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HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DIX-HUITIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
HISTOIRE DE FRANCE
PRÉFACE
Passer de la Régence à Fleury et à Louis XV, c'est, ce semble, passer de
la pleine lumière aux arrière-cabinets de Versailles, cachés dans
l'épaisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui
sont des puits.--Grand changement. Tout était en saillie. Tout gravitait
autour d'un fait très-public, le Système. Tout entrait dans le drame, et
paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne voilait rien.
Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements
successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prêtre et de roi.
C'est un mystère d'État. Deux personnes en ce siècle ont seules eu la
faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la Régence
Lemontey, et celui de la Chute des Jésuites. Les quarante années qui
s'étendent de l'une à l'autre époque n'étaient guère connues jusqu'à
nous que dans les événements qu'on peut dire extérieurs, militaires,
littéraires, les anecdotes de Paris. Pour le centre réel de l'action, du
gouvernement, l'intérieur de Versailles, qui le savait? personne. Porte
close. On n'y entrait pas. C'était trop haut pour les simples mortels.
_Affaire de Cabinet!_ Grand mot qui fermait tout. Ce n'était pas figure.
Le Cabinet n'est pas le salon des ministres et de la table verte, mais
le petit trou noir où le Roi écrivait, souvent contre son ministère, à
sa famille, à ses parents, amis, Espagnols, Autrichiens.
* * * * *
L'extrait de d'Argenson donné en 1825 ne nous révélait guère que la
politique extérieure de cet homme excellent dans son court ministère. En
1857, heureusement, son très-digne neveu, honnête et courageux, averti
que l'on préparait une édition de son grand oncle, et craignant la
prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et publia
lui-même, nous donna le vrai Louis XV (édition Janet, in-12). Puis vint
l'édition in-8º, très-ample et fort utile à consulter.
Là en pleine lumière éclate le secret de ce règne: _la conspiration de
famille_. On voit parfaitement que le Roi ne fut point aussi flottant
qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une idée fixe. Si les ministres
ou les maîtresses influèrent, ce fut en suivant cette idée, servant
uniquement l'intérêt de famille.
Le témoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte
ardent et sincère de la royauté. Il s'obstine à aimer le Roi, à espérer
en lui, à croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque chose. La
vérité, malgré lui, lui échappe, s'arrache de sa bouche. Il la dit à
regret, à son corps défendant. Même après sa disgrâce, il est le même.
Sa foi robuste n'en est pas ébranlée. Il garde encore longtemps son
_credo_ monarchique: _l'espoir du salut par le Roi_. D'autant plus il
est accablé quand manifestement tout est perdu (1756) et la France
livrée à l'Autriche. Alors il succombe et il meurt.
* * * * *
Des lueurs singulières éclataient par ce livre, mais courtes, brèves,
des lumières incomplètes. Enfin un secours est venu qui nous aide à lire
d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense et
consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez la Reine, voit
tout, note tout à sa date, en termes ménagés, mais clairs le plus
souvent. La Reine, quoique si dévote, les amis de la Reine, entrèrent
très-peu dans le mouvement de Versailles, restèrent à part du Dauphin,
de Mesdames. M. de Luynes est un témoin honnête, triste, respectueux,
dont certes le respect n'est nullement de l'approbation.
Sa chronologie simple, mais infiniment détaillée, sans le savoir, sans
le vouloir, confirme les faits graves donnés par d'Argenson et autres.
Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut souvent
très-bien informé.
Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour
d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une infinité
de faits accessoires qui l'amènent, l'expliquent, qui se lient avec lui
par la force des choses. Project Gutenberg
Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)
Michelet, Jules
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