englès bonnement ne
     20  s’osoient point desrouter, mès se tenoient ensamble.
         Et ossi li François ne se freoient point entre yaus,
         mès se logoient tous les soirs ens ès fors et ens ès
         bonnes villes, et li Englès sus le plat pays, qui trouvoient
         assés à vivre et de ces nouviaus vins dont il
     25  faisoient grant larghèce. Et chevaucièrent ensi tant,
         ardant et exillant et rançonnant le pays, qu’il passèrent
         le rivière de Marne et entrèrent en Campagne,
         et puis le rivière d’Aube, et retournèrent en le marce
         de Prouvins. Et passèrent et rapassèrent pluiseurs fois
     30  le rivière de Sainne, et tiroient à venir devant le cité
         de Paris; car on leur avoit dit que li rois avoit là fait
         un grant mandement de gens d’armes, desquels li
   [239] contes de Saint Pol et li sires de Cliçon devoient
         estre chief et gouvreneur. Si les desiroient li Englès
         durement fort à combatre, et par samblant il moustroient
         qu’il ne voloient aultre cose que la bataille.
      5  Et pour ce li rois de France escrisi à monsigneur Bertran
         de Claiekin, qui estoit en Aquitainnes avoech le
         duch d’Ango, que, ses lettres veues, il se retraisist en
         France, car il le voloit ensonniier d’autre part.

         En ce temps, revint en le cité d’Avignon papes
     10  Urbains V{es}, qui avoit demoret à Romme et là environ
         quatre ans, et revint en istance de ce que pour regarder
         comment pais se poroit faire entre les deux
         rois, qui estoit renouvelée, qui trop li desplaisoit.
         De la revenue dou dit pape et de tous les cardinaus
     15  furent la cité d’Avignon et la marce d’environ moult
         resjoïe, car il en pensoient à valoir mieulz. Or parlerons
         dou prince de Galles comment il persevera.


         § 661. Vous avés chi dessus oy recorder comment
         li princes de Galles avoit fait son mandement à Congnach,
     20  sus l’entention que de chevaucier contre le
         duch d’Ango qui li ardoit et gastoit son pays. Si se
         avancièrent de venir à son mandement, au plus tost
         qu’il peurent, li baron, li chevalier et li escuier
         d’Engleterre, de Poito, de Saintonge et de la terre qui se
     25  tenoit dou prince. Et se parti li contes de Pennebruch
         de se garnison, à tout cent lances, et s’en vint devers
         le prince.

         En ce temps, arriva ou havene de Bourdiaus li dus
         Jehans de Lancastre o sen armée, dont cil dou pays
     30  furent moult resjoy, pour tant qu’il le sentoient bon
         chevalier et grant chapitainne de gens d’armes. Li dus
   [240] de Lancastre et ses gens n’i fisent point trop lontain
         sejour en le cité de Bourdiaus, mès s’en partirent tantost,
         car il entendirent que li princes voloit aler
         contre ses ennemis. Si se misent tantos au chemin
      5  et trouvèrent, à une journée de Congnach, le conte
         de Pennebruch qui tiroit celle part. Si se fisent
         grans recognissances, quant il se retrouvèrent, et
         chevaucièrent ensamble et vinrent à Congnach où il
         trouvèrent le prince, madame la princesse et le
     10  conte de Cantbruge, qui furent moult resjoy de la
         venue des dessus dis. Et tous jours venoient gens
         d’armes, de Poito, de Saintonge, de la Rocelle, de
         Bigorre, de Gaurre et de Gascongne, et ossi des marces
         voisines obeissans au prince.

     15  Li dus d’Ango, li contes d’Ermignach, li sires de
         Labreth, li conte et li visconte, li baron et li chevalier
         de leur acort, si com ci dessus est dit, qui
         avoient conquis cités, villes, chastiaus et forterèces
         en leur venue plus de quarante, et avoient approciet
     20  le cité de Bourdiaus à cinq liewes priès et gasté tout
         le pays environ Bregerach et le Linde, entendirent
         que li princes de Galles avoit fait un grant mandement
         et estoit venus à Congnac, et ossi li dus de Lancastre
         estoit arivés à tout grant fuison de gens d’armes
     25  et d’arciers ou pays. Si eurent conseil ensamble
         comment il s’en poroient chevir.

         Pour le temps de lors, estoit nouvellement mandés
         messires Bertrans de Claiekin dou roy de France et
         dou duch de Berry, qui se tenoit à siège devant le
     30  cité de Limoges, et les avoit telement astrains qu’il
         estoient sus tel estat que pour yaus rendre, mais
         qu’il y euist bons moiiens. A ce conseil dou
   [241] duch d’Ango et des barons et chevaliers qui estoient
         là dalés lui et mis ensamble pour consillier,
         fu appellés messires Bertrans de Claiekin, c’estoit
         raisons. Là eut pluiseurs parolles dittes et mises
      5  avant. Finablement, tout consideré, on consilla au
         duch d’Ango de desrompre pour celle saison se chevaucie
         et d’envoiier toutes ses gens ens ès garnisons
         et de guerriier par garnisons, car il en avoient assés
         fait pour ce temps. Ossi, il besongnoit et venoit grandement
     10  à point les signeurs de Gascongne qui là estoient,
         le conte d’Ermignach, le conte de Pieregorth
         et les autres, de retraire en leurs lieus et en leurs
         pays, pour faire frontière, car il ne savoient que li
         princes, qui avoit fait si grant assamblée, avoit empensé.
     15  Si se departirent tout par commun acord li un
         de l’autre, et se vint li dus d’Ango en le cité de
         Chaours. Si s’espardirent ses gens et les Compagnes
         parmi le pays que conquis avoient, et se boutèrent
         ens ès garnisons. Li contes d’Ermignach, li sires de
     20  Labreth et li aultre retournèrent en leurs pays et
         pourveirent leurs villes et leurs chastiaus grandement,
         ensi que cil qui esperoient à avoir le guerre, et fisent
         ossi estre tous appareilliés leurs gens, pour garder et
         deffendre lor pays, s’il besongnoit. Or parlerons de
     25  monsigneur Bertran de Claiekin qui se parti dou
         duch d’Ango et fist se route à par li, et chevauça tant
         qu’il vint au siège de Limoges où li dus de Berri et
         li dus de Bourbon et grant chevalerie de France se
         tenoient.


     30  § 662. Quant messires Bertrans fu venus au siège,
         si s’en esjoïrent grandement li François, et fu grant
   [242] nouvelles de lui dedens le cité et dehors. Tantost il
         commença à aherdre les trettiés qui estoient entamé
         entre l’evesque de Limoges et chiaus de le cité et le
         duch de Berri, et les poursievi si songneusement et
      5  si sagement qu’il se fisent et se tournèrent françois,
         li evesques et chil de Limoges; et entrèrent li dus de
         Berri, li dus de Bourbon, messires Guis de Blois et
         li signeur de France par dedens à grant joie, et en
         prisent les fois et les hommages, et s’i rafreschirent
     10  et reposèrent par trois jours.

         Là en dedens li dessus dit signeur eurent conseil et
         avis qu’il desromperoient leur chevaucie pour celle
         saison, ensi que li dus d’Ango avoit fait, et s’en
         retourroient en leurs pays pour prendre garde à leurs
     15  villes et forterèces pour monsigneur Robert Canolles
         qui tenoit les camps en France, et qu’il avoient bien
         esploitié quant il avoient pris une tele cité comme
         Limoges est. Cilz consaulz et avis ne fu de noient
         brisiés. Si se departirent li signeur li un de l’autre, et
     20  demora messires Bertrans ou pays de Limozin à tout
         deux cens lances: si se bouta ens ès chastiaus le signeur
         de Melval qui estoit tournés françois.

         Quant li dus de Berri se departi de Limoges, il
         ordonna et institua à demorer en le ditte cité, à le requeste
     25  de l’evesque dou dit lieu, monsigneur Jehan
         de Villemur, monsigneur Huge de la Roce et Rogier
         de Biaufort, à cent hommes d’armes, et puis se retraist
         en Berri, et li dus de Bourbon en Bourbonnois;
         et li aultre signeur des lontainnes marces s’en revinrent
     30  en leurs pays. Or parlerons dou prince comment
         il esploita.


   [243] § 663. Quant les nouvelles vinrent au prince de
         Galles que la cité de Limoges estoit tournée Françoise
         et que li evesques dou dit lieu, qui estoit ses compères
         et en qui il avoit eu dou temps passé moult grant fiance,
      5  avoit esté à tous les trettiés et l’avoit aidié à rendre,
         si en fu durement coureciés, et en tint mains de bien
         et de compte des gens d’eglise ou il ajoustoit en
         devant grant foy. Si jura l’ame de son père que chierement
         comparer il feroit cil outrage à tous ceulz de
     10  le cité, ne jamais n’entenderoit à aultre cose, si raroit
         le ditte cité et s’en aroit fait se volonté et pris vengance
         dou fourfet. Quant la plus grant partie de ses
         gens furent venu, on les nombra à douze cens lances,
         chevaliers et escuiers, mil arciers et trois mil hommes
     15  de piet. Si se departirent de Congnac. Avoech
         le prince estoient si doi frère, li dus de Lancastre, li
         contes de Cantbruge, et li contes de Pennebruch qui
         s’appelloit ossi leurs frères. Messires Thumas de Felleton
         et messires li captaus de Beus estoient demoret
     20  à Bregerach, pour là garder le frontière contre les
         François et les Compagnes qui se tenoient sus le pays.

         Encores estoient avoech le prince messires Guiçars
         d’Angle, messires Loeis de Harcourt, li sires de Pons,
         li sires de Partenay, li sires de Puiane, li sires de Tannai
     25  Bouton, messires Percevaus de Coulongne, messires
         Joffrois d’Argenton, Poitevins; et de Gascons: li
         sires de Pumiers, messires Helies de Pumiers, li sires
         de Muchident, li sires de Lespare, li sires de Montferrant,
         li sires de Chaumont, li sires de Longuerem, messires
     30  Aymeris de Tarste, le soudich de l’Estrade, le signeur
         de Condon, messires Bernardet de Labret, sires
         de Geronde, et pluiseur aultre; Englès: monsigneur
   [244] Thumas de Persi, li signeur de Ros, monsigneur Guillaume
         de Biaucamp, monsigneur Mikiel de la Poule,
         monsigneur Estievene de Gousenton, monsigneur
         Richart de Pontchardon, monsigneur Bauduin de
      5  Fraiville, monsigneur Symon de Burlé, monsigneur
         d’Agorises, monsigneur Jehan d’Evrues, monsigneur
         Guillaume de Neufville et des aultres que je ne puis
         mies tous nommer; et Haynuier: monsigneur Eustasce
         d’Aubrecicourt; et des Compagnes: monsigneur
     10  Perducas de Labreth, Naudon de Bagerant, Lamit,
         le bourch de Lespare, le bourch Camus, le bourch
         de Bretuel, Espiote, Bernart de la Salle, Hortingo,
         Bernart de Wist et moult d’autres.

         Si se misent toutes ces gens d’armes au chemin en
     15  grant ordenance, et tinrent les camps; et commença
         li pays à fremir tous contre yaus. Dès lors ne pooit
         li princes chevaucier, mès se faisoit mener en litière
         par grant ordenance. Si prisent le chemin de Limozin
         pour venir devant Limoges, et tant chevaucièrent
     20  li Englès qu’il y parvinrent. Si l’assegièrent tantost et
         sans delay tout autour, et jura li princes que jamais
         ne s’en partiroit si l’aroit à sa volenté. Li evesques
         dou lieu et li bourgois de le ville sentoient bien qu’il
         se estoient trop fourfet et qu’il avoient grandement
     25  couroucié le prince: de quoi moult il se repentoient,
         et se n’i pooient remediier, car il n’estoient mies signeur
         ne mestre de leur cité. Messires Jehans de
         Villemur et messires Huges de la Roce et Rogiers de
         Biaufort, qui le gardoient et qui chapitainne en estoient,
     30  reconfortoient grandement les gens de le ville,
         quant esbahir les veoient, et disoient: «Signeur, ne
         vous effraés de riens: nous sommes fort et gens assés
   [245] pour tenir contre les gens et le poissance dou prince;
         par assaut ne nous poet il prendre ne avoir, car nous
         sommes bien pourveu d’artillerie.»

         Au dire voir, quant li princes et si mareschal eurent
      5  bien imaginé et consideré le circuité et le force
         de Limoges, et il sceurent le nombre des gentilz
         hommes qui dedens estoient, si disent bien que par
         assaut il ne l’aroient jamais. Lors jeuèrent il d’un
         aultre avis, et menoit par usage toutdis li princes
     10  avoech lui en ses chevaucies grant fuison de huirons
         c’on dist mineurs. Chil furent tantost en oevre mis
         et commencièrent à miner efforciement par grant ordenance.
         Li chevalier qui estoient en le cité, cogneurent
         tantost que on les minoit: si commencièrent
     15  à fosser à l’encontre d’yaus, pour briser leur mine. Or
         parlerons un petit de monsigneur Robert Canolles.


         § 664. Messires Robers Canolles, si com ci dessus
         est dit, estoit, o grant gent d’armes et arciers, entrés
         ou royaume, et tout comparoient les povres gens et li
     20  plas pays; car, ensi que li Englès aloient et venoient,
         il y faisoient moult de desrois, et à ce qu’il moustroient,
         il ne voloient el que le bataille. Et quant il
         eurent passé tous les pays, Artois, Vermendois, l’evesquié
         de Laon, l’arcevesquié de Rains, Campagne,
     25  et retourné en Brie, il prisent leur tour par devers le
         cité de Paris, et s’i logièrent un jour et deus nuis.
         Pour le temps de lors, li rois Charles de France y
         estoit, qui bien pooit veoir de son hostel de Saint
         Pol les feus et les fumières qu’il faisoient au lés devers
     30  le Gastinois.

         A ce jour estoient en le cité de Paris li connestables
   [246] de France messires Moriaus de Fiennes, li contes
         de Saint Pol, li contes de Tankarville, li contes
         de Salebruce, li viscontes de Miaus, messires Raouls
         de Couci, li senescaus de Haynau, messires Oudars
      5  de Renti, messires Engherans du Edins, sires de
         Chastiel Villain, messires Jehans de Viane, li sires
         de le Rivière et pluiseur aultre grant chevalier et vaillant
         dou royaume de France; mès point n’en issoient,
         car li rois ne le voloit souffrir et le deffendoit. Car li
     10  sires de Cliçon, qui estoit ossi là et li plus especiaus
         de son conseil et li mieulz creus de tous les aultres,
         y mettoit grant detri et disoit: «Sires, vous n’avés que
         faire d’emploiier vos gens contre ces foursenés: laissiés
         les aler et yaus sancier. Il ne vous poent tollir
     15  vostre hiretage, ne bouter hors par fumières.» A le
         porte Saint Jake et as barrières estoient li contes de
         Saint Pol, li viscontes de Rohem, messires Raouls de
         Couci, li sires de Kauni, li sires de Cresèkes, messires
         Oudars de Renti, messires Engherans du Edins.

     20  Or avint ce mardi au matin qu’il se deslogièrent,
         et que li Englès boutèrent les feus ens ès villages où
         il avoient esté logié, tant que on les veoit tout clerement
         de Paris. Uns chevaliers de leur route avoit
         voé le jour devant qu’il venroit si avant jusques
     25  à Paris qu’il hurteroit as bailles de le porte. Il n’en
         menti point, mais se parti de ses conrois le glave ou
         poing, le targe au col, armés de toutes pièces, et
         s’en vint esporonnant son coursier, derrière lui sus
         un aultre coursier son escuier, qui portoit son bacinet.
     30  Quant il deubt approcier Paris, il prist son bacinet
         et le mist en sa tieste: ses escuiers li laça par
         derrière. Lors se parti cils brochans des esporons, et
   [247] s’en vint de plains eslais ferir jusques ens ès bailles.
         Elles estoient ouvertes: se li fist on voie, et cuidièrent
         li signeur qui là estoient, que il deuist entrer
         dedens, mais il n’en avoit nulle volenté; ançois,
      5  quant il eut fait son fait et hurté as bailles ensi que
         voé avoit, il tira sus frain et se mist au retour. Lors
         disent li chevalier de France qui le veirent retraire:
         «Alés, alés, vous vos estes bien acquittés.»

         A son retour, cils chevaliers, je ne sçai comment
     10  on le nommoit, ne de quel pays il estoit, mais il s’armoit
         de geules à deus fasses noires et à une bordure
         noire endentée, eut un dur rencontre; car il
         trouva un boucier sur le pavement, un fort loudier,
         qui bien l’avoit veu passer: si le ratendi et tenoit
     15  une hace trenchans à longe puignie et pesant durement.
         Ensi que li chevaliers s’en raloit tout le pas et
         qui de ce ne se donnoit garde, cils maleois bouciers
         li vient sur costé et li desclike un cop entre le col et
         les espaules si très dur qu’il le reverse tout en dens
     20  sus le col de son cheval; et puis recuevre et le fiert
         ou visbus, et li embat sa hace tout là dedens. Li chevaliers,
         de la grant dolour qu’il senti, chei à terre, et
         li coursiers s’enfui jusques à l’escuier qui l’attendoit
         au tournant d’une rue sus les camps: si prent le
     25  coursier, et fu tous esmervilliés qu’il estoit avenu à
         son mestre, car bien l’avoit veu chevaucier jusques
         as bailles, et là hurter de son glave, et puis retourner
         arrière. Si s’en vient celle part, et n’eut gaires alé avant,
         quant il le vei entre quatre compagnons qui feroient
     30  sus li ensi que sur une kieute. Si fu si effraés qu’il
         n’osa aler plus avant, car bien veoit qu’il ne li pooit
         aidier: si se mist au retour, dou plus tost qu’il peut.
   [248] Ensi fu là mors li chevaliers de le route des Englès, et
         le fisent li signeur qui estoient à le porte, ensepelir
         en sainte terre; et li escuiers retourna en l’ost, qui
         recorda l’aventure qui estoit avenue à son mestre.
      5  Si en furent tout li compagnon coureciet, et vinrent
         ce soir jesir entre Mont le Heri et Paris sus une petite
         rivière, et s’i logièrent de haute heure.


         § 665. Entrues que messires Robers Canolles et li
         Englès faisoient leur voiage et que li princes de Galles
     10  et si doi frère et leurs gens seoient devant le cité
         de Limoges, messires Bertrans de Claiekin et se route,
         où il avoit espoir deus cens lances, chevauçoient à
         l’un des corons dou pays de Limozin; mais de nuit
         point ne gisoient as camps, pour le doubte des rencontres
     15  des Englès, mès ens ès forterèces françoises
         qui estoient tournées de monsigneur Loeis de Melval,
         de monsigneur Raymon de Marueil et des aultres.
         Et tout le jour chevauçoient et se mettoient
         en grant painne de conquerre villes et fors. Bien le
     20  savoit li princes, et en venoient à lui les plaintes
         tous les jours; mais il ne voloit mies deffaire ne
         brisier son siège, car il avoit pris trop à cuer l’avenue
         de Limoges.

         Et entra li dessus dis messires Bertrans en le visconté
     25  de Limoges, un pays qui se tenoit et rendoit
         dou duch de Bretagne monsigneur Jehan de Montfort,
         non des Englès, et le commença à courir ou
         nom de madame la femme à monsigneur Charlon de
         Blois, à laquele li hiretages avoit esté de jadis. Si y
     30  fist là grant guerre, ne nuls ne li ala au devant; car
         li dus de Bretagne ne cuidoit mies que messires Bertrans
   [249] le deuist guerriier, et vint devant Saint Iriet:
         si l’assalli et fist assallir durement. Par dedens le ville
         de Saint Iriet n’avoit nul gentil homme qui le seuissent
         deffendre ne garder. Si furent si effreé quant
      5  il seurent la venue de monsigneur Bertran de Claiekin,
         et ossi que on les assalloit si efforciement, comment
         que leur ville fust forte assés, qu’il se rendirent
         tantost et sans delay, et se misent en l’obeissance
         de madame de Bretagne pour qui il faisoit
     10  guerre. De Saint Iriet fisent li Breton une grande
         garnison, et le remparèrent et le fortefiièrent malement,
         qui greva depuis moult grandement au pays,
         et par laquelle il prisent pluiseurs aultres villes et
         chastiaus en le visconté de Limoges. Or retourrons
     15  nous au prinche de Galles.


         § 666. Environ un mois, et non plus, sist li princes
         de Galles devant le cité de Limoges, et onques n’i
         fist assallir ne escarmucier, mès toutdis songnoit de
         se mine. Li chevalier qui dedens estoient et cil de le
     20  ville, qui bien savoient que on les minoit, fisent miner
         ossi à l’encontre d’yaus pour occire les mineurs
         englès, mès il fallirent à leur mine. Quant li mineur
         dou prince qui, tout à fait que il minoient, estançonnoient,
         furent au dessus de leur ouvrage, si disent
     25  au prince: «Monsigneur, nous ferons reverser,
         quant il vous plaira, un grant pan dou mur ens ès
         fossés, par quoi vous enterés ens tout à vostre aise
         sans dangier.» Ces parolles plaisirent grandement
         bien au prince. «Oïl, dist il, je voeil que demain, à
     30  heure de prime, vostre ouvrage se moustre.» Lors
         boutèrent cil le feu en leur mine, quant il sceurent
   [250] que poins fu. A l’endemain, ensi que li princes l’avoit
         ordené, reversa uns grans pans dou mur qui rempli
         les fossés à cel endroit où il estoit cheus: tout ce veirent
         li Englès volentiers, et estoient là tout armé et
      5  ordené sus les camps pour tantost entrer en le ville.

         Cil de piet y pooient bien entrer par là tout à leur
         aise, et y entrèrent, et coururent à le porte, et copèrent
         les flaiaus et l’abatirent par terre et toutes les
         bailles ossi. Et fu tout ce fait si soudainnement que
     10  les gens de le ville ne s’en donnoient garde. Evous
         le prince, le duch de Lancastre, le conte de Cantbruge,
         le conte de Pennebruch, messire Guiçart
         d’Angle et tous les aultres, et leurs gens, qui entrent
         ens, et pillart à piet qui estoient tout apparilliet de
     15  mal faire et de courir le ville et de occire hommes et
         femmes et enfans, car ensi leur estoit il commandé.
         Là eut grant pité; car hommes, femmes et enfans se
         jettoient en genoulz devant le prince et crioient:
         «Merci, gentilz sires, merci!» Mais il estoit si enflammés
     20  d’aïr que point n’i entendoit, ne nuls ne
         nulle n’estoit oïs, mès tout mis à l’espée, quanques
         on trouvoit et encontroit, cil et celles qui point coupable
         n’i estoient; ne je ne sçai comment il n’avoient
         pité des povres gens qui n’estoient mies tailliet de
     25  faire nulle trahison; mais cil le comparoient et comparèrent
         plus que li grant mestre qui l’avoient fait.

         Il n’est si durs coers, se il fust adonc à Limoges et
         il li souvenist de Dieu, qui ne plorast tenrement dou
         grant meschief qui y estoit, car plus de trois mil personnes,
     30  hommes, femmes et enfans, y furent deviiet
         et decolet celle journée. Diex en ait les ames, car il
         furent bien martir! En entrant en le ville, une route
   [251] d’Englès s’en alèrent devers le palais l’evesque: si fu
         là trouvés et pris as mains et amenés sans conroy et
         sans ordenance devant le prince qui le regarda moult
         fellement; et la plus belle parolle qu’il li dist, ce fu
      5  qu’il li feroit trencier le tieste, foy qu’il devoit à Dieu
         et à saint Gorge, et le fist oster de sa presence.

         Or parlerons des chevaliers qui laiens estoient.
         Messires Jehans de Villemur, messires Hughes de la
         Roce et Rogiers de Biaufort, qui estoient chapitainne
     10  de le cité, quant il veirent le tribulation et le pestilence
         qui ensi couroit sus yaus et sus leurs gens, si
         disent: «Nous sommes tout mort: or nous vendons
         chierement, ensi que chevalier doient faire.» Là dist
         messires Jehans de Villemur à Rogier de Biaufort:
     15  «Rogier, il vous faut estre chevalier.» Rogiers respondi
         et dist: «Sire, je ne sui pas si vaillans que
         pour estre chevaliers, et grant mercis quant vous le
         me ramentevés.» Il n’i eut plus dit, et saciés qu’il
         n’avoient mies bien loisir de parler longement ensamble.
     20  Toutesfois, il se recueillièrent en une place et
         acostèrent un viés mur, et desvelopèrent là leurs banières
         messires Jehans de Villemur et messires Hughes
         de la Roce, et se misent en bon couvenant. Si
         pooient estre tout rassamblé environ quatre vingt.
     25  Là vinrent li dus de Lancastre, li contes de Cantbruge
         et leurs gens, et misent tantost piet à terre
         comme il les veirent, et les vinrent requerre de grant
         volenté. Vous devés savoir que leurs gens ne durèrent
         point plenté à l’encontre des Englès, mès furent
     30  tantost ouvert, mort et pris.

         Là se combatirent longement main à main li dus
         de Lancastre et messires Jehans de Villemur, qui estoit
   [252] grans chevaliers et fors et bien tailliés de tous
         membres, et li contes de Cantbruge et messires Huges
         de la Roce, et li contes de Pennebruch et Rogiers de
         Biaufort. Et fisent cil troi contre ces trois pluiseurs
      5  grans apertises d’armes, et les laissoient tout li aultre
         couvenir. Mal pour yaus, se il se fuissent trait avant.
         Proprement li princes en son chariot vint celle part,
         et les regarda moult volentiers, et y rafrena et radouci,
         en yaus regardant, grandement son mautalent.
     10  Et tant se combatirent que li troi François,
         d’un acord, disent en rendant leurs espées: «Signeur,
         nous sommes vostres et nous avés conquis: si ouvrés
         de nous au droit d’armes.»--«Par Dieu, messire
         Jehan, ce dist li dus de Lancastre, nous ne le vorrions
     15  pas faire aultrement, et nous vous retenons
         comme nos prisonniers.» Ensi furent pris li troi
         dessus dit, si com je fui enfourmés depuis.


         § 667. On ne se cessa mies à tant; mès fu toute la
         cités de Limoges courue, pillie et robée sans deport,
     20  et toute arse et mise à destruction; et puis s’en partirent
         li Englès qui enmenèrent leur conquès et leurs
         prisonniers et se retraisent vers Congnach où madame
         la princesse estoit. Et donna li princes congiet
         toutes ses gens d’armes, et n’en fist pour celle saison
     25  plus avant, car il ne se sentoit mies bien haitiés, et
         tous les jours aggrevoit: dont si frère et ses gens estoient
         tout esbahi.

         Or vous dirai de l’evesque de Limoges comment il
         fina, liquels fu en grant peril de perdre la teste. Li
     30  dus de Lancastre le rouva au dit prince; il li acorda
         et li fist delivrer à faire sa volenté. Li dis evesques
   [253] eut amis sus le chemin, et en fu papes Urbains enfourmés,
         qui nouvellement estoit revenus de Rome
         en Avignon, dont trop bien en chei au dit evesque:
         autrement il euist esté mors. Si le requist li dis papes
      5  au duch de Lancastre par si douces parolles et si
         traittables, que li dus de Lancastre ne li volt point
         escondire. Si li ottria et envoia, dont li papes li sceut
         grant gré. Or parlerons des avenues de France.


         § 668. Si fu enfourmés li rois de France de le destruction
     10  et dou reconquès de Limoges, et comment li
         princes et ses gens l’avoient laissiet toute vaghe, ensi
         comme une ville deserte: si en fu trop durement
         courouciés, et prist en grant compassion le damage
         et anoy des habitans d’icelle. Or fu avisé et regardé
     15  en France, par l’avis et conseil des nobles et des prelas
         et le commune vois de tout le royaume qui bien
         y aida, que il estoit de necessité que li François euissent
         un cief et gouvreneur nommé connestable; car
         messires Moriaus de Fiennes se voloit deporter et
     20  oster de l’offisce, combien qu’il fust vaillans homs de
         le main, entreprendans as armes et amés de tous
         chevaliers et escuiers: siques, tout consideré et imaginé,
         d’un commun acord, on y eslisi et donna on
         vois souverainne monsigneur Bertran de Claiekin,
     25  mais que il vosist emprendre l’office, pour le plus
         vaillant, mieus tailliet et sage de ce faire et le plus
         ewireus et fortuné de ses besongnes, qui en ce temps
         s’armast pour le couronne de France. Adonc escrisi
         li rois devers lui et envoia certains messages que il
     30  venist parler à lui à Paris. Cil qui y furent envoiiet,
         le trouvèrent en le visconté de Limoges où il prendoit
   [254] chastiaus et fors, et les faisoit rendre à madame
         de Bretagne, femme à monsigneur Charlon de Blois;
         et avoit nouvellement pris une ville qui s’appelloit
         Brandome, et estoient les gens rendu à lui: si chevauçoit
      5  viers une aultre.

         Quant li message dou roy de France furent venu
         jusques à lui, il les recueilla joieusement et sagement,
         ensi que bien le savoit faire. Cil li baillièrent les lettres
         dou roy et fisent leur message bien et à point.
     10  Quant messires Bertrans se vei si especialment mandés,
         si ne se voit mies escuser de venir devers le roy
         de France, pour savoir quel cose il voloit. Si se parti
         au plus tost qu’il peut, et envoia le plus grant partie
         de ses gens ens ès garnisons qu’il avoit conquises. Et
     15  en fist souverain et gardiien messire Olivier de Mauni
         son neveu; puis chevauça tant par ses journées qu’il
         vint en le cité de Paris où il trouva le roy et grant
         fuison de seigneurs de son conseil qui le recueillièrent
         liement et li fisent tout grant reverense. Là li
     20  dist et remoustra li rois proprement comment on
         l’avoit esleu et avisé à estre connestable de France.
         Adonc s’escusa messires Bertrans moult grandement
         et très sagement, et dist qu’il n’en estoit mies dignes,
         et que c’estoit uns povres chevaliers et petis bacelers
     25  ou regard des grans signeurs et vaillans hommes de
         France, comment que fortune l’euist un petit avanciet.
         Là li dist li rois que il s’escusoit pour noient et
         qu’il couvenoit qu’il le fust, car il estoit ensi ordonné
         et determiné de tout le conseil de France, lequel
     30  il ne voloit mies brisier.

         Lors s’escusa encores li dis messires Bertrans par
         une aultre voie et dist: «Chiers sires et nobles rois,
   [255] je ne vous voeil, ne puis, ne ose desdire de vostre
         bon plaisir; mais il est bien verités que je sui uns
         povres homs et de basse venue. Et li offisces de le
         connestablie est si grans et si nobles qu’il couvient,
      5  qui bien s’en voelt acquitter, exercer et esploitier et
         commander moult avant, et plus sus les grans que sus
         les petis. Et veci messigneurs vos frères, vos neveus
         et vos cousins, qui aront carge de gens d’armes, en
         hos et en chevaucies: comment oseroi je commander
     10  sus yaus? Certes, sire, les envies sont si grandes que
         je les doi bien ressongnier; si vous pri chierement
         que vous me deportés de cel office et le bailliés à un
         aultre qui plus volentiers l’emprende que je et qui
         mieuls le sace faire.» Lors respondi li rois et dist:
     15  «Messire Bertran, messire Bertran, ne vous escusés
         point par celle voie; car je n’ai frère, ne neveu, ne
         conte, ne baron en mon royaume, qui n’obeisse à
         vous; et, se nulz en estoit au contraire, il me coureceroit
         telement qu’il s’en perceveroit. Si prendés
     20  l’office liement, et je vous en prie.» Messires Bertrans
         cogneut bien que escusances, que il sceuist ne
         peuist faire ne moustrer, ne valoient riens: si s’acorda
         finablement à l’ordenance dou roy, mès ce fu
         à dur et moult envis. Là fu pourveus à grant joie
     25  messires Bertrans de Claiekin de l’office de le connestablie
         de France; et pour li plus exaucier, li rois
         l’assist dalés lui à sa table, et li moustra tous les
         signes d’amour qu’il peut; et li donna en ce jour
         avoech l’offisce plus de quatre mil frans de revenue,
     30  en hiretage, lui et son hoir. A celle promotion mist
         grant painne et grant conseil li dus d’Ango.


FIN DU TEXTE DU TOME SEPTIÈME.




VARIANTES.


§ =560=. Tant fu.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, estoit madamme la
princesse moult enchainte. Si ewist vollentiers li prinches veu, enssi
qu’il fist, que elle fust accouchie devant son departement. Dont il
avint, entroes qu’il ordounnoit ses besoingnes et ses paiemens, que
la damme acoucha d’un biau fil, droitement par un merquedi, à heure
de tierce, le jour de l’Aparition des Trois Roys, l’an mil trois cens
soissante six. Et eut à nom chils fils: Richars, et fu depuis roys
d’Engleterre, si comme vous orés avant en l’istoire.

Le dimenche apriès, à heure de primme, se parti li prinches de
Bourdiaux en très grant arroy, et touttez mannières de gens d’armes
ossi; mès li plus grant partie de ses hos estoient logiet à Dasc et
là environ. Si vint li prinches en le chité de Dasc, et s’i loga et
sejourna, car on li dist que ses frères li dus de Lancastre venoit.
Et il estoit vray, car li dus de Lancastre voirement estoit arrivés
à grant gent d’armes en Constentin, en Normandie. Et passa parmy le
pays et parmy Bretaigne, et vint à Nantez, où li dus de Bretaingne et
la duçoise et li sires de Clichon et li baron dou pays le rechurent
et festiièrent grandement, mès il ne sejourna guaires, car on li dist
que li prinches estoit partis de Bourdiaux. Si prist congiet au duc de
Bretaingne et à le duçoise et à tous les barons qui là estoient, puis
se parti et chevaucha tant par ses journées qu’il passa le Rocelle
et Poito et tout le pays; et vint en la bonne chité de Bourdiaux. Si
trouva le princesse gisant, qui le rechupt liement et douchement, enssi
q’une damme en cel estat. Li dus prist congiet à lui assez briefment,
et esploita tant qu’il vint à Dasc, où il trouva son frère le prinche,
qui encorres là l’atendoit. Si furent les recongnissances grandes, car
il ne s’estoient veu de grant temps.

Assés tost apriès chou que li dus Jehans de Lancastre fu deviers
son frère le prince venus, vint li comtes de Foys en grant arroi
par deviers ces seigneurs pour yaux veoir tant seullement, car mie
n’estoit sen entension d’aler ens ou voiaige d’Espaigne; ossi il n’en
estoit point priiés ne mandés. Se le virent li dessus dit seigneur
vollentiers, et fu d’iaux biel conjoïs et bien rechus, et au tierch
jour qu’il eut là esté, il s’en parti et retourna en son pays, et
promist et jura, à son departement, au prinche toutte amour et bon
vinage. Encorres se tenoit li prinches à Dasc tous quoys, et ses gens
espars sus le pays, à l’entrée des pors dou royaumme de Navarre, car
point ne savoient de certain se il passeroient par là, ne se li roys de
Navarre leur ouveroit le passaige, car il ne se trairoit point avant.
Mès disoit on communement en l’ost du prince qu’il s’estoit accordés
au roy Henry et qu’il cloroit les pas: de quoy li prinches et li roys
Pierres estoient tous merancolieux.

Or avint, entroex qu’il sejournoient là, [que] messires Hues de
Cavrelée et les routtes prissent le chité de Mirande et le Pont le
Roynne, à l’entrée de Navare, dont tous li pais fu durement effraés,
et en vinrent les nouvelles jusquez au roy. Quant li roys de Navare
entendi chou, que les Compaignes volloient par forche entrer en son
pays, si fu durement courouchiés, et escripsi errant tout le fait au
prinche. Li prinches s’en passa assés bellement, pour tant que on
lui avoit dounnet à entendre qu’il se volloit tourner deviers le roy
Henry; mès c’estoit tout faux, enssi que bien apparut, car li roys de
Navarre envoya à Dasc, deviers le prinche, un sien chevalier, le plus
especial qu’il ewist, monseigneur Martin de le Kare, sage homme et
vaillant durement. Chilx messires Martins parlementa au prinche et au
roy dan Pierre moult longement. Et se porta parlemens si bien, qu’il
alla querre son seigneur le roy de Navarre et l’amena à le ville de
Saint Jehan dou Piet des Pors. Si allèrent deviers le roy de Navarre,
pour mieux savoir sen entente, li duz de Lancastre et messires Jehans
Camdos. Si les rechupt li roys liement et bien les festia. Fºs 142 vº
et 143.

Page 1, ligne 3: travilla.--_Ms. A 7_: travveilla. Fº 373 vº.--_Ms. A
8_: travailla. Fº 275.

P. 1, l. 7: enfes.--_Ms. A 8_: enfant.

P. 1, l. 10: ens ès.--_Ms. A 8_: dedens les.

P. 2, l. 5: de Dasc.--_Ms. A 8_: d’Asc.

P. 3, l. 2: songnier.--_Ms. A 8_: estre soingneux. Fº 275 vº.

P. 3, l. 11: quoique il leur ewist en couvent.--_Ms. A 8_: combien
qu’il leur eust encouvenancié.

P. 3, l. 23: errant.--_Ms. A 8_: tantost.

P. 4, l. 2: le Kare.--_Ms. A 8_: la Kare.

P. 4, l. 20 et 21: avoec.--_Le ms. A 8 ajoute_: le chevalier. Fº 276.

P. 4, l. 29: couvans.--_Ms. A 8_: couvenans.

P. 4, l. 31: segurs.--_Ms. A 7_: seur. Fº 274 vº.--_Ms. A 8_: asseur.

P. 5, l. 1: entré.--_Ms. A 7_: entrés.--_Ms. A 8_: entrees.


§ =561=. Sus ce trettié.--_Ms. d’Amiens_: Depuis, se porta lors tretiés
qu’il amenèrent le roy de Navarre deviers le princh en ung certain lieu
parlementer, assés priès de Saint Jehan dou Piet des Pors, en une ville
que on appelle ou pais Piere-f[o]rade. Là fu ossi li rois dans Pières
et ses conssaux, li prinches et ses conssaux. Là parlementèrent il ung
grant temps. Si furent renouvellées leurs couvenances devant faittes,
et ordounnées, acordées et confremmées. Et sceut chacuns quel cose il
devoit tenir et avoir, et le jurèrent de rechief pour tenir un peu plus
establement, et l’endemain, il vinrent à Saint Jehan dou Piet des Pors,
et se logièrent li cors des grans seigneurs en le ville, et li demorant
par les camps et par les villaiges. Fº 143.

P. 5, l. 8: li.--_Mss. B 4, A 7, 8_: leur.

P. 5, l. 8: plaisi.--_Ms. A 8_: pleut.

P. 5, l. 16 et 17: renouvelées.... estet.--_Ms. A 8_: renouvellez et
couvenanciez quelz traittiez avoient esté. Fº 276.

P. 5, l. 22: ce.--_Ms. A 8_: leur.

P. 5, l. 24: plaisoit.--_Ms. A 8_: plairoit.

P. 5, l. 26 et 27: voires prendant et paiant.--_Ms. A 8_: parmy les
paiant.

P. 5, l. 29: en Dasc.--_Ms. A 8_: en la cité de Dasc.

P. 6, l. 4 et 5: il ne passeroit point.--_Ms. A 8_: ilz ne passeroient
point.

P. 6, l. 15: Beus.--_Ms. A 8_: Beuch.

P. 6, l. 20: Claiekin.--_Ms. A 8_: Guesclin.


§ =562=. Entre Saint Jehan.--_Ms. d’Amiens_: Entre Saint Jehan dou
Piet des Pors et Pampelune sont li destroit des montaignes et li
fort passage de Navarre, qui sont moult perilleux et mout fellenés
à passer. Et par especial adonc estoient, car ce fu droitement en
fevrier, le quatorzime jour, qu’il negoit et gelloit et faisoit
mout diviers tamps pour hommes et pour chevaux. Or regardèrent li
seigneur qu’il passeroient ces destrois et ces montaignes en troix
batailles et par troix journées, pour mieux passer à leur aise. Si
ordoonnèrent par droite honneur en l’avantgarde le duc de Lancastre,
et eut avoecq lui mout noble chevalerie. Si en noumeray les aucuns:
premierement, monsigneur Thummas dou Fort, messire Hues de Hastinges,
messire Guillaumme de Biaucamp, fis au comte de Warvich, li sires
de Noefville et messires Jehans Camdos, qui estoit connestables de
l’ost et menères et souverains de touttes les Compaignez, où il avoit
bien quinze cens lanches. Là estoit li sires de Rays, Bretons, qui
servoit monseigneur Jehan Camdos à une quantité de gens d’armes en che
voiaige, sus ses frès, pour se prise de devant Auroy. Et puis li sires
d’Aubeterre, messires Garsis don Castiel, messires Richars Tanton,
messires Robers Cheni, Gaillars de le Motte, Aimmeris de Rochuwart,
Guillaummes de Clicleton, Willekot, le Boutillier et Penneriel; tout
chil estoient pennon et desoubz le pennon monsigneur Jehan Camdos.
Apriès, passèrent li doy marescal de l’host, messires Guichars d’Angle
et messires Estievenes de Gousenton, à belle compaignie de gens
d’armes, et estoient plus de dix mil cevaux. Si passèrent ces destrois
et ces montaignes par un lundi, à grant painne et à grant meschief.
Touttefois, il fissent tant qu’il furent tout outre, et se logièrent
le soir par deviers Panpelune. Et avoient li marescal le pennon Saint
Gorge en leur routte. Fº 143.

P. 7, l. 4: felenés.--_Mss. A 7, 8_: felons. Fº 275.

P. 7, l. 4: telz cent lieus.--_Ms. A 8_: cent lieues. Fº 276 vº.

P. 7, l. 7 et 8: en le moiiene.--_Ms. A 8_: ou milieu.

P. 7, l. 9: ahatesissent.--_Ms. A 8_: se hastassent.

P. 7, l. 23: Estievenes.--_Ms. A 8_: Estienne.

P. 7, l. 27 et 28: li sires de Nuefville.--_Ms. A 17_: monseigneur
Jehan de Neufville. Fº 344.

P. 7, l. 28: bretons.--_Le ms. A 17 ajoute_: gallou.

P. 8, l. 2: Rocewart.--_Ms. A 8_: Rochechouart.

P. 8, l. 3: Willekok.--_Mss. A 8, 15 à 17_: Villebok. Fº 277.

P. 8, l. 3: le Boutellier.--_Ms. A 8_: le Bouteillier.


§ =563=. Ce mardi.--Ms. d’Amiens: Le mardi passèrent li princes de
Galles, li roi dans Pierres et li roys de Navarre et très grant et
noble chevalerie. Si estoient en le routte messires Loeys de Harcourt,
viscontes de Chasteleraut et li viscontes de Rocouwart, messires
Ustasses d’Aubrecicourt, messires Thummas de Felleton, li sires de
Partenay, messires Helyes, messires Jehans, messires Aimmenions de
Pummiers, messires Thumas le Despenssier, li sires de Clichon, li sires
de Courton, li sires de le Ware, li sires de Boursier, li senescaux
d’Acquittaine, et cilz d’Aginois, chils de Quersin, chilx de Roherge,
chilx de Poito et chils de Bigorre, et bien yaux quatre mille,
touttes bonnes gens, et estoient bien huit mil chevaux: si eurent
ossi moult destroit passage et moult villain de froit, de nèges et de
glace. Touttesfoix, il passèrent oultre et vinrent logier par deviers
Panpelune. Fº 143.

P. 8, l. 10: en le route.--_Ms. A 8_: en la droite route. Fº 277.

P. 8, l. 19 et 20: li seneschaus de Roerge.--_Ces mots manquent dans le
ms. A 8._

P. 8, l. 24: Loeis de Merval.--_Ms. A 17_: monseigneur Loys de Marueil.
Fº 344 vº.

P. 8, l. 24: messires Raimons de Morueil.--_Ms. A 17_: monseigneur
Raymond de Merval.

P. 8, l. 29: le comble.--_Ms. A 8_: la comble.


§ =564=. Le mercredi.--_Ms. d’Amiens_: Le [merquedi], passa li
arrieregarde. Là estoient li roys James de Maiogres, li comtes
d’Ermignach, messires Berars de Labreth, li sires de Muchident, li
sires de Lespare, messires Aimmeris de Tarse, li sires de Chaumont, li
sires de la Barde, li soudis de Lestrade et tamaint bon chevalier; et
ossi messires Perdikas de Labreth, li bours de Bretuel, li bours Camus,
Naudon de Bagerant, Bernart de le Salle, Lamit et tous li remannans des
Compaignes. Si se logièrent touttes ces gens en le comble de Pampelune,
et y trouvèrent assés pain, car et vin, et pourveanches pour leurs
chevaux. Puis passèrent le venredi, li sires de Labreth et li captaux
de Beux, à tout deux cens lanches, et assés tost apriès messires Robers
Canolles, à bien cent lanches. Et enssi qu’il venoient, il se logoient
par l’ordounnance des marescaux, non mie autrement.

Quant touttes ces gens d’armes furent passés, ensi que vous avés oy,
par les destrois de Navare, et qu’il se furent logiet en le comble de
Panpelune, il s’i rafresquirent là, je ne sai quant jours. Et entroes
vint li roys de Navarre à Panpelune, et estoit mou courouchiés en soy
meysme de ce qu’il avoit acordé ces gens de Compaignes à passer parmy
son pays, car il y faisoient tous les maux, ne ils ne s’en savoient
abstenir. Fº 143.

P. 9, l. 15: Pincornet.--_Les mss. B 3, 4 et A 7, 8 ajoutent_: messires
Thumas de Wetefalle. Fº 275.

P. 9, l. 17: Lamit.--_Le ms. A 17 ajoute_: Maleterre, Breton, nez de
Saint Melair lez Cancalle où sont les bonnes oestres. Fº 344 vº.

P. 9, l. 22: et li tierch.--_Ms. A 7_: tiers. Fº 275 vº.--_Ces mots
manquent dans le ms. A 8_, fº 277.

P. 9, l. 28: Compagnes.--_Ms. A 8_: compaignons.

P. 9, l. 30: là où il le trouvoient.--_Ms. A 7_: là où il se tenoient,
ce qu’il trouvoient.--_Ms. A 8_: là où ilz se tenoient, ce que ilz
trouvoient.


§ =565=. P. 10, l. 7: messages.--_Ms. A 8_: messagiers. Fº 277 vº.

P. 10, l. 9: grossement.--_Ms. A 8_: doulcement.

P. 10, l. 14: mandement.--_Le ms. A 17 ajoute_: sur les marches de
Galice. Fº 345.

P. 10, l. 17: dalés.--_Ms. A 8_: à.

P. 10, l. 18: hiretage.--_Ms. A 8_: royaume.


§ =566=. Quant li rois.--_Ms. d’Amiens_: Or entendi li rois Henris,
qui estoit logiés à Saint Dominice, que li prinches et ses hos avoient
passet Saint Jehan dou Piet des Pors, et estoient logiet et aresté en
le comble de Panpelune. Si fist tantost une lettre escripre par le
consseil de ses hommes, et cloï et saiella, et puis le bailla [à] son
hiraut, et li dist qu’il s’esploitast et fesist tant qu’il trouvast
le prinche et li dounnast ces lettres de par lui. Li hiraus, au
coummandement son seigneur, chevaucha tant qu’il trespassa Navarre,
et vint jusques au prince droitement, et li bailla les lettres de par
le roy Henry, qui s’appeloit roys de Castille. Li prinches prist les
lettres mout humblement et fist lever le hiraut, puis se tourna d’autre
part et les lisi. Se disoient les lettres ensi ou auques priès, si
comme je fui adonc enfourmés, et avoient en le superscription: «A très
puissant et très honneré le prince de Galles et d’Acquittainne.» Et la
substance de par dedens estoit auques telle que chy s’ensieut: «Chiers
sires, comme nous avons entendu que vous et vos gens soiiés passet
par deçà les pors, et que vous aiiés fès acors à nostre ennemy et
certainnes alliances, et vous nous voeilliés gueriier, dont nous avons
grant merveille, car oncques nous ne vous fourfesismes cose nulle,
ne faire vorions, pour quoy ensi à main armée vous doiiés venir sur
nous pour nous tollir tant peu d’iretaige que Dieux nous a dounné, mès
vous avés le grace, l’eur et le fortune d’armes plus que nulx prinches
terriiens ait au jour d’ui. Et pour chou que nous savons de verité que
vous nous querés pour avoir bataille, voeilliés nous laissier savoir
par lequel lés vous vorrés entrer en Castille, et nous vous serons
au devant pour deffendre et garder nostre seignourie. Escript, etc.»
Quant li prinches eut leu la lettre et bien conssiderée, il manda une
partie de son consseil pour respondre à ces lettrez, et là fu mandés li
rois dans Pières. Si tinrent leur parlement enssamble pour conssillier
le responsce. Et bien dist li prinches que chilx bastars estoit ungs
vaillans et hardis homs, quant tel cose il requeroit, et li venoit de
grant hardement et de bon couraige. A che consseil eut mainte parolle
ditte et retournée. Et ne furent mies bien d’acort adonc de donner
responsce, et fissent demorer le hirault et le tinrent tout aise, et li
dissent qu’il le devoient bien conjoïr et festiier, car il leur avoit
aporté riches nouvelles. Fº 143 vº.

P. 10, l. 30: o son effort.--_Ms. A 7_: à son grant effort. Fº 275
vº.--_Ms. A 8_: à tout son grant effort. Fº 277 vº.

P. 11, l. 4: joians.--_Mss. A, 7, 8_: joyeux.

P. 12, l. 14: grandement hardemens.--_Ms. A 8_: grandement et
hardiement.

P. 12, l. 12 à 15: vraiement.... maintenant.--_Ms. A 17_: par saint
George, en ce bastart a un moult noble et vaillant chevalier, et lui
vient de très hault et noble couraige d’ainsi nous desirer à trover
pour nous combatre. Fº 335.


§ =567=. Che propre jour.--_Ms. d’Amiens_: Endementroes et en ce meysme
jour, s’avancha messires Thummas de Felleton, et demanda ung don au
prinche qu’il le volsist laissier aller des premiers chevauchier
deviers les ennemis, pour enquerre et savoir de leur couvenant, et où
il se logoient ne tenoient. Li prinches li acorda vollentiers.

Adonc se parti messires Thummas de Felleton, qui se fist chiés de ceste
chevauchie. Si se missent avoecq lui messires Guillaumes de Felleton,
messires Thumas du Fort, messires Robers Canollez, messires Hues
de Stamfort, messires Simons de Burlée, monseigneur Richart Tanton,
monseigneur Gaillart Vighier, monseigneur Raoul de Hastinges et
messire d’Agorisse. Si estoient bien huit vingt lanches et trois cens
archiers, tous bien montés et bonnes gens d’armes, et chevauchièrent
parmy Navarre, et avoient ghides qui les menoient. Et passèrent le
rivière d’Emer, qui est moult fort et moult rade, au Groing, et vinrent
logier à Navaret pour entendre et oïr coumment li hos dou roy Henry se
maintenoit ne où elle estoit.

Endementroes que chou se faisoit et ordounnoit, fu li rois de Navare
pris assés mervilleusement de monsigneur Olivier de Mauni, si comme
on disoit, entroes qu’il chevauchoit d’une ville à autre. Dont moult
estoit esmervilliés li prinches, et en appaisa bellement et doucement
la roynne de Navarre, sa femme, qui, en plourant et en lamentant, li
vint recorder le fait. Si li dist: «Damme et belle cousinne, je vous
promet loyaument que, se nous pourfitons ens ou voiaige où nous allons,
il y partira grandement, et amenderons che fourfait sus chiaux qui
l’ont fait; mès tant c’à ores, nous n’y poons mie bonnement entendre.
Touttesfois, nous vous prions et enjoindons, se il vous faut nulle
cose, que vous ne nous voeilliés mies espargnier, car vous nous
trouverez appareilliet.»--«Monsigneur, dist li damme, grant merchis, et
Dieux vous voeille oyr de tout le bien que vous me proumetés.»

Or fu gouvernères et baux de tout le royaume de Navarre messires
Martins de le Kare, qui emprist le prince à conduire et amener parmy
Navarre, et li fist avoir gides pour lui et pour ses gens, qui
chevauchoient devant. Si se parti li prinches et touttes ses os, et
passèrent parmy ung pas, c’on appelle de Sarris, qui moult leur fut
diviers à passer, car il est estrois et petis, puis cheminèrent parmy
Epuske; mès illuecq trouvèrent il mout petit de vivres, et tout sus ce
pays, jusques à tant qu’il vinrent à Sauveterre. Fº 143 vº.

P. 13, l. 31: de monsigneur Olivier de Mauni.--_Ms. A 17_: d’un
vaillant chevalier durement, nommé monseigneur Olivier de Mauny,
Breton. Fº 345.

P. 14, l. 8: deviner.--_Ms. A 8_: deviser. Fº 278 vº.

P. 14, l. 14: sires.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: nous vous en prions.

P. 14, l. 18: temprement.--_Ms. A 8_: briefment.

P. 14, l. 22 à 26: La dame.... chevaliers.--_Ms. A 8_: La dame de
Navarre s’en retourna et messire Martin de la Kare.

P. 14, l. 29: destours.--_Ms. A 8_: destrois.

P. 14, l. 32: de.--_Ms. A 8_: le.

P. 15, l. 1: estoit petis.--_Mss. A 7 et B 4_: est estrois et petis. Fº
276 vº.--_Ms. A 8_: estoit estroit et petit.

P. 15, l. 2: Epuske.--_Ms. B 4_: Espuske. Fº 276 vº.--_Ms. A 8_: Espuke.


§ =568=. Sauveterre.--_Ms. d’Amiens_: Sauveterre est une moult bonne
ville et gist auques en bon pays et gras, selonc les marches voisinnes,
à l’issue de Navare et à l’entrée d’Espaigne. Si s’espardirent tantost
les hos en cesti pays pour trouver vivres, et s’i logièrent ens ès
villages. Si quidièrent les dites Compaignes, qui cevauchoient desoubs
le connestable et les marescaux, assaillir le ville, et en estoient en
grant vollenté, tant pour recouvrer largement de vivres que pour le
grant prouffit dou pillaige qu’il esperoient dedens; car tous li pays
y estoit retrès de là environ, sus le fianche de le forterèce. Mès
quant chil de Sauveterre entendirent le prinche venu et se puissance
et le roy dan Pière avoecq lui, il furent tantost conssilliés d’iaux
rendre, et se vinrent representer et offrir moult humblement au roy
dan Pière, et li criièrent merchy. Et li priièrent que il leur volsist
pardounner son mautalent, car il le recepvoient et recongnissoient pour
leur seigneur naturel. Et ce qu’il s’estoient tourné deviers le bastart
son frère, che fu de force, non mie autrement, si ques li roys dans
Pierres leur pardounna son mautalent par le consseil dou prinche. Et
entrèrent dedens le fremeté li corps des seigneurs à grant joie, et là
se logièrent, et y furent par l’espasse de six jours.

Entroes estoient à Navaret, plus avant sus le frontière dou pays,
messires Thummas de Felleton, messires Guillaumes de Felleton, messires
Simons de Burlée, messires Thummas dou Fort, messires Hues de Stanfort,
messires Robers Canolles et li autre chevalier et escuier dessus
dit, qui avoient chevauchiet devant pour mieux savoir le verité dou
couvenant le roy Henry, et estoient bien huit vingt lanches et trois
cens archiers. Si chevauchoient bien souvent hors de Navaret, une
fois d’un lés, et puis d’un autre, pour mieux venir à leur entente.
Et ja estoit logiés li roys Henris sus les camps avoecques touttes
ses hos. Si couroient ossi li coureur bien avant sus le pays, pour
aprendre les nouvelles des Englès. Et avint que chil chevalier
d’Engleterre chevauchièrent un soir si avant, qu’il vinrent sus le get
des Espagnolx, et se ferirent ens et prissent le chevalier dou get et
encorres des autres, et puis s’en retournèrent à Navaret. Si mandèrent
au prinche tout ce qu’il avoient trouvet et fait, et là où li Espagnol
estoient, car il en furent tout enfourmé par les prisonniers qu’il
tenoient. Et li roys Henris, d’autre part, sceut ossi par ses gens et
ses coureurs une partie dou couvenant des Englez, et dist qu’il volloit
chevauchier et aller contre yaux.

Si se desloga [li roys Henris] et touttes ses gens de là où il estoient
logiet, et avoient en pourpos que de venir logier ens ès plains devant
Victore. Si passèrent le rivierre et se traissent de celle part.
Quant messires Thummas de Felleton et li chevalier dessus nommet
entendirent ces nouvellez que li roys Henris avoit passet l’aighe et
traioit toudis avant pour trouver le prinche et ses gens, si eurent
consseil et vollenté d’iaux deslogier de Navaret et de prendre les
camps, pour mieux savoir encorres le parfaite verité des Espagnols.
Si se deslogièrent de Navaret et se missent as camps, et envoiièrent
les certainnes nouvelles au prinche coumment li roys Henris aprochoit
durement.

Quant li prinches entendi chou, qui se tenoit encorres à Sauveterre,
que li roys Henris prendoit son chemin et ses adrèchez pour venir
contre lui, si dist si hault que pluisseurs chevaliers l’oïrent: «Par
me foy, chils bastars Henris est ungs vaillans et hardis chevaliers, et
li vient de grant proèce et de grant hardement de nous querre enssi.
Et puisqu’il nous quiert et nous le querons ossi, nous nos devenons
temprement trouver et combattre. S’est bons que nous nos partons de
chy et que nous allons devant Victore premierement prendre lieu et
place, ainschois que nostre ennemy y viegnent.» Dont se partirent à
l’endemain bien matin de Sauveterre li prinches et touttes ses gens,
et cheminèrent tant qu’il vinrent devant Victore. Si trouva là li
prinches ses chevaliers, monseigneur Thumas de Felleton et les autres
dessus nommés, à qui il fist grant feste, et leur demanda d’une cose et
d’autre. Entroes qu’il se devisoient, leur coureur raportèrent qu’il
avoient veu les coureurs des ennemis et tenoient de certain que li roys
Henris et ses gens n’estoient mies loing, par les assens qu’il avoient
veus et le couvenant des Espagnolx. Fº 144.

P. 15, l. 10: Si s’espardirent toutes les hos.--_Ms. A 8_: Si s’espardy
trestout l’ost. Fº 278 vº.

P. 15, l. 18: durer.--_Le ms. A 8 ajoute_: ne resister.

P. 17, l. 4: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares. Fº 279.

P. 17, l. 7 et 8: rapassée l’aigue.--_Ms. A 8_: passé la rivière.


§ =569=. Quant li princes.--_Ms. d’Amiens_: Quant li prinches entendi
ces nouvelles, si fist sounner ses trompettez et criier à l’arme de
chief en qor sen ost, qui toutte se remist et requeilla ensemble mout
couvignablement sus les cans par batailles, enssi qu’il devoient y
estre et aler et pour tantost combattre. Là veist on grant noblèche de
bannierrez, de pennons et de toutte armoirie. Si vous di que c’estoit
une grant biautés au regarder. Là estoit li avant garde si bien rengie
et si bien ordonnée ç’à parer, dont li dus de Lancastre estoit chiés
et gouvrenères, et avoecques lui li connestablez d’Acquittainne,
messires Jehans Camdos, qui y estoit mout estofeement et en grant
aroy. Là y eut fait par les batailles pluisseurs chevaliers. Si fist
là li dus de Lancastre, en l’avant garde, chevalier monseigneur Raoul
Camois et monseigneur Gautier Oursuwich et monseigneur Thumas de
Dainmiri et monseigneur Jehan de Gramdson. Et en fist encorres li
dus des autres que je ne puis mies tout nommer, mès il y en y eult
douze. Et messires Jehans Camdos en fist ossi aucuns de bons escuiers
d’Engleterre et de son hostel, dont je me passeray briefment. Mès
il fist chevaliers: Cliton, Courson, Prieur, Guillaume de Feriton,
Ainmeri de Rocouwart, monseigneur Robert Bricquet et cesti de le Motte
Gaillart. Et li prinches fist chevaliers tout premierement: dan Pière
le roy d’Espaigne, et monseigneur Thumas de Hollandez, filz madamme le
princesse, sa femme, qu’elle eut de monseigneur Thumas de Hollandes,
qui fu si bons chevaliers, dont ceste histoire fait mention chi
dessus ens ès gerrez de Bretaigne et ailleurs, et monseigneur Henri
de Courtenay, monseigneur Phelippe et monseigneur Pière de Courtenay,
monseigneur Jehan Trivet et monseigneur Nicoulas Bonde et des autres
pluisseurs. Et enssi faissoient li autre par leurs bataillez de leurs
amis et de leurs escuiers qui y volloient avanchier et qui estoient
digne et tailliet de devenir chevalier. Si en y eut fait ce jour bien
trois cens et plus. Et furent là rengiet tout ce jour pour atendre
le bataille et les ennemis, qui point ne vinrent ne n’aprochièrent
de plus priès que li coureur avoient estet; car li roys Henris
atendoit encorres grans gens qui li venoient en sen ayde d’Arragon et
d’ailleurs, et par especial monseigneur Bertran de Claiequin, qui
amenoit plus de deux mil combatans. Si ne se volloit mies combattre
sans touttes ses gens. Et de ce fu li prinches tous euwireux; car ossi
toutte sen arieregarde, où bien avoit plus de six mil combatans, estoit
en derière plus de sept lieuwes dou pays, dont li prinches, tout ce
jour qu’il furent rengiet devant Victore, eut tamaint angouisse au
coer, pour ce que tant demouroit li arrieregarde. Mès nonpourquant, se
li Espagnol fuissent trais avant, il les ewist combatus, coumment qu’il
fist, il n’est mies doubte. Fº 144.

P. 18, l. 14: très au partir.--_Ms. A 8_: dès au departir. Fº 279 vº.

P. 18, l. 29: Grandson.--_Mss. A 7, 8, et B 4_: Grandon. Fº 277 vº.

P. 19, l. 1: Cliton, Courton.--_Ms. B 4_: Clichon, Tourson. Fº 278.

P. 19, l. 1: Courton.--_Mss. A 7, 8_: Courson.

P. 19, l. 1: Ferinton.--_Ms. A 7_: Feranton.

P. 19, l. 2: Rocewart.--_Ms. A 8_: Rochechoart.

P. 19, l. 10: trois mil.--_Ms. A 8_: quatre mil. Fº 280.

P. 19, l. 19: nient.--_Mss. B 4 et A 8_: mie.


§ =570=. Quant ce vint.--_Ms. d’Amiens_: Quant ce vint au soir et qu’il
estoit heure de retraire, li marescal ordounnèrent et coummandèrent
de retraire et d’aller logier, et ossi que chacuns retournast
l’endemain sus le dite plache et que nulx ne passast l’avangarde, et
que chacuns fust sus se garde et se logast desoubz se bannierre bien
et couvignablement. Tout tinrent ce ban et ceste ordounnanche, excepté
messires Thumas de Felleton et se routte de chevaliers, dont je parlay
orains, qui chevauchoient devant pour mieux entendre des Espagnos.
Encorres, sus le soir, quant tout li autre se retraissent, il se
partirent de le grosse ost et s’allèrent logier plus avant bien deux
lieuwes dou pays.

Avint ce soir que li comtes dan Tilles, frères au roy Henry et au roy
Pietre, estoit en son logeis avoecques son frère le roy Henry; se li
dist enssi: «Sire, vous savés que nostre ennemy sont logiet moult
priès de chy. Si vous pri que vous me dounnés congiet que le matin je
puisse chevauchier par deviers yaux à toutte une routte de vostres
gens, qui en sont en grant vollenté. Et je vous ay en couvent que nous
yrons si avant que je vous raporteray vraies nouvelles et certainnez
enssaignes des ennemis.» Li roys Henris, qui vit son frère en grant
vollenté, ne li vot mies oster ne brisier son bon desir, mès li acorda
liement. Toutte celle nuit, li comtes dan Tilles quist et pria les
compaignons, tant de Franche comme de Castille, pour aler avoecq lui
en ceste chevauchie, et en eult au matin bien six mil, bien montés
sus bons chevaux. Et estoit ses frères Sansses avoecq lui et messires
Goumes Garils; et de France: messires Ernoux d’Audrehen, marescaux
de Franche, messires li Bèghes de Velainnes, li sires de Noefville,
messires Jehans, li Bèghes de Villers, messires Jehans de Berghètes,
li Allemans de Saint Venant et pluiseur chevalier et escuier de
Franche. Et encorrez y fust allés messires Bertrans de Claiequin, mès
il estoit tantost descendus en l’ost, qu’il venoit de deviers Arragon
à belle routte de gens d’armes. Se ne vot mies acorder li roys Henris
qu’il y alast, et messires Bertrans ne vot riens faire oultre son
coummandement. Encorres estoit li princes logiés, et touttes ses gens,
ens ès plains devant Victore. Fº 144 rº et vº.

P. 19, l. 30: Guichars.--_Ms. A 8_: Richart. Fº 280.

P. 20, l. 3 et 4: couvenant.--_Ms. A 8_: couvine.

P. 20, l. 16: resveille.--_Ms. A 8_: recule.

P. 20, l. 28: cil d’Arragon.--_Ms. A 9_: ceulx de son ost.

P. 21, l. 4: Velainne.--_Ms. A 8_: Villaines.


§ =571=. Quant ce vint.--_Ms. d’Amiens_: Quant ce vint au matin sus
l’aube dou jour, li comtes dan Tilles et tout li sien, qui en le
chevauchie devoient aller, furent armé et monté, et se partirent de
leur ost et chevauchièrent par deviers les Englès, et estoient bien six
mil chevaux. Et vinrent si à point, sus une des elles de l’ost, qu’il
encontrèrent en une vallée les sommiers et le harnas monsigneur Hue de
Cavrelée, à qui il fissent moult grant dammaige; car il tuèrent les
varlez qui les menoient, et tournèrent tous les soummiers par deviers
yaux, et cachièrent plus d’une lieuwe monseigneur Hue et aucuns de ses
hommes, qui s’estoient ce matin deslogiet et s’en venoient deviers le
prinche. Et se ferirent les gens le comte dan Tille ens ès logeis de
l’avantgarde, et couroient à val et à mont. Si en tuèrent pluisseurs
en leurs lis. Dont s’estourmirent durement chil de l’avantgarde,
et criièrent: «A l’arme!» Et s’arma chacuns mout vistement, et se
traissent deviers le logeis le duc, liquelx fu ossi mout tost armés,
et se mist sus les camps, se bannierre devant lui, et s’en vint prendre
moult aviseement une montaigne qui estoit au dehors de son logeis, et
là se ralliièrent touttez ses gens.

Si vous di que li Espagnol quidoient prendre celle montaigne, mais il
n’y peurent venir à tans; si entendirent à autre cose, à ochire et à
decopper chiaux qu’il pooient enclore sus les camps. Tantost fu li hos
toutte estourmie. Si vinrent deviers le duc de Lancastre li prinches,
messires Jehans Camdos et touttez les autres bannierres de l’ost des
seigneurs qui là estoient; et enssi qu’il venoient, il se rengoient
et ordounnoient sus le montaigne et mettoient en bon couvenant. Si
coummenchièrent à rebouter ces coureurs fort et roit. Là eut fait
tamainte belle appertise d’armes, tant d’un lés comme de l’autre,
car Espagnol et François estoient monté sus fleur de courssier, et
couroient et environnoient appertement les Englès, et leur lanchoient,
en courant et en saillant, lanches et garvelos, et en blecièrent et
navrèrent pluisseurs. Mès il se partirent assés briefment, car toutte
li hos estoit si estourmie, que chacuns venoit là, qui mieux mieux, et
se mettoient en ordounnanche dallés le prince et le duc de Lancastre et
desoubs leurs bannierrez.

Au retour que cil Espagnol et cil Franchois fissent, il encontrèrent
les dessus dis chevalliers, monseigneur Thummas de Felleton et ses
frères, monseigneur Richart Tanton, monseigneur d’Agorisse, monseigneur
Huge de Hastinghes et monseigneur Gaillart Vigier et des autres assés,
et estoient bien deux cens chevaliers et escuiers, englès et gascons.
Si tost que Franchois et Espagnol les perchurent, il brochièrent
deviers yaux parmy ung grant val. Ossi, quant li Englès les virent, il
ne veurent mies fuir, mès se requeillièrent tout enssamble et prissent
l’avantaige d’une petitte montaigne, pour yaux mieux combattre à
leur aise. Evous le comte dan Tille, monseigneur Ernoul d’Audrehen,
monseigneur Jehan de Noefville, monseigneur le Bèghe de Vellainnes et
les autres chevaliers et escuiers de Franche, qui s’en viennent sour
ces Englès et les assaillent fierement et vaillamment de tous costés,
et Englès et Gascon ossi à yaux deffendre très appertement et mout
vassaument.

Si fist une grant appertise d’armes et ung grant outraige messires
Guillaummes de Felleton; car il se parti de se routte, le targe au col,
le lanche desoubz le brach, et feri ceval des esperons et s’en vint de
plains eslais ferir entre les Espagnols. Si conssieuwi un Kateloing qui
estoit durement grans mestres et bien armés, mès touttes ses armures
ne li vallirent nient, et li bouta le lanche tout parmi le corps et le
reverssa mort jus de son cheval. Tant fu li dis messires Guillaummes
[de Felleton] environnés d’uns et d’autres et assaillis fierement, et
lanchiés d’archigaies et de dars, et ses chevaux desoubz lui ochis. Là
se deffendi li chevaliers moult vaillamment, et se combati une grant
espasse, et y fist merveilles d’armes de son corps; mès finablement,
il ne peult durer ne li delivrer d’iaux tous. Si fu là ochis entre ces
Espagnols et ces Catelains, qui n’en eurent nulle pité, ja fust il bons
chevaliers et vaillans homs et de grant linage durement.

Et d’autre part se combatoient chil qui pris le montaigne avoient,
moult vaillamment, et ossi sans espargnier on les assailloit, et
leur lanchoient Espagnol lanches et dars. Au voir dire, oncques on
ne vit si peu de gens que chil estoient, faire les grans appertises
d’armes que cil fissent; car bien souvent il descendoient et venoient
combattre vaillamment main à main as Espagnols et as Franchois, et
les reculoient, et puis se retraioient en leur montaigne, et Espagnol
tantost revenoient sus yaux moult fierement. Là furent et se tinrent
en cel estat dou matin jusques à haulte nonne, qu’il quidoient toudis
que secours leur dewist venir, mès leurs gens estoient arrierre bien
deux grosses lieuwes dou pays. Si leur convint, en yaux combatant et
deffendant, endurer mainte painne, et faire mainte appertise de leurs
corps.

Là dist une fois li comtes dans Tilles, pour ce que ces gens tant se
tenoient, dont moult courouchiés estoit: «Avant! Avant, seigneur! Par
le corps Jhesu Cris! nous duront meshui ces gens? Nous les dewissiens
ores avoir tous mengiés et devorés.» Adonc s’avanchièrent touttes
mannierres de gens, Espagnolx et Franchoix, et s’en vinrent bouter
sus yaux et les envayrent si fierement que merveilles fu. Et vous di
que finablement par forche d’armes il les conquissent et prissent
tous, petit s’en sauvèrent. Là furent pris li troy frère de Felleton,
messires Hues de Hastinghes, messires d’Agorises, messires Richars
Tanton, messires Gaillars Vigier, li sires de Miton et plus de
soissante chevaliers englès et gascons, et ossi assés d’escuiers, tous
gentils hommes et gens d’armes, et si en laissièrent partie mors sus le
place. Fºs 144 vº et 145.

P. 21, l. 20: dou prince.--_Ms. A 8_: des Anglois. Fº 280 vº.

P. 22, l. 23: prendre l’avantage.--_Mss. B 4, A 8_: prendre
premierement pour avoir l’avantaige. Fº 278 vº.

P. 22, l. 26: estourmie.--_Ms. A 8_: effraiez.

P. 22, l. 29: aucune.--_Le ms. A 8 ajoute_: bonne.

P. 22, l. 32: portèrent.--_Le ms. A 8 ajoute_: aucuns.

P. 23, l. 6: ses frères.--_Mss. A 7, 8_: son.

P. 23, l. 8 et 9: Vighier.--_Ms. B 4_: de le Mote. Fº 278 vº.

P. 23, l. 17 et 18: Evous les Espagnols venus.--_Ms. A 8_: Et puis
vindrent les Espaingnolz.

P. 23, l. 22: esporonnant.--_Ms. A 8_: esprouvant. Fº 281.

P. 23, l. 29: mieulz de lui.--_Ms. A 8_: ne pourroit mieulx.

P. 23, l. 31: Si frère.--_Mss. A 7, 8_: Son frère.

P. 24, l. 15: envoiiet.--_Le ms. A 8 ajoute_: secourir et.


§ =572=. Apriès le prise.--_Ms. d’Amiens_: Si s’en retournèrent
appertement et en menèrent leurs prisonniers, et ne cessèrent de
chevauchier. Si vinrent en l’ost le roy Henry qui les rechupt à grant
joie, car li comtes dan Tilles, ses frères, li presenta et li recorda
toutte se chevauchie, coumment il trouvèrent premierement les gens
messire Hue de Cavrelée et coumment il les desconfirent; et apriès, il
s’adrecièrent en l’avantgarde dou prinche et resvillièrent fierement le
duc et toutte se routte, et ossi coumment il s’i combatirent; et quant
il s’en furent parti, il trouvèrent et encontrèrent ces chevaliers qui
les avoient poursieuwois et heriiés, passet avoit quinze jours, et
coumment il les assaillirent et prissent par force d’armes. «En nom
Dieu! biau frère, dist li roys Henris, vous avés bien esploitiet et
vaillamment. Si soiiés li bien venus, et vous en say très bon gret;
car vous m’avés grandement resjoy et toutte nostre host. Et vous di
que j’ay bien espoir que tout li autre venront par ce parti et que
tout seront nostre prisounnier: ossi nous voellent il tolir nostre
hiretaige.»

A ces parolles se traist avant messires Ernous d’Audrehen, marescaux de
Franche, qui oy avoit le roy Henry parler enssi. Si dist: «Ha! chiers
sires, coumment qu’il nous soit bien venu de cest encontre, encorres
n’avés vous mies desconffis tous les bons chevaliers dou prinche, car
bien sachiés que, quant à yaux vous combaterés, droite gent d’armes
vous les trouverés, fiers et hardis, tel que doient y estre tout bon
chevalier: car je ne croy mie que, en toute chrestienneté, on en
dewist autant trouver de bons que li prinches en a avoecq lui. Mès,
se vous me volliés croire, vous les desconfiriés bien sans cop ferir;
car, se vous volliés tenir et garder les pas par où il doient passer,
et ossi vostre host bien songneusement garder, il ne poroient entrer
en Espaingne, ne vous porter nul contraire, mès s’en retouroient par
deffaulte de vivrez, et lairoient vostre pays en pès.» Adonc crola la
teste li roys Henris, et dist: «Dans marescaux, par mon chief, j’ay
grant desir de veoir le prince desoubs sa bannière, et d’assambler ma
puissance à la sienne; car, se Dieux donne, enssi qu’il fera, s’il li
plaist, et j’y ay bien fianche, que nous les puissions desconfire, j’en
seroie honnourés à tous les jours dou monde, en toutte terre où on en
orroit parler, et demourroie en pais en che royaumme, et tout mi hoir à
tousjours mès.»

Ensi se devisoient li roys Henris et messires Ernouls d’Audrehen en
leurs logeis, et fissent as chevaliers d’Engleterre et de Gascongne
prisonniers très bonne compaignie, par le consseil et enort des
chevaliers de Franche: autrement n’euist ce mies estet. Fº 145.

P. 25, l. 28 et 29: retenoit.--_Ms. A 8_: entendoit. Fº 281 vº.

P. 26, l. 8: est.--_Le ms. A 8 ajoute_: toute.

P. 26, l. 28: dix mil.--_Mss. A 7 et 8_: vingt mil.

P. 26, l. 32: dars.--_Le ms. A 17 ajoute_: pennars, coustilles,
faussars et espaphus. Fº 347.

P. 26, l. 32: pavais.--_Ms. A 8_: penars.


§ =573=. Li princes.--_Ms. d’Amiens_: Li prinches de Galles se tenoit
tous rengiés, et ses battailles touttes ordonnées devant Victore, et
s’y tinrent tout le jour qu’il furent escarmuchiet dou comte dan Tille,
car il quidoit que li roys Henris et ses batailles deuissent descendre
et aprochier celle part; mais il ne l’avoit mies en son consseil,
ainschois se tenoit en ung biau plain, c’on claimme Saint Vinchant, où
il avoient de tous vivres assés et largement, et li prinches et ses
gens n’en avoient pas trop grant fuison.

Quant les nouvelles vinrent au prinche qui si chevalier estoient pris,
messires Thummas de Felleton et li autre, et ochis messires Guillaummes
de Felleton, si en fu durement courouchiés, et ossi fu toutte li hos.
Celle nuit se logièrent il devant Saint Victore, tout armé et en leur
batailles chacuns sires avoecques ses gens et desoubs se bannierre, et
l’endemain il s’armèrent et missent en ordounnanche de bataille, enssi
qu’il avoient estet le jour devant. Si vous di que il faisoit moult dur
tamps et moult destroit de vent, de pleuve et de nège. Et enduroient
et souffroient gens d’armes et chevaux moult de durtez et mallaises,
et y mengast bien ungs homs le jour pour demy florin de pain et otant
en vin: encorres tous euwireux qui le pooit avoir. Si furent en celle
mesaise six jours, sans cevauchier avant ne retourner arrierre.

Quant li prinches et li seigneur qui avoecq lui estoient virent que
li roys Henris n’aprocheroit point et que bonnement on ne pooit aller
jusques à lui par les destrois et les pas, qui estoient bien gardé,
il se deslogièrent de devant Saint Victore et retournèrent deviers
Navarre, et passèrent ung pas et ung destrois qui est appellés li pas
de le Garde; et quant il eurent passé ce pas, il s’en vinrent tout
cheminant parmy le pays, et chevaucièrent tant qu’il vinrent à Vianne.
Là se loga li prinches. Si s’i rafreschy et touttes ses gens ossi, et
puis vint passer le rivierre au pont dou Groing, et se loga che jour
devant le Groing, desoubs les oliviers ens ès vregiers.

Quant li roys Henris seult que li princes avoit passet le pont dou
Groing et qu’il estoit logiés là environ, si dist qu’il l’aprocheroit,
et se desloga de Saint Vinchant et s’en vint logier desoubz Nasères,
sus celle meysme rivierre.

Che sceut li prinches tantost qu’il estoit logiés ens ungs biaus plains
sus le rivierre. Si en fu tous liés et eut adonc consseil et vollenté
qu’il li rescriproit lettres et feroit response deue et couvignable as
lettres que li roys Henris li avoit envoiies. Si rescripsi, en disant
ensi. Fº 145 vº.

P. 27, l. 30: ewireux.--_Ms. A 8_: voulentiers. Fº 282.

P. 28, l. 21: Saint Vinchant.--_Mss. A 8, 15 à 17_: Saint Michaut.

P. 28, l. 26: homme.--_Ms. A 8_: chevalier.

P. 28, l. 29: remanoir.--_Ms. A 8_: demourer.

P. 29, l. 1: devisoient.--_Ms. A 8_: devisoit.


§ =574=. Edouwars.--_Ms. d’Amiens_: «A très renoummé et honnouré Henri,
conte de Tristemare, et qui pour le temps present s’appelle roys de
Castille. Comme enssi soit que vous nous avés escript et segnefiiet par
vos lettrez que vollentiers vous vorriés savoir pourquoy nous tenons
à amy vostre ennemy, et pourquoy nous sommes aloiiet avoecq lui, tant
qu’à ce, nous vous respondons que nous avons, de grant temps a, eu
alianches et couvens enssamble, et que cestes ne sont pas de nouviel.
De recief, nous l’aidons et comfortons et le tenons à amy, par amour
et par pité et pour aidier à deffendre droiture; car ce n’est ne drois
ne raisons q’uns bastars doie tenir ne porter courounne. Touttesfois,
pour tant que de proèche, d’onneur et de vasseillaige, vous estes assés
renoummés, et que on vous tient, tant qu’en armes, à moult vaillant
homme, nous avons bonne vollenté et grande affection de vous mettre à
acord, se nous poions, et à bonne pais, par deviers le roy dam Pière,
nostre chier et amé cousin. Et là où nous le porions faire, nous en
serions tous joiant, et vous ferions tenir grant part en Castille; mès
le courounne et le nom de roy vous faut il laiier. Et che que vous en
vorrés faire, se par traitié vous vollés aller avant, si nous renvoiiés
tantost, ces lettres veues et conssillies, vaillans et sages homs qui
de che se sachent ensonniier. Et, se vostre oppinion vollés tenir,
sachiés que nous vous combaterons au plus tost que nous porrons, et
enterons en Espaigne par lequel lés il nous venra le mieux à point.
Escript, etc. de par le prinche d’Acquittainne et de Galles.» Fº 145 vº.

P. 29, l. 12: respondons.--_Mss. B 4, A 7, 8_: respondans. Fº 280.

P. 29, l. 15: enteriner.--_Ms. A 8_: entretenir. Fº 347 vº.


§ =575=. Quant ceste.--_Ms. d’Amiens_: Si tos que la lettre fu
escripte, on le saiella, et le fist delivrer li prinches au hiraux le
roy Henry, qui les autres avoit aportées et qui le responsce attendoit.
Si se parti li dis hiraus dou prinche et des seigneurs, tous liés et
tous joyans, car on li dounna grans dons et biaux jeuiaus, draps et
mantiaux fourrés d’ermine et de vair. Si s’en revint en l’ost de son
seigneur devant Nazères. Si bailla au roy Henry la lettre de par le
prince, liquels tantost l’ouvri et lisi tout chou qui dedens estoit,
et appella au lire monseigneur Bertran de Claiequin et aucuns de
son consseil, et puis leur demanda qu’il leur en sambloit. «En nom
Dieu, sire, dist messires Bertrans de Claiequin, à vous en tient dou
respondre et dou scavoir. Vous poés oïr quel cose li prinches vous
mande, coumment il dist qu’il vous acorderoit vollentiers entre vous
et vostre frère: or savés vous se vous y vollez avoir acord, parmy
tant que vous vos deporterés de le courounne.»--«Par me foy, dan
Bertran, dist li roys Henris, nennil. Li comte, li baron, li chevalier
et tout chil de ce pays m’ont courounné et tiennent à roy, et roys
voeil je demourer, vivre et morir en cel estat.» Dont respondi messires
Bertrans et dist: «Sire, or soiiés tous comfortés, car temprement vous
combaterés; de tant connoie je bien le prinche et son affaire. Si est
bien mestier que vous aiiés avis sour ce, et que vous entendés à faire
vostre gent à appareillier tellement qu’il n’y ait riens que dire,
quant li bataille se fera, et regardés sur quel avantaige et par quel
ordounnance vous vorrés ouvrer; car je vous di que avoecq le prinche
et en ses conrois est toutte fleur de chevalerie et de bachelerie: là
sont li meilleur combatant de tout le monde, li plus sage, li plus
hardi, li plus fort et li plus dur, et qui le mieux y sèvent prendre
leur avantaige.»--«Dan Bertran, respondi li rois Henris, tout ce croi
je assés, mès sachiés que contre leur puissanche je sui tous comfortés,
car je aray bien trois mil chevaux armés qui seront sur les deux costés
des deux esles de mes batailles. Et aray bien six mil geniteurs et
touttes les milleurs gens d’armes c’on puist trouver en Espaingne, en
Portingal, en Cordouan, en Seville et ou royaumme d’Arragon. Et de telz
gens d’armes y aray bien vingt mil, et aray bien soissante mil hommes
de piet à tout lanches et archigaies. Et m’a chacuns proummis foy et
loiauté, et ne me fauront pour tout morir en le plache: siques, dan
Bertran, je ne m’esmaie mie que je n’en aie le milleur, par le grasce
de Dieu en qui de tout je me confie.» Fºs 145 vº et 146.

P. 30, l. 3: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares. Fº 282 vº.

P. 30, l. 9: de Claiekin.--_Ms. A 8_: du Guesclin.

P. 30, l. 13: temprement.--_Ms. A 8_: briefment.

P. 30, l. 24: Cordewan.--_Ms. A 8_: Cordoen.

P. 30, l. 26: archigaies.--_Le ms. A 17 ajoute_: espaphus. Fº 348.


§ =576=. Ensi se devisoient.--_Ms. d’Amiens_: Or vous dirons dou
prince qui à l’endemain, qui fu par un venredi, se desloga de devant
le Groing, et touttes ses gens ordonneement chevauchans en bataille,
chacuns sire desoubs se bannierre ou se pennon, enssi que pour
tantost combattre, et cheminèrent ce jour deux lieuwes. Et envoiea li
prinches partout ses coureurs avant et arrierre pour savoir le verité
des Espagnos, liquel se travillièrent moult pour raporter ent le
certainneté. Touttesfois, li coureur dou prince chevaucièrent tant
et si avant qu’il virent et trouvèrent le couvine et l’ordounnanche
dou roy Henry et de toutte sen host, et en raportèrent le verité au
prince et à son conseil à Navaret là où il estoit logiés, et dissent
coumment li Espagnol estoient logiés ens ès bruières assés priès dou
Nasares, tout seloncq le rivierre. De ces nouvelles fu li princes tous
joieans, et fist segnefiier secretement tout aval son host que chacuns
fuist armés et appareilliés pour partir au son des trompettes, et que
nus ne chevauchast devant le pennon saint Gorge et le bannierre des
marescaux, et ossi que chacuns s’avisast, confessast et adrechast à son
loyal pooir, qui devotion en avoit, car à l’endemain sans faulte on se
combateroit. Fº 146 vº.

P. 31, l. 14: par bataille.--_Ms. A 8_: par manière de bataille. Fº 282
vº.

P. 31, l. 20: couvenant.--_Ms. A 8_: couvine. Fº 283.

P. 31, l. 25: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares.

P. 31, l. 32: envoiiés.--_Ms. A 8_: commis.


§ =577=. Tout en tel manière.--_Ms. d’Amiens_: Tout enssi que li
prinches avoit ordounnés et envoiiés ses coureurs devant pour adviser
et espiier le couvenant des Espagnols, li roys Henris, d’autre part,
avoit envoiiés les siens pour aprendre de l’estat dou prinche et où
il estoit logiés. Si raportèrent si coureur que li prinches estoit à
Navaret, et touttes ses gens logiés là et environ. De ces nouvelles
fu li roys Henris moult liés et dist, puisqu’il li estoient si priès,
que l’endemain il les combateroit. Et fist, dou soir, de haute heure,
toutte mannière de gens soupper et aler reposer, et fist segnefiier et
ordounner que, au premier son de ses trompettes, chacuns se levast et
appareillast; au second son, il fuissent tout armé; au tierch son, il
fuissent tout sus les camps, et à piet, tout cil qui le devoient estre;
et à cheval, tout armé, chil qui ordounnet y estoient d’estre, et que
nuls, sus le teste, ne se mesist devant les bannierres des marescaux.
Chilz bans fu tenus. Et s’alla chacuns aisier et reposer en son logeis,
boire et mengier, car il avoient assés et largement de quoy, et dormir
ent qui dormir volt.

Quant ce vint environ mienuit, les trompettes dou roy Henry sounnèrent:
si se levèrent et appareillièrent touttes mannierres de gens, et
fissent en leurs logeis grant fuisson de feux, et alumèrent grant
plenté de torses et de cerges pour veoir plus cler, et se taisoient
tout quoi. Enssi que une grande heure apriès, on sounna de rechief
secondement les trompettes le roy. Adonc s’armèrent touttes gens par
bon loisir. Enssi que deux heures apriès, on sounna le tierch cop. Dont
se partirent il de leurs logeis et se traissent touttes mannierres
de gens, à piet et à cheval, sus les camps, et ordounnèrent leurs
batailles par l’avis de monseigneur Bertran de Claiequin, dou comte
dan Tille, dou comte de Dunne, ung très bon chevalier d’Arragon, et
de monsigneur Ernoul d’Audrehen. Chil quatre signeur dessus noummet
fissent touttes les ordounnanches.

Si eurent la premierre bataille messires Bertrans de Claiequin, li
comtes Sansses, frères au roy Henry, li comtes de Dunne, li marescaux
d’Audrehen, li Bèghes de Vellainnes, messires Jehans de Noefville, li
Bèghes de Villers. Et furent tout li Franchois, li Normant, li Breton,
li Pickart, li Bourghignon et li compaignon estraignier enssamble:
s’en y avoit bien quatre mil, chevaliers et escuiers, et tout en grant
vollenté de combattre et de bien faire le besoingne. Si se tenoient ces
gens en leurs batailles, en bon couvenant et tout à piet.

De la seconde bataille estoit chiés li comtes dan Tilles, frères au
roy Henry et bons chevaliers durement, et avoit avoecq lui bien seize
mil hommes parmi les geneteurs et chiaux à cheval, et se traissent ung
petit en sus, à le senestre main de le bataille monsigneur Bertran.

A l’autre costé, sus destre, estoit li grosse bataille dou roy Henry,
liquels avoit bien trente mil hommes d’armes et bien trois mil
arbalestriers et grant fuison d’autres gens dou pays à mannière de
villains, qui n’estoient mies, au voir dire, trop bien armés; mès il
portoient lanches et gavrelos pour lanchier, archigaies trenchans et
fortes coutilles, et li pluisseur, fondes, pour jetter pierres.

D’autre part, sus les deux esles des batailles, estoient li cheval
armé et li chevaucheur sus, moult bien armet et en bon couvenant, et
estoient environ troi mil et cinq cens, fort et hardi par samblant.
Si gouvrenoient ces cevauceurs quatre hardis chevalliers, durement
renommet d’armes en Espaigne et en Castille. Li ungs fu appellés
messires Gomes Garils; li autres, li grans prieurs de Saint Jehan; li
tiers, li maistres de Saint Jame; li quars, messires Ferrans, mestres
de Caletrave. Et estoient chil chevalier et chil chevauceur enssi
estaubli et mis sus les deux esles des batailles, pour radrechier et
recomforter les mesaisiés et entendre as batailles qui branleroient.

Quant touttes ces batailles furent ordounnées et que chacuns seut ce
qu’il dut faire, li rois Henris monta sus ung moult biel palefroy
et fist venir ses deux frères dallés lui, dan Tille et Sanse; et
puis chevaucha par devant les batailles en amonestant ses gens et en
priant qu’il volsissent, pour leur honneur, entendre à bien faire le
besoingne, et leur remoustroit coumment il le avoient fait roy et
proummis et juret qu’il ne li fauroient. Et faisoit, en chevauchant et
en passant devant ses batailles, à chacun si bonne chière et si lie,
que tout se contentoient de lui et li renouvelloient ses couvens, et
li disoient et affioient que pour morir il ne li fauroient. Quant il
eut enssi cevaucié de renck en renck, il s’en revint en se bataille et
renvoiea ses frères as leurs, et se tinrent enssi et sus le place moult
faiticement ordounné jusques au jour. Or vous deviserai le couvenant
des Englès ossi bien que j’ay fait celui des Espagnols. Fº 146 vº.

P. 32, l. 25 et 26: d’Audrehem.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_:
monsigneur Olivier de Mauny, monsigneur Hervé de Mauny son frère. _Ms.
A 17_, fº 348.

P. 33, l. 2: France.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_: de Bretagne. Fº
348.

P. 33, l. 4: frichement.--_Ms. A 8_: friquement. Fº 283.

P. 33, l. 9: en sus.--_Ms. A 8_: arrière.

P. 33, l. 15: rade.--_Mss. A 7, 8_: roide. Fº 280 vº.

P. 33, l. 19: sa.--_Mss. A 7, 8_: la.

P. 33, l. 26: fourpasser.--_Ms. A 8_: suppasser. Fº 283 vº.


§ =578=. Li princes de Galles--_Ms. d’Amiens_: Celle meysme nuit que
li prinches estoit à Navaret et qu’il seult par ses coureurs qui li
raportèrent, que li roys Henris estoit à deux lieuwes de là, il congnut
et senti bien que combattre les couvenoit; et c’estoit li plus grans
desirs qu’il ewist, car li plus de touttes ses gens estoient à grant
destrèce de faminne et avoient estet bien quinze jours. Si volloit dou
tout, et ossi faisoit ses gens, mettre et aventurer pour mieux avoir
leur aise qu’il n’ewissent eus jusques à ores. Dont, ce venredi apriès
mienuit, droit sus l’aube dou jour dou samedi, li prinches se leva et
fist sounner ses trompettes. Si s’armèrent touttes mannierres de gens.
Et oy li prinches messe, et ossi fissent pluisseurs signeurs en leurs
logeis, et s’acumeniièrent tout chil qui veurent et qui devotion en
eurent. Assés tost apriès, on sounna les trompettes dou departement,
car li prinches volloit aprocier les ennemis. Si montèrent tout à
cheval qui cheval eurent, et se partirent de Navaret et de leurs logeis
si gentement et si arreement rengiet et ordounnet que c’estoit ungs
grans deduis dou veoir. Si vous di qu’il ne prissent mies adonc le
plus droit chemin pour venir sus le roy Henry, mès chevauchièrent à le
droite main en tournant une grande montagne, et le passèrent, et puis
descendirent en ung val. Ja estoit grans jours et solaus levés moult
biaux et moult clers. Quant li Englès eurent avallet celle montaingne,
il perchurent leurs ennemis en très bon couvenant, et touttes leurs
battailles rengies et ordounnées, et bannières et penons venteler au
vent, et ossi li Espagnol les perchurent. Dont se coummenchièrent
touttes les batailles à restraindre, tant d’un lés comme de l’autre,
et virent bien qu’il les couvenoit combattre. Si fissent en l’ost le
roy Henry à che donc pluisseurs chevaliers, car encorres en y avoient
il petit fait; et par especial en le bataille monsigneur Bertran de
Claiequin en y eult pluisseurs fais. Et toudis aprochoient les gens le
prinche, car il requeroient leurs ennemis.

Ung bien petit devant ce que les batailles devoient aprochier, messires
Jehans Camdos aporta se bannierre, toutte envolepée, au prinche, et
li dist enssi moult doucement: «Monsigneur, je vous ay servi ung long
tamps à mon loyal pooir, et tout ce que Dieux m’a dounné de bien,
il me vient de vous: si savés ossi que je sui tout vostres et seray
tant que je vivray. Si vous pry que je puisse estre à banierre; car,
Dieu merchy, j’ay bien de quoy, terre et mise, pour l’estre, et ve
e ci, je le vous presente: si en faittes vostre plaisir.» Et adonc
li prinches, li roys dan Pierre d’Espaingne et li dus de Lancastre
prissent le bannierre de monsigneur Jehan Camdos, et le desploiièrent
et li baillièrent par le hanste, et li dissent tout en baillant: «Tenés
vostre bannierre: Dieu vous en lait vostre preu faire!» Dont se parti
messires Jehans Camdos dou prinche, se bannierre en son poing, et
s’en vint entre ses gens et ses compaignons, et le mist enmy yaux et
leur dist: «Biau signeur, vechy me bannierre et le vostre: gardés le
bien, car otant bien est elle vostre que nostre.» Adonc le prissent
li compaignon, qui en fissent grant joie, et dissent que elle seroit
bien gardée, se il plaisoit à Dieu. Et fu baillie et delivrée à ung
bon escuier englès, qui ce jour le porta et qui bien s’en acquitta,
et estoit nommés li dis escuiers Guillaummes Alleri. Si estoit la
bannierre monsigneur Jehan Camdos, d’argent à ung pel aguisiet de
geulles; et avoient touttes les Compagnes qui se tenoient desoubz lui
en leurs lanches ung petit pignonciel de ces meysmes parures, dont il
en y avoit plus de douze cens. Fº 146 vº.

P. 34, l. 6: li un contre l’autre.--_Ms. A 8_: les uns contre les
autres. Fº 283 vº.

P. 34, l. 10: puiièrent.--_Ms. A 8_: prist.

P. 34, l. 12: perchurent.--_Ms. A 8_: apperceurent.

P. 34, l. 14: traisent.--_Ms. A 8_: traïrent.

P. 34, l. 23: je vous le baille.--_Ms. A 8_: je la vous baille.

P. 34, l. 27: prisent.--_Ms. A 8_: prist.

P. 34, l. 29: peu.--_Ms. A 7_: pel.

P. 34, l. 30: hanste.--_Ms. A 8_: hanfle.

P. 35, l. 2: en mi.--_Ms. A 8_: ou milieu.

P. 35, l. 4: nostre.--_Ms. A 8_: vostre.

P. 35, l. 5: disent.--_Ms. A 8_: disoient.


§ =579=. Assés tost.--_Ms. d’Amiens_: Assés tost apriès, descendirent
tout li Englès et li Gascons de leurs chevaux et se missent à piet sour
le sablon, chacuns en se bataille, moult ordonneement et faiticement,
sans passer li ungs l’autre, fors enssi qu’il estoit estaublis. Et
estoient leurs batailles touttes enssi arestées et ordounnées que elles
avoient estet très donc qu’il passèrent les montaignes de Rainchevaux,
si comme il est recordé chi dessus. Là estoit li prinches qui disoit
à ses gens: «Biau signeur, voyés nos ennemis qui ont grant largèce de
ce dont nous avons grant disette: il ont de tous vivres à fuisson, et
nous advons grant faminne. Si voeilliés hui tant faire que vous les
concquerés par bien faire de ferir de lanche et d’espée. Et soiiés tous
preudomme et loyal, car j’ay grant fianche en Dieu et en vous que li
journée sera pour nous.»

Adonc joindi li prinches ses mains vers le ciel et dist: «Vray pères
souverains, qui nous avés créés et fais, si voirement que vous savés
que je sui chi venus pour droit aidier à soustenir et ce roy escachiet
remettre en son hiretaige, si consentés que nous ayons victore contre
nos ennemis!» Et puis dist tantost apriès: «Avant, bannierre, ou nom de
Dieu et de saint Gorge!» Et en allant, il prist le roy dan Pierre par
le main, et puis li dist tout en hault: «Sire roy, au jour d’ui saurés
vous se jammais aurés riens ou royaumme de Castille, et aiiés en Dieu
ferme esperance.»

A ces mos, li dus de Lancastre et messires Jehans Camdos, qui menoient
l’avantgarde, aprocièrent. Dont, en aprochant, il avint que li dus de
Lancastre dist à monsigneur Guillaumme de Biaucamp, qui estoit dallés
lui: «Guillaumme, vela nos ennemis; mès, foy que je doi à Dieu, vous me
verés hui bon chevalier, ou je demorray en le place.» Et puis tantost
il dist: «Avant! Avant! bannierre, ou nom de Dieu et de saint Gorge,
et face chacuns son devoir!» Et fist là li dus de Lancastre chevalier
en celle meysme heure monsigneur Jehan d’Ippre, et puis se mist tout
devant les autres, desoubs se bannierre, et chacuns, qui mieux mieux,
le sieuwi, qui se rencoragoient tout pour lui. Adonc coummencha li
bataille de tous costés. Fºs 146 vº et 147.

P. 35, l. 15: donc.--_Ms. A 8_: dès lors. Fº 284.

P. 35, l. 19: et tout de piet.--_Ms. A 8_: un petit.

P. 35, l. 22: joindi.--_Ms. A 5_: joingni.

P. 35, l. 23: pères.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: Diex, Dieu.

P. 35, l. 25: mi.--_Mss. A 7, 8_: moy.

P. 35, l. 27: escaciet.--_Ms. A 7_: eschacié. Fº 281.--_Ms. A 8_:
enchacié. Fº 284.

P. 35, l. 28: ensonniiés.--_Ms. A. 8_: enhardiz.

P. 36, l. 7: Biaucamp.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: «Guillaume,».


§ =580=. A l’assambler.--_Ms. d’Amiens_: Si vous di que ceste première
bataille s’asambla à le bataille monsigneur Bertran de Claiequin,
qui estoit forte et espesse, et bien pourvueue et garnie de bounes
gens d’armes de Franche, d’Artois, de Picardie, de Bourgoingne, de
Bretaigne, d’Arragon et de tous pays. Là eut, de premières venues,
grans bouteis de lanches et des glaves, et les arestoient les ungs
sus l’autre, et puis boutoient par forche de bras et de poitrinnes,
et se tenoient si serré qu’il ne pooient entrer li uns en l’autre.
D’autre part, archier et arbalestrier traioient vistement l’un contre
l’autre, et chil qui perdoient ou brisoient lors lances ou qui ne s’en
pooient aidier en le presse, recourroient as haches dures et trenchans,
dont il estoient bien pourvueu, et en dounnoient les horions si grans
que merveilles estoit à l’oïr et au regarder. Là se combatoient li
bon chevalier, tant d’un lés comme de l’autre, moult vaillamment.
Là estoient li dus de Lancastre, messires Jehans Camdos, messires
Thummas dou Fort, messires Guillaummes de Biaucamp, fils au comte de
Warwich, messires Hues de Hastinges, chacuns bannierre desploiie, et
requeroient leurs ennemis moult vaillamment. En celle route et dallés
yaux estoient li doy marescal dou prinche, en moult bon couvenant, et
bien acompaigniet de bonnes gens d’armes, messires Guichars d’Angle et
si doi fil, et messires Estievennes de Coussentonne, qui merveilles y
faisoient d’armes. Là estoient une partie des Compaingnes qui moult dur
et moult fierement se combatoient. Si vous di que messires Bertrans
de Claiequin et li sien, qui eurent ce premier encontre, ne l’avoient
mies d’avantage, mès ossi se combatoient il moult vaillamment et très
hardiement. S’en couvint, par le bouteis des lanches et des glaives,
tamaint reversser à terre des ungs et des autres; et qui estoit cheus
entre piés, il estoit mors sans remède, s’il n’estoit trop bien
secourus.

Ceste bataille fu durement aspre et fellenesse et bien combatue de
lances acerées, des haces, de daghes, d’espées et de coutiaux, et
point n’espargnoient l’un l’autre. Là avoient li grant et li fort bon
avantage de rompre les presses. Si veoit on bannierres et pennons par
routtes entrer en l’un l’autre, et puis combattre et yaux entoueillier,
une heure renversser et l’autre redrechier.

Et avint ou plus fort de le bataille que messires Jehans Camdos fu
abatus et priès mis à grant meschief, car ungs Cateloins, grans et fors
et durs malement, estoit cheus sus lui et metoit grant painne coumment
il le pewist, et le playa ens ou visaige parmi le visière tant que li
sans li courroit tout contreval. Et avoit chils à nom Martins Ferrans,
hardis homs et outrageux durement, et croy que il ewist porté à
monsigneur Jehan Camdos trop grant contraire, mès li chevaliers s’aviza
d’un coutiel de plat qu’il avoit à son costé. Si le sacha vistement
et en feri le Cateloing ung tel horion ou corps qu’il li rompi les
plattes, et li embarra tout ens et li coppa les boyaux. De ce cop morut
li Cateloings et reverssa d’autre part. Adonc se leva messires Jehans
Camdos au mieux qu’il peult, et prist sen espée qui estoit grande et
roide et bien taillans, et se feri en le priesse. Si vous di qui qu’il
consuiwoit à cop, il estoit tous certains de le mort, et y fist adonc
li chevaliers merveilles d’armes. Fº 147.

P. 36, l. 16 et 17: A l’assambler.... parolle.--_Mss. A_ 7, 8: Là.

P. 36, l. 19 et 20: li un.... l’autre.--_Ms. A 8_: les uns dedens les
autres.

P. 37, l. 1: arroi.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: et sanz ordenance.

P. 37, l. 4: li captaus de Beus.--_Ms. A_ 8: le captal de Beuch.

P. 37, l. 12: Cateloing.--_Ms. A 8_: Catellains. Fº 284 vº.

P. 37, l. 13 et 14: et effondroient hyaumes et bachinés.--_Ms. A 17_:
et avoient effondré maint bachinet de Tainnes que les Espaingnolz
avoient. Fº 349.

P. 37, l. 19: bersoient.--_Ms. A 8_: bleçoient.

P. 38, l. 5: et y fist desous sa bannière.--_Ms. A 17_: et là leva
bannière.

P. 38, l. 9: casteloing.--_Ms. A 8_: castellains.

P. 38, l. 15: à son chaint.--_Ms. A 8_: en son sain.


§ =581=. Che samedi.--_Ms. d’Amiens_: D’autre part, aprochièrent les
batailles, et vint li prinches et ses bannierres sus le lés destre
pour combattre au comte dan Tille qui estoit sus le costé senestre.
En le bataille dou prinche avoit grant fuisson de bonne chevalerie et
de riches paremens. Là estoient li rois dans Pierres et se bannierre
ens ès plainnes armes de Castille, li bannierre le roy de Navarre et
messires Martins de le Kare qui le representoit. Mès, enssi que li
prinches et ceste grosse bataille devoit approchier, li comtes dan
Tille resongna et se parti sans plus atendre, et ossi fist li plus
de chiaux qui avoecq lui estoient monté à cheval. Chil avoient bon
avantaige de fuir.

Adonc aprocha li captaus de Beus et se routte, et prissent leur adrèce
sus chiaux de piet de le bataille le comte dan Tille qui s’en fuioit.
Si les coummenchièrent Gascon et Englès à ochire et à decopper, et à
renversser et abattre par terre comme bestes. Là eult grant occision
et qui mout effrea les Espagnos, car li prinches à toutte se grosse
routte s’en vint assambler fierement sus le bataille le roy Henry qui
estoit durement forte et espesse et bien pourvueue de gens qui ossi
s’aquitoient de combattre assés souffissamment, car li roys Henris,
comme bons chevaliers, leur rendoit grant corraige et leur disoit:
«Biau signeur, je demour[r]ay d’allés vous: aidiés moy à deffendre et à
soustenir mon droit et à garder l’iretaige dont vous m’avés fait roy.»
Là y fissent il de le main merveilles d’armes.

Au costé senestre, avoit une petite montaingne, et là avoit on establi
l’arrieregarde des Englès à estre à l’encontre des chevaux armés.
Là estoient li rois de Mayogres, li comtes d’Ermignach, li sires de
Saverach, messires Renaus de Maroeil, messires Berars de Labreth,
messires Perducas de Labreth, messires Hues de Cavrelée, messires
Loeis de Halcourt, messires Ustasses d’Aubrecicourt. Et d’autre part
se combatoient li sires de Clichon, messires Ghautiers Hués, messires
Robers Canolles, messires Jehans d’Ewreus, messires Robers Cheni,
messires Robers Bricqués, Carsuelle, Lamit, Naudon de Bagerant, li
sires de Rais, desous le bannierre Camdos.

Là n’y avoit chevalier ne escuier de le bataille dou prinche qui ne
vausist, par droite comparison, ung Rollant ou ung Olivier; et bien le
couvenoit, car il trouvèrent d’encontre dure gent et forte et grant
fuisson. Et se chil qui estoient là sus les camps avoecq le roy Henry
se fuissent ossi loyaument acquitet de combattre et de faire leur
devoir que fissent chil de le bataille monsigneur Bertran de Claiequin,
il ewissent dounnet les Englès moult affaire. Là estoient arbalestrier
dou lés le roy Henry qui traioient roit et assés, mès leurs trés greva
petit as Englès et as Gascons; car il estoient fort armés de jackes
et de bonnes fortes plattes. Ossi il avoient archer grant fuisson qui
traioient si ouniement et si espessement que nulx ne s’osoit mettre ne
bouter en leur trait, se il ne volloit estre mors davantaige. Fº 147 rº
et vº.

P. 38, l. 22: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares. Fº 284 vº.

P. 38, l. 28: li sires de Rays.--_Le ms. A 17 ajoute_: bretons. Fº 349
vº.

P. 39, l. 3: si.--_Ms. A 7_: son. Fº 281 vº.--_Ms. A 8_: ses.

P. 39, l. 7: Bietremiex.--_Ms. A 8_: Berthelemy.

P. 39, l. 8: Bernardet.--_Ms. A 8_: Bernart.

P. 39, l. 9: Lestrade.--_Ms. A 8_: Lestran. Fº 285.

P. 39, l. 11: s’acquittoient.--_Ms. A 8_: s’aquitèrent.

P. 39, l. 19: dou Chastiel.--_Le ms. A 17 ajoute_: breton. Fº 349 vº.

P. 39, l. 29: fait.--_Ms. A 8_: fors.

P. 40, l. 4: Thummas de Graindson.--_Ms. A 8_: Jehan de Graindon.

P. 40, l. 7 et 8: mies tous deviser.--_Ms. A 8_: nommer ne tous
deviser.

P. 40, l. 24: vos.--_Ms. A 8_: vostre.

P. 41, l. 2 et 3: recommender.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_: entre
les preux.


§ =582=. Moult fu ceste.--_Ms. d’Amiens_: Moult fu ceste bataille dure
et felenesse et bien combatue, tant d’un lés comme de l’autre, car
Espagnol lanchoient dars et archigaies trenchans dont il navroient et
mehaignoient durement chiaux qu’il en conssuiwoient; et si avoient li
pluisseur fondes dont il jettoient pierres et plommées dures et pesans,
pour effondrer bachinés, con dur qu’il fuissent. Là s’avanturoient
chevalier, et estoient de tous costez, et s’abandounnoient li aucun
moult hardiement. Et par especial, dou costé des Englès, messires
Jehans Camdos y fu très bons chevaliers et y fist merveilles d’armes.
Là estoient il par routtes et par compaingnes, entrelachiet l’un à
l’autre, où il se combatoient main à main, et dounnoient si grans
horions de haches et d’espées que c’estoit grant hideur à l’oïr, si
comme je l’oy recorder les hiraux qui estoient à l’un des lés de le
bataille, et regardoient les combatans et jugeoient des fuians et des
bien faissans. Si vous di finablement que Espagnol se coummencièrent à
ouvrir et à esbahir; et encorres se fuissent il plus tost desconfit, se
ne fust li rois Henris qui les amonestoit et prioit de bien faire et
les retourna et raloiea par trois fois, et leur remoustroit moult cler
et moult hault: «Ah! biau seigneur, ja m’avés vous fait roy de Castille
et juré et proummis foy et loyaulté et que nullement vous ne me faurés,
et vous me volés faillir. Retournés, bonne gent, et vous combatés
hardiement. Ve me ci dallés vous, ne ja vous ne me verrés plain piet
fuir: je aroie plus chier à morir que il me fuist reprouvé.» Fº 147 vº.

P. 41, l. 12: Lusebonne.--_Ms. A 8_: Lissebonne. Fº 285.

P. 41, l. 13: loyaument.--_Le ms. A 8 ajoute_: et moult voulentiers. Fº
285 vº.

P. 41, l. 15: gisarmes.--_Ms. A 8_: juisarmes.

P. 41, l. 16: d’espois.--_Ms. A 8_: des poings.

P. 41, l. 20: estoient.--_Le ms. A 8 ajoute_: montez.

P. 41, l. 21: resviguroient.--_Ms. A 8_: ressoignoient.

P. 41, l. 25: vaillandise.--_Ms. A 7_: vaillantisse. Fº 282.--_Ms. A
8_: vaillance.

P. 42, l. 11 et 12: monsigneur Bauduin de Fraiville.--_Ms. A 8_: le
seneschal de Frainville.

P. 42, l. 46: Melval.--_Ms. A 8_: Maleval.

P. 42, l. 22: pooit.--_Ms. A 8_: puet.

P. 42, l. 31: ahireté.--_Ms. A 8_: herité.


§ =583=. La bataille.--_Ms. d’Amiens_: Par telx langages et par si
faittes raisons requeilla et remist li rois Henris par trois fois ses
gens enssamble, et il meysmes de son corps il y fu très bons chevaliers
et vaillamment se combati. Mès, au voir dire, ses gens trouvèrent plus
durs combatans, plus hardis et plus entreprendans qu’il ne fuissent,
et bien apparu; car, par combattre durement et assaillir hardiement,
il les reboutèrent et reculèrent, et fissent partir tous chiaux qui à
cheval estoient et fuir les frains abandounnés. Dont, quant li roys
Henris vit che grant meschief contourner et descendre sus li et qu’il
n’y avoit mès nul recouvrier qu’il ne fuissent desconffit, si eut plus
chier à fuir qu’à atendre l’aventure d’estre pris; car bien savoit,
s’il estoit pris, qu’il seroit mors sans merchy et sans remède, ne li
rois dans Pierres, ses frères, n’aroit nulle pité de lui. Si monta à
cheval dou plus tost qu’il peult, et se bouta entre les fuians et se
sauva par telle manierre.

Encorres se combatoient li Frenchois et li Breton, dont messires
Bertrans estoit souverains. Si vous di que là entre yaux eult tamainte
belle appertisse d’armes faitte, mainte prise et mainte rescousse, tant
d’un lés comme de l’autre; mès li grosse bataille dou duc de Lancastre
et de monsigneur Jehan Camdos et des marescaux et des Compaingnes se
tray celle part. Si ne peurent gaires depuis longement durer. Là fu
pris messires Bertrans de Claiequin desoubz le bannierre monsigneur
Jehan Camdos et fu ses prisons. Et furent pris li comtes Sansses,
frères au roy dam Pierre et au roy Henry, qui s’en fuioit, messires
li Bèghes de Vellaines, messires Jehans de Noefville et plus de deux
mil chevaliers et escuiers. Et y fu mors entre les autres ungs bons
chevaliers franchois, li Bèghes de Villers, et pluisseurs autres
chevaliers et escuiers que je ne puis mies tout noummer; et, dou costé
des Englès, ungs bons chevaliers qui s’appelloit li sires de Ferières.
Et encorres en y eut des autres pluisseurs; car si grosse bataille que
ceste fu ne puet mie estre outrée à si petis frès qu’il n’en y ait
mors otant bien de chiaux qui le place obtiennent, que des descomfis,
quoyque li victore leur demeure. Ceste bataille fu desoubs Nazares, en
Espaingne, l’an de grasce Nostre Signeur mil trois cens soixante six,
le troisimme jour dou mois d’avril. Fº 147 vº.

P. 43, l. 3: et.--_Ms. A 8_: de.

P. 43, l. 4: entettement.--_Mss. B 4 et A 8_: enterement, entièrement.
Fº 283.

P. 43, l. 15: moult.--_Ms. A 8_: bien.

P. 43, l. 27: Gauwains.--_Ms. A 8_: Gautier.

P. 44, l. 3: Lors.--_Ms. A 8_: Là.

P. 44, l. 8 et 9: d’Evrues.... chevaliers.--_Ms. A 8_: d’Evreux et les
bons chevaliers.

P. 44, l. 28: moururent.--_Ms. A 8_: mouru. Fº 286.


§ =584=. Quant la bataille.--_Ms. d’Amiens_: Che samedi, si comme vous
poés oïr, fu grande li descomfiture sus les Espagnols et les Catelloins
et les Franchois, d’un costé. Et fu justement raporté au prinche qu’il
y eut mort, de droite gent d’armes, cinq cens et soixante, et d’autres
gens combatans, sept mil et cinq cens, sans chiaux qui se noiièrent.
Car li enchaux de le descomfiture dura jusques à le grosse rivière
desoubz Nazares; siques li pluisseur, pour yaux sauver et pour le
hydeur qu’il avoient de leurs ennemis, entroient ens à cheval et à
piet: si estoient otant bien perdu comme en devant.

Encorres, meysmement sus le pont de le ville de Nazeres, fu li enchaux,
li pestilensce et li mortalités trop grans; et chil qui ne pooient
entrer en le ville des Espagnolx saloient en le rivierre, fust à
cheval ou à piet, tant estoient fort eshidé. Et entrèrent les gens dou
prinche en le ville de Nazeres, par forche. Là eut grant ocision et
grant mortalité d’ommes, de femmes et d’enfans que nuls n’estoit pris à
merci, se il n’estoit trop riches homs ou trop grans sires malement. Là
furent pris et trouvé en une kave li grans prieux de Saint Jehan et li
grans maistres de Saint Jame, qui s’estoient repus dallés ung mur, et
ossi li grans mestres de Caletrave.

Briefment à parler, li descomfiture, li mortalités et li ocisions y fu
moult grans et moult oribles. Et dura li cache mout longement, car ens
ès plains de Nazares où li bataille fu, il n’y avoit nul empeschement,
haie ne buisson, arbre ne olivier, qui pewist destourner les Englez
et les Gascons à courir tout à leur vollenté, à cacher, à prendre
et à ochire. Et par especial il en noia ce jour plus de quatre mil,
et recordèrent li aucun pour certain que la rivierre avoit estet
vermeille dou sancg qui yssi des corps des hommes et des chevaulx. Che
jour, fu pris en très bon couvenant et durement navrés et desoubz se
bannierre, messires Ernouls d’Audrehen, marescaux de Franche, et y fist
li chevaliers merveilles d’armes de son corps, et moult vaillamment se
combati. Fºs 147 vº et 148.

P. 44, l. 31: de France.--_Ces mots manquent dans les mss. A 7, 8._

P. 45, l. 1: outrée.--_Ms. A 8_: oultre. Fº 286.

P. 45, l. 6: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares.

P. 45, l. 6: couroit.--_Ms. A 8_: court.

P. 45, l. 18: encauchier.--_Le ms. A 8 ajoute_: gens.

P. 45, l. 22: li plus.--_Ms. A 8_: les pluseurs. Fº 286 vº.

P. 45, l. 23: rade.--_Ms. A 8_: roide.

P, 45, l. 31: devers.--_Ms. A 8_: dedens.

P. 46, l. 6: où pillart.--_Ms. A 8_: et pilliée: si.

P. 46, l. 18: disent.--_Ms. A 8_: disoient.

P. 46, l. 20: rouge.--_Ms. A 17_: rogier. Fº 350 vº.


§ =585=. Apriès le desconfiture.--_Ms. d’Amiens_: Apriès le
desconfiture de le bataille de Nazares, li prinches, pour recueillier
ses gens qui repairoient de le cache, s’en vint sus une petitte
montaingne. Là fist il lever se bannierre contremont, à laquelle
touttes mannierres de gens de leur costé se radrechièrent. Si fu il
moult tart, ainschois que tout fuissent revenu. Adonc avala li prinches
moult ordounneement, sa bannierre devant lui, et s’en vint ens ès
logeis dou roy Henri. Si y trouva, et ossi fist toutte son host, de
touttes pourveanches à grant fuisson, dont il furent bien servi et
bien aisiet. Si se desarmèrent et appareillièrent, chacuns sires par
soy et entre ses gens, et entendirent li pluisseur à mettre à point
chiaux qui blechiés et navrés estoient. Adonc s’en vint li rois dans
Pierres deviers le prinche, et le volt enclinner, mès li prinches
ne le consenti mies. Se li dist li rois: «Mon chier cousin, je vous
doy mout remerchiier, car par vous est toutte m’onneur recouvrée, et
m’avés hui tant fait que jammais ne l’aray desservi.» Adonc respondy li
prinches et dist: «Sire roys, ne m’en donnés nulle loenge, mès à Dieu
princhipaument, car de li vient ceste belle aventure que nous avons.»

Adonc entrèrent il en autres parolles. Si fu li souppers, ens ou logeis
dou prinche, appareilliés mout grans et moult biaux. Et y dounna
li prinches à souper le roy dam Pierre et le roy de Maiogres, et
monsigneur Martin de le Kare, qui representoit le roy de Navarre, et
le comte d’Ermignach et ung comte dou royaumme d’Arragon qui estoit
prisounniers, que on noummoit le comte de Dunne. Et enssi en ses logeis
chacuns sires dounna à soupper à ses prisounniers, qui prisounnier
avoit, moult convignablement. Et passèrent le nuit en grant joie et en
grant deduit, car il avoient bien de quoy, vivrez à grant fuisson, et
trouvet ossi grant plantet de vaissellemence d’or et d’argent et de
bons rices jewiaux, çaintures, draps et mantiaux; car li rois Henris et
touttes ses gens estoient là venus moult estoffeement et bien pourvueu
de tout bon. Fº 148.

P. 46, l. 27 et 28: remontière.--_Ms. A 8_: remontée. Fº 286 vº.

P. 46, l. 28: mettre.--_Ms. A 8_: tenir.

P. 46, l. 31: le cache.--_Ms. A 8_: la chace.

P. 47, l. 4: recuellier.--_Ms. A 8_: recueillir.

P. 47, l. 7: Maiogres.--_Ms. A 8_: Maillogres.

P. 47, l. 18: venant.--_Ms. A 8_: venir.

P. 47, l. 30: leurs.--_Ms. A 8_: ses.

P. 48, l. 8: li dit logeis estoient.--_Ms. A 8_: le dit logeis estoit.

P. 48, l. 15: cinq mil.--_Mss. A 7, 8_: cinq cens. Fº 283 vº.--_Ms. A
17_: six cens. Fº 351.

P. 48, l. 24: le nombre.--_Ms. A 8_: compte. Fº 287.

P. 48, l. 27: Bien.--_Le ms. A 8 ajoute_: avoient de quoy et.

P. 48, l. 28: plentiveusement.--_Ms. A 8_: plantureusement.


§ =586=. Le dimence.--_Ms. d’Amiens_: Quant che vint le diemenche au
matin et que li prinches eult oy messe, li rois dans Pierres vint
deviers lui, emfourmés et advisés de quoy il devoit parler: che fu
qu’il requist au prinche c’on li delivrast le comte Sansse son frère,
le maistre de Caletraive, messire Gomme Garil, le grant prieur de
Saint Jehan, le grant maistre de Saint Jame et tous chiaux d’Espaingne
c’on tenoit pour prisounniers, car il les volloit faire morir comme
traiteurs et mauvais contre lui. Quant li prinches l’oy et vit quelle
affection il avoit, se li requist ung don: «Quel don, dist li rois
dans Pierres, mon chier cousin, vollés vous avoir? Ja savés vous
que tout chou que j’ay est vostre sans nul moiien, et vous acorde à
faire vostre vollenté dou tout.»--«Je vous pri et requier, dist li
prinches, que vous voeilliés pardounner à tous chiaux que vous tenés
pour prisounniers, vostre mautalent, et à tout le demorant dou pays
ossi, si vous vollés estre ne demourer rois de Castille.» Adonc s’avisa
li rois dans Pierres et dist: «Chiers cousins, pour l’amour de vous je
l’acorde, et je leur pardounne bonnement tout, excepté ce faux traiteur
Gomme Garilz qui m’a fait plus de maux que tout li autre.»--«Cesti,
dist li prinches, vous acorde jou bien.» Dont furent mandé tout li
chevalier d’Espaingne qui prisounnier estoient, en l’ost; et là,
present le prinche et moult de grans signeurs, leur pardounna li rois
dans Pierres tous mautalens, et baisa son frère le bastart le comte
Sansse, en nom de pais, et tous les aultres. Apriès, li fu delivrés à
faire son plaisir messires Gommes Garils. Il n’en eult nulle pité, tant
fort le haioit pour les grans contraires que chils li avoit fais et le
fist decoller, voiant tous chiaux qui veoir le peurent. Fº 148.

P. 48, l. 31: devant.--_Ms. A 8_: hors de. Fº 287.

P. 49, l. 13: car.--_Le ms. A 8 ajoute_: moult.

P. 49, l. 26: vo.--_Ms. A 8_: vostre.

P. 50, l. 4: eurent en couvent.--_Ms. A 8_: encouvenancièrent.

P. 50, l. 6: si.--_Ms. A 8_: ses.

P. 50, l. 8: li fist.--_Ms. A 8_: leur fist.

P. 50, l. 8 et 9: recogneut et desservi.--_Ms. A 8_: recongnurent et
desservirent.

P. 50, l. 27: clore.--_Mss. B 4 et A_: clore ne tenir. Fº 285.

P. 50, l. 29: le ville.--_Le ms. B 6 ajoute_: bien cinq lieues.

P. 51, l. 4: Barbesque.--_Ms. B 6_: Barbestre.

P. 51, l. 10: ne bien aisiet.--_Ms. A 8_: aisieement.


§ =587=. Li princes de Galles.--_Ms. d’Amiens_: Che dimenche, tout
le jour, demoura li prinches ens ès logeis, qu’il avoit concquis et
trouvez de ses ennemis, et eurent là en dedens consseil coumment il se
maintenroient. Le lundi apriès messe et boire, li rois dans Pierres se
parti dou prinche à grant fuison de gens d’armes, et chevaucha devers
le grosse ville de Burghes, et li prinches et li demorans de ses gens
s’en vinrent logier à Barbeske. Sitost que li bourgois et li hommes
de Burghes entendirent que li rois dans Pierres venoit celle part,
il yssirent tout contre lui moult honnerablement, et le rechurent
comme leur seigneur et leur roy, et le menèrent dedens Burghes moult
solempnement. Au tierch jour apriès, vint li princes devant Burghes,
où il fu requeilliés ossi moult grandement, et se logièrent touttes
ses gens là environ. Adonc vint à Burghes veoir le roy dom Pierre son
seigneur et le prinche de Ghalles, chilx chevaliers espagnols qui point
ne s’estoit tournés deviers le roy Henri, dans Ferrans de Castres.
Se le vit li prinches moult vollentiers, et le festia et honnoura
grandement, et ossi fissent tout li seigneur qui là estoient.

Environ ung mois, sejournèrent li rois dans Pierres et li prinches en
le ville de Burghes. Là en dedens vinrent au dit roy faire feaulté et
hoummaige tout chil de Castille, des villes, des cités et des castiaux,
et aussi tout gentil homme, seigneur, chevalier et escuier, de
Portingal, de Seville, de Toulète, de Corduan, de Lion, de Galise et de
touttes les marches, loing et priès, et jurèrent tout solempnellement,
present le prinche de Galles et pluisseurs grans signeurs ad ce
appiellés, à tenir et obeir au roy dam Pierre comme leur droit signeur
souverain. Avoecq tout chou, li prinches de Galles tint son jugement
et son gage de bataille devant Burghes, siques on puet bien dire tout
notoirement que toutte Espaingne, par concquès, fu à lui et à son
coummandement.

Quant li prinches eut tenu ses Paskes et ses festes à Burghes avoecq le
roy dam Pierre et là sejourné plus d’un mois, et que on ne savoit ne
sentoit mès nuls rebelles ens ou pays que tout ne fuissent obeissant
au dit roy, il y eut grans parlemens entre le roy et le prinche
et leurs conssaux; et là à ces dis parlemens furent renouvellet
li sierment, les proummesses, li couvens, les ordounnances et les
obligations qui estoient jurées et escriptes entre l’un et l’autre,
très le coummencement dou voiaige. Et dubt li roys dam Pierres partir
du prince et aller ent se voie deviers Seville, en instanche de che
que d’assambler or et argent pour paiier le prinche et ses gens, et li
prinches le devoit attendre ou Val d’Olif; et devoit retourner li dis
rois dedens un certain jour deviers le prinche. Sur ce, il se parti et
s’en alla à Seville et là où bon li sambla, car tous li pays estoit
ouvers contre lui et appareilliés à son coummandement. Et li prinches
et ses gens l’atendirent plus de trois mois oultre le jour qu’il devoit
retourner. Si eurent là en dedens tamainte souffreté de pain et de vin
et de tous autres vivres, car il estoient grant gens, et si trouvoient
chiaux dou pays durs et mal amis à yaux, et si ne pooient par couvent
les gens le prinche assaillir nulle fortrèche: enssi estoit il
ordounné; mès, se il ewissent tenu ceste ordounnance, il fuissent tout
mort de famine, car li rois dans Pierres les faisoit trop sejourner.

Si prist li prinches Haulte Mousque où il trouva de tous vivres
assés largement pour vivre, lui et son host, environ ung mois, et
puis s’em parti et vint à Medine de Camp, une bonne grosse ville et
bien avitaillie. Si l’asiega li prinches tant seullement pour avoir
les vivres. Quant chil de le ville de Medine se virent asegiet, si
doubtèrent que de force il ne fuissent pris et perdissent corps
et biens. Si se composèrent deviers le prinche et ses gens, et
avitaillièrent l’ost assés plentiveusement. Et se tinrent encorres là
environ, atendans que li rois dans Pierres revenist ou qu’il en oyssent
bonnes nouvelles; mès il le faisoit trop long, dont moult en desplaisi
au prinche et à son consseil, et en le deffaulte de lui il convint
les Compaingnes espardre sus le pays pour avoir vivres. Si y fissent
pluisseurs contraires et y prissent pluisseurs villes et castiaux
rebelles à yaux; et quant il les avoient pris par forche avoecques les
vivres, il les pilloient tous et y faisoient moult de destourbiers.

En ce temps fu delivré li rois Carles de Navarre de prison, par le
pourcach de madamme la roynne sa femme, et monsigneur Martin de le
Kare et l’evesque de Panpelune, et revint arrierre en son royaumme de
Navare, dont li prinches fu moult liez. Fº 148 rº et vº.

P. 51, l. 18: plus de trois sepmainnes.--_Ms. A 8_: environ trois
sepmainnes et plus. Fº 288.

P. 51, l. 19: En ce sejour.--_Ms. A 8_: Et ce jour de Pasques.

P. 52, l. 1: mès.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: nul empeschement ne. Fº
284.

P. 52, l. 6: com plus.--_Ms. A 8_: tant plus.

P. 52, l. 19: plaisi.--_Ms. A 8_: fut plaisant.

P. 52, l. 23 et 24: sur le.... portoit.--_Ms. A 8_: en entencion avoir
grant argent, ainsi que encouvenancié l’avoit. Fº 288.

P. 52, l. 26: s’espardirent.--_Ms. A 8_: s’espandirent.


§ =588=. P. 53, l. 4: Nazres.--_Ms. A 8_: Nazares. Fº 288.

P. 53, l. 21: place.--_Ms. A 8_: la place.

P. 53, l. 25: de Claiekin.--_Ms. A 8_: du Guesclin.

P. 53, l. 25: d’Audrehen.--_Le ms. A 17 ajoute_: le Bègue de
Villainnes. Fº 352 vº.

P. 53, l. 29: delivrer.--_Le ms. A 17 ajoute_: plus pour doubte qu’il
ne retournast en Espaingne deffaire ce que le prince avoit fait que
pour autre chose. Fº 352 vº.

P. 53, l. 30: n’i pressoit.--_Ms. A 7_: n’y prisoit. Fº 284 vº.


§ =589=. Li rois Henris.--_Ms. d’Amiens_: Et encores ne savoit on
nulle verité dou roy Henry en l’ost dou prinche, se il estoit mors ou
vis. Bien dissent li pluisseur que on l’avoit veu sus le fin de le
bataille moult vaillamment combattre, mès on n’en savoit plus avant,
et tenoient li aucun adonc mieux qu’il fuist mors que vis. Touttefois,
à parler justement de ce roy Henri, quant il vit le desconfiture et
qu’il n’y avoit nul recouvrier, il se sauva sagement et ne se bouta ne
encloï en nulle fortrèce d’Espaingne, mès prist ses adrèches et son
chemin deviers le royaumme d’Arragon. Et envoiea vistement certains
messaigez deviers sa femme et ses enfans qui se tenoient à Burghes,
qu’il partesissent tantost et se retrayssent deviers Arragon, siques,
quant la damme oy les nouvelles de le desconfiture de Nazres, si fu
moult effraée et courouchie, che fu bien raisons. Nonpourquant, elle
tourssa et s’adrecha deviers son mari qui s’estoit retrais à Vallenche
le Grant. Or vous parlerons dou prinche et dou roy dant Pierre coumment
il persevera. Fº 148.

.... En ce tamps estoit li dessus dis rois Henris li escachiés afuis,
si comme vous avés oy, ens ou royaumme d’Arragon, durement courouchiés
et tourblés sus le prinche et son pays, et c’estoit bien raisons,
car il l’avoient mis jus et arrierre de grant signourie et de grant
noblèce. Et se tint en Arragon jusques à tant que il eut entendu
coumment la besoingne alloit; et quant il sceut que messires Bertrans
de Claiequin estoit prisounniers, si en eut grant joie, car bien penssa
qu’il fineroit par argent. Si se parti li dis rois Henris d’Arragon,
et s’en vint à Toulouse dallés le duc d’Ango qui le rechupt liement.
Tantost li rois Henris assambla ses compaignons, et fist tant qu’il
eult trois cens armures de fier, et entra en la terre dou prinche et
prist une ville que on appelle Baniers, et fist grandement guerre
au prinche. Si avoit aucuns gens, guerrieurs et amis, et acqueroit
encorres tous les jours, pour guerriier le ducé d’Acquittainne et
le terre dou prinche, et aussi les terres des signeurs de Giane qui
avoecq le prinche estoient en ce voiaige et qui ce destourbier li
avoient porté. Si ewist vollentiers veu li rois Henris que li jonnes
comtes d’Auçoire, de Franche, qui ungs grans guerrières estoit et bien
amés de gens d’armes, se fuist boutés en celle guerre avoecq lui et
fuist entrés en Acquittainne au lés deviers Poito, et ars et courut le
pays. Mès quant li connissance en vint au roy Carle de Franche que li
comtes d’Auçoire estoit priès moult aigrement des ungs et des autres
pour entrer en le terre dou prinche, si ne le veut mies conssentir;
et deffendi à son chevalier le comte d’Auchoire qu’il ne fuist tels
ne si hardis, sus à perdre tout chou qu’il tenoit ou pooit tenir ou
royaumme de Franche, qu’il se mesist en celle chevaucie. Et, pour
estre plus asseurs dou dit comte, il le fist adonc aller tenir prisson
ens ou castiel dou Louvre dedens Paris, et le fist garder bien et
songneusement. Che fu environ le Nostre Damme my aoust l’an de grace
mil trois cens soissante et sept. Fº 148 vº.

.... Or vous parlerons ung petit de le marce dou roy Henry et coumment
il est revenus sus et à le courounne et hiretaige des pays, et de le
mort dou roy dam Pierre son frère, et puis retourrons à autre matère
dou duc d’Ango et dou ducq de Berri et as chevauchies qu’il fissent en
le langhe d’ock et sour le terre dou prince.

Apriès ce que le desconfiture eut estet devant Nazres, si comme il est
chi dessus contenus en ceste histoire, ly roys Henris se sauva et s’en
afui en Arragon jusques à tant que il eut entendu coumment la besoingne
alloit. Et quant il seut que messires Bertrans de Claequin estoit
prisounniers, si en ot grant joie, car bien penssa qu’il fineroit
parmy argent. Si se parti li dis roys Henris d’Arragon et s’en vint
à Toulouse dallés le duc d’Ango qui le rechut liement. Tantost li
roys Henris assambla des compaignons et fist tant qu’il en eult trois
cens armures de fier et entra en le tierre dou prinche et prist une
ville que on appelle Baniers et fist grandement guerre au prinche.
Quant li prinches fu retournés en son pays, li rois Henris se parti de
Baniers et entra en Arragon et rassambla grans gens, Bretons, Alemans,
Bourgignons, et touttes mannierres de gens qui venoient à lui estoient
rechus, et entra de rechief en Castille et y fist grant gerre. Fº 167
vº.

P. 54, l. 5 et 6: hasteement.--_Ms. A 8_: hastivement. Fº 288 vº.

P. 54, l. 9: lequele.--_Mss. B 4 et A_: lequel. Fº 286.

P. 54, l. 14: se mesescance.--_Ms. A 7_: ses mesaventures. Fº 284
vº.--_Mss. B 4 et A 8_: ses meschances. Fº 286.

P. 55, l. 6: princeté.--_Ms. A 8_: prinçauté.

P. 55, l. 11: vinrent.--_Ms. A 8_: furent envoiées. Fº 289.

P. 55, l. 21: poroit.--_Ms. A 8_: pourroient.

P. 55, l. 23: quoiteusement.--_Ms. A 8_: hastivement.

P. 55, l. 26: heriier.--_Ms. A 8_: guerroier.

P. 56, l. 7 et 8: quatre cens Bretons.--_Ms. B 6_: mil combatans.

P. 56, l. 10: Richon.--_Le ms. B 6 ajoute_: Pons de la Court.

P. 56, l. 12: Alains.--_Ms. A 17_: Raoul. Fº 353.

P. 56, l. 12: Saint Pol.--_Le ms. A 17 ajoute_: monseigneur Eustace de
la Houssoye, monseigneur Bertran de Guité. Fº 353.

P. 56, l. 16: Baniers.--_Ms. A 8_: Banières.

P. 56, l. 27 à 29: qui.... anoieus.--_Ces mots manquent dans les mss.
A._


§ =590=. Quant li princes.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons à le matère
dou prinche qui estoit adonc en Espaingne. Quant li prinches et ses
gens eurent sejourné et atendu le roy dant Pierre plus de six mois
et enduret tamainte mesaise de fain, si eut consseil li dis prinches
qu’il envoieroit certains messaiges par deviers li. Si y envoiea trois
chevaliers des siens, monsigneur Ghuiçart d’Angle, monsigneur Richart
de Pontcardon et monsigneur Neel Lorinch. Si chevauchièrent tant li
dessus dis qu’il vinrent à Seville deviers le roy dam Pierre qui les
rechupt pour l’ounneur et amour dou prinche assés liement. Li chevalier
dessus noummet moustrèrent au dit roy pour quoy il estoient là venu, et
ossi que li prinches et ses conssaux estoient tout esmervilliet de che
quil n’avoit tenu son jour de retourner deviers le prinche, enssi que
proummis l’avoit.

Adonc s’escuza li rois dans Pierres et dist que il n’avoit mies tenut
à lui, mès à ses gens, et qu’il estoit moult desirans et engrans de
tenir et acomplir tous les couvens qu’il avoit au dit prinche, et que
moult y estoit tenus; mès ses gens lui avoient respondut, quant il leur
en parloit, que, tant que li prinches et les Compaingnes se logeroient
sour le pays, il ne poroient faire argent. Si prioient li rois et ses
gens au prinche que il se volsissent retraire, fust en Navarre ou en
le principauté, et il querroient, sans fallir et moult hasteement,
or et argent pour paiement, et s’acquitteroient deviers lui et ossi
deviers touttes les cappittainnes et les Compaingnes. Che fu toutte
la responsce qu’il peurent adonc avoir dou roy dam Pierre et de son
consseil. Si s’en retournèrent deviers le prinche, qui se tenoit à
Medine de Camp, et li recordèrent tout chou qu’il avoient trouvet. Fºs
148 vº et 150.

P. 57, l. 3: merancolieus.--_Ms. A 8_: melencolieux. Fº 289.

P. 57, l. 4: quel cose.--_Ms. A 8_: quelle chose.

P. 57, l. 8: couvent.--_Ms. A 8_: couvenant.

P. 57, l. 9: priiet.--_Ms. A 8_: prestz. Fº 289 vº.

P. 57, l. 16 et 17: tout.... estoient.--_Ms. A 8_: ainsi que enchargié
leur estoit.

P. 57, l. 20 et 21: en couvent.--_Ms. A 8_: couvenancié.

P. 58, l. 3: li messagier.--_Ms. A 8_: les chevaliers.

P. 58, l. 9: couvent.--_Ms. A 8_: couvenances.

P. 58, l. 11: ajut.--_Ms. A 8_: acoucha.

P. 58, l. 13: courouciés.--_Le ms. B 6 ajoute_: car il fist grant folie
et le volloit ramener; mais le roy ne s’en volt partir, anchois demora
là: dont il s’en repenty, si comme vous orés recorder temprement en
ches croniques. Et sachiés que en che voiage d’Espaigne le prinche de
Galles conchut et engenra une maladie qui oncques puis ne le laissa,
pour le grant calleur de l’air et du soleil et des boires d’Espaigne
qui ne sont mies conditionné à chieus de Franche et d’Engleterre.

P. 58, l. 27: Baniers.--_Ms. A 8_: Banières.

P. 58, l. 27: herioit.--_Ms. A 8_: harioit.

P. 58, l. 29: Bertran.--_Le ms. A 8 ajoute_: du Guesclin.

P. 58, l. 29: n’estoit pas.--_Ms. A 8_: ne fu mie. Fº 289 vº.

P. 58, l. 30: tout.--_Le ms. A 8 ajoute_: ce.


§ =591=. Quant li princes.--_Ms. d’Amiens_: Quant li prinches de
Galle eut entendu les nouvelles dou roy dant Piere, si en fu tous
esmervilliés, et congnut assés qu’il n’estoit mies telx qu’il le
supposoit à trouver. En ce temps qu’il estoit en ces variations, li
vinrent nouvelles d’Acquittainne, de par madame la princesse et le
pays, que li roys Henris volloit entrer et amenner gens d’armes en son
pays pour gueriier, ardoir et essillier toutte sa terre d’Acquittainne.
Adonc eut li prinches consseil de retourner. Si se mist au retour par
deviers Madrigay, et chevaucha tant qu’il vint ou val de Sorrie,
et là sejourna, et touttes ses hos, bien un mois. Endementroes eut
grans conssaux entre monsigneur Jehan Camdos et le consseil dou roy
d’Arragon; car la terre où li prinches sejournoit marcist assés priès
de là. Si entendi que consseil se porta enssi adonc que li roys
d’Arragon ne ses gens ne devoient de riens grever ne contrariier le
prinche ne ses gens, et ossi on ne devoit noient fourfaire au royaumme
d’Arragon. Apriès ce, s’en revinrent messires Jehans Camdos et messires
Martins de le Kare deviers le roy de Navarre, et pourcachièrent tant
que li rois de Navarre acorda à rapasser le prinche et touttes ses gens
parmy son royaumme, bien paiiant tout chou qu’il prenderoient.

Si se parti li prinches dou val de Sorrie, et s’aceminna parmy Navarre.
Et li roys de Navarre li faisoit grant feste et grant honneur, et le
rafresqissoit tous les jours de nouvelles pourveanches, et le conduisi
et mena tout parmy le royaumme de Navarre et à la ville de Saint Jehan
dou Piet des Pors; là prissent il congiet li ungs de l’autre. Si
rapassa li prinches, et ossi fissent touttes ses gens, les destrois de
Navarre, et s’en vint li dis prinches à Baione, et li dus de Lancastre,
ses frères. Là les rechuprent li bourgois de Baionne moult grandement,
et honnourèrent et festiièrent. Si sejournèrent là li dessus dis
prinches, li dus de Lancastre et li aucun seigneur bien un mois, et
s’y rafresqirent. Si dounna li prinches à touttes mannierres de gens
d’armes congiet, et remerchia bellement et sagement les capitainnes, et
leur dist qu’il venissent, dedens un certain jour qu’il leur nomma, à
Bourdiaux querre leur paiement, et que là seroient il paiiet pour yaux
et pour leurs gens. Si se comptentèrent bien li compaignon des parolles
dou prinche, et dissent que ses paiemens estoit assés appareilliez.

Enssi se departirent touttes mannières de gens d’armes, qui ens ou
voiaige d’Espaigne avoient estet, et se traissent par deviers les
landes de Bourdiaux et illuecq environ. Et li prinches, quant il se
fu rafreschy en le cité de Bayone, il s’em parti à tout son aroy, et
s’en vint vers le bonne chité de Bourdiaux, où il fu recheus à grant
feste et grant pourcession, et vint madamme la princesse contre lui,
qui amenoit et faisoit aporter Edouwart, son ainnet fil. Dont, quant
il s’entrecontrèrent, il se conjoïrent et festiièrent grandement, et
descendirent li prinches et les dammes et li signeur en l’abbeie de
Saint André, à telle solempnité que vous m’avés oy recorder. Si se
tint là li prinches ung grant temps, entendans à ses besoingnes et
regardans à ses paiemens pour paiier et lui acquitter deviers les
Compaignes, où il estoit grandement tenus. Si paieoit les aucuns, et
as autres il acreoit tant qu’il fuist mieux aisiés de paiier, environ
le Saint Remy. Apriès, prist congiet li dus de Lancastre au prinche,
son frère, et à madamme la princesse, et se parti de Bourdiaux et s’en
revint arrierre en Engleterre. Fº 149.

.... En ce meysme temps, passa li dus Aubiers, ad ce donc baus de
Haynnau, de Hollande et de Zellandes, et vint en Engleterre, en grant
aroy de chevaliers et d’escuiers de son pays, pour veoir le roy englès
son oncle et madamme la roynne Phelippe, sa ante et ses chiers cousins
leurs enfans. Si fu des dessus dis bien conjoïs et festiiés à Londres
et ou castiel de Windesore. Et quant il eut là esté quinze jours,
il s’em parti et prist congiet au roy et à le roynne qui li dounna
pluisseurs biaux jeuuiaux et à ses chevaliers ossi. Si rapassa li dis
dus Aubers la mer à Douvres et arriva à Callais, et revint arrière au
Kesnoy en Haynnau, dont il estoit premierement partis, deviers madame
Marguerite, la duçoise sa femme....

Quant li prinches fu retournés en son pays, li roys Henris se parti
de Baniers et entra en Arragon et rassambla grant gent, Breton,
Allemant et Bourghignon; et touttes mannierres de gens qui venoient à
lui estoient recheus, et entra de rechief en Castille et y fist grant
guerre. Fº 167 vº.

P. 58, l. 31: escusances.--_Ms. A 8_: excusacions. Fº 289 vº.

P. 59, l. 1: pensieus.--_Ms. A 8_: pensifz.

P. 59, l. 5: pesans.--_Ms. A 8_: pensis.

P. 59, l. 6: se.--_Ce mot manque dans le ms. A 8._

P. 59, l. 10: departement.--_Ms. A 8_: departir. Fº 290.

P. 59, l. 19: en littière.--_Ms. A 8_: en l’estrier.

P. 59, l. 26: com.--_Ms. A 8_: quel.

P. 60, l. 12: puissedi.--_Ms. A 8_: depuis.

P. 60, l. 13: lisent.--_Ms. A 8_: faisoient.

P. 60, l. 23: paisieulement.--_Ms. A 8_: paisiblement.

P. 60, l. 25: molesté.--_Ms. A 8_: molester.

P. 60, l. 26 à 28: Adonc.... prince.--_Ms. B 6_: Quant le roy de
Navarre seut que le prinche avoit accort et congiet de passer parmy
le royaulme d’Arragon, sy se party de Tudielle, où il estoit, messire
Martin de le Kare en sa compaignie, et s’en vint ou val de Sorye devers
le prinche. Fº 709.

P. 60, l. 25: nul au pays.--_Ms. A 8_: à nul du pais.

P. 61, l. 1: il voloient.--_Ms. A 8_: il vouloit.

P. 61, l. 8: les hos.--_Ms. A 8_: l’ost.

P. 61, l. 9: rapassèrent.--_Ms. A 8_: passèrent.

P. 61, l. 21 et 22: li un de l’autre.--_Ms. A 8_: les uns des autres.

P. 61, l. 24: senescaudies.--_Ms. A 8_: seneschaucies.

P. 61, l. 26: princeté.--_Ms. A 8_: princauté.--_Le ms. B 6 ajoute_:
et s’en vinrent logier en Aginois et en Angoulesmois et là se
rasamblèrent. Fº 710.

P. 61, l. 29: jasoit.--_Ms. A 8_: ja fust.

P. 62, l. 3: retournés.--_Ms. A 8_: revenus.

P. 62, l. 8: rechief.--_Le ms. A 8 ajoute_: nouvelles.

P. 62, l. 12: chapitainne.--_Le ms. A 17 ajoute_: monseigneur Sevestre
Eudes. Fº 354 vº.

P. 62, l. 12: Hernaulz.--_Mss. A 7, 8_: Ernoul.--_Ms. A 17_: Arnoul.

P. 62, l. 13: Yons.--_Ms. A 17_: Eons.


§ =592=. Apriès ce que.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, fu tretiés li
mariaiges entre monsigneur Lion, duch de Clarense, fil au roy Edouwart
d’Engleterre et à le roynne et la fille à monsigneur Galeas, signeur de
Melans, qu’il avoit de madamme Blanche, serour au comte Amé de Savoie,
liquel mariaiges se fist et confremma, et se parti messires Lions,
dus de Clarense, d’Engleterre moult estoffeement et en grant arroy,
à bien mil chevaux. Si estoit ses compains en ce voiaige ungs grans
banerés d’Engleterre et riches homs durement, que on noummoit messire
Edouwart le Despenssier. Si tint li dessus dis dus ses Pasques en le
bonne ville d’Abeville, qui estoit au roy son père, et puis s’em parti
et cevauça tant par ses journées qu’il vint à Paris, où li roys Charles
de Franche estoit, et li dus de Berri, li dus de Bourgoigne, si frère,
li dus Loeis de Bourbon et li comtes de Savoie ossi, et rechurent le
dit monsigneur Lion et festiièrent grandement; et li dounna li rois
Carles de Franche grans dons et biaux jeuiaux et à tous ses chevaliers
ossi. Puis s’en partirent et chevauchièrent parmy Bourgoingne, et puis
entrèrent en la comté de Savoie. Si rechupt li dis comtes à Cambery
monsigneur Lion d’Engleterre et ses gens moult grandement, et les
festia et honnoura durement, enssi que bien le savoit faire; puis s’em
partirent et passèrent outre en Lombardie, et estoient de bonne ville
en bonne ville trop grandement festiiet et honnouret. Si acompaignoit
le dit monsigneur Lion li gentilx comtes de Savoie et l’amena à Melans.
Là fu il grandement festiiés de monsigneur Galeas et de monsigneur
Bernabo. Si espousa la ditte damme, le lundi apriès le jour de la
Trenité, l’an de grace mil trois cens et soissante huit, en le bonne
cité de Melans. Fº 149 vº.

.... En ce tamps, se delivrèrent de leurs prisons des Englès, par
finance paiiant, messires Bertrans de Claiequin, li Bèghes de
Vellaines, messires Oliviers de Mauni et tout li autre, et se traissent
tantost deviers le roy Henry et li aidièrent à faire la gerre. Li rois
Henris eut tantost grans gens. Fº 167 vº.

P. 62, l. 20: prisonniers.--_Le ms. A 17 ajoute_: ce vaillant
chevalier. Fº 254 vº.

P. 62, l. 25: goges.--_Ms. A 8_: gogues. Fº 290 vº.--_Ms. B 4_: gages.

P. 62, l. 31: en vo prison.--_Ms. A 8_: en voz prisons.

P. 63, l. 7: voloit.--_Ms. A 8_: vouloient.

P. 63, l. 9: et.--_Mss. B 4, A 7, 8_: en.

P. 63, l. 12: retenons.--_Ms. A 8_: retenions.

P. 63, l. 13: paiiés.--_Le ms. A 17 ajoute_: sans detri.

P. 63, l. 17: mies mains.--_Ms. A 8_: ja moins. Fº 291.

P. 63, l. 18: se repenti.--_Le ms. A 17 ajoute_: car jamais neust
cuidié quil eust eu couraige ne puissance de paier si grant somme. Fº
355.

P. 63, l. 23: couvenence.--_Le ms. B 6 ajoute_: mais messire Thomas de
Felleton, messire Robert Canolle, messire Simon de Burlé, messire Hues
de Hostinghes, messire d’Aghorisses et li chevalier englès, qui avoient
esté pris en Espaigne du conte dan Telle, sy comme chi dessus est dit,
en recordoient si grant bien que li prinche s’y acorda legierement. Fº
712.

P. 63, l. 32: qu’il eut.--_Le ms. A 17 ajoute_: du pape.

P. 64, l. 4 à 6: qui seoit.... Naples.--_Ms. A 8_: où le dit duc estoit
à siège devant la ville de Tarrascon qui se tenoit pour la ville de
Naples. Fº 291.

P. 64, l. 10: Melans.--_Ms. A 8_: Milan.

P. 64, l. 22: reviaus.--_Ms. A 8_: revel.

P. 64, l. 22: de danses, de caroles.--_Ms. A 8_: et dances de carolles.


§ =593=. Vous avés.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, estoient les
Compaignes si grandes et si fortes, qui revenues estoient d’Espaingne,
esparsez ou royaumme de Franche, qu’il chevauchoient et aloient quel
part qu’il volloient, sans contredit. Dont touttes mannierres de gens
dou dit royaumme estoient tous esmervilliez; et en fu celle année la
feste dou Lendi, dallés Saint Denis, toutte perdue. Si en murmuroient
signeur, comte, baron, chevalier, escuier, marchant et bourgois des
bonnes villes et citez dou royaumme de France. Et disoient li plus que
li prinches de Galles et ses conssaux les y envoieoient pour fouller
et susmettre le pays; et ewissent adonc plus chier li aucun à avoir
guerre ouverte au prinche et as Englès, que donc que tellez mannières
de gens pilleurs et robeurs leur fesissent gerre. Toutteffois, il en
desplaisoit durement au roy de Franche, car ses royaummes en estoit
trop malement pressez et foullez. Si traita deviers monsigneur le
captal de Beus et deviers monsigneur Olivier de Clichon, et les retint
à une grant somme de gens d’armez pour chevauchier et resister contre
ces gens d’armes Compaignes. Si estoient encorres dallés le roy de
Franche et à ses saudeez pluisseur chevalier et escuier d’Acquittainne,
et le servoient contre ces Compaingnes; mès, non obstant ce que li
roys de France ewist des bonnes cappittainnes assés de Giane et de
Bretaingne, si estoient ces Compaignes si fort, que on ne les enduroit
à combattre; car c’estoient gens de petite valleur, mès dur et bon
combatant estoient, et ne desiroient ces gens riens que le bataille
pour yaulx aventurer. Fº 149 vº.

P. 65, l. 4: convens se portoit.--_Ms. A 8_: couvenancié l’avoit. Fº
291.

P. 65, l. 11: six mil.--_Ms. A 17_: huit mille. Fº 355 vº.

P. 65, l. 19: Lamit.--_Le ms. A 17 ajoute_: Maleterre, Breton.

P. 65, l. 29 et 30: n’euissent cure ou.--_Ms. A 8_: s’ilz eussent
voulu. Fº 291 vº.

P. 65, l. 29: enventurer.--_Ms. A 8_: aventurer.

P. 66, l. 9: sus se.--_Mss. A 7, 8_: sur sa.

P. 66, l. 11: Compagnes.--_Ms. A 8_: compaignons.

P. 66, l. 18: ne fu noient resjoïs.--_Ms. A 17_: fut moult durement
courrocié.

P. 66, l. 19: euist.--_Ms. A 8_: eust eu.

P. 66, l. 20: ailleurs.--_Le ms. A 17 ajoute_: car depuis lui fut il
moult contraire. Fº 356.


§ =594=. Entrues que ces Compagnes.--_Ms. d’Amiens_: Vous avés bien
oy recorder tout le biau voiaige que li prinches de Galles fist en
Espaingne, et coumment, par puissance, il remist le roy dan Piere en
possession de tout le royaumme de Castille et des appendanches. Si
devés savoir que ceste emprise li cousta trop grossement, et s’endepta
enviers pluisseurs chevaliers et escuiers, qui n’en furent mies trop
bien paiiet; mès il estoit si gentils et si nobles de couraige,
que tout chil qui avoient à faire à lui s’en contentoient bien, et
si estoit si amés et si doubtés de touttes gens d’armes que nulx
ne l’osoit courouchier bonnement. Or avint que, apriès le revenue
d’Espaingne, se il avoit tenut grant estat, noble et plentiveux en
avant, encorres ne le veult il de riens amenrir, mès acroistre en tous
kas, de tenir chevaliers et escuiers grant fuisson, et faire grans frès
et grans despens. Avoecq tout chou, si offisciier faisoient les levées
si grandes et les provisions, et tout au title dou prinche, que cil de
Poito, de Saintonge, de le Rocelle, de Roherge, de Quersin et de la
ducé d’Acquittainne s’en tenoient à trop persé et foulé; car on leur
prendoit leurs vins, leurs bleds, leurs avainnes, leurs bestes, sans
compte et sans paiement. Et disoient li offisciier: «C’est tout pour
monsigneur le prinche.» Dont les povres gens n’en avoient autre cose.
Encorres avoecq tout chou, li prinches et ses conssaux avoient mis et
semés parmy toutte le ducé d’Acquitainne, de chief en cor, senescaux,
bailleux, mayeurs, tresoriers, vigiers, sergans et tous autres
officiers, de purs Englès; et n’estoit nulx de le nation des pays,
frans ne villains, qui y ewist offisce, ne pewist venir à offisce, fors
les gens dou prinche. Et li pluisseur de ces Englès tenoient le peuple
en si grant vieuté que nuls ne s’osoit drechier ne lever contre yaux,
de cose que il fesissent ne desissent; mès vivoient li plus des gens en
grant subjection. Che fu uns membres pour quoy li prinches et ses gens
furent durement enhay, et murmuroient et disoient li pluisseur: «Nous
avons ressort en le court dou roy de Franche; si nous plainderons des
griefs que on nous fait.» Mès quant ces plaintes et parolles venoient
en place, et les gens le prinche les ooient, il respondoient tantost
moult ireusement: «Dou resort et dou apel de Franche est il noiens, car
monsigneur tient ce pays quittement et liegement, si comme li rois
d’Engleterre tient son royaumme.» Telz responsces en avoient des Englès
cilz et celles qui en parloient. Si leur couvenoit souffrir, car nuls
ne leur en fesist droit, se il s’en fuissent plaint.

Bien en venoit la congnissanche au prinche, que les vois dou pays
d’Acquittainne estoient telles; mès il n’en faisoit nul compte, et
disoit que c’estoit follie et ygnoranche de ceux qui y penssoient,
car il n’avoient autre resort que en se court ou celle dou roy
d’Engleterre, son père, mès ceste ne volloit il mies excepter, dont
pluisseurs gens furent pugny et corrigiet en la duché d’Acquitaine,
qui parloient dou ressort. Avoecq tout che, li prinches se contentoit
trop mal des comtes, des viscomtes, des barons et des chevaliers de
sa terre, qui hantoient le court de Franche. Et li aucun seigneur
d’Acquittainne le faisoient pour tant, si comme j’en fui enfourmés
adonc, que li estas et li affaire dou prinche leur estoit trop mués
d’umelités en orgueil; car, quant li baron et li chevalier de Poito,
de Saintonge, de Limozin, de Quersin, de Pierregorth, de Roherge et de
Bigorre venoient en l’ostel dou prinche, on n’en faisoit nul compte, et
foiblement y estoient il recheu et appellé. Et quant il venoient en le
court dou roy de Franche, il estoient liement et bellement requeilliet
dou roy et de ses gens, et c’est tout chou que gens d’armes demandent,
et especialment chil des marches de Gascoingne; car il ne puevent ammer
ung seigneur, se il n’est drois compains et amis entre yaux et se il
ne les requeille, chacun seloncq son estat, liement. Toutteffois, si
comme je vous ai ja dit, li prinches se contentoit trop mal sus ciaux
qui le court dou roi de Franche poursuiwoient, et par especial sour
le seigneur de Labreth et le comte d’Ermignach, son oncle; car chil
doy seigneur estoient le plus dou temps toudis sejournans à Paris
ou dallés le roy, où qu’il fuist. Et de ce que li sires de Labreth
estoit nouvellement alloiiés et mariés en Franche à madammoiselle
Ysabiel de Bourbon, sereur au dit duc de Bourbon et à le roynne de
Franche, desplaisoit bien au prince, et disoit que, sans son consseil
et son congiet, il s’estoit là mariés, ce que faire ne pooit. Enssi
se coummenchièrent petit à petit les haynnes à descouvrir entre le
prinche et le seigneur de Labreth, et pour plus plainement recorder ent
le verité, si comme je fui enfourmés, pourquoy le seigneur de Labreth
enhay premierement le prinche et son consseil, je le vous diray.

Vous avés bien oy recorder chy dessus en l’istoire que, quant
li prinches fu de premiers meus d’aller en Espaingne, et qu’il
regardoit quelx gens et quelx carge il enmenroit avoecq lui pour plus
honnerablement parfurnir son voiaige, entre les autres priières et
requestes qu’il fist à ses barons et à ses chevaliers, il demanda une
fois au signeur de Labreth, par grant avis, à quelle somme de gens il
le poroit servir en ce voiaige. Li sires de Labreth li respondi adonc
liement que il le serviroit à bien mil lanches. Chilx services pleut
grandement au prinche, et dist au signeur de Labrech: «Je les retiens
thous.» Or avint de celle retenue chou que je vous diray. Ung grant
temps apriès, quant li prinches eut envoiiet monsigneur Jehan Camdos
deviers les Compaingnes et qu’il en fu revenus, et qu’il eut dit au
prinche quel quantité de gens d’armes et de combatans des Compaingnes
il aroit, li prinches et ses conssaux regardèrent à ses besoingnes que
il ne pooit mies si desnuer son pays de gens d’armes que fuisson n’en y
demourast pour garder le pays, se il besongnoit, et que mieux valloit
que il menast touttez les Compaingnes qu’il en laiast nul derrière; et
ou cas qu’il aroit touttez les Compaingnes et grant plantet d’Englès et
de barons, il n’aroit que faire de tant de Gascons. Si contremanda au
signeur de Labreth le plus grant partie de ses gens, en disant ensi:
«Sire de Labreth, je vous remerchy grandement de vostre bel serviche,
et tant qu’à ceste fois, nous nos deporterons bien d’une partie de
vos gens. Nous avons regardé et consideré nostres besoingnes: si n’en
vollons en che voiaige que deux cens lanches; mès prendés et eslisiés
lesquelx que vous vollés, et les autres laissiés leur faire ailleurs
leur prouffit.»

Quant li sires de Labreth oy ces nouvelles, si fu tous penssieus et
courouchiés, et retint les messaiges dou prinche, tant qu’il se fu
conssilliés; et quant il respondi, il rescripsi enssi: «Monsigneur, je
sui tous esmervilliés de ce qu’à present m’avés escript et segnefiiet
que je donne huit cens lanches congiet, lesquelles, à vostre requeste
et coummandement, j’ai ja de grant tamps retenu, et leur ai fait
brisier pluisseurs biaus voiaiges qu’il ewissent pris et eu, se il
n’esperaissent à aller en vostre service en Espaingne: pour quoy,
monsigneur, je ne les saroie eslire, ne poroie desevrer les uns des
autres, car il me sont tout un. Si vous plaise assavoir que ja vous
n’arés les ungs sans les autres, car, se vous m’avés, vous les arés
tous; autrement, je ne me saroie ne poroie honnerablement escuzer
enviers yaux.» Telle fu la substance de la responsce que li sires de
Labreth fist adonc au prinche: de coy li prinches fu tous merancolieux
et un tamps enfellonné sus le dit signeur de Labreth, et en dubt y
estre priès mal pris au signeur de Labreth, le terme pendant que on
sejournoit à Bourdiaux sus l’emprise de ce voiaige d’Espaigne; mès li
comtes d’Ermignach amoiena les besoingnes, et rafrenna le prinche et
apaisa son nepveult le signeur de Labreth, et fu ou voiaige d’Espaigne,
mès che fu tous des darreniers, et n’y eut que deux cens armures de
fier. Depuis le revenue d’Espaigne, il n’aloit ne venoit point en le
cour dou dit prinche, de quoy li Englès disoient qu’il le faisoit
par presumtion et qu’il estoit trop grandement orguilleus. Enssi
demorèrent les haynnes ens ès coers de ces deux seigneurs, qui puisedi
s’espanirent, si comme vous orés recorder assés prochainnement en
l’istoire.

Entre les estas des seigneurs terriiens estoit cilz dou prinche grans
et estoffés, et ossi de madamme la princhesse sa femme et mout liex et
moult joyeux estoit leurs hostels et mout renoummés partout. Or avoit
adonc li prinches de Galles un canchillier dallés lui et tout mestre de
son consseil, sage homme durement et de grant advis, que on appelloit
l’evesque de Bade en Engleterre. Li prinches et li estoient souvent en
secret et en requoy, et parloient des besoingnes de le princhipauté
et coumment en hounneur on les poroit parmaintenir. Si regarda chils
evesques de Bade que li voiaiges d’Espaingne avoit durement afoibli le
mise et le tresor dou prinche; si conseilla enssi au dit prinche que
ce seroit bon que uns fouages fust eslevés en la ducé d’Acquittainne,
à durer une qantité d’ans, et prendre sour chacun feu par an un demy
florin, tant que ses hostelz seroit rencraissiés en or et en argent, et
qu’il aroit paiiet les debtes qu’il avoit faitez pour cause dou voiaige
d’Espaigne. Chilx conssaux pleut moult bien au prinche et veut qu’il
fuist remoustret à tout son pays, afin qu’il em pewist avoir responsce.
Si trestos que messires Jehans Camdos entendi et senti que on volloit
parlementer sour cel estat, il prist congiet au prinche pour aller en
Constentin jeuer et esbattre à Saint Sauveur, dont il estoit sirez,
afin que de ce fouage et de ce parlement il ne fust noient demandés ne
encouppés. Li prinche ce congiet li acorda assés lentement. Toutteffois
il l’eut et se parti de Bourdiaux et de Poito et s’en vint à Saint
Sauveur le Viscomte en Normendie, et là se tint ung grant temps et tous
ses hostelz. Entroes fu pourcachiés et parlementés chils fouaiges à
durer grans ans en Acquittainne. Fºs 449 vº à 151.

_Ms. B 6_: Or parlerons du prinche de Galles. Sy comme vous avés chi
dessus oy recorder, quant il fu retournés d’Espaigne, il fut moult
endebtés; car ou dit voiage il avoit esté à grans frais, et mal l’en
avoit acquitet le roy dan Piètre: pour lesquelles choses il estoit
moult merancolieulx, car son estat ne volloit il point amenrir,
mais toudis acroistre; et se paiast vollentiers toutes manières de
gens, d’armes et de Compaignes, mais qu’il euist largement de quoy,
siques sus cel estat il fist et assambla pluiseurs fois ses gens, et
parlementoit en pluiseurs lieus en Acquitaine pour savoir comment il
s’en pouroit chevir et desduire.

En che tamps, avoit le prinche canchelier et mestre [ung] consillier
englès qui estoit prelas et evesque de Bade. Chils luy consilla de
eslever une taille en son pais d’Acquitaine à paier par an chascun
feu demy florin et le riche porter le povre. Quant ceste ayde vint
à la congnoissanche des prelas et des barons de Gascongne, sy leur
tourna à grant contraire, et en respondirent ly pluiseurs que ja en
leur terre ne courroit. Sy se detria ceste cose ung grant tamps, et se
dissimulèrent aulcun signeur de Gascongne qui estoient ja entré en le
indignation du prinche pour che qu’il ne voloient point laissier courir
celle taille en leurs terres. Et s’en vinrent ly pluiseurs en Franche,
tels que le conte d’Erminac, le sire de Labreth, ses nepveus, le conte
de Pieregorth, le conte de Comminges, le visconte de Quarmaing, messire
Bertran de Tharide, le sire de Labarde et pluiseurs aultres, et eurent
secrès traitiés et parlemens au roy de Franche et au duc d’Ango, et se
volloient du tout tourner franchois et relenquir le prinche.

Le roy, qui estoit plains de grant sens naturel, s’en dissimuloit. Ossy
d’autre part il leur faisoit grant chière, mais pas à ce commenchement
ne les volloit requellier, ne yauls oster de l’homage du prinche; car
il sentoit encorres les Compaignes qui tout estoient Englès et Gascons,
espars en son royalme, qui ly pouroient porter trop grant damaige.
Et son frère le duc de Berry et son cousin le conte d’Alenchon et le
daulfin d’Auvergne et pluiseurs haulx barons de Franche [estoient]
encores hostaigiers en Engleterre. Sy les volloit tous ravoir, et ja
estoit revenus le duc de Bourbon et estoit quite de sa foy, et ossy
Guis de Blois par l’acort du roy d’Engleterre; et ossy estoit le
conte Guis de Saint Pol; mais chils n’avoit point congiet, mais le
pape Urbain V l’avoit dispensé de sa foy, pour tant que le dit conte
monstroit pluiseurs articles qu’il trouvoit en verité pour luy en
confondant les Englès. Sy demorèrent et vaquèrent ches choses ung grant
tamps. Et fu le mariage fait à Paris de madame Ysabiel de Bourbon,
seur au duc de Bourbon, et du signeur de Labreth, et tout che traita
le conte d’Ermignac son oncle; de quoy le prinche de Galles s’en tint
mal content sur le sire de Labreth de che qu’il estoit sans son sceu
alyés en Franche, et ossy sur le conte d’Erminac et sus chiaulx [qui]
hantoient et frequentoient le court de Franche, et en faisoit leur
terres et leurs pays et leurs gens tenir en plus grant subjection. Ensy
se commença le guerre entre le prinche et ches seigneurs dessus nommés,
mais toudis parseveroit le dit prinche et volloit avoir che servaige.

Quant messire Jehan Candos, qui fu très loyaulx chevaliers, vey la
manière de cheste ordenanche, afin qu’il ne fust demandés, [il] prist
congiet au prinche de aller viseter ses terres de Saint Sauveur le
Visconte en Constentin, et y ala et là se tint plus d’un an. Et toudis
procedoit le prinche par l’ennort de son consail en che servaige,
et bien ly acordoient les pais que je vous nommeray: prumiers
Poito, Saintonge, le Rocelle, Agenois, Roergue, Quersin, Limosin et
tout Bourdelois; et volloient que le prinche l’euist cinq ans tant
seulement, et par ensy il devoit tenir ses monnoies fermes et estables
sept ans. Et commenchoient ja ches gens payer cascun feu demy florin,
et se portoit le fort le foible. Ausy le prinche le volloit avoir
eslevée sur les eglises, mais chil respondoient qu’il estoient frans
et exent de toutes sousides et que, se de forche les constraindoit,
il en appelleroient en le court de Romme, siques le prinche, qui ne
les volloit mies tenir en pais que il ne paiaissent otant que les
aultres, en estoit en grant mautalent sur yaulx, et eult consail de
envoier à court de Rome devers le pape, ensy qu’il fist; et envoia
monsigneur Guichart d’Angle, monsigneur Guillame de Seris et maistre
Jehan Briffault, de le Rocelle, pour empetrer ches servaiges et aultres
choses qu’il avoient à besoigner. Et firent chil dessus dit che
voiage et vinrent à Romme, et se remonstrèrent au pape et firent leur
suplication et en parlèrent au pape; mais il le trouvèrent moult dur et
rebelle à leur opinions.

En che voiaige dessus dit faisant, les coses s’aprochèrent, syques le
duc de Berry et le conte d’Alençon furent recreut ung an de revenir en
Franche, et au chief de l’an retourneroient en Engleterre; mais oncques
depuis ny ralèrent, car la guerre se renouvella entre Franchois et
Englès, sy comme vous orés recorder. Fºs 719 à 723.

P. 66, l. 21: Entrues.--_Ms. A 8_: Pendant que. Fº 291 vº.

P. 66, l. 28: crestiennetet.--_Ms. A 8_: crestienté.

P. 66, l. 28: s’acomparoit.--_Ms. A 8_: s’appartenoit.

P. 67, l. 10: espaiiés.--_Ms. A 8_: appaisiez. Fº 292.

P. 67, l. 11: devoit.--_Le ms. A 8 ajoute_: et avoit.

P. 67, l. 14: parmi tant.--_Ms. A 8_: parmi ce.

P. 67, l. 18: Commignes.--_Ms. A 8_: Comminges.

P. 67, l. 24: souside.--_Ms. A 8_: subside.

P. 68, l. 1: touchoit.--_Ms. A 8_: appartenoit.

P. 68, l. 22: voloient.--_Ms. A 8_: devoient.

P. 69, l. 30: porter.--_Ms. A 8_: porte.


§ =595=. Le plus grant partie.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, estoit li
dessus dis roys Henris li escachiés afuis, si comme vous avés oy, ens
ou royaumme d’Arragon, durement courouchiés et tourblés sus le prinche
et son pays; et c’estoit une raisons, car il l’avoient mis jus et
arrierre de grant signourie et de grant noblèce. Si avoit aucuns gens
guerieurs et amis, et acqueroit encorres tous les jours pour gueriier
le duce d’Acquittainne, le terre dou prinche, et ossi les terres des
signeurs de Giane qui avoecques le prinche estoient en ce voiaige et
qui ce destourbier li avoient porté. Si ewist vollentiers veu li dis
roys Henris que li jonnes comtes d’Auçoirre, de Franche, qui uns grans
gueriieres estoit et bien amés de gens d’armes, se fust bouté en ceste
guerre avoecq lui et fuist entrés en Acquittainne, au lés deviers
Poito, et ars et courut le pays. Mès quant li connissance en vint au
roy Carle de Franche que li comtes d’Auçoirre estoit priiés moult
aigrement des ungs et des autres pour entrer en le terre dou prinche,
si ne le veut mies conssentir; et le deffendi à son chevalier le comte
d’Auchoire qu’il ne fuist telx ne si hardis, sus à perdre tout chou
qu’il tenoit ou pooit tenir ou royaumme de Franche, qu’il se mesist en
ceste chevauchie. Et pour estre plus asseurs dou dit comte, il le fist
adonc prisounier ens ou castiel dou Louvre dedens Paris, et le fist
garder bien et songneusement: che fu environ le Nostre Damme my aoust
mil trois cens soissante et sept. Fº 149.

P. 70, l. 6 et 7: tourbler et à reveler.--_Ms. A 8_: troubler et à
rebeller. Fº 292 vº.

P. 70, l. 11: d’Arragon.--_Le ms. B 6 ajoute_: à tout quatre mil
combatans. Fº 711.

P. 70, l. 14: trois mil.--_Mss. A 20 à 22_: quatre mille.

P. 70, l. 16: en saudées.--_Ms. A 8_: soudoiers.

P. 70, l. 18: tourna.--_Ms. A 8_: rendi.

P. 70, l. 22: joians.--_Ms. A 8_: joyeux.

P. 70, l. 26: ouvrirent.--_Ms. A 8_: rendirent.

P. 71, l. 9: rench.--_Ms. A 8_: rens.

P. 71, l. 11: par quel condition que ce soit.--_Ms. A 8_: par quelque
manière que ce soit. Fº 293.

P. 71, l. 18: et.--_Ms. A 8_: ou.


§ =596=. Quant la ville.--_Ms. d’Amiens_: Li roys Henris eut tantost
grans gens, que d’Arragon, que de Franche et de Castille ossi, qui se
retournèrent viers lui, et s’en vint mettre le siège devant Toullete,
et mout le constraindirent. Chil de Toulete envoiièrent au secours
deviers le roy damp Pierre qui se tenoit en le marche de Seville. Li
roys dans Pierres, quant il sceut ces nouvelles, queilla grant gens, et
estoient bien quarante mil, que Juis, que Sarrasins, dont il en avoit
assés, et s’en venoit pour lever le siège de Toullete. Fº 167 vº.

_Ms. B 6_: Si trestost que messire Bertran de Claiquin sceut quel
chose il devoit paiier, il paia et se delivra parmy l’aidde du duc
d’Angou qui y rendy painne et qui luy presta le plus grant partie de
l’argent. Sy s’en vint le dit messire Bertran en Castille devers le roy
Henry qui seoit devant une chité apellée Toullette. Se fu le roy Henry
moult joieulx de la venue messire Bertran et li rendy son offise de
connestablerie de toute Espaigne, comment que elle ly fuist encore à
conquerre.

Le roy dan Piètre, qui se tenoit en le marche de Seville, avoit bien
entendu que son frère le bastart Henry estoit efforchiement entrés
ou roialme de Castille, et avoit ja fait tourner à luy grant plenté
des hommes du pays et tenoit le siège devant Toullette. Sique, pour
resister à luy et remedier à ches besoignes, le roy dan Piètre
avoit fait ung grant mandement et espesial de toutes gens là où il
les pouroit avoir. Sy en avoit pluiseurs mandés et priiet qui pas
n’estoient venuz, mais s’estoient allés devers le roy Henry. Le roy dan
Piètre, pour estre plus fors et pour lever le siège de Toulete, avoit
proprement envoiet querir gens d’armes ou royalme de Grenade, et fait
certaine composition au roy de Grenade qui ly avoit envoiet dix mil
Turs. Si povoit avoir le dit roy dan Piètre en toute son armée quarante
mille hommes. Sy se party le dit roy de Seville, et chevauchèrent
devers le chité de Toulette, et povoit avoir de l’un à l’autre dix
journées. Fºs 712 et 713.

P. 72, l. 8: deux mil.--_Mss. A 15 à 17_: trois mille. _Ms. A 17_, fº
357 vº.

P. 72, l. 19: le roy Henry.--_Mss. A 7, 8_: son frère, le bastart. Fº
288 vº.

P. 72, l. 21: et estoit tenus tout le temps.--_Ms. A 8_: où il estoit
petitement amez et doubtez. Fº 293.

P. 73, l. 14: segur.--_Ms. A 8_: seur.


§ =597=. Li rois dan Piètres.--_Ms. d’Amiens_: Ces nouvelles vinrent en
l’ost dou roy Henry. Tantost, par le consseil de monsigneur Bertran,
on laissa au siège le moitiet de l’ost, et li autre partirent et
chevaucièrent trois journées contre le roy damp Pierre, qui de ce ne se
dounnoit garde, et le trouvèrent, li et ses gens, tous despourvueus. Si
le combatirent tantost, pourvueu qu’il estoient, et le desconfirent,
et y furent mort le plus grant partie de ses gens, et li remanans
s’enfuirent. Fº 167 vº.

_Ms. B 6_: Les nouvelles vinrent au roy Henry et à monsigneur Bertran,
qui estoient devant Toullette, comment le roy dan Piètre s’en venoit
pour lever le siège. Osy tost que il seurent la verité, messire Bertran
y pourvey et dist au roy Henry: «Sire, prendez à election toute la
fleur de vos gens et en laissiés une partie pour tenir le siège, et
alés radement contre vos ennemis; et se vous poés tant faire que vous
les trouvés sur les camps, sy les combatés, en quel estat qu’ilz
soient, car de chy les atendre et de les combatre par ordenanche,
selonc che que il sont grant foison, je n’y voy riens de bien pour
vous.» Che consail fu tenus. Adonc on eslisy, par bon advis, tous les
milleurs combatans que il eult, et furent environ sept mille. Et sy en
demora cinq mille devant Toullette, en le garde du conte Sanse. Sy se
party le roy Henry à toutes ses gens, et chevauchoient coiement, et
avoit ses espies devant qui raportoient de jour et de nuit le conduite
de ses ennemis. Et tant firent que, à quatre journées près de Toulette,
le roy Henry et messire Bertran entendirent que le roy dan Piètre
chevauchoit, luy et ses gens, sans ordonnanche et moult espars. Fºs 713
et 714.

P. 73, l. 29 et 30: en istance de ce que.--_Ms. A 7_: en istance de ce.
Fº 289.--_Ces mots manquent dans le manuscrit A 8._

P. 74, l. 1: neuf.--_Ms. A 8_: sept. Fº 293 vº.

P. 74, l. 13 et 14: car.... enfourmé.--_Ms. A 8_: car, dist il, nous
sommes enfourmez.

P. 74, l. 18: que tout.--_Ms. A 8_: et si.

P. 75, l. 1: sus une ajournée.--_Ms. A 8_: sur un adjourner.

P. 75, l. 4: Montueil.--_Ms. A 8_: Nentueil.

P. 75, l. 8: Evous.--_Ms. A 8_: Et vindrent.

P. 75, l. 23: très.--_Ms. A 8_: dès.

P. 75, l. 32 et p. 76, l. 1: Non pourquant.--_Ms. A 8_: Combien que.

P. 76, l. 17 et 18: pour yaux et de meschief.--_Ms. A 8_: pourveus.


§ =598=. P. 76, l. 26: Yons.--_Ms. A 17_: Yvons. Fº 359.

P. 76, l. 28: Saint Pol.--_Le ms. A 17 ajoute_: monseigneur Olivier
et monseigneur Hervé, monseigneur Eon et Alain de Mauny, frères,
monseigneur Eustace de la Houssoie, monseigneur Robert de Guité, Helot
du Taillay et plusieurs autres bons chevaliers et escuiers que je ne
puis mie tous nommer. Fº 359.

P. 76, l. 29: Talay.--_Ms. A 8_: Calay. Fº 294.

P. 77, l. 6: lisent.--_Ms. A 8_: furent.

P. 77, l. 9: apertises.--_Le ms. A 8 ajoute_: d’armes.

P. 77, l. 21: perdoient.--_Ms. A 8_: espardoient.

P. 77, l. 21: desconfisoient.--_Les mss. B 4 et A 7 ajoutent_: car tous
s’esbahissoient. Fº 292.

P. 77, l. 25: en ce castiel.--_Ms. A 8_: là retrais. Fº 294 vº.

P. 78, l. 2: estoient.--_Les mss. B 4 et A 7, 8 ajoutent_: et qui le
pais point ne congnissoient. Fº 292.

P. 78, l. 14 et 15: à fous et à mons.--_Ms. A 8_: à fort et à mort.

P. 78, l. 18: vingt quatre mil.--_Mss. A 15 à 17_: trente mille.--_Ms.
A 17_, fº 360.

P. 78, l. 20: refuites.--_Ms. A 8_: refuges.


§ =599=. Apriès le grande.--_Ms. d’Amiens_: Et ilz meysmes (don Pèdre)
se bouta en un castiel qui estoit priès de là, que on appelle Montuel.
Tantost on mist le siège devant, et estoit si priès gardés de jour
et de nuit, qu’uns oizellés n’en partesist point sans congiet. Chils
castiaux n’estoit point pourvueus pour tenir. Li roys dant Pierre, qui
se veoit en ce parti, n’estoit point aise; si vot yssir de nuit, lui
douzime, et li enventurer, enssi qu’il fist. Celle nuit faisoit le
get messires li Bèghes de Vellainne; si le trouva et ses compaignons.
Si furent tout pris, et les enmena li dis Bèghes en son logeis.
Ces nouvelles vinrent au roy Henry, qui s’arma et fist armer ses
compaignons, et vint là, et la premierre parole qu’il dist fu telle:
«Où est li fils de pute Juis, qui s’appelle roys de Castille?» Adonc
respondi li roys dans Pierre et dist: «Mès tu y es fils de pute, car je
suis fils le bon roy Alphons.» Adonc le prist et embraça et le jetta
desoubs lui. Là estoit li viscomtes de Rokebertin qui le retourna par
le piet et le mist desoubs. Adonc bouta li roys Henris à son frère une
espée ou ventre, et là le tua et un escuier englès ossi. Enssi fu sa
guerre afinée, et reconcquist tout le royaumme d’Espaingne, car chacuns
se tourna deviers li, si tost c’on seut le mort le roy dam Pierre. Fº
167 vº.

_Ms. B 6_: Quant le roy Henry sceut que le roy dan Piètre estoit là
entrés en che castiel, sy en fu moult joieulx. Et ordonna toutes ses
gens de logier là environ et de faire grant gait de nuit et de jour par
quoy il ne leur puist escapper, car c’estoit son entente que jamais de
là ne partiroit sy l’aroit, comment qu’il fust. Ensy furent là quatre
jours. Le roy dan Piètre, qui se veoit enclos en chelle forterèche,
qui petitement estoit pourveue, car de tous vivres il n’i avoit point
pour quinze jours dont il estoit moult esbahis, eult imagynacions et
consauls comment il poroit user et partir de là sauve sa vie. Sy m’a
samblé, ensy que je fus adonc ynformés, que le sire de Mantuiel luy
impetra adonc ung apointement fait devers ung grant baron de l’ost qui
faisoit le gait à son tour. Et le devoit chilz baron, luy treizime,
mettre hors de tout peril parmy soissante mille florins qu’il devoit
avoir. Sur che conduit et ordenanche s’y aseura bien le roy dan Piètre,
faire ly couvenoit, car il estoit si astrains que plus ne se pooit
tenir. Et se party et toute ses gens, environ heure de minuit, du dit
castiel.

Celle propre nuit faisoit le gait le Bèghes de Vellaines, je ne dich
mie que che fust chilz sus quelles asseuranches il se mettoit hors,
car il l’euist trahyt, mais che fu chil qui le prist à l’yssue du
castiel. Et furent tout chil pris qui avecques luy estoient, et les
envoia le dit Bèghes en son logis comme ses prisonniers. Sy n’eurent
gaires là estet quant le roy Henry, bien acompaigniez à torses et
falos, entra en la loge et en le cambre où son frère le roy dan Piètre
estoit, et entrant yreusement il demanda: «Où est le filz de pute Juis
qui s’appelle roy de Castille?» Le roy dan Piètre, qui oy le vois de
son frère et entendit ces parolles, senty bien qu’il estoit mors, mais
nul compte n’en fist; et respondy en hault à son frère le bastart, en
soy tirant devers luy et en faisant chière de lion: «Mais tu ies filz
de pute, car je suis du sanc du bon roy Alphons.» Et à ches mos, il
l’embracha et le reversa sur une amborde, que on dist en Franche ung
lit de matelas de soie, et le jetta desous luy; et traist ung coutiel
et l’euist ochis sans faulte, quant le visconte de Rockebertin se
traist avant et le prist par le piet de derière et le reversa d’autre
part sus le lit jus du bastart Henry. Adonc en eult qui ly bouta au roy
dan Piètre une espée ou ventre tout outre le corps. Ensy morut le roy
dan Piètre. Fºs 716 à 718.

P. 78, l. 28: assamblés.--_Ms. A 8_: assemblées. Fº 294 vº.

P. 79, l. 2: disent.--_Ms. A 8_: disoient.

P. 79, l. 5: afaire.--_Ms. A 8_: gouvernement.

P. 79, l. 10: esté.--_Le ms. A 8 ajoute_: de tous vivres.

P. 79, l. 15: oiselés.--_Ms. A 8_: oyseau.

P. 79, l. 20 et 21: tamainte.--_Ms. A 8_: grant. Fº 295.

P. 80, l. 10: sarons.--_Ms. A 8_: sachons.

P. 80, l. 10 et 11: ceminent.--_Ms. A 8_: viennent.

P. 80, l. 11 et 12: jamais vitaillier.--_Ms. A 8_: gens batailleurs.

P. 80, l. 16: est çou.--_Ms. A 7_: estez-vous. Fº 290 vº.--_Ms. A 8_:
es tu.

P. 80, l. 22: frère.--_Le ms. A 8 ajoute_: le bastart.

P. 80, l. 24: nommés vous.--_Le ms. A 8 ajoute_: et vous rendez.

P. 81, l. 10: depuis.--_Le ms. A 8 ajoute_: acertenez et.

P. 81, l. 22: pute juis.--_Ms. A 8_: putain juif.

P. 81, l. 29: matelas.--_Ms. A 8_: materas.

P. 82, l. 2: escerpe.--_Ms. A 8_: escharpe.

P. 82, l. 4: cil.--_Ms. A 8_: ses gens.

P. 82, l. 12: Yon.--_Ms. A 17_: Yvon. Fº 360 vº.


§ =600=. Ensi fina.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, fu ochis li
Arceprestres, qui s’appelloit messires Renaux, de qui vous avez oy
parler en l’istoire chy dessus, qui estoit assez bons chevaliers et
amis au royaumme de Franche; car il avoit la damme de Castielvillain
à espeuse et estoit compères dou duc de Bourgoingne. Si fu ochis par
guerre d’amis et de haynne li dis Arceprestres sour les camps, assés
priès de le cité de Mascon sus le Sone, dont li rois de Franche et li
dus de Bourgoingne furent moult courouciet.

En ce tamps, fu conssilliés li roys de Franche qu’il mandast monsigneur
Jehan de Montfort, duc de Bretaingne, qu’il venist relever la duché de
Bretaigne, enssi qu’il appertenoit, et en fesist hoummaige et feaulté
à lui. Si y envoiea li dis roys ses lettrez, et ses messaigez. Quant
li dus de Bretaingne entendi chou, si s’en conssilla as barons et as
chevaliers de Bretaingne. Si trouva en consseil que voirement estoit
il tenus dou faire, car, sus cel estat et par ce couvent qu’il l’avoit
juret et proummis au roy et à tous chiaux de Bretaingne, l’avoit on
mis en possession paisiule de la dite duché; et autrement, s’il ne le
faisoit, il n’en pooit joïr, ne avoir l’amour des Bretons entirement:
siques li dus de Bretaingne vint adonc en France assés envis en grant
arroy et noble, et fist hoummaige au roy de Franche et le recongnut à
tenir en fief de lui, present les pers et les barons de Franche, qui à
chou furent appiellet. Et rechupt li roys de Franche le dit duc moult
bellement et moult liement, enssi que bien le savoit faire. Si fu li
dis dus environ cinq jours à Paris, puis prist congiet au roy et s’em
parti, et s’en revint arrierre en Bretaingne droit à Vennes, là où
madamme sa femme se tenoit, fille à madame la princesse d’Acquittainne.

Vous avés bien chy dessus oy coumment li dus de Clarense fu mariés en
Lombardie à le fille monsigneur Galeas, liquelx dus, assés tost appriès
son mariaige, trespassa de ce siècle: dont ses gens furent moult
esmervilliet, car il estoit jonnes chevaliers, fors et appers durement;
si suppeçonnèrent que on ne l’ewist empuisonnet. Et em fist guerre
moult grande et moult forte li dis sires Despenssiers as signeurs de
Melans et à leurs gens, par le comfort d’aucuns chevaliers et escuiers
et archiers d’Engleterre, qu’il avoit avoecq lui, et tint par le
guerre les signeurs de Melans mout court, et rua par pluisseurs fois
ses gens sus. Et y fu pris, dou costé les signeurs de Melans, li sires
de Montegny Saint Christoffle en Haynnau, et ossi messires Aimeris
de Namur, fils bastars au comte Guillaumme de Namur. Et fissent là li
Englès une guerre moult honnerable pour yaux, et reboutèrent pluisseurs
foix les Lombars et lors aidans. Touttesfois, messires Galeas envoiea
le corps enbapsmé de monsigneur Lion, duc de Clarense, par un evesque,
arrierre en Engleterre: là fu il enseveli. Si demoura de ce duc de
Clarense une fille qu’il eut de sa premierre femme, la comtesse de
Duluestre, qui clammoit grant part à l’iretaige d’Irlande, et fu ceste
fille mariée au jonne conte de le Marce en Engleterre.

En ce tamps, faisoit guerre messires Carles de Behaingne, emperères de
Romme, as seigneurs de Melans, pour le cause de l’Eglise, car li dessus
dit signeur estoient assés rebellez au pappe Urbain Ve, qui se tenoit
adonc à Romme. Si en couvint le gentil roy Piere de Cippre ensonniier,
qui estoit adonc à Bouloingne le Crasse, et mist acort entre l’Eglise
et les seigneurs de Melans. Ossi li sirez Despenssiers s’apaisa à
yaus, parmy tant qu’il s’escuzèrent de le mort le duc de Clarense,
et jurèrent que par yaux ne par leur couppe il n’estoit mies mors.
Or parlerons dou prinche de Gallez et des merveilles qui avinrent en
Acquittainne, dont il estoit sirez, et recorderons, au plus justement
que nous porons, coumment et pourquoy il fu gueriiés et reperdi tous
les pays et les senescaudies qui li estoient dounnées et acordées par
le traitiet de le pais, si comme il est chi dessus contenut sus l’an
mil trois cens soissante et ung, et coumment ossi il s’em parti et s’en
revint arrière en Engleterre. Fº 150.

P. 82, l. 17: se gaboient li Espagnol de lui.--_Le ms. A 29 ajoute_:
quant il le veoyent ainsi mort estendu sur la terre. Au quart jour,
il fut enterré en l’atre de l’eglise de Montueil. Quant le seigneur
de Montueil sceut que le roy don Piètre estoit pris et tous ses
compagnons, car il s’en doutoit pour le grant rumour qu’il avoit ouy
tantost après qu’il s’estoit parti de la place, et puis lui fut dit
comment il estoit mors, dont il eut grant douleur au coer, si s’appensa
que l’endemain il traicteroit pour appoincter deviers le roy Henri,
comme il fist.

P. 82, l. 20 et 21: s’espardirent.--_Ms. A 8_: s’espandirent. Fº 295 vº.

P. 82, l. 22 et 23: reconforté.--_Ms. A 8_: tous resjouis.

P. 82, l. 39: se.--_Ms. A 8_: son.

P. 83, l. 2: pays.--_Ms. B 6_: Et ossy firent tous chilz d’Espaigne,
de Castille, de Corduan, de Gallise, de Luxebonne, de Seville, et luy
firent tous foyaulté et hommaige. Fº 718.

P. 83, l. 15: florins.--_Ms. A 8_: frans.

P. 83, l. 25: d’Engleterre.--_Le ms. B 6 ajoute_: duc de Clarense. Fº
719.

P. 83, l. 28: Melans.--_Ms. A 8_: Millan.

P. 83, l. 29 et 30: ses compains.--_Ms. A 8_: son compaingnon.

P. 84, l. 1: ensonnia.--_Ms. A 8_: enforma.


§ =601=. Vous avés.--_Ms. d’Amiens_: Ou pourcach et ou parlement de
ce fouaige que li prinches volloit aleuer en la duché d’Acquittainne,
en l’ayde de son noble estat à parmaintenir et paiier chiaux à qui il
avoit acrut ou voiaige d’Espaingne, furent appellet tout li noble,
comte, viscomte, baron, chevalier et bourgois des bones villes, et
ossi tout li prelat d’Acquittainne, c’estoit bien raison. Si en y eult
pluisseurs parlemens à Bourdiaux, en Anghouloime et en Niorth, car il
venoit as pluisseurs moult à dur et à contraire d’eslever tel cose en
leur pays, et sambloit as barons et as chevaliers par especial que li
peuples en seroit trop grevés, et qu’il estoit assés pressés en autre
mannierre des grans levées que li offisciier dou prinche faisoient sus
les petittes gens. Non obstant chou, li evesques de Bade, qui estoit
moult sages et très agus en ses parolles, proposoit que il n’estoit
nulle terre si paisieule, ne où li commun peuple ewist si bel ne si
bon demourer, qu’il avoient en la terre dou prinche; car il n’estoient
gueriiet ne herriiet de nul homme dou monde, mès porté et deporté,
cremu et doubté de touttes gens, et especialment de leurs voisins.

Que vous feroie je lonch recort? Tant fu proposé et parlementé que tout
Poito, Saintonge, le Rocelle, Roherge, Quersin et Bigorre acordèrent
au prinche à paiier ce fouage, et chacun feu par an, le tierme de cinq
ans, demy franch, et li prinches devoit tenir estable, sans muer, ses
monnoies sept ans. Quant ces nouvelles vinrent en le terre dou comte
d’Ermignach, dou signeur de Labreth, dou comte de Pierregorth, dou
comte de Laille, dou comte de Comminges, dou viscomte de Quarmaing, dou
signeur de la Barde et de pluisseurs autres signeurs des marches de
Gascoingne, si dissent tout couvertement que ja ne s’i accorderoient,
ne que chilx fouaiges ne cour[r]oit en leur pays. Adonc li prinches
et ses conssaux proposèrent à rencontre et dissent que si feroient.
Li dessus dit seigneur lissent responscez au prinche, et fondèrent et
fourmèrent apiaux pour plaidier et venir en le cambre de parlement à
Paris. Li prinches respondi que de ce ne couvenoit nulle part apeller
fors en sa court, et qu’il n’avoient nulle souverainneté.

En ces variations et detriemens vinrent li dessus dit signeur de
Gascoingne à Paris deviers le roy Carle, et se plaindirent dou
grief que li prinches leur volloit faire en leurs terres. Li roys
de France, à che premier, leur respondi que ce pesoit li que nulle
disense se boutoit entre le prinche de Galles, son nepveult, et qu’il
n’y pooit mettre consseil ne remède, car il avoient bonne pès, li
rois Edouwars, ses frères, et ilz et leurs royaummes: si le volloit,
se il plaisoit à Dieu, tenir entirement et parfaitement, enssi que
juret et proummis l’avoit, et li roys ses pères. Dont respondirent li
baron de Gascoingne, qui volloient faire partie contre le prinche,
et dissent: «Chiers sires et nobles roys, nous tenons et advons
tousjours tenus que, quant li pais fu confremmée entre vous et le roy
d’Engleterre, vous ne quittastes oncques le resort de touttes les
terres d’Acquittainne, mais le retenistez et reservastes; et ossi
il n’estoit mies, ne n’est encorres, de nul roy de Franche en le
puissanche ne ordounnanche, dou dounner ne dou quitter: de ce sommes
nous bien privilegiiet. Pour tant, sire, se vous vollés à nous entendre
et recepvoir nostre apel, et mander le prinche que il viegne à cest
apel sus les griés qu’il nous fait, vous nous adrecherés de justice et
de raison. Et, se nous partons de vostre court où nous tenons nostre
resort, che ne sera pas en le deffaulte de nous, mès de la vostre, se
nous querons ailleurs qui de ce nous aide et adrèce.» Adonc respondi
li roys de Franche: «Je m’en consseilleray.» Chilx conssaux dou roy
fu moult lons, et toudis demouroient et sejournoient chil signeur de
Gascoingne à Paris, pourssuiwans le roy et le consseil.... Fº 151.

.... En ce tamps, estoit revenus d’Engleterre en Franche li comtes
Guis de Saint Pol et de Lini, qui tant haieoit lez Englès qu’il n’en
pooit nul bien dire, et vist vollentiers, pour soy contrevenger de
aucuns contraires et anois qu’il li avoient fais, que li gerre fust
renouvellée entre le roy de Franche et le roy Englès, et le conssilloit
et enortoit le roy tempre et tart ce qu’il pooit. Et disoit que li
royaummes d’Engleterre n’estoit que ungs petis pays ens ou regart
dou royaumme de France; car il l’avoit pluisseurs fois chevauciet
de chief an qor, et adviset et consideret très bien et ossi toutte
leur puissanche, et que, de quatre ou cinq provinsses que il y a ou
royaumme de Franche, la meneur est plus rendable et plus grosse de
chités, de villes, de castiaux, de chevaliers et d’escuiers que li cors
d’Engleterre ne soit, et que mout s’esmervilloit et estoit esmervilliés
coumment il pooient avoir eu, de tamps passet, le forche et le concquès
qu’il avoient: siques ces parollez et pluisseurs autres dont li rois
estoit tutés et consilliés, tant dou dit comte de Saint Pol que de
pluisseurs qui point n’amoient les Englès, resvilloient le dit roy de
Franche; souvent, une heure y entendoit vollentiers, et une autre heure
s’empassoit assés briefment. Fº 152.

P. 85, l. 13: nuit et jour.--_Ms. A 8_: tous les jours.

P. 86, l. 1: revenus.--_Ms. B 6_: Et ja estoit revenus (d’Engleterre)
le duc de Bourbon et estoit quite de sa foy, et ossy Guis de Blois,
par l’acort du roy d’Engleterre. Et ossy estoit le conte Guis de Saint
Pol, mais chilz n’avoit point congiet. Mais le pape Urbain Ve l’avoit
dispensé de sa foy, pour tant que le dit conte moustroit pluiseurs
articles qu’il trouvoit en verité pour luy, en confondant les Englès.
Fº 721.

P. 86, l. 3: soutilleté.--_Ms. A 8_: soubtiveté.

P. 86, l. 4: demener.--_Ms. A 8_: devisier.

P. 86, l. 9: de.--_Le ms. A 8 ajoute_: grant.

P. 86, l. 26: condescendre.--_Ms. A 8_: contendre.

P. 87, l. 3 et 4: vivement.--_Ms. A 8_: plainement.


§ =602=. Edouwars.--_Ms. d’Amiens_: Se li (au roi de France) disoient
li aucun signeur de Franche et li plus especial de son consseil, et
li moustroient et declaroient par pluisseurs poins de le chartre de
le pais, que li rois d’Engleterre ne li prinches de Galles n’avoient
en riens tenu cest article de le pais qui faisoit mention qu’il
devoient faire wuidier touttes mannierres de gens d’armes et de
Compaignes dou royaumme de Franche, quant il jurèrent, devant la
chité de Cartres et depuis à Calais, le pès, mès les y tenoient et
envoieoient encorres tous les jours, et guerioient couvertement le
royaumme; et avoient pieur guerre assés que donc que il l’euissent
toutte ouverte as Englès, car il ne savoient de qui il estoient
gueriiet, et si estoient pris, pilliet et robet de tous costés. Dont,
sus cel estat, li roys de Franche en avoit envoiiet en Engleterre
par pluisseurs fois son consseil, le comte de Tancarville une heure,
et puis l’autre, monsigneur Bouchigau, son marescal, et aucuns grans
clers en droit avoecq yaux, pour remoustrer au roy englès et à son
consseil coumment li cartre de le pais parloit, et que il gardast le
sierement qu’il avoit juret. Li roys Edouwars respondoit à chou et
disoit que, se li royaummez de France estoit gueriiés, ce ne pooit il
amender, mès mout l’empesoit, et que si marescal et chil qui de par
lui y avoient estet estaubli, estoient allet, tantost apriès le pais
faitte, de ville en ville et de fort en fort, et coummandé à chiaux
qui les tenoient, qu’il wuidaissent et partesissent, et que en avant
il n’avoient nulle cause de gueriier, car il estoit bonne pais entre
lui et le roy de Franche. Dont, se sus ce coummandement il y estoient
demouret ou parti et depuis revenu, il ne pooit mies les ennemis dou
royaumme de Franche bouter hors ne yaux guerrier, car il estoit assés
ensonniiés de garder sa terre et ses frontières et de tenir en pès.
Telles ou pareilles estoient les responses que li roys englès faisoit
et proposoit au roy de Franche et à son conseil, quant il venoit en
Engleterre, lesquelles responsces ne souffissoient mies bien au roy de
Franche et à son consseil. Et emparloient souvent, en yaux complaindant
des griefs que ces malles gens nommés Compaignes leur faisoient, au
roy, li dit signeur, duc, comte, baron et chevalier, pour le cause de
leur peuple qui estoit contournez en grant tribulation et misère. Et
en avoit li dis roys grant pité et compation, et vollentiers l’ewist
plus tost amendé qu’il ne fist, et mis remède; mès il sentoit encorres
hostagiiers en Engleterre, pour le redemption dou roy son père,
pluisseurs grans signeurs de son royaumme et de son sancq, son frère
le ducq de Berri, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le comte de
Halcourt, le comte de Porsiien et pluisseurs autres grans barons. Si
lez voloit tout ravoir ou em partie, ainschois qu’il resmeuist le
guerre... Fº 152.


§ =603=. Entre les aultres.--_Ms. d’Amiens_: Liquelx roys eult mainte
ymagination et maint pourpos, ainschois que il se volsist mettre ne
bouter en le querelle des Gascons, qui mout le pressoient que li
prinches fust mandés sus lez griefs qu’il volloit faire en leurs
terres, et en eut li roys pluisseurs consultations avoecq deus ou
trois des plus especials qu’il ewist. Et fist lire par pluisseurs foix
à grant loisir les cartres de le pais, et les examina et avisa bien
mot à mot, et clause à clause; et y trouva voirement, si comme je fui
adonc enfourmés, que il n’avoit mies quittet le resort des terres qui
estoient delivrées et rendues au roy d’Engleterre, et pluisseur grant
article, dont ses conssaulx proposoit et enfourmoit le roy, que li
Englès avoient mal tenu: lesques articles je ne voeil mies encorres
declarer, mès em parleray, quant temps et lieux venra, et ossi des
deffensces que li roys d’Engleterre mettoit à l’encontre... Fº 151.

A ce donc se tenoit en la langhe d’Ock, et estoit tenus ung grant
temps en avant, li dus d’Angho, frères dou roy de Franche, une fois
à Thoulouse, puis à Carcasonne, à Biauqaire ou à Montpellier, en
très grant arroy et noble, et la duçoise sa femme avoecq lui, fille
qui fu à monsigneur Carlon de Blois. Et acroissoit toudis, de jour
en jour, li estat dou dit duc en honneur et en prosperité, et tenoit
auques le court sannable à l’ostel dou dit prinche, et estoit si
plains et si remplis d’or, d’argent et de rices jeuiaux, que c’estoit
merveilles à pensser. Et avoit de loncq tamps assamblé et amasset si
très grant tresor que sans nombre, dont il en avoit mis une partie
ens ou fort castiel de Rokemore, qui siet sus le Rosne et à deux
lieuwes d’Avignon. Si vous di que li dus d’Ango ne pooit nullement
amer, ne ne fist oncques, les Englès ne lor affaire, mès les haioit
de tout son corraige, et mettoit et rendoit grant painne à ce que li
guerre renouvellast entre le roy son frère et yaux. Si avoit atrais et
atraioit encorres tous les jours touttes mannierres de gens d’armes,
especiaulment capittainnes des Compaingnes, pour lui renforchier et
afoiblir le prinche et lez Englès. Si avoit ratrait Petit Mescin, Jake
de Bray, Perrot de Savoie, Ammenion de Lortighe et pluisseurs autres
bons guerieurs, dont il peusse estre bien servis et aidiés, et qui
estoient souverain des routtez, et leur dounnoit et proumetoit grans
dons et proufis à faire, et leur faisoit tous les jours. D’autre part,
li roys de Franche se maintenoit en cas pareil, et avoit ossi retrais
deviers lui et fès ses amis de pluisseurs, par dons et par largèces,
car il supposoit bien qu’il en aroit à faire.... Fº 152.

En ce tamps, avinrent deux grans joies au roy Carle de Franche. La
premierre si fu que madamme la roynne, sa femme, ajut d’un biau fil
qui eut à nom Carles: dont tous li royaummes de Franche fu grandement
resjoïs. Assés tost apriès, ajut la serour de la ditte roynne de
Franche d’un biau fil, madamme Ysabiel de Bourbon, femme au droit
signeur de Labreth; et eult à nom cilz filx Carle contre le roy de
Franche: che fu la seconde joie dou roy, tant amoit il l’afinité et
l’alianche au dessus dit signeur de Labreth. De le nativité le jone
Carle de Franche fu li royaummes de chief en cor si resjoïs que on
ne le vous poroit dire ne declarer, et s’en rengroissa grandement li
corraiges des royaux et ossi de touttes mannierres de gens. Che fu par
uns avens, devant Noel, l’an mil trois cens soissante et huit... Fº 153.


§ =604=. Tant fu li rois.--_Ms. d’Amiens_: Touttefois, li roys de
France s’aresta adonc sus les poins dou certain article qui touchoit au
ressort, et rechupt et tint à bon l’appiel dou signeur de Labreth et
de tous les autres signeurs de Gascoingne, et dist qu’il feroit partie
avoecq yaux à l’encontre dou prinche, se il ne volloit obeir à raison.
Et fist li dis roys fourmer et escripre lettres moult bien dittées et
ordounnées et, ainschois qu’elles fuissent seellées, bien examinées. Si
furent ces lettres baillies et delivrées à ung chevalier de Biausse,
qui se noummoit messire Chaponnet de Chaponval, et à ung autre clerch
de droit ossi. Si cevaucièrent tant par leurs journées qu’il entrèrent
en Poito, et vinrent en Angouloime où li prinches se tenoit adonc. Si
fissent leur messaige bien et deuement au prinche de par le roy de
France, et li baillièrent les lettres qu’il apportoient. Fº 151 vº.


§ =606=. Quant li princes.--_Ms. d’Amiens_: Si trestost que li prinches
les eult, il les ouvri et les lisi. Si perchupt coumment il estoit
mandés et adjournés à estre à Paris à l’encontre dou comte d’Ermignach,
dou signeur de Labreth, dou comte de Pierregorth, dou comte de
Commingnes, dou viscomte de Quarmaing, dou comte de Laille, dou
viscomte de Murendon, dou signeur de la Barde, dou signeur de Taride,
dou signeur de Picornet et de pluisseurs autres, qui tout s’estoient
boutet en l’apiel. Si fu trop durement esmervilliés et sancmeuchonnés
et aïrés sus chiaux qui telles lettres li avoient aportées, et fremi et
rougi tout d’aïr, et se tut ungs grans [tamps], regardans les messaiges
par grant fellonnie, car, avant les lettres veutes, il ne quidast mies
qu’il fust homs au monde qui l’osast courouchier. Et eut, je vous di,
en present tamainte dure pensée sus le clercq et le chevalier, que
pour yaux faire tranchier les testes tantost et sans delay; mès il se
rafrenna, et dist, quant il eut ung grant tamps penssé et busiiet:
«Je yray voirement à Paris, mès che sera le bachinet en le teste et
soissante mil hommes en me compaingnie.»

Che ne fait mies à demander se li prinches de Galles et d’Acquittainne
fu grandement tourblés en couraige et fort courouchiés, quant soi se
vei semonre et adjourner ou nom de ses subgés en estraingne court, ilz
qui se tenoit et presumoit ungs des grans dou monde et à qui le plus
droite gens d’armes et touttes mannierres de gueriieurs obeyssoient.
Toutteffois, il respondi adonc enssi comme chy dessus est dit. Lors
fissent ses gens partir et yssir de sa cambre et de sa presence le
chevalier et le clerc dessus noummet, qui n’estoient mies à leur
aise, car nulx ne les accompagna à leur hostel, et sentirent bien
qu’il avoient bien durement courouchiet le prinche. Si se fuissent
vollentiers tantost parti, mès il leur fu dit que point ne partesissent
jusquez à tant que il aroient responsce du prince. Si obeirent et
sejournèrent en Angouloime quatre jours, sans point yssir de leur
hostel. Au cinqime jour, il leur fu dit qu’il pooient bien partir,
se il volloient, car il avoient bien fait leur messaige, et que li
prinches n’y responderoit autrement qu’il avoit respondu. Sur chou il
se partirent, et prissent leur chemin pour venir viers Toulouse et
pour yssir de la princhipauté au plus tost qu’il pewissent, car il n’y
estoient mies trop bien asseur. Enssi qu’il chevauchoient tout leur
chemin à grant esploit, il furent rencontré et aresté dou senescal
d’Aghinois, monsigneur Guillaumme le Monne, et pris et menet em prison
à Pennes en Aginois. Ces nouvelles s’espandirent tantost et vinrent en
Franche, car li varlet des dessus dit n’eurent nul empeschement, mès
cheminèrent tant qu’il se trouvèrent à Paris, et recordèrent à tous
ceux qui leur demandèrent de leurs mestres, coumment il leur estoit.
Quant li roys de Franche en seut le verité et la responsce dou prinche,
il n’en fu mies mains penssieux. Toutteffois, il s’en porta et passa
adonc au plus bellement qu’il peut, et n’en fist nul grant samblant...
Fºs 151 vº et 152.


§ =607=. De ceste response.--_Ms. d’Amiens_: En ce meysme tamps et
en celle meysme sepmainne, estoit revenus à Paris messire Guis de
Blois qui adonc estoit encorres escuiers, mès il fu fais celle année
chevaliers en Prusse et y leva bannierre. Si estoit revenus, si comme
dessus est dit, d’Engleterre quittes de se foy, car il avoit esté
ostagiiers pour le roy de Franche et sejourné pour ceste cause en
Engleterre six ans ou environ. Si regardèrent adonc chil qui dallés
lui estoient et qui le gouvrenoient, doy escuier, Hues de Villers et
Jehans de Leglisuelle, qu’il perdoit son tamps; si traitièrent par
deviers le consseil dou roy englès, sus se delivranche, avoecques le
consseil et l’avis d’un sage baron de Franche, monsigneur Carle de
Montmorensi, qui se boutta sagement ou traitiet et fist tant qu’il
fu delivrez et quittes ossi de sa foy et de sa prison enviers le dit
roy englès, parmy deux mil frans qu’il paiia. Et li dis messires
Guis de Blois rendi, quitta et ahireta le roy englès de le comté de
Soissons qui estoit adonc ses hiretages. En ces traitiés et pourkas à
faire, aida grandement et mist pluiseurs painnes et conssaux li sires
de Couchi qui tendoit et tiroit à avoir la ditte comté de Soissons,
ensi qu’il eut, en escange d’autre terre et revenue dont il estoit
assignés sour les coffres dou dit roy englès, de par madamme Ysabiel
sa femme, fille au dit roy englès que li jonnes sires de Couchy avoit
nouvellement pris par mariaige: ceste est la cause pourquoy il parvint
premierement à le comté de Soissons. Or revenons à le matère dou
prinche qui estoit adonc en Espaingne. Fº 149.

P. 99, l. 27: selonch che.--_Le ms. A 8 ajoute_: grandement. Fº 299 vº.

P. 100, l. 5: Guillaumes.--_Ms. A 8_: Jehan. Fº 300.

P. 100, l. 29: de ce.--_Ms. A 8_: parmy ce.

P. 100, l. 30 et 31: pareçons.--_Ms. A 8_: pactions et couvenances.

P. 101, l. 3: l’ostagerie.--_Ms. A 8_: l’ostage.

P. 101, l. 14: Guillaummes Wikam.--_Ms. A 8_: messire Guillaume.

P. 101, l. 16: offices.--_Le ms. A 8 ajoute_: de chancellerie.

P. 101, l. 17: vaghièrent.--_Ms. A 8_: furent vacans.

P. 101, l. 23: messages.--_Ms. A 8_: messagiers.

P. 102, l. 3: que amiable à se composition.--_Ms. A 8_: qu’il lui feust
courtois et aimable à sa composicion.

P. 102, l. 4: l’euist.--_Ms. A 8_: eust le dit eveschié.

P. 102, l. 14: en Engleterre.--_Ms. B 6_: Se fu le conte daufin
d’Auvergne mis à finanche, et paia trente mille frans, et le comte de
Poursien dix mille, et tout li aultres hostaigiers des chités et bonnes
villes de Franche furent espars parmi Engleterre et tenus en diverses
prisons. Fº 727.


§ =608=. Vous devés savoir.--_Ms. d’Amiens_: Vous avés chy dessus
bien oy recorder coumment li prinches de Galles fu ajournés à venir
en le cambre de parlement à Paris à l’encontre dou comte d’Ermignach,
dou seigneur de Labreth, dou comte de Pierregorth, dou comte de
Comminges, dou viscomte de Quarmaing et de pluisseurs grans signeurs
de Gascoingne, à oïr droit et le declaration de l’apel qu’il avoient
fourmé contre lui, sus les griefs qu’il volloit faire en leurs terres.
Si sachiés que de cel adjour li prinches fu durement courouchiés et
le prist en grant despit, et dist bien que la cose ne demourroit mies
enssi. Non obstant ce, toudis procedoit il dou fouaige que il volloit
eslever, et li avoient chil de Poito, de Saintonge, de le Rocelle,
de Roherge, de Querzin et de Limosin acordet; car il n’en pooient ne
n’osoient ad present autre cose faire, tant estoit leurs pays raempli
d’Englès, offisciers au prinche, et ossi touttes ces terres dessus
noummées sont moult enclinnes et obeissans à celui qu’il tiennent
pour leur naturel seigneur, et adonc il y tenoient le prinche et nul
autre... Fº 152 vº, col. 1.

Si vous di que adonc avoit ung senescal en Roherge, qui s’appeloit
messire Thummas de Welkefare, chevalier englès, et se tenoit li di
senescaux à Villenove d’Aghinois. D’autre part, sus le frontière dou
pays estoient li viscomtes de Quarmaing, ungs mout appers chevaliers,
li sires de la Barde, li sires de Taride et li sires de Picornet.
Chil dit signeur et chevalier, qui s’estoient mis et bouteit en
l’apiel avoecq les autres, avoient pris en grant despit le prise de
monsigneur Caponnet de Caponval et de son compaignon. Si s’avisèrent
qu’il feroient embusce sus les gens dou prinche et en atraperoient
ossi aucuns. Si seurent par espies que messires Thumas de Welkefare
devoit chevauchier deviers Rodais, ensi qu’il fist, à gens d’armes,
pour entendre à le forterèche et rafreschir de tout chou que il y
besongnoit. Si tost qu’il seurent ces nouvelles, il se queillièrent,
et furent bien trois cens lanches, et se missent sus leur embusce par
où li chevaliers englès devoit passer. Enssi que monsigneur Thummas
de Welkefare et se routte chevauchoient, et pooient estre environ
soissante lanches et deux cens archiers, que brighans, ceste embusche
leur sailli au devant, les lanches abaissies, en escriant et disant:
«Vous n’en yrés mies ensi.» Lors se ferirent ens de plains eslais, et
en y eut de premier encontre pluisseurs abatus, d’un lés et d’autre.
Là se deffendirent Englès de leur costé au mieux qu’il peurent, et se
combatirent vassaument; mès finablement, il ne peurent durer, car li
Franchois estoient grant fuisson et tout pourvueu de leur fait. Si
furent li Englès desconfis, et à grant meschief se sauva li senescaus
de Roherge messires Thummas de Welkefare, et s’en vint par force de bon
courssier à Montalben et se bouta ens ou fort, et ses gens furent tous
espars, et se sauvèrent chil qui sauver se peurent.

Ces nouvelles vinrent au prinche, qui se tenoit en le cité de
Angouloime, et n’estoit mies trop bien hetiés, coumment li sires de
Pincornet, li viscomtes de Quarmaing et li sires de la Barde avoient
rencontré son senescal de Roherge et desconfit et cachiet jusques à
Montalben. Si en fu li prinches durement courouchiés, mès amender ne le
peut, tant qu’à ceste fois.

Adonc estoit li dus d’Angho à Thoulouse, mès il se tenoit encorres
tous quois, fors tant qu’il traitoit et faisoit traitier toudis as
cappittainnes des Compaingnes, que il les pewist avoir à son acort,
enssi qu’il en eult pluisseurs, enssi comme vous orés chi apriès. Ossi
d’autre part, deviers le prinche estoient revenu messires Thumas de
Felleton, messires d’Agohrises, messires Hues de Hastingues, messires
Richars Tanton, messires Gaillars Vighier et chil qui avoient estet
pris en Espaingne en l’avant garde dou duc de Lancastre, si comme il
est chi dessus dit et contenu en l’istoire, et s’estoient ranchounnet
et delivret, li ung par mise de deniers, li autre par escange. Ossi,
dou costé des Franchois, se delivrèrent de prison et finèrent au
mieux qu’ils peurent, messires Ernouls d’Audrehen, messires Jehans de
Noefville, li Bèghes de Vellainnes, li Alemans de Saint Venant et li
chevalier et escuier de Franche qui avoient estet pris à le bataille
de Nasares. Et fu ranchounnés messires Bertrans de Claiequin deviers
monsigneur Jehan Camdos, qui estoit ses mestres, à cent mil frans. Bien
les paiia li di messires Bertrans en biaux florins tous appareilliez...
Fºs 152 vº et 153.

Quant li prinches de Galles vit et entendi que c’estoit à certes, que
on le guerioit enssi de tous costés et que li Franchois se mettoient
en painne de li tollir son pays, si s’avisa quil se deffenderoit, mais
il n’estoit mies em point de chevaucher. Si envoia tantost deviers
monsigneur Jehan Camdos, qui se tenoit à Saint Sauveur le Viscomte, en
lui segnefiant et mandant que il retournast tantost. Quant messires
Jehans Camdos oy ces nouvelles, si ne li plaisurent pas trop bien,
car trop le deshetoit et anuioit la guerre renouvellée, et sorti et
dist tantost que grans maux en venroient. Nonpourquant, il se hasta
au plus tost qu’il peult, et s’en vint en Anghouloime deviers le
prinche, qui le vit mout vollentiers. Assés tost apriès le revenue
de monsigneur Jehan Camdos, fist li prinches ung grant mandement de
chevaliers et d’escuiers d’Acquittainne, de chiaux quil tenoit à avoir
le comfort. A son mandement vinrent li captaux de Beus, li doy frère
de Pumiers, messires Jehans et messires Elies, car messires Aimmenons
de Pummiers s’estoit partis et disoit que il s’en yroit outre mer
aventurer en estraingnes terres, et que point de celle guerre ne se
volloit ensonniier, ne franchois, ne englès. Si y vinrent encorres li
sires de Partenay, messires Aimmeris de Tarse, li sires de le Ware,
englès, messires James d’Audelée, senescaux de Poitou; et les envoiea
li prinches en le marche de Toulouse yaux tenir à Montalben, pour
deffendre le pays contre les Franchois qui là se tenoient.

Quant messires Jehans Camdos et li captaux, qui estoient chief et
souverain de ceste cevaucie, furent venu à Montalben, et li chevalier
dessus noummez, assés tost apriès leur revinrent messires Loeis de
Halcourt, messires Rammons de Moroel, messires Loeis de Melval, troy
grant baron et de grant affaire; si fissent à Montalben une bonne
garnison, et coummenchièrent à chevaucher ou pays thoulouzain et à
faire mout de dammaiges. Adonc estoient les terres en grant variement,
car un jour estoient franchois et l’autre, englès; ne point de
estableté n’y avoit, fors li plus fors tenoit le plache: quant plus
fors revenoit, il reconcqueroit chou qui avoit estet concquis.

A ce donc avoit ung senescal en Roherge, bon chevalier durement, qui
se noummoit messire Thummas de Wettevale, et tenoit une fortrèche à
quatorze lieuwes de Montpellier, que on appelloit la Millau, sus les
mettes de Roherge et de Limozin. Si sachiés qu’il se tint en le ditte
fortrèche moult vaillamment, si comme vous orés chy apriès, et tout
chil qui avoecques lui estoient. Fº 154 vº.

P. 102, l. 18: l’ajour.--_Ms. A 8_: l’ajournement. Fº 300 vº.

P. 102, l. 23: Compagnes.--_Le ms. B 6 ajoute_: telz que Naudons de
Bagherant, le bourch de Bretuel, le bourch Camus, le bourch de Lespare,
Lami, Espiote, Hanequin Franchois, messire Robert Brickés, Cressuelle,
messire Robiers Ceni, messire Perducas de Labreth, messire Garsis de
Castiel, messire Gaillart Vighier, Bernart de le Salle, Bernart de
Wesc, Hortigo et pluisseur aultre. Fº 728.

P. 102, l. 26: temprement.--_Ms. A 8_: brief.

P. 102, l. 27: faire.--_Les mss. B 4 et A 7 ajoutent_: et les
ensonnieroit. Fº 298.--_Ms. A 8_: et les embesongneroit. Fº 300 vº.

P. 102, l. 28: joiant.--_Ms. A 8_: joieux.

P. 102, l. 29: d’enfle.--_Ms. A 8_: d’enfleure.

P. 103, l. 4: ydropisse.--_Ms. A 8_: ydropisie.

P. 105, l. 7: Montpesier.--_Ms. A 8_: Montpellier. Fº 301.


§ =609=. Li rois de France.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, estoit li
roys de Franche en grant branle pour gueriier le roy d’Engleterre, car
li roys englès li requeroit fortement qu’il se delivrast de parpaiier
le redemption dou roy son père, et que trop y metoit au paiier, ou
autrement il li feroit guerre; car, seloncq le teneur de le pais, on
devoit avoir tout paiiet dedens trois ans, et encorres y avoit seize
cens mil frans de Franche à paiier. Enssi estoient les grongnes de l’un
à l’autre: li roys englès courouchiés et dur emfourmez sour le roy
de Franche, pour tant qu’il ne se delivroit point de paiier la somme
des deniers où tenus il estoit, et qu’il avoit consenti que sez filx
li prinches de Galles estoit adjournés de ses soubjès em parlement à
Paris, et consenti encorres qu’il li faisoient guerre, et si avoient
cil leur retour en Franche et dalés le roy; et li roys Franchois,
d’autre part, ossi courouciez et dur enfourmés sour le roy englès,
pour tant qu’il soustenoit et comfortoit lez Compaignes, si comme on
disoit, et les envoieoit en Franche, et qu’il volloit tenir la duché
d’Acquittainne sans resort, qui estoit grandement ou prejudisce dou
royaumme et hors de le vollenté de touttes gens residans en celui
pays. Si n’en pooit longement estre ne demourer, que guerre ne se
remeuist entre ces deux rois, mès li rois de Franche ne le volloit mies
recoummenchier, se il ne savoit bien coumment: si s’estoit pourvueus de
loing temps, tout bellement et tout sagement, d’avoir atrais et acquis
à lui tous ses voisins, le duc Aubert, bail de Haynnau, et les signeurs
de celui pays, ossi le duc de Braibant et les signeurs de celle terre,
le comte de Clèves, l’evesque de Liège, l’evesque de Miés, l’evesque
de Verdun, le duc de Loerainne, le duc de Bar, le comte de Montbliar,
le comte de Genève, le comte de Savoie et touttes ses gens, le signeur
de Roussellon et les gentils hommes de la duché de Prouvenche et de la
comté de Venisin, ossi le comte de Fois et touttes ses gens, le roy
d’Arragon et touttes ses gens, et tous les marcissans environneement
autour de son royaumme. Et sentoit encorres bien que pluisseurs
signeurs, comte, baron, chevalier et escuier de la duché d’Acquittaine,
se retouroient deviers lui, se la guerre estoit renouvellée, et mout de
villes, de chités et de castiaux de la ditte duché, qui point n’amoient
les Englez. Et par especial, il avoit tous les coers des gentils hommes
de Bretaingne, qui moult li pooient valloir, car il savoient bien que
li dus de Bretaigne estoit plus englès que franchois; mès, là où ses
pays vorroit estre pour lui, dou corps ne de le haynne dou dit ducq
ne faisoit il mies grant compte. Avoecq touttes ces coses, li rois
Carles s’estoit trop fort arestés à savoir se cil de Pontieu vorroient
estre de son acort; il trouva que oil moult vollentiers, car il ne
pooient ainmer les Englès. Che plaisy grandement au roy de Franche
et traita enviers chiaux de Abbeville tout secretement et bellement,
et leur proummist et jura, là où il se vorroient rendre deviers lui,
que jammais ne les metteroit hors dou demainne dou royaumme, et les
tenroit en plus grant francise et liberté que chiaux de Paris. Enssi se
composèrent ces besoingnes... Fº 153.

Or avint que li princes, pour mieux venir à sen entension, par le
consseil de l’evesque de Bade, envoiea grans messages deviers le pappe
Urbain qui adonc tenoit son siège à Romme, telx que son marescal
d’Acquittainne monsigneur Guichart d’Angle, monsigneur Jehan Isoret
son fil, monsigneur Guillaumme de Seris et maistre Jehan Briffaut, un
advocat de le Rocelle, pour impetrer cel fouage sus le clergiet et pour
pluisseurs autres besoingnes. Si lairons à parler des dis messagiers
qui fissent leur voiaige et esploitièrent d’aucunes coses, et non pas
de touttes, deviers le pappe, si comme je leur oy recorder, car je me
parti de Romme avoecq yaux et rappassay les mons en leur compaignie,
et parlerons de cel apiel des barons de Gascoingne, et coumment il
s’eslevèrent et parseverèrent contre le prinche... Fº 152 vº.

En ce tamps, revenoit de Romme li marescaux d’Acquittainne messires
Guichars d’Angle, qui y estoit allés pour les besoingnes dou prinche.
Si entendi, entroes qu’il estoit en Savoie sur son retour, que la
guerre estoit renouvellée entre les deux roys. Si se doubta que il ne
fust pris ou espiiés, et se parti secretement de ses gens et se mist en
abit et estat d’un povre cappelain et laissa tout son arroy. Si rapassa
parmi Auvergne messires Guichars, enssi que je vous di, et parmi
Limozin, et entra en Poito. Et messires Guillaummes de Seris, uns
chevaliers de Poito, qui estoit en se compaignie, ne s’osa aventurer
enssi que li dis messires Guichars fist, mès s’en vint à l’abbeie de
Clugny et se mist en sainte terre, et se tint là plus de cinq ans. Fº
154.

P. 107, l. 21: breton.--_Le ms. B 6 ajoute_: et en eult cent frans. Fº
726.


§ =610=. Tant esploita.--_Ms. d’Amiens_: Et avint que li comtes
de Tamcarville et messires Guillaumes de Dormans estoient allé en
Engleterre, de par le roy de Franche, pour parler au roy englès
sus l’estat dou ressort que li roys franchois volloit callengier
et maintenir que point ne l’avoit quitté, mès par le teneur de la
cartre de le pais tenu et reservé. Entroes que li dessus dit estoient
en Engleterre, li rois de Franche fist escripre unes lettres de
deffianches au roy englès, et les fist baillier à ung varlet breton de
son hostel, et li fist dire que il portast en Engleterre ces lettres au
roy englès, mès il fesist retourner, ainschois qu’il les mesist avant,
le comte de Tamkarville et monsigneur Guillaumme de Dormans, et que,
au retour, il aroit cent frans tous appareilliés. Li varlez, pour le
convoitise dou gaegnier, emprist volentiers le voiaige à faire, et dist
qu’il le feroit bien et sagement. Si se parti de Paris et se mist à
voie, et esploita tant qu’il vint à Bouloingne, et passa là le mer et
ariva à Douvres, et là trouva il le comte de Tamkarville et monsigneur
Guillaumme de Dormans, asquelx il dist une partie de sen entente, et
sur quel estat il alloit au roy englès. Si trestost que li dessus dit
l’entendirent, il hastèrent leur passaige et vinrent à Bouloingne, et
li varlés chevaucha vers Londres et fist tant que il y vint.

Adonc estoit li roys englès à Wesmoustier dehors Londres, et là avoit
ung moult grant parlement de chiaux de son pays pour avoir consseil
sour aucunnes requestes que li rois de Franche avoit faittes par les
dessus dis, le comte de Tancarville et monsigneur Guillaumme des
Dormans, et ossi sus l’estat de la duché d’Acquittainne; car moult
desplaisoit au roy englès que ses filz li prinches s’esmouvoit ne
herioit ses gens en Acquittainne; et estoit bien sen entente que il y
pourveroit temprement de remède, car il ne volloit mies estre en le
malevolense de ses subgès, et n’estoit pas cose bien appertenans.

Enssi que cils parlemens estoit assamblés et que li roys et si doy fil,
li dus de Lancastre et li comtes de Cantbruge, et tout prelat, baron
et chevalier estoient mis enssamble pour parlementer et conssillier
pluisseurs coses, li varlés, qui les deffiances portoit, vint à l’uis
de le cambre et appella l’uissier, et dist qu’il estoit messagiers
au roy de France. Li wuissiers, pour le reverenche de celui dont il
se noumma, li dist: «Entrés ens, et vous tenés dallés moy, et je
regarderay coumment vous parlerés au roy.» Il entra ens et se tint
dallez l’uissier. Assés tost apriès, entra en le cambre li sires de
Perssi, à qui li Englès dist: «Monsigneur, se il vous plaist et il vous
viegne à point, si avanchés ce varlet, qui est, si comme il dist, au
roy de Franche et aporte lettrez au roy.» Li sires de Perssi respondi:
«Mout vollentiers.» Il passa avant et enclina le roy et ses enfans,
et puis tous les signeurs. Assés tost apriès, il dist que là estoit
ung messaiges de par le roy de Franche, qui apportoit lettres. Si tost
que li rois englès oy ce, pour le grant desir qu’il eut de savoir de
quoy les lettres parloient, il dist: «Faittes le avant venir.» On le
fist venir. Il s’agenouilla et bailla ses lettres. Li roys les prist
et les ouvri, et puis les fist lire. Si faisoient mention plainnement
coumment li roys de Franche le deffioit. De ces nouvelles furent li
signeur d’Engleterre tout esmervilliet, et regardèrent li ung l’autre
sans point parler. Si fu li varlés enquis de rechief, et examinés à
savoir qui ces lettres li avoit baillies. Il respondi: «li roys de
France.» Adonc le fist on partir de la cambre, et qu’il se tenist
au dehors tant qu’il aroit responsce. Il fist ce que on li dist.
Lors demanda li roys englès consseil sour ce que vous avez oy. On li
consseilla que tantost et sans delay il envoiiast à Callais, à Ghinnes,
à Ardre, et par especial à Abbeville et en le comté de Pontieu, car
elle estoit en grant peril d’estre perdue; et ossi tous les ostagiers
de Franche, qui estoient pour le tamps en Engleterre, tant baron et
chevalier que bourgois des bonnes villes, on les envoiiast en divers
lieus en Engleterre, et fuissent là tenu tout court em prison. Que vous
feroie je loing compte? Chils parlemens finna ensi, et fu respondut
à celui qui les lettres de deffianches avoit apportées, que il pooit
bien partir quant il volloit, et que à ses lettres ne couvenoit nulle
responsce. Il se parti et s’en revint en Franche, sans avoir nul griefs
dou corps. Or vous diray de l’ordounnanche dou roy de Franche.... Fº
153 vº.

Sitost que on peut savoir ne presummer certainnement que li roys
englès fu deffiiés, et que li comtes de Tamcarville et messires
Guillaummes des Dormans furent revenu à Bouloingne et eurent dit les
nouvelles dou varlet qui les deffianches portoit, li comtes Guis de
Saint Pol, qui estoit tous pourvueus de grans gens d’armes, chevaucha
tout couvertement à grant esploit deviers Abbeville. Si trouva le
porte toutte ouverte et les gens de le ville tout appareilliés pour
lui recepvoir. Si entra li dis comtes de Saint Pol dedens Abbeville
baudement à plus de cinq cens armures de fier, et se saisi de le ville
et dou marchiet, et prist ad ce jour messire Nichole de Louvaing, qui
estoit senescaus de Pontieu de par le roy englès, et le tresorier dou
pays, qui estoit englès, et tous les Englès qui y estoient à ce jour,
et les mist em prison. Et puis chevauchièrent à Saint Wallery, et le
saisirent et du castiel ossi, et puis de Noyelle et dou Crotoi, et
puis de Lonch en Pontieu. Apriès, chevaucha li comtes de Saint Pol
deviers le Pont de Remy; car il entendi que là avoit bien deux cens
Englès qui s’y estoient retret et s’i tenoient sus le comfort de le
fortrèche. Si vint là li dis comtes de Saint Pol et monsigneur Moriaux
de Fiennes, connestables adonc de Franche, avoecq lui, et messires Hues
de Castellon, li sires de Saintpi, li sires de Bremeu, li sires de
Loncvillers, li sires de Bassentin, li sires d’Aveluis, messires Oudars
de Renti, li sires de Reli, messires Engherans du Edins et pluisseurs
autres chevaliers et escuiers, et estoient bien six cens combatans.
Si vinrent droit au Pont de Remy. Là trouvèrent il les Englès tous
aprestés pour yaux attendre et deffendre le passage. Adonc coummencha
là li hustins mout durs et mout fors, et fist là li comtes de Saint Pol
son fil chevalier, monsigneur Wallerant, qui estoit en l’eage adonc de
quinze ans ou environ. Là eut une escarmuche grande et forte, et maint
homme blechié d’un lés et de l’autre. Finablement, li Englès furent
desconfi, et li Pons Remy, sus le rivière de Somme, pris et gaegniés,
et tout li Englès mort ou pris, petit s’en sauvèrent. Que vous feroie
je loinc recort? Tous li pays de Pontieu fu delivrés des Englès, et les
villes et les fortrèches mises et rendues au comte de Saint Pol, qui y
estoit establi de par le roy de Franche. Si trouvèrent les Franchois
le ville d’Abbeville en bon estat, et bien rappareillie et fortefiiée,
car li rois englès y avoit toudis fait ouvrer; et li avoit li comtés de
Pontieu cousté cent mil florins, dessus touttes revenues, à remparer
les villes et les castiaux qui y sont, car il le tenoit pour son bon
hiretaige.

Avoecques les deffiances et les nouvelles dessus dittes qui vinrent au
roy englès et à ses gens, cestes de le perte de Pontieu leur furent
mout diverses. Et se coummenchièrent moult à doubter, et estoient li
pluisseur parmy Engleterre enssi que tout foursené sus les Franchois,
qui pour ostaiges demouroient entre yaux; mès li roys fist faire un
ban, et sus le hart, que nuls ne fesist mal as Franchois, qui là
estoient: autrement il n’ewissent nient duret. Si se ranchounnèrent li
baron de Franche au plus tost qu’il peurent et trouvèrent le roy englez
assés courtois, et rappassèrent le mer; et ossi les bonnes villes et
les chités de Franche rachatèrent leurs bourgois. Fº 154.

P. 109, l. 31: Evous.--_Ms. A 8_: Et vont. Fº 302.

P. 110, l. 1: donna.--_Ms. A 8_: donnèrent.

P. 111, l. 4: nequedent.--_Ms. A 8_: neanmoins.

P. 111, l. 12: quatre cens.--_Mss. A 7, 8_: trois cens. Fº 297.

P. 111, l. 26: six cens.--_Mss. A 7, 8_: six vingt.

P. 112, l. 14: Pont de Remi.--_Ms. A 8_: Pont de Saint Remy.

P. 112, l. 17: Gallerans.--_Ms. B 6_: Wallerant de Ligny, aysné filz
audit conte. Fº 730.


§ =611=. Quant li rois.--_Ms. d’Amiens_: Sitos que li dus d’Ango peut
connoistre et sentir que li rois englès estoit deffiiés, si en fu moult
joieaus, et dist que il feroit au prinche et à ses gens une très forte
guerre; car point ne lez amoit. Si avoit ja de son acord pluisseurs
chevaliers et escuiers de Gascoingne, et ossi bons cappitainnes des
Compaignes. D’autre part, se tenoit à Rion en Auvergne li dus de
Berri, qui metoit sus grant gens d’armes, telx que le signeur de
Biaugeu, le signeur de Perreus, son nepveult, monsigneur Joffroi de
Bouloingne et monsigneur Griffon de Montagut, monsigneur Robert Daufin,
monsigneur Huge Daufin, le signeur de Calenchon, le signeur de la Tour,
monsigneur Jehan de Bouloingne, le comte de Ventadour et de Montpensé,
le signeur de Sulli, le signeur d’Achier, le signeur d’Achon, le
signeur de Gonsaut, Ambaut dou Plachier et tamaint chevalier et escuier
d’Auviergne et des marches voisinnes. Si entrèrent ces gens d’armes en
le duché d’Acquittainne, et coummenchièrent à prendre, à pillier et
à rober, et à chevaucher sour le pays dou prinche et à faire mout de
maux. D’autre part, couroient ossi et chevauchoient en Roherge messires
Jehans d’Ermignach, messires Jehans de Villemur, Rogiers de Biaufort,
li sires de Rocefort, li sires de Seregnach, et mettaient le pays en
grant misère de Roherge et de Limozin. Fº 154 vº.

P. 113, l. 14: remparer.--_Mss. A 7, 8_: reparer. Fº 303.

P. 113, l. 15: deseure.--_Ms. A 8_: pardessus.

P. 114, l. 7: l’archeveskié.--_Ms. A 8_: l’eveschié. Fº 303 vº.

P. 114, l. 23: Keranloet.--_Mss. B 1 et B 4_: Karuel.--_Ms. A 8_:
Carnet.--_Ms. A 7_: Kaerenloet. Fº 197 vº.


§ =612=. Li dus de Lancastre.--_Ms. d’Amiens_: Vous avés bien chy
dessus oy recorder coumment les Compaignes avoient estet en Franche,
et ivernet et ostoiiet, siques, sitost que li Gascon entendirent que
li roys de Franche vorroit gueriier, il se partirent des Englès. Si
estoit li plus grans chiés de ces Compaignes gascons messires Perducas
de Labreth, et des Compaignes englesses, messires Robers Bricqués et
Jehans Carsuelle. Si se traissent li Gascon deviers le ducq d’Ango,
et estoient de leur routte li Petis Meschins, li bours de Bretoeil,
Ammenion de Lortige, Perrot de Savoie, Jakes de Bray, Ernauton de Paus
et pluisseur aultre, et estoient bien troi mil combatans. Li Englès
qui s’estoient descompaigniet d’iaus, pooient estre environ quinze
cens combatans, et s’estoient retret deviers Normendie et par deviers
les Mans, et avoient pris Castiel Ghontier et une bonne ville que on
appelle le Vire, et pluisseurs autres fortrèches, dont il guerioient et
destruisoient tout le pays et y faisoient moult de maux. Dont il avint
que li prinches les remanda et leur fist asavoir que il vendesissent
leur forterèce et se retraissent deviers lui. Si trestost que il oïrent
ces nouvelles, il furent tout joieant et eurent grant desir de obeir au
coummandement du prinche. Si se delivrèrent de tout ce qu’il tenoient,
au plus bellement qu’il peurent, et se requeillièrent enssamble pour
passer plus efforchiement. En ce tamps que ces routtes yssoient hors de
Normendie, il avoient à ciaux du pays vendu Castiel Ghontier et le Vire
et tout chou que il y tenoient.

Et arivèrent au port de Saint Malo de l’Ille messires Aimmons, comtes
de Cantbruge, et li comtes de Pennebrucq et li sires de Carbestonne,
ungs banerés englès, à quatre cens hommes d’armes et quatre cens
archiers; et les envoieoit li roys englès en la duché d’Acquittainne
deviers le prinche, pour lui aidier à faire sa gerre. Si oïrent
nouvelles assés tost li uns de l’autre, dont il furent moult joieant;
car il dissent qu’il passeroient tout enssamble, si comme il fissent.
Et envoiièrent tantost li doy comte dessus noummet deviers le ducq de
Bretaingne, qui se tenoit à Nantes, et deviers le consseil dou pays, em
priant que on les volsist laissier passer paisiulement parmy Bretaigne,
bien paiiant tout ce que il y prenderoient. Li messagier que li dit
seigneur y envoiièrent, esploitièrent si bien, que li passaiges leur fu
ouvers et acordés par l’acord dou duch, qui ne le fist mies envis, et
de tous les barons dou pays, et passèrent paisiulement parmy Bretaigne
et au pont à Nantes. Et rechupt les seigneurs li dis dus moult
grandement, et les festia par deux jours en le chité de Nantes; et puis
s’em partirent et chevauchièrent et esploitièrent tant que il entrèrent
en Poito et vinrent en Anghouloime deviers le prinche, qui les rechupt
à grant joie, et ossi fist madamme la princesse.

En ce tamps, estoit messires Hues de Cavrelée sus le marche d’Arragon,
à une routte de gens d’armes, de quoy, sitost que il entendi que li
Franchois guerioient le prinche, il se parti et s’en vint en Angouloime
deviers lui, et amena ce qu’il avoit de gens. Se le rechupt li prinches
à grant joie, et le fist tantost cappittainne et souverain de touttes
les Compaingnes, qui estoient nouvellement venues de Normendie. Si le
envoiea li dis prinches, et toutes ces gens d’armes, en le terre le
comte d’Ermignach et le seigneur de Labreth, pour ardoir et destruire
leur pays et faire y guerre, car chil li estoient grant ennemit. Fº 155.

P. 115, l. 21: d’Ortige.--_Ms. A 8_: d’Ortinge. Fº 303 vº.

P. 115, l. 21: Perros.--_Ms. A 8_: Pierre.

P. 115, l. 21: Jakes.--_Ms. A 8_: Raoul.

P. 115, l. 28: Rochewart.--_Ms. A 8_: Rochechouart.

P. 116, l. 6: d’arciers.--_Ms. A 8_: d’arbalestriers.--Ms. B 6: et plus
de trois mille combatans. Fº 730.

P. 116, l. 15: li dus de Bretagne.--_Les mss. B 4 et A 7, 8 ajoutent_:
messires Jehans de Montfort. Fº 301 vº.

P. 116, l. 19: Lagnigay.--_Ms. A 8_: Lagingay.

P. 117, l. 1: rihote.--_Ms. A 8_: riote.

P. 117, l. 31: deux mil.--_Ms. B 6_: bien mille. Fº 731.


§ =613=. Li contes de Cantbruge.--_Ms. d’Amiens_: Encorres envoiea li
prinches son frère monsigneur Aimenon et le jone comte de Pennebrucq,
à tout grant fuisson de gens d’armes, en le comté de Pieregorth. Si
chevauchièrent chil seigneur en grant routte, et estoient bien troi
mil combatans, uns c’autres, et entrèrent en grant effort en le comté
dessus dite et vinrent mettre le siège devant ung très fort castel
que on claimme Bourdille. Si l’environnèrent tout autour. Par dedens
estoient en garnison li doy enfant de Batefol, hardi homme durement et
bons guerieurs, frères bastars à monsigneur Seghin de Batefol, dont
j’ay parlé chy en avant en l’istoire.

Si estoient li doy escuier pourvueu mout bien dedens Bourdille de
toutte artillerie, d’espringalles, de kanons et d’ars à tours, et de
bons compaignons hardis et sceurs, pour le deffendre et tenir, et si
avoient assés par raison de quoy vivre. Si vous di que devant Bourdille
eut tamaint assaut, mainte eskarmuce et maint puignies, et priesque
tous les jours. Fº 155.

P. 118, l. 25 et 26: environ quatre jours.--_Ms. A 8_: trois jours. Fº
304 vº.

P. 118, l. 27: d’aler en le Gascongne.--_Ms. A 8_: de partir
d’Angoulesme.

P. 119, l. 8: exillier.--_Ms. A 8_: assaillir.


§ =614=. En le garnison.--_Ms. d’Amiens_: Enssi estoient les guerres
efforchies de tous costés ens ou royaumme de Franche, car messires
Jehans de Buel, uns très bons chevaliers bourghignons, et messires
Guillaummes des Bordes et Caruels estoient sour les marches de Poito, à
plus de quinze cens combatans, et faisoient là une moult forte guerre
environ Chastieleraut, qui se tenoit de monsigneur Loeis de Halcourt,
et coururent mout du plain pays de Poito à l’encontre d’yaux. Ossi de
par le prinche estoit uns bons chevaliers englès et grans cappitainnes
de gens d’armes, messires Simons de Burlé, qui deffendoit et gardoit
le pays ce qu’il pooit, et chevauchoit à le fois sus les Franchois, et
li Franchois sour lui, et avoient souvent des durs rencontres: à le
fois gaegnoient li ung, et puis li autre. Dont il avint que messires
Jehans de Buel et messires Guillaumes des Bordes et Caruels, Bretons,
et leurs routtes chevauchoient un jour; si trouvèrent, entre Mirabel
et Luzegnan, monsigneur Simon de Burlé et ses compaignons. Là eut
dur hustin et fort et bien combatu, et pluisseurs reverssés d’un lés
et de l’autre. Toutteffois, li Franchois s’efforchièrent si, et si
vaillamment se combatirent, que par force il reculèrent les Englez et
missent en cache. Et couvint messire Simon fuir, et fu si dur et si
roit encauchiet que, au destroit d’un passage d’une desroute cauchie
qui là estoit, il fu ratains, et trebuça ses courssiers, et chei. Si
fu tantost environnés de touttes pars, assaillis fierement et requis
que il se volsist rendre, ou autrement il estoit mors. Quant messires
Simons se vi à terre et en ce parti à tel meschief, et que deffensce
n’i valloit riens, si se rendi et fiancha prison à monsigneur Jehan de
Buel. Si retournèrent li Franchois à grant joie, qui eurent le journée
devant yaux, et ramenèrent leurs prisonniers à sauveté. De le prise
monsigneur Simon de Burlé fust li prinches courouchiés, mès amender ne
le peut tant c’à ceste fois. Fº 155.

P. 119, l. 27: hardi.--_Le ms. A 8 ajoute_: entreprenans. Fº 304 vº.

P. 119, l. 28: amiroient.--_Ms. B 4_: cremoient. Fº 302.--Ms. A 8:
amoient.

P. 120, l. 8: Carenloet.--_Mss. B 4 et A 8_: Charnet, Carnet.--_Ms. A
7_: Jehan Kaeranloet. Fº 299.

P. 121, l. 6: sept cens combatans.--_Ms. B 6_: quinze cens lanches. Fº
732.

P. 121, l. 13: li aucun.--_Ms. A 8_: les Anglois.

P. 121, l. 17: puignie.--_Ms. A 8_: poingniée.

P. 121, l. 21: sievois.--_Ms. A 8_: poursuis.

P. 121, l. 30: moult.--_Le ms. A 8 ajoute_: il prisoit et. Fº 305.


§ =615=. Apriès ceste avenue.--_Ms. d’Amiens_: Vous avés bien chy
dessus oy compter coumment messires Jehans Camdos se tenoit à
Montalben, et messires Loeys de Halcourt, messire Loeys de Melval,
monsigneur Rainmon de Maruel, li sires de Pierebufière, li sires
de le Ware, li captaux de Beus, li sires de Lespare, li soudis de
Lestrade, messires Thummas de Felleton et li doy frère de Pummiers et
pluisseur bon chevalier et escuier, et gardoient le frontière contre
les Franchois. Si faisoient souvent des yssues et des chevauchies
d’un lés et de l’autre, et ne demandoient autre cose que il pewissent
trouver leurs ennemis. Si partirent un jour de Montalben en grant
arroy et chevauchièrent deviers Toulouse, et vinrent mettre le siège
devant un fort castiel, que on appelle Terrières. Si l’environnèrent de
tous costés, et puis ordounnèrent et coummandèrent as mineurs qui là
estoient, qu’il s’aprestassent et se missent em painne et en pourcach
de l’avoir par mine. Li mineur, qui sont coustummiers et usés de chou
faire, eurent tantost adviset là où il coummencheroient leur minne.
Si abillièrent leurs instrumens et minèrent vistement et fortement,
et fissent grans petruis par desoubs lez murs. Avoec tout ce, quant
li chevalier sentirent que leur ouvrier estoient au dessus de leur
ouvraige, il se missent à assaillir chiaux de dedens. Là eut grant
assaut fort et bien ordounné, mès finablement chil qui estoient en
le mine, entrèrent par desoubz terre en le villine; et ensommèrent
tellement les deffendans, qu’il les reboutèrent arrière des murs, et
perdirent tout arroy et ordounnanche de deffendre, et entrèrent ens
li assallans par force. Si fu la ville de Terrières prise et gaegnie,
toutte pillée et robée, et y eut moult de gens ochis. Quant li Englès
en eurent fait leur vollenté, il s’en partirent et s’en revinrent
arrière à Montalben.

Assés tost apriès, fissent il une autre chevauchie, et avoient espiiet
et adviset le bonne ville c’on dist Laval, à trois lieuwes près de
Toulouse. Si avoient laissiet une grosse embusque en un bois, environ
demy lieuwe enssus de le ville, et yaux six vingt armés couvertement
et en cotes de vilains, et en venoient tout devant, et fuissent sans
faute entré en le ville; mais il furent descheu par l’un de leurs
compaignons, de qui la coute de fier passoit et appairoit dessous sa
coute de villain; et le perchupt un varlez dou pais, qui venoit piet
à piet avoecq yaux, siques, quant il durent approchier la porte, il
se mist au cours tout devant, et dist as gardes de le porte: «Cloés,
cloés, seigneurs! Traï! traï! Veci les Englès.» Si cloirent chil
tantost le porte et sounnèrent leur cloche et se missent as murs et as
deffensces de la ville. Par enssi fallirent li Englès à leur emprise,
dont il furent moult courouchiet, et retournèrent arrierre à Montalben,
dont il s’estoient parti.

En ce tamps, chevauchoient adonc, dou costé des Franchois, li viscomtes
de Quarmaing, li comtes de Comignes, li comtes de Laille, li comtes de
Pieregorth, li comtes de Murendon, li comtes de Talar, li viscomtes de
Brunikiel, les gens le seigneur de Labreth, et le comte d’Ermignach,
li sires de la Barde, li sires de Tharide, li sires de Picornet, et
les Compaingnes: messires Perducas de Labreth, messires Berardet
de Labret, messires Garcis dou Castiel, le Petit Mescin, Janikot,
d’Orteine, Lamit, le bourch de Tarse, le bourch de Bretuel, et vous di
que à ce donc il tenoient les camps. Si entrèrent en Quersin, gastant
et essillant le pays, et s’en vinrent devant Roiauville en Quersin;
si l’asegièrent. Par dedens avoit aucuns bons escuiers englès et
archiers, que li senescaux de Quersin y avoit estaublis, qui jammès ne
se fuissent rendu, quoyque les Englès de le ville en fuissent bien en
vollenté, mais dissent qu’il se tenroient bien et vaillamment. Quant li
Franchois furent venu devant Royauville, si l’asegièrent de tous lés
et dissent bien qu’il ne se partiroient mies enssi. Si assaillirent
chiaux de dedens fortement, et fissent drechier grans engiens devant
le ville, qu’il faisoient acariier avoecq yaux, qui estoient de la
chité de Thoulouse. Là eut, je vous di, par pluisseurs jours, moult
de grans assaus et de belles appertisses d’armes faittes. Touttefois
finablement, à un grant assaut qui fu entre les autres, li Franchois
assaillirent si ouniement et si bien continuèrent que de forche ils
prissent Royauville. Et furent tous li Englès qui dedens estoient mort
et ochis, sans nul prendre à merci. Et fissent jurer as hommes de le
ville que, de ce jour en avant, il seroient bons franchois et loyal,
et le jurèrent et eurent en couvent; et furent tout joiant, quant par
enssi il peurent escaper. Fº 155.

P. 122, l. 7: Montalben.--_Le ms. B 6 ajoute_: et estoient bien douze
cens lanches et trois mille combatans, parmy les archiers. Fº 732.

P. 122, l. 29: desous.--_Ms. A 8_: couvertement. Fº 305 vº.

P. 122, l. 31 et 32: aultrement.... Montalben.--_Ms. A 8_: lequel
descouvri la besoingne, et par ce ilz fallirent à avoir la ville et à
leur entente, et s’en retornèrent arrière à Montalben.

P. 123, l. 8: d’Ortige.--_Ms. A 8_: d’Ortinge.

P. 123, l. 9: Paus.--_Ms. A 8_: Pans.

P. 123, l. 10: dix mil.--_Ms. B 6_: plus de douze mille. Fº 734.

P. 123, l. 22: peuissent.--_Ms. A 8_: eussent peu.


§ =616=. Endementrues.--_Ms. d’Amiens_: Entroes que ces gens d’armes
se tenoient sour le pays et chevauchoient tant d’un lés comme de
l’autre, se parti de Thoulouse li arcevesques de la ditte chité, par
le promovement dou duc d’Ango qui là se tenoit. Et s’en vint en le
chité de Chaours, dont ses frerres estoit evesques, qui le rechupt
liement. Chils arcevesques de Thoulouse preecha la querelle dou roy de
Franche si bellement et si sagement, et si volentiers l’oïrent chil de
Chaours, que briefment il se tournèrent et relenquirent le prinche et
les Englès, et jurèrent solempnelment à estre bons françois et loyal.
Apriès, chevaucha li dis arcevesques vers Villefranche de Quersin, et
preecha, en la ditte ville, la querelle dou dit roy de Franche: si se
tourna ossi la ditte ville et devint franchoise. Et puis chevaucha vers
Rodès, et le fist tourner, et Figach, Gramach, Rocemadour et Capdonach.
Et fist li arcevesques de Toulouse retourner franchoises plus de
soissante villes, cités et castiaux, parmy le comfort de monsigneur
Jehan d’Ermignach, de monsigneur Jehan de Villemur, de Rogier de
Biaufort, dou signeur de Seregnac, qui chevauchoient et tenoient sour
le pays grant routte. Enssi estoient ces terres que je vous nomme, en
grans variemens; ne meysmement les chités, les villes ne li castiel
ne savoient que faire pour le milleur, ne li plus des gens dou pays
ne savoient liquel avoient droit ou tort: si estoient tout en grant
branlle et vivoient en grant tribulation.... Fº 155.

Or revenrons au roy d’Engleterre, qui fu durement courouchiés des
nouvelles qu’il avoit oyes et de celles encorres que il ooit tous
les jours, de che que on li tolloit et prendoit enssi le pays qui se
tenoit pour sien. Si envoiia tantost grans gens d’armes à Callais, à
Ghinnes et à Ardre, pour deffendre et garder les frontierres contre
les Franchois; car li comtes de Saint Pol, qui li estoit mout grans
ennemis, se tenoit à Saint Omer à plus de mil combatans, et couroient
li Franchois tous les jours jusques à Ardre. Et si envoiea encorres li
dis roys englès grant fuisson de gens d’armes sus les mettes d’Escoche,
à Bervich et à Rosebourch; car il se doubtoit que li Escos ne se
revellassent contre li et sus son pays, et que li rois d’Escoce n’ewist
fait nouvelles alianches au roy de Franche.

Encorres envoiea grans messaiges li roys englès deviers son nepveut
monsigneur Edouwart de Guerlle, en lui remoustrant, et complaindoit des
tors que li rois de Franche li faisoit, et que, par linaige et pour
droit aider à soustenir, il ne li vosist mies fallir. Messires Edouwars
de Guerlles et li dus de Jullers, ses serourges, eurent en couvent au
roy englès que il le serviroient et aideroient à mil lanches contre le
roy de Franche et les Franchois, et deffiièrent cil doy seigneur tost
et appertement le roy de Franche. Quant li rois de Franche s’en vit
deffiiés, il trouva voies et pourcach pour yaux guerriier et ensonniier
dou duc de Braibant, son oncle, et dou comte de Clèves et de aucuns
seigneurs d’Alemaigne qu’il atraist à son acord.

Encorres envoiea grans messaiges li roys englès deviers sa cousinne
madamme Jehanne, duçoise de Braibant, en lui complaindant des tors et
des injures que li roys de Franche li faisoit. Et prioit li roys à sa
cousinne, à tout le mains, se elle ne ses pays ne volloient estre de
son acord ne tenir lez allianches de jadis, que li dus de Braibant, ses
cousins et pères à le dite damme, et li pays de Braibant avoient juret
et saiellet, elle ne fust mies ennemie ne contraire à lui. Li chevalier
qui envoiiet y estoient, messires Richars Sturi et messires Thummas
Rock, de par le roy englès, esploitièrent si bien que la duçoise de
Braibant eut en convent que elle ne ses pays ne se mouveroit de ceste
guerre. Et enssi eut li dus Aubers, car grans messaiges li furent
envoiiet.

Encorres escripsi fiablement li roys englès et manda à ce jentil
chevalier monsigneur Robert de Namur, que il fuist tous appareilliés de
venir deviers lui, quant il seroit mandés, et qu’il retenist chevaliers
et escuiers de tous lés, car il les paieroit et deliveroit thous. Ces
nouvelles pleurent moult bien à monsigneur Robert de Namur, et festia
et requeilli liement lez messaiges dou roy englès, et leur dist que
il estoit tous prês, quant li rois le vorroit mander, et deux cens ou
trois cens armures de fer en se compaignie. Ensi se pourveoient li doy
roy de gens d’armes, li uns d’un costé et li autre d’autre, et prioient
et requeroient leurs amis partout où il les penssoient à avoir... Fº
154.

Se li roys Carles de Franche faisoit grant appareil par terre et par
mer pour gueriier le roy d’Engleterre, li roys englès otant bien se
pourveoit à l’autre lés, et fist tant que ses nepveux messires Edouwars
de Guerle, qui avoit à espeuse l’aisnée fille à monsigneur le duc
Aubert, deffia le roy de Franche et proummist à son oncle le dit roy et
ses cousins, ses enfans, que il feroit une très grande guerre et forte
en Franche; et avoit de son acort son serourge le duc de Jullers, et
devoient y estre tout doy de une alianche et d’une yssue, et devoient
mettre sus mil lanches de droite gens d’armes, bien montés et bien
armés.

Encorres escripsi li roys englès et envoiea grans messaiges deviers
ce gentil chevalier monsigneur Robert de Namur, en lui priant et
amonestant que il se pourveyst grandement, seloncq son estat, de
chevaliers et d’escuiers et de gens d’armes. Messires Robers respondi
qu’il estoit tous prês, quant il plairoit au roy ou à son fil le duc de
Lancastre qu’il trayst avant.

Entroes que ces besoingnes s’ordounnoient et que cil roy se pourveoient
enssi par terre et par mer, et que chacuns acqueroit amis là où il les
pooit ne penssoit à avoir, se avisa encorres li dis roys de Franche
que il envoieroit as barons de l’Empire, especialement en la duché de
Braibant et en le comté de Flandres et de Haynnau, de Hollandes et de
Zellandes, la certainne teneur de le chartre de le pais qui jadis fu
faitte et acordée à Bretegny, priès de Cartres, pour mieus emfourmer
les seigneurs en quoy li roys d’Engleterre, par son seellé, et si
emfant, estoient obligiet et aloiiet. Si le fist coppiier em pluisseurs
coppies, et en envoiea au ducq de Braibant, son oncle, au ducq Aubert,
son cousin, au comte de Clèves, à messire Jehans de Blois, et enssi
as barons et as conssaux des seigneurs, laquelle chartre de le paix
parloit enssi: «Edouwars, etc.[342]»

      [342] Le manuscrit d’Amiens donne ici la charte que nous avons
      publiée tome VI, § 480, p. 27 à 33.

Encorres estoit escript en ceste grosse lettre une autre lettre
obligatoire tretians sus fourme de commission, envoiie dou dit roy
Edouwart d’Engleterre par ses marescaux, de fortrèce en fortrèce,
apriès le pais faite traitie à Bretegny dallés Chartrez, et confremée
à Calais; et en faisoit faire li dis roys de France mention, pour tant
que il volloit que on sewist clerement se li roys d’Engleterre et li
prinches de Galles, ses fils, avoient bien tenu et acompli ce que il
avoient juré et promis par leur seellé, laquelle teneur de la ditte
coppie s’ensuist ensi: «Edouwars, etc.[343]»

      [343] Voyez ci-dessus § 602, p. 87 à 91.

Si prioit li roys Carles de Franche humblement à tous les seigneurs
dessus dis et à leurs conssaux que ilz volsissent, à grant loisir,
lire ou faire lire ces presentes lettres, et regarder et ymaginer sus
et bien examiner de poinct em poinct, car il juroit et prommetoit en
se loyauté que oncque li roys d’Engleterre ne ses fils li prinches
de Galles, par especial, n’en avoient mies tenu ne acompli le dizime
partie: pour quoy il disoit que ilz avoient allé et erré contre leur
sierement, et enfraint et brisié le pais sans nul title de raison, et
tenu et envoiiés gens d’armes et Compaignes sus le royaumme de Franche,
et avoient retenu pluisseurs cappittainnes et autres des Compaingnes,
tant Englès comme Gascon, qui avoient estet pris ou royaumme de
Franche. Quant on les faisoit morir pour leurs villains fais, tels que
le bourch Camus, le bourch de Bretuel, Espiotte, Batillier et Jehan le
Nègre, sus leur mort, il confessoient que li prinches de Galles les
avoit envoiiés, et envoieoit ains le guerre ouverte encorres tous les
jours. Si devés sçavoir que telx parolles et moustranches que li roys
de Franche moustroit et declaroit, coulouroient mout ses besoingnes.
Si les fist il preechier, publiier et remoustrer notoirement et
generaument parmy son royaumme par monsigneur Guillaume de Dormans, qui
bien le savoit faire, et pluisseurs autres prelas et ses offisciers,
ydosnes et propisses à ce faire; et en signe d’umelité et en cremeur de
Dieu, il en faisoit faire pourcessions publicques, et ils meysmes et la
roynne de Franche y aloient en grant devotion, tout à nus piés. D’autre
part, li roys Edouwart d’Engleterre, en son pays et par dechà le mer,
as seigneurs de son acord et à li alyé se complaindoit trop grandement
dou roy de Franche, et moustroit voies de droit et de raison, qui ooit
et entendoit ses lettres et ses proches. Et pour ce, se il envoieoient
enssi des uns as autres, ne se laissoient il mies à pourveir et à
gueriier l’un l’autre par mer et par terre. Fºs 162 à 164.

P. 124, l. 8 à 13: telz que.... gens d’armes.--_Ms. B 6_: messire Jehan
d’Erminach, messire Jehan de Villemur, le sire de Bieaugieu, le sire
d’Alençon, messire Jehan de Boullongne, messire de Sailly, messire
Robert de Sansoire, marisal de Franche, ou lieu de messire Ernoul
d’Audrehem qui estoit nouvellement mort à Paris sus son lit. Fº 734.

P. 124, l. 11: Serignach.--_Ms. A 8_: Sergnac. Fº 306.

P. 124, l. 15: apovrissoient.--_Le ms. A 8 ajoute_: dommagoient.

P. 124, l. 19: leurs gens.--_Ms. A 8_: le duc de Berry et ses gens.

P. 124, l. 25 et 26: si bellement.--_Ms. A 8_: par si bonne manière.

P. 124, l. 30: la querelle.--_Ms. A 8_: le bon droit.

P. 125, l. 4: Gramach.--_Ms. A 8_: Gramat.

P. 126, l. 18: envoiiet.--_Ms. A 8_: enjoint.

P. 126, l. 24: lés.--_Ms. A 8_: pais.

P. 127, l. 30 et 31: soutieus.--_Mss. A 7, 8_: soubtilz. Fº 300 vº.

P. 128, l. 10: eu.--_Ms. A 8_: sur ce.

P. 128, l. 12: cambres.--_Le ms. A 8 ajoute_: et compaingnies.

P. 129, l. 4: trau.--_Ms. A 7_: dommage.--_Ms. A 8_: cam.

P. 129, l. 4: vint.--_Ms. A 7_: neuf.


§ =617=. Vous avés.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, envoiea li comtes
Loeis de Flandres grans messaiges en Engleterre, pour requerre au roy
que il le volsist quitter d’aucuns couvens que il avoient enssamble,
pour le cause dou mariaige dont j’ay parlé chy dessus en ceste
histoire, de la fille dou dit comte et dou fil dou dit roy, le comte de
Cantbruge: lequel mariaige pappes Urbains ne vot oncques dispensser,
et cousta au roi d’Engleterre li pourcach très grant avoir, mais li
pappes avoit dit et juret que, pour lui detraire as chevaux, il ne le
dispensseroit ja. Et qant li roys englès vit chou que il n’en aroit
aultre cose, enssi comme tout tannés il quitta le comte de Flandres
et la damme ossi. Si vous di que, sitost que les quittanches furent
faittes, li mariaiges fu fais, car il estoit ja tout tretiés de celle
damme, fille au comte Loeis de Flandres, et de monsigneur Phelippe,
ducq de Bourgoingne, maisné frère dou roy Carle de Franche, parmy tant
que ly roys de Franche rendi et quitta tout liegement au comte de
Flandres et à le comtet, et à tousjours mès, Lille et Douay et touttes
lez appendanches; et encorres eut li comtes de Flandres, pour lez frès
de lui et de ses gens, six vingt mil frans franchois. Si espousa li dis
dus de Bourgoingne la fille au comte de Flandres en l’abbeie de Saint
Piere de Gand, et là eut grans festez et nobles et mout de signeurs,
et y jousta on par trois jours. Ce fu environ le Saint Jehan Baptiste,
l’an de grasce mil trois cens soissante et neuf. Or revenrons as
besoingnes d’Acquittainne. Fº 154 vº.

P. 129, l. 25: paraus.--_Mss. A 7, 8_: pareil. Fº 301.

P. 129, l. 28: Cil.--_Le ms. A 8 ajoute_: qui envoiez y furent.

P. 130, l. 5: li contes.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Flandres.

P. 130, l. 12: wage.--_Ms. A 8_: gage.

P. 130, l. 19: affreoit.--_Ms. A 8_: afferoit.

P. 130, l. 31 et 32: un petit plus frans et plus fors.--_Ms. A 7_: un
petit plus frans et plus durs.--_Ms. A 8_: plus dur et plus fel. Fº 307
vº.

P. 130, l. 32: grignes.--_Ms. A 8_: griefz.


§ =618=. Li rois Edowars.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, passa li roys
Carles de Navarre outre en Engleterre, et trouva le roy englès et le
duc de Lancastre, son fil, et une partie du consseil d’Engleterre en
l’ille de Cepée, en ung mout biel castiel que li roys englès avoit là
fait faire et fonder nouvellement sus le rivière de Tamise, assés
priès de Cantorbie. Si eurent chil doy roy parlemens, tretiés et
aliances adonc enssamble, et devoit li roys de Navarre faire guerre
au roy de Franche, lui revenut en Normendie. Enssi le proummist il
au roy englèz et l’eut en couvent; si s’en retourna arrière en son
pays à Chierebourch, où il se tenoit. Et le raconvoiièrent les gens
dou roi englès, tant qu’il fu là où il volloit y estre, asquelx il
n’ezchei mies trop bien à leur retour; car, ensi qu’il s’en ralloient
en Engleterre, il encontrèrent quatre nefs de Normans à qui il leur
couvint parler. Si furent assailli li Englès qui là estoient, mort
et desconfit une nef tant seullement; mais petit y avoit de gentilz
hommez, fors que gens d’offisse. Si desplaisoit il mout au roy englès,
quant il oy recorder ces nouvelles que ses gens avoient eu ung si dur
rencontre. Fº 162.

P. 131, l. 12: lés.--_Ms. A 8_: costez. Fº 307 vº.

P. 131, l. 26: se tenoit.--_Ms. A 8_: se tenoient.

P. 131, l. 27: partout.--_Ms. A 8_: par toutes.

P. 132, l. 20: moult mal.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_: car
endementres que le roi de Navarre, qui nouvellement estoit venu
d’Engleterre de parlementer avec le roi, si comme j’ai dit ci
devant, festioit ces chevaliers d’Engleterre qui raconduit et ramené
l’avoient, seurent aulcuns Normans et Bretons et aultres escumeurs
de mer, ceste avenue du roi de Navarre et des Englès, et comment il
s’en devoient tantost retourner en Engleterre. Si s’ordonnèrent et
misent en aguet sus mer, et assés tost rencontrèrent ces chevaliers
d’Engleterre qui parti estoient de Chierebourch et du roi de Navarre et
s’en retournoient en leur pays ne point ne se donnoient de garde. Si
rencontrèrent.... Fº 338 vº.

P. 132, l. 32: querre.--_Ms. A 8_: querir.

P. 133, l. 2: donna.--_Le ms. A 8 ajoute_: congiet.

P. 133, l. 14: le captal.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Beuch.


§ =619=. En ce temps.--_Ms. d’Amiens_: Si comme nous avons parlé ung
grant tamps des besoingnes et des avenues qui avinrent adonc en Ango,
em Poito, en Tourainne, en Saintonge, en le Rocelle et en le Langhe
d’Ok, et des rebellions des villes, des chités et des castiaux, et ossi
des gentilx hommes qui s’esmurent et se levèrent contre le prinche
d’Acquittainne et se tournèrent franchois, nous couvient parler des
avenues qui avinrent en celle saison en Picardie, environ Saint Omer,
Arde, Ghines et Calais. Si vous di que li roys Carles de Franche
avoit si grossement et si grandement pourvueu ces frontières de
bonnes gens d’armes, que on ne pooit entrer ne chevauchier ou pays de
Pikardie, fors à grant routte; et en estoit cappittainnes et mestres
souverains li comtes de Saint Pol, qui tenoit plus de mil combatans
ens ès fortrèches et sus les frontières par les garnisons. Et estoit à
ce donc cappittainnes de Boulongne li sires de Saintpi, qui de garder
son frontière faisoit mout bien son devoir. Si s’esmurent en cel estet
tout li chevalierz et escuier d’Artois, et de Haynnau aucuns, et par
especial messires Jehans de Werchin, senescaux de Haynnau, li sires de
Floion, et li connestables de France pour le temps, messires Moriaux de
Fiennes, et s’en vinrent devant le bastide d’Arde, et s’y ordounnèrent
et appareillièrent pour l’assaillir. Et là eut à ceste assamblée plus
de cinq cens chevaliers et escuiers franchois et leurs gens; mès noient
n’y fissent. Si furent il par devant je croy cinq jours, et y fissent
aucunes escarmuches, mès riens n’y conquestèrent. Quant il virent que
il ne pooient riens gaegnier à assaillir Arde et que elle estoit trop
bien gardée et pourvueue, si s’avisèrent que il se retrairoient en leur
fortrèce et guerriroient par garnisons. Si se departirent, et s’en
ralla chacuns là où il estoit ordounnés pour li tenir, et li senescaux
de Haynnau s’en alla en Franche deviers le roy. Fº 161 vº.

P. 133, l. 20: d’Arde.--_Ms. A 8_: d’Ardre. Fº 308.

P. 133, l. 23: seneschaus.--_Ms. A 8_: connestable.

P. 134, l. 5: frice.--_Ms. A 8_: frique.


§ =620=. Nous revenrons.--_Ms. d’Amiens_: Là (devant Royauville) eut,
je vous di, par pluisseurs jours moult de grans assaus et de belles
appertisses d’armes faittes. Toutteffois finablement, à un grant assaut
qui fu entre les autres, li Franchois assaillirent si ouniement et si
bien continuèrent que de forche il prissent Royauville, et furent tout
li Englès qui dedens estoient mort et ochis, sans nul prendre à merci.
Et fissent jurer as hommes de le ville que, de ce jour en avant, il
seroient bons Franchois et loyal, et le jurèrent et eurent en couvent,
et furent tout joyant, quant par enssi il peurent escaper.

Et toudis se tenoit en la Millau li senescaux de Roherge, messires
Thummas de Wettevale, quoique li pays d’environ lui se tournast
franchois, et faisoit souvent des yssues et des chevauchies moult
honnerables pour lui; et tenoit encorres une fortrèche, que on
appelloit le Roche Vauclère, où souvent chevauchoit de l’un à l’autre,
pour rafreschir ses gens et yaux renouveller de comfort et de corage
et regarder coumment il leur estoit. Or retourrons nous au siège de
Bourdille, en le comté de Pieregorth, qui ne fait mies à oubliier. Fº
155 vº.

P. 134, l. 19: gens.--_Le ms. A 8 ajoute_: d’armes.

P. 134, l. 25: besongnast.--_Ms. A 8_: besoing eust esté.

P. 135, l. 1: Pennebruch.--_Ms. A 8_: Pennebroch.

P. 135, l. 1: seoient.--_Ms. A 8_: estoient à siège.

P. 135, l. 22: Paus.--_Ms. A 8_: Pans.

P. 135, l. 24: Laille.--_Mss. A 7, 8_: Lisle.

P. 136, l. 3: Wettevale.--_Ms. A 8_: Witevale.

P. 136, l. 8: Roerge.--_Ms. A 8_: Bretaingne.

P. 136, l. 11: jusques adonc.--_Ms. A 8_: jusques à ce.


§ =621=. Sur les marces.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, si comme je
vous ay ja dit chy dessus, estoient sour les marces de Poito et de
Tourainne messires Guillaummes des Bordes, messires Jehans de Buel,
messires Loeis de Saint Juliien et Caruel le Breton et leurs routtes.
Si penssoient et estudioient nuit et jour coumment il pewissent grever
les Englès et leurs ennemis. Si avisèrent tant qu’il prissent de nuit
et emblèrent par esciellement le fort castiel qui s’appelle le Roche
de Ponsoy en Poito, sus le rivierre de Cruese, à deux liewes de le
Haie en Tourainne et assés priès de Casteleraut: de quoy tous li pays
d’environ fu durement effraés, et chil dou lés des Franchois grandement
recomfortés, car tantost il missent une bonne grosse garnison dedens,
sus le comfort de le fortrèce.

En ce meysme tamps, tenoient les camps en Poito messires Guichars
d’Angle, marescaux d’Acquittainne, et messires James d’Audelée,
senescaux de Poito, et messires Bauduins de Fraville, senescaux de
Saintonge; et avoient bien douze cens combatans, et cevauchoient
sus les marches de Berri et de Tourainne et mettoient le pays où il
converssoient, qui estoit contraire à yaux, en grant tribulation. Et
vinrent li dessus noummet chevalier et leur routtes devant le ville
de Breuse, qui est au seigneur de Cauvegny, ung grant baron de Poito,
liquelx viscomtez de Breuse et sires de Cauvegny estoit tournés
franchois: dont li prinches avoit grant mautalent et avoit coummandé
à monseigneur Guichart d’Angle que la terre dou dessus dist chevalier
fust toutte courue et gastée sans deport, pour tant qu’il s’estoit
tournés franchois et l’avoit relenqui, qui estoit ses naturelx sires.

Quant messires Guichars d’Angle et li chevalier dessus noummet et
leurs gens furent venut devant le ville de Breuse, il s’arestèrent
et l’avisèrent, et ymaginèrent mout bien coumment il le poroient
assaillir à leur plus grant prouffit. Toutteffois, quant il l’eurent
bien consideré, il s’ordounnèrent à l’asaut, les archiers par devant,
qui coummencièrent à traire moult fort et mout roit, et chil de le
fortrèche à traire contre yaux et bien deffendre. Là eut grant assaut
et dur et bien continué, mès che premier jour il n’y fissent riens.
Dont se retraissent sus le soir li Englès et li Poitevin à leurs
logeis, et dissent que, à l’endemain, il feroient leur pooir dou
concquerre, quoi qu’il dewist couster. Si passèrent enssi celle nuit.
L’endemain au matin, il s’armèrent et ordounnèrent, et aprocièrent le
ville de grant vollenté et le coummencièrent à assaillir fortement
et vistement, et se prendre chacun priès de bien faire le besoingne.
Si eut aucuns compaignons appers et aventureux, qui vinrent jusquez
as murs de le ville, car li fosset n’estoit mies trop larges ne
trop perfons, et avoient piks et haviaux en leurs mains, dont il
picquetoient les dis murs; et pour le get des pierres qui leur pooient
venir d’amont, il estoient très bien paveschiet. Ossi y avoit archiers
d’Engleterre qui estoient aroutté sus les fossés: chil traioient si
roit et si ouniement que à painnes osoit nuls aparoir as gharittes pour
deffendre le ville. Et tant picquetèrent et assaillirent chil d’aval
des fossés, qu’il pertrusièrent le mur d’un grant trau et tant que
doy homme y pooient de froncq bien entrer. En peu d’eure, li murs fu
si efforchiés que li assallant en rompirent ung grant pan, par quoy
touttes gens sans dangier pooient bien par là entrer en le ville. Enssi
Bruse prise, et les gens contourné à grant meschief, car on les ochioit
sans merchy, dont c’estoit pités, et furent pris seize cens hommes
d’armes dou viscomte de Breuse, et tantost et sans delay pendu en leurs
armures meysmes. Ceste contrevenganche prissent les gens dou prinche
des hommes et de le ville de Breuse, affin que li autre ewissent cause
et matère de yaux castiier; et quant il en eurent fait leur vollenté,
il se retraissent deviers la chité de Poitiers. Ces nouvelles vinrent
au signeur de Cauvegny, qui se tenoit à Paris, coumment sa ville de
Breuse estoit prise et gastée et ses gens mors et mis à destruction.
Si en fu durement courouchiés, che fu bien raisons, et dist qu’il
l’amenderoit, quant il poroit, sus messire Guichars d’Angle, qui
estoit ses voisins et qui li avoit pourcachiet che dammaige.

En ce tamps, manda li prinches de Galles en Angouloime, là où il se
tenoit tous malades, le viscomte de Rochuwart, que il venist parler
à lui, car li prinches estoit enfourmés que il se volloit tourner
franchois. Se vint li viscomtes deviers le prinche. Si trestost qu’il
fu venus, li prinches le fist prendre et mettre en prison courtoise
et bien garder, et jura qu’il ne partiroit de là jusques à tant que
il aroit bonne caution dou dit viscomte, qu’il seroit bons Englès et
demourroit dalés lui et ses gens en touttes besoingnes, ensi qu’uns
feables doit demourer dalés son seigneur. De le prise dou dit viscomte
et de le souppechon que li princes avoit sour lui, furent tout si
proïsme mout courouchiet, et si n’en peurent avoir autre cose, tant
qu’à ceste fois. Enssi estoient adonc li seigneur et les terres en le
duché d’Acquittainne en grant variement et guerriiet de leurs voisins.
Si ne savoient li pluisseur bonnement que faire. Fº 156 rº et vº.

P. 136, l. 17 et 18: Carenloet.--_Mss. B_: Charuel.--_Ms. A 7_:
Kaeranloet. Fº 302 vº.--_Ms. A 8_: Carnet. Fº 309.

P. 136, l. 18: douze cens.--_Mss. B 4 et A 8_: douze mille. Fº 306.

P. 136, l. 23: le Roce de Ponsoy.--_Ms. A 8_: la Roche de Posoy.

P. 137, l. 18: Rocewart.--_Ms. A 8_: Rochechouart.

P. 138, l. 3: Fraiville.--_Ms. A 8_: Franville.

P. 138, l. 10: contournés.--_Ms. B 4_: tournés. Fº 306 vº.--_Ms. A 8_:
tourmentez.

P. 138, l. 29: tamainte.--_Le ms. A 8: ajoute_: belle.

P. 139, l. 10: ou.--_Ms. A 8_: en.


§ =622=. Messires Robers.--_Ms. d’Amiens_: Or entendi messires Robers
Canolles les nouvelles coumment li Franchois faisoient très forte
guerre au prinche, et li tolloient tous les jours ses villes et ses
castiaux, et ardoient et essilloient en la ducé d’Acquittainne mout
avant. Si s’avisa li dis messires Robers que il venroit deviers le
prinche et le serviroit et conforteroit à ce besoing de son corps
et de ses gens, car moult y estoit tenus pour tant que li roys
ses pères l’avoit mout amet et avanchiet en tous cas. Si fist ses
pourveanches pour lui et pour ses gens en quatre vaissiaux, sus ung
havene de mer en Bretaigne, que on appelle Konke; et quant il eut
tout apresté, il vint celle part et entra en son vaissiel à soixante
hommes d’armes, et naga et singla tant qu’il arriva ou havene au
kay de le Rocelle. Si yssirent, il et ses gens, de leurs vaissiaux,
et descargièrent tout bellement leurs pourveanches et leurs chevaux
et se rafreschirent quatre jours en le Rocelle. Au cinquime, s’em
partit messires Robers Canolles et se routte, et chevaucièrent tant
parmy Saintonge et Poito que il vinrent en la cité d’Angouloime, là
où li princes et la princesse et leur enffant se tenoient, Edouwars
et Richars. De le venue monsigneur Robert Canolle fu li prinches
grandement resjoys, car li dis messires Robers se presenta et offri
en son serviche et à faire tout ce qu’il li plairoit. De quoy li
prinches li dist par pluisseurs fois: «Monsigneur Robert, très grans
merchis, et je vous doy moult regrasciier, et bien y sui tenus, de ce
c’à che besoing vous m’estes venus secourir. Si vous fay et ordounne
souverain mestre et cappittainne de tous les chevaliers et escuiers de
mon hostel.»--«Monsigneur, respondi messires Robers, et quant vous me
voullés de tant honnourer, je ne le doy mies refusser; et Dieux me fait
faire esploit qui vous vaille, car j’ay très grant desir de vous servir
en tous kas.»

En ce tamps, avoit une grosse garnison de Franche en le chité de
Chaours, qui estoit tournée francoise, si comme il vous est dit
chy dessus par le pourcach de l’arcevesque de Thoulouse. Si en
estoient souverain et cappittainne bon guerieurs durement et gens de
Compaingnes, c’est assavoir: Ammenions d’Ortige, Perros de Savoie,
Jakes de Bray, Ernautons de Paus et Petis Meschins. Si estoient tout
chil de le comté de Fois appert bacheler et hardit homme durement, et
faisoient souvent des yssues grandes et belles, et chevauchoient en
Quersin, en Limozin et jusques en Roherge et en Aginois, et mettoient
le pays en grant destruction. Et se rendoient à yaux villes, cités et
castiel, et prendoient hommes et prisonniers à force et à esploit,
et y faisoient mout de desrois, tout au title et ou nom dou roy de
Franche et dou duc d’Ango, pour qui il chevauchoient. Et vinrent devant
une bonne ville que on nomme Fumel, et y sissent quatre jours, et le
prissent par force et par assault, et fu toutte robée et pillie; et
puis en fissent une garnison et le remparèrent. Apriès, il vinrent à
Villenove d’Aghinois et l’asegièrent, et y fissent ung jour mout grant
assaut. Chil de le ville doubtèrent qu’il ne fuissent pris par forche
et tout gastet et essilliet; si se rendirent, saufve leurs corps et
leurs biens, et jurèrent qu’il seroient en avant bons Franchois et
loyal, mès puis en mentirent.

Ces nouvelles parvinrent jusques au prinche, qui se tenoit à
Angouloime, coumment li Franchois destruisoient et gastoient son pays:
si en fu durement courouchiés. Adonc estoit assés nouvellement venus
messires Robers Canolles. Si s’avisa li prinches que il l’envoieroit
de celle part pour contrester as Compaingnes, et li deliveroit touttes
ses gens d’armes. Si l’en delivra grant fuisson et tous les chevaliers
et escuiers de son hostel, premierement: monsigneur Thummas de Persi,
monsigneur Estievene de Gousenton, monsigneur Richart de Pontchardon,
monsigneur d’Aghoriset, monsigneur Noël Lorinch, monsigneur Guillaumme
Tourssiel, monsigneur Nicoulas Bonde, monsigneur Jehan Trivet,
monsigneur Richart Tantonne, monsigneur Thummas de Welkefare et
pluisseurs autres; et estoient bien, quant il furent tout assamblé,
cinq cens lanches et cinq cens archiers et otant de brigans à tous
pavais. Si chevauchièrent ces gens d’armes, dont messires Robers estoit
chiés, deviers la chité d’Aghens, car leurs ennemis estoient ens ou
pays, et toudis leur croissoient gens, car encorres y revint messires
Ustasses d’Abrecicourt à une routte de gens d’armes, par l’ordounnanche
dou prinche.

Entroes que messires Robers Canolles et ses gens chevauchoient celle
part, il entendi que messires Perducas de Labreth, qui estoit ungs
grans cappittaines entre les Compaingnes, estoit sus le pays à tout
une grosse routte de compaignons, et si estoit nouvellement tournés
franchois. Adonc envoiea li dis messires Robers deviers lui parlementer
et tretiier qu’il se volsist retourner englès et qu’il avoit estet
decheus et enchantés malement, quant il estoit devenus franchois et
avoit laissiet le prinche, son droit signeur, qui tant de biens li
avoit fais et pooit faire; et encorres, se il se voloit retourner,
il li feroit le prinche pardounner son mautalent. Tant fu li dis
messires Perducas de Labret prechiés, qu’il se retourna englès et fist
tourner plus de trois cens armures de fier des Compaignes. De tant fu
rengroissie et remforchie li chevauchie monsigneur Robert Canolle. Fºs
156 vº et 157.

P. 140, l. 2: otant d’arciers.--_Ms. B 6_: cent arciers. Fº 738.

P. 140, l. 15: Chandos.--_Le ms. A 8 ajoute_: et.

P. 140, l. 17: le bonne.--_Ms. A 8_: la meilleur.

P. 141, l. 5: d’Aghorises.--_Ms. A 8_: d’Aghoriseth.

P. 141, l. 21: entendre des.--_Ms. A 8_: attendre leurs.

P. 142, l. 10: plus de cinq cens.--_Ms. B 6_: dont il avoit bien trois
cens, et pour l’amour de luy s’en retournèrent plus de trois cens. Fº
739.

P. 142, l. 12: bien.--_Ms. A 8_: compte.


§ =623=. Ces nouvelles.--_Ms. d’Amiens_: Quant Ammenions d’Ortige,
Ernautons de Paus et Petis Meschins et leur compaignon, qui menoient
les routtes, entendirent que messires Perducas de Labreth estoit
tournés englès, si en furent mout courouchiet, et dissent que il avoit
fait une grant lasqueté au duc d’Ango, car il avoit proummis et juret
qu’il demour[r]oit à tousjours mès bons Franchois; et n’en peurent
il avoir autre cose, tant qu’à present. Si n’eurent mies consseil
d’atendre messire Robert Canolles ne se routte, mès s’en vinrent en une
forterèche que on claimme Durviel, que il avoient malement fortifiie,
et une prestrie. Si le pourveirent, avoecq ce que elle estoit bien
pourvueue de tous vivres, de vins, de chars, de farinnes et d’avainnes
et de grant fuisson de bonne artillerie, et se retraissent là dedens
les cappittaines dessus noummés.

Quant ces nouvelles vinrent à messire Robiers Canolles qu’il ne
trouveroit point sus les camps chiaux qu’il demandoit pour combattre,
et qu’il s’estoient boutés en le forterèce de Durviel, si dist qu’il
se trairoit celle part et y meteroit le siège. Si s’achemina et
toutte se routte deviers Durviel, et fissent tant que il y vinrent.
Si l’asegièrent de tous poins bien et ordounneement, et y fissent
biaux logeis et grans de bois et de arbres, et bielles fueillies,
où leur chevaux estoient establé. Si coururent leur coureur aval le
pays pour avoir vivres et vitailles pour avitaillier l’ost, mès il le
trouvoient si povre et si desrobet partout qu’il n’y avoit riens deux
journées environ; car les Compaingnes avoient tout mis ens ou destruit
le demorant, pour le cause de chou qu’il ne volloient point que leur
ennemy en ewissent aise.

Le siège pendant devant Durviel, il y eult maint assaut et tamainte
escarmuche fette et mainte appertisse d’armes, car c’estoient, d’un
lés et de l’autre, droite gens d’armes. Si venoient priesque tous les
jours chil de Durviel, Ammenion d’Ortige, Jakes de Bray, Perros de
Savoie, Petis Meschins, li bours de Bretuel, Lamit, Ernauton de Paus et
leur compaignon lanchier, escarmucier et combattre as Englès à leurs
barrières. Si vous di que il ne se partoient nient qu’il n’en y ewist
des mors et des blechiés d’un lés et de l’autre, mais la cose estoit
trop mieux partie pour chiaux de dedens que pour chiaux de dehors;
car il estoient bien avitailliet, et chil dou siège n’en avoient fors
à grant dangier, et fu tel fois que on vendoit en l’ost ung pain un
florin: encorres n’en pooit on recouvrer.

Or avint, sitost que messires Jehans Camdos et li captaus de Beus et
messires Thummas de Felleton et li autre chevalier dou prinche qui
se tenoient à Montalben, entendirent que messires Robers Canolles
et ses gens avoient assis Durviel en Agenois et grant fuisson des
cappittainnes des Compaignes dedens, il s’avisèrent li ungs par l’autre
qu’il se trairoient de celle part; car il leur fu dit que li comtes de
Comminges, li viscomtes de Quarmaing, li seneschaux de Toulouse, li
senescaux de Biauquaire et chils de Carcasonne, messires Bertrans de
Taride, li sires de la Barde et pluisseur autre chevalier et escuier
se queilloient et les devoient venir combattre et lever le siège.
Si ne volloient mies que, en le deffaut d’iaux, lors gens fuissent
noient foullé. Si se partirent de Montalben moult ordounneement, et
y laissièrent à cappittainne monsigneur le soudich de Lestrade et
monsigneur Bernadet de Labreth, et puis chevauchièrent deviers Durviel.
Si avint qu’il trouvèrent en leur chemin une ville qui s’apelloit
Monsach, et se tenoit franchoise; assés forte estoit, mès il n’y avoit
dedens nul gentil homme pour le garder et deffendre, fors que les
hommes de le ville. Si dist messires Jehans Camdos: «Che seroit blammes
pour nous, se nous laissions ceste fortrèce derrière, et nous poroit
bien, sus le tamps à venir, faire dammaige. Je consseile que nous
l’alons veoir de plus priès, et regardons quelle cose nous em porrons
faire.» Chis conssaux fu tenus et creus; il s’acheminèrent deviers
Mossac. Si l’imaginèrent mout bien. Quant il y furent parvenu et virent
que elle estoit forte malement et que par assaut elle ne fesoit point
à prendre, si se tinrent tout quoy un espasse, et se conssillièrent
enssamble quel cose il feroient. Et estoient ja tout ravisé dou
departir, et aller leur chemin devant Durviel, quant aucuns coureurs
des leurs vinrent par deviers yaux, qui avoient chevauchiet sour le
pays et trouvé quatre sommeliers, qui amenoient en Durviel pourveanches
pour vivre, et les avoient examiné si avant qu’il disoient ensi que
dedens Monsach n’avoit de tous vivres non pour durer plus hault de sept
jours. Tout che raportèrent li coureur englès à leurs signeurs, à qui
il fissent present des hommes et de leur vitaille.

Quant messires Jehans Camdos et li autre chevalier eurent entendu que
la necessité de vivres estoit si grans dedens le fortrèche là où il
se tenoient devant, si dissent enssi: «Nous nos logerons ychy, car
longement ne se poront tenir, mès que che soit verités que on nous
a dit.» Si se logièrent erramment par devant le fort de Montsach et
l’environnèrent de tous costés, et fissent tous les chemins mout
songneusement getier, par quoy nul vivre ne pewissent en le ville
venir, et ne fissent oncques nul samblant de l’asaillir, car il
veoient bien que il y perderoient leur painne. Quant chil de Montsach
virent que c’estoit tout à certes que messires Jehans Camdos et li
captaux et li autre chevalier les avoient asegiés, et si n’avoient
mies vivres dedens la ville par quoy sus ce comfort il se pewissent
longement tenir, et si n’en esperoient nul à avoir de nul costé, si
se coummencièrent à esbahir, et eurent consseil qu’il trairoient
deviers monsigneur Jehan Camdos, enssi qu’il fissent. Il jurèrent et
proummissent que, de ce jour en avant, il seroient bon Englès et loyal
et obeyssant au prinche, et ne le relenquiroient pour nul seigneur.
Parmy tant et sus ce sierement se deslogièrent li Englès, et se
traissent deviers Durviel, où messires Robers Canolles et li autre
estoient.

Tant chevauchièrent messires Jehans Camdos, li captaus et li autre de
leur compaignie, qu’il vinrent devant Durviel. De tant fu li sièges
renforchiet. Si se conjoïrent li baron et li chevalier grandement,
quant il se trouvèrent enssamble. Fº 157.

P. 142, l. 23: anoi.--_Le ms. A 8 ajoute_: aucuer. Fº 310 vº.

P. 142, l. 28: ville.--_Le ms. B 6 ajoute_: et leur laissèrent environ
cent lanches pour aidier à consillier cheulx de la ville. Fº 740.

P. 142, l. 28: priorie.--_Mss. A 7, 8_: prioré. Fº 303 vº.

P. 143, l. 6: usé.--_Ms. A 8_: avisiez.

P. 143, l. 9: captaus.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Beuch.

P. 143, l. 20: Tarse.--_Ms. A 8_: Tarstre.

P. 143, l. 27: hommes.--_Le ms. A 8 ajoute_: de la ville.

P. 144, l. 6: en sus.--_Ms. A 8_: oultre.

P. 144, l. 8: sommelier.--_Ms. A 8_: sommiers.

P. 144, l. 15: astrainte.--_Ms. A 8_: estrainte.

P. 145, l. 12: saus.--_Ms. A 8_: frais.


§ =624=. Ce siège pendant.--_Ms. d’Amiens_: Depuis la venue des dessus
dis, eut à Durviel tamaint assaut et maint paletich, et pluisseurs
biaux fès d’armes empris et fait. Si y veoit on souvent jones
bachelers, chevaliers et escuiers, pour yaus aloser et avanchier as
armes, enventurer leurs corps et venir as barrierres de le forterèche
lanchier et escarmuchier à chiaux de dedens. Et chil dou fort ossi
venoient contre yaux, et se combatoient enssi li ungs à l’autre tout
le jour. Si vous di que chacuns se prendoit endroit li mout priès de
bien faire le besoingne. Mout bien se tinrent chil de le fortrèche de
Durviel, tant que riens n’y perdirent. Si fu li sièges devant yaux plus
de cinq sepmainnes entières, et tous les jours avoient l’assaut et
le hustin par trois ou par quatre estours, et gisoient li Englès qui
devant se tenoient, en grant painne; car, tous les jours et priesque
touttes les nuis, plouvoit si ouniement que ce leur faisoit trop
d’anois, et en estoient lez armures et leurs draps tout souilliet et
tout poury. Avoecq tout ce qui leur estoit uns grans griefs, li plus
grant partie des leurs ne mangoient pas touttes les fois qu’il leur
en souvenoit. Des vins avoient il assés par raison, qui grandement
recomfortoit les mesaises, mais de pain mout petit, et à grant dur en
recouvroient; et ce qu’il en avoient, il leur venoit de mout loing.
Meysmement leur foureur et leur coureur ne savoient où aller pour
mieux fourer, et telle fois estoit qu’il chevauchoient si loing, qu’il
estoient trouvet et rencontret des garnisons franchoises, qui estoient
enexesées sus le pays: si perdirent bien souvent tout.

Quant chil qui devant Durviel seoient, virent que il ne conquestoient
riens à là seoir, ne appairans n’estoit de riens concquester, et que
leur ost estoit en grant destrèche de faminne, si eurent consseil
et advis qu’il se deslogeroient et se trairoient plus avant en plus
cras pays. Si se deslogièrent et s’en vinrent devant un castiel que
on dist de Domme, dont messires Robers de Domme estoit sires, et se
tenoit adonc par dedens et avoecq lui messires Pierres Senglers,
doi bon chevalier et hardi et preu as armes. Là se traist et atraya
toutte li hos des Englès et des poursuiwans, et asegièrent Domme et
l’envirounnèrent de tous costés, affin que ilz le pewissent mieux
constraindre et plus tost prendre.

Par devant Domme avoit à siège grant chevalerie et bonne. Si vous en
noummeray les aucuns: premierement monsigneur Jehan Camdos, monsigneur
le captal de Beus, monsigneur Loeis de Halcourt, monsigneur Robert
Canolles, monsigneur Thummas de Felleton et son frère, monsigneur
Loeis de Melval, le signeur de Pierebufière, monsigneur Raimmont de
Maruel, monsigneur Richart de Pontchardon, monsigneur Thummas de Persi,
monsigneur Thummas le Despenssier, monsigneur d’Aghorises, monsigneur
Ustasse d’Aubrecicourt, monsigneur Thummas de Wetevale, monsigneur
Estevene de Ghousenton, monsigneur Richart Tanton et pluisseurs
autres que je ne puis mies tout noummer. Si avoient chil signeur
belles routtes et grandes compaignies, et, à chou qu’il disoient et
moustroient, il desiroient grandement à trouver les Franchois et
yaux combattre. Si se tinrent devant Domme à siège bien ordounné et
bien estaubli, et y fissent asaillir par pluisseurs fois, mès petit
y concquissent; car li doy chevalier qui dedens estoient, messires
Robers de Domme et messires Pierres Sengler, estoient bon homme d’arme,
durement et sage guerieur. Si penssoient et songnoient moult bien de le
fortrèche et des compaignons saudoiiers qui dedens avoecq se tenoient.

Quant il eurent là sis et estet environ quinze jours, il se
conssillièrent et regardèrent l’un parmy l’autre quel cose il
poroient faire, car il sejournoient sour le pays à grans frès et à
grant painne, et si ne faissoient mies trop grant esploit. Si eurent
consseil que il envoieroient Camdos le hiraut deviers le prinche en
le chité d’Angouloime, et li remoustrer l’affaire et le verité de
leur chevauchie, à savoir de par lui quel cose il lui plaisoit qu’il
fesissent. Si escripsirent li quatre, qui estoient chief et souverain
de ceste chevauchie, messires Jehans Camdos, messires Robers Canolles,
messires li captaus de Beus et messires Thummas de Felleton; et, avoecq
les lettres, il emfourmèrent et endittèrent Camdos le hiraut d’aucune
cose dont il devoit parler au prinche. Si se parti d’iaux et dou siège
de Domme. Quant touttes ses besoingnes furent ordounnées, il se mist à
voie deviers Angouloime. Or lairons ung petit de lui et parlerons des
signeurs englès et limozins qui estoient devant Domme... Fºs 157 vº et
158.

Tant chevaucha li dis hiraus, envoiiés en messaige, qu’il vint en le
chité d’Angouloime et trouva le prinche assés à privée mesnée, car
touttes ses gens, chevaliers et escuiers, estoient en ces chevauchies
et armées dessus dittes; ne nuls n’avoit cause ne raison de sejourner à
l’ostel, se il ne voloit estre deshonnerés. Sitost que li dis Camdos fu
venus deviers le prinche, il le requeilla moult liement et li demanda
de touttes nouvelles, et chils l’en dist assés, si avant qu’il les
savoit et non autrement. Et li bailla li hiraux les lettres que li
dit cevallier li envoieoient. Il les prist; si les ouvri et les lisi.
Quant il les eut leutes, il penssa sus mout longement, et puis dist au
hiraut: «Camdos, je rescripray deviers yaux temprement ce que je voeil
qu’il fachent.» Il respondi: «Monsigneur, à le bonne heure.» Fº 158 vº.

P. 145, l. 22: devant.--_Ms. A 8_: d’armes. Fº 311.

P. 146, l. 1: viés.--_Ms. A 8_: vieulx.

P. 146, l. 14: Sengler.--_Ms. A 8_: Sanglier.

P. 146, l. 21: livrèrent.... assaus.--_Ms. A 8_: levèrent pluiseurs
grans engins.

P. 146, l. 24: faisoient.--_Le ms. A 8 ajoute_: ne riens n’y
conquestoient.


§ =625=. Assés tost.--_Ms. d’Amiens_: Quant li signeur englès qui
devant Domme se tenoient, virent et considerèrent qu’il ne prenderoient
point le fort, si eurent consseil qu’il chevaucheroient avant et
concquerroient autres villes qui estoient tournées franchoises, et
trouveroient plus plentiveusement à vivre. Si se deslogièrent de
Domme et s’aroutèrent par deviers Gramath, et fissent tant qu’il y
vinrent. Si l’asegièrent de tous sens, et envoiièrent leurs archiers
et leurs bidaus bien pavesciés, assaillir et escarmucher à chiaux de
dedens. Quant chil de Gramath virent approchier tant de gens d’armes
et que tout se logoient environ yaux, si furent durement effraet, et
coummenchièrent à traitier deviers monsigneur Jehan Camdos que il se
renderoient volentiers, et seroient, de ce jour en avant, bons Englès
sans plus variier, mais que on les volsist prendre à merchi et sauver
yaux et le leur. Li chevalier eurent consseil que oïl. Si prissent et
rechurent chiaux de Gramath à merchy, parmy tant qu’il jurèrent tout
ensi que chy devant est devisé. Si entrèrent aucuns des seigneurs en le
ville de Gramath, et s’y rafreschirent et reposèrent par trois jours;
et chil qui ne se peurent logier ne hebergier dedens, se logièrent
par dehors et trouvèrent là assés largement et à fuisson de tous
vivres pour yaux et pour leurs chevaux, car la ville en estoit bien
pourvueue et bien garnie. Au quatrime jour, il s’em partirent et se
traissent par deviers une autre fortrèche que on claimme Fours, que
les Compaignes franchoises avoient assés nouvellement fait tourner.
Tant chevauchièrent et esploitièrent qu’il vinrent par devant; si
s’i logièrent à siège fait et ordounné. Quant cil de Fours virent
le mannierre que les Englès se logièrent là et que chil de Gramath
estoient rendu, qui estoient leur voisin et avoient ossi forte ville ou
plus qu’il n’ewissent, si n’eurent mies consseil ne vollenté de yaux
tenir là où on les voroit prendre à merchy. Si traitièrent deviers
monsigneur Jehan Camdos, que li prinches de Galles avoit là envoiiet
et estaubli avoecq ses gens pour conssillier, qui estoit li plus
grans cappittainnes de ceste chevauchie; et dissent que il estoient
en bonne vollenté d’yaux rendre, sauve lor corps et lors biens, se on
les volloit prendre à merchy. Messires Jehans Camdos et li chevalier
eurent consseil que oïl. Si les prissent et se missent en sasine de le
fortrèche, et y laissièrent à gouverneur un escuier gascon des gens le
captal, que on appelloit Naudon d’Azerant, et environ quarante archiers
d’Engleterre avoecq lui; et puis s’em partirent et chevauchièrent plus
avant par deviers Rocemadour, qui est une bonne ville et forte. Si
tos que li dessus dit chevalier englès et gascon des gens le prinche
vinrent par devant, il l’envirounnèrent et envoiièrent leurs gens
assaillir et escarmuchier. Si y eut mout grant assaut et pluisseurs
navrés et bleciés de chiaux de dedens et des assallans. Au vespre, il
se retraissent à leurs logeis, et se aisièrent et reposèrent le nuit.
Quant ce vint à l’endemain au matin, il fissent leurs gens tout de
rechief armer et aroutter par devant Rochemadour et aller asaillir.
Quant chil de le ville virent le couvenant des Englès et coumment il
estoient en grant vollenté d’iaux porter dammaige, et ossi très bien
pourveu et appareilliet et grant fuisson de bonnes gens d’armes, si
se coummenchièrent à effraer. Et dissent li plus sage et qui le plus
avoient à perdre, que à le longe il ne se poroient tenir as gens le
prinche, et que mieux leur valloit à faire une pais honteuse que
d’iaux mettre en peril et en adventure de tout perdre. A ce consseil
entendirent touttes mannierres de gens vollentiers, car il n’avoient
nul gentil homme qui les gardast ne conseillast. Si traitièrent deviers
monsigneur Jehan Camdos et les autres chevaliers, en yaux remoustrant
que on les volsist prendre et recepvoir en le fourme et mannierre
que on avoit fait chiaux de Gramath et de Fours, et il jurroient à
estre bon Englès et loyal de ce jour en avant, et requissent que on
leur volsist laissier à cappittainne ung chevalier englès et gens
avoecq lui à leur coustage, pour garder et deffendre le ville, se li
Franchois y venoient. Chils tretiés fu vollentiers oys des chevaliers
d’Engleterre, et rechurent chiaux de Rochemadour à merchi, et entrèrent
ens et s’i reposèrent et rafreschirent par deux jours; et quant il
s’em partirent, il y laissièrent un chevalier englès qui s’appelloit
monseigneur Guillaumes Toursel et environ quarante armures de fier
avoecq lui.

Apriès le rendaige de Rochemadour, chevauchièrent deviers Villefranche,
à l’entrée de Thoulousain, gastant et essillant tout le pays de chou
qu’il y trouvoient; mès c’estoit petit, car les gens dou plat pays, par
le coummandement dou duc d’Ango, avoient tout retret ens ès fortrèches,
et ossi les Compaignes franchoises avoient tout courut ce pays et tout
pilliet: se n’y avoit point de remanant. Et recouvroient li Englès
de vivres à grant dangier, et le plus qu’il en avoient, c’estoit par
tretiez et par rachas de petis fors et de villages qu’il ranchounnoient
as vivres. Et envoieoient souvent leurs coureurs devant une fortrèche,
qui disoient à chiaux de dedens: «O bon homme de laiiens, que nous
donrés vous de sommades de pain, de vin, de farinne et d’avainne,
et nous respiterons à ardoir tous les villaiges de chy environ?» Là
estoient il d’acord, et se composoient à une cantité de sommiers de
pourveanches. Parmy tant li Englès passoient oultre: autrement il
n’avoient nulx vivres fors que de chars, mais de ce recouvroient il
assés par raison. Si chevauchièrent tant en cel estat qu’il vinrent à
Villefranche, que li Franchois avoient fortefiié et laissiet dedens
environ quarante saudoiiers pour le garder, qui assés bien en fissent
leur devoir, car il le tinrent quatre jours contre les Englès, maugré
tous chiaux de le ville. Au cinqime jour, il se rendirent sauve leurs
cors et leurs biens, et s’em partirent li estragnier sans dammaige,
et li Englès prissent le saisinne de le ville. Or vous parlerons de
Camdos le hirault, que li quatre chevalier dessus noummet, cappittainne
et meneur de touttes ces gens d’armes, avoient envoiiet deviers le
prinche, et ossi coumment il esploita. Fº 158 rº et vº.

P. 148, l. 5: entrues.--_Ms. A 7_: entrementres. Fº 304 vº.--_Ms. A 8_:
pendant ce. Fº 311 vº.

P. 148, l. 8: claime.--_Ms. A 8_: appelle.

P. 148, l. 17: que.--_Ce mot manque dans le ms. A 8._

P. 148, l. 30: apressés.--_Ms. A 8_: assaillis et pressez. Fº 312.

P. 149, l. 3: trettiés.--_Le ms. A 8 ajoute_: si bien.

P. 149, l. 27 et 28: à le longe.--_Ms. A 8_: longuement.

P. 150, l. 3: courouciés.--_Le ms. A 8 ajoute_: et dolens.

P. 150, l. 8: pays.--_Ici finit le premier livre dans les mss. A 20_
(_ms. fr., nº 86 de la Bibl. Nat. de Paris_) _et A 29_ (_ms. de
Froissart de la bibl. de la ville de Breslau_).

P. 150, l. 9 à 11: Or retourrons.... perseverèrent.--_Cette phrase
manque dans les mss. A 21 et 22._


§ =626=. Entrues.--_Ms. d’Amiens_: Vous devés savoir que devant
Bourdille eult moult grant siège de par les Englès, les Gascons et les
Poitevins. Si en estoient chief et souverain li comtes de Cantbruge,
filz au roy englès, et li comtes Jehans de Pennebruc, qui n’estoit mies
encorres fais chevalliers; et là estoit messires Jehans de Montagut,
filz dou frère au comte de Salebrin, qui y devint chevaliers, si comme
je vous diray assés briefment. Ad ce siège devant le fort castiel
de Bourdille avoit moult des bonnes gens d’armes et qui souvent
resvilloient chiaux de dedens. Ossi li compaignon et li saudoiier
dou dit fort estoient mout vaillant et mout hardi, et qui souvent
se venoient combattre as bailles main à main as Englès, dont on le
doit bien recorder à proèche; et tout devant estoient li doy frère de
Batefol, Ernaudon et Bernardet, qui merveillez y faisoient d’armes.
Avint que, ung jour entre les autres, le siège pendant, il s’armèrent
et fissent armer tous leurs compaignons, et pooient estre mout bien
deux cens armures de fier, tout à cheval, et que bidaus et gens de
piet à pavais, environ trois cens. Si parlementèrent dou soir que à la
journée il wuideroient hors de leur fortrèche, et venroient resvillier
chiaux de l’ost, qui si souvent les resvilloient, et s’aventuroient
assavoir se ilz poroient prendre nulx bons prisounniers, car il ne
faisoient tout le jour que heriier et picqueter, sans trop grant fais
d’armes emprendre ne achiever.

Chils conssaux et advis fu tenus; il s’armèrent et aprestèrent bien
et gaiement, et wuidièrent hors de Bourdille à l’aube poindant, et
s’en vinrent par une fausse voie autour d’une montaigne en costiant
l’ost des Englès, pour venir par derrière et chevauchier tout parmy et
rentrer par devant en leur ville. Ceste emprise fu moult hautainne, au
voir dire, et vinrent tout enssi que ordounné l’avoient, et se ferirent
par derrière en l’ost, en s’escriant: «Bourdille!» et coummenchièrent
à ochir, à decopper et à mehaignier gens à grant esploit. Ceste nuit
avoit fait le gait chilz banerés d’Engleterre li sires de Carbestonne,
et estoit entre ses gens, à l’un des corons des logeis, encorres en
sen ordounnanche, chacuns des siens le bachinet en le teste. Si tost
qu’il entendi le huée et l’esmeutin, il desploiia se bannierre et
dist: «Avant! Avant! de par Dieu et monsigneur saint Jorge! Che sont
nostre ennemy qui nous viennent resvillier.» Dont brochièrent chevaux
des esperons, et vinrent au devant de chiaux de Bourdille. Là eut
grant hustin et fort et dur encontre. La noise et la huée estoit ja
esparse par les logeis. Si s’esmurent touttes manierres de gens, et
venoient de celle part, fust à cheval, fust à piet. Si se traissent
tantost li comtes de Pennebrucq et Jehans de Montagut deviers le tente
de monsigneur Ammon, comte de Cantbruge, qui ossi fu tantost armés et
montés à cheval, le glaive ou poing et le targe au col.

Quant li frère de Batefol, qui cappittainne estoient de Bourdille,
virent que li hos estoit estourmie et acouroit sus yaux, si se
coummenchièrent à retraire deviers leurs fortrèches, tout combatant et
escarmuchant; mès li comtes de Cantbruge et li comtes de Pennebrucq et
li chevalier et escuiier qui là estoient, se missent entre le ville
et yaux, et descendirent tout à piet. Là fist messires Ammon, filx au
roy d’Engleterre, le jouene comte Jehan de Pennebrucq chevalier, et
monsigneur Jehan de Montagut, et des autres jusques à douze. Là eut
grant bataille et dur rencontre, car il estoient tous combatans d’un
lés et de l’autre. Là eut fait maintes belles appertisses d’armes,
mainte prise et mainte rescousse. Quant chil qui estoient dedens
Bourdille, virent les compaignons combattre leurs proïsmes, leurs
frères et leurs amis, si dissent entr’iaux que il ne seroient mies
bien conssilliet ne preudomme, se il ne les aidoient à leur pooir. Si
ouvrirent leur porte et se rengièrent devant le barrière, et avoient
là entre yaux des bons arbalestriers. Si coummencièrent à traire et à
bersser sour les Englès, et li archier englès contre yaux. Là eut, je
vous di, maint grant escarmuche. Et y fu, en se nouvelle chevalerie, li
comtes de Pennebrucq très bons chevaliers, et y fist merveilles d’armes
de le main, et ossi fu messires Jehans de Montagut. Là estoit li comtes
de Cantbruge en bon couvenant, et li sires de Carbestonne, et chacuns
s’acquittoit à son loyal pooir.

Que vous feroie je loing parlement? Chil de Bourdille furent si dur
rebouté, que li Englès concquissent le barrière et se missent ens
avoecq yaux, et enchauchièrent leurs ennemis de si priès, qu’il
n’eurent pooir ne loisir de refremmer le porte. Et entra li comtes de
Pennebrucq premierement ens, et sa bannierre tout devant, et furent ses
gens mestre et souverain des bailles et de le porte, et gaegnièrent
de premier encontre le ville. Là eut grant occision et grant encauch,
et furent pris li doy frère de Battefol et tout chil à qui li Englès
veurent entendre pour prisounniers; mès li plus furent mort et ochis
sans merchy. Tantost apriès le prise de Bourdille, li comtes de
Cantbruge en escripsi à son frère le prinche, assavoir qu’il volloit
que on en fesist et qui on y laiast à cappittainne pour tenir et garder
contre les Franchois; et il rescripsi et manda à son frère et as
seigneurs qui là estoient, que il y ordounnoit le signeur de Muchident,
et volloit qu’il em fuist souverains et cappittainnes. Che plaisi mout
bien as dessus dis seigneurs. Si le delivrèrent tantost au seigneur de
Mucident et le missent en sa garde, et y fissent une belle et forte
garnison. Et entendirent encorres li seigneur as tours, as portes et as
deffenses de le ville; et tout ce qui estoit deffait et brisiet, il le
remparrèrent et missent à point, et le pourveirent et rafresquirent de
vins et de vivres, et ossi de bons saudoiiers. Fº 156.

P. 150, l. 16: se tenoit li sièges.--_Ms. A 22_: se tenoient le conte
de Cantebruge et le conte de Pennebroq à siège. Tome II, Fº 256.

P. 150, l. 17: onze.--_Ms. A 8_: neuf. Fº 312.

P. 151, l. 4: Or eurent un jour.--_Ms. A 8_: Or avint un jour qu’il
eurent.

P. 151, l. 26: Bernadés.--_Ms. A 8_: Bernardés.

P. 151, l. 29: able.--_Ms. A 7_: abiles. Fº 805 vº.--_Ms. A 8_: jeunes.
Fº 312 vº.

P. 152, l. 25: le terme.--_Ms. A 8_: l’espace.

P. 153, l. 10: seurté.--_Le ms. A 8 ajoute_: à eulx.

P. 153, l. 13 à 22: arciers.... Galles. _Cette fin manque dans le ms. A
22_, t. II, fº 257.

P. 153, l. 13 et 14: deffisent.--_Ms. A 8_: depecièrent.


§ =627=. Ensi que.--_Ms. d’Amiens_: Depuis, ne demoura gaires de temps
que li prinches fu si consilliés de soy meymes qu’il rescripsi as
chevaliers dessus noummés. Et raporta li hiraux les lettres et trouva
les seigneurs englès sus les camps où il chevauchoient. Et estoient
en Quersin, et mettoient leurs gens le pays en grant tribulation. Et
avoient ja fait tourner pluisseurs villes et forterèches en Roherge,
en Quersin et en Aginois, meysmement celles que li Franchois avoient
pris. Si fu li hiraus li bien venus entre yaux, et prissent les lettres
que li prinches leur envoieoit, qui faisoient mention, avoecq salus
et amistés: li prinches mandoit et volloit que messires Jehans Camdos,
messires Thummas de Felleton et messires li captaux de Beus, chil troy
tant seulement, venissent en Angouloime parler à lui, et messires
Robers Canolles, avoecq le demourant de le chevalerie et escuierie et
de touttes les autres gens d’armes, tenist les camps. Quant il oïrent
ces nouvelles, si se traissent en consseil et s’avisèrent li ung par
l’autre que il obeiroient au coummandement dou prinche, c’estoit
raisons. Si dissent à monsigneur Robert Canolle: «Sire, vous oés que
messires li princes nous escript et nous mande et voet que vous soiiés
chiés de ceste chevauchie.» Dont respondi messires Robers et dist:
«Biau seigneur, li prinches, Dieux li puist merir! me honneure plus que
je ne vaille; mès ce n’est pas me vollenté ne men entente que je fache
chief tous seux de ceste guerre, car, se vous partés, je partiray ossi.»

Là eut pluisseurs parolles entre yaux, lesquelles je ne puis
mies touttes recorder; mès finablement, il conssillièrent et
avisèrent qu’il revenroient deviers le prinche et romperoient ceste
chevauchie, et envoieroient toutes gens d’armes en leurs garnisons et
guer[r]iroient par garnissons. Si appellèrent li dessus dit chevalier
les cappittainnes des Compagnes, et leur dissent enssi: «Signeur,
li prinches nous mande. Si vollons aller deviers lui savoir, plus
plainnement qu’il nous a escript, quel cose il nous voet. Or envoieons
nous touttes nos gens ens es garnisons, et ne penssons en grant tams
gueriier autrement. Si vous dounnons bon congiet de faire vostre
prouffit partout là où vous le polrés faire sus le royaumme de Franche;
et, se il avient que vous prendés ne concquerés ville, cité ne castiel
en Franche, et vous le voeilliés tenir et faire guerre à nos ennemis
ou nom de nous, et vous aiiés affaire ou soiiés, par cas d’aventure,
assegiet, nous vous proummettons et jurons loyaument que nous vous
comforterons, où que ce soit ne à quel meschief.» De ces parolles et
proummesses se contentèrent bien li compaignon et dissent: «Chiers
seigneurs, grant merchis, et c’est bien dit.» Ensi se deffist et
desrompi adonc celle chevaucie, et s’en ralla chacuns en se garnison
là où il estoient ordounnés. Et li quatre chevalier s’en vinrent en
Angouloime deviers le prinche, à qui il recordèrent une partie de leur
exploit et tout ce que il avoient fait et ordounné. Li prinches n’y
sceut riens que corrigier ne amender; car il les tenoit pour si bons
et si avisés, que dessus yaux ne volloit il riens deviser. Fºs 158 vº
et 159.

P. 153, l. 23 et 24: Ensi.... yaus.--_Ms. A 22_: Aynsy que messire
Jehans Chandoz et les autre seigneurs d’Angleterre et de Gascongne. T.
II, fº 257.

P. 153, l. 27: evous.--_Ms. A 8_: Et puis. Fº 313.

P. 153, l. 28: revenu.--_Ms. A 8_: revint.

P. 154, l. 21: vaille.--_Ms. A 8_: vauldray jamais.

P. 154, l. 23: adire.--_Ms. A 8_: conseillier.

P. 155, l. 9 et 10: où que ce soit ne en quel marce.--_Ms. A 8_: en
quelque lieu que ce soit ne en quelque marche. Fº 313 vº.

P. 155, l. 14: retenons.--_Ms. A 8_: recevons.


§ =628=. Entre les Compagnes.--_Ms. d’Amiens_: Assés tost apriès chou
que li comtes de Pennebruc fu revenus à Poitiers et qu’il eut enssi
estet rués jus de monsigneur Guillaummes des Bordes et des autres, si
comme vous avés oy chy dessus, il se recouvra au mieux qu’il peult, et
ossi se recouvrèrent ses gens; et s’en vint li dis comtes en Angouloime
deviers le prinche, qui là se tenoit. Se li desplaisoit souvent dou
rencontre que li Franchois li avoient fait, et dist que il meteroit
sus une plus grosse chevauchie de gens d’armes que il n’ewist eu
par devant. Si em pria pluisseurs chevaliers et escuiers de Poito,
de Saintonge et des marches là environ. Entroes qu’il faisoit sen
asamblée, avint que troy hommes d’armes, cappittainnes des Compaingnes
et des gens le prinche, fissent et achievèrent une moult hardie emprise
ou pays de Bourbonnois, si comme je le vous diray. Vous avés bien oy
recorder chy dessus que, quant li chevauchie des Englès et des Gascons
fu faite en Quersin et en Roherge devant Domme et Fuiguach et sus
cesti pays, et que li signeur se departirent li uns de l’autre, car
messires Robers Canolles ne volloit mies tous seux tenir les camps, il
dounnèrent congiet as Compaignes de faire leur proufit où que ce fust
ou royaumme de Franche; et ou cas qu’il y prenderoient ville, chitez ou
castiel, et il seroient apressé des Franchois, on les comforteroit.

Dont les Compaignes qui avoecq les Englès s’estoient tenu, se
departirent et se tinrent enssamble, et se traissent par deviers
Auvergne. Entr’iaux avoit trois escuiers, appers hommes d’armes et
hardis durement, dont on noummoit l’un Bernart de West; l’autre,
Hortingo; le tierch, Chikos de la Sale. Chil troy estoient meneur et
gouvreneur de tous les autres. Si s’avisèrent ung jour qu’il feroient
une emprise assés hardie et mervilleuse, et jetèrent leur avis que
de nuit il chevaucheroient environ cent compaignons tant seulement,
et venroient dou matin, en cottes de villain, par devant Belleperche
en Bourbonnois, et enteroient en le forterèche; car li dis castiaux
n’estoit mies trop bien gardés, si comme il avoient entendu, et si
estoit dedens la mère dou ducq de Bourbon et de la roynne de Franche,
dont il aroient grant prouffit, se il le pooient prendre. Tout enssi
comme li dessus dit s’avisèrent, il perseverèrent, et chevauchièrent
ung jour tout le jour et le nuit enssuiwant à petit de repos; et s’en
vinrent sus l’ajournement embuschier assés priès de Belleperche, et se
missent en une viese maison où nulz ne demouroit, dehors les fourbours.
Quant il furent venu jusques à là, li troy dessus noummet et trente
dez leurs tant seulement, vestis dessus leurs armures de cottes de
villains, se partirent de leur embuschement; et s’en y avoit aucuns
qui menoient petis aulnes cargiés de fruis et de poullaille, et li
autres, cretins plains d’oels et de froummaiges sus lors testes, et li
remannans, grans pains de soille à l’usaige dou pays: se devoit che
jour y estre li marchiés ou dit fort.

Quant il vinrent devant le porte, il le trouvèrent toute ouverte et
trois hommes qui le gardoient, qui trop bien leur demandèrent dont il
estoient et dont il venoient si matin. Il trouvèrent tantost une bourde
et une escuzanche, et dissent que il estoient de Moulins en Auviergne,
et qu’il venoient là ou marchiet. Les gardes les laissièrent ens
entrer tout paisiulement. Si tost qu’il furent ens, il se saisierent
de le porte et de celi dou fort et ochirent les gardes, et sounnèrent
un cor; auquel son, chil qui estoient en l’embusque, vinrent tantost
avant et entrèrent en le ville, et trouvèrent leurs compaignons qui
estoient maistre dou castiel. Enssi fu prise et emblée la forterèce
de Belleperche, et la mère de la roynne de Franche dedens. Si le
trouvèrent bien pourvueuwe de tous vivres et de grant fuisson de
vins. Si s’avisèrent qu’il le tenroient et garderoient bien contre
tout homme. Ces nouvelles vinrent au ducq de Bourbon, qui estoit à
Paris, que on avoit pris et emblet Belleperche, son dit castiel, et le
tenoient les Compaignes, et madamme sa mère dedens. Si en fu li dis
dus mout courouchiez, che fu bien raison, mès amender ne le peut, tant
c’adonc. Touteffois, il s’en complaindi au roy, son serourge, qui li
proummist que hasteement il y pourveroit de remède.

En ce meysme jour que li dessus dit cappittainne des Compaignes
englesces prissent Belleperche, il esploitièrent encorres plus avant
et prissent une autre fortrèche que on appelle Saint Sivière; et le
fortefiièrent tantost et le dounnèrent à monsigneur Jehan d’Ewrues,
cappittainne et gouverneur de Limozin, pour tant que ses gens y avoient
estet. Et se tenoit li dis messires Jehans d’Ewrues en une autre
garnison que on appelle le Soteresne, et avoec lui grant fuisson de
bonnes gens d’armes. Fº 161 vº.

P. 156, l. 8: ens.--_Ms. A 8_: y. Fº 313 vº.

P. 156, l. 11: asseulée.--_Ms. A 8_: seule.

P. 156, l. 14: songneus.--_Le ms. A 8 ajoute_: de le garder.

P. 156, l. 20: France.--_Le ms. A 8 ajoute_: qui estoit.

P. 157, l. 2 et 3: Sanssoirre.--_Mss. A 7, 8_: Sancerre. Fº 306 vº.

P. 157, l. 7: ensonniier.--_Ms. A 8_: embesoignier. Fº 314.

P. 157, l. 8 à 12: Or vous.... Tournehen.--_Cette phrase manque dans le
ms. A 22_, t. II, fº 258.


§ =629=. Li rois de France.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps, faisoit li
roys de Franche le plus bel et le plus grant aupareil de navie que
on ewist oncques mès veu sus le rivierre de Sainne, mouvant de Roem
jusques à Harfluez. Et avoit li dis rois entention et desir très
grant que d’envoiier son frère le ducq de Bourgoingne en Engleterre
gaster et essillier le pays. Si retenoit li roys chevaliers, escuiers
et gens d’armes de tous costés, et faisoit si grandes et si grosses
pourveanches que merveilles seroit à croire et à pensser. Si devoient
y estre patron de toute ceste navie li viscomtes de Nerbonne, messires
Oliviers de Clichon et messires Jehans de Vianne. Et meysmement li
roys de Franche s’en vint tous quois demourer et sejourner en le chité
de Roem, pour mieux entendre à ses besoingnes et à ceste navie. Si
chargoit on tous les jours le ditte navie de bisquit, de vins, de
chars, d’aige douce et de touttes pourveanches qui fallent et qui
appertiennent sus mer, ossi grossement que ce fust pour aller em
Prusse ou en Jerusalem. Et cousta chilz arrois si grandement au roy de
Franche, que merveilles seroit à recompter; mais il le faisoit de si
grant vollenté, que il ne plaindoit cose qu’il y mesist.... Fº 162.

En celle saison, li dus de Lancastre, filz au roy d’Engleterre, [passa]
le mer à mil lanches et deux mil archiers et vint ariver à Callais;
et quant ilz et ses gens se furent là rafresci, il s’em partirent en
grant arroi. Si estoit li comtes de Warvich marescaux de son ost,
et entrèrent ses gens ou royaumme de Franche, et prist li dus terre
et logeis sour le mont de Tournehon. Là vint deviers lui messires
Robers de Namur à soissante lanches bien estoffées, et acompaigniés de
chevaliers et d’escuiers. Fº 164 vº.

P. 157, l. 14 à 16: un très... Harflues.--_Ms. B 6_: le plus grande
assamblée de navie, de gros vaissieaulx et de moiens et de petis, ou
havre de Harfleus, entre Roem et le mer, que on euist oncques veu celle
part ne ailleurs. Fº 746.

P. 157, l. 15: sus le havene d’Harflues.--_Ms. A 8_: sur le port de
Harfleu. Fº 314.

P. 157, l. 25: se navie.--_Ms. A 8_: la navire.

P. 157, l. 26: affection.--_Le ms. B 6 ajoute_: che fu environ le Saint
Jehan Baptiste l’an mil trois cens soissante neuf. Fº 747.

P. 158, l. 2: que donc que ce fut.--_Ms. A 7_: que ce fust. Fº
307.--_Ms. A 8_: comme se feust. Fº 314.

P. 158, l. 15: ne se parfesist.--_Ms. A 7_: ne se partesist.--_Ms. A
8_: ne partesist.

P. 158, l. 31 et 32: Sallebrin.--_Ms. A 8_: Sallebery.--_Le ms. B 6
ajoute_: le conte de Sufforc. Fº 748.

P. 159, l. 6: quinze cens.--_Ms. B 6_: douze cens. Fº 747.

P. 159, l. 14: especialment.--_Le ms. B 6 ajoute_: che gentil
chevalier. Fº 747.

P. 159, l. 22: semonst.--_Ms. A 8_: semonni. Fº 314 vº.

P. 159, l. 24: appareillier.--_Le ms. B 6 ajoute_: en la ville de
Bruge. Fº 748.

P. 159, l. 25 et 26: Or... Poito.--_Cette phrase manque dans le ms. A
22_, _t. II_, fº 258 vº.


§ =630=. Vous devés.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons nous au comte
Ammon de Cantbruge et au comte de Pennebrucq, qui s’estoient tenu
et rafresci en Bourdille, et avoient à leur departement ordounné à
gouverneur et gardien de Bourdille monsigneur de Mucident, Gascon, et
grant fuisson de compaignons avoecq lui, dont il estoit cappitains.
Et estoient li dessus dit signeur venu em Poito. Dont il avint que li
prinches, pour remforchier leur cevauchie, y envoiea monsigneur Jehan
Camdos, monsigneur Thummas de Felleton, le captal, monsigneur Robert
Canolles, monsigneur Richart de Pontchardon, monsigneur Estievene de
Gousenton et touttes les gens d’armes qui estoient revenu avoecq yaux.
Si vous di que, quant il se furent remis enssamble, il se trouvèrent
grant fuisson, et eurent avis quel part il se trairoient pour mieux
exploitier et emploiier leur tamps à grever leurs ennemis.

Adonc se porta conssaux et certains acors que il se trairoient deviers
une moult belle fortrèce que on appelle le Roche sur Ion en Poito, sus
les marches d’Ango et dou resort d’Ango meysmement. Si se traissent
celle part à grant esploit, et y fissent amenner et acariier touttes
leurs pourveanches, et se logièrent et amanagièrent à l’environ, et y
ordounnèrent fueillies et establement pour leurs chevaux. Par dedens
le Roche sur Ion avoit ung chevallier angevin qui s’appelloit messire
Jehan Blondiaux, qui en estoit cappittainne de par le duc d’Ango,
et avoit avoecq lui en le forterèche pluisseurs bons compaignons
deffensables et bien appers, pour deffendre et garder le dit castiel;
et estoient bien pourvueu de tous vivres pour yaux tenir ung grant
tamps, et ossi de toutte artillerie très bien garni. Si tost que li
seigneur d’Engleterre eurent asegiet le Roche sur Ion, il y envoiièrent
leurs gens asaillir et escarmuchier. Si y eut par pluisseurs fois grans
assaux et escarmuches, car cil dou fort se deffendoient aigrement et
vassaument. Quant chil qui devant seoient virent que par traire ne
lanchier on ne les pooit adammaigier, mès perdoient moult souvent de
leurs gens à l’escarmuche et à l’asaut, si en furent moult courouchiet,
et s’avisèrent li signeur que en avant il assauroient par enghiens. Si
en fissent drechier jusques à six grans et mervilleux, qui nuit et jour
jettoient pierres de fais à le fortrèche. Chils atournemens d’assaut
esbahy et effrea grandement chiaux de dedens.

Tant fissent li signeur par devant, et si constraindirent chiaux
dou fort, que il regardèrent l’un par l’autre pour le milleur à
leur avis qu’il estoient trop cuvriiet par ces enghiens, et que, à
enssi continuer, il ne se pooient longement tenir. Si traittièrent
deviers le comte de Cantbruge, monsigneur Ammon, et le comte Jehan
de Pennebruc et monsigneur Jehan Camdos et le captal et monsigneur
Guichart d’Angle et les barons qui là estoient, qu’il prenderoient
une souffranche de quinze jours, et au chief de ce terme, journée de
bataille; et, se adonc il n’estoient comforté et levet par bataille
dou siège, il devoient rendre le forterèce as Englès, parmy tant que
le ditte cappittainne messires Jehans Blondiaux devoit avoir six mil
francs franchois pour ses pourveanches. Chilx tretiés se passa. Li
respis fu dounnés et tenus les quinze jours. Nulx ne vint ne n’aparu
pour combattre les Englès ne lever le siège. Quant li cappittainnes
vit ce, si en fu durement courouchiés; car il ne quidoit mies que li
rois de Franche ne li dus d’Ango ne li dewissent faire comfort pour
alegier une telle fortrèche de ses ennemis. Toutteffois, il ne pooit
aller ariere que il ne delivrast le castiel, car il en avoit baillet as
Englès quatre escuiers gentils hommez em plèges. Si rendy le fortrèce
et s’em parti, et touttes ses gens, sans dammaige, et reut sez plèges
et six mil frans franchois tous appareilliés pour les pourveanches dou
dit castiel. Si em prissent li signeur englès, gascons et poitevin,
qui là estoient, le possession, et y establirent bonnes gardes, et un
chevalier de Poito pour garder, et puis s’em partirent et se retrayrent
deviers Poitiers.

Or vous diray de monsigneur Jehan Blondiel coumment il fina. Apriès ce
qu’il se fu partis et eut rendu le ditte forterèce, si comme vous avés
oy, il prist son chemin pour aller à Paris. Ensi qu’il passoit parmy
le chité d’Angiers et qu’il estoit descendus en son hostel, il fu pris
et arestés dou connestable d’Ango et des gens dou duc, et mennés en
prisson. Si oy dire et compter pour verité qu’il fu depuis accusés de
traysson et de villain fait, pour le cause de ce qu’il avoit pris et
rechupt monnoie dou dit castiel. Si fu noiiés li dis chevalliers en le
rivière qui keurt parmy le chité de Angiers. Fº 149.

P. 159, l. 27 et p. 160, l. 44: Vous devés.... le Roce sur Ion.--_Ms.
A 22_: Vous devez savoir que, quant le departement fut fait des barons
et des chevaliers de Guienne qui avoient chevaulchié en Caoursin et en
Rouergue, et ilz furent retournez en Angoulesme devers le prince de
Galles, ilz eurent conseil d’aller assaillir ung bel chastel et fort
appelé la Roche sur Ion, sus les marches. T. II, fº 259.

P. 159, l. 28: Gyane.--_Ms. A 7_: Guiane. Fº 397 vº.--_Ms. A 8_:
Guienne. Fº 344 vº.

P. 160, l. 8: emploiier.--_Ms. A 8_: exploitier.

P. 160, l. 24: remis.--_Ms. A 8_: revenus.

P. 160, l. 24 et 25: plus de trois mil lances.--_Ms. B 6_: et estoient
plus de quatre cens chevaliers et tous ensamble bien huit mil
combatans. Fº 752.

P. 160, l. 27: de toutes.--_Ms. A 8_: de bonnes.

P. 160, l. 31: laiens.--_Ms. A 8_: ou dit chasteau.

P. 160, l. 31 et 32: as saus et as gages.--_Ms. A 8_: aux frais et
despens.

P. 161, l. 5: Touwars.--_Ms. A 7_: Thouars. Fº 307 vº.--_Ms. A 8_:
Touars. Fº 315.

P. 161, l. 7: espringalles.--_Ms. A 8_: espingalles.

P. 161, l. 9: plentiveuse.--_Ms. A 8_: plantureux.

P. 161, l. 23 et 24: assegurances.--_Ms. A 8_: asseurances et
saufconduit.

P. 161, l. 24 et 25: parolles.--_Ms. A 8_: traictiez.

P. 161, l. 30: pourveances.--_Le ms. B 6 ajoute_: que les dit Englès
trouvèrent. Fº 752.

P. 161, l. 32: en segur.--_Ms. A 8_: aussi en seur estat.

P. 162, l. 5 et 6: cuidoit estre aidiés.--_Ms. A 8_: pensoit estre
secourus.

P. 162, l. 21: ensi que couvens portoit.--_Ms. A 8_: aussi ce que
couvenancié lui estoit.

P. 162, l. 31: lui.--_Ms. A 8_: se.

P. 163, l. 2: faiticement.--_Le ms. B 6 ajoute_: et ne l’euissent pas
rendu pour cent mil frans. Fº 753.


§ =631=. Apriès le conquès.--_Ms. d’Amiens_: Apriès le prise et
concquès de le Roce sur Ion, s’en revinrent li signeur, si comme dessus
est dit, à Poitiers, et se departirent li pluisseur et s’en allèrent
en leurs garnisons et en leurs forterèces. Si se retraist li comtes de
Cantbruge deviers son frère le prinche de Galles en Angouloime, et li
comtes de Pennebrucq ossi. Or avint que messires James d’Audelée, qui
estoit grans senescaux de Poito et durement bons chevaliers et hardis
et ungs grans capitains entre les Englès, s’en vint à Fontenay le Comte
em Poito, et là s’acoucha malades, de laquelle maladie il morut. De le
mort de lui furent li prinches et tout li chevalier d’Engleterre et de
Poito mout courouchiés, mès amender ne le peurent.

Apriès le trespas de monsigneur Jame d’Audelée, fu senescaux et
gouvrenères de Poito messires Jehans Camdos, à le prierre et requeste
de tous les barons et chevaliers dou pays. Et s’en vint demourer
à Poitiers et là tenoit il sa garnison, et faisoit souvent des
chevauchies et des yssues sus les Franchois, et par especial deviers
le Roce de Ponsoy, que li Franchois tenoient et avoient pris, où
[estoient] messires Guillaummes des Bordes, messires Loeis de Saint
Juliien, Caruel et mout de bonnes gens d’armes. Et avoit li roys de
Franche grandement renforcié ses garnisons de chevaliers et d’escuiers
sur les frontières et les marches de Poito, et en avoit en le Haie
en Tourainne grant fuisson, à Loches et à Saumur; et tout sus celle
rivière de Loire estoit li pays raemplis de Bretons et de Bourghignons,
et estoit entre yaus une mout grande cappittainne messires Jehans de
Vianne.

En ce tamps, fu delivrés de prison li viscomtes de Rochuwart que li
prinches avoit fait tenir moult longement, par suppechon qu’il ne
devenist franchois. Si le delivra li dis prinches à le priière et
requeste de ses amis; et, si trestost comme il fu delivrés, il s’en
vint à Paris deviers le roy et se tourna franchois. Et revint arrierre
en son pays et y mist un bon homme d’armes et ses gens, en le ville
de Rochuwart, qui s’appelloit Thieubaut dou Pont. Et fist touttes ses
gens tourner, et puis fist grant guerre au prinche qui fu durement
courouchiés, quant si legierement l’avoit delivret de prison, et ossi
en furent moult abaubi tout chil qui priiet en avoient. Fº 149.

P. 163, l. 4: Apriès.--_Ici commence le ms. B 2_ (t. II du ms. nº 5006
de la Bibl. nat.).

P. 163, l. 11: s’alitta.--_Ms. A 8_: acoucha. Fº 315 vº.

P. 163, l. 25: Rocewart.--_Ms. A 8_: Rochechouart.

P. 164, l. 5: un petit dou duch de Lancastre.--_Ms. B 6_: entreuls que
on se tenoit à Tournehem, d’une aventure qu’il avint encore au conte
Jehan de Pennebourcq. Fº 753.


§ =632=. Quant li dus.--_Ms. d’Amiens_: Li roys de Franche pour le
tamps se tenoit en le chité de Roem, et avoit là sus le rivierre et ou
havene de Harflues fait le plus grant appareil de naves et de calans
que on ewist, en grant temps avoit, veu en France, et grant fuisson
de bonne chevalerie et escuierie, desquelx li dus de Bourgoingne, ses
frèrez, estoit chiés; et devoient aller touttes ces gens d’armes et
celle navie en Engleterre. Qant les nouvelles vinrent au roy de Franche
que li dus de Lancastre estoit arivés à Calais et couroient ses gens
sus le roiame, si fu tous chils premiers pourpos brisiés, et fu dit
au roy: «Sire, vous demandés vos ennemis et les vollés faire aller
combattre par de dela le mer, et il sont decha; encorres vaut mieux
que vous les fachiés combattre par de decha à l’avantaige de vos gens,
que par dela.» Adonc coummanda li roys de Franche et ordounna touttes
gens à deslogier d’environ Roem, et de passer Sainne et Somme, et de
venir logier et prendre terre contre les Englès. Si se deslogièrent et
partirent touttes gens, duc, comte, baron, chevaliers et escuier, et
prissent pluisseurs voies et adrèches pour venir vers Saint Omer. Si
rapassèrent le Sainne et le rivière de Somme à Amiens et à Abeville, et
fissent tant par leurs journées qu’il s’en vinrent logier entre Liques
et Tournehen, assés priés de l’ost des Englès, et disoit on tous les
jours: «Il se combateront.» Si alloient de celle part tout chevalier et
escuier qui se desiroient à avanchier. Et me fu enssi dit et affremé
pour verité que li dus de Bourgoigne avoit là quarante cens chevaliers
et plus, de quoi li ainnés c’estoit messires Philebers de l’Espinache:
se pooit il avoir à ce tamps cent ans ou environ; ne oncques on ne vit
tant enssamble à Buironfosse, à Crechi, ne autre part. Fº 164 vº.

P. 164, l. 21: Tieruane.--_Ms. A 8_: Terouenne. Fº 315 vº.

P. 165, l. 15: toursé.--_Ms. A 8_: tourné.

P. 165, l. 20: Monstruel sus Mer.--_Ms. B 6_: à Saint Aumer. Là se loga
le duc de Bourgongne qui bien avoit en sa compaignie dix mil hommes
d’armes, chevaliers et escuiers. Fº 749.

P. 165, l. 30 et 31: compagnie.--_Le ms. B 6 ajoute_: et passa parmy
Brabant et Flandre. Sy estoit en sa compagnie et dessoubz luy messire
Guillaumme Lardenois, le sire de Spontin, messire Buriauls de Jupelu,
le sire de Gennes, messire Lambert de Gennes son frère, messire Ernoul
de Malenbais, messire Danel de Selles, messire Henry de Senselles et
des aultres que je ne puis tout noummer. Et estoient en sa compaignie
deux cens combatans ausquels le duc de Lancastre fist grant feste. Fºs
749 et 750.

P. 166, l. 4: les.--_Mss. A 7, 8_: le. Fº 308 vº.

P. 166, l. 6: sois.--_Ms. A 8_: soies. Fº 316.

P. 166, l. 21 et 22: demorans.--_Ms. A 8_: remenant.

P. 161, l. 22: grant.--_Le ms. B 6 ajoute_: Et avoient les François
grant desir de combatre les Englès, car il estoient six contre ung, et
touttes bonnes gens à l’eslite. Mais tous les jours venoient nouvelles
en l’ost et commandement de par le roy de Franche que point ne se
combatissent sans son sceut et congiet, car le roy doubtoit fort les
fortunes et furent un lonc tamps en cel estat. Fº 750.

P. 166, l. 25: euist.--_Ms. A 8_: veist.

P. 167, l. 3: leur.--_Ms. A 8_: lieu.

P. 167, l. 20: aventures.--_Le ms. A 8 ajoute_: plus souvent.


§ =633=. Ce terme pendant.--_Ms. d’Amiens_: Entroes que messires Jehans
Camdos estoit gouvrenères de Poito, il mist une cevaucie de gens
d’armes et de compaignons sus, et estoient bien trois cens lanches et
deux cens archiers, et en pria au comte de Pennebrucq qu’il y volsist
estre. Et vollentiers y ewist esté, mès ses conssaux li destourna, et
li fut dit ensi: «Monsigneur, vous estes ungs des grans d’Engleterre
et li plus grans apriès les enfans dou roy, et ungs jones homs. Si
avés mestier, pour vostre honneur et vous avanchier, que vous soiiés
renommés chiés d’une chevauchie; et, se vous allés maintenant avoecq
Camdos, il en ara le vois et le huée, et vous n’en serés de riens
congneus ne avanchiés, qui est uns petis chevaliers ens ou regart de
vous, coumment qu’il se soit fais et avanchiés par les guerres.» Siques
ces parolles et autres dont li comtes de Pennebrucq fut adonc enfourmés
et enortés, le destournèrent d’aller en ceste chevauchie. Nonpourquant
messires Jehans Camdos ne vot mies sejourner, mais fist sen emprise et
entra en Ango et en ung pays que on appelle Loudunois, et ardi et gasta
mout durement celui pays; et y fissent ses gens pluisseurs desrois, ne
nuls ne leur vint au devant. Si demoura bien Camdos en ceste chevauchie
un mois, et puis reprist sen tour par Cauvegny et par le terre le comte
de Rochuart, que il destruisi malement; et s’en vint tout contreval
le rivierre de Creusse, et puis à Castieleraut, qui est hiretaiges de
monsigneur Loeis de Halcourt. Si s’aresta là et touttes ses gens.

Entroes que il sejournoit à Chastieleraut, il eut pourpos que de
faire une chevauchie jusques à le Haie en Tourainne, où il avoit
une grant garnisson de gens d’armes, car là se tenoient messires
Robers de Sansoire et messires Jehans de Vianne. Si segnefia li
dis messires Jehans Camdos sen entente et sen enprise encorres au
comte de Pennebrucq, liquelx y fust venus trop vollentiers, mès ses
conssaux l’en destournèrent. Toutteffois, quant il eut assés penssé
et ymaginet sus ces chevauchies et coumment il s’en estoit escusés
par l’infourmation qu’il avoit eus, il regarda en soy meysme que il
ne faisoit mies bien. Si fist un jour armer touttes ses gens et
monter à cheval, et chevauça à grant esploit jusques à Castielreaut.
Encorre trouva il monsigneur Jehan Camdos, qui là se tenoit, mès il
avoit tout son pourpos brisiet et romput de faire le chevauchie devant
ditte. Et se parti li dis messires Jehans Camdos assés tost apriès de
Castieleraut, et prist le chemin pour revenir à Poitiers. Fº 149 vº.

P. 167, l. 23: assamblée.--_Ms. A 8_: chevauchiée. Fº 316 vº.

P. 167, l. 31: Poitevins.--_Le ms. B 6 ajoute_: et estoient bien cinq
cens lanches. Fº 753.

P. 168, l. 1: en... Tourainne.--_Ms. B 6_: jusques en Touraine et
jusques à la riviere de Loire.

P. 168, l. 8: desir.--_Ms. A 8_: propos.

P. 168, l. 9: homs.--_Ms. A 8_: seigneur.

P. 168, l. 16: le sienne.--_Mss. B 3, 4, A 7, 8_: le sien.--_Ms. B 4_,
fº 313 vº.

P. 169, l. 7: moult.--_Le ms. A 8 ajoute_: d’ennuis et.

P. 169, l. 10: Loudonnois.--_Ms. A 8_: Laudonnois.--_Le ms. B 6
ajoute_: et y sejourna bien ung mois. Fº 754.

P. 169, l. 14: Rochewart.--_Ms. A 8_: Rochechouart.

P. 169, l. 19: Alyos.--_Ms. A 8_: Alions.

P. 169, l. 19 et 20: Alyos de Talay.--_Ms. A 17_: Heliot du Taillay. Fº
365.

P. 169, l. 25 et 26: à le Haie en Tourainne.--_Ms. A 8_: en la Haie de
Touraine.


§ =634=. Or vous compterons.--_Ms. d’Amiens_: Che jour tout enthier,
demoura li comtes de Pennebrucq à Castieleraut, et l’endemain apriès
boire, il s’em parti et prist che meysme chemin que messires Jehans
Camdos avoit fait. Or vous diray le couvenant des Franchois et des
garnisons qui se tenoient sour les marches et frontières de Poito.
Bien savoient par leurs espies coumment messires Jehans Camdos et li
comtes de Pennebrucq n’avoient point chevauchiet enssamble, et que, par
grandeur et orgoeil, il avoient laissiet à faire leur emprise ou em
partie. Et entendirent encorres li chevalier franchois que li comtes de
Pennebruc estoit à Castieleraut, et messires Jehans Camdos, partis. Ces
nouvelles oyrent il moult vollentiers. Si se partirent tantost et sans
delay de le Roche de Ponsoy, où il estoient recueilliet et assamblet,
et se missent as camps bien cinq cens hommes d’armes, tous montés et
aprestés, et avisèrent par esclos et par espies le chemin que li
comtes de Pennebrucq tenoit. Il faisoit celi meysmes que messires
Jehans Camdos avoit fais ens ou voyaige d’Ango, qui marchist à Poito.
Si se vint logier li dis comtes en Ango, à l’entrée de un villaige c’on
dist Puirenon, et pooit avoir en se route de touttes gens trois cens
hommes. Si en volloit faire, par l’enhort et avis de son consseil, se
cevauchie à par lui et ossi bien que messires Jehans Camdos avoit fait
le sienne; mès il l’en dubt estre près mesavenut et mescheut, si comme
vous orés recorder chy apriès.

En ceste queilloite et chevauchie que li Franchois avoient mis sus pour
rencontrer les Englès, ou cas que il les poroient trouver ne avoir à
leur avantaige, avoit fuisson de bons chevaliers et escuiers, car il
estoient queilliet et rasamblé de pluisseurs garnisons, pour tant que
il savoient bien que li Englès chevauchoient; et par especial chil de
le Haie en Tourrainne et de le Roche de Ponsoy y estoient le plus. Là
estoient messires Jehans de Vianne, messires Jehans de Buel, messires
Guillaummes des Bordes, messires Loeiis de Saint Julien, Caruel,
Breton, et messires Robers de Sansoir; et d’Avergne: messires Robers
Daufins, messires Hugues Daufins, messires Grifons de Montagut, li
sires de Calençon, messires Jehans d’Achier, li sires de Rochefort et
pluisseurs autres chevaliers et escuiers. Si chevauchièrent tellement
et si sagement par l’ordounnanche de leurs espies, que il vinrent et
entrèrent ou village de Puirenon contre un soir, assés tost apriès che
que li comtes de Pennebrucq et ses gens y fuissent venu et descendu,
et ja se coummenchoient à establer et à logier pour y demourer celle
nuit. Evous les Franchois venus, bannierres et pennons devant yaux,
en escriant: «Sansoire!», les lanches abaissies et les espées touttes
traites, et montés sour bons courssiers et ronchins. Si entrent en ces
Englès, et les coummenchent à abattre et à mehaignier, à ochire et à
decopper.

Et quant li Englès se virent si soudainnement asailli, si furent tout
esmervilliet dont telx gens venoient. Si se prendent à retraire petit
à petit deviers le logeis le comte de Pennebrucq, qui estoit ja tous
armés, et se routte, et montés à cheval, se bannière devant lui. Là se
raloiièrent chevaliers et escuiers et touttes mannierres d’autres gens
de leur ordounnanche. Si coummenchièrent li archier à traire fort et
roit sus ces Franchois et à bersser hommes et cheval, et à deffendre
et garder moult bien le place, et tant que il se furent ensi que tout
requeilliet et mis ensamble. Là eut dur hustin et fort puigneis,
car li Franchois estoient grant fuisson et droite gens d’armes, et
tout bien monté et bien armé, et si fort et si espès que li très ne
les pooit noient empirer. Là eut maint homme jetté par terre et mis
à meschief. Si vous di que li Englès ne l’avoient mies d’avantaige.
Si estoient adonc dallés le comte de Pennebrucq et de se chevauchie
messires Thummas de Perssi, messire Bauduins de Fraiville, messire
Thummas le Despenssier, messires Richars Masse, messires Jehans
Anssiel et pluisseurs autres bons chevaliers et escuiers. Et bien leur
besongnoit que il fuissent droite gens d’armes et encorres plus deux
tans que il ne fuissent, car il furent à ce donc ossi dur rencontré et
rebouté c’à merveilles; et bien y pary, car une grant partie des leurs
furent mors et pris sour le place. Et, par especial, y furent pris
messires Richars Masse et messires Jehans Anssel, et bien ochis des
leurs cent et cinquante.

Et n’eurent li comtes de Pennebrucq et messires Thummas de Perssi et li
remanans plus de recours qu’il s’avisèrent d’une maison de Templiers,
qui estoit au dehors de le ville, fremmée et environnée de mur de
blanche pierre et toutte secke, sans aige et sans fosset, à plainne
terre. Toutteffois, quant il virent le meschief qui contournoit sus
yaux, il se retraissent celle part, tout combatant et escarmuchant; et
fissent tant qu’il se boutèrent et requelièrent dedens le porte, mès
il laissièrent par dehors touttes leurs pourveanches, chars, charettes
et sommiers, or et argent et vaissielle et tout l’aroy, l’ordounnance
et le harnois pour lors corps et pour lors gens, et une partie de lors
chevaux. Encorres se tinrent il tous euwireux, quant il se trouvèrent
laiens enfremmé pour passer le nuit, à quel mescief ne peril que ce
fust. Quant li Franchois virent que li Englès estoient là retret, si se
retraissent ossi, car il fu tantost tart, et dissent entre yaux: «Alons
nous reposer. Il sont mieux que en prison; car laiens les afammerons
nous, se nous voilons, ne il ne se puevent partir sans no congiet.» Si
entendirent leur varlet au pillage, au trousser et au destrousser, et
au mettre d’un lés tout chou que trouvet avoient, et ossi à entendre à
garder les prisounniers de leurs mestres, et ossi à faire bon get par
devant l’ostel dou Puirenon, où li Englès estoient enclos. Fºs 159 vº
et 160.

P. 170, l. 18: trois cens.--_Ms. B 6_: sept vingt. Fº 754.

P. 171, l. 20: Karenloet.--_Mss. B 1 à 4, A 8_: Charuel, Charruel,
Karuel.--_Mss. A 7, 22_: Jehan Kaeranloet, un très bon escuier breton.
Fº 310.

P. 171, l. 21: sept cens combatans.--_Ms. B 6_: mil lanches. Fº 754.

P. 171, l. 25: Fraiville.--_Ms. A 8_: Franville.

P. 171, l. 26 et 27: d’Aghorises.--_Ms. A 7_: d’Agorisses.--_Ms. A 8_:
d’Angonses. Fº 317 vº.--_Ms. A 22_: d’Angourisses. Tome II, fº 262.

P. 171, l. 29: Courson.--_Ms. A 8_: Tourson.

P. 171, l. 32: Touchet.--_Ms. A 8_: Conchet.

P. 172, l. 6: Puirenon.--_Ms. A 22_: Puirenou.--_Ms. B 6_: le Puirenon.
Fº 755.

P. 172, l. 7: asseguré.--_Mss. A 7, 8_: asseurez.

P. 172, l. 8 et 9: evous ces François venus.--_Ms. A 8_: et lors
vindrent ces François.

P. 172, l. 20: Fraiville.--_Ms. A 8_: Franville.

P. 172, l. 28: Et n’eurent.--_Ms. A 8_: Et n’ot.

P. 172, l. 30: qu’il se retraisent.--_Ms. A 8_: fors que d’eulx
retraire.

P. 172, l. 32: pierre.--_Ms. B 6_: murs. Fº 755.

P. 173, l. 14: remontière.--_Mss. A 7, 8_: remontée. Fº 310,

P. 173, l. 14: hostel.--_Ms. A 8_: chastel.

P. 173, l. 17: reskement.--_Ms. A 7_: richement.--_Ms. A 8_:
aigrement.--_Mss. A 15 à 17_: radement.

P. 173, l. 25: paveschiés.--_Ms. A 8_: les pavais. Fº 318.

P. 173, l. 32: arciers.--_Ms. A 8_: chevaliers.

P. 174, l. 5: frefel.--_Ms. A 8_: effroy.

P. 174, l. 16: assegur.--_Mss. A 7, 8_: asseur.

P. 174, l. 16: afaire.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_: et que ces
Englès ne vuidassent et s’en allassent par nuit.


§ =635.= Vous devés.--_Ms. d’Amiens_: Quant li comtes de Pennebrucq,
messires Thummas de Persi, messires Bauduins de Fraiville, senescaux de
Saintonge, messires Thummas li Despenssiers et li autre chevalier se
virent là enclos en une plate maison, sans pourveanches ne artillerie,
et sentirent grant fuisson de chevaliers et escuiers franchois par
devant yaux, si ne furent mies à leur aise, car il ne pooient veoir
qu’il fuissent comforté de nul costé. Et li plus prochains comfors
et secours que il pooient avoir, c’estoit messires Jehans Camdos;
encorres espoir se tenoit il à Poitiers, sept grandes lieuwes loing.
Toutteffois, imaginet et consideret bien le peril où il estoient, et
examinet ossi leurs besoingnes, il s’avisèrent et consillèrent l’un
par l’autre qu’il escriproient à monsigneur Jehan Camdos, lequel
il esperoient à Poitiers, et li priroient que à ce besoing il les
comfortast et delivrast de ce dangier. Adonc furent lettres escriptes
tantost et saiellées dou comte de Pennebrucq, et encorres certainnes
enseignes envoiies et cargies à celui qui emprist à faire le mesaige,
qui se parti tout secretement environ mienuit de l’ostel par deriere
le Puirenon et montés à cheval, comme chilx qui cuidoit, ce disoit,
trop savoir le chemin et l’adrèche à Poitiers; mès toutte le nuit il se
fourvoya, ne oncques ne sceut ne peut tenir voie ne sentier, jusques à
tant qu’il fu haux jour et qu’il se ravoiea par assens et congnissance
de pays. Or vous parlerons des Franchois, qui tenoient pour tous
emprisonnés les Englès.

Ceste nuit passèrent et reposèrent li Franchois tout aise, et droit
à l’aube dou jour il furent tout armé, apresté et ordounné pour
assaillir les Englès; et se traissent celle part où il estoient,
bannières et pennons devant yaux et en très bon arroy, chacuns sires
entre ses gens, et par connestablie. Là estoient messires Jehans de
Vianne et messires Jehans de Buel, d’un lés, avoecq les Bourguignons;
d’autre part, messires Loeis de Saint Juliien, messires Guillaummes
des Bordes et Caruel, avoecq les Bretons; en ung autre lés, messires
Robers de Sansoirre, li sires d’Andresiel, avoecq les Franchois; et
les Auvregnois, messires Griffons, sires de Montagut, li sires de
Callençon, li sires de Rocefort, li sires de Serignach, messires
Robers et messires Huges Daufins. Si coummencièrent chil seigneur et
leurs gens à assaillir l’ostel dou Puirenon, où li Englès se tenoient,
très l’a[u]be dou jour. Là eut grant assaut, dur et fier, tant à
le porte que as dis murs de le maison; et lanchoient, traioient et
escarmuchoient chil de dehors à chiaux de dedens. Là estoient chil
archier d’Engleterre mout able et mout legier, monté li pluisseur à
deux piés sour le mur, leurs ars tous entesés; et ne traioient point,
se il ne quidoient leurs saiettes bien emploiies, car il se doubtoient
que il n’en ewissent deffaute. Toutteffois, pour le doubtanche de leur
tret, li Franchois n’osoient mies bien bonnement aprochier le mur,
se ce n’estoit aucun compaignon able et legier qui s’avanchoient et
montoient devant les seigneurs pour y estre plus renommé et honnouré.
Là estoient les gens d’armes d’Engleterre, qui avoient fais escafaux,
au lés deviers yaux, pour mieux advenir as deffensces et combattre
entre les archiers, et trop bien se combatoient et deffendoient à tous
venans. D’autre part ossi, s’aventurèrent aucun Franchois, Breton et
Bourguignon, et mettoient pavais sour leurs testes et venoient jusques
au mur, et hurtoient et pressoient à deffaire; car il n’y avoit aige
ne fosset ne nul entre deux. Toutteffois, il estoit fors, durs et
secks et de bonne pierre; si ne le pooit on point deffaire à sen aise,
parmy tant ossi qu’il estoit bien gardés et deffendus. Que vous feroi
je loing compte? Chils debas et ceste rihotte dura, dou point du jour
que li aube crieuve jusques à nonne, sans point cesser. Or regardés
se là en dedens on n’eut mies bon loisir de faire maintes belles
appertisses d’armes. On se poet et doit esmervillier coumment gens
peurent tant assaillir sans reposer, et ossi coumment chil de le maison
se peurent tant tenir sans yaux rendre ou esbahir; car il n’estoient
qu’un petit ens ou regart des Franchois, foullé et travilliet, et qui
point n’avoient la nuit souppet ne dormit: dont il n’estoient mies plus
fort ne mieux legier, mès il veoient bien que faire leur couvenoit,
autrement il estoient tout perdu. Ce estoit la cause pour quoy si bien
il se deffendoient. Fº 160 rº et vº.

P. 174, l. 26: viveroient; _lisez_: juneroient.--_Ms. A 8_:
jeuneroient. Fº 318.

P. 174, l. 27: faisoit.--_Ms. A 8_: estoit.

P. 175, l. 1: esploiturierement.--_Ms. A 8_: appertement.

P. 175, l. 8: s’ahati.--_Ms. A 8_: se vanta. Fº 318 vº.

P. 175, l. 9: de laiens.--_Ms. A 8_: de l’ostel dessus dit.

P. 175, l. 10: asserisiet.--_Ms. A 8_: assegrisiez.

P. 175, l. 24: peut.--_Ms. A 7_: pou.

P. 175, l. 24: baus.--_Ms. A 8_: bancs. Fº 318 vº.

P. 176, l. 9: wiseus.--_Ms. A 8_: oiseux.

P. 176, l. 9: recreant.--_Ms. A 8_: recreus.

P. 176, l. 47: petite force.--_Ms. A 8_: petit fort.


§ =636=. Entre prime.--_Ms. d’Amiens_: Environ heure de primme et
ou plus fort de l’assault, appella li comtes de Pennebrucq ung sien
escuier, bon homme d’arme, et li dist: «Partez de chy au plus tost que
vous poés, et montés sus tout le milleur et plus appert courssier des
nostres, et ne cessés d’esperonner tant que vous venés à Poitiers. Et
dittes à monsigneur Jehan Camdos que nous le saluons mout de fois, et
li recordés tout l’estat où vous nous laissiez, et li dittes de par
nous tous que nous le prions chierement qu’il nous viegne secourir, et
qu’il soit chy dedens heure de vespres: je croy que nous nos tenrons
bien jusques adonc, à ces ensaignes que vous li baillerés de par
my et que bien connistera.» Lors traist li comtes de Pennebrucq un
aniel d’or hors de son doy et le bailla à l’escuier. Cils le prist
et monta erramment sus un bon courssier, qui estoit tous aprestés en
le court, et se parti par de derierre, oncques n’y fu percheus; et
se mist au chemin deviers Poitiers, tout le cours et à le fois les
galos, pour le courssier laissier resouffler. Or vous diray dou premier
messaige coumment il esploita. Bien est veritez que toutte le nuit il
chevaucha; mais oncques il ne sceut ne peut tenir voie ne sentier, si
fu grans jours. Quant ce vint au jour, il recongnut son chemin et vey
bien que il s’estoit fourvoiiés toutte le nuit. Si se radrecha, par
asens de pays, par deviers le chité de Poitiers, et fist tant qu’il y
parvint environ heure de tierche. Si trouva monsigneur Jehan Camdos à
son hostel, qui devoit laver ses mains pour seoir à table, et grant
fuisson de chevaliers et d’escuiers dalés lui. Li messagiers l’enclina
et li bailla les lettres de par le comte de Pennebrucq et tous les
compaignons. Il les prist et ouvri et lissi, et entendi par elles
coumment il estoient enclos en un plat hostel à petit de forche au
Puirenon, et laiens en dur parti et en grant peril contre les Franchois.

Quant messires Jehans Camdos eut bien les lettres veuwes de chief en
qor, si fu tous pensieux une espasse, et regarda que, de Poitiers
jusques au Puirenon, avoit sept lieuwes, et que aventure seroit, se il
y venoit à tamps. Si dist enssi, quant il eut pensé: «Alons, alons à
table; car, se il estoient tout mort et tout pris, se nous convenroit
il mengier et boire.» Adonc s’asist au mengier messires Jehans Camdos,
et ossi fissent tout chil qui là estoient. Encorres estoient il à leur
premerain més, quant li hommes d’armes, que li comtes de Pennebrucq y
envoioit de rechief, descendi en le court, liquelx monta tantost les
degrés et entra en le sale, et les trouva seans à table. Si enclina
monsigneur Jehan Camdos et se traist vers lui, et fist son messaige
bien et à point et li moustra les congnissanches de l’aniel d’or et li
dist et pria que, parmy ces enssaignes, il se volsist prendre priès de
venir là où li compaignon estoient. Adonc penssa messires Jehans Camdos
un petit, et puis tantost leva le teste et dist tout en haut: «Or
avant, biau signeur! As armes et as chevaux! Vous oés et veés coumment
li comtes de Pennebrucq nous prie et nous mande que nous le comfortons
à ce besoing; et s’en nous demouroit, on le nous deveroit tourner à
reproche et à lasqueté, et ossi nous sommes moult tenus de lui aidier,
car ja est il envoiiés en ce pays de par le roy nostre signeur, avoecq
monsigneur de Cantbruge, pour uns des ciés, et se le tient nos roys à
fil, car il eut sa fille espousée. Si nous esploitons de lui secourir,
et j’espoir que nous y venrons tout à tan.» Il n’y eut plus dit ne plus
fait, mès se partirent touttes gens de table et se coururent armer, et
sounnèrent les trompettes monsigneur Jehan Camdos. Si s’aprestèrent
parmy Poitiers touttes mannierres de gens d’armes vistement, et
montèrent as chevaux, et se partirent plus de quatre cens hommes parmy
les archiers, et prissent le plus droit chemin qu’il peurent par
deviers le Puirenon. Fºs 160 vº et 161.

P. 176, l. 21: se ragrignoient.--_Ms. A 7_: se chagrinoient. Fº
311.--_Ms. A 8_: regrignoient. Fº 318 vº.

P. 176, l. 24: haviaus.--_Ms. A 8_: hoyaux.

P. 176, l. 25: Englès.--_Le ms. A 8 ajoute_: doubtoient et.

P. 178, l. 2: priès.--_Ms. A 8_: prest.

P. 178, l. 5: evous.--_Ms. A 8_: et vecy.

P. 178, l. 22: ahers.--_Ms. A 8_: encommencié.

P. 178, l. 31: bellement.--_Ms. A 8_: benignement.

P. 179, l. 13: gens.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: et se misent au
chevauchier roidement. Fº 311 vº.


§ =637=. Ensi que.--_Ms. d’Amiens_: Ces nouvelles furent sceuwes en
l’ost des Franchois, qui encorres assailloient le comte de Pennebrucq
en l’ospital dou Puirenon, que messires Jehans Camdos, à grant fuisson
de gens d’armes et d’archiers, estoit partis de Poitiers et venoit
celle part pour secourir ses compaignons. Si tost qu’il entendirent
chou, les cappitainnes se traissent d’un lés et parlèrent enssamble à
savoir coumment ils se maintenroient, se il atenderoient les Englès ou
non. Il regardèrent que il avoient fait une belle chevauchie, mors de
leurs ennemis plus de huit vingt, et tenoient des bons prisounniers,
chevaliers et escuiers, et avoient encorres gaegniet durement grant
butin en vaselle d’or et d’argent, en çaintures et jeuiaux, en harnas,
en chevaux et autres pourveanches; et si estoient leurs gens lassés
et travilliés d’assaillir, siques, tout consideret et peset le bien
contre le mal, il s’avisèrent qu’il se retrairoient tout bellement
deviers le Roche de Ponsoy et deviers Saumur, et metteroient tout
leur pillaige à sauveté. Si fissent cesser à l’assaut et entendre au
toursser et au monter aux chevaux, et se partirent quant il furent tout
appareilliet. Si enmenèrent lors prisounniers et tinrent à celle fois
le chemin de Saumur. Quant li comtes de Pennebrucq et ses gens, qui
estoient en Puirenon, virent le departement des Franchois, si en furent
tout joyant, car il avoient là sejourné en grant peril. Si se partirent
ossi assés tost, et n’avoient mies à leur departement tant de chevaux
comme il estoient d’ommes, mès il fissent au mieux qu’il peurent, et
montèrent li pluisseur yaux deux sur un cheval. Enssi les trouvèrent
et encontrèrent messires Jehans Camdos et se routte, qui venoient
celle part à grant esploit, bannierre desploiie. Si y eut grant
recongnissances, quant il se trouvèrent, et revinrent enssi enssamble à
Poitiers, parlans et devisans de leurs aventures. Fº 161.

P. 179, l. 29: rihoter.--_Mss. A 7, 8_: rioter.

P. 180, l. 2: fresch et.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: tous.

P. 180, l. 3: fu.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: tenus.

P. 180, l. 12 et 13: disent par verité.--_Mss. A 7, 8_: disent entre
eulz: «Pour verité.»

P. 180, l. 16: l’enconterons.--_Mss. A 7, 8_: rencontrerons.

P. 180, l. 20: ensus.--_Ms. A 8_: arrière. Fº 319 vº.

P. 180, l. 23: cel.--_Ms. A 8_: tel.

P. 181, l. 2 et 3: li mareschaus.--_Ms. A 7_: le mareschal. Fº
342.--_Ms. A 8_: les mareschaux. Fº 320.


§ =638=. En ce temps.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps que chil signeur
de Franche et d’Engleterre se tenoient enssi l’un devant l’autre à
Tournehem, où il furent ung grant tams, trespassa de ce siècle la bonne
des bonnes, madamme Phelippe de Haynnau, la noble roine d’Engleterre et
courtoise à chiaux de son pays. Certes, touttes nobles vertus furent en
li tant comme elle vesqui, et ne perdirent oncques li Englès tant comme
elle dura; ne oncques, tout son vivant, n’eut pestilense ne chier tams
en Engleterre. Si fu la noble roynne ensevelie à Wesmoustier à très
grant solempnité, ce fu bien raison. Fº 163 vº.

P. 181, l. 14: temps.--_Le ms. B 6 ajoute_: droitement en my auoust. Fº
751.

P. 181, l. 27: ens ou.--_Ms. A 8_: dedens le. Fº 320.

P. 181. l. 31: le.--_Ms. A 8_: lui.

P. 182, l. 4: lui.--_Ms. A 8_: elle.

P. 182, l. 8: larmiant.--_Le ms. A 8 ajoute_: et plourant.

P. 182, l. 15: ordonnés.--_Mss. B 2 à 4, A 7, 8_: laiiés, laissiés.

P. 182, l. 28: angele.--_Ms. A 7_: anges. Fº 312.--_Ms. A 8_: angelz.

P. 183, l. 2: moiienne.--_Mss. A 7, 8_: la mi.

P. 183, l. 2: d’aoust.--_Le ms. B 6 ajoute_: Sy fu ensepvellie en
l’abeie de Wesmoustier dehors Londres. Fº 751.


§ =639=. Les nouvelles.--_Ms. d’Amiens_: Or revenons au siège de
Tournehem, coumment chil signeur estoient l’un devant l’autre, et se
tenoient toudis li Englès sus leur garde, ne point ne descendoient; car
il n’estoient qu’un peu de gens ou regart des Franchois. Or avint, à
un ajournement, que aucun chevalier et escuier de Vermendois, d’Artois
et de Pikardie, qui desiroient à trouver les armes, se queillièrent
enssamble, et furent bien trois cens lanches, et s’en vinrent au jour
sus le montagne pour resvillier à leur avantaige les Englès. Che soir,
jusques au jour, avoit fait le gait messires Robers de Namur avoecq ses
gens. Si estoit retrais sus l’ajournée et se desjunoit, et li sires
de Spontin dalez li. Quant les nouvelles li vinrent que li François
combatoient ses gens, tantost messires Robers bouta le table outre et
mist son bachinet, et monta à cheval et fist desvoleper se bannierre,
et se bouta en ses ennemis de grant vollenté, et chacuns, qui mie[u]s
mieux, le sieuvi. Li hos se coummencha à resvillier, et Englès à traire
de celle part. Là ne gaegnièrent point li Franchois, mès furent reculé,
et en y demora des leurs mors et pris; et par especial messires Rogiers
de Couloingne y fu mors, dont ce fu dammaiges. Fº 164 vº.

P. 183, l. 17 et 18: li un à l’autre.--_Ms. A 8_: les uns aux autres.
Fº 320 vº.

P. 183, l. 22: tourniier.--_Ms. A 8_: tournoier.

P. 183, l. 27 et 28: l’ajournement.--_Mss. A 7, 8_: l’aournée.

P. 183, l. 30: Evous.--_Ms. A 8_: Et vecy.

P. 183, l. 31, et p. 184, l. 1: aultres.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_:
seigneurs.

P. 184, l. 20: sieuce.--_Mss. A 7, 8_: suive. Fº 312 vº.

P. 184, l. 30: estourmie.--_Ms. A 8_: là prest et ordonné.

P. 185, l. 2: Coulongne.--_Le ms. B 6 ajoute_: ung chevalier de
Picardie. Fº 751.

P. 185, l. 3: friches.--_Ms. A 7_: friques.--_Ms. A 8_: riches.


§ =640=. Depuis ceste avenue.--_Ms. d’Amiens_: Depuis ceste avenue,
n’y eut nul fait d’armes fait, qui à recorder face. A ce que on disoit
adonc, li dus de Bourgoingne et la plus grant partie de ses gens se
fuissent vollentiers combatu as Englès, se li roys de Franche l’ewist
souffert, mès tous les jours il leur contremandoit et destournoit.
Dont il avint finablement qu’il se deslogièrent et boutèrent le feu
de nuit en leurs logeis, et se retraist li dus de Bourgoingne à Saint
Omer, et se departirent de li touttes gens d’armes. Si se boutèrent ès
fortrèces et ès garnisons, car autrement il ne volloient gueriier pour
celle saison. A l’endemain que li dus de Bourgoingne fu partis, vinrent
li Englès souper et jesir en le place qu’il avoient laissiet, et puis,
deux jours apriès, se rebaissent viers Callais. Fº 164 vº.

P. 186, l. 14: durement.--_Mss. A 7, 8_: droitement. Fº 313.

P. 186, l. 17: point.--_Mss. A 7, 8_: heure.

P. 187, l. 20: meuist.--_Ms. A 7_: meust.--_Ms. A 8_: bougast. Fº 321
vº.

P. 187, l. 24: able.--_Mss. A 7, 8_: abiles et legiers.


§ =641=. Ensi.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons nous à le chevauchie
que li comtes de Pennebrucq fist et coumment il l’emploia, quant
li comtes de Pennebrucq eut fait sen assamblée de grant fuisson de
bonnes gens d’armes; et là estoient de Poito: li sires de Pons, li
sires de Partenay, messires Guiçars d’Angle, messires Perchevaux de
Coulloingne et pluisseurs autres chevaliers et escuiers, et ossi chil
de l’ostel dou prinche, messires Estievenes de Goussenton, messires
Richars de Pontchardon, messires Neels Lorink, messires Thummas de
Felleton, messires Thummas de Persi, messires Richars Tanton, messires
Guillaummes Tourssés, messires Jehans Trivés, messires Thummas li
Despenssiers et pluisseurs autres, et ossi messires Hues de Cavrelée,
qui tenoit une grande routte de gens d’armes, et estoit nouvellement
revenus de le comté d’Ermignach. Si chevauchièrent touttes ces gens
d’armes deviers Ango, et estoient bien cinq cens lanches et quinze
cens autres hommes, et esploitièrent tant que il vinrent à Saumur. Si
se logièrent ens ès fourbours et illuecq environ, et coummencièrent
à courir le pays et faire y mout de desrois. Par dedens Saumur se
tenoient messires Robers de Sansoir et messires Jehans de Buel et une
mout grosse garnisson de Franchois, qui gardoient et deffendoient le
ville contre les Englès. Si vous di que li Englès prissent une ville
assés priès de là, qui s’apelle li Pons de Selz, et en fissent une
bastide et le fortefiièrent bien et fort pour le tenir contre tous
venans. Encorres prissent li dessus dit une abbeie assés priès de là,
que on dist de Saint Mort, et le fortefiièrent ossi et y missent dedens
une grosse garnisson de gens d’armes.

En ce tamps, avoit à Saint Salvin en Poito, assés priès de Cauvegny, un
monne, liquelx traita à monsigneur Loeis de Saint Juliien et à Caruel,
qui se tenoient en le Roche de Ponsoy; et rendi li dis monnes l’abeie
de Saint Salvin as Franchois, et l’abbé dedens et tous les monnes. De
ceste aventure fu messires Jehans Camdos moult courouchiet, mès il n’en
peut adonc autre cose avoir. Fº 164 vº.

P. 188, l. 10: evous.--_Ms. A 8_: et vecy. Fº 321 vº.

P. 188, l. 14: vitaillers.--_Ms. A 8_: vitailleurs.--_Le ms. A 17
ajoute_: tuffes et giveliers. Fº 371.

P. 188, l. 21: fumière.--_Ms. A 8_: fumée.

P. 188, l. 27: en son lieu.--_Ms. A 7_: sus soy. Fº 313 vº.--_Ms. A 8_:
chés soy.

P. 188, l. 28: dur.--_Ms. A 8_: paine.

P. 189, l. 27: brigans.--_Le ms. A 17 ajoute_: petaux. Fº 371 vº.

P. 190, l. 4: rançonnoient.--_Mss. A 7, 8_: rançonnant. Fº 314.

P. 190, l. 25: abbeye.--_Le ms. B 6 ajoute_: entre Poitiers et
Chauvegni. Fº 760.

P. 190, l. 31: Carenloet.--_Mss. B_: Charuel, Charruel.--_Ms. A 8_:
Charuet. Fº 322.--_Ms. A 7_: Jehan Kaeranloet.


§ =642=. Quant li dus.--_Ms. d’Amiens_: Là (à Calais) se reposèrent
il (les Anglais) et rafresquirent, et entendirent à mettre à point
touttes leurs besoingnes, enssi que pour chevauchier en Franche. Si
se departirent un jour de Calais li dus de Lancastre et ses gens,
et costiièrent Ghinnes et vinrent devant le castiel de Fiennes
et le avisèrent, mès point n’y assaillirent; car il veoient bien
qu’il perderoient leur painne. Si s’em partirent le tierch jour, et
entrèrent en le terre dou comte de Saint Pol et le mesaisièrent de
grant fachon. Et vinrent devant Piernes, ung castiel qui estoit de
madamme dou Doaire; et proprement li dus de Lancastre de son glaive
tasta le parfont des fossés: autre cose n’y eut fait. Si chevauchièrent
li Englès oultre, ardant et essillant, et vinrent courir jusques
as portes de Abbeville. Ad ce donc estoit laiiens messires Hues de
Castillon, mestres des arbalestriers, à tout grant gent d’armes, qui
bien songna de le ville tant qu’il n’y eut nul dammaige. Si passèrent
li Englès le Somme entre Crotoy et Saint Walleri, ou pas c’on dist à le
Blancque Taque, le rivière de Somme, et puis entrèrent ou Vismeu, et
chevauchièrent enssi sans trouver nulle aventure jusques à Harflues.
Et avoient entention que de destruire le navie dou roy de Franche, qui
estoit ou avoit estet toutte celle saison à l’ancre devant Harflues;
mès li Franchois l’avoient remis en le mer. Si furent li Englès trois
jours devant Harflues, de laquelle ville li comtes Guis de Saint Pol et
messires Loeys de Namur estoient cappittainne. Quant il virent que il
ne feroient autre cose, si n’eurent mies consseil d’aller plus avant
ne passer Sainne, car li yviers aprochoit. Si retournèrent; mès, à
leur retour, il ardirent le plus grant partie de le terre le signeur
d’Estouteville, et fissent aucuns le cemin qu’il avoient fait à l’aler.
Si fu pris, à leur retour, de messire Nicolle de Louvaing, au dehors
d’Abeville, messires Hues de Castillon. Fºs 164 vº et 165.

P. 191, l. 30: Tierouwane.--_Ms. A 7_: Terouane. Fº 314.--_Ms. A 8_:
Therouenne. Fº 322 vº.

P. 192, l. 8: Saintpi.--_Ms. A 8_: Sempy.

P. 192, l. 18: Pernes.--_Mss. A 7, 8_: Perites.

P. 192, l. 19: proprement.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: en avisant le
fort.

P. 192, l. 22: Luceux.--_Ms. A 8_: Lucheu.

P. 193, l. 11 à 13: Là furent... assallirent.--_Ms. B 6_: Et
chevauchèrent ensy jusques à Harfleu, le grosse navire du roy, qui
avoit ja jeu tout le tamps à l’ancre; mais osi tost que on senty les
Englès venir, on le desancra et bouta ou parfont en mer hors du peril
des Englès. Et furent les dis Englès devant Harfleu trois jours, ouquel
lieu estoient le conte de Saint Pol, messire Lois de Namur et bien deux
cens chevaliers en garnison. Se n’y pooient les Englès riens faire et
eulrent adonc consail de retourner viers Calais, car il en avoient pour
celle saison assés fait, et sy leur aprochoit l’ivier. Fº 758.

P. 193, l. 14 et 45: d’Estouteville.--_Le ms. B 6 ajoute_: qui
mal courtoisement et sans congiet de son hostaigerie estoit yssus
d’Engleterre: pour tant et en son despit li fist toute ardoir. Fº 758.

P. 193, l. 30: Louvaing.--_Ms. B 6_: Longheville. Fº 759.

P. 194, l. 10: rieu.--_Ms. A 7_: rien.--_Ms. A 8_: ru. Fº 323.

P. 194, l. 11: vieses.--_Mss. A 7, 8_: vielles.

P. 194, l. 12 et 13: descloses.--_Ms. A 8_: desolées.

P. 194, l. 20: rieu.--_Ms. A 8_: ruissel.

P. 194, l. 29: point.--_Ms. A 8_: poingni.


§ =643=. Moult furent.--_Ms. d’Amiens_: Et rapassèrent li Englès à le
Blancque Take, et rentrèrent en Callais le nuit Saint Martin en yvier,
et là se departirent touttes gens d’armes li uns de l’autre. Et fu
messires Gautiers de Mauni en touttes ces chevauchies: che fu la
dairainne fois pour li. Or revenons as lontainnes marches. Fº 165.

P. 195, l. 26: estragniers.--_Mss. A 7, 8_: estrangiers.

P. 196, l. 1: avant.--_Le ms. B 6 ajoute_: Et me fu adonc dit que le
roy d’Engleterre fut moult courouciez à son filz le duc de Lenclastre
de che qu’il n’avoit aultrement chevauchiet en Franche, et de che ossy
qu’il n’avoit creu la parolle de messire Gautier de Mauny à Tournehem.
Fº 759.

P. 196, l. 5: trau.--_Ms. A 8_: cran. Fº 323 vº.

P. 196, l. 8: puissedi.--_Ms. A 8_: depuis ce.

P. 196, l. 8: de celles.--_Ms. A 8_: du pais.


§ =644=. Trop touchoit.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons nous as avenues
de Poito et de Saintonge et des lontainnes marches, car les guerres
y estoient plus fortes et plus rades c’ailleurs; et plus souvent y
avoient affaire li chevalier et li escuier que en autre part, tant
par rencontres, par chevauchies que par embuscement. Et penssoient et
soutilloient nuit et jour li ung et li autre coumment il pewissent
concquerre et gaegnier sus leurs voisins. En ce tamps que messires
Jehans Camdos estoit senescaux et gouverneurs de Poito, il se tenoit
à Poitiers, et mout li anoioit de le prise de Saint Salvin, que li
Franchois tenoient et avoient fortefiié. Si vous di que par pluisseurs
fois il se mist en painne pour le ravoir, et en chevaucha maint jour
et mainte nuitie. Tout ce savoient assés bien li Franchois, que il
desplaisoit grandement à monsigneur Jehan Camdos et que il tiroit mout
à le ravoir: pour ce, le gardoient il plus diligamment.

Or avint que, le nuit devant le nuit de l’an mil trois cens soissante
neuf, messires Jehans Camdos se parti de le cité de Poitiers, et avoecq
lui messires Guichars d’Angle, messires Loeis de Halcourt et li sires
de Partenay et messires Thummas de Perssi et leurs gens, bien montés et
bien ordounnés. Et vinrent celle nuit à Saint Salvin et le quidièrent
escieller et prendre, et l’ewissent pris et eu; mès d’aventure Caruelx,
Bretons, estoit ce soir parti de le Roce de Ponsoy et avoit empris
à chevauchier en Poito. Si venoit querre monsigneur Loeys de Saint
Juliien, qui estoit dedens Saint Salvin. Si vint si à point, que il
esvilla le gette, entroes que li Englès estoient ens ès fossés, et
ne savoient riens li uns de l’autre. Quant messires Jehans Camdos et
li chevalier qui là estoient, sentirent le gette esvillie et oïrent
grant murmurement ou fort, et c’estoit des Franchois qui y entroient,
mès riens n’en savoient, si quidièrent qu’il fuissent aperceu et oy.
Si se retraissent tout bellement hors des fossés de Saint Salvin, et
montèrent as cevaux enssi que cil qui avoient falli à leur emprise,
et prissent le chemin de Cauvegny pour revenir à Poitiers et vinrent
là environ mienuit. Et là estoient parti de messire Jehan Camdos
messires Guichars d’Angle et messires Loeis de Harcourt et messires
de Partenay à plus de cent lanches, et ne quidoient mies que messires
Jehans Camdos dewist en avant chevauchier, si comme il fist, et ossi li
dessus dis leur avoit dounnet congiet de bon gré pour aller quel part
qu’il voloient. Enssi se departirent li ungs de l’autre, et encorres
demoura monsigneur Thummas de Persi dallez monsigneur Jehan Camdos,
qui li pria, apriès le departement des dessus dis, qu’il le laissast
chevauchier à tout vingt lanches tant seullement, pour savoir s’il
trouveroit jammès aventure. Messires Jehans Camdos, qui estoit tous
merancolieux de ce qu’il avoit failli à se emprise de Saint Salvin,
li respondi en basset: «Faittes ce que vous voullés.» Plus n’y eut
dit. Messires Thummas se parti, acompaigniés de vingt lanches tant
seullement, et prist l’autre chemin de le rivierre de Viane pour
revenir ossi à Poitiers.

Assés tost apriès ce que messires Jehans Camdos se caufoit à un feu
d’estrain que ses hiraux li faisoit, vint uns homs qui li dist que «li
Franchois chevauchent, et sont parti de Saint Salvin messires Loeys
de Saint Juliien et Caruels, et s’en vont viers Poitiers; et croy
bien que vous les raconsievrés, se vous voilés, au pont de Louzach ou
environ.» De ces nouvelles se resjoy messires Jehans Camdos, et dist:
«Oïl, je ne desire autre cose. Or tos as cevaux!» Dont restraindirent
lors armures et montèrent as cevaux et chevauchièrent tout souef, car
il estoit encorres entour l’ajournée, et trouvèrent assés tost le
froais des cevaux franchois, qui chevauçoient devant yaux, espoir de
une lieuwe, et pooient y estre environ soissante lanches. Or avint que,
environ soleil levant, le nuit de l’an, messires Thummas de Perssi,
qui chevauchoit d’autre part de le rivierre, les perchupt enssi que
au quart d’une lieuwe priès dou pont de Louzach, et vit bien qu’il
estoient grant routte enviers lui, et qu’il les avoient ossi perchut,
car il tiroient ossi à venir au pont devant pour le gaegnier. Adonc
se dist messires Thummas de Persi: «Avanchons nous tant que li pons
soit nostrez; car li Franchois, à ce que je puis veoir, en aroient
vollentiers l’avantaige.» Donc se hastèrent li ung et li autre.
Toutteffois, li Englès vinrent premièrement au pont que li Franchois
ne fesissent, car il avoient à monter de leur costé une montaigne, et
li [Englès] estoient au plain. Si descendirent li Englès à piet, et
ossi fissent li Franchois, et dominèrent chacune partie lors cevaux à
lors varlès. Li Englès, qui virent bien le couvenant des Franchois et
coumment il estoient grant fuisson enviers yaux, s’avisèrent de rompre
le pont deviers leur lés, affin qu’il ne pewissent passer oultre, fors
en peril, et en ostèrent à lors glaves et à lors haces, ne say cinq ou
six aissielles, et fu tantost fais.

Entroes que li Englès s’ensonnioient de ce faire, et li Franchois
s’ordounnoient de passer oultre et estoient ja monté sus le pont pour
venir combattre les Englès, atant evous venu monsigneur Jehans Camdos
en chevauchant les grans ghalos, se bannierre devant lui d’argent à un
pel aiguisiet de geulles, et n’estoient que douze lanches seulement.
Si trestost que li varlet des Franchois, qui gardoient les chevaux,
virent leurs mestre[s] monter sus le montaingne et il recongnurent le
bannierre monsigneur Jehan Camdos, il se doubtèrent et fuirent tout
en voies, et en menèrent les chevaux lors mestres et les laissièrent
là à piet. Li Franchois, qui montoient le pont de Louzach, oïrent le
friente derrière yaux. Si regardèrent sour costé et virent monsigneur
Jehan Camdos et se routte, tous à cheval, qui point ne descendoient.
Si descendirent chil qui le pont avoient monté, et se missent là en
ordounnance enssi que pour tantost combattre. Adonc les coummencha
messires Jehans Camdos tout à cheval à rampronner, et dist enssi:
«Signeur franchois, signeur franchois, tant vous ai je quis que je vous
ai trouvés. Vous chevauchés au pays de Poito à vostre aise et vollenté,
et mout m’avés cousté au querre. Et trop desiroie, se Diex m’aït, que
je vous pewisse trouver em place où vostre proèce fuist esprouvée; car
vous estes si vaillant homme que vous faites que vous vollez, ne riens
ne se tient maintenant devant vous.» Fº 165.

P. 196, l. 10: anoioit.--_Ms. A 8_: avoit. Fº 323 vº.

P. 196, l. 21: de l’an.--_Le ms. B 6 ajoute_: mil trois cens soissante
neuf. Fº 760.

P. 197, l. 3: Fraiville.--_Ms. A 8_: Fresville.

P. 197, l. 17: Keranloet.--_Ms. A 7_: Kaeranloet. Fº 315 vº.--Ms. A 8:
Carlouet.

P. 198, l. 18: trente.--_Ms. B 6_: vingt. Fº 761.

P. 198, l. 26: ses hiraus.--_Ms. A 15_: Chandos son heraut. Fº 360 vº.

P. 198, l. 31 et 32: evous entré... un homme.--_Ms. A 15_: et il entre
un villain tuffe givelier tantost en l’ostel. Fº 360 vº.--_Ms. A 17_:
il entre en l’ostel un grant villain tuffe givelier et vint devant lui.
Fº 373.

P. 199, l. 2: «Monsigneur... chevaucent.»--_Ms. A 15_: «Certainement,
monsigneur, ce dist le villain givelier, bomule et tacrier.» Fº 360 vº.

P. 199, l. 12: me.--_Mss. A 7, 8_: moy.

P. 199, l. 13: pensieus.--_Mss. A 7, 8_: pensif, pensis.

P. 199, l. 24: Leuzach.--_Ms. A 8_: Luzac.

P. 199, l. 27: froais.--_Ms. A 8_: froié. Fº 324 vº.--_Ms. B 6_: train.
Voir est que li Franchois estoient environ cent lanches. Fº 761.

P. 199, l. 29: ajournée.--_Ms. A 8_: adjournez.

P. 200, l. 5: veés là.--_Ms. A 8_: velà.

P. 200, l. 26: uns.--_Le ms. A 8 ajoute_: bons.

P. 200, l. 29: terne.--_Mss. A 7, 8_: tertre.

P. 201, l. 6: amiroit.--_Ms. A 8_: amoit.

P. 201, l. 7: rampronner.--_Ms. A 8_: ramposner.

P. 201, l. 8: François.--_Ms. A 7_: Bretons. Fº 316.

P. 201, l. 32: Leusach.--_Ms. A 8_: Sanzac. Fº 325.


§ =645=. Entre ces rampronnes.--_Ms. d’Amiens_: Enssi, en yaux
regardant et deparlant, se tint là Camdos un espasse, ne point ne les
assailloit, ne point yaux ossi lui, tant qu’il avint que li uns de ses
escuiers, que on clammoit Simmekin Dodale, appert hommes durement,
fu de l’un de ces Bretons verssés à terre jus de son cheval. A ces
cops, messires Jehans Camdos se retourne et le voit par terre. Si se
coummencha à aïrer, et dist as siens: «Coumment! signeur, lairés vous
cest homme ensi ochire? A piet! A piet!» Adonc se mist messires Jehans
Camdos à piet, et dallés lui messires Edouwars Cliffors, ses oncles,
et messires Jehans Clambo et messires Bertrans de Casselis et tout li
autre, et aprochièrent les Franchois de grant vollenté, et li baron
ossi eux: adonc fu li escuiers englès rescous. Messires Jehans Camdos
estoit parés dessus ses armes d’un vestement, qui li battoit jusques
en terre, de blancq cendal, grant et large, à deux pels aiguissiet de
guelles, l’un devant et l’autre derierre; et estoit grans chevaliers,
fors et hardis durement et comfortés en touttes ses besoingnes. Si
prist son glaive, et ainsi qu’il approchoit pour assaillir, li piés, en
apoiant sus, li gliça; car il avoit rellet dou matin, et failli d’assir
son glaive où il tendoit. Là avoit un escuier que on appelloit Jacquet
de Saint Martin, qui jetta son glaive en lanchant sour monsigneur Jehan
Camdos, et li asist desous l’oeille au descendant dou froncq au nuc,
car point ne portoit de visière, et li encousi là dedens en fuissellant
contremont. Messires Jehans Camdos, qui rechupt adonc le cop de le mort
et qui senti l’anguisse très grant et très amère, se laissa cheoir en
reverssant, et tourna deux tours sus le terre pour la dolour qu’il
avoit, car oncques puis ne parla. Adonc vint ses oncles dallés lui,
messires Edouwart de Cliffort, et le prist entre ses jambes, son glaive
en son poing, et le deffendi en combatant vassaument et hardiment.

Depuis le cop feru dont messires Jehans Camdos fu aterrés, se
confortèrent grandement li Franchois et li baron qui là estoient, et
requissent les Englès de grant vollenté. D’autre part ossi, li Englès
qui virent leur maistre et leur capitaine et que tant amoient, là jesir
navré et travilliet, et ne savoient coumment il li estoit, moustroient
enssi qu’il fuissent tout fourssené, et requeroient lors ennemis de si
grant corraige c’à merveille. Là eut lanchiet, feru et combatu mout
longuement et escarmuchiet très vaillamment et fait maintes belles
appertises d’armes; et fu chils escuiers, qui navret avoit monsigneur
Jehan Camdos, feru d’une glaive parmy les deux cuisses et portés à
terre. Non obstant ce, messires Loeis de Saint Juliien et Caruelz, qui
estoient chief de ceste chevauchie, se combatoient mout vaillamment
et pressoient mout à prendre monsigneur Jehan Camdos, en quel estat
qu’il fust; et leur sambloit et voirs estoit qu’il leur fuist tourné à
grant vaillance. Si s’en missent il en grant painne, mès li dessus dis
messires Edouwars, ses oncles, s’en acquitta trop vaillamment dou bien
garder; et se combatoit et deffendoit à tous lés, là où il le tenoit
entre ses jambes, tellement que nulx ne l’osoit aprochier. Là en y eut
des Englès tirés et rués par terre et fianchés prison. Et vous di que,
se li Franchois ewissent eu lors cevaux, il ewissent obtenu le place et
tout mors et pris chiaux qui là estoient; mès il vint, entroes qu’il
se herioient as Englès, uns trop grans secours, dont nulle garde ne se
dounnoient. Car messires Guichars d’Angle, messires Loeis de Harcourt,
li sires de Partenay et li sires de Puianne et li autre compaignon,
qui s’estoient parti de Cauvegny de monsigneur Jehan Camdos, enssi que
ci dessus est dist, avoient entendu sur lor chemin que li Franchois
chevauchoient: se les desiroient à trouver; et les avoient ja
poursieuwois longement par esclos et froais de chevaux, et tant qu’il
vinrent là au pont de Leuzach si à point que li autre se combatoient.
Et estoient bien deux cens armures de fier, bannierres et penons devant
yaux, et cevauchant mout radement et en bon arroy.

Si trestost que li Franchois et li Breton les virent venant et il
recongneurent leur armoirie, il seurent bien qu’il estoient descomffi.
Si eurent plus chier à estre prisonnier à chiaux qui combatu les
avoient, que à ceux qui nouvellement venoient, car là estoient il tout
lasset et tout travilliet davantaige. Si se rendy messires Loeys de
Saint Juliien à messire Bertran de Casselis, et Caruelx à monsigneur
Jehan Clambo. Là estoient ossi Englès doy chevalier qui ne sont mies
à oubliier, messires Richars de Pontchardon et messires Robers de
Nuefville, et qui y fissent maintes belles appertisses d’armes, mais
il y furent navré. Si furent porté hors de le presse, pour bendeler
et affremer leurs plaies. Sitost que li dessus dit messires Guichars
d’Angle et messires Loeis de Harcourt et li autres et leurs routes
furent venu en le place où on se combatoit, Franchois et Breton
furent desconfi, et n’en parti oncques homs, que ne fuissent mort
ou pris. Là vinrent li signeur deviers monsigneur Jehan Camdos, et
descendirent dallés lui et le coummenchièrent à regreter et dolouser
mout doucement; et quant il virent que vie y avoit, si en furent un
peu plus aise, et ordounnèrent qu’il fuist aportez en une fortrèce qui
est priès de là, que on claimme Mortemer. Se le apportèrent ses gens
en cris et en plours, car trop l’amoient, et bien le valloit; et li
autre se retrairent à Poitiers et là menèrent lors prisonniers. Ces
nouvelles s’espardirent em pluisseurs pays que messires Jehans Camdos
estoit navrés à mort, et l’esperoit on: si en estoient tout si amit
courouchiés, et especialment li prinche et si frère et tout li baron
qui pour sa partie se tenoient; ossi li escuiers qui le cop li dounna,
morut à Poitiers de sa navrure. Le tierch jour apriès que messires
Jehans Camdos fu aportés à Mortemer en Poito, il rendi ame. Si fu
plains, regretés et dolousés de tous ses amis et de tous chiaux qui le
congnissoient et loncq et priès, et trop afoibli adonc par se mort le
puissanche dou prinche.

Mout fu plains et regretés messires Jehans Candos de tous les Englès,
et certes ce fu bien raison, car il estoit une grande cappittainne
entre yaux et sages chevaliers et vaillans durement et bons
gouvernerres de gens d’armes; et mout euwireux ès fortunes avoit estet
en touttes ses besoingnes. Fºs 165 vº et 166.

P. 202, l. 3: rampronnes.--_Ms. A 8_: ramposnes. Fº 325.

P. 202, l. 8: se.--_Ms. A 8_: la.

P. 202, l. 9: le dessus dit.--_Mss. A 7, 8_: le dit escuier.

P. 202, l. 15: sallirent.--_Mss. B 2 à 4, A 7, 8_: salli.

P. 202, l. 27: peu.--_Mss. A 7, 8_: petit.

P. 202, l. 27: un peu reslet.--_Ms. A 15_: une petite rousée. Fº 362.

P. 202, l. 27: reslet.--_Ms. A 17_: resel. Fº 374.

P. 202, l. 28: s’entouella.--_Ms. A 7_: s’en touilla. Fº 316 vº.--Ms. A
8: s’entorteilla.

P. 202, l. 29: s’abuscha.--_Ms. A 7_: s’abusca.--_Ms. A 8_: trebucha.

P. 203, l. 8: abuschant.--_Ms. A 8_: trebuchant.

P. 203, l. 18: cuisses.--_Ms. B 6_: bras. Fº 763.

P. 204, l. 1 et 2: signeur.--_Le ms. A 1 ajoute_: messire Jehan
Chandos. Fº 325 vº.

P. 204, l. 5: aïreement.--_Ms. A 8_: arreement.

P. 204, l. 8: Jakes.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Saint Martin.

P. 204, l. 13: avoient veu.--_Ms. A 8_: savoient.

P. 205, l. 4: en sus.--_Ms. A 8_: arrière.

P. 205, l. 6: des nostres.--_Ms. A 8_: de nos gens.

P. 205, l. 20: flair.--_Ms. A 8_: fleur.

P. 205, l. 20: froais.--_Ms. A 8_: frais.

P. 206, l. 16: dolouser.--_Ms. A 8_: doulorer.

P. 206, l. 26 et 27: sus targes et sus pavais.--_Ms. B 6_: en une
litière. Fº 764.

P. 206, l. 32: poursongniés.--_Ms. A 8_: visitez. Fº 326.

P. 207, l. 1: à Poitiers.--_Les mss. A 15 à 17 ajoutent_: Et ce firent
les Anglois par desplaisance et pour contrevengier la mort d’un si
vaillant homme comme monsigneur Jehan Chandos, dont ce fut mal fait.
Et depuis le dit Karenlouet fist moult chierement comparer à pluseurs
Anglois la mort du dit Jehan de Saint Martin, si comme vous orrez
ci après en l’istoire; ne oncques il ne vint bien de traittier nul
prisonnier autrement que droit d’armes ne requiert. Fº 363 vº.


§ =646=. Apriès le mort.--_Ms. d’Amiens_: Apriès le mort de lui (Jean
Chandos), demoura messires Thummas de Perssi senescaus et gouvreneres
de Poito... Fº 166 rº.

D’autre part, en celle meysme saison, fu la terre de Saint Saulveur
en Constentin, en le Basse Normendie, qui avoit esté de monsigneur
Jehan Camdos, dounnée et acordée, à l’ordounnanche dou roy englès, à
monsigneur Alain de Bouqueselle, un sien chevalier, appert homme et
courtois durement, liquelx l’envoiea saisir et prendre de par lui, et
en devint homs au roy d’Engleterre... Fº 167.

En ce tamps, devint messires li Chanonnes de Roberssart Englès, qui
en devant avoit estet si bons Franchois et gouvreneres de le terre
monsigneur de Couchy, et avoit ruet jus par pluisseurs fois des Englès;
mès li dis chevaliers disoit et moustroit que il se pooit bien traire
là où il lui plaisoit, sans fourfait, car il estoit haynuiers et riens
ne tenoit ou royaumme de Franche. Si furent les Englès durement liés,
car il estoit appers chevaliers et rades durement, et l’amèrent mout en
leur compaignie. Si puet on mout bien croire et supposer que ce fu tout
par le pourcach et enhort le signeur de Gommegnies, son cousin, qui
estoit adonc une grande cappittainne entre les Englès et souverains de
le bastide de Arde.

En ce tamps et par celle guerre renouvellée des deux roys, eschei li
sires de Couchy, messires Engherans, en un dur parti; car il estoit
as armes et dou plus biel de son hiretage franchois et homs feaux
et d’oummaige au roy de Franche et li uns des douze pers. D’autre
part, ossi il tenoit grant terre et grant revenue en Engleterre de
par madamme sa femme, la fille dou roy, que il avoit pour espeuse,
si comme vous avés chy dessus oy recorder. Si se doubta li sires de
Couchy, qui estoit sages et percevans chevaliers durement, de escheir
en le indination et malivolense de son droit seigneur naturel le roy de
Franche et de son père le roy d’Engleterre. Sy s’escuza si bellement et
si sagement deviers l’un roy et l’autre que il s’en contentèrent. Et
dist que de ceste guerre, par le gret et congiet de l’un et de l’autre,
il ne s’armeroit point, si comme il fist; mès se parti de Franche, la
guerre pendant, et ordounna ses besoingnes. Et laissa madamme sa femme
à Couchy et se ainsnée fille, et l’autre en Engleterre; et puis s’en
alla en Lombardie deviers les signeurs de Melans, là où il fu un grant
tamps, enschois qu’il retournaist en Franche... Fº 162 rº.

Si estoit li pays en grant variement, et par especial doy grant
baron de Limozin estoient en ce tamps venu à Paris et y sejournoient
tout quoi, en tretiet et en pourkac que d’iaux tourner franchois. Si
estoient chil messires Loeys de Melval et messires Raimmons de M[a]roel
ses nepveus. Quant chil doi baron sceurent le mort de monsigneur Jehan
Camdos, se dissent bien, en lui complaindant, que li prinches et li
Englès avoient trop perdu et que par li se pooient faire trop de belles
recouvranches; il disoient verité. Enssi chil doi baron dessus noummet
se tournèrent franchois, et fissent pluisseurs chevaliers et escuiers
de leur pays tourner franchois et ossi depuis tamainte belle fortrèce.
Encorres par leur enhort furent mandé de par le roy de Franche, sus
bon sauf conduit, messires Jehans de Bourbon, comtes de le Marche, qui
estoit homs feaux dou prince, et li sires de Pierebufière, marchissant
en Limozin. Quant il furent venus à Paris, li roys leur fist bonne
chière, et sejournèrent ung grant tamps dallés lui. Si furent en ce
sejour dou consseil dou roy mout priiet et preechiet que eulx se
volsissent tourner franchois; mès adonc ilz ne le fissent mies et s’en
retournèrent arrierre en Limozin... Fº 166 rº.

P. 208, l. 16: anoi.--_Ms. A 8_: ennuy. Fº 326 vº.

P. 209, l. 3: Melans.--_Ms. A 7_: Melan. Fº 318.--_Ms. A 8_: Milan.

P. 209, l. 4: Bernabo.--_Le ms. B 6 ajoute_: et puis fu saudoier au
pappe contre les signeurs de Mellan, et fu ensy waucrant hors de son
pais cinq ans; et madamme sa femme se tenoit en se terre et faisoit ses
finanches. Fº 764.

P. 209, l. 21: Melval.--_Ms. A 8_: Maleval.

P. 210, l. 6 et 7: prisonniers.--_Le ms. A 8 ajoute_: à Agen.


§ =647=. P. 211, l. 32: quinzime.--_Ms. A 8_: cinquime. Fº 327 vº.


§ =648=. P. 212, l. 3: ducainné.--_Ms. A 8_: duchié. Fº 327 vº.

P. 212, l. 5: Rocewart.--_Ms. A 7_: Rochouart. Fº 318 vº.--_Ms. A 8_:
Rochechouart.

P. 212, l. 5 et 6: Melval.--_Ms. A 8_: Maleval.

P. 212, l. 6: Moruel.--_Ms. A 8_: Marueil.

P. 212, l. 16: Keranloet.--_Mss. B 1 à 4_: Caruels. _Ms. B 3_, fº
324.--_Ms. A 7_: Kaeranloet.--_Ms. A 8_: Carlouet.

P. 212, l. 19: eurent priès.--_Ms. A 8_: eussent pris.


§ =649=. Li dus.--[*] En ce tamps, se parti de Paris li dus de Bourbon
à grant fuisson de gens d’armes, chevaliers et escuiers, et li
marescaux de Franche avoecq lui, messires Loeys de Sansoire; et s’en
vinrent mettre le siège devant Belleperce, où Bernars de West, Hortingo
et Chikos de la Salle se tenoient et leur compagnon en garnison, et
la mère dou duc de Bourbon avoecq yaux prisonnierre. Si fissent li
signeur de Franche qui là s’amanagièrent, ung très bel logeis et grant
devant Belleperce, à mannierre d’une ville, bien fremmée de fossés
et de palis; et jura li dus de Bourbon le siège à tenir, et dist que
jammais n’en partiroit jusques à tant qu’il raroit sa fortrèce. Là
estoient avoecq lui li sires de Sulli, messires Robers de Sansoire,
li comtes de Saint Pol et messires Galerans ses fils, messires Jehans
de Bouloingne, messires Robers et messires Huges Daufin, li sires de
Montagut, d’Auvergne, li sires de Biaugeu, messires Ghodeffrois de
Bouloingne, li sires de Calençon, messires Jehans de Buel, messires
Jehans de Villemur, messires Rogiers de Biaufort, messires Jehans
de Vianne et li marescaux de Franche et pluisseurs autres barons,
chevaliers et escuiers, que li roys y avoit envoiiés en l’ayde de son
serourge le ducq de Bourbon. Si estoient li Franchois bien quinze
cens hommes d’armes et trois cens arbalestriers, et venoient souvent
escarmucier et combattre à le barrière à chiaux dedens; et avoient
fait ouvrer et drechier grans enghiens devant le fortrèce, qui y
jettoient pierres de fais qui desrompoient et brisoient les combles et
les couvertures dou castiel. Chils assaux des enghiens estoit une cose
qui mout travilloit et esbahissoit chiaux de dedens et especiaument
la damme mère au duc de Bourbon qu’il tenoient prisonnierre. Et fist
la dite damme par pluisseurs fois priier et requerre à son fil le dit
ducq, que il se volsist deporter de faire jetter ces enghiens, car trop
le travilloient; mais li dus n’y vot oncques entendre et dist que ja ne
s’en cesseroit jusques à tant que il aroit abatu le fortrèce et mis rés
à rés de le terre.

      [*] L’original ne précise pas le manuscrit. Ms. d’Amiens?
      (n. d. t.)

Quant li compaignon qui dedens estoient, virent ce, si se doubtèrent
durement que maux ne leur em presist et que par force il ne fuissent
concquis: si envoiièrent certains messaiges devant monsigneur Jehan
d’Euvrues, senescal de Limozin, en lui priant et requerant que il
volsist aller deviers le prince et son consseil, et que on leur tenist
les couvens que on leur avoit proummis, quant il se departirent d’iaux
et de le chevauchie de Rohergue et de Quersin.

Quant messires Jehans d’Evrues, qui se tenoit adonc en le Soteresne,
entendi les nouvelles de ses compaignons et en quel parti et peril il
gisoient dedens Belleperce, si monta tantost à ceval et s’en vint en
Angouloime deviers le prince. Si le trouva et monsigneur Ammon son
frère et le comte de Pennebrucq avoecq lui et pluisseurs chevaliers et
escuiers. Si fist li dessus dis chevaliers son mesaige bien et à point,
et esploita si bien que li prinches respondi qu’il seroient comforté et
que il y envoieroit gens assés pour combattre les Franchois et lever
le siège. Si fist tantost li prinches ungs très especial mandement en
Poito et en Saintonge, et une grande assemblée de barons, de chevaliers
et d’escuiers. Quant il furent tout venu, chacuns seloncq se quantité
et son pooir, et assamblé, il les recarga au comte de Cantbruge son
frère et au comte de Pennebruc, et leur enjoindi que il chevauçaissent
deviers Belleperce et dou sourplus il en ordounnaissent à leur honneur
et par bon consseil. Chil obeirent au coummandement et ordounnance dou
prinche, et cheminèrent celle part à grant esploit, bien pourveu et
bien garny de tout chou qu’il faut et appertient à ung host et à gens
d’armes; et fissent tant par leurs journées qu’il passèrent Limozin et
Auviergne et entrèrent en Bourbonnois. Si vinrent d’autre part et se
logièrent deviers leur costé à l’encontre des Franchois: dont cil qui
estoient en le fortrèche furent grandement resjoy, et virent bien que
temprement il seroient comforté, fust par bataille ou autrement.

Quant li dus de Bourbon et li signeur de Franche qui là estoient,
virent venus les Englès et qui se logoient contre yaux devant
Belleperche, si se missent sus leur garde et remforchièrent leur gens
et segnefièrent tout leur estat au roy de Franche. Si trestost que li
roys oy ces nouvelles, il fist de recief une semonsce et un mandement
de gens d’armes environ Paris où il se tenoit adonc, et tout mouvant
de là jusques en Auviergne, en Biausse, en Gastinois, en Brie et en
Orlenois, en Blois, en Berry; et remforcha les gages des gens d’armes
et des saudoiiers, affin que plus vollentiers il se trayssent de celle
part. Et meysmement messires Loeys de Sansoire, marescaux de France ou
lieu de monsigneur Boucicau qui estoit nouvellement trespassés, envoiea
hiraux, lettrez et priières deviers ses amis et touttes gens d’armes
qui estoient tailliés d’iaux avancier et d’aller en celle chevauchie
pour leur honneur, en yaux amonestant et disant que il se volsissent
traire de celle part, et qu’il penssoit qu’il esploiteroient pour yaux
honnerablement sour les Englès; car il gisoient assés mervilleusement.
Au coummandement dou roy de Franche et à le priière et monition dou dit
marescal, se partirent de leurs hostels pluisseurs signeurs, chevaliers
et escuiers, et se traissent deviers Belleperce, et fu grandement
leur host remforchié. En cel estat furent il plus de quinze jours
l’un devant l’autre, que tous les jours on se quidoit combattre; mès
li Franchois ne partoient mies de leur clos, se ce n’estoient aucun
compaignon aventureux qui venoient lanchier et escarmuchier as Englès,
et li Englès à yaux. Fº 166.

P. 213, l. 8: si le raroit.--_Ms. A 8_: jusques à ce qu’il le raroit.
Fº 327 vº.

P. 214, l. 19: Quersin.--_Ms. A 7_: Caoursin. Fº 319.--_Ms. A 8_:
Crecy. Fº 328.

P. 214, l. 19 et 20: en couvent.--_Ms. A 8_: encouvenancié.

P. 214, l. 30: enditteroit.--_Ms. A 8_: induiroit.

P. 215, l. 2: trouva il.--_Les mss. B 2 à 4 ajoutent_: le prince.

P. 215, l. 6: le captal.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Beuch.

P. 215, l. 21 et 22: plus de... gens.--_Ms. B 6_: bien douze cens
lanches, que chevaliers, que escuiers, et troi mil aultres gens. Fº 766.

P. 216, l. 13: en istance de ce que.--_Ms. A 8_: en entencion et. Fº
328 vº.

P. 216, l. 18: hasteement.--_Mss. A 7, 8_: hastivement.

P. 216, l. 21: porter.--_Les mss. A 7, 8 ajoutent_: grant.

P. 216, l. 21 et 22: le monicion.--_Ms. A 8_: l’ennortacion.

P. 216, l. 25: Donsceneue.--_Mss. A 7, 8_: Donsteneve.


§ =650=. Quant li contes.--_Ms. d’Amiens_: Quant li Englès, qui
estoient logiés et espars sus les camps par villages et par hamiaux et
par connestablies, chacuns sires entre ses gens, virent que li dus de
Bourbon et li chevalier de France ne partiroient point de leur fort ne
venroient combattre, si eurent consseil que d’envoiier Camdos le hiraut
par deviers yaux pour remoustrer une partie de leur entente. Adonc
Camdos, emfourmés de ses mestres et avisés quel cose il devoit dire
et faire, se parti d’iaux, et chevaucha tant qu’il vint ou logeis des
Franchois et par especial deviers le duc de Bourbon, qui estoit ciés
de ceste chevauchie et assamblée. Se li remoustra, presens pluisseurs
barons et chevaliers qui là estoient de son consseil, coumment li
comtes de Cantbruge et li comtes de Pennebrucq et leurs gens s’estoient
là tenu à celle entente que il quidoient que ilz dewissent yssir
hors de leur clos et yaux combattre; et ou cas que ilz voroient
yssir et yaux traire sour les camps, li Englès estoient appareilliet
d’iaux retraire arierre et livrer pièce de terre pour combattre; et,
se il avoient plus chier deviers leur costé, li Englès passeroient
vollentiers oultre une petite rivierre qui là estoit, et se venroient
combattre à yaux. Li dus de Bourbon respondi que il ne feroit ne
l’un ne l’autre, et qu’il n’estoit mies là venus ne arestés pour lui
mettre en l’ordounnanche de ses ennemis, mès il fuissent tout sceur
que de là ne se partiroit il jusques adonc que il aroit son castiel
de Belleperce. Donc respondi li hiraux: «Monsigneur, puisque vous ne
voullés faire ne l’un ne l’autre, pour che my mestre et signeur vous
segnefient de par moy que, dedens trois jours, vous verres madamme vo
mère, se vous voullés, partir dou castiel et mener ent Savoie: si
vous avisés sour che, et le rescoués, se vous povés.» Adonc respondi
li dus de Bourbon, et dist: «Camdos, dittez à vostres mestres, se
il l’enmainnent, nous le rarons, quant nous porons; mès c’est grant
cruaultés et mal honnerablement guerriet quant, en guerre de roys et
de signeurs, les femmes sont hors de sauvegarde.» Adonc se parti li
hiraux, et s’en revint arrierre à ses mestres, et racompta bien et
sagement tout ce que vous avés devant oy. Fº 166 vº.

P. 217, l. 5: endittés.--_Ms. A 8_: induis. Fº 328 vº.

P. 217, l. 10: trop.--_Ms. B 2_: tous. Fº 13.

P. 217, l. 22: racquis.--_Ms. A 8_: conquis.

P. 217, l. 27: Issu.--_Ms. A 8_: issirent. Fº 329.

P. 218, l. 8 et 9: asseulée.--_Ms. A 8_: seule.

P. 218, l. 12: prises.--_Ms. A 8_: prisonnières.

P. 218, l. 19: poet.--_Ms. B 8_: pourra.

P. 218, l. 26: selonc ce que.--_Ms. A 8_: comme.

P. 218, l. 28: ennoiiet.--_Ms. A 8_: courrouciez.


§ =651=. Quant ce vint.--_Ms. d’Amiens_: Si eurent li Englès consseil
sour chou, et droit au jour que mis et ordounné il avoient, il
s’armèrent tout et missent en arroy de bataille bien et faiticement,
et levèrent leurs bannierres et leurs pennons, et fissent arouter tous
leurs archiers. Et là fu fais nouviaux chevaliers et leva bannierre li
sires de Pons en Poito, et le fist chevalier li comtes de Cantbruge,
et un autre jone escuier de Haynnau, Jehan d’Aubrecicourt, fils à
monsigneur Nicolle et nepveus à monsigneur Ustasse, dont vous avés bien
oy parler en pluisseurs lieux en cest[e] histoire.

Enssi furent chil signeur d’Engleterre rengiet et ordounné par
mannierre de bataille, du matin jusques à nonne ou priès, et tant
que on eut tout tourssé, cargié et apresté ce que porter et mener en
volloient. Et fu la dessus ditte dame montée et arée bien et deuwement,
enssi que à lui appertenoit; et l’enmenèrent li dessus dit Englès,
voyant tous chiaux de l’host, qui veoir le veurent... Fº 167.

P. 219, l. 5: Jehans.--_Ms. B 6_: Guillaumes. Fº 766.

P. 219, l. 5 et 6: Sallebrin.--_Ms. B 2_: Salsiberich. Fº 13 vº.--_Ms.
A 8_: Sallebery. Fº 329.

P. 219, l. 11: arrêt.--_Ms. B 2_: arreet.--_Ms. A 8_: arreé.

P. 219, l. 17: adestroient.--_Ms. A 8_: adreçoient.

P. 219, l. 19: princeté.--_Ms. B 2_: princhauté.--_Ms. A 8_: prinçauté.

P. 219, l. 24: pris.--_Ms. A 8_: fait. Fº 329 vº.

P. 219, l. 25: tantos.--_Le ms. A 8 ajoute_: et sans delay.

P. 219, l. 25 et 26: le tenoient.--_Ms. B 2_: pour prisonnière le
tenoient.--_Ms. A 8_: prisonnière la tenoient.

P. 219, l. 26: quel.--_Mss. B 2 et A 8_: quelque.


§ =652=. Vous devés savoir.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons au duc de
Bourbon, qui ne fu mies trop joieans quant il en vit sa mère mener des
Englès; mès amender ne le peult, tant c’à celle fois. Touttesvoies, il
acompli son veu et furni son sierement, car il racquist Belleperche et
entra dedens, et y mist une bonne garnison de gens d’armes. Et le fist
remparer, rafrescir et repourveir bien et souffissanment, et dounna à
touttes mannierres de gens d’armes congiet, et ils meysme s’en revint
en Franche. Si eut par traitiet, si come chy dessus est dit, madamme se
mère en escange pour monsigneur Simon Burlé.

Apriès le revenue de Belleperche, li comtes de Pennebrucq s’en vint
demorer à Mortaing sus mer en Poito, et les Compaingnes metoient le
pays en grant tribulation. Si y avoit souvent des escarmuches des uns
as autres, des yssues, des rencontres et des pugneis, car il y avoit
en le Roce de Ponsoy et en le Haye en Tourainne grant garnison de
Franchois. Se couroient et chevauchoient souvent li uns sus li autre,
une heure perdoient et l’autre gaegnoient, enssi que en telx fais
aviennent souvent les aventures de perdre et de gaegnier.

En ce tamps, passa messires Robers Canolles en Engleterre, car li
roys englès l’avoit mandé qu’il venist parler à lui. Si y vint, et le
rechupt li roys moult liement et le retint dalés lui et de son plus
especial consseil. Fº 167.

P. 220, l. 4: remparer.--_Ms. A 8_: reparer. Fº 329 vº.

P. 220, l. 14: esvuidoient.--_Ms. B 2_: eswidoient. Fº 13 vº.--_Ms. A
8_: widièrent.

P. 220, l. 29 et 30: menères.--_Ms. A 8_: meneur.


§ =653=. En ce temps.--_Ms. d’Amiens_: Ossi s’en revint li dus d’Ango
en France veoir le roy son frère et ses autres frères. Si se tint
à Paris et là environ, dou miquaresme jusques apriès Pasques; et
le solempnité de le Pasques, qui fu l’an de grasce mil trois cens
soissante et dix, tint li roys Carles de France mout grant court et
très solempnelle; et y furent si troi frère li dus d’Ango, li dus de
Berri, li dus de Bourgoingne, li dus d’Orleens, li dus de Bourbon, li
comtes d’Alençon, li comtes de Bouloingne, li comtes de Saint Pol, li
comtes du Perce, li comtes de Vendosme, li daufins d’Auvergne et tant
de comtes, de barons et de chevaliers que sans nombre. Et les avoit li
roys mandés pour solempniier le Pasque et festiier son frère le duc
d’Ango, qui estoit revenus de le Langhe d’Ock et avoit durement bien
esploitié ens ès marches de Toulouse et raquis sus les Englès grant
fuisson de pays, de chités, de castiaux et de bonnes villes, et fait
retourner franchois ossi grant plenté de seigneurs, chevaliers et
escuiers de le terre don prinche: pour tant, li roys l’onnouroit et
veoit plus vollentiers, car li dus d’Ango li affioit que, dedens deux
ans, il n’y aroit nul Englès en le Langhe d’Ock et que tous li pays
seroit raquis franchois.

Quant les Pasques et les festes furent passées et que on eut festiié et
jeué assés, et que li roys eut dounné grans jeuiaux nobles et rices as
chevaliers estrainges et là où il le veoit le mieux emploiiet, car de
ce est il mout coustumiers, il y eut grans conssaux et grans parlemens
tenus enssamble à Paris entre les royaux. Si fu adonc ordounné et
aresté que, en cel estet, deux chevauchies grandez et grosses se
metteroient sus, dont li dus d’Ango seroit souverains de l’une, et li
dus de Berri et li dus de Bourbon, de l’autre; et venroient mettre le
siège devant le chité de Angouloime et assegier le prinche. Et devoit
li roys de Franche remander messire Bertran de Claiequin, qui estoit en
Espaingne avoecq le roy Henry... Fº 167 rº et vº.

Quant li dus d’Ango eut estet une espasse de temps dallés son frère le
roy de Franche, il prist congiet et se parti de Paris, et chevaucha
tant par ses journées qu’il revint arrierre en le bonne chité de
Toulouze, dont il estoit partis. Assés tost apriès chou que il y fu
venus, il fist une semonsce et ung très especial mandement à touttes
gens d’armes, chevaliers et escuiers, que ilz venissent tous à
Thoulouze ou illuecq environ, et pria au comte d’Ermignach, au seigneur
de Labreth, au comte de Pierregorth, au comte de Comminge et au
viscomte de Quarmaing, que chacuns s’emforçast endroit de lui de mettre
sus touttez les gens d’armes qu’il poroient avoir, car il volloit
faire une moult grosse chevauchie. Chacuns obey, qui semons et priés y
fu. Fº 167 vº.

P. 221, l. 14: gouvreneroit.--_Ms. A 8_: gouverneroient. Fº 329 vº.

P. 221, l. 14: Ghiane.--_Ms. A 8_: Guienne.

P. 221, l. 18 à 23: Encores... France.--_Ms. B 6_: Ossy le duc d’Ango,
qui moult amoit monsigneur Bertran de Claiquin, le pourposa adonc
estre connestable de France et pour le remander en Espaigne; mais il
n’en fu encores riens fait, quoyque le roy de Franche y entendesist
vollentiers. Fº 767.

P. 221, l. 21: se.--_Le ms. A 8 ajoute_: vaillamment. Fº 330.

P. 221, l. 22: d’estre.--_Mss. B 2 et A 8_: qu’il volsist estre.

P. 221, l. 24: Charles.--_Ms. A 8_: de France.

P. 222, l. 2: tant.--_Le ms. B 6 ajoute_: et s’en vint par Bourgogne et
par Avignon et à Montpellier et fist là son mandement de gens d’armes
et de bidaus. Fº 767.

P. 222, l. 5: peut.--_Mss. B 2 et A 8_: pooit, povoit.

P. 222, l. 8: Ernaudon de Pans.--_Ms. B 2_: Naudon de Pons. Fº 14.

P. 222, l. 21: estoffeement.--_Ms. A 8_: efforcieement.


§ =654=. Tout en tele manière.--_Ms. d’Amiens_: Tout en tel mannierre
que li roys de Franche ordounnoit à faire ses chevauchies sour le terre
dou prinche, ordounnoit li rois englès deux autres chevauchies, dont li
dus de Lancastre, ses fils, devoit y estre chiés de l’une et envoiiés
en Acquittainne deviers le prinche, son frère, et une quantité de gens
d’armes et d’archiers; et messires Robers Canolles, chiés de l’autre,
et devoit passer le mer et ariver à Calais à deux mil hommes d’armes
et quatre mil archiers, et chevauchier parmy Artois, Vermendois et
Pickardie et tout le royaumme de Franche, et venir devant Paris. Tout
ce osoit bien messires Robers emprendre, dont li Englès avoient grant
joie; et pour leur voyaige acomplir et furnir plus seurement et que
leur pays ne fust ars, gastés ne essilliez des Escochois, que moult il
doubtoient, entroes que ces gens d’armes seroient hors d’Engleterre, il
envoiierent grans messages et sages traiteurs, l’evesque de Lincolle
et l’evesque de Durem et le comte de Herfort et le signeur Latimer,
au Noef Castiel sus Tin. Là eut sus marche de pays, entre Bervich
et Rosebourch, grans parlemens des signeurs d’Escoche et d’yaux.
Finablement, les coses furent si bellement et si sagement demenées
et pourparlées, que une trieuwe fu prise, dounnée et acordée et
seellée entre les deux royaummes d’Engleterre et d’Escoce et tous les
converssans de dedens à durer cinq ans; et pooient li Escot, se il
volloient, venir servir le roy englès, parmy lors gaiges prendant, ou
les Franchois, là où le mieux il leur plaisoit à traire. Apriès ces
coses faittes et acomplies, li dessus dit messaigier, qui en Escoce
avoient estet envoiiet, retournèrent à Londres deviers le roy; si
recordèrent coumment il avoient esploitié. De chou se tinrent à bien
contens li rois et tous ses conssaux. Si regardèrent qui s’en yroit en
Giane avoecq le duc de Lancastre. Si en furent esleu et nommé li sires
de Ros, messires Mikieus de la Pole, messires Robers Rous et messires
Jehans de Saint Lo, et furent en celle routte deux cens hommes d’armes
et trois cens archiers. Si ordounnèrent et aprestèrent tout leurs
besoingnes bien et à point, chevaux, armes, harnois et grant fuisson
de bonne artillerie, et s’en vinrent à Hantonne et pourveyrent leurs
vaissiaux de touttes pourveanches bien et largement, pour passer le mer
et ariver à Bourdiaux ou là environ: telle estoit leur entente.

D’autre part furent nommé, esleu et ordounné chil qui devoient passer
le mer avoecq monsigneur Robert Canolles, premierement messires
Thummas de Grantson, messires Alains de Bouqueselle, li sires de Fieu
Watier, messires Gillebers Griffars, messires Jehans de Boursier,
messires Jehanz Mestreourde et pluisseur autre chevalier et escuier.
Si ordounnèrent leurs besoingnes, leurs armures et leurs harnas, et se
pourveirent bien à point pour passer environ le Saint Jehan Baptiste,
que li bleds coummenchent à meurir. Or revenrons as chevauchies que li
signeur de Franche missent sus et coumment et par où il entrèrent en
Acquittainne, quant li dus d’Ango... Fºs 167 vº et 168.

Si chevauchièrent et cheminèrent tant (les gens des Compagnies
anglaises qui emmenaient prisonnière la duchesse douairière de
Bourbon), par leurs journées, qu’il vinrent en Angouloime deviers le
prinche qui les rechupt à grant joie. Et là fissent une requeste au
dit prinche messires Jehans d’Euwrues, Hortingos, Cikos de la Salle
et Bernars de Wes, qui Belleperche avoient pris et la damme tenoient
pour prisonnierre, à savoir qu’il volloit qu’il fesissent de la dessus
ditte damme. Li prinches de Galles, sur ceste parolle penssa un
petit, et puis respondi, lui bien consilliet en soi meysmes: «Biau
signeur, sans moy et mon consseil, vous le presistes: si en faittes
dou sourplus ce que il vous samble que bon soit; mais je voeil, quel
ordounnanche ne delivranche que vous en fachiés, que messires Simons de
Burlé soit quittes de se prison et que je le raie.» Il respondirent:
«Vollentiers.» Adonc empruntèrent li compaignon à monsigneur Simon de
Burlée, qui estoit prisonniers à monsigneur Jehan de Buel, la tour de
Broe, qui siet à quatre lieuwes de le Rocelle, et là le tinrent ung
tamps bien et courtoisement, et li faisoient avoir em partie tout son
estavoir. Si fu par tretiet tantost apriès ce delivrée pour le dessus
dit monsigneur Simon de Burlée et six mil frans que elle paiia pour
ses frès. Et si se ranchounna ossi messires Caponnés de Caponval, li
chevaliers franchois qui avoit aporté l’apiel au prinche de par les
seigneurs de Gascoingne, et qui fu pris et emprisonnés en Penne en
Aginois. Si revint en Franche, mès li clers qui fu pris avoecq lui,
mourut en prison.

Ossi se ranchounnèrent messires Loeys de Saint Juliien et Caruel, qui
avoient estet pris au pont de Luzach des gens monsigneur Jehan Camdos,
si comme vous avés chy dessus oy; mais li escuier Jakes de Saint
Martin, qui li donna le cop de le mort, morut des playes qu’il eut,
assés tost apriès en le chité de Poitiers... Fº 167 rº.

En ce tamps, estoient en grant tretiet de pais ou de gerre li rois
de Franche et li rois de Navarre pour aucunnes terres que li rois de
Navarre demandoit à avoir et à tenir ou royaumme de Franche. Si s’en
ensonnioient, par cause de moiien, li comtes de Salebruche et messires
Guillaummes de Dormans. Tant fu parlementé et allé de l’un à l’autre
que on les acorda; car on remoustra au roy de Franche qu’il valloit
mieux qu’il se laiast à dire et aucune [cose] aller du sien qu’il
ewist gerre à son serourge le roy de Navarre, car il avoit gerre assés
as Englès. Si descendi li roys de Franche à l’opinion de ses gens et
pardounna au roy de Navarre son mautalent, et vint li dessus dis rois à
Paris où il fu grandement festiiés.

Assés tost apriès, fu acordés li mariaiges de madammoiselle Jehanne
de Franche, qui fu fille au roy Phelippe et de la roynne Blanche,
serour au roy de Navarre, au fil le roy Pierre d’Aragon, et fu mout
honnerablement envoiiée celle part, car elle estoit ante dou roy de
Franche. Si s’en volloit li rois acquitter, ensi qu’il fist, moult
grandement; mès elle trespassa sour le cemin: Dieux en ait l’anme!

Or revenrons as chevauchies que li signeur de Franche missent sus, et
coumment et par où il entrèrent en Acquittainne. Fº 172 vº.

P. 223, l. 11: en ce parti.--_Ms. A 8_: en ce pais. Fº 330.

P. 223, l. 17: ensonniier.--_Ms. A 8_: embesoingnier.

P. 223, l. 18: usé.--_Ms. A 8_: aprins.

P. 223, l. 30: Burlé.--_Ms. A 8_: de Burlé.

P. 224, l. 7: s’ensonniièrent.--_Ms. A 8_: s’embesoingnièrent.

P. 224, l. 15: greveroient.--_Mss. B 2 et A 8_: greveroit. Fº 14 vº.

P. 224, l. 17: endittés et preeciés.--_Ms. A 8_: enduis et pressez. Fº
330 vº.

P. 224, l. 23: Vrenon.--_Mss. B 2 et A 8_: Vernon.

P. 225, l. 2: laiier.--_Mss. B 2 et A 8_: laissier.


§ =655=. Vous savés.--_Ms. d’Amiens_: Adonc estoit remandés par grans
messaiges, en Castille, dou roy de Franche et dou ducq d’Ango, messires
Bertrans de Claiequin; et li prioient affectueusement et chierement
qu’il presist congiet dou roy Henri et s’en revenist en Franche et se
mesist en celle chevauchie dallés le duc d’Ango, car il avoient mestier
de sen ayde et de son consseil. Messires Bertrans de Claiequin, qui
mout aimoit le roy de Franche et le duc d’Ango et a tousjours amé,
ne se veut mies escuzer, mès prist congiet dou roy Henri, liquelx
li dounna assés liement ou cas qu’il s’en retournoit en France pour
gueriier le prinche et les Englès. Et dounna encorres au departir
monsigneur Bertran de Claiequin grant fuisson de biaux jewiaux et de
riches, d’or et d’argent, de chevaux, de mules et de destriers. Ensi se
parti li dis messires Bertrans dou roy Henry et s’adrecha parmi Arragon
pour venir à Thoulouse deviers le duc d’Ango. Il chevaucha et esploita
tant par ses journées qu’il y parvint. Si fu mout grandement festiiés
et requeilliés dou duc d’Ango et de tous les barons qui estoient adonc
dallés lui... Fº 168.

En celle saison, li dus de Lancastre, fils au roy d’Engleterre, [passa]
le mer à mil lanches et deux mil archiers, et vint ariver à Callais;
et quant ils et ses gens se furent là rafresci, il s’em partirent en
grant arroi. Si estoit li comtes de Warvich marescaux de son ost,
et entrèrent ses gens ou royaumme de Franche; et prist li dus terre
et logeis sour le mont de Tournehon. Là vint deviers lui messires
Robers de Namur à soissante lanches bien estoffées, et acompaigniés de
chevaliers et d’escuiers. Fº 164 vº.

P. 225, l. 14: savés.--_Ms. A 8_: devez savoir.

P. 225, l. 16: Langue d’Ok.--_Le ms. A 8 ajoute_: il devoit. Fº 330 vº.

P. 225, l. 22: de Claiequin.--_Ms. A 8_: du Guesclin.

P. 225, l. 22: l’en.--_Ms. A 8_: lui en.

P. 226, l. 15: de se carge.--_Ms. A 8_: en sa charge. Fº 331.

P. 226, l. 16: Mikieus.--_Ms. A 8_: Michiel.

P. 226, l. 10 à 18: En ce temps... Warvich.--_Ms. B 6_: Sy party le
duc de Lenclastre, environ le Saint Jehan Baptiste, à toutes ses gens
d’armes, et vint monter en mer à Hantone et esploita tant qu’il vint à
le Rochelle où il fu recheus à joie et toute sa compaignie. Fº 768.


§ =656=. Or se departi.--_Ms. d’Amiens_: Apriès la revenue de
monsigneur Bertran de Claiequin en Franche et qu’il se fu trais deviers
le duc d’Ango, ne demoura gaires de tamps que ces deux chevauchies
se missent as camps. Li dus d’Ango, d’un lés premierement, qui avoit
bien douze cens lanches et quatre mil bidaus, se parti de Thoulouse
et prist le chemin pour venir deviers le bonne chité d’Agens et tout
premierement à Monsach. Li pays estoit si effraés de la venue dou dit
ducq d’Ango, pour le grant nombre de gens qu’il menoit et qui faisoient
mout de desrois, que les villes n’avoient nulle volenté d’iaux tenir ne
de deffendre. En le cevaucie et en l’armée dou duc d’Ango estoient li
comtes d’Ermignach, li sires de Labreth, li comtes de Pieregorth, li
comtes de Cominges, li viscontes de Quarmaing, li comtes de Nerbonne,
messires Bertrans de Claiequin par quel consseil tout se fesoit
et entreprendoit, li viscomtes de Villemur, li sires de la Barde,
messires Bertrans de Taride, li senescaux de Toulouse, li senescaux de
Carcasonne et chils de Biauquaire et pluisseurs grans seigneurs des
marches de le Langhedoc, qui estoient de le tenure de Franche et ossi
qui s’estoient tourné. Et si avoit li dus grant fuisson de gens de
Compaingnes, messire Garsis dou Castiel, messire Thonnet de Batefol, le
bourcq de Breteuel, Aimenion d’Ortige, Jake de Bray, Perrot de Savoie,
Janikot d’Ortème, Petit Meschin, messire Bernardet de Labreth, Lamit,
le bourcq de l’Espare et pluisseurs autres. Si mettoient ces gens
d’armes, ces Compaingnes et leur route, le pays en grant tribulation.
Et si trestot qu’il y furent venu devant Monsach, il se rendirent et
jurèrent feauté à tenir en avant au roy de Franche et au duc d’Ango,
puis s’en partirent li Franchois et chevauchièrent deviers Agen. Quant
il parfurent venu jusques à là, li bourgois de le chité n’eurent pas
consseil d’iaux tenir ne faire guerriier: si se rendirent et tournèrent
et jurèrent à estre bon et loyal Franchois. Apriès, chevauchièrent li
dus d’Ango et ses routtes deviers Tounins sur Geronde, en pourssuiwant
le rivierre pour trouver plus cras pays, et vinrent au Port Sainte
Marie, qui se tourna tantost franchoise, et puis le ville et li
castiaux de Tounins sus Geronde; et partout metoit et establissoit li
dus d’Ango gens d’armes et gardes. Quant Tounins sus Geronde se fu
rendue, li marescaux dou ducq chevauchièrent devant à tout trois cens
armures de fier, et vinrent en Gastinois et essillant le pays jusques
à une autre bonne ville qui s’appelle ossi Tounins l’Evesque. Li homme
de le ville eurent consseil qu’il se renderoient; si se tournèrent
franchois. Et li dus d’Ango et toutte li hos prissent le chemin de
Montpesier et d’Agillon, ardant et gastant tout devant yaux, affin que
li pays fuist plus effraés.

Tant chevauchièrent li Franchois qu’il vinrent devant Montpesier qui
est une bonne ville et ungs fors castiaux; mès il furent si effraé des
gens que li dus d’Ango menoit et qui le sieuwoient, que tantost ilz se
rendirent et jurèrent à y estre bon et loyal Franchois de ce jour en
avant. Puis chevaucha li dis dus oultre, et vint devant Agillon qui
est ungs des fors castiaux dou monde et de bonne garde, et où jadis
li roys ses pères, en ce tamps qu’il estoit dus de Normendie, sist si
longement et oncques ne le peut avoir. Mès li dus d’Ango n’y fu mies à
siège quatre jours quant il se rendirent, car il n’y avoit dedens nulx
Englès qui ewissent pooir de le tenir maugré chiaux de le ville; et
chil qui y estoient, s’em partirent sauve leurs corps et leurs biens,
et s’en y eut ossi qui demorèrent et qui se tournèrent franchois. Enssi
se perdoit et amenrissoit li pais dou prinche, et si n’aloit nulx au
devant. Adonc estoient dedens le bonne ville de Bregerach li captaux
de Beus et messires Thummas de Feleton, qui mout s’esmervilloient dou
pays qui si legierement se tournoit franchois, et se n’y pooient mettre
consseil ne remède, dont moult leur anoioit. Si envoiièrent tantost
messages en Angouloime deviers le prinche en lui segnefiant qu’il fuist
sus sa garde, car li dus d’Ango tenoit les camps et concqueroit villes
et castiaux devant lui, et se rendoit li pays assés simplement; et
supposoient que ces deux cevaucies, qui estoient sus les camps, dou duc
d’Ango et dou ducq de Berri, devoient venir devant Anghouloime et y
mettre le siège.

Or parlerons un petit de le chevauchie dou duc de Berri, si comme nous
avons fait de ceste dou duc d’Ango. Li dus de Berri avoit fait sen
assamblée à Montferrant en Auvergne, à Clermont et à Rion. Si estoient
avoecq lui grant fuisson de signeurs dont l’en noummeray une partie:
premierement li dus de Bourbon, li comtes d’Alençon, messires Robers
d’Alençon, ses frerres, messires Loeis de Sanssoire, marescaux de
Franche, li comtes daufins d’Auvergne, li comtes de Ventadour et de
Monpensé, messires Jehans de Bouloingne, fils au comte de Bouloingne,
messires Godeffrois de Bouloingne, ses oncles, messires Jehans de
Villemur, li sires de Sulli, li marquis de Cavillach, messires Rogiers
de Biaufort, messires Guis de la Roce, messires Rammons de Moruel,
messires Loeis de Melval, chil doy baron estoit tourné franchois, li
sires de Biaugeu, li sires de Villars et de Roussellon, messires Robers
Daufins, li sires de Montagut, li sires de Callençon, li sires de Bari,
li sires de Tournon, li sires de Montmorillon, li sires d’Achier et
pluisseur autre. Et puis revint en celle chevauchie messires Guis de
Blois, sires de Biaumont, à grant routte de Haynuiers. Si estoient
bien douze cens lanches et troi mil armures de fier. Et là estoit ossi
Ainbaus dou Plassier, uns appers homs d’armes durement, et à grant
routte. Et encores revint ossi messires Jehans d’Ermignach, serourges
au duc de Berri. Si chevauchièrent ces gens par deviers le marce de
Poito et le terre dou prinche, gastant et essillant le pays, ne riens
ne demoroit devant yaux. Et entrèrent en Limozin, dont messires Hues
de Cavrelée estoit senescaux; mès il n’avoit mies gens assés pour le
deffendre et garder contre les Franchois. Tant chevauchièrent li dus de
Berri et li dessus dit signeur que il vinrent devant le bonne chité de
Limoges, dont li evesques de Limoges avoecq les gens de le cité estoit
souverains et gouvreneres de par le prinche; et y avoit li dis prinches
grant fianche, car il estoit ses compères... Fºs 168 vº et 169.

P. 226, l. 28, à p. 227, l. 5: Et estoient... Agen.--_Ms. B 6_: et
bien quinze cens de gens de Compaigne, desquelz le Petit Mesquin,
Amenoit, Dortigo, Jaques de Bray, Ernaudon de Paus et Pierot de
Savoie, estoient capitaines. D’aultre part, y estoit le senescal de
Biaukaire, le senescal de Carcasone, le senescal de Toulouse et le
tresorier de Nimes; et estoient deus mil lanches et sept mil bidaus. Et
là estoit messire Bertran de Claiquin qui nouvellement estoit venu de
Castille pour servir le duc d’Ango, qui moult l’amoit et adonc le fist
connestable de toutes ches gens d’armes, gouvreneur et conduiseur. Fºs
768 et 769.

P. 227, l. 12: Montsach.--_Ms. B 2_: Montsac. Fº 15.--_Ms. A 8_:
Moysach. Fº 331.

P. 227, l. 15: Tonnins.--_Ms. B 2_: Thaunins.--_Ms. A 8_: Thonnins.

P. 227, l. 23: Montpesier.--_Ms. B 2_: Monpansier. Fº 15 vº.--_Ms. A
8_: Montpellier.--_Ms. B 6_: Montpaissier. Fº 769.

P. 227, l. 27: se rendirent.--_Le ms. A 8 ajoute_: au roy de France.

P. 228, l. 4: Beus.--_Ms. A 8_: Beuch. Fº 331 vº.

P. 228, l. 17 et 18: Serignach.--_Ms. A 8_: Segnach.

P. 228, l. 18: Griffons.--_Ms. A 8_: Geffroy.

P. 228, l. 19: Melval.--_Ms. A 8_: Maleval.

P. 228, l. 22: Cousant.--_Ms. B 2_: Gonsaut. Fº 15 vº.

P. 228, l. 24: Ainbaus.--_Ms. A 8_: Ymbaut.

P. 228, l. 24: dou Peschin.--_Ms. B 2_: dou Plastiet.

P. 228, l. 28: garnison.--_Le ms. A 8 ajoute_: telz.


§ =657=. Li princes de Galles.--_Ms. d’Amiens_: Quant li princes de
Galles, qui adonc n’estoit mies bien hetiés, entendi que ses pays se
perdoit enssi et que li dus d’Ango avoit là reconquis et fait tourner
vers lui plus de quarante, que citez, que villes, que castiaux, et
prendoient leur chemin pour venir devant Angouloime, et le savoit si
de verité que par ses feaux et amés chevaliers le captal de Beus et
monsigneur Thummas de Felleton, si fu mout penssieux. Nonpourquant
il s’avisa qu’il se trairoit vers Congnach, qui est forte ville et
fors castiaux, et y trairoit sa femme et ses enfans, et manderoit
partout gens en Poito, en Saintonge, en Roerghe, en Limozin, où il les
poroit avoir, et puis chevaucheroit contre les Franchois; car il ne
volloit mies que il le trouvaissent enfremé, ne que si amy ne ennemy
pensassent le contraire que il ne pewist encorres bien aidier. Si
dist à monsigneur Richart de Pontchardon et à monsigneur Estievene
de Gousenton: «Prendés de nos hommes deux cens armures de fier et
chevauchiés sagement sus ce pays, et pourveés de vins, de bleds, de
chars, d’avainnes et de farinnes le ville de Cougnach, car je me
voeille traire de celle part et là faire mon amas de gens d’armes pour
chevauchier contre le duc d’Ango qui si efforciement est entrés en
mon pays.» Li dessus dit chevalier fissent tantost le coummandement
dou prinche et se partirent d’Angouloime à tout deux cens armures de
fier, et chevauchièrent sus le pays à destre et à senestre, et fissent
amener et achariier touttes mannierres de pourveanches en le ville de
Cougnach. Encorres escripsi li dis prinches au comte de Pennebrucq
qui se tenoit en Mortagne sus mer en Poito, et li manda que tantost
il venist deviers lui. Et envoiea li prinches son frère le comte
de Cantbruge ens le ville de Bregerach pour le garder, se mestiers
faisoit, contre les Franchois.

Or parlerons dou duc d’Ango, qui chevauchoit toudis avant en
concquerant le pays. Apriès chou que li ville et li castiaux de
Aguillon se furent rendu as Franchois et qu’il l’eurent concquis à peu
de painne, car il n’y avoit mies dedens si bonnes gens d’armes que
quant li comtes de Pennebrucq et messires Gautiers de Mauni et messires
Jehans de Noefville et messires Thummas Kok et messires Franck de Halle
l’aidièrent de jadis à garder contre le ducq de Normendie, si comme il
est contenu ichy par devant en ceste histoire, li dus d’Ango et ses
routtes chevauchièrent deviers Le Linde, une bonne ville et forte sus
le rivierre de Dourdonne et à une liewe de Bregerach. Si chevauchoient
li Franchois tout aisiement et en grant reviel, car li pays fremissoit
tout devant yaux. Si se logièrent leurs hos et leurs compaignies sour
le rivierre de Dourdonne en ces biaux marès et en ces biaux plains,
et envoiièrent leurs gens fourer de tous costés. Quant chil de Linde
sentirent les Franchois venir si efforciement, si furent tout esbahi.
Nonpourquant il estoient en ville forte et bien fremée et de bonne
garde, mès que il ewissent vollenté d’iaux tenir et dou deffendre, et
si avoient leurs voisins prochains chiaux de Bregerach, le comte de
Cantbruge, le captal, monsigneur Thummas de Felleton et bien trois
cens armures de fier, dont il pooient estre sus une heure recomforté;
mès il estoient si enclin à estre franchois que tout cil qui bonnement
se pooient ou osoient retourner franchois, il le faisoient. Dont il
avint que messires Thonnés de Batefol, neveux à messire Seghin de
Batefol qui jadis fu une très aperte armure de fier et uns grans chiés
de Compaingnes, traita à chiaus de Linde tellement que il li devoient
et à ses gens ouvrir de nuit le porte, et ils y devoient entrer comme
villain.

Or ne say coumment ce peut y estre, car chils traitiés et pourkas
ne peut oncques si bellement ne si quoiement y estre pourparlés ne
acouvenenchiés que il ne fuist sceus en le ville de Bregerach, et
en furent li chevalier que là estoient, emfourmé et avisé. Dont se
partirent messires li captaux de Beus et messires Thummas de Felleton
tout de nuit que chils rendaiges se devoit faire, à cent armures de
fier en leur compaignie, et cevaucièrent couvertement et vinrent à Le
Linde et esvillièrent les gardes de le porte qui gardoient à ce lés par
où il entrèrent et qui riens ne savoient de ce couvenant. Sitost que li
doi chevalier et leurs gens furent en le ville, il se traissent deviers
le porte par où li Franchois devoient entrer en le ville. Si y vinrent
si à point que elle estoit ja toutte ouverte et entrèrent ens deux et
deux, trois et trois et enssi l’un apriès l’autre, armé couvertement
et dessus leurs armures vestis de cottes de villains. Adonc li captaux
et messires Thummas de Felleton, sans plus atendre, qui bien savoient
la besoingne coumment elle aloit, sachièrent leurs espées et vinrent
au devant en escriant: «Ha! des mauvais traitours qui nous quident
decepvoir!» Si feri li captaux de sen espée auques des premiers che
messire Thonnet de Batefol qui entroit et estoit desoubs le porte,
un cop si grant et par tel ayr en lanchant des deux mains, qu’il li
percha touttes ses armurez et li bouta ou corps si parfont qu’il li
fist seuer à l’autre lés et l’abati mort. Quant li autre virent leur
cappittainne morir et perchurent le cappital et les Englès, si furent
tous esbahis, car bien congnurent qu’il avoient falli à leur entente.
Si se retraissent au plus tost qu’il peurent, mès il ne revinrent mies
tout, car il furent cachiet et pourssuiwoit: si en y eut des mors et
des mehaignés grant fuisson. Ensi fu la ville de La Linde à ce donc
gardée et destournée d’estre prise, par le sens et appertise des deux
chevalliers dessus nommés. Fºs 168 vº et 169.

P. 229, l. 11 et 12: imaginatis.--_Ms. B 2_: ymaginans. Fº 15 vº.

P. 229, l. 20: se presist priès de.--_Ms. A 8_: s’apprestast pour.

P. 229, l. 28: le Linde.--_Ms. A 8_: la Linde. Fº 332.

P. 230, l. 1: Tonnés.--_Mss. B 2, 4_: Thumas. Fº 16.--_Ms. B 6_:
Thomas. Fº 770.

P. 230, l. 2: Batefol.--_Les mss. B 2, 4 ajoutent_: nepveu jadis à
monsigneur Seghin de Batefol.

P. 230, l. 11: captaus.--_Le ms. A 8 ajoute_: de Beuch.

P. 230, l. 21: preeciés.--_Ms. A 8_: pressez.

P. 230, l. 25: matinée.--_Ms. A 8_: matine.

P. 231, l. 13: cesti.--_Ms. B 6_: ceste cy.

P. 231, l. 15: embara.--_Ms. A 8_: embrasa. Fº 332.

P. 231, l. 15: sever.--_Ms. A 8_: saillir.--_Ms. B 2_: sevrer.

P. 231, l. 32: chemin.--_Le ms. B 6 ajoute_: Et puis s’en retourna
(le captal de Buch) devers Bregerach et là trouva venu le conte de
Cantbruge et le conte de Pennebourcq et messire Thomas de Felleton à
deux cens lanches. Sy se partirent les Franchois de devant le Linde et
chevauchèrent vers Roergue pour trouver les gens du duc de Berry qui
estoient à grant puissanche entrés en Limosin et conqueroient villes
et chastiaus, et ossy faisoit le signeur, et se tournoient vers luy et
devenoient franchois. Fº 771.


§ =658=. Ançois que.--_Ms. d’Amiens_: Or vous lairons nous à parler un
petit dou duc d’Ango, dou duc de Berri et dou prinche, et parlerons
de monsigneur Robert Canolles qui estoit, en ce meysme tamps que ces
chevauchies dessus dites se faissoient, arivés à Calais, et estoient
touttes ses pourveanches passées, gens d’armes, chevaux, harnas,
charois et toutte mannierre d’artillerie.

Che fu, environ le Madelaine l’an mil trois cens soissante et dix,
que messires Robers Canolles se parti de Calais, qui representoit le
personne dou roy d’Engleterre. Et l’avoit li dis roys ordounné et
fait chief de toutte ceste armée et chevauchie, et coummandé à tous
chevaliers et escuiers qui avoecquez lui estoient, et à touttes autres
mannierres de gens, que il obeyssent à lui en touttes ses ordounnanches
et affaires; et qui en seroit rebelle, c’estoit sus à estre en le
indignation de li et à perdre le royaumme d’Engleterre. Enssi estoit
creés messires Robers Canolles chief de ceste chevauchie qui se fist si
comme je vous diray enssuiwant; mès je vous noummeray aucuns chevaliers
qui estoient de se yssue: premierement messire Thummas de Grantson,
messire Alains de Bouqueselle, messire Gillebiert Griffart, le seigneur
de Fil Watier, messire Jehans de Boursier, messire Jehans Mestreourde
et pluisseurs autres. Si estoient bien doi mil hommes d’armes et
quatre mil archiers et cinq mil hommes à piet, parmy les Gallois qui
sieuwoient l’ost; et y avoit environ cent lanches de Escochois qui
servoient les Englès à leurs saus et à leurs gaiges. Et avoient bien
mil kars, kariaus et tous atelés, et leurs pourveanches sus, et dou
sourplus très bien ordounné de quanqu’il leur couvenoit.

Si se partirent de Calais mout areement et passèrent devant Ghinnes et
puis devant Arde, et envoiièrent leurs coureurs qui coururent jusques
ens ès fourbours de Saint Omer et en ardirent une partie, et puis
revinrent à leur ost qui estoit logiés assés priès de Tiereuanne. Et
estoient li aucun de leurs compaignons à le escarmuche as barrierres,
mais riens n’y avoient fait, car il avoient trouvé mout à qui
respondre. Si se deslogièrent de là et s’acheminèrent deviers le
chité d’Arras, ardant et essillant le pays; et tant esploitièrent que
il vinrent en l’abbeie dou Mont Saint Eloy, à deux petites lieuwes
d’Arras. Là se logièrent messires Robers et aucuns des chevaliers
englès avoeeq lui, et li remannans ens ès villaiges d’environ. Si
envoiièrent de leurs gens courir et escarmucier jusques à Arras, mès
la ville estoit bien gardée et pourvueue de tout ce que il appertenoit
pour le deffendre; si y firent chil qui de premiers y vinrent, mout
petit. Quant messires Robers Canolles et ses gens eurent sejourné
au Mont Saint Eloy que là environ par le tierme de quatre jours, et
qu’il se furent bien rafreschi et leurs cevaux, car il trouvoient
bien de quoy, le pays d’Artois plains et gras de bleds, d’avainnes et
de fouraiges, car c’estoit à l’entrée d’aoust, il se deslogièrent et
ranchounnèrent la dessus dite abbeie à non ardoir à trois cens frans
et à six tonniaux de vin et sept muis de pain tout quit, et puis
chevauchièrent oultre en costiant Arras pour venir vers Bapaummes et
vers Peronne en Vermendois. Enssi que il passoient au dehors d’Arras
par le porte qui oevre deviers Cambresis, li marescal de l’ost ne se
peurent tenir qu’il ne venissent veoir uns grans fourbours qui là sont.
Si chevauchièrent à grant esploit yaux et leurs routtes et vinrent,
pour yaux aventurer et faire aucune appertisse d’armes, escarmucher
jusques as bailles de le ville. Là trouvèrent il bien à qui parler,
car il y avoit par dedens les bailles grant fuisson d’arbalestriers et
d’autres gens deffendables qui leur vinrent au devant. Là eut trait et
lanchiet mout longuement et pluisseurs navrés des uns et des autres. Au
retour que li Englès fissent, il trouvèrent ens ces fourbours une mout
belle eglise des Cordeliers. Si le violèrent et boutèrent le feu dedens
et l’ardirent et ossi les grans fourbours qui là estoient où il y avoit
grant fuisson de bons hostels, et puis s’en revinrent à leur host qui
estoit logiés seloncq une petite rivierre qui vient d’amont deviers
Aluelz en Pailluel à Arras.

A l’endemain, se deslogièrent li Englès et cevaucièrent deviers
Bapaummes, ardant et essillant le pais, et ranchounnant les abbeies et
les aucunes fortes maisons que ils ewissent bien eu d’assaut, se ils
y volsissent avoir presse; mès il en avoient plus chier à prendre les
florins que yaux travillier et trop sejourner. Et ossi il tiroient à
venir à Paris et là environ, pour veoir se il seroient point combatu;
car, si comme il disoient et moustroient, il ne desiroient autre cose
que le bataille. Fº 169 vº.

P. 232, l. 11: aherdans.--_Ms. A 8_: adherans. Fº 332 vº.

P. 232, l. 18 et 19: darrainnement.--_Ms. A 8_: derrenierement.

P. 232, l. 21: Stanbourne.--_Mss. B 2 et A 8_: de Stambourne.

P. 232, l. 22: cinq.--_Ms. B 6_: quinze. Fº 772.

P. 232, l. 27 et 28: quinze... Gallois.--_Ms. B 6_: deux mil hommes
d’armes et quatre mil arciers tout paiiet, pour demi an, de leurs
gaiges. Fº 772.

P. 233, l. 10: rechevoir.--_Mss. B 2 et A 8_: recoellir.

P. 233, l. 14 à 16: passèrent... Tieruane.--_Ms. B 6_: chevauchèrent
devant Ghines et devant Ardre et vinrent courir devant Saint Omer, et
puis prirent leur chemin devers Terouane. Fº 772.

P. 233, l. 16: Tieruane.--_Ms. B 2_: Thierouwane. Fº 16 vº.--_Ms. A 8_:
Therouenne. Fº 332 vº.

P. 233, l. 17 et 18: car... painne.--_Ms. B 6_: car le conte de Saint
Pol estoit dedens à tout deux cens lanches qui se mirent tantost à
moustre pour deffendre le chité. Fº 772.

P. 233, l. 25: d’Arras.--_Les mss. B 2, 4 et A ajoutent_: Et se
logièrent li seigneur et li capitaine en l’abeye dou Mont Saint Eloy,
assés près d’Arras. Fº 16 vº.--_Le ms. A 8 ajoute_: et leurs gens
là environ qui couroient et pilloient tout le pais, si long qu’ilz
s’osoient estendre. Fº 332 vº.--_Le ms. B 6 ajoute_: Et s’en vinrent
logier au Mont Saint Eloy et là furent deus jours. Et renchonna le dit
messire Robert l’abeie du Mont Saint Eloy à non ardoir, parmy cent
frans et deus quarées de vin et otant de pain. Fº 772.

P. 234, l. 9: bailles.--_Ms. A 8_: barrières. Fº 333.

P. 234, l. 25 à 31: Apriès... Saint Quentin.--_Ms. B 6_: Et prirent le
chemin de Bray sur Somme et tant firent que il y vinrent. Là ot grant
assault, mais riens n’y firent, car la ville estoit bien pourveue de
gens d’armes qui bien se deffendirent. Sy passèrent li Englès oultre
vers Peronne en Vermendois, mais riens n’y firent, et puis s’en
retournèrent vers Saint Quentin. Fº 773.

P. 235, l. 1: granges.--_Ms. A 8_: granches.

P. 235, l. 9 et 10: en deniers appareilliés.--_Ms. A 8_: en purs
deniers.

P. 235, l. 12: composoient.--_Ms. A 8_: composoit.

P. 235, l. 22: ne qui desist.--_Ms. A 8_: mais qu’il deist.


§ =659=. Tant esploitièrent.--_Ms. d’Amiens_: Si chevaucièrent et
cheminèrent tant (les Anglais) parmy che plain pays de Vermendois
que il vinrent assés priès de le chité de Noyon qui estoit bien
pourveue de lui deffendre, se mestier faissoit. Si se logièrent en
l’abbeie d’Eskans et là environ, sus celle rivierre d’Oize. Entroes
qu’il se tenoient à Eskans, vinrent aucuns des leurs veoir Noyon et
l’aprochièrent de si priès que, à le porte deviers le Pont l’Evesque,
il y eut une mout grant escarmuche, car dedens Noyon y avoit des bons
chevaliers de là environ, messires Drues de Roye, messires Flammens de
Roie, li sires de Turote et pluisseurs autres que li roys de Franche
y avoit establi pour garder le cité. Siques li Englès n’y porent
riens faire, mès il y eut ung chevalier des leurs, qui y fist une
grant appertise d’armes, car il se lança entre les bailles tous armés
que il estoit, et s’en vint combattre as chevaliers franchois qui là
estoient, et fu en cel estat mout longement, lanchans à yaux et eux à
lui; et depuis s’em parti sans damage, dont li Franchois meysmes le
tinrent à grant vasselaige. Tant demourèrent li routte des Englès à
l’escarmuche devant Noion que lor ost desloga d’Eskans et de là environ
et ceminèrent plus avant. Fº 169 vº.

P. 236, l. 6: volenté.--_Ms. B 2_: talent. Fº 17.

P. 236, l. 12: Asneton.--_Ms. B 2_: Asueton. Fº 17 vº.--_Ms. A 8_:
Assueton. Fº 333 vº.

P. 236, l. 46: à terre.--_Les mss. B 2 et A 8 ajoutent_: jus.

P. 236, l. 18: s’escueilla.--_Ms. A 8_: se escueilli.

P. 237, l. 5: vosissent.--_Ms. A 8_: eussent voulu.


§ =660=. Messires Robers.--_Ms. d’Amiens_: Che seurent bien li
chevalier et li escuier qui dedens Noyon se tenoient. Si se partirent
et pourssuiwirent chiaux qui les avoient escarmuchiés: si se boutèrent
entre iaux au passer le riviere d’Oize au Pont l’Evesque. Si en y eut
des abatus, des navrés, des pris et des mehaignés, et des chevaux et
dou harnas concquis sus yaux, et puis s’en retournèrent tout souef
dedens Noion.

Ces nouvelles vinrent en l’ost que li Franchois avoient rencontré
leurs gens et porté dammage: si en furent durement courouchiés, et
retournèrent bien deux cens lanches et trois cens archiers, qui
quidièrent trouver les Franchois au Pont l’Evesque, mès ils en estoient
parti et ja retret dedens Noyon: dont chil Englès, par despit et pour
yaux contrevengier, boutèrent le feu en le ville dou Pont l’Evesque et
l’ardirent toute, dont ce fu dammaiges, car il y avoit grant fuisson de
bons hostelx et de biaux.

Et quant il eurent fait leur emprise, il retournèrent deviers leur ost
qui tenoit le chemin de Soissons, ardant et essillant le pays, excepté
la terre monsigneur de Couchi; mès à ceste ne fissent il oncques mal,
ne à homme ne à femme qui fust de la terre du dessus dit signeur.

Que vous feroie je loing record de le cevauchie monsigneur Robert
Canolles, qu’il fist adonc en Franche, car il chevaucha enssi parmy le
pays, gastant et essillant les marches et les contrées où il venoit,
et ranchounnant villes, castiaux, abbeies et maisons; et y concquist
en son voiaige si grant avoir que sans nombre, tant par le raenchon de
chiaux qu’il et ses gens prendoient, que par le redemption des villes
et des pays qui se rachatoient à estre non ars. Autrement, il avint en
ce voiaige as Englès petit de fais d’armes qui à racompter facent, se
che ne fu sus le fin de leur chevauchie, si comme vous orés recorder
chy apriès. Mès nous lairons un petit à parler de lui et de se routte,
et parlerons des avenues qui avinrent en Limozin en ce tamps qu’il
chevauchoient en Franche.... Fºs 169 vº et 170.

En ce meysme tamps, revint en Auvignon li papes Urbains Ve et tout si
cardinal qui s’estoient tenus quatre ans à Romme. Fº 169 vº.

P. 237, l. 27: vuidièrent.--_Ms. A 8_: vindrent. Fº 333 vº.

P. 238, l. 4: rescousent.--_Ms. A 8_: rescouirent.

P. 238, l. 7: dix.--_Mss. B 2 et A 8_: quinze. Fº 17 vº.

P. 238, l. 14: poursievoit et costiiet.--_Ms. B 2_: poursievis et
costiiet.--_Ms. A 8_: poursuivis et costoiez. Fº 334.

P. 238, l. 18: Jehan.--_Ms. A 8_: Guillaume.

P. 238, l. 21: freoient.--_Ms. A 8_: feroient.

P. 239, l. 8: ensonniier.--_Ms. A 8_: embesoingnier.

P. 239, l. 11: en istance de ce que.--_Ms. A 8_: en esperance comment.


§ =661=. Vous avés.--_Ms. d’Amiens_: En ce tamps que ces assamblées et
ordounnanches se faisoient et ces chevaucies dou duc d’Ango en le terre
dou prinche, ariva li dus de Lancastre et sen armée à Bourdiaux sus
le Geronde, dont chil de Bourdiaux furent tout resjoy, et ossi fu li
prinches ses frères, quant il en sceut le nouvelle: che fu bien raisons.

Sitost que li dus Jehans de Lancastre fu arrivés ou havene de Bourdiaux
et touttes ses gens, il traissent hors lors cevaux et tout leur harnas,
et demandèrent dou prinche où il estoit. On leur dist que il se tenoit
à Cougnach. Donc ne fissent il mies depuis loing sejour; mès, au plus
tost qu’il peurent esploitier, li dus s’en vint celle part. Se li fist
li prinches grant feste, et ossi fist la princesse; et entendirent mout
vistement à leurs besoingnes et pour mettre une grosse chevauchie sus,
pour venir contre leurs ennemis.... Fº 168 vº.

Vous avez chy dessus bien oy recorder coumment li dus d’Ango, d’un lés,
et li dus de Berri, d’un autre lés, estoient efforciement entré en le
terre dou prince et l’avoient ars et essillié en pluisseurs lieux et
pris et fait tourner deviers yaux villes, chités et castiaux à grant
fuisson. Et encorres avoit li dus de Berri assegiet le bonne chité
de Limoges, et disoit qu’il ne s’empartiroit jusques à tant qu’il
l’aroit concquis. Là estoient au siège avoecq lui messires li dus de
Bourbon, messires Guis de Blois, li sirez de Sulli, messires Jehans de
Bouloingne, messire Jehans de Villemur, messire Rogiers de Biaufort,
messires Huges Daufins, messires Griffons de Montagut et li marescaux
de Franche messires Loeis de Sansoire, et grant fuisson de chevalerie
que je ne puis mies toutte noummer. Tant furent à ce siège devant la
dite chité et si le constraindirent par assaus et par enghiens que chil
de Limoges se coummencièrent à esbahir, car il ne veoient nul comfort
qui leur apparust, dont il n’estoient pas plus aise. Fº 170.

P. 239, l. 29: o.--_Ms. B 2_: à tout. Fº 18.--_Ms. A 8_: et. Fº 334.

P. 239, l. 30: qu’il.--_Le ms. B 2 ajoute_: tenoient et.

P. 240, l. 5: Congnach.--_Ms. A 8_: Cognac.

P. 240, l. 14: prince.--_Le ms. B 6 ajoute_: Quant il furent tout
venut, sy en y eult grant foison, et estoient bien douze cens lanches
et quatre mil d’autres gens. Fº 774.

P. 240, l. 31: estat.--_Ms. A 8_: point. Fº 334 vº.

P. 241, l. 11: Pieregorth.--_Les mss. B 2 à 4 et A ajoutent_: le
seigneur de Labreth. Fº 18 vº.

P. 241, l. 15 à 29: si se departirent... tenoient.--_Ms. B 6_: Et
envoia (le duc d’Anjou) messire Bertran de Claiquin et tous les Bretons
en Limosin, car le duc son frère seoit devant Limoges, et puis se
retrait le duc d’Ango devers Toulouse. Et messire Bertran esploita tant
qu’il vint à Limoges au siège que les Franchois y tenoient. Si fu là
rechut des signeurs à grant joie. Fº 774.


§ =662=. Quant messires.--_Ms. d’Amiens_: Che siège pendant, y sourvint
messires Bertrans de Claiequin que li dus d’Ango y envoia à bien six
vint lanches, siques il aida à faire le traitiet et le pourkach entre
ces signeurs et chiaux de le cité de Limoges; et se rendirent par
le consentement de l’evesque qui s’i acorda, au ducq de Berry, et
devinrent franchois parmy tant que yeux, leurs corps et leurs biens
devoient y estre tout aseguré. Enssi eurent li signeur dessus noummé le
possession et saisine de le chité de Limoges, et y entrèrent à grant
joie; et fist li evesques de ce que il appertenoit à lui feauté et
hoummaige au ducq de Berri comme au roy de Franche, et ossi fissent
tout li homme et li bourgois de la cité.

Apriès le prise et le concquès de Limoges, si comme vous avés oy, et
que li signeur de France y eurent sejourné environ cinq jours et qu’il
s’i furent rafrechy, il regardèrent qu’il avoient ad ce coummenchement
moult bien esploitiet, quant il avoient pris et concquis par fait
d’armes une telle chité comme est Limoges. Si ordounnèrent li doy
ducq qui là estoient, li dus de Berry et li dus de Bourbon, qu’il
se partiroient de celui pays et s’en retrairoient en Berri et en
Bourbonnois, car il entendoient que messires Robiers Canolles et li
Englès chevauchoient et avoient empris de chevauchier en princhipauté
parmy leurs terres. Si s’avisèrent que il leur venroient au devant et
tenroient le frontière contre les Englez, [et] que milleur esploit
ne pooient il faire que de garder leur pays contre lors ennemis. Si
se partirent de Limoges et i laissièrent grant fuisson de gens en
garnisson à le requeste de l’evesque et de ceux de le ville, et en
fissent souverains et cappittainnes monsigneur Jehan de Villemur,
monsigneur Huge de le Roche et Rogier [de Biaufort], et estoient
bien de bonnes gens cent hommes d’armes. Encoires ordounnèrent ilz
que messires Bertrans de Claiequin demour[r]oit ens ou pays et y
feroit guerre au mieux qu’il poroit. Enssi se defist leur emprise et
chevauchie, car li dus d’Ango se retraist ossi devers le chité de
Chaours; et li doi duch dessus noummé se retraissisent chacun en son
pays, li uns en Berri et li autres en Bourbenois. Si se departirent
leurs gens, et s’en revinrent en France devers le roy messires Loeis de
Sansoire, marescaus de France, et messires Guis de Blois et messires
Jehans de Bouloingne et aucun autre chevalier, car li roys faisoit
son mandement à estre à Paris pour chevauchier contre messire Robert
Canolles. Fº 170.

P. 242, l. 1 à 22: Tantost... françois.--_Ms. B 6_: Pour le tamps de
lors, estoient chil de Limoges en traitiet pour rendre la cité, et y
metoit l’evesques du lieu grant paine. Si aida le dit messire Bertran
à faire et passer che traitiet, et se tourna la chité de Limoges
franchoise. Et tantost apriès che que le duc de Berry eult pris le
posession, il se retrait vers Berry à tout ses gens, car enfourmés fu
de messire Robert Canolle qui volloit venir en Auvergne. Et pour che
le duc de Berry et le duc de Bourbon se retrairent en leur pais pour
garnir villes et chastiaus. Fº 775.

P. 242, l. 22: Melval.--_Ms. A 8_: Maleval. Fº 335.


§ =663=. Quant les nouvelles.--_Ms. d’Amiens_: Bien estoit li prinches
de Galles qui se tenoit à Cougnach, enfourmés de ces chevauchies des
seigneurs de Franche et quel chemin il tenoient et avoient tenu et
coumment li sièges estoit devant Limoges: dont il faisoit son amas
et sen asamblée de gens d’armes pour venir celle part et lever le
siège et combattre les Franchois. Et quant les nouvelles li vinrent
que la cités de Limoges estoit rendue et tournée franchoise, si fu
durement courrouchiés, car on li dist que li evesques de la cité,
qui estoit ses compères, y avoit grant coupe et que par li em partie
s’estoit fès li tretiés. Donc se hasta plus li prinches que devant,
et se parti de Cougnach à grant fuisson de gens d’armes, le duc de
Lancastre et le comte de Cantbruge, ses deux frères, avoecq lui,
et le comte de Pennebruc, le captal de Beus, monsigneur Thummas
de Felleton, monsigneur Hue de Cavrelée, monsigneur Gautier Huet,
monsigneur Guichart d’Angle, le signeur de Duras, le signeur de
Pummiers, le signeur de Rosem, le signeur de Longerem, monsigneur
Aimeri de Tarse, le signeur de Condon, le signeur de Ross, le signeur
de Puiane, le signeur de Tannaibouton, monsigneur Loeis de Halcourt,
le signeur de Partenay, le signeur de Pont et tamaint autres banereth
et chevaliers; et estoient bien douze cens hommes d’armes et quatre
mil autres hommes parmy les archiers, et très donc ne pooit li princes
chevauchier, mès se faisoit menner en litière. Si chevauchièrent tant
chil signeur avoecques leurs gens qu’il vinrent devant le chité de
Limoges: si le trouvèrent fremmée et remparée bien et à point, et
garnie et pourvueue de bonnes gens d’armes et de toute artillerie, et
les chevaliers franchois qui dedens estoient, et chacun à se garde
bien et faiticement. Quant li doy marescal dou prinche, messires
Guichars d’Angle et messires Estievenes de Gousentonne, eurent aviset
et ymaginet le mannierre de chiaux de dedens, il fissent logier leurs
gens tout environ et ordounner et edeffier loges, feuillies et maisons
pour yaux et pour lors chevaux. Et affin que il pewissent plus tost
venir à leur entente, il missent en oevre grant fuisson de mineurs,
dont il estoient pourvueu, liquel entrèrent tantost en leur minne et
coummenchièrent à minner et à entrer dedens terre à l’endroit des murs
pour les faire reversser. Enssi se tint li sièges devant Limoges, ne
li Englès n’y faisoient nul autre assaut. Bien sentoient li bourgois
et li homme de Limoges que li prinches faisoit fouir et miner desoubz
terre contre yaux pour mieux avoir le chité et le ville à sen aise.
Si s’en doubtoient durement et se repentoient grandement de çou qu’il
s’estoient retourné franchois et ewissent vollentiers fait traitiés et
composition devers le prinche, se ilz les volsist avoir eus ne repris à
merchy; mais il n’y volloit entendre et disoit qu’il estoient mauvais
traiteur et que jammais n’y aroit fiance et que tous les meteroit à
l’espée, mais qu’il en pewist venir au dessus: dont chil de Limoges,
parmy ces manaches, estoient durement esbahi, car il ne s’en pooient
partir ne aller, qu’il ne fuissent sceu ne aperceu. Si leur couvenoit
là tous atendre l’aventure. Fº 170.

P. 243, l. 8: l’ame de son père.--_Les mss. B 2 à 4 et A 8 ajoutent_:
que onques ne parjura. Fº 19.

P. 243, l. 11 et 12: et s’en aroit fait... fourfet.--_Mss. B 2 à 4 et A
8_: et aroit fait as traitres chierement comparer leur fourfait.

P. 243, l. 30: Tarste.--_Ms. B 2_: Tharse.

P. 244, l. 6: d’Agorises.--_Ms. B 2_: d’Agoriset.--_Ms. A 8_: d’Agonse.
Fº 335.

P. 244, l. 17: mener.--_Le ms. A 8 ajoute_: et charrier.

P. 245, l. 12: efforciement.--_Les mss. B 2 à 4 et A 8 ajoutent_: et à
faire leur ouvraige. Fº 19 vº.


§ =664=. Messires Robers.--_Ms. d’Amiens_: Le siège pendant devant le
chité de Limoges, chevauchoit en Franche messires Robers Canolles et
se routte, qui ardoit et essilloit et ranchounnoit le pays. Si passa
le rivierre de Oize et puis le rivierre d’Esne, et apriès, deseure
Chaalons en Campaigne, le rivierre de Marne; et passa parmy Campaigne,
tout gastant le pays, et vint à Bar le Duch, et passa le rivierre
d’Aube. Et puis, environ Meri sus Sainne, il passa Sainne, et puis se
ravalla deviers Troies et deviers Aucherrois, et revint em Brie et
en Gastinois. Et fist tant par ses journées qu’il vint assés priès
de Paris, et se loga à trois lieuwes de Paris; et vinrent si coureur
courir jusques as bailles de Paris. Et là perdirent un chevalier bon
homme d’armes et aventureus durement que chils de Paris ocirent assés
priès de Saint Germain ès Prés. Et quant il eurent fait leur emprise
et leur voiaige et que nus ne venoit contre yaux, il se partirent
d’environ Paris où il s’estoient logiet deux jours, et prissent le
chemin d’Estampes et de Chartres, et entrèrent en ce biau et plain pays
de Biausse où il fissent moult de meschiés. Fº 170 vº.

P. 245, l. 17 à 26: Messires... nuis.--_Ms. B 6_: En che tamps,
chevauchoit en France messire Robert Canolle tout ensy qu’il volloit,
car nulz ne ly deffendoit ne aloit au devant. Et passa toutes les
rivières qu’il couvenoit passer pour venir devant Paris au lés devers
Gastinois, est à savoir le rivière de Somme premierement et puis Oise,
Aisne, Marne, Aube, Saine et Gesne, et fu logiet devant Paris jour et
demi. Et manda au roy de Franche et à chiaus de Paris que, se on le
volloit combattre, que on le trouveroit tout apparilliet sus les camps.
Fº 776.

P. 245, l. 19: royaume.--_Les mss. B 2 à 4 et A 8 ajoutent_: de France.
Si chevauchoit à petites journées et à grans frais parmi le royaume. Fº
19 vº.

P. 245, l. 29: fumières.--_Ms. A 8_: fumées. Fº 335 vº.

P. 246, l. 6: Chastiel Villain.--_Ms. A 8_: Chastel Julien.

P. 246, l. 9: deffendoit.--_Le ms. B 6 ajoute_: Dont se desloga le dit
messire Robert de devant Paris, et prist le chemin d’Orliens et de
Gastinois pour aller sieuvant chelle bonne rivière de Loire et le bon
cras pais; et dist, se il plaisoit à Dieu, il iroit veoir le bon pais
d’Ango et du Maine. Fº 777.

P. 246, l. 14: sancier.--_Ms. B 2_: sanchier.--_Ms. A 8_: fouler.

P. 246, l. 25: as bailles de le porte.--_Ms. A 8_: aux barrières de sa
lance. Fº 336.

P. 247, l. 13: boucier.--_Mss. B 2 et A 8_: bouchier. Fº 20.

P. 247, l. 17: maleois.--_Ms. A 8_: vaillant. Fº 336.

P. 247, l. 21: visbus.--_Ms. A 8_: chief fort.

P. 247, l. 24: si.--_Ms. A 8_: cil escuier.

P. 247, l. 30: kieute.--_Ms. B 2_: quieute pointe.--_Ms. A 8_: enclume.

P. 248, l. 1: là mors.--_Le ms. B 6 ajoute_: dont che fu damaige, car
je croy bien que amours ly avoient fait faire celle haulte emprise. Fº
777.

P. 248, l. 2: ensepelir.--_Ms. B 2_: ensevelir.--_Ms. A 8_: enterrer.


§ =665=. Entrues.--_Ms. d’Amiens_: Or revenons à monsigneur Bertran
de Claiequin qui se tenoit sus les marches de Limozin, en le visconté
de Limoges, et avoit chevauchiet sus le terre dou prinche à tout
grant gens d’armes depuis le departement dou duc de Berri, dou duc
de Bourbon et de monsigneur Gui de Blois et des signeurs de Franche
qui s’estoient retrait en Franche, par l’ordounnanche dou roy, pour
chevauchier contre monsigneur Robert Canolle et ses routtes. Li dessus
dis messires Bertrans, le siège pendant devant Limoges, s’en vint
devant une fortrèce, en Limozin, et une bonne ville, que on appelle
Saint Iriet, qui se tenoit de monsigneur Jehan de Montfort, ducq de
Bretaigne. Ils tantost, comme chevaliers et saudoiiers à madamme femme
qui fu monsigneur Carlon de Blois, fist guerre à le dite ville et
l’assailli vistement et aigrement. Chil de Saint Iriet se doubtèrent
de plus à perdre: se se rendirent à monsigneur Bertran, pour le cause
de la dessus dite damme qui ne pooit amer celui qui son marit avoit
mort, ja fust il ses cousins germains, et qui ses enffans faisoit tenir
prisonniers en Engleterre, Jehan et Ghui. Apriès chou que chil de Saint
Yriet se furent rendut, chevaucha messires Bertrans devant une autre
fortrèce que on appelle Brendomme, et l’asailli un jour tout entier;
et l’endemain il se rendirent en le mannierre que chil de Saint Yriet
avoient fait. Encorres chevaucha messires Bertrans plus avant en le
viscomté de Limoges, et prist pluisseurs villes et castiaux pour le
cause de le damme. Fº 170 vº.

P. 248, l. 12: avoit espoir.--_Ms. A 8_: povoit avoir. Fº 336.

P. 248, l. 12 et 13: chevauçoient à l’un des corons.--_Ms. A 8_:
chevauchoit à l’un des costez.

P. 248, l. 16: de.--_Ms. A 8_: lesquelles estoient à.

P. 249, l. 14 et 15: Or.... Galles.--_Cette phrase manque dans le ms. B
2_, fº 20 vº.


§ =666=. Environ un mois.--_Ms. d’Amiens_: Or revenrons au siège de
Limoges. Quant li prinches de Galles et d’Acquittainne eut estet
asis devant le chité de Limoges par l’espasse de trois sepmainnes et
que nus n’apari pour li lever de là, car li dus d’Ango estoit retrès
deviers Toulouse et li dus de Berri en son pais, si comme chy dessus
est dist, si mineur eurent leur minne tellement appareillie que il
dissent au prince que il feroient cheoir ung grant pan dez murs, quant
il li plairoit. Li prinches respondi que cez nouvelles li estoient
belles. Dont fist une matinée armer tout son ost, et ja estoit li feux
boutés en le minne, pour ardoir les estanchons sour quoy li minne se
portoit. Quant il furent tout ars, si comme li mineur avoient deviset,
li murs reverssa bien soissante toises de large, par quoy on pooit
tout aisiement entrer à cheval et à piet dedens le chité de Limoges.
Quant li chevalier franchois et li homme de le chité virent le grant
meschief qui leur estoit si prochains, si furent tout esbahy et
perdirent avis et contenance et se missent à le fuite pour yaux sauver;
mès li prinches et se bannierre, li dus de Lancastre et se bannierre,
li comtes de Cantbruge et se bannierre, li comtes de Pennebrucq et se
bannierre, et ensi tout li autre baron, chevalier et escuier et toutte
mannierres d’autres gens entrèrent ens, car li une des portes fu
tantost ouverte et jettée par terre. Là veist on grant pité des hommes
et des femmes et des enfans de le ville, car ilz se jettoient en genous
devant le prinche et crioient merchy; mès nuls n’y estoit pris, car
sans pité et sans misericorde on les ochioit enssi que on les trouvoit
et encontroit, tant estoient li prinches et li Englès escauffet sus
yaux en grant fellonnie et aïr. Bien est voirs que li evesques de
Limoges [fu pris et] amenés devant le prinche qui mout courouciez
estoit sour lui. Et ossi li escuier et chevalier, qui là estoient en
saudées de par le roy, se requeillièrent et missent à deffensce, et
se retraissent deviers un fort hostel et se rengièrent contre un mur,
et là se deffendirent ce qu’il peurent, et y fissent maintes belles
appertisses d’armes; mès li dus de Lancastre et messires Ammons ses
frères et leurs gens vinrent celle part, si les assaillirent fierement.
Là se combati moult vaillamment messires Jehans de Villemur main à main
au duc de Lancastre, car il estoit fors chevaliers, hardis et appers,
et Rogiers de Beaufort au comte de Cantbruge, et messires Huges de la
Roche au comte de Pennebrucq; et enssi chacuns chevaliers d’Engleterre
prendoit le sien, et escarmuchoient de leurs espées, enssi que gens
d’armes et bon combatant doient faire, qui se treuvent en tel parti.
Là veist on tamaint tour et bien appert dez espées dounner et rendre,
et ne demoura mies qu’il n’en n’y ewist des navrés et mehaignés. Et
se tinrent contre che mur li Franchois, chevalier et escuier, assés
honnerablement; mès finablement forche leur sourvint, et furent pris et
fianchiés prison. Fº 170 vº.

P. 249, l. 16: un mois.--_Ms. B 6_: trois sepmaines. Fº 778.

P. 249, l. 16: sist.--_Ms. A 8_: fut. Fº 336 vº.

P. 249, l. 18: songnoit.--_Ms. B 2_: bien songnier. Fº 20 vº.--_Ms. A
8_: embesoingnier.

P. 249, l. 23: tout à fait que.--_Ms. A 8_: tout ainsy comme.

P. 249, l. 23 et 24: estançonnoient.--_Ms. A 8_: estanchoient.

P. 249, l. 25: reverser.--_Ms. A 8_: renverser.

P. 249, l. 26: ens ès.--_Ms. A 8_: dedens les.

P. 249, l. 27: ens.--_Ms. A 8_: dedens la cité.

P. 249, l. 31: cil.--_Ms. A 8_: ces mineurs.

P. 250, l. 9: bailles.--_Ms. A 8_: barrières.

P. 250, l. 10: evous.--_Ms. A 8_: et puis vecy.

P. 250, l. 14: ens.--_Le ms. B 6 ajoute_: la banière du prinche et
chelle des marisaus tout devant. Fº 778.

P. 250, l. 20: d’air.--_Ms. A 8_: d’ardeur.

P. 250, l. 30: deviiet.--_Ms. A 8_: delivrez. Fº 337.

P. 252, l. 4: Biaufort.--_Mss. B 2 à 4_: qui estoit adonc escuiers. Fº
21.--_Ms. A 8_: qui estoit lors escuier.

P. 252, l. 8 et 9: et y rafrena et radouci.--_Ms. A 8_: et se rapaisa
et adouci.

P. 252, l. 11: rendant.--_Ms. A 8_: regardant.

P. 252, l. 15: retenons.--_Mss. B 2 et A 8_: recepvons.


§ =667=. On ne se cessa.--_Ms. d’Amiens_: Endementroes que li chevalier
d’Engleterre avoient entendu à combattre les dessus dis et lors gens,
li autre Englès, gens de Compaingnes, estoient espars parmy Limoges et
y faisoient le plus grant violense du monde, car nuls n’estoit pris à
merchy. De quel eage que ce fuist, jones ou viés, hommes, femmez et
enfans, tout missent li Englès à l’espée, et sans deport fu la chité
toutte gastée et robée et une grant partie arse et destruite. Et
quant li ocisson fu passée et qu’il en eurent acompli leur desirier
et que li pilleur l’eurent toutte pillie et robée, dont bien sachiés
qu’il y eut grant avoir, car elle estoit riche et bien pourvueue, il
s’em partirent, et n’eurent mies consseil ne vollenté dou tenir, et
laissièrent en cel estat vaghe. En yaux retrayant, li Englès ardirent
une partie de le terre le signeur de Malval en Limozin et ossi le terre
de monsigneur Raimmon de Maruel, pour tant qu’il s’estoient tourné
franchois.

Si vous di que li evesques de Limoges fu en grant peril d’estre
decollés, tant estoit li prinches courouciés sour lui, pour tant qu’il
estoit ses compères, et si avoit fait et aidiet à faire retourner
Limoges. Si le dounna li prinches au ducq de Lancastre qui ne l’amoit
mies pour celle cause trop grant plenté, et l’ewist fait morir sans
nul deport; mès pappes Urbains V{es}, qui estoit nouvellement revenus
de Romme en Auvignon, quant il en seut le verité et le peril où li
dis evesques estoit, il le requist et pria mout chierement au duch de
Lancastre qu’il li volsist dounner. Li dus descendi à le priière dou
Saint Père, parmy le bon consseil qu’il eut, et li acorda le dessus dit
evesque et li envoiea en Auvignon, dont li pappes l’en seut grant gret.
Enssi fu sauvés et delivrés de mort li evesques de Limoges. Fºs 170 vº
et 171.

P. 252, l. 20: destruction.--_Le ms. B 6 ajoute_: Et chou douze
bourgois de la ville avoient tout fait qui point ne le comparèrent. Fº
779.

P. 252, l. 23: estoit.--_Le ms. B 6 ajoute_: et ses filz Richart. Fº
779.

P. 252, l. 28: Limoges.--_Le ms. B 6 ajoute_: qui compère estoit du
prinche. Fº 778.

P. 252, l. 30: rouva.--_Ms. A 8_: demanda. Fº 337 vº.

P. 253, l. 3: Avignon.--_Le ms. B 6 ajoute_: entendy le destruxcion de
Limoges et le prise de son cousin l’evesque et comment le prinche le
manechoit. Fº 779.


§ =668=. Si fu enfourmés.--_Ms. d’Amiens_: Entroes qu’il (Bertrand
du Guesclin) estoit en cel esploit et qu’il cevauchoit enssi pour
la dessus ditte damme, l’envoiea li rois de Franche requerre, et li
manda especialment et expressement qu’il revenist en Franche. Messires
Bertrans vot obeir au mandement dou roy et s’en revint quoitousement
avoecq touttes ses gens d’armes à Paris. Si fu li très bien venus, mout
festiiés et conjoïs dou roy et de tous les barons, et fu tantos fais et
creés connestables de Franche, car chilx offisces vaghoit adonc de par
monsigneur Moroel de Fiennes qui de se vollenté s’en estoit ostés et
desmis. De l’estat et ordounnance de le connestablie de France emprist
adonc messires Bertrans mout envis, et s’en excusza de premiers par
pluisseurs voies en disant et remoustrant que il estoit ungs chevaliers
de petite generation et venue, et, se Dieux avoit conssenti que
aucunnes fortunes d’armes li fuissent avenues à se honneur, se n’estoit
il mies dignes ne tailliés ne saiges pour faire un tel offisce ne
excercer, que la connestablie de France est. Toutteffois, excuzanches
qu’il fesist ne moustrast, ne vallirent riens; il fu tant priiés et
tant requis dou roy et des barons de Franche qu’il i entra, et fu fais
et noummés connestables: dont tous li royaummes de France eut grant
joie, et especialment chevaliers et escuiers qui sieuvoient et amoient
les armes.

En ce tamps, estoit li sires de Clichon dallés le roy de Franche et
si bien de son consseil et de lui qu’il volloit, et tant l’amoit et
creoit li rois que il ne faisoit à painnes riens sans son consseil et
especialment des guerres as Englès. Fº 171.

P. 253, l. 18 à 20: car.... l’offisce.--_Ms. A 17_: car monseigneur
Morel de Fiennes ne povoit plus exercer l’offisce par vieillesce. Fº
363 vº.

P. 253, l. 25 à 28: pour le plus.... de France.--_Mss. A 15 à 17_:
comme le plus vertueux et fortuné en toutes ses besongnes qui alors
fust. _Ms. A 17_, fº 363 vº.

P. 253, l. 26: sage.--_Mss. B 2 à 4 et A 8_: ydosne, ydoine. Fº 21 vº.

P. 253, l. 27: ewireus.--_Ms. B 2_: heureux.--_Ms. A 8_: vertueux. Fº
337 vº.

P. 254, l. 4: Brandome.--_Ms. B 2_: Braindouve.--_Ms. A 8_: Brandomme.

P. 254, l. 18: seigneurs.--_Le ms. A 8 ajoute_: de son hostel et.

P. 254, l. 24: que c’estoit.--_Ms. A 8_: qu’il estoit. Fº 338.

P. 254, l. 26: un petit.--_Mss. B 2 et A 8_: ung pau, un peu.

P. 255, l. 13: l’emprende.--_Ms. A 8_: le prenra.

P. 255, l. 19: perceveroit.--_Ms. A 8_: appercevroit.

P. 255, l. 23: l’ordenance.--_Mss. B 2 et A 8_: l’opinion.

P. 255, l. 26: de France.--_Le ms. A 17 ajoute_: et prist congié du
roy et s’en vint en Limozin où il conquist maint chastiel et mainte
forteresce. Fº 363 vº.

P. 255, l. 26: exaucier.--_Ms. B 2_: essauchier. Fº 22.--_Ms. A 8_:
avancier.

P. 255, l. 28 à 30: en ce jour.... son hoir.--_Mss. A_: avecques
l’office pluseurs beaux dons et grans terres et revenues en heritage
pour lui et pour ses hoirs.


FIN DES VARIANTES DU TOME SEPTIÈME.




TABLE.


  CHAPITRE XCI.

  Entrée du prince de Galles en Espagne.--1367, 6 janvier. Naissance à
    Bordeaux du prince Richard, depuis Richard II.--Du 10 au 29
    janvier. Concentration de l’armée anglaise à Dax; arrivée du
    duc de Lancastre; occupation de Miranda et de Puente-la-Reina;
    entrevue de don Pèdre, du prince de Galles et du roi de Navarre,
    à Peyrehorade.--Du 14 au 20 février. Passage des Pyrénées et du
    défilé de Roncevaux par les trois corps de l’armée anglaise.--13
    mars. Arrestation concertée du roi de Navarre par Olivier de
    Mauny.--Reddition de Salvatierra à don Pèdre et arrivée des Anglais
    devant Vitoria; défaite de Thomas Felton; mort de Guillaume
    Felton.--Mouvement rétrograde de l’armée anglaise; passage à
    Laguardia, à Viana; occupation de Logroño et de Navarrete.--1er
    avril. Lettre du prince de Galles à don Enrique.--2 avril. Réponse
    de don Enrique campé à Najera.--_Sommaire_, p. I à XII.--_Texte_,
    p. 1 à 31.--_Variantes_, p. 259 à 279.

  CHAPITRE XCII.

  Restauration de don Pèdre.--1367, 3 avril. Bataille de Najera;
    Bertrand du Guesclin et le maréchal d’Audrehem prisonniers des
    Anglais.--Fin d’avril et mai. Don Pèdre et le prince de Galles à
    Burgos.--Mai. Arrivée de don Enrique en Languedoc.--Juin. Séjour
    du prince de Galles à Valladolid et départ de don Pèdre pour
    Séville; dissentiments entre le prince et le roi de Castille.--13
    août. Traité d’alliance de don Enrique avec le duc d’Anjou.--Août
    et septembre. Retour du prince de Galles et de l’armée anglaise
    en Guyenne.--27 décembre. Mise en liberté de Bertrand du
    Guesclin.--1368, du 4 mars au 22 mai. Siége et prise de Tarascon
    par du Guesclin et le duc d’Anjou; ravages des Compagnies anglaises
    en Bourgogne, en Champagne, dans l’Auxerrois, la Sologne, la
    Beauce et le Gâtinais.--4 mai. Mariage du seigneur d’Albret avec
    Marguerite de Bourbon.--Fin de mai. Arrivée de Jean Chandos en
    basse Normandie.--_Sommaire_, p. XIII à XXVIII.--_Texte_, p. 32 à
    69.--_Variantes_, p. 279 à 311.

  CHAPITRE XCIII.

  Restauration de don Enrique.--1367, fin de septembre. Entrée de don
    Enrique en Castille.--Fin d’octobre. Reddition de Burgos.--1368,
    fin de janvier. Prise de Léon.--1368, avril à 1369, fin de mars.
    Siége de Tolède.--1368, 20 novembre. Traité d’alliance avec le roi
    de France; retour de Bertrand du Guesclin en Espagne.--1369, 14
    mars. Bataille de Montiel.--23 mars. Mort de don Pèdre.--4 mai.
    Bertrand du Guesclin créé duc de Molina.--_Sommaire_, p. XXVIII à
    XXXV.--_Texte_, p. 70 à 84.--_Variantes_, p. 311 à 319.

  CHAPITRE XCIV.

  Rupture du traité de Brétigny.--1368, 26 janvier. Levée d’un fouage
    en Aquitaine.--Mai et juin. Appel porté devant le roi de France par
    les barons de Gascogne.--3 décembre. Naissance du dauphin Charles,
    depuis Charles VI.--1368, fin de décembre et 1369, janvier.
    Réception de l’appel des barons de Gascogne et citation adressée
    au prince de Galles.--1369, premiers mois. Défaite de Thomas de
    Wetenhale, sénéchal anglais du Rouergue, près de Montauban.--Retour
    de Jean Chandos en Guyenne; son arrivée à Montauban.--Rupture
    des négociations et déclaration de guerre.--29 avril. Reddition
    d’Abbeville et du Pontieu au roi de France.--_Sommaire_, p. XXXV à
    XLVII.--_Texte_, p. 84 à 113.--_Variantes_, p. 319 à 335.

  CHAPITRE XCV.

  Préparatifs militaires et ouverture des hostilités sur toutes
    les frontières du royaume.--1368, 2 et 17 août. Prise de
    Vire et de Château-Gontier par les Compagnies.--1369, avril
    et mai. Les comtes de Cambridge et de Pembroke en Périgord;
    siége de Bourdeilles.--Jean Chandos à Montauban; prise de
    Roqueserrière.--Siége de Réalville par les gens du duc
    d’Anjou; reddition de soixante places fortes de la Guyenne aux
    Français.--7 avril. Mariage du duc de Bourgogne avec Marguerite
    de Flandre.--Août. Arrivée du roi de Navarre en basse Normandie
    et négociations entre ce prince et le roi d’Angleterre.--Exploits
    des Français en Poitou; prise de la Roche-Posay par Jean de
    Kerlouet.--Avril et mai. Campagne de Robert Knolles et de Jean
    Chandos en Quercy; siége de Duravel et de Domme; prise de Moissac,
    de Gramat, de Fons, de Rocamadour et de Villefranche.--Reddition de
    Réalville aux Français et de Bourdeilles aux Anglais.--_Sommaire_,
    p. XLVII à LXX.--_Texte_, p. 113 à 155. --_Variantes_, p. 335 à 366.

  CHAPITRE XCVI.

  1369, août. Occupation de Belleperche par les Compagnies
    anglaises.--Projet et préparatifs d’une invasion française en
    Angleterre.--Reddition de la Roche-sur-Yon aux Anglais.--Mort de
    James d’Audeley; Jean Chandos, sénéchal du Poitou.--Descente du
    duc de Lancastre à Calais; chevauchée de Tournehem.--Affaire de
    Purnon; le comte de Pembroke est surpris et assiégé par Louis de
    Sancerre.--Mort de Philippa de Hainaut, reine d’Angleterre.--Prise
    des Ponts-de-Cé et de Saint-Maur-sur-Loire par les Anglais, de
    Saint-Savin par les Français.--1370, 1er janvier. Combat du Pont
    de Lussac et mort de Jean Chandos.--Premiers jours de juillet.
    Prise de Châtellerault par Jean de Kerlouet.--1369, derniers mois,
    et 1370, premiers mois. Siége et reprise de Belleperche par le
    duc de Bourbon. --_Sommaire_, p. LXXI à XCII.--_Texte_, p. 155 à
    220.--_Variantes_, p. 366 à 403.

  CHAPITRE XCVII.

  1370, mai. Le duc d’Anjou à Paris; préparatifs de guerre des rois
    de France et d’Angleterre.--1372, du 15 au 22 août. Délivrance
    de la duchesse douairière de Bourbon prise à Belleperche.--1371,
    du 25 au 29 mars. Entrevue de Vernon; traité de paix entre les
    rois de France et de Navarre.--1370, vers le 15 juillet. Arrivée
    de Bertrand du Guesclin, rappelé d’Espagne, en Languedoc.--Du 15
    juillet au 15 août. Campagne du duc d’Anjou et de du Guesclin
    en Guyenne; occupation de Moissac, d’Agen, de Tonneins, du
    Port-Sainte-Marie, de Montpazier et d’Aiguillon; siége de Bergerac
    et de Lalinde par les Français.--De la fin de juillet à la
    mi-septembre. Chevauchée de Robert Knolles à travers l’Artois,
    la Picardie et l’Ile de France.--Du 16 au 24 août. Le duc de
    Berry et du Guesclin en Limousin; reddition de Limoges au duc de
    Berry.--Du 14 au 19 septembre. Siége, reprise et sac de Limoges
    par le prince de Galles.--24 septembre. Robert Knolles devant
    Paris.--2 octobre. Du Guesclin à Paris; sa nomination à l’office de
    connétable de France.--_Sommaire_, p. XCII à CXVI.--_Texte_, p. 220
    à 255.--_Variantes_, p. 403 à 430.


FIN DE LA TABLE DU TOME SEPTIÈME.